{"id":145938,"date":"2022-06-26T13:21:50","date_gmt":"2022-06-26T11:21:50","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=145938"},"modified":"2022-06-26T16:48:51","modified_gmt":"2022-06-26T14:48:51","slug":"lettre-ouverte-dune-keynesienne-a-un-marxiste","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/06\/26\/lettre-ouverte-dune-keynesienne-a-un-marxiste\/","title":{"rendered":"Lettre ouverte d’une keyn\u00e9sienne \u00e0 un marxiste"},"content":{"rendered":"\n
Depuis la crise de 2008, l\u2019\u00e9conomie orthodoxe est en crise. On lui reproche une confiance aveugle dans l\u2019harmonie du mode de production capitaliste, en un double sens. D\u2019une part, on oppose \u00e0 la croyance dans la stabilit\u00e9 du syst\u00e8me le fait des crises, notamment financi\u00e8res \u2013 on se tourne alors vers le courant post-keyn\u00e9sien. D\u2019autre part, \u00e0 l\u2019id\u00e9e que le march\u00e9 profite \u00e0 tous, on oppose le fait de l\u2019in\u00e9galit\u00e9 et de la lutte des classes \u2013 on se tourne alors, notamment, vers le marxisme. Dans une telle conjoncture th\u00e9orique, il faut relire Joan Robinson, dont l\u2019\u0153uvre se situe pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 l\u2019intersection de ces deux courants. <\/p>\n\n\n\n
Dans les ann\u00e9es 1930, elle appartient au premier cercle de Keynes et l\u2019aide \u00e0 mettre au point sa th\u00e9orie. Dans les ann\u00e9es qui suivent, elle continue \u00e0 la d\u00e9velopper, mais en la radicalisant, assumant plus que lui la rupture avec le cadre de la th\u00e9orie orthodoxe. Cela lui permet aussi d\u2019engager un dialogue avec le marxisme, avec l\u2019Essai sur l\u2019\u00e9conomie de Marx<\/em> de 1942. <\/p>\n\n\n\n Dix ans plus tard, elle \u00e9crit la lettre ouverte que nous pr\u00e9sentons ici, pour moquer les r\u00e9actions les plus dogmatiques des marxistes \u00e0 son livre, mais aussi dans l\u2019espoir d\u2019un dialogue constructif.<\/p>\n\n\n\n Je dois vous avertir que vous allez trouver cette lettre tr\u00e8s difficile \u00e0 suivre. Non pas, je l’esp\u00e8re, qu’elle soit difficile (je ne vais pas vous emb\u00eater avec de l\u2019alg\u00e8bre ou des courbes d\u2019indiff\u00e9rence) mais parce que vous risquez de la trouver si gravement choquante que vous en resterez trop assomm\u00e9 pour l\u2019assimiler.<\/p>\n\n\n\n Je voudrais d\u2019abord faire une d\u00e9claration personnelle. Tr\u00e8s poli, vous essayez de ne pas le montrer, mais le seul int\u00e9r\u00eat que vous pouvez trouver \u00e0 m\u2019\u00e9couter, \u00e9conomiste bourgeoise que je suis, est de d\u00e9couvrir quel genre particulier de b\u00eatises je vais \u00e9noncer. Pire encore : je suis une keyn\u00e9sienne de gauche. Je vous en prie, pas la peine d\u2019\u00eatre poli \u00e0 ce sujet, je sais tr\u00e8s bien ce que vous pensez des keyn\u00e9siens de gauche.Je suis presque, pourrait-on dire, l\u2019arch\u00e9type de la keyn\u00e9sienne de gauche. Avant m\u00eame la publication de la Th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale<\/em>, j\u2019en tirais des conclusions plus roses que bleues. (J\u2019avais la chance de faire partie d\u2019un groupe d\u2019amis qui travaillaient avec Keynes pendant la r\u00e9daction du livre.) J\u2019ai donc \u00e9t\u00e9 la toute premi\u00e8re goutte \u00e0 entrer dans le bocal \u00e9tiquet\u00e9 \u2018keyn\u00e9sien de gauche\u2019. De plus, je repr\u00e9sente aujourd’hui une proportion assez importante du contenu du bocal, car une grande partie du reste s\u2019en est \u00e9chapp\u00e9e entre-temps. Voil\u00e0, vous savez maintenant le pire.<\/p>\n\n\n\n En 1930, Joan Robinson se trouve \u00e0 Cambridge lorsque Keynes, qui y est professeur, publie le Trait\u00e9 sur la monnaie<\/em>, premier jalon dans la construction d\u2019une th\u00e9orie nouvelle. Il reconna\u00eet lui-m\u00eame que le livre est incomplet voire incoh\u00e9rent, mais il ouvre des perspectives nouvelles. Un groupe de jeunes \u00e9conomistes talentueux de Cambridge, dont Joan Robinson, commence alors \u00e0 se r\u00e9unir pour le lire et le discuter. Ils transmettent leurs remarques \u00e0 l\u2019auteur, qui leur soumet des solutions voire des probl\u00e8mes nouveaux, et un aller-retour f\u00e9cond se met ainsi en place. Keynes reconna\u00eet toute la valeur de ce groupe, et entretient avec Robinson une correspondance fournie. En 1933, elle est la premi\u00e8re \u00e0 annoncer au monde le fruit de ces \u00e9changes dans un article publi\u00e9 : la signification v\u00e9ritable du travail de Keynes d\u00e9passe le simple domaine de la monnaie et des prix, il contient en germe une th\u00e9orie de l\u2019emploi et du volume de la production. Ces \u00e9changes d\u00e9bouchent en 1936 sur la publication du grand livre de Keynes, la Th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale de l\u2019emploi, de l\u2019int\u00e9r\u00eat et de la monnaie<\/em>.<\/p>\n\n\n\n Cette grande proximit\u00e9 intellectuelle avec Keynes n\u2019emp\u00eache pas une grande diff\u00e9rence politique. Affirmant que \u00ab la guerre de classes le trouverait du c\u00f4t\u00e9 de la bourgeoisie cultiv\u00e9e \u00bb, Keynes \u00e9tait un r\u00e9formiste profond\u00e9ment \u00e9litiste qui regardait les textes de Marx avec autant de m\u00e9fiance que les partis qui s\u2019en r\u00e9clamaient. Au contraire, Joan Robinson a manifest\u00e9 toute sa vie un vif int\u00e9r\u00eat pour le marxisme d\u2019une part, les r\u00e9gimes socialistes de l\u2019autre. Elle est donc bien la premi\u00e8re keyn\u00e9sienne de gauche, voire d\u2019extr\u00eame-gauche \u2013 titre qu\u2019elle devrait n\u00e9anmoins partager avec Michal Kalecki.<\/p>\n\n\n\n Mais je veux que vous pensiez \u00e0 moi de mani\u00e8re dialectique. Le premier principe de la dialectique est que la signification d’une proposition d\u00e9pend de ce qu\u2019elle nie. Ainsi, la m\u00eame proposition a deux significations oppos\u00e9es selon que vous l\u2019abordez par le haut ou par le bas. Je sais \u00e0 peu pr\u00e8s sous quel angle vous abordez Keynes, et je comprends tout \u00e0 fait votre point de vue. Faites donc un peu d\u2019usage de votre dialectique et essayez de voir le mien.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 j\u2019\u00e9tais \u00e9tudiante, l\u2019\u00e9conomie vulgaire \u00e9tait dans un \u00e9tat particuli\u00e8rement vulgaire. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, le ch\u00f4mage britannique ne passait pas sous la barre du million ; de l\u2019autre, mon tuteur m\u2019enseignait qu\u2019il est logiquement impossible d\u2019avoir du ch\u00f4mage \u00e0 cause de la loi de Say.<\/p>\n\n\n\n Alors vient Keynes, qui prouve que la loi de Say est une absurdit\u00e9 (bien s\u00fbr, Marx l\u2019avait aussi montr\u00e9, mais mon tuteur n\u2019a jamais attir\u00e9 mon attention sur les vues de Marx sur le sujet). De plus (et c\u2019est ce qui fait de moi une keyn\u00e9sienne de gauche et non d\u2019une autre sorte), je vois tout de suite qu\u2019\u00e0 en croire la th\u00e9orie de Keynes, le ch\u00f4mage va \u00eatre un probl\u00e8me tr\u00e8s difficile \u00e0 r\u00e9soudre, car il n\u2019est pas un simple accident \u2013 il a une fonction. En somme, Keynes m\u2019a mis dans la t\u00eate l\u2019id\u00e9e m\u00eame de l\u2019arm\u00e9e de r\u00e9serve du travail que mon tuteur avait mis tant de soin \u00e0 \u00e9viter.<\/p>\n\n\n\n