{"id":143967,"date":"2022-06-13T15:46:32","date_gmt":"2022-06-13T13:46:32","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=143967"},"modified":"2022-06-13T16:40:22","modified_gmt":"2022-06-13T14:40:22","slug":"il-faut-donner-de-statut-de-pays-candidat-a-lukraine-une-conversation-avec-bernard-guetta","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/06\/13\/il-faut-donner-de-statut-de-pays-candidat-a-lukraine-une-conversation-avec-bernard-guetta\/","title":{"rendered":"\u00ab Il faut donner le statut de pays candidat \u00e0 l’Ukraine \u00bb, une conversation avec Bernard Guetta"},"content":{"rendered":"\n
C’est pour moi une profonde pr\u00e9occupation car la r\u00e9ticence d\u2019un grand nombre des capitales de l\u2019Union \u00e0 octroyer le statut de pays candidat \u00e0 l’Ukraine est dangereuse \u00e0 quatre titres.<\/p>\n\n\n\n
Je crains d\u2019abord que la candidature de l\u2019Ukraine ne vienne cr\u00e9er une ligne de fracture entre les Etats membres sortis du bloc sovi\u00e9tique et les autres car c\u2019est dans les rangs des pays de l\u2019ancien monde libre que la frilosit\u00e9 est la plus grande alors que les capitales autrefois domin\u00e9es par Moscou s\u2019indignent d\u00e9j\u00e0 du refus ou m\u00eame des d\u00e9lais qui pourraient \u00eatre oppos\u00e9s aux Ukrainiens.<\/p>\n\n\n\n
Beaucoup plus qu\u2019un moment de d\u00e9saccord, cela pourrait constituer une rupture de confiance entre deux camps s\u2019accusant l\u2019un l\u2019autre et sans subtilit\u00e9s de c\u00e9cit\u00e9 munichoise ou de jusqu\u2019auboutisme irresponsable.<\/p>\n\n\n\n
Cela laisserait des traces et conforterait du m\u00eame coup M. Poutine dans l\u2019id\u00e9e qu\u2019il pourrait tabler sur une d\u00e9sunion de l\u2019Union.<\/p>\n\n\n\n
On s\u2019en passerait \u00e9videmment et le pr\u00e9sident russe, deuxi\u00e8me danger, pourrait en \u00eatre conduit \u00e0 croire que certaines des capitales europ\u00e9ennes, Paris et Berlin pour ne pas les nommer, lui reconnaitraient au bout du compte un droit de tutelle sur les pays sortis de l’Union Sovi\u00e9tique, une sorte de pr\u00e9s\u00e9ance de la Russie dans son ancien empire.<\/p>\n\n\n\n
Contrairement \u00e0 ce qui s\u2019entend parfois \u00e0 Tallin ou Varsovie, ce n\u2019est pas le cas mais attention ! La frilosit\u00e9 de certaines des grandes capitales de l\u2019Union pourrait effectivement induire Vladimir Poutine en erreur en lui faisant conclure, troisi\u00e8me danger, qu’il n’aurait finalement pas eu tort de se lancer dans cette agression et qu\u2019il peut maintenant la poursuivre. Attention, oui, aux signaux qu\u2019enverrait l\u2019Union en refusant \u00e0 l\u2019Ukraine, \u00e0 la fin du mois, lors du dernier Conseil sous pr\u00e9sidence fran\u00e7aise, le statut de pays candidat car ce n\u2019est pas cela qui freinerait l\u2019effort de guerre de Vladimir Poutine.<\/p>\n\n\n\n
L’id\u00e9e qu’il ne faudrait pas le provoquer ni m\u00eame le froisser est absurde. La seule chose qui puisse le freiner est un rapport de force militaire et certainement pas un d\u00e9sir de ne pas humilier la Russie sur le champ de bataille.<\/p>\n\n\n\n
Et puis, quatri\u00e8me danger, si nous refusions ce statut de pays candidat \u00e0 l’Ukraine, ce n\u2019est pas la s\u00e9curit\u00e9 mais l\u2019aventure que nous choisirions car en nous divisant et en enhardissant M. Poutine, nous nous affaiblirions gravement. Ma crainte est l\u00e0 que, devant l\u2019immense difficult\u00e9 d’un nouvel \u00e9largissement non seulement \u00e0 l\u2019Ukraine mais \u00e9galement \u00e0 la Moldavie, \u00e0 la G\u00e9orgie et aux Balkans occidentaux, nous pr\u00e9f\u00e9rions ne pas avoir l\u2019audace de faire faire \u00e0 l\u2019Union le bond politique qu\u2019impose cette agression et que nous avions d\u00e9j\u00e0 largement amorc\u00e9 depuis la pr\u00e9sidence Trump.<\/p>\n\n\n\n La seule chose qui puisse freiner Monsieur Poutine est un rapport de force militaire et certainement pas un d\u00e9sir de ne pas humilier la Russie sur le champ de bataille.<\/p>Bernard Guetta<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Je le crains aussi car un refus d\u2019octroyer \u00e0 l\u2019Ukraine le statut de pays candidat pourrait effectivement figer les positions en identifiant les uns \u00e0 la volont\u00e9 de favoriser un compromis n\u00e9goci\u00e9 et les autres \u00e0 l\u2019ambition d\u2019une compl\u00e8te victoire militaire sur la Russie allant jusqu\u2019\u00e0 la reconqu\u00eate de la Crim\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Si nous laissions la confiance se rompre entre les pays sortis du bloc sovi\u00e9tique et les autres, nous pourrions vite en arriver \u00e0 ce genre de simplisme alors m\u00eame que l\u2019on trouve aujourd\u2019hui, et en nombre, des gens parfaitement r\u00e9alistes en Pologne et dans les Pays baltes et que ni l\u2019Allemagne, ni la France ni l\u2019Italie ne sont dispos\u00e9es \u00e0 donner la moindre prime \u00e0 l\u2019agression.<\/p>\n\n\n\n Proche ou lointain, le jour o\u00f9 une n\u00e9gociation s\u2019ouvrira, il ne s\u2019agira pas de faire pr\u00e9valoir la suppos\u00e9e na\u00efvet\u00e9 des uns ou la suppos\u00e9e lucidit\u00e9 historique des autres mais de savoir quel sera le rapport de forces militaire auquel Ukrainiens et Russes seront parvenus. Comme dans toute n\u00e9gociation de paix, c\u2019est ce qui d\u00e9terminera les grandes lignes du r\u00e8glement \u00e0 venir mais les Ukrainiens et les D\u00e9mocraties qui se seront tenues \u00e0 leurs c\u00f4t\u00e9s devront \u00e9galement veiller \u00e0 ne pas r\u00e9p\u00e9ter deux erreurs historiques.<\/p>\n\n\n\n La premi\u00e8re est celle que les vainqueurs de la Premi\u00e8re guerre mondiale avaient commise en imposant \u00e0 l\u2019Allemagne des conditions de paix tellement humiliantes et ruineuses que le trait\u00e9 de Versailles a conduit \u00e0 l\u2019essor d\u2019Hitler et \u00e0 la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale. Quant \u00e0 la deuxi\u00e8me, c\u2019est celle de 1991, lorsque l\u2019URSS impose et que personne, pas plus les Russe que les Occidentaux, ne pense \u00e0 n\u00e9gocier des accords de stabilisation et de coop\u00e9ration sur le continent europ\u00e9en.<\/p>\n\n\n\n Cette ann\u00e9e-l\u00e0, il aurait fallu inventer un nouvel ordre europ\u00e9en mais on ne s\u2019en est pas souci\u00e9 parce que tout \u00e9tait all\u00e9 trop vite, que les Occidentaux n\u2019avaient plus vraiment d\u2019interlocuteur, que l\u2019Europe centrale et les Pays baltes ne pensaient qu\u2019\u00e0 entrer dans l\u2019Alliance atlantique pour sauter de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 d\u2019un mur qui n\u2019existait plus et que beaucoup des Russes et la totalit\u00e9 de leurs nouveaux dirigeants consid\u00e9raient tout simplement que la merveille \u00e9tait les Etats-Unis, la demi-merveille l’Union europ\u00e9enne et qu’il suffisait donc de suivre l\u2019exemple des D\u00e9mocraties dans le champ \u00e9conomique, social, militaire et diplomatique pour que tout soit parfait.<\/p>\n\n\n\n Sous Boris Eltsine, la diplomatie russe \u00e9tait tout simplement align\u00e9e sur celle des Etats-Unis. Inspir\u00e9 des recommandations prodigu\u00e9es au Chili du g\u00e9n\u00e9ral Pinochet par les n\u00e9o-lib\u00e9raux de l\u2019Ecole de Chicago, le mod\u00e8le \u00e9conomique n’\u00e9tait m\u00eame pas celui de Margaret Thatcher qui \u00e9tait une social-d\u00e9mocrate compar\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9quipe des privatisations et de la th\u00e9rapie de choc russes.<\/p>\n\n\n\n Il est capital de bien voir ce qui a sem\u00e9, en 1991, les graines de cette nouvelle guerre. Nous ne nous sommes alors pas souci\u00e9s de cr\u00e9er les conditions de la stabilit\u00e9 en Europe. La transition \u00e9conomique a \u00e9t\u00e9 d\u2019une telle sauvagerie sociale qu\u2019elle a cr\u00e9\u00e9 un rejet de la d\u00e9mocratie et de l\u2019\u00e9conomie de march\u00e9 inqualifiable dont Vladimir Poutine et il n\u2019est pas vrai que les Occidentaux en soient plus responsables que les Russes qui avaient tr\u00e8s majoritairement pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 la rupture eltsinienne \u00e0 l\u2019\u00e9volutionnisme gorbatch\u00e9vien.<\/p>\n\n\n\n Le jour o\u00f9 l\u2019on viendra \u00e0 n\u00e9gocier il ne faudra pas plus oublier cette erreur collective que celle de Versailles. Il faudra s\u2019atteler \u00e0 la construction d\u2019une stabilit\u00e9 europ\u00e9enne qui, pour le coup, ne passera pas par l\u2019humiliation de la Russie.<\/p>\n\n\n\n Tout cela implique, en attendant, d’\u00eatre calme, de ne pas c\u00e9der \u00e0 l\u2019hyst\u00e9rie des diatribes et d\u00e9sirs de revanche et de ne surtout pas en venir \u00e0 penser et dire que les Russes seraient par leurs g\u00e8nes, par nature, politiquement passifs, favorables aux r\u00e9gimes autoritaires et que la preuve en serait qu’ils ne descendent pas par centaines de milliers dans les rues pour protester contre cette guerre.<\/p>\n\n\n\n Soyons modestes. Y avait-il des centaines de milliers de Fran\u00e7ais dans les rues pendant l’occupation pour protester contre le r\u00e9gime de Vichy et la collaboration ? Y a-t-il eu depuis Tian’anmen des dizaines de millions de Chinois dans les rues pour protester contre Xi Jinping ? Y a-t-il eu des millions d’Am\u00e9ricains dans les rues pour protester contre les ann\u00e9es Trump, contre la s\u00e9paration forc\u00e9e des enfants et de leurs parents \u00e0 la fronti\u00e8re mexicaine ou contre la prise d\u2019assaut du Capitole ?<\/p>\n\n\n\n Les Russes n’ont rien de sp\u00e9cifique, il n’y avait pas d’homo-sovieticus sous le r\u00e9gime sovi\u00e9tique et sous Vladimir Poutine, les Russes ne sont pas non plus un peuple de moutons b\u00ealants.<\/p>Bernard Guetta<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Non. Les peuples descendent dans la rue lorsqu’un rapport de force le leur permet ou leur para\u00eet plus favorable qu\u2019au pouvoir en place. Ce n\u2019est aujourd\u2019hui pas le cas en Russie et cela ne veut pas dire que 80 % des Russes approuveraient l’intervention en Ukraine.<\/p>\n\n\n\n Ils le disent aux sondeurs de l’Institut Levada dont les chiffres sont certainement vrais mais qui, dans la Russie d\u2019aujourd’hui, r\u00e9pondrait honn\u00eatement \u00e0 un institut de sondage l\u2019interrogeant sur la guerre d\u2019Ukraine ? Vous le feriez, vous ?<\/p>\n\n\n\n Bien s\u00fbr que non et moi-m\u00eame, si j\u2019\u00e9tais Russe et qu\u2019on venait me demander si j\u2019approuve Vladimir Poutine, je r\u00e9pondrais que, non, je ne l\u2019approuve pas, que je l\u2019aime \u2013 que dis-je ? \u2013 que je l\u2019adore !<\/p>\n\n\n\n Rappelons-nous aussi que pendant la guerre d’Alg\u00e9rie il a fallu attendre 1960 pour avoir en France des manifestations de masse contre la guerre d\u2019Alg\u00e9rie alors m\u00eame que ses horreurs et l’institutionnalisation de la torture \u00e9taient d\u00e9nonc\u00e9es par Le Monde<\/em>, France Observateur<\/em>, l’Express<\/em>, T\u00e9moignage Chr\u00e9tien<\/em>, Europe 1<\/em>, par une presse libre qui n\u2019existe plus depuis longtemps en Russie.<\/p>\n\n\n\n Je ne dis pour autant pas que la majorit\u00e9 des Russes d\u00e9sapprouveraient cette guerre mais ne pas d\u00e9sapprouver n\u2019est pas approuver. Cette guerre vient de commencer, tout pays en guerre fait d\u2019abord front avec son arm\u00e9e et puis souvenons-nous de ce que fut, durant la Perestro\u00efka, l’enthousiasme des Russes pour la libert\u00e9. J\u2019\u00e9tais alors correspondant du Monde<\/em> \u00e0 Moscou. J’ai v\u00e9cu ces moments et je peux vous dire que les Russes comme tous les hommes pr\u00e9f\u00e8rent la libert\u00e9 \u00e0 la dictature, que les Russes n’ont rien de sp\u00e9cifique, que ce sont des hommes comme les autres, qu\u2019il n’y avait pas d’homo-sovieticus sous le r\u00e9gime sovi\u00e9tique et que sous M. Poutine, les Russes ne sont pas non plus un peuple de moutons b\u00ealants.<\/p>\n\n\n\n Je viens d\u2019entendre l\u2019un de mes coll\u00e8gues de la Commission des affaires \u00e9trang\u00e8res d\u00e9noncer en bloc le peuple russe. Aussi choqu\u00e9 que j\u2019en ai \u00e9t\u00e9, j\u2019ai choisi de ne pas relever pour \u00e9viter une empoignade autour d\u2019un exc\u00e8s marginal qu\u2019il fallait au contraire ignorer.<\/p>\n\n\n\n Peu apr\u00e8s l\u2019entr\u00e9e des troupes russes en Ukraine, j\u2019ai pu rapidement convaincre les pr\u00e9sidents des groupes PPE, Renew, S&D et The Left de cosigner une Adresse au peuple russe<\/em> disant que personne ne souhaitait conqu\u00e9rir un centim\u00e8tre carr\u00e9 de territoire russe, que personne ne mena\u00e7ait la F\u00e9d\u00e9ration de Russie et que les peuples de l\u2019Union n’aspiraient qu’\u00e0 parvenir un jour \u00e0 des accords de stabilit\u00e9, de s\u00e9curit\u00e9 et de coop\u00e9ration \u00e9conomique permettant de faire de notre continent commun \u2013 de notre \u00ab maison commune<\/em> \u00bb, dit Gorbatchev \u2013 un continent de paix et de prosp\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Cela reste l’id\u00e9e dominante au Parlement comme \u00e0 la Commission, au Conseil et dans les \u00c9tats membres. Ni la Pologne ni les pays Baltes ne s’opposent \u00e0 cette id\u00e9e. Il y a \u00e9videmment des vues diff\u00e9rentes sur ce que devraient \u00eatre le jour venu, l’accord de paix et nos relations avec la Russie mais ces divergences n’ont pas grande importance aujourd’hui puisque nous n\u2019en sommes pas encore aux n\u00e9gociations et que je crains que ce jour ne soit gu\u00e8re proche. Les termes du d\u00e9bat changeront compl\u00e8tement le jour o\u00f9 on y sera.<\/p>\n\n\n\n L\u2019Union europ\u00e9enne n’aspire qu’\u00e0 des accords de stabilit\u00e9, de s\u00e9curit\u00e9 et de coop\u00e9ration \u00e9conomique pour faire de notre continent commun \u2013 \u00ab notre maison commune \u00bb, dit Gorbatchev \u2013 un continent de paix et de prosp\u00e9rit\u00e9.<\/p>Bernard Guetta<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Je ne crois pas que ce soit une sp\u00e9cificit\u00e9 fran\u00e7aise que de vouloir trouver un terrain d’entente avec la Russie. J’\u00e9tais il y a trois semaines \u00e0 Berlin pour y sonder, avec un petit groupe de d\u00e9put\u00e9s europ\u00e9ens, la Chancellerie et le Bundestag sur le soutien \u00e0 apporter \u00e0 l\u2019Ukraine. Le moins qu’on puisse dire est que la pr\u00e9occupation de garder une ligne ouverte avec le Kremlin et Poutine personnellement \u00e9tait tr\u00e8s forte et m\u00eame trop forte \u00e0 mes yeux. Il y a aussi une volont\u00e9 de penser \u00e0 l’apr\u00e8s, de r\u00e9fl\u00e9chir aux conditions d’une n\u00e9gociation mais rien de tout cela ne rel\u00e8ve d\u2019une poutino-complaisance qui par ailleurs existe un peu partout, \u00e0 des degr\u00e9s divers, \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision italienne notamment, infiniment plus qu\u2019en France.<\/p>\n\n\n\n J\u2019ai \u00e9t\u00e9 terriblement g\u00ean\u00e9 que le pr\u00e9sident de la R\u00e9publique d\u00e9clare devant le Parlement europ\u00e9en, le 9 mai dernier, et le r\u00e9p\u00e8te ensuite dans son interview \u00e0 la presse quotidienne r\u00e9gionale qu\u2019il ne fallait pas \u00ab humilier la Russie<\/em> \u00bb. Je veux croire qu\u2019il pensait l\u00e0 \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 de ne pas retomber dans la m\u00eame erreur qu\u2019avec l\u2019Allemagne \u00e0 la fin de la Premi\u00e8re Guerre mondiale. Je partage cet avis, je vous l\u2019ai dit, mais toute v\u00e9rit\u00e9 n\u2019est pas bonne \u00e0 dire \u00e0 tout moment. \u00c0 l\u2019heure o\u00f9 M. Poutine porte la ruine, la mort et la d\u00e9solation en Ukraine, ce n\u2019\u00e9tait pas ce que le chef d\u2019Etat avait \u00e0 marteler ainsi. C\u2019est d\u2019ailleurs si vrai qu\u2019Emmanuel Macron a entrepris depuis de rectifier le tir mais allons au fond de votre question.<\/p>\n\n\n\n Il y a oui, une intimit\u00e9 particuli\u00e8re dans la relation franco-russe car la R\u00e9volution de 1789, l\u2019empreinte culturelle de la France en Russie, la geste gaullienne et la constante singularit\u00e9 de la diplomatie fran\u00e7aise dans le camp occidental ont cr\u00e9\u00e9 dans les milieux dirigeants et le peuple russes un lien particulier avec la France. La Russie per\u00e7oit les Fran\u00e7ais comme des amis de longue date qui l\u2019\u00e9taient rest\u00e9s durant la Guerre froide et avec lesquels les d\u00e9saccords n\u2019entament pas la confiance. Les Fran\u00e7ais ont \u00e9galement une perception tr\u00e8s positive de la Russie parce qu\u2019ils s\u2019y savent appr\u00e9ci\u00e9s ; que, g\u00e9ographiquement parlant, elle est l\u2019alli\u00e9 de revers et que politiquement parlant, De Gaulle a cultiv\u00e9 ce lien historique et culturel pour faire de la France un pays que son appartenance au camp occidental n\u2019emp\u00eachait pas d\u2019affirmer son ind\u00e9pendance.<\/p>\n\n\n\n Et puis De Gaulle n\u2019a jamais cru ou accept\u00e9 de croire \u00e0 la p\u00e9rennit\u00e9 de l\u2019URSS. Il parlait de la Russie lorsqu\u2019il voulait \u00eatre aimable avec le Kremlin, des \u00ab Soviets<\/em> \u00bb quand il ne voulait pas l\u2019\u00eatre mais l\u2019Union sovi\u00e9tique n\u2019existait pas pour lui et il \u00e9tait parall\u00e8lement convaincu que les pays d\u2019Europe centrale, les \u00ab satellites<\/em> \u00bb ou les \u00ab d\u00e9mocraties populaires<\/em> \u00bb, disait-on \u00e0 l\u2019\u00e9poque, se d\u00e9tacheraient progressivement de Moscou.<\/p>\n\n\n\n Il le pensait de la Pologne. Il le pensait de la Roumanie o\u00f9 il \u00e9tait en visite officielle quand \u00e9clataient les premi\u00e8res grandes manifestations de 1968. De Gaulle entretenait un lien sp\u00e9cial avec la Russie qui ne l\u2019emp\u00eachait aucunement, bien au contraire, d\u2019aller encourager et flatter les volont\u00e9s de r\u00e9affirmation nationale de l\u2019Europe centrale qui, de son c\u00f4t\u00e9, se servait de lui et de son lien avec Moscou pour d\u00e9velopper un lien avec les Occidentaux.<\/p>\n\n\n\n De Giscard \u00e0 Hollande, tous ses successeurs ont jou\u00e9 la m\u00eame carte et c\u2019est dans ce long et profond sillon que s\u2019inscrit aujourd\u2019hui la politique russe d\u2019Emmanuel Macron que ses longues conversations avec Vladimir Poutine n\u2019emp\u00eachent aucunement de tr\u00e8s significativement armer l\u2019Ukraine. Pas toujours bien ajust\u00e9e, la sp\u00e9cificit\u00e9 de la relation franco-russe ne rel\u00e8ve, en un mot, ni de la na\u00efvet\u00e9 ni de la complaisance vis-\u00e0-vis de M. Poutine.<\/p>\n\n\n\n En l\u2019occurrence, le probl\u00e8me est qu\u2019Emmanuel Macron exprime au pr\u00e9sent et solennellement des pr\u00e9occupations de long terme absolument l\u00e9gitimes mais restant, pour l\u2019instant, largement indicibles. Comme analyste, ancien correspondant \u00e0 Moscou et membre de la Commission des Affaires \u00e9trang\u00e8res du Parlement europ\u00e9en, je peux et dois dire qu\u2019il ne faudra pas humilier la Russie en r\u00e9p\u00e9tant l\u2019erreur du Trait\u00e9 de Versailles mais, comme pr\u00e9sident de la R\u00e9publique et pr\u00e9sident en exercice de l\u2019Union europ\u00e9enne, Emmanuel Macron doit avant tout dire que l\u2019agression russe doit cesser et que l\u2019int\u00e9grit\u00e9 territoriale de l\u2019Ukraine doit \u00eatre int\u00e9gralement respect\u00e9e. Il le dit mais cela ne retentit forc\u00e9ment pas aussi fort que le \u00ab ne pas humilier la Russie<\/em> \u00bb et je crains que le Pr\u00e9sident n\u2019ait contribu\u00e9 \u00e0 faire cro\u00eetre, en Ukraine et dans les anciens pays communistes aujourd\u2019hui membres de l\u2019Union, une m\u00e9fiance vis-\u00e0-vis de la France et de l’Allemagne. C\u2019est d\u2019autant plus regrettable que si ces pays regardent la France et l\u2019Allemagne comme un duopole, ils en veulent plus particuli\u00e8rement \u00e0 la France.<\/p>\n\n\n\n Je crains que le Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique n\u2019ait contribu\u00e9 \u00e0 faire cro\u00eetre une m\u00e9fiance vis-\u00e0-vis de la France et de l’Allemagne dans les anciens pays communistes.<\/p>Bernard Guetta<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Pour eux, les Allemands sont des bourgeois frileux qui ne pensent qu’\u00e0 leur tranquillit\u00e9 et aux bilans de leurs industries. Ils s\u2019en irritent, s\u2019en indignent, d\u00e9noncent l\u2019Allemagne mais peuvent, au fond, la comprendre et cela d\u2019autant mieux que les Allemands tiennent compte des critiques qui leur sont faites et finissent par \u00e9voluer, avec retard mais dans le bon sens.<\/p>\n\n\n\n Avec l\u2019Allemagne, les anciens pays communistes ne consid\u00e8rent pas avoir de raisons de d\u00e9sesp\u00e9rer alors que les quelque cent heures de conversation t\u00e9l\u00e9phonique entre Emmanuel Macron et Vladimir Poutine les ont convaincus que le probl\u00e8me avec les Fran\u00e7ais \u00e9tait historique et presque id\u00e9ologique en raison de cette singularit\u00e9 du lien franco-russe.<\/p>\n\n\n\n Alors m\u00eame que la position de la France vis-\u00e0-vis de la Russie est en r\u00e9alit\u00e9 beaucoup plus ferme que celle de l\u2019Allemagne, c\u2019est \u00e0 la France que les Baltes ou les Polonais, les Roumains eux-m\u00eames, en veulent le plus. Ils se sentent trahis par la France parce qu\u2019ils attendaient plus du pays des Lumi\u00e8res, de la R\u00e9volution, de Bonaparte et de De Gaulle. Or je crains qu\u2019Emmanuel Macron ne s\u2019en soit longtemps pas assez rendu compte et c\u2019est pour cela que j\u2019en reviens \u00e0 mon propos initial : si la France, pr\u00e9sidente du Conseil de l\u2019Union jusqu’\u00e0 la fin du mois de juin, ne prenait pas clairement position au Conseil des 22-23 juin sur l’octroi du statut de pays candidat \u00e0 l\u2019Ukraine, nous ne ferions pas que contribuer \u00e0 une division de l\u2019Union. Nous nous tirerions aussi une balle dans le pied en tant que Fran\u00e7ais.<\/p>\n\n\n\n Cette proposition est mal re\u00e7ue car, dans les pays sortis du bloc sovi\u00e9tique, beaucoup consid\u00e8rent que son seul objectif serait de fermer la porte de l’Union europ\u00e9enne \u00e0 l’Ukraine, \u00e0 la Moldavie et \u00e0 la G\u00e9orgie. On le pense \u00e0 tort. Je ne crois pas que ce soit l’objectif du pr\u00e9sident de la R\u00e9publique. Je crois qu\u2019Emmanuel Macron a exactement la m\u00eame pr\u00e9occupation que celle exprim\u00e9e par Enrico Letta lorsqu\u2019il a relanc\u00e9 l’id\u00e9e mitterrandienne de Conf\u00e9d\u00e9ration europ\u00e9enne \u2013 d\u2019une conf\u00e9d\u00e9ration entre l\u2019Union europ\u00e9enne, l\u2019ensemble \u00e0 constituer par les pays candidats et m\u00eame, un jour lointain, lorsque ce serait devenu possible, une F\u00e9d\u00e9ration de Russie d\u00e9mocratis\u00e9e et d\u00e9barrass\u00e9e de toute nostalgie imp\u00e9riale .<\/p>\n\n\n\n L\u2019un et l\u2019autre veulent tenir compte de la double injonction \u00e0 laquelle est confront\u00e9e l\u2019Union : s\u2019ouvrir \u00e0 l\u2019Ukraine pour lui affirmer notre solidarit\u00e9 mais ne pour autant pas laisser de nouveaux \u00e9largissements paralyser les institutions europ\u00e9ennes.<\/p>\n\n\n\n Emmanuel Macron a d\u2019ailleurs \u00e9t\u00e9 parfaitement clair \u00e0 Strasbourg le 9 mai. L\u2019Ukraine, a-t-il dit, est europ\u00e9enne et sa vocation est de rejoindre l\u2019Union europ\u00e9enne mais parce qu\u2019il ne faut pas qu\u2019elle reste dans le vide, pour plusieurs d\u00e9cennies, entre le jour de sa d\u00e9claration de candidature et son appartenance effective \u00e0 l\u2019Union, il est temps de cr\u00e9er cette \u00ab Communaut\u00e9 politique europ\u00e9enne<\/em> \u00bb qui jouerait, a-t-on compris, le r\u00f4le d\u2019antichambre \u00e0 l\u2019Union.<\/p>\n\n\n\n Ce n\u2019est pas du tout un refus d\u2019int\u00e9grer l\u2019Ukraine \u00e0 l\u2019Union. C\u2019est au contraire une volont\u00e9 d\u2019organiser, structurer et mieux pr\u00e9parer sa future adh\u00e9sion et celle d\u2019autres pays candidats mais cela pouvait difficilement ne pas \u00eatre mal compris et mal re\u00e7u par les pays d\u2019Europe centrale et orientale qui se souviennent que la France avait longtemps frein\u00e9 le premier grand \u00e9largissement aux anciens pays communistes en faisant valoir que \u00ab l\u2019approfondissement<\/em> \u00bb devait pr\u00e9c\u00e9der l\u2019\u00e9largissement.<\/p>\n\n\n\n La France n\u2019avait d\u2019ailleurs pas tort mais raison. Nous aurions d\u00fb r\u00e9inventer l\u2019Union avant de l\u2019\u00e9largir mais comme cela ne s\u2019est pas fait, le seul souvenir lass\u00e9 par cette position fran\u00e7aise est que l\u2019entr\u00e9e dans l\u2019Union de pays sortis du communisme ne soul\u00e8ve aucun enthousiasme \u00e0 Paris. Les anciens pays communistes ont aujourd\u2019hui le sentiment que l\u2019Histoire se r\u00e9p\u00e8te. Certains de leurs dirigeants, de leurs intellectuels et de leurs journaux consid\u00e8rent m\u00eame et le disent que les Fran\u00e7ais rouleraint l\u00e0 pour le Kremlin.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est absurde et insultant mais c\u2019est ainsi et je pense, pour ma part, qu\u2019il faut \u00e9videmment tenir compte de la double injonction fondant les propositions d\u2019Enrico Letta et d\u2019Emmanuel Macron mais cr\u00e9er cette n\u00e9cessaire antichambre au sein m\u00eame de l\u2019Union, sous l\u2019appellation commune d\u2019Union europ\u00e9enne, afin de ne laisser aucune place aux malentendus et aux soup\u00e7ons et ne pas perdre de temps \u00e0 tenter de les lever.<\/p>\n\n\n\n Faisons, au sein de l’Union europ\u00e9enne, avec son nom, ce que Jacques Delors appelait les cercles concentriques et ce que j’ai appel\u00e9 une fus\u00e9e \u00e0 trois \u00e9tages.<\/p>Bernard Guetta<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Je crois autrement dit qu\u2019il est temps d\u2019organiser l\u2019Union en cercles concentriques, comme le disait Jacques Delors, et d\u2019en faire ce que j\u2019ai appel\u00e9 dans un papier publi\u00e9 par Le<\/em> Monde, <\/em>une \u00ab fus\u00e9e \u00e0 trois \u00e9tages<\/em> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Le premier r\u00e9unirait les pays candidats dans une zone de libre-\u00e9change, r\u00e9surrection du March\u00e9 commun cr\u00e9\u00e9 par le trait\u00e9 de Rome et donc dessin\u00e9e par le respect de l\u2019\u00e9tat de droit, de la d\u00e9mocratie et de la D\u00e9claration universelle des droits de l\u2019Homme. Ce serait tr\u00e8s exactement, mais au sein de l\u2019Union, ce qu\u2019Emmanuel Macron appelle la Communaut\u00e9 politique. Ce serait aussi l\u2019ensemble qu\u2019Enrico Letta propose de conf\u00e9d\u00e9rer \u00e0 l\u2019Union<\/a>.<\/p>\n\n\n\n On tourne toujours l\u00e0 autour des m\u00eames n\u00e9cessit\u00e9s de l\u2019heure et le deuxi\u00e8me \u00e9tage de la fus\u00e9e serait, lui, constitu\u00e9 par l’Union europ\u00e9enne telle qu’elle existe aujourd\u2019hui mais renforc\u00e9e par la g\u00e9n\u00e9ralisation de l\u2019adoption de l\u2019euro et la renonciation \u00e0 tout dumping fiscal ou social.<\/p>\n\n\n\n Quant au troisi\u00e8me \u00e9tage, il r\u00e9unirait au sein d\u2019une union politique, les pays d\u00e9cid\u00e9s, comme le disait Dominique de Villepin, \u00e0 \u00ab aller plus loin plus vite<\/em> \u00bb dans la D\u00e9fense commune, les investissements dans les industries du futur, la d\u00e9fense commune et la politique \u00e9trang\u00e8re commune sur les dossiers les plus importants. Nous aurions ainsi un wagon de t\u00eate o\u00f9 pourraient se retrouver les pays fondateurs et une demi-douzaine d\u2019autres.<\/p>\n\n\n\n Entre ces trois \u00e9tages il faudrait naturellement qu’il y ait des passerelles, non seulement qu\u2019on puisse passer de l\u2019un \u00e0 l\u2019autre mais que l\u2019on puisse \u00e9galement envisager des coop\u00e9rations limit\u00e9es \u00e0 un ou plusieurs objectifs. Nous devons avancer, chercher et trouver ensemble, \u00e0 27, la meilleure des solutions r\u00e9pondant en m\u00eame temps \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 politique de proc\u00e9der \u00e0 un nouvel \u00e9largissement et d\u2019emp\u00eacher qu\u2019il ne paralyse l\u2019Union ou ne dilue ses principes fondateurs.<\/p>\n\n\n\n Rien ne sera ni simple ni \u00e9vident mais l’essentiel, l\u2019indispensable premier pas, est qu\u2019\u00e0 la fin du mois nous donnions le statut de pays candidat \u00e0 l’Ukraine en d\u00e9clarant en m\u00eame temps le d\u00e9marrage de la r\u00e9volution institutionnelle exig\u00e9e par le passage de 27 \u00e0 35 membres.<\/p>\n\n\n\n Le ferons-nous ? En serons-nous capables ? Je le crois parce que je l\u2019esp\u00e8re et suis convaincu que, m\u00eame minoritaire, c\u2019est ce que la France devrait plaider car c\u2019est ce que l\u2019union et parce que la France doit se laver de tous soup\u00e7on, m\u00eame des plus injustes, et pour une troisi\u00e8me raison encore.<\/p>\n\n\n\n C’est la R\u00e9publique tch\u00e8que qui pr\u00e9sidera le prochain semestre europ\u00e9en. Ses dirigeants disent on ne peut plus clairement que si le statut de pays candidat n’\u00e9tait pas donn\u00e9 \u00e0 l’Ukraine \u00e0 la fin juin, ils reprendraient le flambeau et se battraient pour que cela soit fait dans les mois \u00e0 venir.<\/p>\n\n\n\n Il n\u2019y aurait aucune raison de ne pas les croire. Il n\u2019y aurait pas non plus de raison de douter qu\u2019ils y parviendraient tant la pr\u00e9sidente de la Commission \u0153uvre en ce sens et tant le Parlement europ\u00e9en veut que soit octroy\u00e9 \u00e0 l\u2019Ukraine ce statut de pays candidat. Je suis \u00e0 cet \u00e9gard frapp\u00e9 de la relative facilit\u00e9 avec laquelle j\u2019ai pu contribuer, en une seule semaine, \u00e0 ce que les pr\u00e9sidents des grands groupes politiques du Parlement appellent les 27 dirigeants nationaux \u00e0 ne pas refuser ce statut \u00e0 l\u2019Ukraine.<\/p>\n\n\n\n On y va de toute mani\u00e8re et je trouverais navrant que ce soit un pays anciennement communiste qui finalement l’impose. Cela cr\u00e9erait et approfondirait vite cette ligne de fracture entre les pays des deux anciens blocs. Ce serait malsain, dangereux, alors m\u00eame que c\u2019est l\u2019unit\u00e9 politique de l\u2019Union que nous avons \u00e0 affirmer face \u00e0 Vladimir Poutine.<\/p>\n\n\n\n L’essentiel est qu\u2019\u00e0 la fin du mois nous donnions le statut de pays candidat \u00e0 l’Ukraine en d\u00e9clarant en m\u00eame temps le d\u00e9marrage de la r\u00e9volution institutionnelle exig\u00e9e par le passage de 27 \u00e0 35 membres.<\/p>Bernard Guetta<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n En principe, oui\u2026 mais, en l\u2019occurrence non car nous devons tenir compte d\u2019un contexte dans lequel la France et l\u2019Allemagne sont soup\u00e7onn\u00e9es de vouloir freiner ou m\u00eame refuser l\u2019octroi du statut de pays candidat. C\u2019est pour cela qu\u2019il ne serait pas souhaitable que ce statut soit refus\u00e9 sous pr\u00e9sidence fran\u00e7aise et accord\u00e9 sous pr\u00e9sidence tch\u00e8que. Il serait autrement plus porteur d\u2019avenir que la France et l\u2019Italie r\u00e9unissent un nombre significatif d\u2019Etats favorables \u00e0 ce statut et engagent la bataille avec eux. Je crois qu\u2019alors l\u2019Allemagne suivrait et m\u00eame si cela ne faisait pas encore l\u2019unanimit\u00e9 \u00e0 la fin du mois, au moins \u00e9viterait-on la ligne de fracture entre les pays sortis du communisme et les autres.<\/p>\n\n\n\n J\u2019adore que vous parliez de \u00ab l\u2019int\u00e9gration de l\u2019OTAN \u00e0 la d\u00e9fense europ\u00e9enne<\/em> \u00bb et non pas de l\u2019inverse. C\u2019est une anticipation que je salue mais, tr\u00eave de r\u00e9jouissances, je fais le m\u00eame constat que Jos\u00e9 Manuel Albares. Je ne pense pas non plus que le retour des Etats-Unis sur le th\u00e9\u00e2tre europ\u00e9en \u00e0 la faveur de la guerre d’Ukraine signifie que le projet de D\u00e9fense europ\u00e9enne soit mort et que tout doive d\u00e9sormais se passer sous direction am\u00e9ricaine et dans le cadre de l’Alliance atlantique.<\/p>\n\n\n\n Je ne le pense pas pour deux raisons. La premi\u00e8re est que les Etats-Unis n’ont aucune envie de reprendre \u00e0 eux seuls le fardeau de la protection des pays de l’Union car ils ont assez \u00e0 faire en Asie, face \u00e0 la Chine. La deuxi\u00e8me raison pour laquelle la D\u00e9fense europ\u00e9enne est loin d\u2019\u00eatre mort-n\u00e9e est que m\u00eame les pays les plus atlantistes de l’Union ne peuvent plus ignorer que les Etats-Unis s\u2019\u00e9loignent de l\u2019Europe depuis le second mandat de George Bush, que Donald Trump n\u2019avait fait qu\u2019ajouter la brutalit\u00e9 de sa vulgarit\u00e9 \u00e0 cette \u00e9volution et qu\u2019il a fallu que Vladimir Poutine envahisse l\u2019Ukraine pour que les Am\u00e9ricains se r\u00e9investissent, prudemment et temporairement, en Europe.<\/p>\n\n\n\n Ces pays savent aujourd\u2019hui que nous ne pouvons pas risquer de nous retrouver nus et que nous devons donc nous doter d\u2019une D\u00e9fense commune. Nous poursuivrons sur cette route, j\u2019en suis certain, car avant m\u00eame l\u2019agression russe, l\u2019Union \u00e9tait entr\u00e9e dans le troisi\u00e8me moment de sa construction.<\/p>\n\n\n\n M\u00eame les pays les plus atlantistes de l’Union n’ont pas oubli\u00e9 la premi\u00e8re campagne \u00e9lectorale de Donald Trump et savent tr\u00e8s bien que lui ou un sosie pourraient revenir au pouvoir et se ficheraient largement de la d\u00e9fense europ\u00e9enne.<\/p>Bernard Guetta<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Apr\u00e8s le March\u00e9 commun et la monnaie unique, nous en sommes aux d\u00e9buts de l\u2019union politique et nous le devons \u00e0 Donald Trump, \u00e0 la pand\u00e9mie et \u00e0 Vladimir Poutine, \u00e0 ces trois plaies d\u2019Egypte qui nous ont frapp\u00e9s coup sur coup.<\/p>\n\n\n\n Lorsque durant sa premi\u00e8re campagne pr\u00e9sidentielle, Donald Trump a d\u00e9clar\u00e9 que si l’Estonie venait \u00e0 \u00eatre attaqu\u00e9e, il ne faudrait pas voler \u00e0 son secours avant d\u2019avoir v\u00e9rifi\u00e9 qu\u2019elle \u00e9tait \u00e0 jour de ses contributions \u00e0 l\u2019Alliance atlantique, le ciel est tomb\u00e9 sur la t\u00eate des anciens pays communistes. On ne pouvait plus compter sur les Etats-Unis ? Ces fichus Fran\u00e7ais avaient donc raison avec leur D\u00e9fense europ\u00e9enne ?<\/p>\n\n\n\n Eh bien oui, c\u2019\u00e9tait le cas. Ils ont bien d\u00fb s\u2019en convaincre. Un tabou est tomb\u00e9 et, lorsque la Covid est apparue, la Commission n\u2019a pas tard\u00e9 \u00e0 comprendre qu\u2019il fallait proc\u00e9der \u00e0 des achats group\u00e9s de vaccins pour ne pas laisser les laboratoires nous imposer leurs conditions. Aucune disposition des trait\u00e9s de le pr\u00e9voyait mais nous avons agi, \u00e0 la guerre comme \u00e0 la guerre, improvis\u00e9 une politique et fait tomber un deuxi\u00e8me tabou.<\/p>\n\n\n\n Puis on s\u2019est aper\u00e7u que nous devrions relancer nos \u00e9conomies. Emmanuel Macron a convaincu Angela Merkel de la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019emprunter en commun pour relancer en commun. A deux, ils ont convaincu les 25 autres et un troisi\u00e8me tabou, celui de l\u2019endettement de l\u2019Union, est tomb\u00e9 avant que Vladimir Poutine ne nous conduise \u00e0 vider nos arsenaux pour permettre \u00e0 la Commission d\u2019armer l\u2019Ukraine en trois jours.<\/p>\n\n\n\n Nous avons ainsi bris\u00e9 un quatri\u00e8me tabou, celui de la fourniture d\u2019armes \u00e0 un pays en guerre, d\u2019une quasi entr\u00e9e en guerre. L\u00e0 encore, o\u00f9 sont les trait\u00e9s qui le permettaient ? Il n’y en avait pas. Il n\u2019y en a pas mais, n\u00e9cessit\u00e9 oblige, nous nous sommes donn\u00e9 les moyens d\u2019aller au secours d’un pays ami victime de l’agression d’une dictature et fait un quatri\u00e8me bond dans l\u2019union politique sans que quiconque ne s\u2019y oppose \u00e0 la table des 27.<\/p>\n\n\n\n Nous nous sommes engag\u00e9s sur la voie de l\u2019autonomie strat\u00e9gique \u2013 de \u00ab l\u2019Europe puissance<\/em> \u00bb disait-on auparavant \u2013 parce que les \u00e9v\u00e9nements et l\u2019\u00e9volution du monde nous y obligeaient. L\u2019Union europ\u00e9enne parle d\u00e9sormais fran\u00e7ais et ce ne serait vraiment pas le moment de caler en faisant la fausse man\u0153uvre que serait le refus d\u2019octroi du statut de pays candidat \u00e0 l\u2019Ukraine.<\/p>\n\n\n\n L\u2019Union est entr\u00e9e dans le troisi\u00e8me moment de son histoire : celui de la construction d’une Union politique.<\/p>Bernard Guetta<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n L’agression de M. Poutine contre l’Ukraine ne nous met pas seulement au d\u00e9fi de r\u00e9inventer l’Union mais aussi d’acc\u00e9l\u00e9rer la conqu\u00eate de notre place politique sur la sc\u00e8ne internationale du XXI\u00e8me si\u00e8cle. Il est absolument absurde aujourd’hui de craindre une troisi\u00e8me guerre mondiale car elle a d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9, nous la vivons d\u00e9j\u00e0, bien qu\u2019elle soit tr\u00e8s diff\u00e9rente, en tout cas jusqu\u2019ici, de la Premi\u00e8re et de la Deuxi\u00e8me guerre mondiale.<\/p>\n\n\n\n Celle-ci, la troisi\u00e8me, ne voit pas les principales puissances jeter leurs troupes sur le champ de bataille. Seules les troupes russes et ukrainiennes s\u2019affrontent mais l’\u00e9conomie, la finance, l’alimentation, le commerce international, tout est frapp\u00e9, sur les cinq continents, par les r\u00e9percussions directes et indirectes de ce conflit.<\/p>\n\n\n\n Si un compromis fait bient\u00f4t taire les armes, nous en reviendrons \u00e0 ce qui devrait \u00eatre nos grands objectifs g\u00e9opolitiques.<\/p>\n\n\n\n Le premier est la mise en place d\u2019un cod\u00e9veloppement avec l\u2019Afrique qui nous permettrait de tarir les flots migratoires en nous attaquant \u00e0 la mis\u00e8re de nos voisins du sud et de consid\u00e9rablement r\u00e9duire l\u2019impact environnemental du transport vers nos fronti\u00e8res des productions \u00e0 bas co\u00fbt.<\/p>\n\n\n\n Le deuxi\u00e8me est la transformation de l\u2019Alliance atlantique en une alliance entre \u00e9gaux gr\u00e2ce au d\u00e9veloppement de la D\u00e9fense europ\u00e9enne, pilier europ\u00e9en de l\u2019Otan.<\/p>\n\n\n\n L\u2019agression de Vladimir Poutine contre l’Ukraine ne nous met pas seulement au d\u00e9fi de r\u00e9inventer l’Union mais aussi d’acc\u00e9l\u00e9rer la conqu\u00eate de notre place politique sur la sc\u00e8ne internationale du XXI\u00e8me si\u00e8cle.<\/p>Bernard Guetta<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Le troisi\u00e8me est la difficile mais indispensable conclusion d\u2019accords de s\u00e9curit\u00e9 et de coop\u00e9ration avec la Russie sans lesquels il n\u2019y aura pas de stabilit\u00e9 durable de notre continent commun.<\/p>\n\n\n\n Le quatri\u00e8me, le plus d\u00e9licat de tous, est d\u2019endiguer en coordination avec les Etats-Unis et les puissances asiatiques, la mont\u00e9e en puissance militaire de la Chine tout en pr\u00e9servant des \u00e9changes commerciaux mutuellement profitables.<\/p>\n\n\n\n Rien de tout cela ne sera facile mais si la guerre d\u2019Ukraine, hypoth\u00e8se malheureusement plausible, ne prend pas fin avant longtemps, nous aurons \u00e0 affirmer un front des D\u00e9mocraties et \u00e0 nous trouver de nouveaux alli\u00e9s contre M. Poutine. Nous devrons nous interroger sur un renforcement ou la red\u00e9finition de nos rapports avec les monarchies du Golfe ; avec l\u2019Iran qu\u2019il vaudrait alors mieux avoir avec nous que contre nous et surtout, avant tout, avec la Chine qui pourrait pr\u00e9f\u00e9rer tenter de construire un rapport stable et commercialement n\u00e9cessaire avec les D\u00e9mocraties plut\u00f4t que de laisser libre cours \u00e0 l\u2019aventurisme d\u00e9stabilisateur de M. Poutine.<\/p>\n\n\n\n Dans ces deux grands cas de figure, nous aurons \u00e0 souper avec plus d\u2019un Diable, \u00e0 apprendre la realpolitik, ce contraire de la politique de l\u2019irr\u00e9el, et donc \u00e0 oublier beaucoup de nos principes dans nos relations avec d\u2019autres. Nous aurons autrement dit \u00e0 pleinement accepter de devenir une puissance politique car si nous ne r\u00e9ussissions pas cette mue, nous deviendrions au mieux une grosse Suisse et au pire, une nouvelle Venise, ce mus\u00e9e menac\u00e9 de submersion qui fut autrefois une tr\u00e8s grande puissance.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" En adoptant un langage qui entretient l’ambigu\u00eft\u00e9, le Pr\u00e9sident fran\u00e7ais est-il en train de se mettre l’Europe \u00e0 dos ? Pour le journaliste et d\u00e9put\u00e9 europ\u00e9en Bernard Guetta, accorder le statut de candidat \u00e0 l’Ukraine est une priorit\u00e9 politique absolue \u00e0 court terme. Dans le temps long, il faudra selon lui non pas une Conf\u00e9d\u00e9ration, mais bien une Union \u00e0 plusieurs \u00e9tages, profond\u00e9ment repens\u00e9e.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":143968,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"templates\/post-interviews.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[1731],"tags":[],"geo":[1917],"class_list":["post-143967","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-politique","geo-europe"],"acf":[],"yoast_head":"\nCette fracture que vous \u00e9voquez entre pays de l’Est et de l’Ouest ne risque-t-elle pas de se recr\u00e9er par rapport \u00e0 la vision que les deux blocs ont de la fin de la guerre ? Les pays de l’Est ne voulant rien c\u00e9der et esp\u00e9rant une d\u00e9faite totale de Poutine qui perdrait toute l’Ukraine \u2013 y compris la Crim\u00e9e annex\u00e9e en 2014 \u2013 s\u2019opposant \u00e0 un Ouest au ton un peu plus conciliant, avec une volont\u00e9 de n\u00e9gocier avec Poutine un retrait au moins jusqu’aux lignes du 24 f\u00e9vrier ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Comme vous l\u2019avez avanc\u00e9, la question de l’apr\u00e8s-conflit est en train de devenir une question de g\u00e9opolitique interne au niveau des diff\u00e9rents \u00c9tats membres de l’Union europ\u00e9enne, mais aussi au niveau des forces politiques. Fait-elle na\u00eetre selon vous des divergences et de nouveaux clivages \u00e0 cet \u00e9gard \u2013 dont la question du statut de candidat pourrait \u00eatre une premi\u00e8re illustration ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Pourtant, il semble y avoir comme une incompr\u00e9hension entre la France et le reste de l’Europe. Le Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique Emmanuel Macron a de nouveau parl\u00e9 du fait de ne pas \u201chumilier la Russie\u201d, ce qui d\u00e9clenche les col\u00e8res les plus noires. Une ambigu\u00eft\u00e9 structurelle semble caract\u00e9riser cette personnalisation des espaces. Comment expliquez-vous que la France persiste dans cette position ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Pr\u00e9cis\u00e9ment, le fait que le chef de l\u2019\u00c9tat d\u00e9fende ouvertement une position ambivalente semble tout de m\u00eame une particularit\u00e9 fran\u00e7aise. Pour reprendre l\u2019exemple italien, Mario Draghi a quant \u00e0 lui adopt\u00e9 ouvertement une position plus critique.<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
En \u00e9tant le seul chef d’\u00c9tat tenant des positions si clairement condamn\u00e9es par une bonne partie des opinions d’Europe Centrale et Orientale, un foss\u00e9 se creuse. Cette rupture, cette divergence possible avec une partie de l\u2019Europe est-elle suffisamment prise en compte dans la position de la France ? En d\u2019autres termes : cela est-il caract\u00e9ristique d\u2019une strat\u00e9gie ou s\u2019agit-il d\u2019une simple erreur de communication ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Que pensez-vous de <\/strong>la proposition de Communaut\u00e9 politique europ\u00e9enne du Pr\u00e9sident Macron<\/strong><\/a> et quelle est sa r\u00e9ception dans ces pays sortis du bloc sovi\u00e9tique ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Mais si cela arrive, on pourrait aussi dire que l’int\u00e9gration europ\u00e9enne est d\u00e9sormais si accomplie que c\u2019est un ancien pays communiste, un nouvel \u00c9tat membre, qui aura pu cr\u00e9er les conditions d\u2019un nouvel \u00e9largissement ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
En vue du sommet de l’OTAN \u00e0 Madrid fin juin, <\/strong>le ministre des affaires \u00e9trang\u00e8res espagnol, Jos\u00e9 Manuel Albares<\/strong> a pr\u00e9sent\u00e9 dans nos colonnes une int\u00e9ressante r\u00e9flexion sur le concept strat\u00e9gique de l\u2019OTAN<\/strong><\/a>. Selon lui, cette crise qui a r\u00e9veill\u00e9 l’OTAN mais aussi l’Europe de la d\u00e9fense, a am\u00e9lior\u00e9 l’interop\u00e9rabilit\u00e9 entre les deux. Est-ce que vous partagez ce constat ? Comment est-ce que vous int\u00e9greriez, dans ce dessein institutionnel que vous avez commenc\u00e9 \u00e0 esquisser, l’OTAN \u00e0 la d\u00e9fense europ\u00e9enne ? Cela pose aussi la question de l’int\u00e9gration de l’Ukraine \u00e0 cette construction institutionnelle que vous avez esquiss\u00e9e.<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Dans toute l’\u00e9quation, nous n\u2019avons pas \u00e9voqu\u00e9 la Chine et plus g\u00e9n\u00e9ralement la situation g\u00e9opolitique dans laquelle se trouve l’Europe dans le monde aujourd\u2019hui.<\/strong><\/h3>\n\n\n\n