{"id":143886,"date":"2022-06-10T16:00:05","date_gmt":"2022-06-10T14:00:05","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=143886"},"modified":"2022-06-10T16:23:12","modified_gmt":"2022-06-10T14:23:12","slug":"une-chronique-de-justice-historique-et-feministe-dans-lespagne-des-annees-1970","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/06\/10\/une-chronique-de-justice-historique-et-feministe-dans-lespagne-des-annees-1970\/","title":{"rendered":"Une chronique de justice historique et f\u00e9ministe dans l\u2019Espagne des ann\u00e9es 1970"},"content":{"rendered":"\n
Jos\u00e9 Saramago disait que l’histoire prend dans la vie ce qui l’int\u00e9resse en tant que mat\u00e9riel socialement accept\u00e9 et m\u00e9prise le reste, et qu\u2019elle le fait pr\u00e9cis\u00e9ment l\u00e0 o\u00f9 se trouve peut-\u00eatre la v\u00e9ritable explication des faits, la racine de la r\u00e9alit\u00e9 brute. En d’autres termes : l’histoire, c’est aussi ce que l’on pr\u00e9f\u00e8re cacher ou ignorer, tous ces exploits de personnes qui ont v\u00e9cu en marge de la soci\u00e9t\u00e9 et ont fini par \u00eatre oubli\u00e9es. La journaliste Andrea Momoitio, cofondatrice de la revue Pikara Magazine<\/em>, pr\u00e9sente dans Lun\u00e1tica<\/em>, son premier livre publi\u00e9 par Libros del K.O., Mar\u00eda Isabel Guti\u00e9rrez Velasco, une femme marginalis\u00e9e pour s’\u00eatre prostitu\u00e9e, qui a \u00e9t\u00e9 br\u00fbl\u00e9e \u00e0 mort dans une cellule de la prison de Basauri, dans une ville de Biscaye, le 9 novembre 1977. Les lecteurs trouveront dans ce livre, \u00e0 la fois douloureux et tendre, une chronique f\u00e9ministe, aussi int\u00e9ressante que chaotique, que l’autrice a \u00e9crite, selon ses propres termes, \u00ab au milieu des peurs, du vin et de nombreux blocages \u00bb.<\/p>\n\n\n\n La grande vertu de ce travail journalistique est que Momoitio s’est battu contre vents et mar\u00e9es, luttant contre ses propres ins\u00e9curit\u00e9s et recherchant inlassablement des t\u00e9moignages et de la documentation pour nous donner un creuset de voix qui puisse sauver la m\u00e9moire d’une femme \u00e0 laquelle personne n’a pr\u00eat\u00e9 attention. Le livre commence par nous situer dans une p\u00e9riode historique sp\u00e9cifique : les ann\u00e9es 1970 en Espagne, plus pr\u00e9cis\u00e9ment en 1977, au moment de l\u2019assassinat de Mar\u00eda Isabel, br\u00fbl\u00e9e vive dans la prison de Basauri. Ses camarades n’ont pas cru \u00e0 la version officielle et ont demand\u00e9 que l’affaire fasse l’objet d’une enqu\u00eate qui n\u2019a jamais vu le jour. Deux jours apr\u00e8s sa mort, toutes les prostitu\u00e9es de Bilbao se sont mises en gr\u00e8ve et, avec d’autres groupes politiques, ont organis\u00e9 des manifestations et des blocus pour remettre en question les lois franquistes qui avaient conduit \u00e0 l’emprisonnement de Mar\u00eda Isabel et de nombreuses autres personnes vivant en marge de la soci\u00e9t\u00e9, qualifi\u00e9es de \u00ab canailles \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Momoitio d\u00e9roule la m\u00e9moire individuelle de cette femme rest\u00e9e presque oubli\u00e9e jusqu’\u00e0 r\u00e9cemment, et rappelle qu’elle a \u00e9t\u00e9 discrimin\u00e9e non seulement pour sa condition de femme, mais aussi pour son travail de prostitu\u00e9e, ainsi que pour son appartenance \u00e0 un secteur de la classe inf\u00e9rieure, et pour avoir souffert de probl\u00e8mes de sant\u00e9 mentale. Si aujourd’hui, la gestion politique et sociale des patients psychiatriques peut encore \u00eatre am\u00e9lior\u00e9e, il est certain qu’il y a soixante ans, la situation \u00e9tait catastrophique. Mais Momoitio ne se limite pas \u00e0 donner de l’importance \u00e0 un cas personnel comme s’il s’agissait d’un \u00e9l\u00e9ment isol\u00e9, elle l’utilise pour nous montrer, \u00e0 travers la protagoniste, la transformation sociale de l’Espagne \u00e0 cette \u00e9poque tout en mettant en lumi\u00e8re deux villes du du nord dont on entend peu parler, Santander et Bilbao. <\/p>\n\n\n\n La mort de la protagoniste, \u00e0 l’\u00e2ge de 23 ans et avec un fils sur le point d’avoir cinq ans, ne peut \u00eatre comprise sans le contexte qui caract\u00e9risait le pays \u00e0 cette \u00e9poque. Momoitio nous place dans le cadre de la transition d\u00e9mocratique, quelques mois avant le premier anniversaire de la mort de Franco. L’amnistie pour certains prisonniers politiques avait \u00e9t\u00e9 approuv\u00e9e un an plus t\u00f4t, et c’\u00e9tait un premier pas vers plus de libert\u00e9 dans un pays \u00e9touff\u00e9 par le manque de droits d\u00e9mocratiques. D’une certaine mani\u00e8re, le but suppos\u00e9 \u00e9tait de commencer \u00e0 cr\u00e9er le cadre juridique n\u00e9cessaire pour mener une transition vers un mod\u00e8le d\u00e9mocratique aussi pacifique que possible. Cependant, ceux que la soci\u00e9t\u00e9 consid\u00e9rait comme les \u00ab canailles \u00bb, c’est-\u00e0-dire des groupes tels que les travailleurs du sexe, les trafiquants de drogue, les malades mentaux et les toxicomanes, ne semblaient pas entrer dans ce nouveau cadre.<\/p>\n\n\n\n Dans Lun\u00e1tica<\/em>, l’autrice nous rappelle que la COPEL (Comit\u00e9 de coordination des prisonniers espagnols en lutte<\/em>) et les personnes qui se sont structur\u00e9es autour d’elle ont exig\u00e9 que l’amnistie tienne compte de tous, y compris des plus marginalis\u00e9s. Le mouvement f\u00e9ministe a \u00e9galement demand\u00e9 l’abrogation des crimes qui ne s’appliquaient qu’aux femmes, et le mouvement LGBT, encore naissant, a demand\u00e9 l’abolition de la loi sur la dangerosit\u00e9 et la r\u00e9habilitation sociale \u00e9tablie en 1970. Il convient de mentionner que cette loi a \u00e9t\u00e9 syst\u00e9matiquement utilis\u00e9e comme pr\u00e9texte pour r\u00e9primer l’homosexualit\u00e9 et la transsexualit\u00e9 dans la derni\u00e8re partie de la dictature de Franco, et qu’elle \u00e9tait le substitut d’une loi ant\u00e9rieure, connue sous le nom de loi des \u00ab Vagos y Maleantes \u00bb (vagabonds et voyous), entr\u00e9e en vigueur en 1933. \u00c0 la mort de Mar\u00eda Isabel \u2013 et il convient de noter que cela n’a pas beaucoup chang\u00e9 aujourd’hui, les prostitu\u00e9es \u00e9taient prises dans un r\u00e9seau de r\u00e8gles franquistes qui visaient \u00e0 pr\u00e9server la moralit\u00e9 catholique. C’est la premi\u00e8re vertu du livre de Momoitio qui a \u00e9t\u00e9 con\u00e7u pendant presque six ans : un effort salutaire de r\u00e9trospection, pour rappeler le pass\u00e9 et nous rapprocher de nombreuses personnes li\u00e9es aux mouvements sociaux qui ont v\u00e9cu la transition.<\/p>\n\n\n\n Le deuxi\u00e8me point cl\u00e9 de ce livre est la volont\u00e9 de s’\u00e9loigner des versions officielles et judiciaires pour les d\u00e9passer et comprendre qui \u00e9tait cette femme que la soci\u00e9t\u00e9 a catalogu\u00e9e comme folle. \u00ab Je ne me soucie pas des diagnostics officiels, je me soucie de ses appels \u00e0 l’aide \u00bb, r\u00e9sume Andrea Momoitio. Il est particuli\u00e8rement int\u00e9ressant de voir comment, dans le premier chapitre, la journaliste explique qu’elle a appris le cas de Mar\u00eda Isabel en participant \u00e0 un processus de r\u00e9cup\u00e9ration de la m\u00e9moire historique, mais qu’elle n’a vraiment accroch\u00e9 \u00e0 l’enqu\u00eate que lorsqu’elle est tomb\u00e9e sur une prostitu\u00e9e retrait\u00e9e du quartier, Marta. Momoitio nous rappelle que l’histoire n’est pas seulement la somme des donn\u00e9es et de la documentation \u00e0 fouiller, mais surtout des visages et des voix, qui sont rares et difficiles \u00e0 trouver.<\/p>\n\n\n\n Le livre r\u00e9v\u00e8le \u00e9galement l’angoisse de l’\u00e9crivaine, qui reconna\u00eet qu’il est difficile de trouver des t\u00e9moignages des camarades ayant r\u00e9ellement connu la d\u00e9funte, et va m\u00eame jusqu’\u00e0 dire que dans le livre \u00ab beaucoup de voix manquent, surtout celles des putes \u00bb. Bien qu’elle reconnaisse qu’il lui manque de nombreuses voix, Andrea Momoitio est parvenue \u00e0 parler \u00e0 la m\u00e8re de Mar\u00eda Isabel, \u00e0 son jeune fr\u00e8re Pedro et \u00e0 de nombreuses autres personnes qui, d’une mani\u00e8re ou d’une autre, \u00e9taient li\u00e9es \u00e0 la d\u00e9funte. De tous les t\u00e9moignages, le plus significatif est peut-\u00eatre pr\u00e9cis\u00e9ment celui de Pedro, qui explique combien il a \u00e9t\u00e9 difficile d’accompagner sa m\u00e8re dans le deuil et comment il ne se pardonne toujours pas d’avoir facilit\u00e9 l’admission de Mar\u00eda Isabel dans un h\u00f4pital psychiatrique. Il rappelle des anecdotes sur sa s\u0153ur a\u00een\u00e9e, r\u00e9p\u00e9tant qu’elle \u00e9tait merveilleuse, mais qu’elle avait aussi un sacr\u00e9 caract\u00e8re. Le diable est toujours dans les d\u00e9tails, et Pedro est un \u00e9l\u00e9ment cl\u00e9 pour apprendre \u00e0 conna\u00eetre la protagoniste d’un point de vue intime.<\/p>\n\n\n\n On dit que les origines nous fa\u00e7onnent, et c’est probablement pour cela que le d\u00e9but du livre nous place \u00e0 Astillero, en Cantabrie, o\u00f9 la famille de Mar\u00eda Isabel est venue vivre. L’\u00e9crivaine nous dit : \u00ab Personne ne sait rien, mais il y a toujours quelqu’un qui a quelque chose \u00e0 dire. Les grandes v\u00e9rit\u00e9s sont dict\u00e9es \u00e0 une condition : qu’elles ne soient pas \u00e9crites, que personne ne d\u00e9couvre qui vous les a dites \u00bb. C’est peut-\u00eatre pour cela que la structure narrative est si chaotique et torrentielle, passant d’un lieu \u00e0 l’autre, d’une anecdote \u00e0 l’autre sans cesse, comme s’il fallait reconstituer un puzzle dont l’obtention de chaque pi\u00e8ce co\u00fbte des maux de t\u00eate sans fin. L’originalit\u00e9 est aussi un point en faveur de cette chronique, car elle m\u00eale les d\u00e9nonciations des m\u00e9canismes de r\u00e9pression, les histoires familiales et sentimentales de la protagoniste, les explications de l’enqu\u00eate par le journaliste lui-m\u00eame, et m\u00eame le portrait historique d’un pays en pleine transition. L\u2019autrice r\u00e9ussit la gageure de maintenir un rythme narratif qui ne se rel\u00e2che pas et garde le lecteur pris dans l’histoire.<\/p>\n\n\n\n Dans le r\u00e9cit, le lecteur trouvera une sinc\u00e9rit\u00e9 et un certain malaise qui se refl\u00e8tent dans les plus de 200 pages qui composent l’enqu\u00eate. Et voici une autre caract\u00e9ristique de Lun\u00e1tica<\/em> : le d\u00e9sir d’\u00e9crire dans une perspective de genre qui tienne compte des femmes. Momoitio utilise la premi\u00e8re personne du singulier et m\u00eale le personnel et le professionnel. Si elle parle de l’histoire de quelqu’un d’autre, comme celle de Mar\u00eda Isabel, elle l’utilise \u00e9galement pour r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 ses propres peurs et d\u00e9sirs, ainsi qu’\u00e0 l’importance d’\u00eatre fid\u00e8le \u00e0 la m\u00e9moire, \u00e0 ce qui s’est r\u00e9ellement pass\u00e9. Ce livre passionne car il soul\u00e8ve un d\u00e9bat plus actuel que jamais dans le discours social et politique et qui a trait \u00e0 l’abolition de la prostitution, ou au contraire, \u00e0 sa r\u00e9gulation. L’histoire de Mar\u00eda Isabel rouvre de nombreuses questions qui ont d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 soulev\u00e9es par le pass\u00e9, et c’est l\u00e0 une autre des vertus de Lun\u00e1tica<\/em> : son empressement \u00e0 pr\u00e9senter un sujet aussi \u00e9pineux sans porter de jugement.<\/p>\n\n\n\n Citons un paragraphe en guise de conclusion : \u00ab Cette histoire repr\u00e9sente toutes ces personnes qui ont laiss\u00e9 de c\u00f4t\u00e9 la politique, les r\u00eaves et la grandeur, qui se sont simplement consacr\u00e9es \u00e0 vivre, vivre bien, vivre mal, selon le moment, selon les options. Toutes ces personnes qui ont refus\u00e9 de se conformer aux r\u00e8gles et qui ont baiss\u00e9 leur pantalon parce qu’elles ne voyaient pas d’alternative. Tout \u00e7a, c’est Mar\u00eda Isabel. \u00bbRappelons que l’\u00e9criture sert, entre autres choses, \u00e0 sauver de l’oubli ce qui a de la valeur, \u00e0 essayer de se comprendre et de comprendre les autres, \u00e0 d\u00e9couvrir de nouveaux mondes et \u00e0 rouvrir des d\u00e9bats qui ne sont jamais tout \u00e0 fait clos. On trouve tout cela et bien plus encore dans Lun\u00e1tica<\/em>, une chronique qui ne se limite pas aux nouvelles qui ont fait la une des journaux en 1977, mais qui tente de comprendre une femme qui est morte derri\u00e8re les barreaux, bien trop jeune et bien trop bris\u00e9e.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Dans son premier livre, la journaliste Andrea Momoitio retrace l’histoire de Mar\u00eda Isabel Guti\u00e9rrez Velasco, une femme marginalis\u00e9e en tant que prostitu\u00e9e qui a \u00e9t\u00e9 br\u00fbl\u00e9e \u00e0 mort dans une prison de Biscaye.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":143818,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"templates\/post-reviews.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[1734],"tags":[],"geo":[1917],"class_list":["post-143886","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-doctrines","staff-lucia-tolosa","geo-europe"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":false},"yoast_head":"\n