{"id":147193,"date":"2022-07-02T17:23:29","date_gmt":"2022-07-02T15:23:29","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=147193"},"modified":"2022-07-02T17:24:30","modified_gmt":"2022-07-02T15:24:30","slug":"a-propos-dune-bataille-perdue","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/07\/02\/a-propos-dune-bataille-perdue\/","title":{"rendered":"\u00c0 propos d\u2019une bataille perdue"},"content":{"rendered":"\n<p>Je ne suis pas toute seule sur cette tribune&#8230; Je suis entour\u00e9e de voix, des centaines de voix, elles sont toujours avec moi. Depuis mon enfance. Je vivais \u00e0 la campagne. Nous, les enfants, nous aimions bien jouer dehors, mais le soir nous \u00e9tions attir\u00e9s, comme par un aimant, par les bancs sur lesquels les vieilles babas fatigu\u00e9es se rassemblaient pr\u00e8s de leurs maisons, leurs \u00ab&#160;khatas&#160;\u00bb, comme on dit chez nous. Elles n\u2019avaient plus de maris, plus de p\u00e8res, plus de fr\u00e8res, je ne me souviens d\u2019aucun homme dans notre village apr\u00e8s la guerre. Pendant la Seconde Guerre mondiale, un Bi\u00e9lorusse sur quatre est mort au front ou dans la r\u00e9sistance. Notre monde \u00e0 nous, les enfants de l\u2019apr\u00e8s-guerre, \u00e9tait un monde de femmes. Je me rappelle surtout que les femmes parlaient non de la mort, mais de l\u2019amour. Elles racontaient comment elles avaient dit adieu pour la derni\u00e8re fois \u00e0 ceux qu\u2019elles aimaient, comment elles les avaient attendus et les attendaient encore. Les ann\u00e9es avaient pass\u00e9, et elles attendaient toujours&#160;: \u00ab&#160;Il peut revenir sans bras, sans jambes, du moment qu\u2019il revient&#8230; Je le porterai&#8230;&#160;\u00bb Sans bras&#8230; Sans jambes&#8230; Je crois que j\u2019ai su d\u00e8s l\u2019enfance ce que c\u2019est que l\u2019amour&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Voici quelques tristes m\u00e9lodies prises dans ce ch\u0153ur que j\u2019entends&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Premi\u00e8re voix&#160;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&#160;Pourquoi tu veux savoir \u00e7a&#160;? C\u2019est tellement triste. Mon mari, je l\u2019ai rencontr\u00e9 \u00e0 la guerre. J\u2019\u00e9tais tankiste. Je suis all\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 Berlin. Je me souviens, on \u00e9tait devant le Reichstag, il n\u2019\u00e9tait pas encore mon mari, et il m\u2019a dit&#160;: \u201cSi on se mariait&#160;? Je t\u2019aime.\u201d Et ces mots m\u2019ont fait tellement mal&#160;! On avait pass\u00e9 toute la guerre dans la boue, dans la poussi\u00e8re et le sang, \u00e0 n\u2019entendre que des jurons&#8230; Je lui ai r\u00e9pondu&#160;: \u201cCommence par faire de moi une femme, offre-moi des fleurs, dis-moi des mots tendres&#8230; D\u00e8s que je serai d\u00e9mobilis\u00e9e, je me confectionnerai une robe.\u201d J\u2019avais m\u00eame envie de le frapper tellement cela m\u2019avait fait mal. Lui, il a bien senti tout \u00e7a. Il avait eu la joue br\u00fbl\u00e9e, elle \u00e9tait couverte de cicatrices, et j\u2019ai vu des larmes sur ces cicatrices. J\u2019ai r\u00e9pondu&#160;: \u201cD\u2019accord, je t\u2019\u00e9pouserai.\u201d Mais moi-m\u00eame, je n\u2019arrivais pas \u00e0 croire que j\u2019avais dit \u00e7a&#8230; Autour, il y avait de la fum\u00e9e, des briques cass\u00e9es, bref, c\u2019\u00e9tait la guerre&#8230;&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Deuxi\u00e8me voix&#160;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&#160;On habitait pr\u00e8s de la centrale atomique de Tchernobyl. Je travaillais dans une p\u00e2tisserie, je faisais des g\u00e2teaux. Mon mari, lui, \u00e9tait pompier. On venait de se marier, on se tenait toujours par la main, m\u00eame dans les magasins. Le jour o\u00f9 le r\u00e9acteur a explos\u00e9, il \u00e9tait de service, justement. Ils sont partis en chemise, en v\u00eatements de tous les jours, il y avait eu une explosion dans une centrale atomique, et on ne leur avait m\u00eame pas donn\u00e9 de tenues sp\u00e9ciales. C\u2019est comme \u00e7a qu\u2019on vivait&#8230; Vous savez&#8230; Ils ont pass\u00e9 toute la nuit \u00e0 essayer d\u2019\u00e9teindre l\u2019incendie, et ils ont re\u00e7u des doses de radiations mortelles. Le lendemain matin, on les a transf\u00e9r\u00e9s directement \u00e0 Moscou en avion&#8230; Stade aigu de la maladie des rayons&#8230; C\u2019est quand on n\u2019en a plus que pour quelques semaines \u00e0 vivre&#8230; Le mien, il \u00e9tait solide, c\u2019\u00e9tait un sportif, il a \u00e9t\u00e9 le dernier \u00e0 mourir. Lorsque je suis arriv\u00e9e, on m\u2019a dit qu\u2019il se trouvait dans une chambre sp\u00e9ciale o\u00f9 on ne laissait entrer personne. J\u2019ai suppli\u00e9&#160;: \u201cJe l\u2019aime&#160;! \u2013 C\u2019est des soldats qui s\u2019occupent d\u2019eux, l\u00e0-dedans. T\u2019as pas besoin d\u2019y aller&#160;! \u2013 Je l\u2019aime&#160;!\u201d On essayait de me dissuader. \u201cCe n\u2019est plus l\u2019homme que tu aimes, c\u2019est un objet qui doit \u00eatre d\u00e9sactiv\u00e9. Tu comprends&#160;?\u201d Mais moi, je me r\u00e9p\u00e9tais une seule chose&#160;: \u201cJe l\u2019aime, je l\u2019aime&#8230;\u201d La nuit, je montais le voir en passant par l\u2019\u00e9chelle d\u2019incendie&#8230; Ou bien je demandais aux gardiens, je leur donnais de l\u2019argent pour qu\u2019ils me laissent entrer&#8230; Je ne l\u2019ai pas abandonn\u00e9, je suis rest\u00e9e avec lui jusqu\u2019\u00e0 la fin&#8230; Apr\u00e8s sa mort&#8230; au bout de quelques mois, j\u2019ai eu une petite fille, elle n\u2019a v\u00e9cu que quelques jours. Elle&#8230; On l\u2019avait tellement attendue et moi, je l\u2019ai tu\u00e9e&#8230; Elle m\u2019a sauv\u00e9e, elle a pris toute la dose de radiations. Elle \u00e9tait si petite&#8230; Un tout petit bout de chou&#8230; Mais je les aimais tous les deux. Est-ce que l\u2019amour peut tuer&#160;? Pourquoi c\u2019est si proche, l\u2019amour et la mort&#160;? \u00c7a va toujours ensemble. Qui peut m\u2019expliquer \u00e7a&#160;? Je me tra\u00eene \u00e0 genoux autour de leurs tombes&#8230;&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Troisi\u00e8me voix&#160;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&#160;La premi\u00e8re fois que j\u2019ai tu\u00e9 un Allemand&#8230; J\u2019avais dix ans, les partisans m\u2019emmenaient d\u00e9j\u00e0 en op\u00e9ration avec eux. Cet Allemand \u00e9tait allong\u00e9 par terre, il \u00e9tait bless\u00e9&#8230; On m\u2019avait dit de lui prendre son pistolet, j\u2019ai couru jusqu\u2019\u00e0 lui, l\u2019Allemand s\u2019est agripp\u00e9 des deux mains \u00e0 son pistolet et il l\u2019a brandi devant mon visage. Mais il n\u2019a pas eu le temps de tirer le premier, c\u2019est moi qui ai tir\u00e9&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c7a ne m\u2019a pas fait peur d\u2019avoir tu\u00e9&#8230; Et pendant la guerre, je n\u2019y pensais pas. Il y avait beaucoup de gens tu\u00e9s autour de nous, on vivait au milieu des morts. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 \u00e9tonn\u00e9 quand, des ann\u00e9es plus tard, brusquement, j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 r\u00eaver de cet Allemand. Je ne m\u2019y attendais pas du tout&#8230; Il me poursuivait, ce r\u00eave&#8230; Je suis en train de voler et lui, il veut m\u2019en emp\u00eacher&#8230; Je m\u2019envole, je vole&#8230; Il me rattrape et je d\u00e9gringole avec lui&#8230; Je tombe dans une sorte de fosse&#8230; Je veux me redresser, me relever, et il m\u2019en emp\u00eache&#8230; Je ne peux pas m\u2019envoler \u00e0 cause de lui&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait toujours le m\u00eame r\u00eave&#8230; Il m\u2019a poursuivi pendant des dizaines d\u2019ann\u00e9es&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne peux pas parler de ce r\u00eave \u00e0 mon fils. Quand il \u00e9tait petit, je n\u2019y arrivais pas, je lui lisais des contes de f\u00e9es. Maintenant qu\u2019il est grand, je n\u2019y arrive toujours pas&#8230;&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Flaubert a dit de lui-m\u00eame qu\u2019il \u00e9tait \u00ab&#160;un homme-plume&#160;\u00bb. Moi, je peux dire que je suis \u00ab&#160;une femme-oreille&#160;\u00bb. Quand je marche dans la rue et que je surprends des mots, des phrases, des exclamations, je me dis toujours&#160;: combien de romans qui disparaissent sans laisser de traces&#160;! Qui disparaissent dans le temps. Dans les t\u00e9n\u00e8bres. Il y a toute une partie de la vie humaine, celle des conversations, que nous n\u2019arrivons pas \u00e0 conqu\u00e9rir pour la litt\u00e9rature. Nous ne l\u2019avons pas encore appr\u00e9ci\u00e9e \u00e0 sa juste valeur, elle ne nous \u00e9tonne pas, ne nous passionne pas. Moi, elle m\u2019a envo\u00fbt\u00e9e, elle a fait de moi sa prisonni\u00e8re. J\u2019aime la fa\u00e7on dont parlent les gens&#8230; J\u2019aime les voix humaines solitaires. C\u2019est ce que j\u2019aime le plus, c\u2019est ma passion.<\/p>\n\n\n\n<p>Le chemin qui m\u2019a men\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 cette tribune a dur\u00e9 presque quarante ans. D\u2019une personne \u00e0 l\u2019autre, de voix en voix. Je ne peux pas dire qu\u2019il n\u2019ait jamais \u00e9t\u00e9 au-dessus de mes forces, ce chemin, bien des fois, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 choqu\u00e9e et horrifi\u00e9e par l\u2019\u00eatre humain, j\u2019ai \u00e9prouv\u00e9 de l\u2019admiration et de la r\u00e9pulsion, j\u2019avais envie d\u2019oublier ce que j\u2019avais entendu, de revenir au temps o\u00f9 j\u2019\u00e9tais encore dans l\u2019ignorance. Et plus d\u2019une fois aussi, j\u2019ai eu envie de pleurer de joie en voyant la beaut\u00e9 de l\u2019\u00eatre humain.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai v\u00e9cu dans un pays o\u00f9, d\u00e8s l\u2019enfance, on nous apprenait \u00e0 mourir. On nous enseignait la mort. On nous disait que l\u2019homme existe pour se d\u00e9vouer, pour br\u00fbler vif, pour se sacrifier. On nous apprenait \u00e0 aimer les hommes arm\u00e9s de fusils. Si j\u2019avais grandi dans un autre pays, je n\u2019aurais pas pu faire ce chemin. Le mal est impitoyable, il faut avoir \u00e9t\u00e9 vaccin\u00e9 contre lui. Mais nous, nous avons grandi parmi des bourreaux et des victimes. M\u00eame si nos parents vivaient dans la peur et ne nous racontaient pas tout (la plupart du temps, ils ne racontaient rien), l\u2019air que nous respirions \u00e9tait contamin\u00e9 par \u00e7a. Le mal \u00e9tait toujours l\u00e0, \u00e0 nous \u00e9pier du coin de l\u2019\u0153il.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai \u00e9crit cinq livres, mais j\u2019ai l\u2019impression que cela n\u2019en fait qu\u2019un seul. Un livre sur l\u2019histoire d\u2019une utopie&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Varlam Chalamov [l\u2019auteur des <em>R\u00e9cits de la Kolyma<\/em>], a \u00e9crit&#160;: \u00ab&#160;J\u2019ai particip\u00e9 \u00e0 une grande bataille perdue pour un renouvellement effectif de la vie&#160;\u00bb. Moi, je reconstitue l\u2019histoire de cette bataille \u2013 la victoire et la d\u00e9faite. Comment on a voulu instaurer le royaume des Cieux sur terre. Le paradis&#160;! La cit\u00e9 du soleil&#160;! Et au bout du compte, il n\u2019est rest\u00e9 qu\u2019un oc\u00e9an de sang et des millions de vies g\u00e2ch\u00e9es pour rien. Mais il fut un temps o\u00f9 aucune id\u00e9e politique du XXe si\u00e8cle ne pouvait \u00eatre compar\u00e9e au communisme (et \u00e0 son symbole, la r\u00e9volution d\u2019octobre), aucune n\u2019exer\u00e7ait sur les intellectuels occidentaux et sur les hommes du monde entier une fascination aussi puissante, aussi \u00e9clatante. Raymond Aron appelait la r\u00e9volution russe \u00ab&#160;l\u2019opium des intellectuels&#160;\u00bb. L\u2019id\u00e9e du communisme a au moins deux mille ans. On la trouve chez Platon, dans ses enseignements sur un gouvernement id\u00e9al et juste, chez Aristophane, dans ses r\u00eaves sur un temps o\u00f9 \u00ab&#160;tout sera mis en commun&#160;\u00bb&#8230; Chez Thomas More et Tommaso Campanella&#8230; Et plus tard, chez Saint-Simon, Fourier et Robert Owen. Il y a chez les Russes quelque chose qui les a pouss\u00e9s \u00e0 tenter de r\u00e9aliser ces r\u00eaves.<\/p>\n\n\n\n<p>Voil\u00e0 une vingtaine d\u2019ann\u00e9es, nous avons pris cong\u00e9 de \u00ab&#160;l\u2019empire rouge&#160;\u00bb avec des mal\u00e9dictions et des larmes. Aujourd\u2019hui, nous pouvons d\u00e9j\u00e0 consid\u00e9rer l\u2019histoire r\u00e9cente calmement, comme une exp\u00e9rience historique. C\u2019est important, car les discussions sur le socialisme ne sont toujours pas termin\u00e9es. Une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration a grandi, qui a une autre vision du monde, mais bien des jeunes lisent de nouveau Marx et L\u00e9nine. Dans des villes de Russie, on ouvre des mus\u00e9es consacr\u00e9s \u00e0 Staline, on lui dresse des monuments.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019y a plus d\u2019empire rouge, mais \u00ab&#160;l\u2019homme rouge&#160;\u00bb, lui, est toujours l\u00e0. Il continue \u00e0 exister.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon p\u00e8re, qui est mort il n\u2019y a pas longtemps, a cru au communisme jusqu\u2019au bout. Il avait gard\u00e9 sa carte du Parti. Je ne peux pas prononcer le mot <em>sovok<\/em>, ce terme m\u00e9prisant qui d\u00e9signe aujourd\u2019hui ce qui est sovi\u00e9tique, il faudrait que j\u2019appelle comme \u00e7a mon p\u00e8re, des gens qui me sont proches, des gens que je connais. Des amis. Ils viennent tous de l\u00e0-bas, du socialisme. Il y a parmi eux beaucoup d\u2019id\u00e9alistes. De romantiques. Aujourd\u2019hui, on les appelle les romantiques de l\u2019esclavage. Les esclaves de l\u2019utopie. Je pense qu\u2019ils auraient tous pu vivre une autre vie, mais ils ont v\u00e9cu une vie socialiste. Pourquoi&#160;? J\u2019ai longtemps cherch\u00e9 la r\u00e9ponse \u00e0 cette question, j\u2019ai parcouru de long en large cet \u00e9norme pays qui s\u2019appelait il n\u2019y a pas si longtemps l\u2019URSS, j\u2019ai fait des milliers d\u2019enregistrements. C\u2019\u00e9tait le socialisme, et c\u2019\u00e9tait notre vie, tout simplement. J\u2019ai recueilli par petits bouts, miette par miette, l\u2019histoire du socialisme \u00ab&#160;domestique&#160;\u00bb, du socialisme \u00ab&#160;int\u00e9rieur&#160;\u00bb. La fa\u00e7on dont il vivait dans l\u2019\u00e2me des gens. Ce qui m\u2019attirait, c\u2019\u00e9tait ce petit espace \u2013 l\u2019\u00eatre humain&#8230; Juste l\u2019\u00eatre humain. En r\u00e9alit\u00e9, c\u2019est l\u00e0 que tout se passe.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout de suite apr\u00e8s la guerre, Theodor Adorno, boulevers\u00e9, a dit&#160;: \u00ab&#160;\u00c9crire un po\u00e8me apr\u00e8s Auschwitz est barbare&#160;\u00bb. Mon ma\u00eetre Al\u00e8s Adamovitch, dont je veux aujourd\u2019hui citer le nom avec gratitude, estimait lui aussi qu\u2019\u00e9crire de la prose sur les cauchemars du XXe si\u00e8cle \u00e9tait un sacril\u00e8ge. Ici, on n\u2019a pas le droit d\u2019inventer. Il faut montrer la v\u00e9rit\u00e9 telle qu\u2019elle est. On a besoin d\u2019une litt\u00e9rature qui soit au-del\u00e0 de la litt\u00e9rature. C\u2019est le t\u00e9moin qui doit parler. On peut aussi songer \u00e0 Nietzsche qui disait que pas un seul artiste ne peut supporter la r\u00e9alit\u00e9. Ne peut la soulever.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai toujours \u00e9t\u00e9 tourment\u00e9e par le fait que la v\u00e9rit\u00e9 ne tient pas dans un seul c\u0153ur, dans un seul esprit. Qu\u2019elle est en quelque sorte morcel\u00e9e, multiple, diverse, et \u00e9parpill\u00e9e de par le monde. Il y a chez Dosto\u00efevski l\u2019id\u00e9e que l\u2019humanit\u00e9 en sait bien davantage sur elle-m\u00eame qu\u2019elle n\u2019a eu le temps de le fixer dans la litt\u00e9rature. Qu\u2019est-ce que je fais&#160;? Je recueille les sentiments, les pens\u00e9es, les mots de tous les jours. Je recueille la vie de mon \u00e9poque. Ce qui m\u2019int\u00e9resse, c\u2019est l\u2019histoire de l\u2019\u00e2me. La vie quotidienne de l\u2019\u00e2me. Ce dont la grande histoire ne tient pas compte d\u2019habitude, qu\u2019elle traite avec d\u00e9dain. Je m\u2019occupe de l\u2019histoire laiss\u00e9e de c\u00f4t\u00e9. J\u2019ai entendu plus d\u2019une fois, et je l\u2019entends aujourd\u2019hui, que ce n\u2019est pas de la litt\u00e9rature, que c\u2019est un document. Mais qu\u2019est-ce que la litt\u00e9rature aujourd\u2019hui&#160;? Qui peut r\u00e9pondre \u00e0 cette question&#160;? Nous vivons beaucoup plus vite qu\u2019avant. Le contenu fait exploser la forme. Il la brise et la modifie. Tout d\u00e9borde et sort de son lit&#160;: la musique, la peinture, et dans le document, la parole \u00e9chappe aux limites du document. Il n\u2019y a pas de fronti\u00e8res entre les faits et la fiction, les deux se chevauchent. M\u00eame un t\u00e9moin n\u2019est pas impartial. Quand il raconte, l\u2019homme cr\u00e9e, il lutte avec le temps comme le sculpteur avec le marbre. Il est un acteur et un cr\u00e9ateur.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui m\u2019int\u00e9resse, c\u2019est le petit homme. Le grand petit homme, pourrais-je dire, car la souffrance le grandit. Dans mes livres, il raconte lui-m\u00eame sa petite histoire et, en m\u00eame temps que sa propre histoire, il raconte la grande histoire. Ce qui nous est arriv\u00e9 et ce qui nous arrive n\u2019a pas encore \u00e9t\u00e9 pens\u00e9, il faut le mettre en mots. Pour commencer, il faut au moins le mettre en mots. Cela nous fait peur, pour l\u2019instant, nous ne sommes pas encore en \u00e9tat de nous d\u00e9brouiller avec notre pass\u00e9. Dans <em>Les D\u00e9mons<\/em> de Dosto\u00efevski, en pr\u00e9ambule \u00e0 une conversation, Chatov dit \u00e0 Stavroguine&#160;: \u00ab&#160;Nous sommes deux \u00eatres qui nous rencontrons hors du temps et de l\u2019espace&#8230; Pour la derni\u00e8re fois ici-bas. Laissez tomber votre ton, prenez-en un qui soit humain&#160;! Pour une fois dans votre vie, parlez d\u2019une voix humaine.&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est \u00e0 peu pr\u00e8s ainsi que d\u00e9butent mes entretiens avec mes personnages. Bien entendu, une personne parle depuis son \u00e9poque, elle ne peut pas parler depuis nulle part. Mais il est difficile de parvenir jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e2me d\u2019un homme, elle est encombr\u00e9e des superstitions, des parti-pris et des mensonges de son temps. De ce qu\u2019on entend \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision, de ce qu\u2019on lit dans les journaux.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019aimerais vous lire quelques pages de mon Journal, pour montrer comment le temps avan\u00e7ait&#8230; Comment l\u2019id\u00e9e se mourait&#8230; Comment je suivais ses traces&#8230;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"has-text-align-center wp-block-heading\"><strong>1980\u20131985<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9cris un livre sur la guerre&#8230; Pourquoi sur la guerre&#160;? Parce que nous sommes des gens de la guerre, soit nous l\u2019avons faite, soit nous nous y pr\u00e9parions. Si on y regarde bien, nous pensons tous d\u2019une fa\u00e7on guerri\u00e8re. \u00c0 la maison, dans la rue. C\u2019est pour cela que chez nous, la vie humaine a si peu de valeur. Comme \u00e0 la guerre.<\/p>\n\n\n\n<p>Au d\u00e9but, j\u2019avais des doutes&#8230; Encore un livre sur la guerre&#8230; \u00c0 quoi bon&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>Au cours de l\u2019une de mes exp\u00e9ditions journalistiques, j\u2019ai rencontr\u00e9 une femme qui avait \u00e9t\u00e9 brancardi\u00e8re pendant la guerre. Elle racontait qu\u2019un jour, en hiver, alors qu\u2019ils traversaient le lac Ladoga \u00e0 pied, l\u2019ennemi avait remarqu\u00e9 leur mouvement et avait commenc\u00e9 \u00e0 leur tirer dessus. Les chevaux et les gens disparaissaient sous la glace. Cela se passait pendant la nuit, et elle avait attrap\u00e9 ce qui lui avait sembl\u00e9 \u00eatre un bless\u00e9, elle l\u2019avait tra\u00een\u00e9 vers le rivage. \u00ab&#160;Il \u00e9tait tout nu, tremp\u00e9, je me suis dit qu\u2019il avait d\u00fb perdre ses habits&#8230; Une fois sur la rive, je me suis aper\u00e7ue que ce que j\u2019avais tra\u00een\u00e9 \u00e9tait un \u00e9norme esturgeon bless\u00e9. Et j\u2019ai l\u00e2ch\u00e9 une bord\u00e9e de jurons \u2013 les hommes souffrent, mais les b\u00eates, les oiseaux, les poissons \u2013 en quoi ont-ils m\u00e9rit\u00e9 \u00e7a&#160;?&#160;\u00bb Au cours d\u2019un autre voyage, j\u2019ai entendu le r\u00e9cit de la brancardi\u00e8re d\u2019un escadron de cavalerie. Pendant une bataille, elle avait transport\u00e9 un Allemand bless\u00e9 dans un trou d\u2019obus, et elle ne s\u2019\u00e9tait rendu compte que c\u2019\u00e9tait un Allemand qu\u2019une fois en bas, il avait la jambe d\u00e9chiquet\u00e9e, il pissait le sang. Mais c\u2019\u00e9tait un ennemi&#160;! Que faire&#160;? L\u00e0-bas, en haut, les n\u00f4tres \u00e9taient en train de mourir&#160;! Mais elle a fait un pansement \u00e0 cet Allemand, et elle est repartie en rampant. Elle a ramen\u00e9 un soldat russe sans connaissance. Quand il est revenu \u00e0 lui, il a voulu tuer l\u2019Allemand, et l\u2019autre, qui avait repris conscience lui aussi, s\u2019est pr\u00e9cipit\u00e9 sur son fusil pour tuer le Russe. \u00ab&#160;Je leur ai flanqu\u00e9 une torgnole \u00e0 tous les deux. On pataugeait tous dans le sang. Les sangs s\u2019\u00e9taient m\u00e9lang\u00e9s.&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait une guerre que je ne connaissais pas. La guerre des femmes. Cela ne parlait pas de h\u00e9ros. Cela ne racontait pas comment des hommes tuaient h\u00e9ro\u00efquement d\u2019autres hommes. Je me souviens d\u2019une lamentation de femme&#160;: \u00ab&#160;Quand on marche sur le champ de bataille apr\u00e8s un combat&#8230; Ils sont, l\u00e0, allong\u00e9s par terre&#8230; Tous si jeunes, si beaux&#8230; Ils regardent le ciel. Ils font piti\u00e9, les uns comme les autres&#8230;&#160;\u00bb C\u2019est ce \u00ab&#160;les uns comme les autres&#160;\u00bb qui m\u2019a souffl\u00e9 ce qu\u2019allait \u00eatre le sujet de mon livre. Il parlerait du fait que la guerre, c\u2019est tuer. C\u2019est cela qui reste dans la m\u00e9moire des femmes. Une homme vient de sourire, de fumer \u2013 et il n\u2019est plus l\u00e0. Ce dont les femmes parlent le plus, c\u2019est de la disparition, de la vitesse \u00e0 laquelle, \u00e0 la guerre, tout se transforme en rien. L\u2019\u00eatre humain, le temps humain. Oui, elles avaient demand\u00e9 elles-m\u00eames \u00e0 \u00eatre envoy\u00e9es sur le front, \u00e0 dix-sept, dix-huit ans, mais elles ne voulaient pas tuer. En revanche, elles \u00e9taient pr\u00eates \u00e0 mourir. \u00c0 mourir pour leur patrie. Et aussi \u2013 on ne peut effacer cela \u2013 pour Staline.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant deux ans, ce livre n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 publi\u00e9. Jusqu\u2019\u00e0 la perestro\u00efka. Jusqu\u2019\u00e0 Gorbatchev. \u00ab&#160;Apr\u00e8s votre livre, personne n\u2019ira plus faire la guerre&#160;! m\u2019a d\u00e9clar\u00e9 un censeur. Votre guerre est effroyable. Pourquoi il n\u2019y a pas de h\u00e9ros&#160;?&#160;\u00bb Je ne cherchais pas des h\u00e9ros. J\u2019\u00e9crivais l\u2019histoire \u00e0 travers les r\u00e9cits de t\u00e9moins et de participants que personne n\u2019avait remarqu\u00e9s. Auxquels personne n\u2019avait jamais rien demand\u00e9. Nous ne savons pas ce que les gens, tout simplement les gens, pensent des grandes id\u00e9es. Juste apr\u00e8s la guerre, une personne aurait racont\u00e9 une guerre, et des dizaines d\u2019ann\u00e9es plus tard, elle en raconte une autre, bien s\u00fbr, son r\u00e9cit se transforme, parce que dans ses souvenirs, elle met toute sa vie. Tout ce qu\u2019elle est. La fa\u00e7on dont elle a v\u00e9cu toutes ces ann\u00e9es, ce qu\u2019elle a lu, ce qu\u2019elle a vu, les gens qu\u2019elle a rencontr\u00e9s. Ce en quoi elle croit. Et au bout du compte, si elle est heureuse ou non. Les documents sont des \u00eatres vivants, ils changent en m\u00eame temps que nous&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Mais je suis absolument convaincue que des jeunes filles comme celles de l\u2019ann\u00e9e 1941, il n\u2019y en aura jamais plus. C\u2019\u00e9tait le point culminant de \u00ab&#160;l\u2019id\u00e9e rouge&#160;\u00bb, davantage m\u00eame que la r\u00e9volution et que L\u00e9nine. Jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui, leur Victoire s\u2019interpose entre le Goulag et nous. J\u2019aime infiniment ces jeunes filles. Mais avec elles, on ne pouvait pas parler de Staline, ni du fait qu\u2019apr\u00e8s la guerre, des trains entiers remplis de vainqueurs partaient pour la Sib\u00e9rie, emmenant dans les camps les plus hardis. Les autres sont rentr\u00e9s chez eux et ils se sont tus. Une fois, quelqu\u2019un m\u2019a dit&#160;: \u00ab&#160;Nous n\u2019avons \u00e9t\u00e9 libres que pendant la guerre. Dans les d\u00e9tachements d\u2019avant-garde.&#160;\u00bb Notre plus grand capital, c\u2019est la souffrance. Pas le p\u00e9trole ni le gaz. La souffrance. C\u2019est la seule chose que nous produisons constamment. Je passe mon temps \u00e0 chercher une r\u00e9ponse&#160;: pourquoi nos souffrances ne se convertissent-elles pas en libert\u00e9&#160;? Sont-elles vraiment inutiles&#160;? Tchaada\u00efev avait raison&#160;: la Russie est un pays sans m\u00e9moire, un espace d\u2019amn\u00e9sie absolue, un esprit vierge de critique et de r\u00e9flexion.<\/p>\n\n\n\n<p>Les grands livres, ce n\u2019est pas \u00e7a qui manque, chez nous&#8230;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"has-text-align-center wp-block-heading\"><strong>1989<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Je suis \u00e0 Kaboul. Je ne voulais plus \u00e9crire sur la guerre. Mais me voil\u00e0 plong\u00e9e dans une vraie guerre. On \u00e9crit dans la <em>Pravda<\/em>&#160;: \u00ab&#160;Nous aidons le peuple fr\u00e8re afghan \u00e0 b\u00e2tir le socialisme.&#160;\u00bb Partout, des hommes en guerre. Des objets de guerre. Le temps de la guerre.<\/p>\n\n\n\n<p>Hier, on ne m\u2019a pas emmen\u00e9e au combat. \u00ab&#160;Restez \u00e0 l\u2019h\u00f4tel, jeune fille. Apr\u00e8s, on sera responsables&#160;!&#160;\u00bb Je reste \u00e0 l\u2019h\u00f4tel, et je me dis qu\u2019il y a quelque chose d\u2019immoral \u00e0 regarder le courage des autres, les risques que prennent les autres. Cela fait d\u00e9j\u00e0 deux semaines que je suis ici, et je ne peux me d\u00e9faire du sentiment que la guerre est un produit de cette nature masculine qui m\u2019est incompr\u00e9hensible. Mais le quotidien de la guerre est grandiose. J\u2019ai d\u00e9couvert que les armes sont belles&#160;: les pistolets-mitrailleurs, les mines, les tanks. Les hommes ont beaucoup r\u00e9fl\u00e9chi \u00e0 la meilleure fa\u00e7on de tuer d\u2019autres hommes. L\u2019\u00e9ternelle dilemme entre la v\u00e9rit\u00e9 et la beaut\u00e9. On me montre une nouvelle mine italienne, ma r\u00e9action \u00ab&#160;f\u00e9minine&#160;\u00bb est de me dire&#160;: \u00ab&#160;Elle est belle. Pourquoi est-elle belle&#160;?&#160;\u00bb On m\u2019a pourtant expliqu\u00e9 que si on marche ou si on roule sur cette mine d\u2019une certaine fa\u00e7on&#8230; sous un certain angle&#8230; tout ce qui reste d\u2019un homme, c\u2019est un demi-seau de viande. Ici, on parle de ce qui est anormal comme de quelque chose de normal, qui va de soi. C\u2019est la guerre&#8230; Personne ne devient fou en voyant ce genre de sc\u00e8nes \u2013 un homme allong\u00e9 par terre, qui n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 par les \u00e9l\u00e9ments ni par le destin, mais par un autre homme.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai vu charger \u00ab&#160;une tulipe noire&#160;\u00bb, un avion qui ram\u00e8ne au pays des cercueils de zinc contenant les soldats tu\u00e9s. On habille souvent les morts avec de vieux uniformes datant des ann\u00e9es quarante, avec des culottes bouffantes, et m\u00eame ces uniformes, il arrive qu\u2019il n\u2019y en ait pas assez. Les soldats parlaient entre eux&#160;: \u00ab&#160;On a mis des nouveaux morts au frigo. On dirait que \u00e7a sent la viande sanglier pas fra\u00eeche&#160;!&#160;\u00bb J\u2019\u00e9crirais cela. J\u2019ai bien peur que chez nous, on ne me croie pas. Nos journaux, eux, parlent des all\u00e9es de l\u2019amiti\u00e9 plant\u00e9es par les soldats sovi\u00e9tiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Je bavarde avec les soldats, beaucoup sont des volontaires. Ils ont demand\u00e9 \u00e0 \u00eatre envoy\u00e9s ici. J\u2019ai remarqu\u00e9 que la plupart d\u2019entre eux viennent de familles cultiv\u00e9es \u2013 des parents enseignants, m\u00e9decins, biblioth\u00e9caires \u2013 bref, des gens qui lisent. Ils r\u00eavaient sinc\u00e8rement d\u2019aider le peuple afghan \u00e0 construire le socialisme. Maintenant, \u00e7a les fait bien rire. On m\u2019a montr\u00e9 l\u2019endroit, dans l\u2019a\u00e9roport, o\u00f9 sont entrepos\u00e9s des centaines de cercueils de zinc qui luisent myst\u00e9rieusement au soleil. L\u2019officier qui m\u2019accompagnait n\u2019a pas pu se retenir&#160;: \u00ab&#160;Peut-\u00eatre qu\u2019il y a mon cercueil, l\u00e0&#8230; Ils vont me fourrer dedans&#8230; Pour quoi je me bats, ici&#160;?&#160;\u00bb Et puis il a eu peur&#160;: \u00ab&#160;N\u2019\u00e9crivez pas \u00e7a&#8230;&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>La nuit, je r\u00eavais de tu\u00e9s, ils avaient tous l\u2019air \u00e9tonn\u00e9s&#160;: comment \u00e7a, je suis tu\u00e9&#160;? Je suis vraiment mort&#160;? Ce n\u2019est pas possible&#160;!<\/p>\n\n\n\n<p>Avec des infirmi\u00e8res, je suis all\u00e9e dans un h\u00f4pital pour civils afghans, nous apportions des cadeaux pour les enfants. Des jouets, des bonbons, des biscuits. Moi, j\u2019avais cinq ours en peluche. Nous sommes arriv\u00e9s \u00e0 l\u2019h\u00f4pital \u2013 un baraquement tout en longueur, et sur les lits, pas de draps, juste des couvertures. Une jeune Afghane s\u2019est approch\u00e9e de moi avec un enfant dans les bras, elle voulait me dire quelque chose, en dix ans, tout le monde, ici, a appris un peu de russe. J\u2019ai donn\u00e9 un ours \u00e0 l\u2019enfant, et il l\u2019a pris avec ses dents. \u00ab&#160;Pourquoi il le prend avec ses dents&#160;?&#160;\u00bb ai-je demand\u00e9, \u00e9tonn\u00e9e. L\u2019Afghane a soulev\u00e9 la couverture. Le petit gar\u00e7on n\u2019avait plus de bras. \u00ab&#160;C\u2019est tes Russes qui nous ont bombard\u00e9s.&#160;\u00bb J\u2019ai failli tomber, quelqu\u2019un m\u2019a retenue&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai vu nos pr\u00e9parations d\u2019artillerie transformer des kichlaks, c\u2019est-\u00e0-dire des villages, en champs labour\u00e9s. Je suis all\u00e9e dans un cimeti\u00e8re afghan aussi grand qu\u2019un kichlak. Quelque part au milieu du cimeti\u00e8re, une vieille Afghane hurlait. Et je me suis souvenu de cet autre village pr\u00e8s de Minsk, de cette maison o\u00f9 l\u2019on venait d\u2019apporter un cercueil de zinc, de la m\u00e8re qui hurlait. Ce n\u2019\u00e9tait pas un cri humain, ni un cri d\u2019animal&#8230; Il ressemblait \u00e0 celui que j\u2019ai entendu dans ce cimeti\u00e8re de Kaboul&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avoue que je ne me suis pas lib\u00e9r\u00e9e tout de suite. J\u2019\u00e9tais sinc\u00e8re avec mes personnages, et ils me faisaient confiance. Chacun d\u2019entre nous a suivi son propre chemin vers la libert\u00e9. Avant l\u2019Afghanistan, je croyais dans le socialisme \u00e0 visage humain. Je suis revenue de l\u00e0-bas lib\u00e9r\u00e9e de toutes mes illusions. \u00ab&#160;Pardonne-moi, ai-je dit \u00e0 mon p\u00e8re en le retrouvant, tu m\u2019as \u00e9lev\u00e9e avec la foi dans les id\u00e9aux communistes, mais il suffit de voir une seule fois ces anciens \u00e9coliers sovi\u00e9tiques, ceux auxquels vous enseignez, maman et toi (mes parents \u00e9taient instituteurs), de les voir tuer sur une terre \u00e9trang\u00e8re des gens qu\u2019ils ne connaissent pas, pour que toutes tes paroles tombent en poussi\u00e8re. Nous sommes des assassins, papa, tu comprends&#160;?&#160;\u00bb Mon p\u00e8re a fondu en larmes.<\/p>\n\n\n\n<p>Beaucoup de gens sont revenus libres d\u2019Afghanistan. Mais j\u2019ai encore un autre exemple. L\u00e0-bas, en Afghanistan, un gar\u00e7on m\u2019a cri\u00e9&#160;: \u00ab&#160;Tu es une femme, qu\u2019est-ce que tu peux comprendre \u00e0 la guerre&#160;? Tu crois qu\u2019\u00e0 la guerre, les gens meurent comme dans les livres ou au cin\u00e9ma&#160;? Dans les films et les livres, la mort c\u2019est beau, mais moi, hier, j\u2019ai vu un ami mourir d\u2019une balle dans la t\u00eate. Il a couru une dizaine de m\u00e8tres en retenant son cerveau avec ses mains&#8230;&#160;\u00bb Sept ans plus tard, ce m\u00eame gar\u00e7on, qui est devenu aujourd\u2019hui un homme d\u2019affaires brillant, aime bien raconter ses souvenirs d\u2019Afghanistan. Il m\u2019a t\u00e9l\u00e9phon\u00e9. \u00ab&#160;Pour-quoi tu \u00e9cris ces livres&#160;? Ils sont trop horribles.&#160;\u00bb C\u2019\u00e9tait un autre homme, ce n\u2019\u00e9tait plus celui que j\u2019avais rencontr\u00e9 au milieu de la mort, et qui ne voulait pas mourir \u00e0 vingt ans&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Je me suis demand\u00e9 quel livre j\u2019aimerais \u00e9crire sur la guerre. J\u2019aimerais \u00e9crire un livre sur un homme qui ne tire sur personne, qui est incapable de tirer sur un autre homme, que la seule id\u00e9e de la guerre fasse souffrir. O\u00f9 est-il, cet homme&#160;? Je ne l\u2019ai pas rencontr\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"has-text-align-center wp-block-heading\"><strong>1990\u20131997<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>La litt\u00e9rature russe a ceci d\u2019int\u00e9ressant qu\u2019elle est la seule qui puisse raconter l\u2019exp\u00e9rience unique \u00e0 laquelle a \u00e9t\u00e9 soumis un immense pays. On me demande souvent pourquoi j\u2019\u00e9cris toujours sur des sujets tragiques. Parce que c\u2019est ainsi que nous vivons. Bien que nous habitions \u00e0 pr\u00e9sent dans des pays diff\u00e9rents, \u00ab&#160;l\u2019homme rouge&#160;\u00bb, lui, est partout. Il vient de cette vie-l\u00e0, avec ces souvenirs-l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant longtemps, je n\u2019ai pas voulu \u00e9crire sur Tchernobyl. Je ne savais pas comment m\u2019y prendre, avec quel instrument, et par o\u00f9 aborder cela. Le nom de mon petit pays perdu au fin fond de l\u2019Europe, dont le monde n\u2019avait presque jamais entendu parler jusque-l\u00e0, a soudain retenti dans toutes les langues, et nous, les Bi\u00e9lorusses, nous sommes devenus le peuple de Tchernobyl. Nous avons \u00e9t\u00e9 les premiers \u00e0 \u00eatre touch\u00e9s par quelque chose de totalement inconnu. Il est devenu clair qu\u2019en plus des d\u00e9fis du communisme et des nationalismes, en plus des nouveaux d\u00e9fis d\u2019ordre religieux, d\u2019autres probl\u00e8mes nous attendent, plus terrifiants et plus absolus, qui sont pour l\u2019instant invisibles \u00e0 l\u2019\u0153il nu. Quelque chose s\u2019est entrouvert apr\u00e8s Tchernobyl&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Je me souviens des affreux jurons de ce vieux chauffeur de taxi quand un pigeon s\u2019est jet\u00e9 sur son pare-brise. \u00ab&#160;Il y en a deux ou trois par jour qui s\u2019\u00e9crasent comme \u00e7a&#8230; Et dans les journaux, ils \u00e9crivent que la situation est sous contr\u00f4le&#8230;&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les jardins publics, on ramassait les feuilles et on les emportait hors de la ville, on les enterrait. On d\u00e9coupait la terre dans les endroits contamin\u00e9s et elle aussi, on l\u2019enterrait \u2013 on enterrait de la terre&#160;! On enterrait du bois, de l\u2019herbe. Tout le monde avait l\u2019air un peu fou. Un vieil apiculteur racontait&#160;: \u00ab&#160;Un matin, je suis sorti dans mon jardin, il y avait quelque chose qui manquait, un bruit familier&#8230; Plus une seule abeille&#8230; On n\u2019entendait plus une seule abeille. Pas une seule&#160;! Qu\u2019est-ce qui se passait&#160;? Elles ne se sont pas envol\u00e9es le lendemain ni le jour suivant&#8230; Ensuite, on nous a dit qu\u2019il y avait eu un accident \u00e0 la centrale nucl\u00e9aire, elle est tout pr\u00e8s d\u2019ici. Mais pendant longtemps, on n\u2019a rien su. Les abeilles, elles, elles savaient, mais pas nous.&#160;\u00bb Dans les informations que les journaux donnaient sur Tchernobyl, il n\u2019y avaient que des mots qui \u00e9voquaient la guerre&#160;: explosion, h\u00e9ros, soldats, \u00e9vacuation&#8230; Dans la centrale, le KGB s\u2019activait. Ils cherchaient des espions et des saboteurs, il y avait des rumeurs selon lesquelles l\u2019accident \u00e9tait une action planifi\u00e9e par les services secrets occidentaux pour porter pr\u00e9judice au camp du socialisme. Vers Tchernobyl affluaient des blind\u00e9s et des soldats. Le syst\u00e8me fonctionnait de fa\u00e7on militaire, comme d\u2019habitude, mais dans ce monde nouveau, un soldat avec une mitraillette flambant neuve, c\u2019\u00e9tait tragique. Tout ce qu\u2019il pouvait faire, c\u2019\u00e9tait recevoir d\u2019\u00e9normes doses de radiations et mourir en rentrant chez lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Sous mes yeux, l\u2019homme d\u2019avant Tchernobyl se transformait en homme de Tchernobyl.<\/p>\n\n\n\n<p>Les radiations, on ne pouvait ni les voir, ni les toucher, ni sentir leur odeur&#8230; Nous nous trouvions d\u00e9j\u00e0 dans un monde qui nous \u00e9tait \u00e0 la fois familier et inconnu. Quand je suis all\u00e9e dans la zone, on m\u2019a expliqu\u00e9 en vitesse qu\u2019il ne fallait pas cueillir des fleurs, ni s\u2019asseoir sur l\u2019herbe, ni boire l\u2019eau des puits&#8230; La mort \u00e9tait tapie partout, mais c\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 une autre sorte de mort. Avec de nouveaux masques. Une physionomie inconnue. Les vieilles personnes qui avaient v\u00e9cu la guerre ont \u00e9t\u00e9 \u00e9vacu\u00e9es une nouvelle fois, elles regardaient le ciel&#160;: \u00ab&#160;Le soleil brille&#8230; Il n\u2019y a pas de fum\u00e9e ni de gaz. Personne ne tire. Ce n\u2019est pas la guerre, \u00e7a&#160;! Et faudrait qu\u2019on devienne des r\u00e9fugi\u00e9s&#160;?&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le matin, les gens se pr\u00e9cipitaient sur les journaux et les refermaient aussit\u00f4t, d\u00e9\u00e7us&#160;: on n\u2019avait pas trouv\u00e9 d\u2019espions. On ne parlait pas d\u2019ennemis du peuple. Un monde sans espions et sans ennemis du peuple, \u00e7a non plus, on ne connaissait pas. Quelque chose de nouveau commen\u00e7ait. Apr\u00e8s l\u2019Afghanistan, Tchernobyl faisait de nous des gens libres.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour moi, le monde s\u2019est \u00e9largi. Dans la zone, je ne me sentais ni bi\u00e9lorusse, ni russe, ni ukrainienne, je me sentais la repr\u00e9sentante d\u2019un syst\u00e8me biologique qui pouvait \u00eatre an\u00e9anti. Deux catastrophes se sont produites en m\u00eame temps&#160;: une catastrophe sociale \u2013 l\u2019Atlantide socialiste a \u00e9t\u00e9 engloutie par les eaux \u2013 , et une catastrophe cosmique \u2013 Tchernobyl. La chute de l\u2019empire bouleversait tout le monde. Les gens \u00e9taient pr\u00e9occup\u00e9s par la vie quotidienne, au jour le jour. Avec quoi faire ses courses, comment survivre. En quoi croire. Sous quel nouvel \u00e9tendard se rassembler \u00e0 pr\u00e9sent. Ou bien fallait-il apprendre \u00e0 vivre sans grande id\u00e9e&#160;? La derni\u00e8re solution n\u2019\u00e9tait famili\u00e8re \u00e0 personne parce que nous n\u2019avions jamais v\u00e9cu ainsi. \u00ab&#160;L\u2019homme rouge&#160;\u00bb se trouvait confront\u00e9 \u00e0 des centaines de questions, et face \u00e0 elles, il se retrouvait seul. Jamais il n\u2019a \u00e9t\u00e9 aussi seul qu\u2019en ces premiers jours de libert\u00e9. J\u2019\u00e9tais entour\u00e9e de gens en \u00e9tat de choc. Je les \u00e9coutais&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Je referme mon Journal&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Que nous est-il arriv\u00e9 quand l\u2019empire s\u2019est effondr\u00e9&#160;? Avant, le monde \u00e9tait divis\u00e9 en deux&#160;: il y avait les bourreaux et les victimes (c\u2019\u00e9tait le Goulag), les fr\u00e8res et les s\u0153urs (c\u2019\u00e9tait la guerre). L\u2019\u00e9lectorat, c\u2019est de la technologie, le monde moderne. Avant, notre univers se divisait encore en ceux qui avaient fait du camp et ceux qui les y avaient envoy\u00e9s, aujourd\u2019hui, il se divise en slavophiles et en occidentalistes, en tra\u00eetres \u00e0 la nation et en patriotes. Et aussi en ceux qui peuvent acheter et ceux qui ne peuvent pas. \u00c7a, je dirais que c\u2019est l\u2019\u00e9preuve la plus cruelle apr\u00e8s le socialisme, car il n\u2019y a pas longtemps, nous \u00e9tions tous \u00e9gaux. Finalement, \u00ab&#160;l\u2019homme rouge&#160;\u00bb n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 capable d\u2019acc\u00e9der \u00e0 ce royaume de la libert\u00e9 dont il r\u00eavait dans sa cuisine. On s\u2019est partag\u00e9 la Russie sans lui, et il est rest\u00e9 les mains vides. Humili\u00e9 et d\u00e9pouill\u00e9. Agressif et dangereux.<\/p>\n\n\n\n<p>Voici ce que j\u2019ai entendu en voyageant \u00e0 travers la Russie.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Chez nous, la modernisation n\u2019est possible qu\u2019avec des <em>charachkas<\/em> [prisons pour scientifiques], et des ex\u00e9cutions.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Les Russes, ils n\u2019ont pas envie d\u2019\u00eatre riches, \u00e7a leur fait m\u00eame peur. Qu\u2019est-ce qu\u2019ils veulent&#160;? Ils ont toujours voulu une seule chose&#160;: que les autres ne deviennent pas riches. Plus riches qu\u2019eux.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Chez nous, on ne trouve pas de gens honn\u00eates, mais on a des saints&#160;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Nous ne verrons jamais de g\u00e9n\u00e9rations qui n\u2019aient pas connu les verges&#160;: les Russes ne comprennent pas la libert\u00e9, ce qu\u2019il leur faut, c\u2019est un cosaque et un fouet.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Les deux mots principaux de la langue russe, c\u2019est la guerre et la prison. On vole, on fait la f\u00eate, on vous colle en prison&#8230; On en sort et on y retourne&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 La vie en Russie doit \u00eatre f\u00e9roce et sordide, du coup, l\u2019\u00e2me s\u2019\u00e9l\u00e8ve, elle prend conscience qu\u2019elle n\u2019est pas de ce monde&#8230; Plus il y a de salet\u00e9 et de sang, plus il y a d\u2019espace pour l\u2019\u00e2me.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 On n\u2019a pas la force de faire une nouvelle r\u00e9volution, ni le grain de folie n\u00e9cessaire. On n\u2019a plus le c\u0153ur \u00e0 \u00e7a. Les Russes, ils ont besoin d\u2019une id\u00e9e qui leur donne la chair de poule.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Notre vie oscille entre le bordel et la baraque de camp \u2013 bordak et barak. Le communisme n\u2019est pas mort, son cadavre est toujours vivant&#160;!<\/p>\n\n\n\n<p>Je prends sur moi la libert\u00e9 de dire que nous avons laiss\u00e9 passer la chance qui nous a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9e dans les ann\u00e9es quatre-vingt-dix. En r\u00e9ponse \u00e0 la question&#160;: \u00ab&#160;Que devons-nous \u00eatre, un pays fort, ou bien un pays digne o\u00f9 il fasse bon vivre&#160;?&#160;\u00bb, nous avons choisi la premi\u00e8re option&#160;: un pays fort. Nous voil\u00e0 revenus au temps de la force. Les Russes font la guerre aux Ukrainiens. \u00c0 leurs fr\u00e8res. Mon p\u00e8re est bi\u00e9lorusse et ma m\u00e8re ukrainienne. C\u2019est le cas pour beaucoup de gens. Des avions russes sont en train de bombarder la Syrie&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Le temps de l\u2019espoir a \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9 par le temps de la peur. Le temps est revenu en arri\u00e8re&#8230; Nous vivons une \u00e9poque de seconde main&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 pr\u00e9sent, je ne suis pas s\u00fbre d\u2019avoir termin\u00e9 l\u2019histoire de cet \u00ab&#160;homme rouge&#160;\u00bb&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai trois foyers&#160;: ma terre bi\u00e9lorusse, la patrie de mon p\u00e8re o\u00f9 j\u2019ai v\u00e9cu toute ma vie, l\u2019Ukraine, la patrie de ma m\u00e8re o\u00f9 je suis n\u00e9e, et la grande culture russe, sans laquelle je ne peux m\u2019imaginer. Tous les trois sont chers \u00e0 mon c\u0153ur.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais de nos jours, il est difficile de parler d\u2019amour.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab&#160;&#160;J\u2019ai trois foyers&#160;&#160;: ma terre bi\u00e9lorusse, la patrie de mon p\u00e8re o\u00f9 j\u2019ai v\u00e9cu toute ma vie, l\u2019Ukraine, la patrie de ma m\u00e8re o\u00f9 je suis n\u00e9e, et la grande culture russe, sans laquelle je ne peux m\u2019imaginer.&#160;&#160;\u00bb<\/p>\n<p>Nous publions le discours du Prix Nobel de litt\u00e9rature 2015, Svetlana Alexievitch.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":147195,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"templates\/post-speeches.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[1728],"tags":[],"staff":[],"editorial_format":[],"serie":[],"audience":[],"geo":[1917],"class_list":["post-147193","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-arts","geo-europe"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":false},"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v26.1.1 - 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