{"id":138084,"date":"2022-02-24T14:14:00","date_gmt":"2022-02-24T13:14:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=138084"},"modified":"2022-06-16T19:46:39","modified_gmt":"2022-06-16T17:46:39","slug":"comment-dompter-lembrasement-une-conversation-avec-kim-stanley-robinson","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/02\/24\/comment-dompter-lembrasement-une-conversation-avec-kim-stanley-robinson\/","title":{"rendered":"Comment dompter l’embrasement ? une conversation avec Kim Stanley Robinson"},"content":{"rendered":"\n
Je pense que oui, mais je le pense depuis longtemps maintenant, certainement depuis 2000. Les dates futures qui apparaissent dans ma fiction n’indiquent pas vraiment un changement de point de vue. Mais une partie de mon projet m’a pouss\u00e9 \u00e0 fixer les dates de mes fictions du futur de plus en plus pr\u00e8s de notre pr\u00e9sent. Je l’ai fait en partie parce que le rythme du changement s’est acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 et que nous sommes arriv\u00e9s \u00e0 des points de basculement cruciaux, sur le plan \u00e9cologique et social. Il semble tr\u00e8s clair que ce que l’humanit\u00e9 fera dans les ann\u00e9es Vingt aura une influence d\u00e9mesur\u00e9e sur ce qui suivra. Si nous ne mettons pas en mouvement de grands changements, nous provoquerons une extinction massive dont les g\u00e9n\u00e9rations futures ne pourront pas se remettre. Si nous changeons suffisamment rapidement, nous pourrons mettre le cap sur un avenir humain juste et durable dans une biosph\u00e8re saine. Ces avenirs sont radicalement diff\u00e9rents et il n’existe pas de solution interm\u00e9diaire facilement habitable. Si l\u2019on souhaite \u00e9crire sur le pr\u00e9sent, il s’impose comme l’histoire de notre temps, m\u00eame pour les auteurs de science-fiction. Si, comme moi, l\u2019on aime situer ses histoires dans des avenirs diff\u00e9rents, elles nous ram\u00e8nent toutes \u00e0 la prochaine d\u00e9cennie comme moment crucial.<\/p>\n\n\n\n Il semble tr\u00e8s clair que ce que l’humanit\u00e9 fera dans les ann\u00e9es Vingt aura une influence d\u00e9mesur\u00e9e sur ce qui suivra.<\/p>Kim Stanley Robinson<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La crise climatique est mondiale et concerne la biosph\u00e8re de la Terre dans son ensemble. Mais nous vivons dans un syst\u00e8me d’\u00c9tat-nation dans lequel chaque nation fixe ses propres r\u00e8gles. Le paradigme de ce syst\u00e8me est celui de l’avantage comparatif et du jeu politique \u00e0 somme nulle. M\u00eame lorsqu’elles ne sont pas en guerre, les nations se consid\u00e8rent comme des concurrentes, ce qui fait que les int\u00e9r\u00eats nationaux prennent le pas sur les pr\u00e9occupations mondiales.<\/p>\n\n\n\n Un probl\u00e8me mondial comme le changement climatique est donc g\u00eanant pour le syst\u00e8me westphalien de l’\u00c9tat-nation. Nous nous trouvons dans diff\u00e9rentes versions du dilemme du prisonnier, dans lequel on a une chance de s\u2019en sortir si on fait confiance \u00e0 son compagnon de cellule et qu\u2019on sait qu\u2019il nous fait confiance \u2013 ce qui est tr\u00e8s difficile. Il est plus facile de poursuivre ses propres int\u00e9r\u00eats et d’esp\u00e9rer que cela ne finira pas par ruiner les deux parties. Cela \u00e9tant, les trait\u00e9s internationaux tels que l’accord de Paris sont ce que nous pouvons esp\u00e9rer de mieux. Pour \u00eatre efficaces, les solutions au changement climatique doivent \u00eatre recherch\u00e9es conjointement par toutes les nations. C’est la conscience de notre destin commun qui a donn\u00e9 naissance \u00e0 cet accord. Nous devons maintenant nous montrer \u00e0 la hauteur. Ce ne sera pas facile.<\/p>\n\n\n\n La plupart des tensions sont li\u00e9es \u00e0 l’id\u00e9e que mon pays se porte mieux si le v\u00f4tre se porte moins bien. Si vous vous en sortez mieux, cela me menace. Rien de tout cela n’est valable pour le changement climatique. Mais, dans un monde capitaliste, la question fondamentale reste : comment pouvons-nous en tirer un profit ? Cette question se r\u00e9sume \u00e0 la concurrence. Il y a de l’argent \u00e0 gagner en r\u00e9agissant au changement climatique plus rapidement que les industries des autres nations. Il s’agit d’une sorte de double s\u00e9rie d’imp\u00e9ratifs que nous devons \u00e9viter de transformer en double contrainte.<\/p>\n\n\n\n Si la course au profit et \u00e0 l’avantage comparatif \u00e9tait align\u00e9e sur la course \u00e0 la d\u00e9carbonation de notre civilisation, cela pourrait m\u00eame \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme une bonne chose. Cependant, la situation exige qu’aucune nation ne soit laiss\u00e9e pour compte, car cela nuirait \u00e0 tous. \u00ab Personne ne peut perdre, ou tout le monde perd \u00bb. Mais c\u2019est un concept difficile \u00e0 introduire dans les relations internationales alors m\u00eame que la crise climatique nous oblige \u00e0 ce nouveau type de coop\u00e9ration. L’aspect comp\u00e9titif commence alors \u00e0 s’estomper et \u00e0 para\u00eetre pathologique ou autodestructeur.<\/p>\n\n\n\n L’Europe est int\u00e9ressante pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu’il s’agit d’un groupe d’\u00c9tats-nations qui ne partagent pas toujours les m\u00eames int\u00e9r\u00eats, d’o\u00f9 la n\u00e9cessit\u00e9 de trouver des compromis. L’Union est un mod\u00e8le de coop\u00e9ration internationale \u00e9largie qui peut fonctionner avec succ\u00e8s. Dans l’ensemble, elle est aussi l’une des trois ou quatre plus grandes \u00e9conomies de la plan\u00e8te et une unit\u00e9 sociopolitique au m\u00eame titre que les \u00c9tats-Unis, la Chine et l’Inde. \u00c0 bien des \u00e9gards, l’Europe est plus avanc\u00e9e que les autres, bien qu’en partie \u00e0 cause d’une histoire troublante qui l’oblige \u00e0 prendre des mesures audacieuses pour aider le monde entier sur le mode de la r\u00e9paration \u2013 essentiellement psychique. L’Europe a jou\u00e9 un r\u00f4le central dans l’histoire du monde pendant 400 ou 500 ans, et ce r\u00f4le n’est pas compl\u00e8tement \u00e9puis\u00e9. Elle peut \u00eatre un mod\u00e8le de coop\u00e9ration multinationale efficace.<\/p>\n\n\n\n L’Europe a jou\u00e9 un r\u00f4le central dans l’histoire du monde pendant 400 ou 500 ans, et ce r\u00f4le n’est pas compl\u00e8tement termin\u00e9. Elle peut \u00eatre un mod\u00e8le de coop\u00e9ration multinationale efficace.<\/p>Kim Stanley Robinson<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Je voulais sugg\u00e9rer que les nations qui seront les premi\u00e8res \u00e0 subir les pires catastrophes li\u00e9es au changement climatique pourraient montrer la voie \u00e0 suivre pour tenter de r\u00e9soudre le probl\u00e8me. Cela pourrait \u00eatre le cas de l\u2019Inde. Il s’agit de la plus grande d\u00e9mocratie du monde et d’une entit\u00e9 politique tr\u00e8s complexe, qui est particuli\u00e8rement vuln\u00e9rable aux ph\u00e9nom\u00e8nes m\u00e9t\u00e9orologiques extr\u00eames, notamment aux vagues de chaleur. Il est certain que la politique est cruciale pour nous tous, partout. La science, en tant que force politique, a beaucoup fait pour am\u00e9liorer la situation des gens, mais m\u00eame nos succ\u00e8s ont des effets secondaires qui peuvent accro\u00eetre la charge sur la biosph\u00e8re. Il s’agit alors d’orienter la science et la soci\u00e9t\u00e9 pour faire face aux d\u00e9fis anciens et nouveaux.<\/p>\n\n\n\n Bien que des solutions techniques au changement climatique aient d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 invent\u00e9es, nous ne pouvons pas nous offrir le luxe de les mettre en \u0153uvre \u00e0 grande \u00e9chelle, car elles n’offrent pas le meilleur taux de rendement dans le syst\u00e8me \u00e9conomique capitaliste actuel. Ce dont nous avons besoin, ce sont des r\u00e9formes viables qui cr\u00e9ent un post-capitalisme fonctionnel. Cela pourrait initialement prendre la forme d’un contr\u00f4le keyn\u00e9sien de l’\u00e9conomie pour le bien de l’humanit\u00e9. Pour les r\u00e9formes \u00e9conomiques qui n\u00e9cessitent que les syst\u00e8mes politiques exercent leur pouvoir de mani\u00e8re maximale, des majorit\u00e9s politiques actives devront l\u00e9gif\u00e9rer ces solutions. Donc oui, la politique est essentielle. Comme toujours.<\/p>\n\n\n\n La politique est essentielle. Comme toujours.<\/p>Kim Stanley Robinson<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Non, ce n’est pas une lecture correcte. La plupart des progr\u00e8s \u00e9voqu\u00e9s dans le livre sont le fait de la science et de la politique, travaillant main dans la main \u00e0 la vitesse de l’\u00e9clair. La partie du livre consacr\u00e9e aux enfants de Kali existe parce qu’il me semble qu’il y aura dans le futur des personnes si durement frapp\u00e9es par les catastrophes climatiques qu’elles seront radicalis\u00e9es et en col\u00e8re. Cela soul\u00e8ve la question de la violence – parce qu’il me semble qu\u2019il y aura de la violence, et je voulais que mon roman d\u00e9peigne un avenir r\u00e9aliste. La violence du futur sera-t-elle aussi cibl\u00e9e et efficace que celle des Enfants de Kali ? C’est peu probable. C’est possible, mais la violence devient en g\u00e9n\u00e9ral tr\u00e8s vite incontr\u00f4lable, et le retour de b\u00e2ton est souvent encore pire, de sorte que la r\u00e9pression qui s’ensuit est plus dommageable que le bien que la violence aurait pu faire. Cela dit, Andreas Malm fait une distinction int\u00e9ressante entre la violence contre les personnes et la violence contre les biens – sabotage et autres. \u00c0 quel moment les citoyens ordinaires doivent-ils r\u00e9sister \u00e0 la violence lente des industries des combustibles fossiles et de leurs partisans par une r\u00e9sistance physique, notamment en faisant \u00ab sabotant les pipelines \u00bb, comme il le dit ? C’est une question importante. Mon roman n’aide pas \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 cette question ; sur cette question, il est aussi d\u00e9sordonn\u00e9 que l\u2019histoire elle-m\u00eame.<\/p>\n\n\n \u00ab Le carbone tue, c’est un fait. C’est un tueur froid, m\u00e9ticuleux, silencieux, qui sait effacer les traces de sa violence ; produire plus, consommer plus, c’est \u00e9mettre plus et donc, comme le montre le syst\u00e8me de calcul bressl\u00e9rien, tuer davantage. Nous sommes au seuil d’une guerre verte travers\u00e9e par un double front : \u00e9pist\u00e9mologique et \u00e9conomique. \u00bb<\/p>\n Andreas Malm est l’un des auteurs de notre premier volume, paru le 24 mars chez Gallimard.<\/p>\n Politiques de l’interr\u00e8gne<\/em> est disponible en librairie ou en vous abonnant au Grand Continent<\/em>.<\/p>\n\t\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\tL’accord de Paris est au c\u0153ur de <\/strong>The Ministry for the Future<\/em><\/strong>. Tout au long du roman, l’accord est mis en \u0153uvre de mani\u00e8re d\u00e9sordonn\u00e9e : les pays n\u00e9gocient leurs engagements en mati\u00e8re de climat, ne d\u00e9clarent pas toutes leurs \u00e9missions et font des \u00e9conomies quand ils le peuvent. N\u00e9anmoins, l’accord guide progressivement le monde vers un avenir plus vivable. Cela montre-t-il la n\u00e9cessit\u00e9 d’une gouvernance mondiale, aussi imparfaite soit-elle, pour progresser dans la lutte contre le changement climatique ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Votre roman traite de la question du climat comme d’une question fondamentalement g\u00e9opolitique. Des tensions entre les \u00c9tats-Unis et la Chine aux in\u00e9galit\u00e9s d’acc\u00e8s aux vaccins entre le Nord et le Sud, comment lisez-vous la politique mondiale actuelle ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Vous vivez en Californie. De votre point de vue, quel r\u00f4le positif l’Europe peut-elle jouer dans le monde en mati\u00e8re de climat ? O\u00f9 l’Europe a-t-elle une influence ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Le roman s’ouvre sur une terrible canicule en Inde qui tue 20 millions de personnes. \u00c0 la suite de cette catastrophe, la classe politique indienne est balay\u00e9e par un mouvement populaire qui mobilise la vaste population indienne pour d\u00e9manteler les infrastructures des combustibles fossiles et se tourner vers l’agriculture r\u00e9g\u00e9n\u00e9rative. Cette tournure des \u00e9v\u00e9nements s’articule autour d’une trag\u00e9die, mais ses cons\u00e9quences sont dynamiques et porteuses d’espoir. S’agit-il d’un effort conscient pour souligner l’importance de la politique dans notre destin ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Tout au long de l’intrigue, il semble que certains, voire la plupart des progr\u00e8s accomplis par l’humanit\u00e9 sont li\u00e9s d’une mani\u00e8re ou d’une autre aux actes violents des Enfants de Kali, un groupe \u00e9coterroriste form\u00e9 apr\u00e8s la canicule en Inde. Faut-il y voir un constat pessimiste quant \u00e0 la capacit\u00e9 de l’humanit\u00e9 \u00e0 changer sans y \u00eatre violemment contrainte ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n