{"id":141118,"date":"2022-05-23T11:46:19","date_gmt":"2022-05-23T09:46:19","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=141118"},"modified":"2022-05-23T11:46:29","modified_gmt":"2022-05-23T09:46:29","slug":"lenergie-de-letat-une-conversation-avec-jean-francois-bayart","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/05\/23\/lenergie-de-letat-une-conversation-avec-jean-francois-bayart\/","title":{"rendered":"L’\u00e9nergie de l’\u00c9tat, une conversation avec Jean-Fran\u00e7ois Bayart"},"content":{"rendered":"\n
Je reprends l’expression et le concept de Bergson, un auteur qui m’a beaucoup aid\u00e9 \u00e0 probl\u00e9matiser l’historicit\u00e9 de l’\u00c9tat en \u00e9vitant les pi\u00e8ges de l’\u00e9volutionnisme et de la p\u00e9riodisation. Cette derni\u00e8re d\u00e9coupe l’histoire en tranches et a l’inconv\u00e9nient de nous rabattre vers une conception tr\u00e8s occidentalo-centr\u00e9e ou religioso-centr\u00e9e de l’histoire : \u00ab avant J\u00e9sus Christ \u00bb ou \u00ab apr\u00e8s J\u00e9sus Christ \u00bb, \u00ab apr\u00e8s l\u2019H\u00e9gire \u00bb, etc\u2026 <\/p>\n\n\n\n
Le concept d’\u00e9nergie de l’\u00c9tat nous renvoie, d\u2019une part, vers la probl\u00e9matique foucaldienne de la subjectivation et, d’autre part, vers une conception du politique en termes de production, donc une conception post-h\u00e9g\u00e9lienne et surtout peut-\u00eatre plus marxienne que h\u00e9g\u00e9lienne. D’un c\u00f4t\u00e9, la subjectivation politique : Foucault mais aussi Deleuze, avec ses plans d’immanence. Et de l\u2019autre la production de l’Etat en pensant celui-ci comme un \u201c\u00e9v\u00e9nement\u201d et non pas comme une \u201cessence\u201d, de la m\u00eame mani\u00e8re qu’il faut penser l’\u00e9v\u00e9nement de l’identification politique religieuse etc\u2026 plut\u00f4t que la pr\u00e9tendue \u201cessence\u201d de l\u2019identit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n
Ce terme d’\u00e9nergie de l’\u00c9tat est congruent avec mes penchants conceptuels d\u00e9j\u00e0 assez anciens. Je lis tr\u00e8s largement Bergson \u00e0 travers les lunettes de Foucault et de Deleuze, ce que certains philosophes contesteront d\u2019ailleurs. J’ai relu syst\u00e9matiquement l’\u0153uvre de Bergson avant d\u2019entrer dans l’\u00e9criture de ce livre car, au fond, cela faisait quelques ann\u00e9es que je parlais d’imbrication des dur\u00e9es, en particulier pour appr\u00e9hender l’\u00c9tat en Afrique. Bien s\u00fbr cette \u00ab imbrication \u00bb est la \u00ab comp\u00e9n\u00e9tration des dur\u00e9es \u00bb dont parle Bergson. En y consacrant des pages remarquables, je crois que Bergson nous aide aussi \u00e0 comprendre ce qu’il nomme le souvenir du pr\u00e9sent ou la fausse reconnaissance, comme un sentiment de d\u00e9j\u00e0 vu qui peut \u00e9ventuellement, dans certaines pathologies, investir la conscience imm\u00e9diate du sujet. La m\u00e9moire traumatique de la Shoah, chez les Juifs, ou celle du g\u00e9nocide de 1915, chez les Arm\u00e9niens, en sont des exemples classiques. Du point de vue de l’analyse du politique, et en particulier du point de vue de l’analyse du politique en Afrique, dans les Antilles, en Am\u00e9rique latine, dans les pays arabo-musulmans ou en Asie, en bref dans toutes les soci\u00e9t\u00e9s post-coloniales et post-esclavagistes, cette id\u00e9e de fausse reconnaissance ou de souvenir du pr\u00e9sent nous permet de mieux comprendre les m\u00e9moires traumatiques de la servitude ou de l\u2019occupation \u00e9trang\u00e8re et raciale. <\/p>\n\n\n\n
La remarque ou la perspective s’applique aussi bien \u00e0 l’Europe. Je me souviens d’une rumeur qu’il y avait eu, il y a quelques ann\u00e9es, dans la vall\u00e9e de la Somme, en proie \u00e0 une crue s\u00e9v\u00e8re. Selon cette rumeur, le gouvernement fran\u00e7ais d\u00e9versait l’eau de la Seine dans la Somme pour \u00e9viter une grande inondation \u00e0 Paris. Nul n’a jamais trouv\u00e9 de preuve de cela, et pour cause ! Cela \u00e9tait mat\u00e9riellement impossible. Les historiens se sont demand\u00e9s quelles \u00e9taient les logiques sous-jacentes \u00e0 cette rumeur et ont avanc\u00e9 l’hypoth\u00e8se selon laquelle cette derni\u00e8re \u00e9tait l’expression d’une m\u00e9moire traumatique, en particulier des terribles destructions de la Premi\u00e8re Guerre mondiale et de l’insuffisance, aux yeux des habitants, de l’effort de l\u2019\u00c9tat dans la reconstruction de la r\u00e9gion. <\/p>\n\n\n\n
Si on prend ce qui se passe actuellement en Ukraine, on voit bien comment la comp\u00e9n\u00e9tration des dur\u00e9es permet de comprendre la conscience politique \u00ab imm\u00e9diate \u00bb des acteurs dans le \u00ab passage \u00bb d\u2019un monde d\u2019empires (celui des Romanov et des Ottomans, celui de l\u2019URSS et plus fugacement, mais aussi plus tragiquement encore, celui du IIIe Reich) \u00e0 un monde d\u2019\u00c9tats-nations, ceux, antagoniques, de Poutine et de Zelensky. Les deux camps ont d\u2019ailleurs recours au terme de g\u00e9nocide, sur fond de Shoah, de Grande Guerre patriotique – avec ses 26 millions de morts – et de famine li\u00e9e \u00e0 la collectivisation de l\u2019agriculture en Ukraine. Zelensky parle de \u00ab g\u00e9nocide \u00bb \u00e0 propos de l\u2019invasion russe, l\u00e0 o\u00f9 il serait juridiquement plus exact de parler de crimes de guerre ou de crimes contre l\u2019humanit\u00e9 – et Emmanuel Macron a sans doute raison d\u2019\u00eatre plus avare de ses mots que Joe Biden. Poutine d\u00e9nonce le \u00ab g\u00e9nocide \u00bb dont seraient victimes les Russes dans une Ukraine \u00ab n\u00e9o-nazie \u00bb.<\/p>\n\n\n\n
Cette perspective bergsonienne, si je puis dire, \u00e9tait d’autant plus importante pour moi que l’un des th\u00e8mes du livre, notamment dans sa dimension critique de la domination politique contemporaine, vise \u00e0 remplacer la conscience identitariste, qui s’est impos\u00e9e comme conscience politique majeure depuis depuis deux si\u00e8cles, par une conscience historique, une conscience politique d’ordre historique. <\/p>\n\n\n\n
Il \u00e9tait donc crucial, \u00e0 mes yeux, de mieux comprendre la comp\u00e9n\u00e9tration des dur\u00e9es dans les soci\u00e9t\u00e9s politiques, y compris du point de vue de l’une des th\u00e9matiques fortes de l’ouvrage : ce passage de l’empire \u00e0 l’\u00c9tat-Nation. On ne peut pas raisonner en termes de transition ou de succession, parce que l’Etat-Nation na\u00eet au sein m\u00eame de l’empire et que ce dernier reste pr\u00e9sent dans l’\u00c9tat-nation qui \u00e9merge de ses ruines, comme par exemple chez Poutine et Erdogan. Ces derniers mobilisent l\u2019imaginaire imp\u00e9rial pour renforcer l\u2019\u00c9tat-nation, nonobstant les diff\u00e9rences radicales entre les deux types de domination. L\u2019empire gouverne indirectement son pluralisme, l\u2019\u00c9tat-nation centralise et uniformise. <\/p>\n\n\n\n
Il y a dans les faits une comp\u00e9n\u00e9tration des dur\u00e9es imp\u00e9riale et statonationales, comme l\u2019ont d\u00e9montr\u00e9 Xavier Bougarel \u00e0 propos de la Bosnie et B\u00e9atrice Hibou et Mohamed Tozy au sujet du Maroc. Ce terme de passage, on doit l\u2019entendre au sens de Walter Benjamin, et non pas comme une succession ou un remplacement de l\u2019un par l\u2019autre. <\/p>\n\n\n\n
La th\u00e9matique de la comp\u00e9n\u00e9tration des dur\u00e9es est au centre de la sociologie historique et compar\u00e9e du politique dont je me r\u00e9clame. Je pense que c’est pr\u00e9cis\u00e9ment cette probl\u00e9matique qui manque aux \u00e9tudes post-coloniales que j\u2019ai \u00e9trill\u00e9es dans mon Les \u00c9tudes postcoloniales, un carnaval acad\u00e9mique<\/em> (Karthala, 2010). Les auteurs de cette ob\u00e9dience n’ont pas lu (ou relu) Bergson. Pourtant ce dernier les aurait tr\u00e8s certainement aid\u00e9s \u00e0 sortir de leur esp\u00e8ce de calvinisme tropical, \u00e0 ne pas raisonner en termes de surd\u00e9termination, voire de pr\u00e9destination, mais bien en termes d’\u00e9nergie. <\/p>\n\n\n\n Je ne sais pas s’il s’agit d’une exception car Bachir ne s\u2019inscrit pas r\u00e9ellement dans les \u00e9tudes postcoloniales dont il est assez critique. <\/p>\n\n\n\n Il est bien possible que ce soit ma lecture de Souleymane Bachir Diagne qui m’ait pouss\u00e9 \u00e0 reprendre Bergson. Au fond, ce qui est int\u00e9ressant est la mani\u00e8re dont Bachir Diagne nous rappelle que Senghor \u00e9tait un grand bergsonien, apr\u00e8s tout comme tous les intellectuels d’expression fran\u00e7aise de son temps. Bergson occupe d’une certaine mani\u00e8re en France la place de Nietzsche en Allemagne. <\/p>\n\n\n\n C’est la raison pour laquelle je dis bien relire<\/em> Bergson, je l’avais partiellement lu au lyc\u00e9e, comme tout adolescent du secondaire. Naturellement j’en ai aujourd’hui un usage et une lecture tr\u00e8s diff\u00e9rentes. Ce qui a \u00e9t\u00e9 neuf pour moi \u00e9tait la mani\u00e8re dont Bachir Diagne exhumait ce dialogue entre le philosophe indien musulman Iqbal et Bergson. Il y a eu une sorte de dialogue pour ainsi dire tricontinental, fascinant, et qui n’a rien pour nous d\u00e9router d’un point de vue th\u00e9orique. J’ai toujours pens\u00e9 que l’universalisation proc\u00e9dait par r\u00e9invention de la diff\u00e9rence et que la condition sine qua non de l’universalit\u00e9 est la reconnaissance de l’historicit\u00e9 propre des soci\u00e9t\u00e9s. J’\u00e9tais dans des eaux qui m’\u00e9taient largement compr\u00e9hensibles, m\u00eame si mon coll\u00e8gue philosophe m’amenait \u00e0 reprendre un vieux classique de la philosophie fran\u00e7aise que beaucoup consid\u00e9raient comme poussi\u00e9reux. Cette mani\u00e8re de proc\u00e9der m’am\u00e8ne toujours \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir<\/em> ce que je crois comprendre des soci\u00e9t\u00e9s extra-occidentales, en l’occurrence l’Afrique, sur laquelle j’ai beaucoup travaill\u00e9, mais \u00e9galement l’Iran, la Turquie etc., afin d\u2019essayer de rapatrier l’exp\u00e9rience historique de ces soci\u00e9t\u00e9s vers l’exp\u00e9rience historique de l’Occident pour mieux l\u2019appr\u00e9hender et, en quelque sorte, la \u00ab provincialiser \u00bb si l\u2019on veut absolument citer Chakrabarty. <\/p>\n\n\n\n L’une des erreurs, \u00e0 mon avis, des \u00e9tudes post-coloniales est d’essentialiser la colonialit\u00e9 – le terme est parfois utilis\u00e9 -, de ne pas comprendre l’historicit\u00e9 des situations coloniales, et donc leur singularit\u00e9, et au fond d’exotiser – paradoxalement, car c’est en contradiction avec leurs pr\u00e9mices th\u00e9oriques – la situation coloniale ou la situation d’esclavage. Cette op\u00e9ration de r\u00e9verb\u00e9ration de l’exp\u00e9rience historique, par exemple de l’Afrique vers l’Europe, nous permet de relire autrement l’histoire de celle-ci. Les premiers esclaves en Europe \u00e9taient des blancs. Par exemple dans la Gr\u00e8ce antique ou dans l\u2019Empire romain. Il pouvait bien s\u00fbr y avoir des noirs, mais nombre d\u2019esclaves, sans doute la majorit\u00e9 d\u2019entre eux, \u00e9taient, nous dirions aujourd\u2019hui, Caucasiens. Caucasiens, ils le seront d\u2019ailleurs au sens g\u00e9ographique du terme dans l\u2019Empire ottioman : les fameux Mamelouks, le plus souvent captur\u00e9s dans la cha\u00eene du Caucase. Les Slaves furent un r\u00e9servoir d\u2019esclaves dont l’on faisait commerce, notamment sur l’un des quais de Venise sur lequel d\u00e9ambulent aujourd\u2019hui les touristes. L’Andalousie, dont on a volontiers une id\u00e9e tr\u00e8s bisounours, pratiquait le commerce d\u2019esclaves dont quelques-uns des principaux op\u00e9rateurs \u00e9taient juifs et les importaient du monde baltique ou russe, via Verdun et la vall\u00e9e du Rh\u00f4ne. Il y a toute une histoire de l’esclavage interne \u00e0 l’historicit\u00e9 des soci\u00e9t\u00e9s europ\u00e9ennes. De la m\u00eame mani\u00e8re, le premier empire colonial, dans l\u2019une des acceptions du terme, celle de l\u2019historien de l\u2019Antiquit\u00e9 Finley, c’est-\u00e0-dire la domination de territoires ultramarins par une administration m\u00e9tropolitaine, fut l’Empire de Venise, en M\u00e9diterran\u00e9e orientale. De m\u00eame que le mod\u00e8le des plantations sera invent\u00e9 initialement en M\u00e9diterran\u00e9e orientale, en particulier \u00e0 Chypre, avant d’\u00eatre export\u00e9 dans les premi\u00e8res \u00eeles atlantiques qui vont tomber sous la coupe du Portugal et de l’Espagne, pour ensuite se d\u00e9velopper dans le Nouveau Monde, en Afrique et en Asie. La p\u00e9riodisation coloniale que promeuvent les \u00e9tudes postcoloniales laisse \u00e0 d\u00e9sirer car elle est id\u00e9ologico- et ethnocentr\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n La d\u00e9marche comparative que j’essaye de suivre permet \u00e9galement des-\u00e9xotiser des empires comme celui des Ottomans. L\u2019Empire ottoman, n’en d\u00e9plaise \u00e0 Perry Anderson, \u00e9tait une puissance europ\u00e9enne \u00e0 part enti\u00e8re qui ne s\u2019est \u00e9tendue au Moyen-Orient qu\u2019apr\u00e8s avoir conquis une bonne partie des Balkans. Continuer \u00e0 percevoir l’Empire ottoman comme un ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e9tranger, au bout de six ou huit si\u00e8cles de domination au sens weberien du terme, am\u00e8ne \u00e0 se demander \u00e0 partir de quand on devient un \u00ab autochtone \u00bb. On part l\u00e0 sur un terrain assez glissant : l\u2019Empire ottoman n\u2019aurait pas \u00e9t\u00e9 \u00ab europ\u00e9en \u00bb parce qu\u2019il \u00e9tait \u00ab islamique \u00bb, quand bien m\u00eame \u00ab islamique \u00bb il ne le fut pas tant que cela… <\/p>\n\n\n\n Par cette d\u00e9marche comparative j\u2019ai essay\u00e9 de probl\u00e9matiser en dehors de tout exotisme ce processus historique de passage de l’Empire \u00e0 l’\u00c9tat-nation. De ce point de vue, j’ai construit mon raisonnement initialement sur l’Empire ottoman, \u00e0 la suite d’une question que m’avait pos\u00e9e l’Agence fran\u00e7aise de d\u00e9veloppement. Celle-ci envisageait de supprimer son d\u00e9partement Moyen-Orient Afrique du Nord (MENA), en se conformant au pr\u00e9c\u00e9dent de la Banque mondiale. Comment d\u00e9finir, comment caract\u00e9riser ce fameux MENA ? J\u2019avais essay\u00e9 d\u2019expliquer que nous ne pouvions en avoir une d\u00e9finition essentialiste, d\u2019ordre g\u00e9ographique, religieux, culturel, \u00e9conomique – et encore moins politique ! En r\u00e9alit\u00e9, ce qui fait la coh\u00e9rence cach\u00e9e, refoul\u00e9e, indicible du MENA, c\u2019est le sang vers\u00e9 lors du passage d’un monde d’empires, essentiellement l’Empire ottoman, mais aussi les empires des Romanov et des Habsbourg, \u00e0 un monde d’\u00c9tats-nations successeurs. Un passage dont l’ing\u00e9nierie a \u00e9t\u00e9 la purification ethnique, selon des versions hard<\/em> – le g\u00e9nocide des Arm\u00e9niens et des Y\u00e9zidis – ou tr\u00e8s relativement soft<\/em> sur le mode de l\u2019expulsion ou de l\u2019exode au prix de massacres incitateurs : par exemple dans les Balkans ou en Alg\u00e9rie, au moment de l\u2019ind\u00e9pendance. Comme l\u2019a bien montr\u00e9 Xavier Bougarel \u00e0 propos de la Bosnie, il s\u2019agit souvent de tuer suffisamment pour rendre impossible la coexistence et irr\u00e9versible la purification ethnique. Les conflits contemporains de la r\u00e9gion MENA (mais aussi des Balkans ou de l\u2019espace russo-ukrainien) sont des conflits li\u00e9s \u00e0 ce passage d’un monde d’empires \u00e0 un monde d’\u00c9tats-nations. C’est vrai du Liban, d’Isra\u00ebl et de la Palestine, de l’Irak, de la question kurde, etc… Et chacun sait que l\u2019affaire de la Bosnie n\u2019est pas close, pas plus que celle du Kosovo.<\/p>\n\n\n\n Une fois que l’on construit cette interpr\u00e9tation du MENA, on s’aper\u00e7oit qu’au fond l’historicit\u00e9 de l’Europe du XX\u00e8me si\u00e8cle est exactement de la m\u00eame encre, ou peut-\u00eatre devrions nous dire du m\u00eame sang. Par exemple, l\u2019Europe post-habsbourgienne, avec les questions de la Ruth\u00e9nie et de la Galice, \u00e0 l\u2019interface de l\u2019Ukraine, de la Pologne, de la Hongrie. La Moldavie et la Transnitrie, dont nous parlons beaucoup aujourd\u2019hui, ce sont l\u2019ancienne Bessarabie qui nous donnait des maux de t\u00eate quand, lyc\u00e9ens, nous apprenions la \u00ab question d\u2019Orient \u00bb dans nos manuels d\u2019histoire. Le cas de l\u2019empire des Romanov est plus compliqu\u00e9, avec son avatar sovi\u00e9tique. L\u2019expression \u00ab d\u2019empire sovi\u00e9tique \u00bb est une m\u00e9taphore qui n\u2019est pas compl\u00e8tement inappropri\u00e9e. L\u2019URSS a tr\u00e8s largement proc\u00e9d\u00e9 par cooptation, comme les empires, mais a aussi nourri en son sein les logiques de la d\u00e9finition stalinienne des nationalit\u00e9s qui va se traduire par toute une s\u00e9rie de d\u00e9portations et exterminations de peuples suppos\u00e9s suspects ou ennemis, notamment dans le contexte de la collectivisation et de la Seconde Guerre mondiale. Le Reich allemand, lui, va proc\u00e9der au g\u00e9nocide des juifs, \u00e0 la Shoah. Ensuite, d\u2019une certaine mani\u00e8re, la division de l’Europe entre les \u00ab empires \u00bb am\u00e9ricain et sovi\u00e9tique, dans le contexte de la Guerre Froide, va se traduire par une gigantesque op\u00e9ration de purification ethnique plus ou moins refoul\u00e9e de nos consciences politiques : la purification de l’Europe centrale et balkanique de sa part allemande, mais aussi l\u2019\u00e9change coercitif de populations entre la Pologne et l\u2019Ukraine.<\/p>\n\n\n\n Cette r\u00e9flexion sur le MENA m\u2019a amen\u00e9 \u00e0 reconsid\u00e9rer l’histoire de l’Europe qui est tout \u00e0 fait comparable, au sens de Paul Veyne, avec<\/em> l’histoire de l’Empire ottoman, mais \u00e9galement celle des empires coloniaux. Mon raisonnement, distinct de celui des \u00e9tudes post-coloniales, banalise d’une certaine mani\u00e8re les empires coloniaux en tant qu’empires. Certes, ce sont des empires coloniaux<\/em>. Ils ont une sp\u00e9cificit\u00e9 qui est la racialisation du sujet, en l’occurrence du colonis\u00e9, mais cette sp\u00e9cificit\u00e9 est relative. Les empires coloniaux, comme les empires classiques – ceux des Ottomans, des Habsbourg, des Moghol, des Safavides puis des Qajar, des Qing – gouvernent la diff\u00e9rence, et par<\/em> la diff\u00e9rence, par la reconnaissance de la diff\u00e9rence et de l\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 des peuples conquis : par l’administration indirecte, l’Indirect Rule<\/em> britannique (et de ce point de vue les mod\u00e8les britannique et fran\u00e7ais sont plus proches qu\u2019on ne l\u2019a longtemps postul\u00e9.) L\u2019ethnicit\u00e9 en Afrique, le communalisme en Inde, le confessionnalisme au Liban sont des consciences politiques n\u00e9es du gouvernement colonial de la diff\u00e9rence. <\/p>\n\n\n\n Les empires coloniaux ont une autre particularit\u00e9, relative, car la plupart des empires classiques se sont retrouv\u00e9s dans la m\u00eame situation. Les empires coloniaux se sont encastr\u00e9s, au gr\u00e9 de la conqu\u00eate, dans des formes imp\u00e9riales ant\u00e9rieures, comme les grands empires ouest-africains, ou l’Empire Moghol en Inde, dont le Raj britannique victorien a largement repris la domination. La colonisation de l’Indochine par les Fran\u00e7ais a \u00e9pous\u00e9 les formes imp\u00e9riales \u00e9tablies : celles du Cambodge, du Vietnam – lequel avait d\u2019ailleurs colonis\u00e9 le premier. Je parle alors de combinatoires imp\u00e9riales – derechef, la guerre d\u2019Ukraine doit se lire ainsi.<\/p>\n\n\n\n Empires coloniaux ou pas, le passage d\u2019un monde d\u2019empires \u00e0 un monde d\u2019\u00c9tats-nations est m\u00e9diatis\u00e9, si je puis dire, par des logiques de purification ethnique, par \u00e9change ou d\u00e9portation ou extermination de populations, ou encore par assimilation coercitive, comme dans le cas des Kurdes. L\u2019actualit\u00e9 internationale demeure hant\u00e9e par ce basculement. L’affaire des Rohingya en Birmanie, le code de la nationalit\u00e9 dans l\u2019Inde de Narendra Modi, les convulsions politiques du Sri Lanka ou du Pakistan rel\u00e8vent de ce paradigme.<\/p>\n\n\n\n L’id\u00e9e de l’imbrication des dur\u00e9es que j’ai reformul\u00e9e en termes bergsoniens de comp\u00e9n\u00e9tration des dur\u00e9es m’est venue pr\u00e9cis\u00e9ment en analysant la soci\u00e9t\u00e9 politique s\u00e9n\u00e9galaise. Apr\u00e8s une p\u00e9riode de suspicion \u00e0 l\u2019encontre de l\u2019Islam, qui culmine avec la d\u00e9portation de Cheikh Ahmadou Bamba, l\u2019administration coloniale se r\u00e9soud \u00e0 coopter dans son \u00c9tat les confr\u00e9ries, essentiellement celles des Mourides et des Tidjanes. Ce compromis continue d\u2019\u00eatre la colonne vert\u00e9brale de l\u2019\u00c9tat s\u00e9n\u00e9galais postcolonial bien que celui-ci se d\u00e9finisse comme la\u00efc et que la majeure partie de ses citoyens, musulmans, disciples pour nombre d\u2019entre eux d\u2019une confr\u00e9rie, ne remet pas en cause ce principe de la la\u00efcit\u00e9. Bourdieu aurait dit que la la\u00efcit\u00e9 fait partie de la \u00ab probl\u00e9matique l\u00e9gitime du politique \u00bb au S\u00e9n\u00e9gal.<\/p>\n\n\n\n Un premier paradoxe est que la R\u00e9publique fran\u00e7aise noue ce compromis avec l’Islam au moment m\u00eame o\u00f9, en m\u00e9tropole, elle instaure la s\u00e9paration des cultes et de l’\u00c9tat. Il y a d\u00e9j\u00e0 l\u00e0 un beau sujet d’imbrication de dur\u00e9es ou d’agendas politiques disparates. Une construction politique baroque, tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9e de l’id\u00e9e \u00ab salafiste \u00bb de la la\u00efcit\u00e9 chez un Manuel Valls ou un Jean-Michel Blanquer. Or la logique politique pertinente de ce compromis est qu’il intervient sur une disjonction. Il est possible pr\u00e9cis\u00e9ment parce que les deux principaux acteurs se situent dans des espaces\/temps h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes. <\/p>\n\n\n\n D’un c\u00f4t\u00e9, l’administration coloniale cherche \u00e0 administrer le S\u00e9n\u00e9gal \u00e0 moindre co\u00fbt et meilleur profit, et elle se rend compte que sa tentative de compromis avec l’aristocratie wolof est politiquement d\u00e9cevante. Elle veut \u00e9galement garder le contr\u00f4le de sujets musulmans qui pourraient r\u00e9pondre \u00e0 un appel \u00e0 la guerre sainte du sultan-caliphe ottoman, perspective d\u2019autant plus mena\u00e7ante que le d\u00e9clenchement de la guerre avec l\u2019Allemagne et l\u2019alliance de cette derni\u00e8re avec l\u2019Empire ottoman devenaient de plus en plus probables. Soit dit en passant, cette hantise d\u2019un futur proche offre un autre exemple d\u2019imbrication des dur\u00e9es, constitutive de l\u2019action politique.<\/p>\n\n\n\n Certains acteurs mourides se situent au demeurant plus ou moins dans la m\u00eame temporalit\u00e9 que le colonisateur : parce qu\u2019ils veulent envoyer \u00e0 la Chambre des d\u00e9put\u00e9s Blaise Diagne, qui est des leurs ; parce qu\u2019ils convoitent le foncier dans la nouvelle capitale, Dakar, et \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des terres, pour profiter du boom arachidier. <\/p>\n\n\n\n D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, on ne peut rien faire sans Cheikh Ahmadou Bamba qui, lui, est dans une temporalit\u00e9 autre, li\u00e9e \u00e0 l’\u00c9ternit\u00e9 comme pourraient le dire les catholiques. Son agenda c’est Dieu, c\u2019est celui du service de l’Islam. Il est un mystique de haute vol\u00e9e, tr\u00e8s grand lettr\u00e9 et po\u00e8te comme la plupart des djihadistes de l’Afrique occidentale au XIXe si\u00e8cle, Usman dan Fodio, Umar Tall. Ce n\u2019\u00e9taient pas des types avec pantalons mi-mollet qui habillaient leur prisonniers avec des tenues Guantanamo, mais de vrais savants religieux. Cheikh Ahmadou Bamba est \u00e9galement un fils de famille. Son lignage, depuis deux si\u00e8cles, portait la parole de Dieu dans l’espace s\u00e9n\u00e9gambien, dans un syst\u00e8me r\u00e9gional de royaumes wolof dont la pi\u00e9t\u00e9 n’\u00e9tait pas la qualit\u00e9 premi\u00e8re, et dont les guerriers \u00e9taient intemp\u00e9rants. Par ailleurs, ces royaumes wolof commettaient un p\u00e9ch\u00e9 majeur au regard des commandements de l’Islam en mettant en captivit\u00e9 et en vendant comme esclaves des musulmans. Ce lignage des Mback\u00e9, dont Ahmadou Bamba est l’h\u00e9ritier, p\u00e9r\u00e9grinait depuis le d\u00e9but du XVIII\u00e8me si\u00e8cle dans la r\u00e9gion afin d\u2019essayer d’\u00e9difier les rois wolof tout en gardant son quant-\u00e0-soi. Leurs pr\u00e9dicateurs \u00e9vitaient de s’installer dans les villes royales et pr\u00e9f\u00e9raient \u00e9tablir leur campement \u00e0 quelques kilom\u00e8tres de ces derni\u00e8res pour marquer leur distance par rapport aux turpitudes du politique. Ce qui nous rappelle au passage que l’Islam a toujours distingu\u00e9 le politique du religieux, quoi qu’en disent les cr\u00e9tins qui p\u00e9rorent \u00e0 longueur d\u2019antennes sur l’Islam et voient dans cette pr\u00e9tendue confusion l’incapacit\u00e9 des musulmans \u00e0 comprendre la R\u00e9publique et l’id\u00e9e la\u00efque. L’exemple du lignage des Mback\u00e9 le d\u00e9montre. Au c\u0153ur m\u00eame de leur repr\u00e9sentation religieuse du monde, il y avait bel et bien cette r\u00e9serve, cette distanciation par rapport \u00e0 la cit\u00e9. Cheikh Ahmadou Bamba n’a, au fond, jamais \u00e9t\u00e9 l’agitateur qu’une partie de l’administration coloniale, d’ailleurs sous l’effet d’intrigues de l’aristocratie wolof, a bien voulu voir. Il a toujours refus\u00e9 la violence, m\u00eame lorsqu\u2019il fut arr\u00eat\u00e9. Il \u00e9crit d’ailleurs que le comportement m\u00e9prisant du gouverneur lui a un moment inspir\u00e9 un sentiment de col\u00e8re et de violence, mais qu’il l\u2019a refoul\u00e9 car son djihad est celui de l’\u00e2me et de l’\u00e9levation religieuse, morale et philosophique. <\/p>\n\n\n\n Justement, le compromis est rendu possible par la disjonction. Cette derni\u00e8re cr\u00e9e une confusion et des malentendus, mais apr\u00e8s un certain temps une autre partie de l’administration fran\u00e7aise comprend qu’au fond, une large fraction des forces confr\u00e9riques en Afrique occidentale est pr\u00eate \u00e0 accepter la domination des blancs car celle-ci est in\u00e9vitable et pas plus mauvaise que celle des royaumes impies. Aux yeux des croyants, le pouvoir est relatif et corrompu, presque par d\u00e9finition. Il faut faire avec, l’essentiel \u00e9tant ailleurs. C’est bel et bien cette distinction des ordres, comme dirait Blaise Pascal, qui rend possible le compromis car il n\u2019y a pas un jeu \u00e0 somme nulle entre les deux sph\u00e8res. Le compromis va se r\u00e9aliser sur un plan politique, militaire, et sur un plan \u00e9conomique. Il offre aux mourides l\u2019acc\u00e8s au foncier et la cr\u00e9ation dans l\u2019hinterland<\/em> d\u2019une ville sainte, Touba, h\u00e9t\u00e9rotopie d\u00e9fiscalis\u00e9e qui permet une administration indirecte du royaume de Dieu sur terre. Le colonisateur n’y voit que des avantages puisque la discipline spirituelle de cette confr\u00e9rie des mourides repose sur le travail. Les disciples\/talib\u00e9s – m\u00eame racine que les talibans, soit dit en passant – vont cultiver l’arachide au nom de Dieu pour le plus grand bonheur de l’administration coloniale et des int\u00e9r\u00eats capitalistes de Marseille. On a donc un compromis qui marche tr\u00e8s bien. Vont s\u2019en suivre de nombreuses transactions collusives entre le colonisateur et les mourides. <\/p>\n\n\n\n Autre effet de recomposition et de compromis : la confr\u00e9rie elle-m\u00eame va se bureaucratiser et adopter le mod\u00e8le de l’administration coloniale en se dotant d’un calife-g\u00e9n\u00e9ral. Les anthropologues, comme les viticulteurs, diraient qu’il s\u2019agit d\u2019un assemblage. C’est compl\u00e8tement baroque. On prend un titre musulman, qu’on ravit au nez et \u00e0 la barbe du calife ottoman, et pour faire bonne mesure on ajoute g\u00e9n\u00e9ral dans le sens colonial du terme : le g\u00e9n\u00e9ral des troupes, le conseil g\u00e9n\u00e9ral, le gouverneur g\u00e9n\u00e9ral. Il va y avoir une esp\u00e8ce de bureaucratisation de la confr\u00e9rie mouride, ce qui fait dire \u00e0 un tr\u00e8s grand historien de l’Islam en Afrique de l’Ouest, Jean-Louis Triaud, que l’id\u00e9e m\u00eame de confr\u00e9rie est une invention coloniale. Il en va de m\u00eame de l’ethnicit\u00e9 qui est une invention coloniale, non pas du colonisateur, mais du moment colonial, par une esp\u00e8ce de transaction h\u00e9g\u00e9monique entre le colonisateur et le colonis\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Cerise sur le g\u00e2teau, la confr\u00e9rie va encourager et faciliter la conscription, par le truchement du d\u00e9put\u00e9 Blaise Diagne. Il y a donc toute une interaction qui finalement va conduire \u00e0 l’institutionnalisation, \u00e0 l’\u00e9poque de la colonisation et au lendemain de l’ind\u00e9pendance, de ce que je qualifie ironiquement de R\u00e9publique confr\u00e9rique. Une R\u00e9publique n\u00e9anmoins la\u00efque, car l’id\u00e9e de la la\u00efcit\u00e9 au S\u00e9n\u00e9gal n’est pas simplement le fruit de la greffe du mod\u00e8le fran\u00e7ais de l\u2019\u00c9tat, mais aussi le produit d\u00e9riv\u00e9 d\u2019une pratique pluris\u00e9culaire de l’Islam, singuli\u00e8rement de la part des Mback\u00e9 qui se tenaient toujours \u00e0 distance de la cit\u00e9, au sens politique du terme.<\/p>\n\n\n\n Ma probl\u00e9matisation en termes de compromis disjonctif ayant pour toile de fond la comp\u00e9n\u00e9tration des dur\u00e9es montre comment la la\u00efcit\u00e9 au S\u00e9n\u00e9gal est le produit, simultan\u00e9ment, de la greffe de l’Etat occidental, pour aller vite, lors du moment colonial, et de l’h\u00e9ritage d’une histoire de beaucoup plus longue dur\u00e9e, ce qui fait bien entendu, \u00e0 mes yeux, sa force par rapport, en particulier, \u00e0 d’autres situations en Afrique ou ailleurs.<\/p>\n\n\n\n L’\u00c9tat de distorsion est le prix \u00e0 payer de cette comp\u00e9n\u00e9tration des dur\u00e9es. La condition de ce raisonnement est de sortir de la p\u00e9riodisation pr\u00e9-coloniale, coloniale, post-coloniale. <\/p>\n\n\n\n L’\u00c9tat de distorsion est un fait de conscience politique dont les Africains d\u2019aujourd’hui sont tributaires. De mani\u00e8re sch\u00e9matique, et selon une formulation \u00e9videmment tr\u00e8s contestable, pour ne pas dire erron\u00e9e, ils sont habit\u00e9s par la m\u00e9moire des anciens royaumes et empires ou des soci\u00e9t\u00e9s lignag\u00e8res, la m\u00e9moire coloniale \u2013 un point pour les \u00e9tudes post-coloniales, sauf que celles-ci sont comme moi lorsque je faisais des math\u00e9matiques au lyc\u00e9e : elles arrivent \u00e0 un r\u00e9sultat assez juste, mais leur d\u00e9monstration est compl\u00e8tement fausse \u2013, et la m\u00e9moire d\u2019une p\u00e9riode post-coloniale maintenant longue de plusieurs d\u00e9cennies et elle-m\u00eame riche en \u00e9v\u00e9nements. Michel de Certeau parlait du feuilletage du temps. S\u2019il faut rester dans la m\u00e9taphore culinaire je pr\u00e9f\u00e9rerais parler d\u2019une mousse, d\u2019une cr\u00e8me ou mieux peut-\u00eatre d\u2019un sabayon. L\u2019histoire est un sabayon, et le sabayon devrait \u00eatre le dessert pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 des adeptes de la sociologie historique et compar\u00e9e de l\u2019\u00c9tat !<\/p>\n\n\n\n Les Africains contemporains, dans leur conscience politique, sont en tension permanente entre ces m\u00e9moires historiques de dur\u00e9es diverses. La comp\u00e9n\u00e9tration des dur\u00e9es est la force positive qui permet de comprendre la construction baroque de leur conscience politique. On a toujours le mixage de r\u00e9pertoires, de genres discursifs du politique qui sont h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes. On peut \u00eatre la\u00efque, s’inscrire dans l’histoire de l’Islam, de tel ou tel empire, m\u00eame m\u00e9dieval ou de l’\u00e2ge classique, dans la m\u00e9moire traumatique de l’esclavage, dans la m\u00e9moire de la lutte anti-coloniale et \u00e9ventuellement du mouvement communiste international, etc. <\/p>\n\n\n\n \u00c9videmment, beaucoup d’Europ\u00e9ens ont tendance \u00e0 sourire de cela, en y voyant une preuve suppl\u00e9mentaire du caract\u00e8re enfantin ou je ne sais quoi des Africains. Mais si on proc\u00e8de \u00e0 cette op\u00e9ration de r\u00e9verb\u00e9ration ou de retour sur image, et si on regarde nos soci\u00e9t\u00e9s europ\u00e9ennes avec ce d\u00e9calage mental que permet la sociologie historique et compar\u00e9e du politique, on constate exactement la m\u00eame chose. Par exemple, Emmanuel Macron, qui de mani\u00e8re tr\u00e8s maladroite, car cela va se retourner contre lui, a essay\u00e9 de flirter avec la m\u00e9moire de la monarchie dont les Fran\u00e7ais n’auraient pas fait le deuil – \u00e0 ceci pr\u00e8s que les Fran\u00e7ais ont coup\u00e9 la t\u00eate du roi et que personne (ou bien peu) n’a jamais song\u00e9 \u00e0 la recoller. Le mouvement des Gilets jaunes va lui renvoyer cette conscience ou cette m\u00e9moire r\u00e9volutionnaire en \u00e9rigeant des guillotines sur des ronds-points<\/a> et en faisant de Brigitte Macron, d’une mani\u00e8re extr\u00eamement d\u00e9plaisante, une nouvelle Marie-Antoinette, en se montrant aussi ordurier \u00e0 l’\u00e9gard de Brigitte Macron que les sans culotte le furent vis-\u00e0-vis de Marie Antoinette. <\/p>\n\n\n\n Ces effets de comp\u00e9n\u00e9tration des dur\u00e9es, on les vit avec les m\u00e9moires coloniales. Par exemple l’hypoth\u00e8se de Benjamin Stora selon laquelle le Front National serait en quelque sorte un retour du refoul\u00e9, le refoul\u00e9 de la colonisation mais aussi des atrocit\u00e9s de la guerre d’Alg\u00e9rie. Il ne faut pas oublier que des dizaines de milliers de jeunes Fran\u00e7ais, qui n’avaient aucune exp\u00e9rience ni de la guerre ni de l’\u00e9tranger, entre dix-huit et vingt-deux ans, se sont retrouv\u00e9s en tant que conscrits confront\u00e9s aux horreurs de la guerre : celles qu’ils commettaient et celles que commettait le FLN. Tout cela a \u00e9t\u00e9 refoul\u00e9 dans la m\u00e9moire historique de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise, mais ne reste sans doute pas sans sympt\u00f4mes.<\/p>\n\n\n\n L’\u00c9tat est une abstraction. C’est m\u00eame une double abstraction. C’est d\u2019abord un concept. C’est une abstraction qui ne dit pas une essence, mais un \u00e9v\u00e9nement, pour reprendre la mise en garde de Deleuze. Pr\u00e9cis\u00e9ment ce concept d\u2019\u00c9tat d\u00e9signe un \u00e9v\u00e9nement historique, un processus historique, un processus d’abstraction du r\u00e9el h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne, essentiellement par le biais de la domination bureaucratique, rationnel-l\u00e9gale au sens weberien du terme, qui passe par toute une s\u00e9rie d’effets d’abstraction de ce r\u00e9el h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne. Le gouvernement par les nombres dont on parle beaucoup aujourd’hui, les algorithmes, etc. L’abstraction du territoire, l’abstraction du peuple que l’on invente pour pouvoir le dominer, l’abstraction de la r\u00e9forme administrative, fiscale, \u00e9conomique mais aussi religieuse – le fondamentalisme, en tant que r\u00e9forme religieuse, est un processus d\u2019abstraction du v\u00e9cu socialement complexe de la foi. <\/p>\n\n\n\n La r\u00e9forme est aujourd\u2019hui une figure de style oblig\u00e9e. C’est devenu un mot valise, vous n’avez pas un seul candidat qui ne pr\u00e9tende faire des r\u00e9formes. Or la r\u00e9forme est la mise en abstraction d’un r\u00e9el h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne, de mani\u00e8re normative, en termes de politiques publiques. Ce peut \u00eatre aussi la r\u00e9forme musicale. J’ai essay\u00e9 de montrer comment le passage de l’empire \u00e0 l’\u00c9tat-nation, en Turquie, passe par une r\u00e9forme musicale inspir\u00e9e de celles de l’Europe centrale. On fait venir Bartok, et Atat\u00fcrk lui demande, en quelque sorte, de cr\u00e9er une musique populaire turque \u00e0 partir du r\u00e9el h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne musical de l’Anatolie. La formation de l\u2019\u00c9tat-nation est \u00e9galement pass\u00e9e par une r\u00e9forme de la langue, par sa standardisation : dans l\u2019Empire ottoman, avant m\u00eame le changement d\u2019alphabet qu\u2019Atat\u00fcrk d\u00e9cr\u00e8te, mais aussi en Iran, en Chine.<\/p>\n\n\n\n Mais insistons sur la r\u00e9forme religieuse. En effet l\u2019\u00e9mergence de l’\u00c9tat-nation est concomitant d’un grand si\u00e8cle religieux, fait qu\u2019on a trop oubli\u00e9. \u00c0 nos yeux, le XIX\u00e8me si\u00e8cle, c’est le positivisme, le progr\u00e8s, la r\u00e9volution industrielle etc. Certes. Mais n’oublions pas que la cat\u00e9gorie m\u00eame de religion, au sens o\u00f9 on l’entend aujourd’hui, est une cr\u00e9ation du d\u00e9but du XIX\u00e8me si\u00e8cle, et le produit du d\u00e9sench\u00e2ssement r\u00e9ciproque des champs politique, \u00e9conomique, culturel et religieux<\/em> dont parle un Karl Polanyi. La th\u00e9matique de la r\u00e9forme religieuse est omnipr\u00e9sente tout au long du XIX\u00e8me si\u00e8cle : le m\u00e9thodisme chez les protestants, l’invention de l’hindouisme sur un mod\u00e8le \u00e9cclesial, la Nahda dans le monde musulman, les transformations de l\u2019\u00c9glise catholique. Je le r\u00e9p\u00e8te, les fondamentalismes, musulman, chr\u00e9tien, hindouiste, sont des effets d’abstraction. C’est l’abstraction d’une religion, du retour \u00e0 une religion originelle, primitive qui n’existe que dans la t\u00eate de ses concepteurs. Il en est ainsi des repr\u00e9sentations du christianisme primitif de l\u2019Antiquit\u00e9, ou de l’islam de M\u00e9dine chez les salafistes. C\u2019est ce en quoi Manuel Valls est un fondamentaliste. Il s\u2019invente sa petite Troisi\u00e8me R\u00e9publique qui n’existe que dans son imaginaire. Il ne faut tout de m\u00eame pas oublier que la la\u00efcit\u00e9, aujourd\u2019hui suppos\u00e9e d\u00e9fendre les femmes contre l’Islam, ne reconnaissait pas le droit de vote aux Fran\u00e7aises, suspect\u00e9es de sympathies coupables pour l\u2019\u00c9glise catholique. Le substantif ne figure d\u2019ailleurs pas dans la loi de 1905 \u2013 il n\u2019appara\u00eet dans la langue fran\u00e7aise qu\u2019entre les deux guerres \u2013 et la R\u00e9publique fran\u00e7aise n\u2019est constitutionnellement la\u00efque que depuis 1945.<\/p>\n\n\n\n L’\u00c9tat est donc ce processus d’abstraction du r\u00e9el h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne dont on peut se demander s’il n’est pas \u00e9galement en affinit\u00e9 avec l’abstraction technique, scientifique et artistique, s\u2019il n\u2019y a pas des affinit\u00e9s \u00e9lectives entre ces diff\u00e9rents ph\u00e9nom\u00e8nes qui sont contemporains. Si on accepte que l’\u00c9tat est un effet d’abstraction, on comprend mieux que sa domination est m\u00e9diatis\u00e9e par des styles. Un style, c\u2019est une abstraction. Ce peut-\u00eatre un style d’\u00e9loquence, comme les historiens l\u2019ont montr\u00e9 au sujet de l\u2019Antiquit\u00e9. Ce peut \u00eatre une gestuelle. Et, pour revenir \u00e0 la question, il est vrai que le v\u00eatement est en effet l\u2019une des grandes m\u00e9diations politiques sous-jacentes \u00e0 des styles de domination. C\u2019est quelque chose de compr\u00e9hensible dans notre vie quotidienne. Le patron, par exemple, pour dominer ses salari\u00e9s ou convaincre son banquier, se montrera dans son armure, c’est-\u00e0-dire son costume cravate. Ou en jean et polo pour rappeler qu\u2019il est humain et bon p\u00e8re de famille. <\/p>\n\n\n\n La guerre d’Ukraine est un peu l’affrontement de deux conceptions diff\u00e9rentes de la domination politique. Cela illustre bien notre propos car survient ici, nous l\u2019avons vu, un processus de passage d’un monde d’empires \u00e0 un monde d’\u00c9tats-nations. Un processus d’autant plus fascinant qu’il survient dans une zone de confins d’empires. Nous sommes sur les confins de ruines d’empires, d\u2019une combinatoire imp\u00e9riale. Avec deux mani\u00e8res diff\u00e9rentes de passer de l’un \u00e0 l’autre : d’un c\u00f4t\u00e9, Poutine qui essaye d’inventer un \u00c9tat-nation Grand Russe sur les d\u00e9bris de l’empire sovi\u00e9tique et qui, \u00e0 mon avis, entretient avec l’empire des Romanov le m\u00eame genre de rapports qu\u2019Erdogan avec l’Empire ottoman. Je ne pense pas que l\u2019un et l\u2019autre soient assez fous pour s’imaginer reconstituer un empire ni qu’ils aient envie de ce genre de domination. Simplement, il y a comp\u00e9n\u00e9tration des dur\u00e9es, dans l\u2019ordre de l\u2019imaginaire mais aussi dans celui de la manipulation politique : l’empire des Romanov et l’empire sovi\u00e9tique vont fournir des figures imaginaires de domination. De son c\u00f4t\u00e9, Zelensky est en train d’inventer, gr\u00e2ce \u00e0 la contribution involontaire de Poutine, un \u00c9tat-nation ukrainien que la Russie renforce au fur et \u00e0 mesure qu’elle le d\u00e9truit, puisque m\u00eame les russophones se sentent aujourd’hui quelque peu mal \u00e0 l’aise par rapport au Kremlin. L’\u00c9glise orthodoxe ukrainienne, qui d\u00e9pend du patriarcat de Moscou<\/a>, se sent \u00e0 son tour de plus en plus g\u00ean\u00e9e et divis\u00e9e. La repr\u00e9sentation de la cit\u00e9 que se fait Zelensky est tr\u00e8s diff\u00e9rente de celle de Poutine, et serait plut\u00f4t d’ordre d\u00e9mocratique. Or cet affrontement de deux conceptions de la domination politique, sur les m\u00eames d\u00e9combres imp\u00e9riaux, est m\u00e9diatis\u00e9e, mise en forme<\/em> par un affrontement de style vestimentaire. D’un c\u00f4t\u00e9, Poutine, imberbe, dans son \u00e9ternel costume noir cravate rouge, \u00e0 environ trois-cents m\u00e8tres de ses interlocuteurs, au bout de sa grande table blanche. De l\u2019autre, Zelensky, mal ras\u00e9, en t-shirt kaki, ayant un style non seulement vestimentaire mais aussi oratoire et gestuel compl\u00e8tement diff\u00e9rent de l’absence de style gestuel de Poutine qui malheureusement ne conna\u00eet de geste que celui de tirer sur un tigre ou de \u00ab buter les terroristes dans les chiottes \u00bb. Il y a l\u00e0 un extraordinaire effet d\u2019abstraction, tant vestimentaire que gestuel et discursif, et aussi dans la mise en sc\u00e8ne, dans la th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 de l\u2019exercice du pouvoir.<\/p>\n\n\n\n Autre exemple : les Gilets jaunes. C\u2019est vraiment la force du politique \u00ab par le bas \u00bb. Voil\u00e0 un mouvement compl\u00e8tement amorphe, sans leader, sans parti, et qui invente de mani\u00e8re spontan\u00e9e un imaginaire politique propre et redoutablement \u00e9loquent – ce en quoi il a comport\u00e9 une dimension \u00ab Mai-1968 \u00bb que beaucoup de mes coll\u00e8gues n’ont pas voulu voir, mais qui me para\u00eet assez ind\u00e9niable. Ce mouvement populaire amorphe invente donc des modes d’action et une expressivit\u00e9 politique, ou une abstraction politique, extraordinairement efficaces. Des manifestations sur les rond-points qui symbolisent au fond la modernit\u00e9 de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise et l’\u00e9v\u00e9nement de la soci\u00e9t\u00e9 et du paysage fran\u00e7ais de la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, par la p\u00e9riurbanisation, le b\u00e9tonnage etc. Ce lieu, ce non-lieu pourrait-on dire, c’est une trouvaille symboliquement formidable, et tr\u00e8s efficace car par d\u00e9finition les gens empruntent tous les jours des rond-points. C’est comme le syst\u00e8me nerveux ou sanguin de la soci\u00e9t\u00e9 automobile contemporaine. Donc c’est \u00e9galement une puissante id\u00e9e strat\u00e9gique. <\/p>\n\n\n\n Chez les Gilets jaunes il y a eu une intelligence strat\u00e9gique et symbolique collective. Sans m\u00eame parler du gilet jaune lui-m\u00eame qu\u2019un nombre croissant de gens portent : la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise moderne a transform\u00e9 la nation en une nation d’\u00e9boueurs. Tout le monde a son gilet de s\u00e9curit\u00e9. Cela a \u00e9t\u00e9 l’une de ces petites mesures presque vexatoires impos\u00e9e par l’\u00c9tat que d’avoir dans sa voiture autant de gilets jaunes que de passagers. On est \u00e0 la fois dans l’obligation r\u00e9glementaire, sous peine de contravention, et de transgression syst\u00e9matique, car rares sont les voitures avec autant de gilets. Avec une intelligence presque d\u00e9moniaque, les Gilets jaunes, reflets d’une soci\u00e9t\u00e9 civile \u00ab primitive et g\u00e9latineuse \u00bb, pour citer Gramsci, inventent une esp\u00e8ce in\u00e9dite de mouvement, en bref une \u00e9nergie de l\u2019\u00c9tat : une \u00e9nergie populaire, une intelligence populaire impressionnante, quoi que l\u2019on pense de ses modalit\u00e9s ou de ses revendications. Et une forme abstraite qui va faire flor\u00e8s. <\/p>\n\n\n\n L’\u00c9tat, pour reprendre une distinction classique chez moi, et que j’emprunte \u00e0 deux historiens du Kenya, John Lonsdale et Bruce Berman, c\u2019est la construction<\/em> de l’\u00c9tat par les d\u00e9tenteurs du pouvoir politique, mais c’est aussi la formation<\/em> de l’\u00c9tat par le bas, y compris par la production, par l’\u00e9nergie d’un imaginaire dont les id\u00e9ologues n’ont pas le monopole et qui est tr\u00e8s largement produit par les \u00ab en bas du bas \u00bb, comme on dirait en C\u00f4te d’Ivoire. De ce point de vue le mouvement des Gilets jaunes est int\u00e9ressant \u00e0 analyser, parce que c’est effectivement un moment d’imagination constituante dont l\u2019efficacit\u00e9 politique a \u00e9t\u00e9 remarquable : les Gilets jaunes ont obtenu tr\u00e8s rapidement au moins une partie de ce qu’ils r\u00e9clamaient et de ce qui avait \u00e9t\u00e9 refus\u00e9 aux syndicats. Tout comme d’ailleurs, r\u00e9cemment, les lyc\u00e9ens corses, en une ou deux journ\u00e9es d’\u00e9meutes, ont obtenu de l’\u00c9tat fran\u00e7ais ce qui avait \u00e9t\u00e9 refus\u00e9 aux \u00e9lus l\u00e9gitimes, \u00e0 savoir la reconnaissance de l\u2019autonomie. <\/p>\n\n\n\n On retrouve, comme dans une esp\u00e8ce de coupe g\u00e9ologique, l’imaginaire national fran\u00e7ais avec sa dimension girondine – les affreux Parisiens, l’investissement sur un mode presque sans culotte de Paris, y compris de ses beaux quartiers, une transgression majeure qui am\u00e8nera le pr\u00e9fet Lallemant \u00e0 r\u00e9pondre de la mani\u00e8re qu’on lui conna\u00eet -, tout cet imaginaire r\u00e9volutionnaire qu’avait r\u00e9activ\u00e9 de mani\u00e8re tr\u00e8s imprudente Emmanuel Macron en avouant son incapacit\u00e9 \u00e0 faire le deuil de Louis XVI, sa nostalgie intime plus que celle des Fran\u00e7ais et qui fait pendant \u00e0 l\u2019attachement visc\u00e9ral de Jean-Luc M\u00e9lenchon \u00e0 la R\u00e9volution, non sans flirter de mani\u00e8re subliminale avec les miasmes du roman national et de la Contre-R\u00e9volution qu\u2019incarne un Eric Zemmour, tout \u00e0 son fantasme de r\u00e9concilier P\u00e9tain et de Gaulle. Il est fascinant de voir comment Emmanuel Macron va faire ses d\u00e9votions \u00e0 la pucelle d’Orl\u00e9ans, est un fan du Puy du Fou, et va r\u00e9veiller la vieille b\u00eate r\u00e9volutionnaire.<\/p>\n\n\n\n On retombe sur la triangulation qui est l’\u00e9pine dorsale de mon livre. Depuis le XIXe si\u00e8cle on observe simultan\u00e9ment les logiques d’int\u00e9gration du monde comme premier sommet du triangle, celles de l’universalisation de l’\u00c9tat-Nation comme deuxi\u00e8me sommet, et la g\u00e9n\u00e9ralisation de consciences identitaristes dans l’imaginaire politique comme troisi\u00e8me sommet. Les Gilets jaunes sont \u00e0 la confluence de ces trois sommets, soit pour les assumer soit pour les r\u00e9cuser, et non sans h\u00e9sitations, sans n\u00e9gociations de leur part. Leur mouvement nous a rappel\u00e9 que l’\u00c9tat, c’est effectivement de l’\u00e9nergie : un \u00e9v\u00e9nement et non une essence.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" \u00ab L’\u00c9tat, c’est effectivement de l’\u00e9nergie : un \u00e9v\u00e9nement et non une essence. \u00bb Avec Olivier Vall\u00e9e, Jean-Fran\u00e7ois Bayart et revenu sur sa somme parue chez La D\u00e9couverte cette ann\u00e9e, L’\u00e9nergie de l’\u00c9tat<\/em>.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":141123,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"templates\/post-reviews.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[1731],"tags":[],"staff":[1685],"editorial_format":[],"serie":[],"audience":[],"geo":[2163],"class_list":["post-141118","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-politique","staff-olivier-vallee","geo-monde"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":false},"yoast_head":"\nEst-ce que vous faites une exception pour <\/strong>Souleymane Bachir Diagne<\/strong><\/a> dont vous citez le <\/strong>Bergson post-colonial<\/em><\/strong> ? <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
En quoi est-il proche de vous sur les \u00e9tudes post-coloniales tout en ayant d’autres champs ? D’une certaine fa\u00e7on, par rapport \u00e0 l’Europe, il y a une c\u00e9sure que toute une partie du monde peut mesurer, celle du post-colonial, m\u00eame si le post-colonial est bien cette concat\u00e9nation de temporalit\u00e9s, ce feuillet\u00e9 des dur\u00e9es, et l’utilisation \u00e9galement d’un certain nombre de triangulations. Il n’en demeure pas moins qu’il y a l’avant-colonisation et la post-colonisation alors que nous n’avons pas en Europe r\u00e9ellement ce type de coupure, \u00e0 moins que vous ne puissiez en distinguer une. <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
En 1968, Bergson \u00e9tait encore au programme de terminale en philosophie. <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Surtout qu’il \u00e9tait le sympt\u00f4me de la maladie, on l’appelait l’homme malade. C’\u00e9tait quand m\u00eame sa reconnaissance identitaire europ\u00e9enne dans un \u00c9tat d\u00e9grad\u00e9. <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Si on revient en arri\u00e8re et si on utilise les notions qui sont reprises dans cet ouvrage, il y a celle de compromis disjonctif, avec une figure que vous suivez \u00e0 plusieurs reprises : Cheikh Ahmadou Bamba Mback\u00e9. Vous avez une jolie formule \u00e0 propos du S\u00e9n\u00e9gal : vous parlez d\u2019une R\u00e9publique confr\u00e9rique. Il faudrait que vous nous expliquiez ce compromis disjonctif entre Cheikh Ahmadou Bamba Mback\u00e9 et l\u2019\u00c9tat colonial fran\u00e7ais, un Cheikh Ahmadou Bamba qui incarne toutes les dimensions de ce compromis et de la disjonction, par exemple quand, d\u00e9tenu au Gabon, il refuse sa ration de sucre. C’est tr\u00e8s int\u00e9ressant quand on sait qu’aujourd’hui l’\u00c9tat, dans une R\u00e9publique la\u00efque comme celle du S\u00e9n\u00e9gal, offre une bo\u00eete de sucre en morceaux Saint-Louis au d\u00e9but du Ramadan\u2026 Comment ce compromis disjonctif fonctionne-t-il ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Comment arrive-t-on de ce compromis dans la contradiction \u00e0 la contradiction sans compromis ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Mais vous parlez aussi d\u2019un \u00c9tat de distorsion. Comment est-on pass\u00e9 justement de cette comp\u00e9n\u00e9tration \u00e0 ce qui ressemble plut\u00f4t \u00e0 une diffraction des espaces temps ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
L’\u00c9tat de distorsion est un come-back<\/em> ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Le style vestimentaire appara\u00eet dans votre livre <\/strong>comme une pratique sociale \u00e0 travers laquelle se posent un certain nombre de probl\u00e9matiques. Que dit ce style vestimentaire du gilet jaune, qui est \u00e0 la fois un signe de la rupture mais aussi un v\u00eatement de s\u00e9curit\u00e9 quasiment uniforme ? Est-ce que c’est celui de la singularit\u00e9 ou celui au contraire de la massification ? Comment \u00e0 la fin se conjugue ou se disjoncte le style vestimentaire et l’\u00e9nergie de l’\u00c9tat ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n