{"id":138905,"date":"2022-05-05T19:15:00","date_gmt":"2022-05-05T17:15:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=138905"},"modified":"2022-10-21T12:22:50","modified_gmt":"2022-10-21T10:22:50","slug":"un-etat-pour-la-planification-ecologique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/05\/05\/un-etat-pour-la-planification-ecologique\/","title":{"rendered":"Un \u00c9tat pour la planification \u00e9cologique"},"content":{"rendered":"\n
Le 16 avril dernier lors de son discours d\u2019entre-deux-tours \u00e0 Marseille, Emmanuel Macron a annonc\u00e9 que la responsabilit\u00e9 de la planification \u00e9cologique serait confi\u00e9e \u00e0 son futur Premier ministre. Il justifie un tel rattachement par le fait que celle-ci \u00ab concerne tous les domaines, tous les secteurs, toutes les d\u00e9penses, tous les \u00e9quipements, tous les investissements […], ce n\u2019est pas simplement une politique, c\u2019est la politique des politiques \u00bb <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le Pr\u00e9sident Macron a annonc\u00e9 que le Premier ministre serait appuy\u00e9 par deux ministres, l’un charg\u00e9 de la planification \u00e9nerg\u00e9tique, l\u2019autre de la planification territoriale, qui devront mener \u00e0 bien la d\u00e9carbonation de la production d\u2019\u00e9nergie et la d\u00e9clinaison territoriale de la transition \u00e9cologique. <\/p>\n\n\n\n La mise en application d\u2019une telle politique de transition \u00e9cologique planifi\u00e9e suppose que l\u2019\u00c9tat, au-del\u00e0 de la cr\u00e9ation de nouvelles autorit\u00e9s politiques, poss\u00e8de la capacit\u00e9 administrative (\u201cState Capacity<\/em>\u201d) suffisante. Il est donc n\u00e9cessaire de cr\u00e9er les structures et les outils permettant d\u2019assurer la rapide transformation des syst\u00e8mes \u00e9nerg\u00e9tiques et de transport vers des technologies vertes et l\u2019augmentation de l\u2019efficacit\u00e9 \u00e9nerg\u00e9tique de l\u2019habitat et de l\u2019industrie.<\/p>\n\n\n\n L\u2019exp\u00e9rience des pays qui se sont rapidement industrialis\u00e9s (Japon, Cor\u00e9e du Sud, Taiwan, etc<\/em>.) nous semble \u00eatre porteuse de le\u00e7ons pour la cr\u00e9ation d\u2019un appareil politico-administratif adapt\u00e9 \u00e0 la t\u00e2che de la transition \u00e9cologique. En effet, au sortir de la Seconde guerre mondiale, ces pays se sont retrouv\u00e9s confront\u00e9s \u00e0 un ensemble de probl\u00e8mes qui affichent des similarit\u00e9s avec ceux que nous affrontons aujourd\u2019hui : la coordination entre secteurs, l\u2019insuffisance de l\u2019investissement, la r\u00e9ticence des acteurs priv\u00e9s. Les late industrializers<\/em> <\/strong>ont \u00e9t\u00e9 en mesure d\u2019\u00e9chapper \u00e0 la d\u00e9pendance du chemin gr\u00e2ce \u00e0 une action tout \u00e0 la fois forte et efficace de l\u2019\u00c9tat, sous-tendue par des rapports de bonne intelligence avec le secteur priv\u00e9. Cet article insistera sur ces aspects en s\u2019appuyant sur le concept d’\u00c9tat d\u00e9veloppementaliste.<\/p>\n\n\n\n Les late industrializers<\/em> <\/strong>ont \u00e9t\u00e9 en mesure d\u2019\u00e9chapper \u00e0 la d\u00e9pendance du chemin gr\u00e2ce \u00e0 une action tout \u00e0 la fois forte et efficace de l\u2019\u00c9tat, sous-tendue par des rapports de bonne intelligence avec le secteur priv\u00e9.<\/p>Louis de Catheu et Ruggero Gambacurta-Scopello<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Pour faire advenir un tel \u00c9tat, qui m\u00e8ne une politique industrielle et d\u2019investissement volontariste en vue d\u2019acc\u00e9l\u00e9rer la transition \u00e9cologique, il est n\u00e9cessaire de proposer un nouveau \u00ab contrat social \u00bb<\/a>, qui s\u2019organise autour du double objectif de d\u00e9carbonation et de justice sociale. C\u2019est en effet \u00e0 cette condition qu\u2019il sera possible de r\u00e9unir une coalition d\u2019int\u00e9r\u00eats et de groupes sociaux soutenant cette direction. <\/p>\n\n\n\n Alors que l\u2019invasion Russe en Ukraine vient souligner les cons\u00e9quences g\u00e9opolitiques de la d\u00e9pendance aux \u00e9nergies fossiles<\/a> et que les travaux du GIEC soulignent les mesures et travaux \u00e0 mettre en place pour limiter le r\u00e9chauffement climatique <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>, la France et l\u2019Europe doivent faire advenir aujourd\u2019hui l\u2019\u00c9tat du Green New Deal : un \u00c9tat qui planifie, finance et fait advenir les technologies du monde post-carbone. <\/p>\n\n\n\n Si le tournant lib\u00e9ral des ann\u00e9es 70 et 80 n\u2019a pas fait dispara\u00eetre l\u2019intervention de l\u2019\u00c9tat dans l\u2019\u00e9conomie, les formes prises par celle-ci ont chang\u00e9 : elle devient plus indirecte, repose plus fr\u00e9quemment sur la cr\u00e9ation d\u2019autorit\u00e9 de r\u00e9gulation et le syst\u00e8me fiscal que sur les subventions et la propri\u00e9t\u00e9 publique des entreprises. La politique environnementale elle-m\u00eame est con\u00e7ue et mise en \u0153uvre avec les outils de l\u2019\u00c9tat r\u00e9gulateur, qui se montre insuffisant lorsqu’il s\u2019agit de transformer rapidement le syst\u00e8me industriel et les infrastructures. Face \u00e0 ce constat, on observe, \u00e0 la faveur de la crise du Covid-19, \u00e0 un retour en gr\u00e2ce<\/a> de la politique industrielle et de l\u2019investissement public vert.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 partir des ann\u00e9es 70, le regard port\u00e9 sur l\u2019\u00c9tat s\u2019est transform\u00e9 : les d\u00e9cideurs publics, confiants dans la capacit\u00e9 du march\u00e9 \u00e0 assurer l\u2019allocation efficace des ressources, ne ressentent le besoin de mobiliser la puissance publique que lorsque se manifestent des \u00e9carts par rapport \u00e0 son fonctionnement id\u00e9al en situation de concurrence pure et parfaite. Les interventions de l\u2019\u00c9tat cherchent donc \u00e0 corriger les \u00e9checs de march\u00e9 <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span> en r\u00e9int\u00e9grant les externalit\u00e9s (r\u00e9glementation ou taxation sur la pollution, subventions en faveur de la recherche fondamentale, etc<\/em>.) ou en luttant contre les asym\u00e9tries d\u2019information (obligation de transparence, etc<\/em>.). En Europe, on voit alors appara\u00eetre la notion de r\u00e9gulation dans le discours et les politiques. Jusqu\u2019aux ann\u00e9es 80, elle \u00e9tait quasi-inexistante, les \u00c9tats recourant \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 publique pour assurer que les grandes infrastructures soient g\u00e9r\u00e9es dans l\u2019int\u00e9r\u00eat collectif <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En mati\u00e8re de politique industrielle, on observe ainsi une \u00e9volution depuis la politique verticale, qui fait le choix de prioriser certains secteurs, consid\u00e9r\u00e9s comme cl\u00e9s pour le d\u00e9veloppement et qui doivent \u00eatre cr\u00e9\u00e9s de toutes pi\u00e8ces ou \u00eatre soutenus, \u00e0 une politique horizontale qui vise \u00e0 mettre en place un environnement favorable \u00e0 la croissance de l\u2019industrie <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Cela prend la forme de dispositifs de soutien en faveur de la recherche et de l\u2019innovation (Cr\u00e9dit d\u2019imp\u00f4t recherche, acc\u00e9l\u00e9rateurs publics, etc.), d\u2019initiatives visant \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer des externalit\u00e9s d\u2019agglom\u00e9ration <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span> et \u00e0 favoriser le partage de savoirs implicites (p\u00f4les de comp\u00e9titivit\u00e9,) ou la disponibilit\u00e9 des facteurs de production (formation, r\u00e9ponse aux \u00e9checs de march\u00e9 sur certains types de financements via des banques publiques). L\u2019\u00c9tat ne se retranche donc pas dans son r\u00f4le, mais le type de ses interventions change. Selon Musacchio et Lazzarini <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>, l\u2019\u00c9tat est pass\u00e9 d\u2019un r\u00f4le d\u2019entrepreneur (gestionnaire, d\u00e9tenteur d\u2019entreprises) \u00e0 un r\u00f4le d\u2019investisseur majoritaire (entreprises partiellement privatis\u00e9es), puis \u00e0 un r\u00f4le d\u2019investisseur minoritaire, avec des participations directes ou indirectes dans des fonds publics ou des entreprises depuis les ann\u00e9es 1990 <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Trois instruments se sont donc impos\u00e9s en mati\u00e8re d\u2019intervention de l\u2019\u00c9tat dans l\u2019\u00e9conomie : la r\u00e9gulation sectorielle, le recours \u00e0 la politique fiscale et la r\u00e9glementation. <\/p>Louis de Catheu et Ruggero Gambacurta-Scopello<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Les transformations de l\u2019\u00c9tat ont fait \u00e9merger une nouvelle constellation d\u2019acteurs et de politiques publiques. \u00c0 partir des ann\u00e9es 80, se d\u00e9veloppent des agences, souvent autonomes vis-\u00e0-vis du pouvoir ex\u00e9cutif, charg\u00e9es de surveiller et de contr\u00f4ler certains secteurs. Cela concerne en premier lieu les grands monopoles naturels tels que la t\u00e9l\u00e9phonie, l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 ou les transports ferroviaires. Sous l\u2019influence des travaux de l\u2019\u00e9cole du choix public, de nombreuses fonctions relevant traditionnellement des minist\u00e8res des finances deviennent ind\u00e9pendantes : supervision bancaire et financi\u00e8re d\u00e9l\u00e9gu\u00e9e \u00e0 une autorit\u00e9 d\u00e9di\u00e9e ou \u00e0 la Banque Centrale devenue ind\u00e9pendante, contr\u00f4le des concentrations, en lien avec le d\u00e9veloppement de la politique europ\u00e9enne de la concurrence. Celle-ci vient \u00e9galement restreindre tr\u00e8s fortement la possibilit\u00e9, pour les \u00c9tats, d\u2019attribuer des aides aux entreprises. La proportion des aides d\u2019\u00c9tat dans le PIB de l\u2019UE a ainsi \u00e9t\u00e9 divis\u00e9e par quatre entre les ann\u00e9es 1980 et la fin des ann\u00e9es 2000 : elles passent de 2 % du PIB de l\u2019Union \u00e0 0,54 % du PIB en 2008, une fois exclues les d\u00e9penses exceptionnelles de crise <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Trois instruments se sont donc impos\u00e9s en mati\u00e8re d\u2019intervention de l\u2019\u00c9tat dans l\u2019\u00e9conomie : la r\u00e9gulation sectorielle, le recours \u00e0 la politique fiscale et la r\u00e9glementation. <\/p>\n\n\n\n Confront\u00e9s \u00e0 la menace du changement climatique, les \u00c9tats industrialis\u00e9s ont mobilis\u00e9 progressivement leur bo\u00eete \u00e0 outils visant \u00e0 corriger les \u00e9checs de march\u00e9. Les \u00e9missions de gaz \u00e0 effet de serre, au premier rang desquels se situe le CO2, constituent une externalit\u00e9, puisqu\u2019elles provoquent des d\u00e9g\u00e2ts globaux qui ne sont pas enti\u00e8rement support\u00e9s par l\u2019\u00e9metteur, et ne rentrent donc que tr\u00e8s partiellement en compte dans sa prise de d\u00e9cisions. Pour lutter contre ces \u00e9missions, plusieurs voies ont \u00e9t\u00e9 explor\u00e9es. Tout d\u2019abord celle de la r\u00e9gulation et de la r\u00e9glementation. D\u00e8s 1970, l\u2019administration Nixon cr\u00e9e ainsi une agence d\u00e9di\u00e9e \u00e0 la question \u00e9cologique, l\u2019Environmental Protection Agency<\/em>, qui va imposer progressivement des normes sur les \u00e9missions polluantes des centrales \u00e9lectriques (Clean Air Act Extension<\/em> de 1970) des v\u00e9hicules terrestres et des avions. En Europe \u00e9galement, les produits les plus \u00e9nergivores et polluants sont frapp\u00e9s par de telles normes. Dans le domaine automobile, elles existent depuis 1992 <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span> et sont renforc\u00e9es tous les 5 ans. Les b\u00e2timents neufs doivent quant \u00e0 eux respecter des exigences minimales en mati\u00e8re de performance \u00e9nerg\u00e9tique, en application de la directive sur la performance \u00e9nerg\u00e9tique des b\u00e2timents de 2010. Cette logique quantitative, qui passe par la fixation de seuils et d\u2019objectifs en mati\u00e8re d\u2019\u00e9missions, n\u2019a pas la faveur des \u00e9conomistes, qui soutiennent en leur majorit\u00e9 le recours aux syst\u00e8mes de prix <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il s\u2019agit de faire payer aux pollueurs le co\u00fbt social complet de leurs activit\u00e9s au travers d\u2019une taxe carbone ou d\u2019un march\u00e9 des droits \u00e0 polluer. La commission sur les grands d\u00e9fis \u00e9conomiques, co-pr\u00e9sid\u00e9e par Olivier Blanchard et Jean Tirole, pla\u00e7ait ainsi la tarification du carbone au premier rang des mesures climatiques tandis que 3623 \u00e9conomistes am\u00e9ricains, dont 28 prix Nobel, se sont prononc\u00e9s pour assurer qu\u2019il s\u2019agissait de la mani\u00e8re la plus efficace de r\u00e9duire les \u00e9missions de CO2 <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>. De nombreuses dispositifs de ce type ont \u00e9t\u00e9 mis en place au travers le monde : le syst\u00e8me d\u2019\u00e9change de quotas d\u2019\u00e9missions de l\u2019Union europ\u00e9enne (SEQE-UE), le syst\u00e8me d\u2019\u00e9change d\u2019\u00e9missions cor\u00e9en, la Contribution Climat-Energie fran\u00e7aise ou la taxe pour l\u2019att\u00e9nuation du changement climatique japonaise. La r\u00e9int\u00e9gration de l\u2019externalit\u00e9 passe \u00e9galement, pour les activit\u00e9s qui permettent de r\u00e9duire les \u00e9missions de CO2, par la mise en place de dispositifs de subventions dans le domaine du b\u00e2timent, des v\u00e9hicules hybrides et \u00e9lectriques ou de la production d\u2019\u00e9nergie, notamment au travers de prix garantis. <\/p>\n\n\n\n Mais ces politiques ne se montrent pas en mesure d\u2019assurer une transition rapide de l\u2019\u00e9conomie. Les r\u00e8gles et les r\u00e9gulations souffrent de leur nature sectorielle et sp\u00e9cifique \u00e0 un enjeu, ce qui n\u00e9cessite de multiplier les dispositions pour engendrer des effets significatifs, au risque de soulever de vives oppositions politiques. De plus, contrairement aux mesures de tarification du carbone, qui sont agnostiques sur les moyens de r\u00e9duire les \u00e9missions, les r\u00e8gles quantitatives ne garantissent pas que les actions men\u00e9es affichent le meilleur rapport entre co\u00fbt et r\u00e9duction d\u2019\u00e9missions. Les projets de taxes et de march\u00e9s carbone rencontrent quant \u00e0 eux de fortes oppositions de la part de larges secteurs de la soci\u00e9t\u00e9 et en particulier de certains int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques. Le lobbying des secteurs les plus intensifs en carbone a ainsi contribu\u00e9 \u00e0 limiter l\u2019ambition des dispositifs de tarification : certains secteurs ont \u00e9t\u00e9 ou sont encore exclus de leurs champs d\u2019application. Ainsi le SEQE ne couvre qu\u2019un peu moins de 40 % des \u00e9missions de CO2 de l\u2019UE et certains secteurs couverts par le m\u00e9canisme b\u00e9n\u00e9ficient de quotas gratuits. Jusqu\u2019en 2012, ces derniers surpassaient m\u00eame le volume d\u2019\u00e9missions soumis \u00e0 SEQE <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En cons\u00e9quence, le prix du carbone est rest\u00e9 inf\u00e9rieur \u00e0 30 euros jusqu\u2019en 2020 <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span> avant de conna\u00eetre une forte hausse en 2021 et d\u2019atteindre d\u00e9but 2022 un prix d\u2019environ 100 euros la tonne. Ces limites sont partag\u00e9es par d\u2019autres syst\u00e8mes de tarification du carbone : au Japon, la taxe et le march\u00e9 ne couvrent que 20 % des \u00e9missions et le prix du carbone ne s\u2019\u00e9l\u00e8ve qu\u2019\u00e0 3 euros la tonne, en Chine seules 50 % des \u00e9missions sont couvertes, avec un prix qui s\u2019\u00e9chelonne de 3 euros la tonne dans le Fujian \u00e0 13 euros la tonne \u00e0 Beijing. Les efforts pour d\u00e9velopper la tarification carbone rencontrent \u00e9galement une opposition sociale et politique en raison de ses effets sur les m\u00e9nages, notamment ruraux, plus d\u00e9pendants des v\u00e9hicules individuels, comme l’a montr\u00e9 le mouvement des Gilets jaunes. Cela a conduit The Atlantic<\/em> \u00e0 prononcer l\u2019\u00e9loge fun\u00e8bre de la taxe carbone, absente des grands projets de lois d\u00e9mocrates sur le climat <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Face aux blocages politiques auxquels se retrouvent confront\u00e9es les politiques de r\u00e9gulation et de tarification, les politiques environnementales prennent aujourd\u2019hui de plus en plus la forme de grands plans d\u2019investissement dans les infrastructures et les technologies vertes. D\u00e8s 2009, le programme de relance phare de l\u2019administration Obama, l\u2019American Recovery and Reinvestment Act<\/em>, incluait 80 milliards de dollars de d\u00e9penses en faveur de la R&D et du d\u00e9ploiement des \u00e9nergies vertes <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Au sein de l\u2019aile gauche du parti d\u00e9mocrate, l\u2019id\u00e9e prend progressivement forme de relier les questions sociales et environnementales et d\u2019y apporter une r\u00e9ponse au travers de programmes massifs d\u2019investissements. C\u2019est l\u2019id\u00e9e de Green New Deal <\/em>dont le contenu est esquiss\u00e9 dans une proposition de r\u00e9solution d\u00e9pos\u00e9e par Alexandra Ocasio-Cortez et Ed Markey qui propose de b\u00e2tir un r\u00e9seau \u00e9lectrique intelligent, de d\u00e9velopper la production d\u2019\u00e9nergies renouvelables ou encore de cr\u00e9er un r\u00e9seau de trains \u00e0 grande vitesse <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Les plans de relance adopt\u00e9s pour r\u00e9pondre \u00e0 la pand\u00e9mie de Covid-19 mettent partiellement en \u0153uvre cette vision de d\u00e9carbonation au travers de l\u2019investissement public. Selon le Global Recovery Observatory<\/em>, sur la base des 50 plus grandes \u00e9conomies mondiales, 31,2 % des sommes allou\u00e9es aux plans de relance concernent des d\u00e9penses vertes, soit 970 milliards de dollars. Parmi cette somme, l\u2019observatoire distingue les montants destin\u00e9s aux transports (276 milliards), \u00e0 la pr\u00e9vention des d\u00e9sastres (178 milliards), aux \u00e9nergies propres (148 milliards), aux espaces naturels (122 milliards), \u00e0 la recherche et au d\u00e9veloppement (57 milliards), \u00e0 l\u2019efficience \u00e9nerg\u00e9tique des b\u00e2timents (52 milliards) et les autres (87 milliards). Les \u00c9tats-Unis et l\u2019Union europ\u00e9enne sont \u00e0 l\u2019avant-garde de ces d\u00e9penses. La facilit\u00e9 pour la reprise et la r\u00e9silience impose que les \u00c9tats-membres consacrent au moins 37 % des fonds de leurs plans nationaux de reprise et de r\u00e9silience aux questions vertes. Aux \u00c9tats-Unis, malgr\u00e9 le blocage du Build Back Better Act<\/em>, l\u2019adoption du Infrastructure Investments and Jobs Act<\/em> doit contribuer \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019infrastructures favorables \u00e0 la d\u00e9carbonation. D\u2019autres pays encore s\u2019engagent sur cette voie, \u00e0 l\u2019instar de la Cor\u00e9e du Sud, puisque le Pr\u00e9sident Moon a annonc\u00e9 en juillet 2020 un Green Deal<\/em> dot\u00e9 de 61 milliards de dollars, dont 35 milliards d\u2019argent public <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Face aux blocages politiques auxquels se retrouvent confront\u00e9es les politiques de r\u00e9gulation et de tarification, les politiques environnementales prennent aujourd\u2019hui de plus en plus la forme de grands plans d\u2019investissement dans les infrastructures et les technologies vertes.<\/p>Louis de Catheu et Ruggero Gambacurta-Scopello<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Si les efforts engag\u00e9s \u00e0 l\u2019occasion de la crise Covid-19 sont positifs, la transition \u00e9cologique ne peut reposer que sur les plans adopt\u00e9s en r\u00e9ponse \u00e0 la crise et doit faire l\u2019objet d\u2019une politique coh\u00e9rente et de long-terme qui s\u2019appuie sur des institutions d\u00e9di\u00e9es \u00e0 cette mission.<\/p>\n\n\n\n La rapidit\u00e9 avec laquelle le Japon, la Cor\u00e9e du sud ou encore Taiwan ont \u00e9t\u00e9 en mesure de transformer leur syst\u00e8me \u00e9conomique et social est porteur de le\u00e7ons pour la transition \u00e9cologique. En effet, on peut \u00e9tablir un \u00e9troit parall\u00e8le entre certains des d\u00e9fis qu\u2019ils ont rencontr\u00e9s et ceux auxquels nous sommes aujourd\u2019hui confront\u00e9s. <\/p>\n\n\n\n En mati\u00e8re de transition \u00e9cologique et de d\u00e9veloppement, il ne s\u2019agit pas d\u2019am\u00e9liorer \u00e0 la marge l\u2019existant mais de r\u00e9aliser des changements structurels et syst\u00e9miques. Lorsque des \u00c9tats ont cherch\u00e9 \u00e0 rattraper les pays plus avanc\u00e9s, ils se sont retrouv\u00e9s face \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019adopter un syst\u00e8me juridique et fiscal propice \u00e0 la croissance, de d\u00e9mocratiser l\u2019enseignement, de construire des routes, des chemins de fer et des ports et d\u2019encourager la diffusion des derni\u00e8res techniques et technologies <\/span>19<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La d\u00e9carbonation de l\u2019\u00e9conomie requiert quant \u00e0 elle de transformer le syst\u00e8me de transports, de d\u00e9velopper les \u00e9nergies renouvelables, de transformer les m\u00e9thodes de production industrielles, de r\u00e9nover les b\u00e2timents et de former la main d\u2019\u0153uvre \u00e0 de nouvelles comp\u00e9tences et \u00e0 de nouveaux m\u00e9tiers <\/span>20<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Dans les deux cas, on se retrouve face \u00e0 un ensemble de d\u00e9cisions interd\u00e9pendantes qui doivent \u00eatre prises par de multiples agents et secteurs. Par exemple, pour que le d\u00e9veloppement de v\u00e9hicules \u00e9lectriques assure la d\u00e9carbonation de la mobilit\u00e9, il est n\u00e9cessaire que la production d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 bas carbone ait \u00e9t\u00e9 d\u00e9velopp\u00e9e au pr\u00e9alable et que les r\u00e8gles d\u2019urbanisme pr\u00e9voient l\u2019installation de bornes de recharge. Paul Rosenstein-Rodan a mis en \u00e9vidence d\u00e8s 1943 l\u2019existence de tels probl\u00e8mes de coordination <\/span>21<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il souligne que, individuellement, les entreprises peuvent consid\u00e9rer qu\u2019il n\u2019est pas profitable d\u2019adopter une technologie plus productive alors qu\u2019une adoption g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e serait b\u00e9n\u00e9fique pour tous. Il y a deux raisons \u00e0 cela : les derni\u00e8res technologies sont difficilement rentables en l\u2019absence d\u2019un \u00e9cosyst\u00e8me moderne (maintenance, logistique, etc<\/em>.), c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il y a des effets d\u2019entra\u00eenements (spillovers<\/em>) des investissements d\u2019un secteur sur le reste de l\u2019\u00e9conomie. De plus, dans un pays dans lequel la main d\u2019\u0153uvre est tr\u00e8s peu ch\u00e8re, il peut s\u2019av\u00e9rer peu rentable d\u2019investir dans des machines qui \u00e9conomisent le travail humain. Dans ce cadre th\u00e9orique, plusieurs \u00e9quilibres sont possibles et l\u2019intervention massive de l\u2019\u00c9tat peut s\u2019av\u00e9rer n\u00e9cessaire pour atteindre l\u2019\u00e9quilibre le plus favorable : c\u2019est l\u2019id\u00e9e de Big Push<\/em>. <\/p>\n\n\n\n Pour r\u00e9aliser le Big Push<\/em>, d\u2019importants investissements sont requis en vue de faire \u00e9voluer les infrastructures et l\u2019\u00e9quipement des usines. La transformation rapide des pays d\u2019Asie de l\u2019Est s\u2019est ainsi appuy\u00e9e sur l\u2019accumulation tr\u00e8s rapide de capital fixe : en Cor\u00e9e du Sud, le taux d\u2019investissement augmente progressivement de 10 % du PIB en 1960 \u00e0 36 % \u00e0 la fin des ann\u00e9es 70 <\/span>22<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En Chine, selon la Banque Mondiale, l\u2019accumulation de capital fixe est responsable de 48,3 % de la croissance entre 1978 et 1999 <\/span>23<\/sup><\/a><\/span><\/span>. De la m\u00eame mani\u00e8re, la transition \u00e9cologique requiert des investissements tr\u00e8s importants dans les transports, dans la production d\u2019\u00e9nergies vertes (\u00e9olien, solaire, g\u00e9othermie, etc<\/em>.) ou dans la r\u00e9novation \u00e9nerg\u00e9tique des b\u00e2timents. L\u2019OCDE estimait ainsi en 2017 que le respect des accords de Paris n\u00e9cessiterait 6900 milliards de dollars d\u2019investissements annuels entre 2015 et 2030 <\/span>24<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Sur le seul champ des \u00e9nergies vertes, l\u2019agence internationale de l\u2019\u00e9nergie \u00e9value que, pour respecter le sc\u00e9nario d\u2019\u00e9mission nettes nulles en 2050, les montants investis devront cro\u00eetre tr\u00e8s rapidement d\u2019ici 2026-2030 pour atteindre 4000 milliards annuellement contre environ 1000 milliards actuellement <\/span>25<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Au sein de l\u2019Union europ\u00e9enne, le besoin s\u2019\u00e9l\u00e8ve \u00e0 environ 1040 milliards d\u2019euros annuels en 2030, soit 360 milliards d\u2019euros de plus consacr\u00e9s annuellement \u00e0 l\u2019\u00e9nergie, au transports et aux b\u00e2timents verts <\/span>26<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Comme les secteurs modernes dans les pays en d\u00e9veloppement, les technologies vertes sont confront\u00e9es \u00e0 la d\u00e9pendance du chemin et \u00e0 la faible propension des investisseurs priv\u00e9s \u00e0 investir en situation d\u2019incertitude. En effet, les investissements continus depuis des d\u00e9cennies dans les technologies fossiles ont renforc\u00e9 leur efficacit\u00e9 et fa\u00e7onn\u00e9 les \u00e9cosyst\u00e8mes industriels <\/span>27<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Les nouveaux secteurs doivent donc \u00eatre soutenus pour b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019\u00e9conomies d\u2019\u00e9chelle et d\u2019effet d\u2019apprentissage.<\/p>\n\n\n\n Les nouveaux secteurs doivent donc \u00eatre soutenus pour b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019\u00e9conomies d\u2019\u00e9chelle et d\u2019effet d\u2019apprentissage. <\/p>Louis de Catheu et Ruggero Gambacurta-Scopello<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Comment expliquer les \u00ab miracles \u00e9conomiques \u00bb ? \u00c0 cette question, notamment pos\u00e9e sur le cas japonais, la r\u00e9ponse en cours dans les ann\u00e9es 70 ne faisait que peu de cas de la variable \u00ab \u00c9tat \u00bb, ce qui changea progressivement, notamment suite \u00e0 la publication en 1982, par le sociologue Chalmers Johnson, du livre Miti and the Japanese Miracle :<\/em> The Growth of Industrial Policy, 1925-1975<\/em> <\/span>28<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Son ouvrage inclut l\u2019une des premi\u00e8res th\u00e9orisations de l\u2019\u00ab \u00c9tat d\u00e9veloppementaliste capitaliste \u00bb, dont il fait l\u2019une des variables explicatives principales de ce miracle industriel. Il observe que, entre la fin de la deuxi\u00e8me guerre mondiale et le d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, le Japon, la Cor\u00e9e, Hong Kong, Ta\u00efwan et Singapour ont progress\u00e9 dans le classement du PIB mondial d\u2019une fa\u00e7on tr\u00e8s rapide. Le PIB a \u00e9t\u00e9 multipli\u00e9 par 20 au Japon, par 15 \u00e0 Ta\u00efwan et en Cor\u00e9e ; la participation de ces pays au PIB mondial et aux exportations a \u00e9galement augment\u00e9. Ces r\u00e9sultats n\u2019auraient pu \u00eatre atteints sans une intervention gouvernementale, explique-t-il dans son ouvrage, ce qui lui valut une r\u00e9ception assez mouvement\u00e9e par les tenants d\u2019une interpr\u00e9tation plus classique du d\u00e9veloppement \u00e9conomique <\/span>29<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Originellement, la notion d\u2019\u00c9tat d\u00e9veloppementaliste visait ces \u00c9tats dont la structure administrative \u00e9tait d\u00e9volue \u00e0 la cr\u00e9ation et l\u2019organisation de secteurs industriels, dans un but de d\u00e9veloppement proche de l\u2019id\u00e9e de survie \u00e9conomique. Johnson montre que c\u2019est \u00e0 travers le MITI, un petit minist\u00e8re aux pouvoirs tr\u00e8s \u00e9tendus, qu\u2019\u00e9tait organis\u00e9e la construction du tissu industriel japonais. Le c\u0153ur de l\u2019\u00c9tat d\u00e9veloppementaliste, dans l\u2019analyse de Johnson, est une petite administration d\u2019\u00e9lite, structur\u00e9e par un fort esprit de corps, fond\u00e9e sur la m\u00e9ritocratie, et capable de choisir des secteurs prometteurs, de participer \u00e0 les d\u00e9velopper, de mettre en place des contr\u00f4les et des objectifs, de veiller \u00e0 la concurrence dans les secteurs dans un but d\u2019efficience \u00e9conomique : en un mot, une administration capable de faire de l\u2019interventionnisme d\u2019\u00c9tat efficace. L\u2019\u00c9tat d\u00e9veloppementaliste, en r\u00e9alit\u00e9, ne fonde pas son action sur les principes du march\u00e9, mais ne fait que l\u2019utiliser comme un vecteur (importation de technologies, exportation) : le march\u00e9 n\u2019est pas l\u2019organisateur de l\u2019\u00e9conomie. Des exp\u00e9riences similaires eurent lieu en Cor\u00e9e, avec au c\u0153ur de cette forme d\u2019\u00c9tat l\u2019EPB (Economic Planning Board<\/em>), agence pilote charg\u00e9e de l\u2019identification de cibles d\u2019investissements, de secteurs cl\u00e9s, d\u2019objectifs. Le gouvernement cor\u00e9en a \u00e9t\u00e9 responsable de la totalit\u00e9 des allocations strat\u00e9giques de capital dans le pays et a impos\u00e9 des contr\u00f4les de march\u00e9 tr\u00e8s stricts aux entreprises. La Cor\u00e9e a \u00e9t\u00e9 capable de \u00ab gouverner le march\u00e9 \u00bb <\/span>30<\/sup><\/a><\/span><\/span>, avec des institutions et des instruments similaires \u00e0 ceux d\u00e9crits par Johnson. Ce fut aussi le cas dans d\u2019autres pays asiatiques comme Taiwan, o\u00f9 c\u2019est \u00e0 travers l\u2019intervention \u00e9tatique que l\u2019\u00eele s\u2019est orient\u00e9e vers le secteur des hautes technologies. <\/p>\n\n\n Depuis presque trois mois, la guerre de la Russie de Poutine \u00e0 l\u2019Ukraine bouleverse tout. <\/p>\n Comment comprendre cette crise in\u00e9dite ?<\/p>\n Un \u00e9v\u00e9nement intellectuel europ\u00e9en avec entre autres Latour, Balibar, Roudinesco, Colin Lebedev, Gonzalez Laya, Kepel, Pisani-Ferry, Haski, Soutou, Aglietta…<\/p>\n\t\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\tL\u2019\u00c9tat r\u00e9gulateur face au d\u00e9fi climatique<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
L\u2019\u00c9tat r\u00e9gulateur et le march\u00e9<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Les limites de l\u2019approche par les \u00e9checs de march\u00e9 face au changement climatique<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
La transition \u00e9cologique \u00e0 la lumi\u00e8re de l\u2019histoire du d\u00e9veloppement <\/strong><\/h2>\n\n\n\n
Deux histoires de transformation structurelle rapide<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Miracles \u00e9conomique et \u00c9tat d\u00e9veloppementaliste<\/strong><\/h3>\n\n\n\n