{"id":138270,"date":"2022-04-28T17:30:37","date_gmt":"2022-04-28T15:30:37","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=138270"},"modified":"2022-05-11T10:20:09","modified_gmt":"2022-05-11T08:20:09","slug":"une-politique-economique-de-guerre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/04\/28\/une-politique-economique-de-guerre\/","title":{"rendered":"Une politique \u00e9conomique de guerre"},"content":{"rendered":"\n

Personne ne peut pr\u00e9dire avec certitude comment \u00e9voluera la guerre en Ukraine<\/a> et quelles seront ses cons\u00e9quences g\u00e9opolitiques<\/a> sur les prochains mois, a fortiori<\/em> sur les prochaines ann\u00e9es. N\u00e9anmoins, les responsables politiques doivent d\u00e8s aujourd\u2019hui penser les cons\u00e9quences de la guerre et les r\u00e9ponses \u00e0 y apporter, en sachant qu’elles devront \u00eatre adapt\u00e9es au fil des \u00e9volutions de la situation. Par ailleurs, ils doivent r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la coh\u00e9rence de leurs actions conjointes, qu’il s’agisse des sanctions contre la Russie<\/a> ou des subventions et transferts \u00e0 leurs propres citoyens. C’est ce que nous essayons de faire dans ce texte, en nous concentrant sur les probl\u00e8mes macro\u00e9conomiques les plus pertinents pour l’Europe. <\/p>\n\n\n\n

Nous commen\u00e7ons par envisager les implications potentielles de la guerre et passons en revue les diff\u00e9rents canaux par lesquels elle affecte les perspectives macro\u00e9conomiques. Il en ressort essentiellement que, m\u00eame si les canaux de la demande et de la finance entrent tous en jeu, et m\u00eame si les implications budg\u00e9taires directes de la guerre sont importantes – en raison de l’augmentation des d\u00e9penses de d\u00e9fense et du co\u00fbt de la protection des r\u00e9fugi\u00e9s -, l\u2019impact le plus fort de la guerre en Europe se fera probablement sentir sur les prix de l’\u00e9nergie et, dans une moindre mesure, sur les prix des denr\u00e9es alimentaires. <\/p>\n\n\n\n

Nous analysons ensuite les d\u00e9terminants du prix de l’\u00e9nergie. Tout d\u00e9pend \u00e0 la fois des d\u00e9cisions de la Russie, quand bien m\u00eame il n\u2019y aurait pas de sanctions, et de l’effet de potentielles sanctions sur ses d\u00e9cisions. \u00c0 cet \u00e9gard, il faut distinguer p\u00e9trole et charbon d’une part, et le gaz d’autre part. Concernant le p\u00e9trole et le charbon, la Russie doit plus ou moins aligner son prix sur celui du march\u00e9 mondial et concurrentiel, sur lequel elle est confront\u00e9e \u00e0 une demande tr\u00e8s \u00e9lastique. Pour le gaz, dont le commerce repose sur des infrastructures sp\u00e9cifiques faisant de l’Union europ\u00e9enne un march\u00e9 \u00e0 part, la demande est plut\u00f4t in\u00e9lastique et la Russie peut donc \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme en quasi-monopole.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019impact le plus fort de la guerre en Europe se fera probablement sentir sur les prix de l’\u00e9nergie et, dans une moindre mesure, sur les prix des denr\u00e9es alimentaires. <\/p>Olivier Blanchard et Jean Pisani-Ferry<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Cela a des implications tr\u00e8s diff\u00e9rentes, tant pour le comportement probable de la Russie en l’absence de sanctions, que pour les effets de sanctions telles que des tarifs douaniers sur les exportations russes. De fait, compte tenu de contraintes techniques, un embargo total sur le gaz n’est pas envisageable. En revanche, la mise en place de tarifs douaniers est r\u00e9alisable : ils seraient efficaces et devraient \u00eatre envisag\u00e9s, malgr\u00e9 leurs effets probables sur les prix \u00e0 la consommation du gaz.<\/p>\n\n\n\n

Nous faisons ici l\u2019hypoth\u00e8se que les prix de l’\u00e9nergie sont susceptibles d\u2019augmenter par rapport \u00e0 leurs niveaux d’avant-guerre, bien qu’il y ait une incertitude consid\u00e9rable quant \u00e0 l’ampleur de cette augmentation. Jusqu’\u00e0 pr\u00e9sent, les deux parties ont prot\u00e9g\u00e9 le commerce du p\u00e9trole et du gaz des retomb\u00e9es du conflit <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Les fortes variations sur le march\u00e9 du p\u00e9trole et plus encore sur celui du gaz sont dues \u00e0 l’anticipation des coupures russes et des sanctions. Mais cet \u00ab \u00e9quilibre de la terreur \u00e9nerg\u00e9tique \u00bb est pr\u00e9caire et ne peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme acquis. <\/p>\n\n\n\n

Nous examinons ensuite les implications de la guerre pour les politiques budg\u00e9taire et mon\u00e9taire de l’Union. <\/p>\n\n\n\n

Si on laisse de c\u00f4t\u00e9 les diverses sources de d\u00e9penses, de la d\u00e9fense aux r\u00e9fugi\u00e9s en passant par la n\u00e9cessit\u00e9 d’adapter l’infrastructure \u00e9nerg\u00e9tique \u00e0 un nouveau type d\u2019approvisionnement, la question centrale de la politique budg\u00e9taire est de savoir, dans la mesure o\u00f9 les prix des denr\u00e9es alimentaires et de l’\u00e9nergie augmentent, si et comment compenser tout ou partie de la perte de revenu r\u00e9el des m\u00e9nages.<\/p>\n\n\n\n

Les fortes variations sur le march\u00e9 du p\u00e9trole et plus encore sur celui du gaz sont dues \u00e0 l’anticipation des coupures russes et des sanctions. Mais cet \u00ab \u00e9quilibre de la terreur \u00e9nerg\u00e9tique \u00bb est pr\u00e9caire et ne peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme acquis.<\/p>Olivier Blanchard et Jean Pisani-Ferry<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Deux probl\u00e8mes se posent alors. Le premier concerne la meilleure fa\u00e7on de proc\u00e9der : subventions, transferts ou r\u00e9glementation des prix  ? La principale question est de savoir \u00e0 quel point la combinaison de ces mesures et des embargos ou des tarifs douaniers joue sur les effets totaux des sanctions, les prix des imports d\u2019\u00e9nergie et les effets sur l’inflation. Le deuxi\u00e8me probl\u00e8me est de savoir si ces mesures, dans le cas o\u00f9 elles seraient mises en place, doivent \u00eatre financ\u00e9es par des taxes ou par de la dette. S’il existe un argument politique important en faveur d’un imp\u00f4t de guerre exceptionnel, la perte de revenu r\u00e9el due au prix plus \u00e9lev\u00e9 des importations et l’incertitude associ\u00e9e \u00e0 la guerre sont susceptibles de mener \u00e0 une situation de faible demande agr\u00e9g\u00e9e et des d\u00e9penses d\u00e9ficitaires seraient donc n\u00e9cessaires pour maintenir ou du moins limiter la baisse de la production. L’endettement, m\u00eame s’il s’en trouve augment\u00e9, restera soutenable. <\/p>\n\n\n\n

En ce qui concerne la politique mon\u00e9taire, les bonnes pratiques de circonstance face \u00e0 une augmentation des prix de l’\u00e9nergie ou des denr\u00e9es alimentaires \u2013 \u00e0 savoir l’accommodation des effets de premier tour et le resserrement pour limiter les effets ult\u00e9rieurs \u2013 doivent \u00eatre r\u00e9examin\u00e9es. D’une part, l’inflation s\u2019ajouterait \u00e0 une inflation d\u00e9j\u00e0 \u00e9lev\u00e9e, ce qui augmente le risque de d\u00e9sancrer les anticipations. D’autre part, malgr\u00e9 le soutien budg\u00e9taire, la demande agr\u00e9g\u00e9e risque d’\u00eatre faible et d’exercer une pression \u00e0 la baisse sur l’inflation. Le premier effet sugg\u00e8re un resserrement de la politique mon\u00e9taire, le second un assouplissement. Pour le moment, les deux s’annulent peu ou prou, ce qui laisse penser que la politique mon\u00e9taire pourrait rester un certain temps sur sa trajectoire d\u2019avant-guerre, tout en \u00e9tant vigilante. <\/p>\n\n\n\n

Dans le contexte actuel, il existe une interaction importante et inhabituelle entre les politiques budg\u00e9taire et mon\u00e9taire. Plus la politique budg\u00e9taire prot\u00e8ge le revenu r\u00e9el des travailleurs, moins la demande d’augmentation des salaires risque d’\u00eatre \u00e9lev\u00e9e lors des prochains tours. Plus une baisse de l’inflation devient cr\u00e9dible, moins la Banque centrale europ\u00e9enne (BCE) sera amen\u00e9e \u00e0 resserrer la politique mon\u00e9taire afin d\u2019obtenir cette inflation plus faible. Ainsi, des d\u00e9ficits plus importants peuvent conduire \u00e0 un co\u00fbt de production plus faible pour lutter contre l’inflation. <\/p>\n\n\n\n

Enfin, il s\u2019agit de savoir si ce r\u00f4le mod\u00e9rateur du soutien budg\u00e9taire peut \u00eatre explicitement pris en compte dans les n\u00e9gociations salariales. Au cours de la pand\u00e9mie, le ch\u00f4mage partiel et le soutien aux entreprises financ\u00e9s par le gouvernement ont socialis\u00e9 les pertes de revenus et se sont av\u00e9r\u00e9s un moyen tr\u00e8s efficace et rentable de minimiser les perturbations \u00e9conomiques et sociales. Il serait potentiellement utile d’instaurer un dialogue tripartite entre les gouvernements, les employeurs et les employ\u00e9s et, id\u00e9alement, de proposer une mod\u00e9ration des salaires et des prix en \u00e9change d’un soutien budg\u00e9taire important.<\/p>\n\n\n\n

Dans le contexte actuel, il existe une interaction importante et inhabituelle entre les politiques budg\u00e9taire et mon\u00e9taire.<\/p>Olivier Blanchard et Jean Pisani-Ferry<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Notre propos est organis\u00e9 comme suit. Nous commen\u00e7ons par examiner les canaux par lesquels la guerre affectera l’\u00e9conomie de l’Union europ\u00e9enne. Nous passons en revue dans la section 2 les facteurs susceptibles de d\u00e9terminer l’\u00e9volution des prix de l’\u00e9nergie. Dans la section 3, nous examinons les implications pour la production et l’inflation dans l’Union europ\u00e9enne, et dans la section 4, les implications pour la politique budg\u00e9taire et mon\u00e9taire de l’Union. Nous tirons une s\u00e9rie de conclusions dans la section 5. <\/p>\n\n\n\n

1 \u2014 L\u2019impact \u00e9conomique de la guerre<\/strong><\/h2>\n\n\n\n

La nature des chocs<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Notre hypoth\u00e8se de travail est que le conflit, qui a commenc\u00e9 avec l’invasion de la Russie le 24 f\u00e9vrier, ne sera pas r\u00e9solu \u00e0 court terme. \u00c0 l\u2019horizon des douze prochains mois environ, nous faisons l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019une impasse, d\u2019une occupation russe avec une r\u00e9sistance ukrainienne, ou d\u2019un cessez-le-feu suivi de n\u00e9gociations acrimonieuses. Nous estimons qu’il faudra plus de temps pour parvenir \u00e0 un r\u00e8glement permanent. <\/p>\n\n\n\n

Dans ce contexte, nous faisons une s\u00e9rie d\u2019hypoth\u00e8ses : <\/p>\n\n\n\n