{"id":142027,"date":"2022-05-27T18:41:32","date_gmt":"2022-05-27T16:41:32","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=142027"},"modified":"2022-05-30T09:09:32","modified_gmt":"2022-05-30T07:09:32","slug":"djihadistes-en-afrique-des-hors-la-loi-sans-religion","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/05\/27\/djihadistes-en-afrique-des-hors-la-loi-sans-religion\/","title":{"rendered":"Djihadistes en Afrique : des hors-la-loi sans religion ?"},"content":{"rendered":"\n
Comment parvenir \u00e0 la paix au Sahel ou en Somalie, au Nig\u00e9ria ou en Libye ? Contribuer \u00e0 cr\u00e9er des voies de sortie durables de conflits \u00e0 la violence prot\u00e9iforme, aux multiples facettes, enjeux et acteurs, est un immense d\u00e9fi dont le fardeau de l\u2019irr\u00e9solution persistante est port\u00e9 en premier lieu par les populations civiles \u00e0 travers tout le continent africain. Un trait d\u2019union des zones g\u00e9ographiques pr\u00e9cit\u00e9es et de la spirale de violence les frappant est la pr\u00e9sence de groupes arm\u00e9s djihadistes depuis pr\u00e8s de trois d\u00e9cennies, deux pour le Sahel. Or, la strat\u00e9gie de contingence de cette menace alliant r\u00e9ponse militaire et efforts de d\u00e9veloppement (avec un d\u00e9s\u00e9quilibre souvent critiqu\u00e9), adopt\u00e9e par des dirigeants nationaux et par la communaut\u00e9 internationale, avec la France comme acteur de premier plan au Sahel, n\u2019a pas permis \u00e0 ce jour de r\u00e9duire la pr\u00e9sence djihadiste dans ces r\u00e9gions. H\u00e9sitations politiques, reculades diplomatiques et errements militaires sont autant d\u2019aveu d\u2019\u00e9checs dans la lutte face \u00e0 un ennemi, al-Qa\u00efda, qui ne montre aucun signe d\u2019affaiblissement. Si la pr\u00e9sence djihadiste sur ces territoires devient un \u00e9tat de fait ou si des \u00c9tats d\u00e9cident de s\u2019accommoder de leurs pr\u00e9sences, voire si des communaut\u00e9s consid\u00e8rent ces groupes comme leurs gouvernants l\u00e9gitimes, comment la France ou les puissances \u00e9trang\u00e8res vont-elles s\u2019accommoder de ces r\u00e9alit\u00e9s ? Des initiatives de soutien \u00e0 la paix, de l\u2019action humanitaire aux strat\u00e9gies militaires, un recalibrage en profondeur de l\u2019action \u00e9trang\u00e8re, fran\u00e7aise mais aussi europ\u00e9enne, semble n\u00e9cessaire.<\/p>\n\n\n\n
Une \u00e9tape pr\u00e9alable indispensable \u00e0 l\u2019\u00e9volution de la lutte anti-djihadiste en Afrique et \u00e0 l\u2019\u00e9laboration de nouvelles strat\u00e9gies de paix tient \u00e0 la mesure et correction d\u2019un de ses \u00e9cueils majeurs : la mauvaise lecture de la nature de l\u2019acteur affront\u00e9 en raison du refus obstin\u00e9 de consid\u00e9rer la dimension religieuse ou th\u00e9ologique de son action et de l\u2019engagement individuel de ses membres <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Facilit\u00e9 intellectuelle et guerre contre le terrorisme ont justifi\u00e9 que de nombreuses personnalit\u00e9s et institutions condamnent, commentent et investissent par milliards d\u2019euros pour lutter contre des groupes sans s\u2019int\u00e9resser ni \u00e0 leur structure, ni \u00e0 leurs logiques d\u2019actions et r\u00e8gles de fonctionnement. Le combat djihadiste serait tout sauf id\u00e9ologique <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>, et les moudjahiddin, des criminels sans foi ni loi, dont les ressorts d\u2019adh\u00e9sion se retrouveraient dans des conflits li\u00e9s au foncier, aux discriminations ethniques ou \u00e0 la gestion des ressources naturelles. Tous ces \u00e9l\u00e9ments jouent un r\u00f4le primordial dans la propagation de la violence et la radicalisation des populations, mais ne suffisent pas \u00e0 expliquer le succ\u00e8s des djihadistes ou leur ancrage dans des territoires. Ils ne nous \u00e9clairent pas sur la nature de l\u2019acteur ni sur sa capacit\u00e9 \u00e0 susciter une adh\u00e9sion durable de communaut\u00e9s vari\u00e9es dans des contextes si divers, elles ne nous \u00e9clairent pas sur la finalit\u00e9 de l\u2019utilisation de ses ressources financi\u00e8res ou de sa capacit\u00e9 \u00e0 encadrer, accaparer et donner un sens nouveau \u00e0 des contestations parfois anciennes, notamment au Sahel.<\/p>\n\n\n\n Pour comprendre la force profonde et les intentions des acteurs djihadistes, il est n\u00e9cessaire de d\u00e9crypter ses discours, ses modes de pens\u00e9es, la vision du monde qu\u2019il v\u00e9hicule et instigue chez ses soutiens. La plupart de ces informations cruciales concernant la strat\u00e9gie ou les normes d\u2019al-Qa\u00efda et de l\u2019\u00c9tat islamique sont accessibles \u00e0 tous via internet et les r\u00e9seaux sociaux. En effet, les id\u00e9ologues et principaux leaders djihadistes diffusent r\u00e9guli\u00e8rement, par \u00e9crits imprim\u00e9s et post\u00e9s, via des supports audios et vid\u00e9os, un argumentaire religieux et socio-politique justifiant la rationalit\u00e9 de leurs actions et les repla\u00e7ant dans un contexte historique et de sens islamique <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Or une analyse rapide de ce cadre normatif d\u00e9montre la place centrale qu\u2019occupe le dogme religieux. De m\u00eame, l\u2019\u00e9coute ou la lecture du r\u00e9cit des \u00e9l\u00e9ments structurants du parcours des djihadistes r\u00e9v\u00e8le toujours une r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 des imams et\/ou id\u00e9ologues qui ont influenc\u00e9 leur trajectoire. C\u2019\u00e9tait vrai par exemple pour les chefs terroristes comme Osama Ben Laden (qui se r\u00e9f\u00e9rait \u00e0 Sayyid Qutb ou Abdallah Azzam) et Abou Mousab Al-Zarqawi (qui se r\u00e9f\u00e9rait \u00e0 Abou Muhammad al Maqdisi). C\u2019est vrai aussi des combattants qui nourrissent une v\u00e9n\u00e9ration pour un mentor religieux. Une femme, de l\u2019argent et une moto sont des incitations de recrutement attirantes pour des jeunes hommes, mais elles sont souvent int\u00e9gr\u00e9es dans une justification elle-m\u00eame religieuse (butin de guerre, droit \u00e0 avoir des esclaves m\u00e9cr\u00e9ants, Sab\u2019yi<\/em>). La possibilit\u00e9 d\u2019acc\u00e9der \u00e0 de nouvelles r\u00e9alisations suite \u00e0 des \u00e9checs personnels est elle-m\u00eame manipul\u00e9e sous le narratif des \u00ab fr\u00e8res et s\u0153urs de la oumma<\/em> \u00bb qui offre ce droit de renouveau \u00e0 tous, de mani\u00e8re \u00e9galitariste, peu importe leur origine ethnique, sociale ou familiale sous l\u2019\u00e9gide de l\u2019unicit\u00e9 et toute puissance de Dieu (tawh\u00eed<\/em>) <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. L\u2019importance ici est que, m\u00eame si limit\u00e9s dans leurs connaissances th\u00e9ologiques, tous les djihadistes au Sahel avec lesquels un entretien a \u00e9t\u00e9 men\u00e9 r\u00e9v\u00e8lent qu\u2019ils croient fondamentalement \u00e0 la dimension religieuse de leur engagement. Ils adh\u00e8rent en effet \u00e0 un mouvement djihadiste s\u2019inscrivant dans un cadre d\u2019action religieux.<\/p>\n\n\n\n Un rapide retour historique aux origines d\u2019al-Qa\u00efda d\u00e9montre ainsi que le groupe djihadiste est l\u2019h\u00e9ritage d\u2019une vision id\u00e9ologique de l\u2019action collective issue des fr\u00e8res musulmans et du socialisme port\u00e9e par ses fondateurs comme Cheikh Abdullah Azzam mais aussi chez le th\u00e9oricien central du djihad moderne Sayyid Qutb. Cette vision s\u2019est traduite au sein d\u2019al-Qa\u00efda par la cr\u00e9ation d\u2019un appareil op\u00e9rationnel tr\u00e8s structur\u00e9 et norm\u00e9 dont il est encore possible d\u2019observer la coh\u00e9rence des modes d\u2019action et des strat\u00e9gies de conqu\u00eate du pouvoir <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Cette structuration est incarn\u00e9e par la pr\u00e9s\u00e9ance des organes de direction dans les \u00e9volutions op\u00e9rationnelles des filiales de la m\u00e9ta-structure al-Qa\u00efda ou encore dans le renouvellement des serments d\u2019all\u00e9geance (ba\u2019yah<\/em>) aux responsables djihadistes r\u00e9clam\u00e9s \u00e0 tous les combattants. La matrice id\u00e9ologique de chaque groupe djihadiste est par ailleurs visible dans le choix de ses cibles, de ses modes op\u00e9ratoires, voire parfois dans les dates choisies pour passer \u00e0 l\u2019acte. Les djihadistes usent de l\u2019association symbolique, expliquant que les cibles sont rarement choisies au hasard. Attaquer un lieu de f\u00eate c\u2019est d\u00e9truire un lieu apostat, un Fran\u00e7ais repr\u00e9sente une attaque contre la France, un pr\u00eatre la religion catholique. De m\u00eame, la centralit\u00e9 des normes d\u2019utilisation de la violence, des strat\u00e9gies d\u2019implantation territoriales ou encore les m\u00e9thodes de gouvernance de chaque groupe djihadiste t\u00e9moignent de la sophistication de leur matrice id\u00e9ologique.<\/p>\n\n\n\n Al-Qa\u00efda dispose ainsi d\u2019une v\u00e9ritable pens\u00e9e strat\u00e9gique, cadre op\u00e9rationnel et \u00e9volutif du groupe, d\u00e9termin\u00e9e par son commandement central et suivi \u00e0 la lettre par ses diff\u00e9rentes branches \u00e0 travers le monde. Un homme d\u00e9termine cette ligne d\u2019action plus que tout autre : Cheikh Ayman al-Zawihiri. C\u2019est al-Zawihiri associ\u00e9 \u00e0 Younis al Mauritani et Abdelmalek Droukdel qui \u00e9noncent en 2002 la strat\u00e9gie africaine d\u2019al-Qa\u00efda. Dans un discours dat\u00e9 du 11 septembre 2018, al-Zawihiri expose les principes cl\u00e9s de la strat\u00e9gie d\u2019al-Qa\u00efda en Afrique, pr\u00e9sent\u00e9e comme centre n\u00e9vralgique et principale terre d\u2019expansion du djihad <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il insiste ainsi sur la n\u00e9cessit\u00e9 que l\u2019implantation des bataillons (katibas) d\u2019al-Qa\u00efda soit respectueuse des traditions et des structures de pouvoir locales, y compris syncr\u00e9tiques (dans un premier temps), \u00e0 la fois religieuses et tribales. Il y promeut le harc\u00e8lement des forces de s\u00e9curit\u00e9 et de d\u00e9fense, notamment via l\u2019emploi d\u2019engins explosifs, une tactique suivie jusqu\u2019\u00e0 ce jour par le Jama\u2019at Nustrat al-Islam wal Muslim (JNIM), soit l\u2019organe de coordination de toutes les filiales d\u2019al-Qa\u00efda en Afrique de l\u2019Ouest : Ansar dine <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>, Ansarul Islam <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>, AQMI <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>, katiba Serma <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span> et katiba Macina <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Une erreur de lutte anti-djihadiste au Sahel et une impasse persistante des strat\u00e9gies de paix \u00e9labor\u00e9es ce derni\u00e8res ann\u00e9es tient ainsi \u00e0 consid\u00e9rer les entit\u00e9s composantes le JNIM s\u00e9par\u00e9ment et cette alliance comme un assemblage d\u2019unit\u00e9s sans coh\u00e9rence ni ligne directrice commune. Or, une analyse par le prisme id\u00e9ologique montre que toutes les composantes du JNIM sont bel et bien membres \u00e0 parts enti\u00e8res d\u2019al-Qa\u00efda, dont l\u2019organe central continue d\u2019\u00e9tablir normes de conduite de la guerre, r\u00e8gles de financement, m\u00e9thodes de gouvernance et de gestion des affaires locales que toutes ces katibas suivent <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n\n\n La centralit\u00e9 de la matrice id\u00e9ologique d\u2019al-Qa\u00efda doit donc servir de point de d\u00e9part \u00e0 l\u2019\u00e9tude de ce mouvement et de l\u2019explication de son succ\u00e8s. Les d\u00e9veloppements suivants offrent une tentative de d\u00e9cryptage des principales lignes de force th\u00e9ologiques de l\u2019action djihadiste.<\/p>\n\n\n\n L\u2019enjeu principal de la mission que s\u2019est donn\u00e9e al-Qa\u00efda, \u00e0 savoir : \u00e9dicter les normes afin de restructurer un monde en d\u00e9perdition, imposer la \u00ab parole de Dieu \u00bb et r\u00e9unir tous les musulmans sous la barri\u00e8re de l\u2019unicit\u00e9 de Dieu (tawh\u00eed<\/em>), se retrouve dans les sens du terme arabe \u00ab al Qaida \u00bb qui peut signifier la r\u00e8gle ou la \u00ab base de donn\u00e9es \u00bb (qa\u00eedat al malima\u00e2t<\/em>). Afin d\u2019instaurer une structure politique unique pour tous les musulmans du monde, \u00ab un califat bien guid\u00e9 \u00bb faisant r\u00e9f\u00e9rence au r\u00e8gne des quatre premiers califs (al rashidun<\/em>), les id\u00e9ologues d\u2019al-Qa\u00efda estiment qu\u2019il faut pr\u00e9alablement radicalement transformer la matrice de pens\u00e9e (manhaj<\/em>) des populations. Ils offrent ainsi \u00e0 leurs sympathisants le socle commun d\u2019une fid\u00e9lit\u00e9 et solidarit\u00e9 alternatives \u00e0 celles propos\u00e9es par le monde impie. Afin de constituer ce corpus, les id\u00e9ologues du djihad moderne s\u2019approprient les m\u00e9thodes traditionnelles de la th\u00e9ologie via l\u2019authentification manipul\u00e9e des hadiths<\/em> (r\u00e9cits et dits du Proph\u00e8te) et l\u2019\u00e9limination de ceux qui paraissent douteux <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La guerre des r\u00e9f\u00e9rences et des sources d\u2019autorit\u00e9 qui conditionnent et encadrent l\u2019action d\u2019al-Qa\u00efda, et surtout qui la justifie, est donc fondamentale. De nombreux t\u00e9moignages de djihadistes nous r\u00e9v\u00e8lent qu\u2019ils ont suivi un enseignement religieux au sein de leurs katibas, souvent de la part du qadi ou d\u2019un v\u00e9t\u00e9ran du djihad qui joue \u00e9galement cette fonction d\u2019enseignant en charge de la formation id\u00e9ologique des militants.<\/p>\n\n\n\n Cette matrice d\u2019id\u00e9es et de normes \u00e9dict\u00e9e par les savants (ulemas<\/em>), juges (fuqaha<\/em> et qadi<\/em>) et dirigeants des groupes djihadistes offre le liant essentiel entre ses militants : une vision du monde totale, coh\u00e9rente, \u00e0 leur port\u00e9e, et o\u00f9 leurs destin\u00e9es se retrouvent plac\u00e9es au c\u0153ur d\u2019un combat messianique et mill\u00e9naire. Les militants djihadistes deviennent alors un rouage d\u2019une histoire se r\u00e9p\u00e9tant \u00e0 l\u2019infini depuis l\u2019av\u00e8nement de l\u2019Islam, d\u2019un pros\u00e9lytisme qui sera uniquement achev\u00e9 lorsque l\u2019univers entier se soumettra \u00e0 la religion du Proph\u00e8te, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019av\u00e8nement du Messie et la fin du monde connu. Les r\u00e9f\u00e9rences issues des mythes fondateurs, des conqu\u00eates des premiers califes comme Uthman, d\u2019Usman dan Fodio ou celles de Salah ah Din, sont usit\u00e9es afin d\u2019inscrire leur combat dans la continuit\u00e9 des h\u00e9ros populaires de l\u2019histoire islamique.<\/p>\n\n\n\n Dans ce combat id\u00e9ologique, la premi\u00e8re valeur socle de l\u2019action djihadiste est leur interpr\u00e9tation propre du tawh\u00eed<\/em>, soit la croyance en l\u2019unicit\u00e9 de Dieu et sa proclamation au moyen de la profession de foi musulmane dite chah\u00e2da<\/em>. Dieu \u00e9tant tout et \u00e9tant partout, tous les Musulmans sont \u00e9gaux face \u00e0 Sa r\u00e8gle. C\u2019est une dimension \u00e9galitariste de la matrice id\u00e9ologique salafiste essentielle \u00e0 consid\u00e9rer pour comprendre le succ\u00e8s de leurs pros\u00e9lytismes chez des populations discrimin\u00e9es, par exemple au Centre du Mali. La centralit\u00e9 dans la foi \u00e0 la fois du tawh\u00eed en tant que dogme se traduit dans un principe d\u2019action plac\u00e9 au c\u0153ur de la pens\u00e9e djihadiste : al-wala al-bara, loyaut\u00e9 absolue et dissociation compl\u00e8te <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>. De mani\u00e8re pratique ce concept fait le plus souvent r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 deux relations cl\u00e9s que doivent entretenir les djihadistes avec le monde ext\u00e9rieur : d\u2019un c\u00f4t\u00e9 avec les non-musulmans et de l\u2019autre entre musulmans. Dans le premier cas, il est enjoint aux musulmans de rompre enti\u00e8rement avec tous les impies ou m\u00e9croyant, tant sur le plan individuel que collectif, de s\u2019abstenir de tout compromis ou alliance avec un non-musulman, ni m\u00eame de les tol\u00e9rer <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Dans le second cas, l\u2019application de ce principe signifie qu\u2019il n\u2019existe au fond aucune diff\u00e9rence naturelle ou diff\u00e9renciation sociale justifiable, y compris sur le plan social. Cet argument \u00e9galitariste a un tr\u00e8s fort attrait et sert de levier de recrutement central pour al-Qa\u00efda \u00e0 travers le monde aupr\u00e8s de populations discrimin\u00e9es ou sans possibilit\u00e9 d\u2019ascensions sociales, en particulier dans des soci\u00e9t\u00e9s tr\u00e8s hi\u00e9rarchis\u00e9es ou scl\u00e9ros\u00e9es sur les avantages et positions de pouvoir socio-politiques et \u00e9conomiques.<\/p>\n\n\n\n L\u2019Islam \u00e9tant un syst\u00e8me de vie complet, toute association de Dieu (chirk<\/em>) \u00e0 une autre divinit\u00e9 ou croyance sup\u00e9rieure (nationalisme, socialisme, d\u00e9mocratie, raison d\u2019\u00c9tat, rationalit\u00e9 \u00e9conomique etc.) et \u00e0 toute idol\u00e2trie est vue comme incompatible avec l\u2019unicit\u00e9 de Dieu et le culte qui doit lui \u00eatre rendu, et doit donc \u00eatre combattu. Mis en application, cela signifie exclure de l\u2019Islam l\u2019ensemble des \u00e9coles de pens\u00e9e non orthodoxes, comme le soufisme, accus\u00e9es d\u2019\u00eatre polyth\u00e9istes, ainsi que toutes les pratiques pouvant susciter divisions ou discordances au sein de la foi (fitna) comme l\u2019all\u00e9geance tribalo-ethnique, dont le respect est conditionn\u00e9 \u00e0 l\u2019adoration de Dieu. C\u2019est \u00e9galement le rejet de la d\u00e9mocratie et de tous les pouvoirs la\u00efcs, capitalistes, nationalistes ou socialistes, qui sont d\u00e9l\u00e9gitim\u00e9s, vus comme des syst\u00e8mes de pens\u00e9es ignorants et d\u00e9cadents, ou corrompus moralement (fas\u00e2d), \u00e9galement anti-islamiques car substituant \u00e0 Dieu un autre pouvoir, celui de la loi des hommes. Les valeurs occidentales, les droits de l\u2019homme et la s\u00e9curit\u00e9 globale sont d\u00e9crits comme des mythes dont le respect par des tyrans locaux, corrompus au contact de ces id\u00e9es, a entra\u00een\u00e9 la oumma<\/em> dans la d\u00e9cadence et a facilit\u00e9 son oppression <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Appliqu\u00e9e au gouvernement en place, \u00e0 un individu ou \u00e0 une communaut\u00e9 musulmane r\u00e9gie autrement que par la loi de Dieu, ou lui \u00e9tant jug\u00e9 comme lui faisant obstacle (pour l\u2019\u00c9tat Islamique en particulier), une excommunication sur accusation de m\u00e9cr\u00e9ance (takfir<\/em>) peut \u00eatre d\u00e9cid\u00e9e rendant l\u2019entit\u00e9 apostat et donc une cible l\u00e9gitime du djihad arm\u00e9 <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Un second aspect cl\u00e9 de la matrice id\u00e9ologique djihadiste est que dans leur vision le monde aurait toujours \u00e9t\u00e9 divis\u00e9 en deux camps antagonistes, le bien et le mal, le vrai et le faux, les bons croyants (sadeqeen) et les mauvais chasseurs et le reste du monde. Les crois\u00e9s d\u2019autrefois sont les arm\u00e9es occidentales d\u2019aujourd\u2019hui, les dictateurs et dirigeants \u00ab tyranniques \u00bb des pays musulmans suivant une autre loi que celle de Dieu (celle des hommes) sont quant \u00e0 eux assimil\u00e9s aux pharaons de l\u2019antiquit\u00e9. Toute action locale est replac\u00e9e dans un contexte messianique global, le combat contre une m\u00eame oppression, les m\u00eames oppresseurs qui sont combattus par tous les musulmans \u00e0 travers le monde et ce depuis les origines de l\u2019Islam. Ceci est visible quand Ahmed Abdi Godane, chef du Harakat al-Shebab al-Moudjahidin en Somalie et proche d\u2019al-Qa\u00efda annon\u00e7ait en juin 2009 sa volont\u00e9 de combattre \u00ab tant que les musulmans n\u2019auront pas lib\u00e9r\u00e9 J\u00e9rusalem \u00bb et pr\u00e9cise que les combats en cours \u00e0 Mogadiscio \u00ab se d\u00e9roulent entre les forces d\u2019Allah et les \u00e9l\u00e9ments dont l\u2019intention est d\u2019\u00e9tablir la d\u00e9mocratie et les th\u00e9ories juives \u00bb <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le leader de la Katiba Macina Amadou Kouffa soulignait aussi la connexion entre l\u2019oppression subie par les musulmans au Mali et dans le reste du monde dans un texte datant 2017 <\/span>19<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Cette homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 de la oumma et de ses ennemis invite les djihadistes \u00e0 rechercher l\u2019unit\u00e9 et \u00e0 d\u00e9passer dans leur combat les distinctions nationales, ethniques et linguistiques.<\/p>\n\n\n\n Ils estiment ainsi que seul un indispensable effort arm\u00e9 et violent, mais aussi de lib\u00e9ration par l\u2019esprit, le djihad, est consid\u00e9r\u00e9 comme une r\u00e9ponse appropri\u00e9e pour lib\u00e9rer toutes les communaut\u00e9s musulmanes du joug de ses oppresseurs et les ramener \u00e0 la pratique de la \u00ab vraie religion \u00bb. L\u2019engagement djihadiste est alors pr\u00e9sent\u00e9 non comme une seule lutte id\u00e9ologique mais comme une simple pratique de la religion vraie <\/span>20<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le martyr et le combat pour d\u00e9fendre la voie de Dieu sont con\u00e7us \u00e0 la fois comme obligation individuelle (fard\u2019ayn<\/em>) incombant \u00e0 chaque musulman valide et comme obligation collective (fard kif\u00e2ya<\/em>) d\u2019une \u00e9lite de croyants qui prennent en charge le destin de la oumma qui en soulagent les autres musulmans <\/span>21<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Les id\u00e9ologues du djihad ont ainsi d\u00e9fini l\u2019occupation de terres musulmanes par un ennemi lointain (principalement issu de la \u00ab coalition des crois\u00e9s \u00bb) et d\u2019un ennemi proche (pouvoir s\u00e9culier autoritaire ou taghut<\/em>) comme \u00e9tant la principale justification du djihad arm\u00e9. L\u2019action violente est rendue indispensable en r\u00e9ponse \u00e0 cette agression sur une terre d\u2019Islam et pour combattre l\u2019injustice subie par ses populations <\/span>22<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Avant tout d\u00e9fensif via la lib\u00e9ration des territoires d\u2019Islam et leur \u00ab purification \u00bb par l\u2019imposition d\u2019une souverainet\u00e9 islamique (h\u00e2kimiyya<\/em>), ce djihad peut \u00e9galement devenir offensif en attaquant ou en \u00ab amenant la peur \u00bb dans le pays des infid\u00e8les. Au Sahel, l\u2019ennemi premier a toujours \u00e9t\u00e9 la France et ses alli\u00e9s, l\u2019ennemi lointain \u00e9tant prioris\u00e9 par la doctrine d\u2019al-Qa\u00efda centrale <\/span>23<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Comme \u00e9nonc\u00e9 par Amadou Koufa pour justifier le djihad men\u00e9 par la katiba Macina : \u00ab La France ne livre la guerre \u00e0 aucun peul, bambara, dogon, sonrai, mais seulement \u00e0 ceux qui ont d\u00e9cid\u00e9 d\u2019appliquer la volont\u00e9 d\u2019Allah (\u2026) Ce sont ses hommes de mains qui lui ont jur\u00e9 fid\u00e9lit\u00e9 qui si\u00e8gent (dans les tribunaux) ! Notre combat est dirig\u00e9 contre ces tribunaux, contre cette l\u00e9gislation, contre cette pratique, que nous avons \u00e9radiqu\u00e9e pour revenir au statu quo ante<\/em> \u00bb <\/span>24<\/sup><\/a><\/span><\/span>. De m\u00eame, le retrait des troupes fran\u00e7aises du Mali fut c\u00e9l\u00e9br\u00e9 comme une victoire des moudjahidines au Sahel <\/span>25<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Autour des \u00e9l\u00e9ments structurels de leur matrice id\u00e9ologique, il est notable qu\u2019al-Qa\u00efda est capable d\u2019un \u0153cum\u00e9nisme rh\u00e9torique remarquable et mobilise des r\u00e9f\u00e9rences religieuses et historiques tr\u00e8s vari\u00e9es. Aussi bien al-Qa\u00efda que l\u2019\u00c9tat islamique cherchent en effet \u00e0 faire converger sous leur banni\u00e8re toutes les insatisfactions et tous les efforts r\u00e9volutionnaires visant des gouvernements et la communaut\u00e9 internationale. De la crise des Rohingyas au Cachemire, de la Somalie \u00e0 la Syrie, du Yemen au Mali ou au d\u00e9bat sur le voile en France, les leaders djihadistes utilisent ainsi l\u2019actualit\u00e9 afin de d\u00e9noncer un ordre mondial, souvent teint\u00e9 de rh\u00e9torique complotiste, et de mettre en exergue le suppos\u00e9 encerclement de la oumma, les injustices et violences qu\u2019elle subit. De plus, des causes ir\u00e9niques et consensuelles servent d\u2019arguments de recrutement, comme la d\u00e9fense du \u00ab bien collectif \u00bb, la lutte contre une \u00ab invasion \u00e9trang\u00e8re \u00bb, \u00ab la lutte contre la corruption \u00bb, de la justice sociale ou encore \u00ab le droit des peuples \u00e0 l\u2019auto-d\u00e9termination \u00bb. En d\u00e9veloppant un argumentaire consensuel l\u00e9gitimant la violence (d\u00e9fense face \u00e0 une agression, d\u00e9fense de la libert\u00e9 d\u2019un peuple etc.), les leaders du djihad veulent apparaitre en hommes politiques et non en hors-la loi sanguinaires. La finesse rh\u00e9torique du JNIM, leur capacit\u00e9 \u00e0 adresser un message \u00e0 la fois aux populations locales et aux peuples occidentaux, par exemple sur la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019user de leur pouvoir d\u00e9mocratique pour faire pression sur leurs dirigeants corrompus afin que cesse une invasion couteuse d\u2019une terre d\u2019Islam, est illustr\u00e9 par un communiqu\u00e9 ayant suivi une attaque contre un convoi militaire fran\u00e7ais en janvier 2021 \u00e0 Hombori, au centre du Mali :<\/p>\n\n\n\n \u00ab La France paye le prix de son arrogance et de son occupation. Elle est coupable d\u2019endosser la moquerie du proph\u00e8te et les contraintes impos\u00e9es aux musulmans comme politiques officielles de l\u2019\u00c9tat au lieu d\u2019emp\u00eacher les journalistes ath\u00e9es de moquer aussi bien Issa que Mo\u00efse. La France essaye d\u2019emp\u00eacher la gouvernance islamique au Sahel (\u2026) le JNIM a d\u00e9cid\u00e9 d\u2019\u00e9veiller les musulmans en incitant le djihad contre la France, en rappelant ses massacres depuis la campagne d\u2019\u00c9gypte et en rappelant que l\u2019animosit\u00e9 contre la France est enracin\u00e9e chez tout musulman. On dit au peuple fran\u00e7ais, vous \u00eates les premiers \u00e0 payer le prix avec la mort de vos enfants \u00e0 travers la baisse du niveau de vie \u00e0 cause des milliards qui auraient d\u00fb \u00eatre d\u00e9pens\u00e9s pour le ch\u00f4mage\u2026 nous vous appelons \u00e0 faire pression pour un retrait de la terre musulmane du Mali pour laisser le peuple malien libre de d\u00e9terminer son propre mode de gouvernement qui sera aucun doute la sharia. Comme vous aimez libre dans vos pays, nous aussi nous aimons vivre libre dans nos pays et d\u00e9terminer notre destin \u00bb<\/em> <\/span>26<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n\n\n Tous les id\u00e9ologues majeurs d\u2019al-Qa\u00efda, de cheikh Abdullah Azzam \u00e0 Ayman al Zawihiri, pr\u00f4nent une mod\u00e9ration dans l\u2019utilisation de la violence et une attitude conciliante avec les populations locales s\u2019inscrivant dans une strat\u00e9gie transverse d\u2019endog\u00e9nisation du djihad <\/span>27<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Dans une situation de guerre tout d\u2019abord, les circonstances de l\u2019usage de la violence doivent \u00eatre explicit\u00e9es aux populations, une possibilit\u00e9 de reddition et conversion doivent \u00eatre offertes. La violence est proscrite en cas de reddition pacifique. Il est ensuite interdit de tuer les civils d\u00e9sarm\u00e9s, ceux qui ne combattent pas l\u2019Islam ou ne constituent pas un danger (femmes et enfants notamment). Le vandalisme ou le vol sont limit\u00e9s \u00e0 des circonstances pr\u00e9cises et des lieux jug\u00e9s anti-islamiques. Torture et mutilation des cadavres sont interdits. Il est enjoint de respecter tout accord de paix ou cessez-le feu. Le butin de guerre doit en premier lieu servir la cause de la oumma, soit la perp\u00e9tuation du djihad, donnant un autre sens \u00e0 la pr\u00e9dation vue de mani\u00e8re limitative comme criminelle alors que sa finalit\u00e9 ici est bien id\u00e9ologique. Les prisonniers doivent \u00eatre gard\u00e9s en vie et trait\u00e9s avec dignit\u00e9 et si possible \u00e9chang\u00e9s contre de l\u2019argent. Avec des nuances entre ses diff\u00e9rentes branches, il est \u00e9vident ici que le JNIM et toutes ses composantes s\u2019inscrivent parfaitement dans ce cadre op\u00e9ratoire fix\u00e9 par al-Qa\u00efda central.<\/p>\n\n\n\n En temps de paix, il est enjoint aux moudjahidines \u00e0 travers le monde de se rapprocher des populations qu\u2019ils prot\u00e8gent, de les guider par la Dawa (l\u2019apprentissage des fondements de la religion) vers une pratique de l\u2019Islam \u00ab purifi\u00e9 \u00bb. Afin de gagner le respect et la confiance des populations, instruction est \u00e9galement donn\u00e9e d\u2019offrir des services aux communaut\u00e9s musulmanes \u00e0 travers des \u0153uvres de charit\u00e9. Comme Usama Ben Laden le stipule : \u00ab the key is keeping the sympathy of Muslims towards us<\/em> \u00bb <\/span>28<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La lutte doit toujours se situer au plus pr\u00e8s du peuple et de ses pr\u00e9occupations et souffrances, il faut donc organiser des temps d\u2019\u00e9change et le\u00e7ons publiques (dourous<\/em>). Si le peuple est inculte, \u00e9lev\u00e9 dans un rite soufi comme au Sahel, les moudjahidines sont instruits de faire preuve de tol\u00e9rance face \u00e0 certaines pratiques et traditions, de tol\u00e9rer ce qui est prohib\u00e9 (jaw\u00e2z m\u00e2 l\u00e2 yaj\u00fbz<\/em>) et de faciliter l\u2019ancrage du djihad. Cette cause sup\u00e9rieure qui m\u00e9rite ces concessions, un ralliement le plus large possible dans les populations locales et une p\u00e9dagogie de long cours <\/span>29<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Si des oppositions et tensions avec les populations locales, par exemple sur la critique de pratiques syncr\u00e9tiques (mariages ou c\u00e9r\u00e9monies traditionnelles) peuvent se produire, Al-Qa\u00efda sait d\u2019exp\u00e9rience que l\u2019organisation pour s\u2019ancrer dans un espace, devra composer avec des codes sociaux et religieux mouvants, faits de nombreuses rivalit\u00e9s politiques et inter-fractionnelles, qui sont d\u2019ailleurs toujours finement analys\u00e9s par son leadership. Au Sahel, ces espaces sont caract\u00e9ris\u00e9s par une faible pr\u00e9sence de l\u2019\u00c9tat et une quasi-absence de services publics, une ill\u00e9gitimit\u00e9 des repr\u00e9sentants publics et un client\u00e9lisme ancr\u00e9. L\u2019acc\u00e9l\u00e9ration du changement climatique et ses cons\u00e9quences p\u00e8sent fortement sur les communaut\u00e9s, la rar\u00e9faction des ressources disponibles accentuant toutes les formes de tensions. Dans cet espace sah\u00e9lien, les associations religieuses, les imams et savants religieux (oul\u00e9mas) jouent un r\u00f4le majeur et ancien de r\u00e9gulation de la soci\u00e9t\u00e9. Fortement marqu\u00e9 dans les ann\u00e9es 90 par l\u2019activisme d\u2019associations pros\u00e9lytes salafistes \u00e9trang\u00e8res et nationales, l\u2019espace sah\u00e9lien est travers\u00e9 d\u00e8s cet \u00e9poque par un large mouvement d\u2019adh\u00e9sion aux pratiques religieuses fondamentales accompagn\u00e9 d\u2019une nouvelle construction identitaire et d\u2019une remise en cause des autorit\u00e9s traditionnelles comme seules autorit\u00e9s et sources de transmission du savoir <\/span>30<\/sup><\/a><\/span><\/span>. L\u2019ouverture sur l\u2019Occident, la corruption de l\u2019\u00c9tat, la passivit\u00e9 du corps religieux devant les injustices socio-\u00e9conomiques ou encore les sch\u00e9mas de pouvoir n\u00e9potiques sont tous profond\u00e9ment remis en cause et justifient aux yeux de beaucoup le recours \u00e0 l\u2019Islam comme force r\u00e9gulatrice de toute la soci\u00e9t\u00e9, de son \u00e9ducation, son \u00e9conomie, sa justice etc.<\/p>\n\n\n\n Ces revendications et constats font fortement \u00e9chos aux leviers d\u2019adh\u00e9sion des groupes djihadistes sans pour autant signifier le soutien des populations \u00e0 toute sa matrice id\u00e9ologique, notamment de la justification et de l\u2019application du djihad arm\u00e9 ou encore de sa vision du takfir. Comme Morten B\u00f8\u00e5s et Francesco Strazzari le soulignent, les djihadistes vont proposer un nouveau contrat social <\/span>31<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Au Sahel, les diff\u00e9rentes branches d\u2019al-Qa\u00efda s\u2019appuient sur ces transformations sociales, ces nouvelles normes et constructions identitaires, et reprennent \u00e0 leur compte les traditions guerri\u00e8res et de d\u00e9fiance de l\u2019\u00c9tat central. Ils pr\u00f4nent en application de la doctrine d\u2019al-Qa\u00efda central une d\u00e9fense de la terre et de l\u2019honneur des populations musulmanes <\/span>32<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Les communaut\u00e9s sah\u00e9liennes vont ainsi tol\u00e9rer la pr\u00e9sence djihadiste, voire l\u2019appr\u00e9cier, notamment si elle r\u00e9pond \u00e0 ses besoins imm\u00e9diats, chose \u00e0 laquelle s\u2019attellent toutes les filiales d\u2019al-Qa\u00efda. L\u2019offre de services que le JNIM propose aux populations est transverse. Ils fournissent un service de justice d\u00e9localis\u00e9 appr\u00e9ci\u00e9 des populations en installant des juges islamiques (le chef local ou un marabout appr\u00e9ci\u00e9) dans tous les villages sous son contr\u00f4le. Cette offre de justice et r\u00e8glement des litiges est un des socles de leur influence dans des zones o\u00f9 l\u2019\u00c9tat est absent. En addition, en fonction des demandes locales, le JNIM peut \u00e9galement mettre en place une police islamique (hisba) charg\u00e9e de contr\u00f4ler le respect strict de la loi islamique (tenue vestimentaire, respect des pri\u00e8res, lutte contre le vol etc.). Selon le chercheur Boubacar Ba, dans les r\u00e9gions delta\u00efques, la katiba Macina contr\u00f4le \u00e9galement depuis 2017 la gestion des ressources naturelles. Elle fixe les r\u00e8gles de la transhumance et de l\u2019entr\u00e9e et la sortie des animaux dans le Delta, notamment le tarif des redevances bourgouti\u00e8res (acc\u00e8s aux p\u00e2turages) qui ne doivent pas d\u00e9passer cinq cent mille francs CFA <\/span>33<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Sur le plan humanitaire, apr\u00e8s recouvrement de la redevance islamique (zakat<\/em>), les familles pauvres se voient attribuer leur part de l\u2019imp\u00f4t collect\u00e9 et des petites infrastructures sont financ\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n En application de la doctrine de la maison m\u00e8re, le JNIM \u00e9dicte certaines normes concernant la violence dans leurs espaces de gouvernance, dont le niveau de restreinte en particulier illustre \u00e0 la fois la sophistication et leur capacit\u00e9 d\u2019immersion dans un environnement socioreligieux et coutumier <\/span>34<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il est ainsi notable qu\u2019au Sahel le niveau de violence dans les zones sous contr\u00f4le djihadiste a vari\u00e9 selon l\u2019(in)exp\u00e9rience des djihadistes \u00e0 gouverner <\/span>35<\/sup><\/a><\/span><\/span>, selon les zones et les populations concern\u00e9es, mais il est toujours inscrit par les juristes d\u2019al-Qa\u00efda dans un cadre r\u00e9gulateur communautaire <\/span>36<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Conform\u00e9ment aux instructions des leaders d\u2019al-Qa\u00efda ces r\u00e8gles sont toujours \u00e9nonc\u00e9es et explicit\u00e9es aux populations locales. Cette inscription du djihad \u00e0 la fois dans le respect des coutumes locales et dans un cadre d\u2019action transnational conf\u00e8re une double l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e0 leurs d\u00e9cisions. Ainsi, quand AQMI a lanc\u00e9 son action au nord du Mali, ils ont re\u00e7u l\u2019assentiment en faveur de leur djihad d\u00e9fensif d\u2019une vingtaine d\u2019oul\u00e9mas respect\u00e9s et de sp\u00e9cialistes de la jurisprudence islamique (fuqaha<\/em>) selon l\u2019argument que l’\u00c9tat opprimait les populations et qu\u2019il avait provoqu\u00e9 la discorde entre musulmans (fitna<\/em>) <\/span>37<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La filialit\u00e9 des normes appliqu\u00e9es par le JNIM se retrouve \u00e9galement dans leur vision de la violence contre les civils <\/span>38<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Dans le cadre du droit de la guerre (fiqh al harb), le JNIM a eu recours \u00e0 des ex\u00e9cutions de personnes (civiles et militaires) accus\u00e9es de collaboration avec les forces anti-terroristes, par exemple \u00e0 Talataye au Mali en 2020 <\/span>
\r\n <\/picture>\r\n \n Les principaux axes id\u00e9ologiques d\u2019al-Qa\u00efda<\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Normes de recours \u00e0 la violence et de gouvernance chez al-Qa\u00efda au Sahel<\/h2>\n\n\n\n