{"id":138053,"date":"2022-04-27T15:12:32","date_gmt":"2022-04-27T13:12:32","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=138053"},"modified":"2022-05-05T15:45:38","modified_gmt":"2022-05-05T13:45:38","slug":"peut-on-dissocier-loeuvre-de-lauteur-une-conversation-avec-gisele-sapiro","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/04\/27\/peut-on-dissocier-loeuvre-de-lauteur-une-conversation-avec-gisele-sapiro\/","title":{"rendered":"Peut-on dissocier l’\u0153uvre de l’auteur ? une conversation avec Gis\u00e8le Sapiro"},"content":{"rendered":"\n

Malgr\u00e9 la confusion extr\u00eame qui entoure la question d\u2019une pr\u00e9tendue \u00ab cancel culture \u00bb, vous estimez que ces pol\u00e9miques peuvent \u00eatre salutaires. Pourquoi ? La \u00ab cancel culture \u00bb ne mobilise-t-elle pas une grande partie de fantasmes de mouvances conservatrices qui tendent \u00e0 d\u00e9noncer une censure inexistante dans les faits  ?<\/h3>\n\n\n\n

Je ne parlais pas des attaques contre la pr\u00e9tendue \u00ab cancel culture \u00bb, mais de la question de la s\u00e9paration ou non de l\u2019\u0153uvre et de l\u2019auteur qui est l\u2019objet du livre. Je trouve salutaire qu\u2019on pose la question des rapports entre morale de l\u2019\u0153uvre et moralit\u00e9 de l\u2019auteur, qui est plut\u00f4t rest\u00e9e taboue jusqu\u2019ici, et que les groupes minor\u00e9s et les personnes violent\u00e9es rendent publique leur r\u00e9sistance \u00e0 la violence symbolique et physique. Que cela implique des formes \u2013 assez contr\u00f4l\u00e9es et peu dangereuses \u2013 de violence en retour, comme le d\u00e9boulonnage de statues ou les manifestations visant \u00e0 emp\u00eacher des \u00e9v\u00e9nements culturels ou conf\u00e9rences, n\u2019est pas surprenant et m\u00e9rite discussion plut\u00f4t que condamnation. Ces d\u00e9bats ont un effet d\u2019anamn\u00e8se au niveau de la conscience individuelle et collective et permettent de rendre explicites et de d\u00e9noncer les m\u00e9canismes de la violence symbolique qui s\u2019exerce \u00e0 l\u2019\u00e9gard de membres de ces groupes et qui l\u00e9gitime la violence physique. Une telle discussion permet en outre de faire \u00e9merger d\u2019autres questions telles que la sous-repr\u00e9sentation des personnes racialis\u00e9es dans le monde de la culture en France (je pense \u00e0 l\u2019exemple du th\u00e9\u00e2tre, d\u00e9battu lors des protestations contre la performance Exhibit B de Brett Bailey). Justement, contre les pourfendeurs de la Cancel Culture, je rappelle que la critique n\u2019est pas la censure, elle est pr\u00e9cis\u00e9ment au fondement du r\u00e9gime de libert\u00e9 d\u2019expression qui doit permettre \u00e0 des opinions contraires de se confronter. Je rappelle aussi que le boycott est un droit et qu\u2019il n\u2019a rien \u00e0 voir avec la censure. En m\u00eame temps, comme je le montre, les cas sont tr\u00e8s divers et m\u00e9ritent d\u2019\u00eatre analys\u00e9s s\u00e9par\u00e9ment. Et s\u2019il y a bien des liens entre morale de l\u2019\u0153uvre et moralit\u00e9 de l\u2019auteur, ils ne sont pas toujours transparents  ; en outre, l\u2019\u0153uvre ne peut s\u2019y r\u00e9duire.<\/p>\n\n\n\n

Comment avez-vous choisi les cas sur lesquels vous vous appuyez  ?<\/h3>\n\n\n\n

D\u2019abord, je dois pr\u00e9ciser qu\u2019il ne s\u2019agit pas d\u2019une enqu\u00eate sociologique  : il n\u2019y a pas d\u2019\u00e9chantillonnage, et je ne propose pas d\u2019\u00e9tude compl\u00e8te des affaires, ce qui aurait impliqu\u00e9 une autre m\u00e9thodologie. La premi\u00e8re partie de l\u2019ouvrage est th\u00e9orique, sur les types de rapport que l\u2019on peut envisager entre l\u2019auteur et l\u2019\u0153uvre, pour d\u00e9construire ces deux notions. La deuxi\u00e8me partie porte davantage sur les affaires  : j\u2019ai regroup\u00e9 deux affaires \u00ab exemplaires \u00bb sur le principe de l\u2019abus d\u2019autorit\u00e9 (l\u2019affaire Matzneff et l\u2019affaire Polanski), tandis que le chapitre 5 est construit sur une r\u00e9flexion autour de l\u2019id\u00e9ologie, avec les cas de G\u00fcnter Grass et de Hans Robert Jauss qui ont pris des positions condamnables ou qui ont eu des comportements r\u00e9pr\u00e9hensibles dans leur jeunesse. J\u2019ai pens\u00e9 que ces cas pouvaient nous aider \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir aux types de rapport possibles entre l\u2019auteur et l\u2019\u0153uvre  : m\u00eame lorsque l\u2019auteur est revenu sur ses positions de jeunesse, l\u2019\u0153uvre rec\u00e8le des traces du rapport que l\u2019auteur entretient avec ce pass\u00e9, comme le sentiment de culpabilit\u00e9 qui impr\u00e8gne l\u2019\u0153uvre de Grass. Ce n\u2019est bien s\u00fbr pas la m\u00eame chose que d\u2019interroger le cas Maurras, pour lequel l\u2019id\u00e9ologie est claire de bout en bout, ou le cas Heidegger, qui n\u2019a jamais rien reni\u00e9 apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale. Le cas Handke est trait\u00e9 \u00e0 part. J\u2019ai pens\u00e9 que cette diversit\u00e9 de cas pouvait nous permettre de mieux saisir la relation entre l\u2019\u0153uvre et l\u2019auteur, pour mieux comprendre l\u2019\u0153uvre elle-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n

De nombreux d\u00e9bats r\u00e9cents (et un peu r\u00e9p\u00e9titifs) s\u2019interrogeaient sur la pertinence de l\u2019\u00e9dition d\u2019\u0153uvres aux discours controvers\u00e9s, haineux et antis\u00e9mites. Vous revenez dans votre ouvrage sur diff\u00e9rents cas, notamment la r\u00e9\u00e9dition des D\u00e9combres<\/em> de Lucien Rebatet (dans la collection \u00ab Bouquins \u00bb sous le titre Le Dossier Rebatet<\/em>), celle des pamphlets antis\u00e9mites de C\u00e9line par Gallimard, ou encore celle d\u2019\u00e9crits \u00ab autobiographiques \u00bb de l\u2019essayiste Charles Maurras. Or, vous semblez distinguer ces diff\u00e9rents cas. Vous laissez notamment entendre que la publication des \u00e9crits antis\u00e9mites de C\u00e9line (qui n\u2019a finalement pas eu lieu) constituait surtout une op\u00e9ration mercantile \u00e0 laquelle le dossier critique servait d\u2019alibi. Le cas du Dossier Rebatet <\/em>semble plus complexe : vous saluez ainsi le travail r\u00e9alis\u00e9 par les historiens B\u00e9n\u00e9dicte Vergez-Chaignon et Pascal Ory, tout en soulignant qu\u2019il n\u2019est pas du tout anodin de publier ce qui fut le best-seller de l\u2019Occupation<\/em> dans la collection \u00ab Bouquins \u00bb, qualifi\u00e9e par Jean d\u2019Ormesson de \u00ab biblioth\u00e8que id\u00e9ale de l\u2019honn\u00eate homme \u00bb (ce qui rappelle que l\u2019identit\u00e9 de la collection est \u00e9galement un enjeu). Pouvez-vous revenir sur la distinction que vous faites entre ces diff\u00e9rents cas ? Une contextualisation critique pouss\u00e9e suffit-elle \u00e0 d\u00e9samorcer toute r\u00e9ticence  ?<\/h3>\n\n\n\n

Je pense que les \u00e9diteurs comme tous les interm\u00e9diaires culturels ont une responsabilit\u00e9, et que r\u00e9\u00e9diter ces pamphlets dans le contexte de la mont\u00e9e de l\u2019extr\u00eame droite est une entreprise lucrative dont les effets peuvent \u00eatre dangereux, car on voit bien qu\u2019il ne s\u2019agit pas d\u2019un cas isol\u00e9 comme l\u2019\u00e9tait le journal de Drieu La Rochelle, publi\u00e9 en 1992 chez Gallimard dans la collection \u00ab T\u00e9moins \u00bb, dans une \u00e9dition critique qui posait la question m\u00eame de savoir s\u2019il fallait ou non publier. Il s\u2019agissait d\u2019un in\u00e9dit et d\u2019un journal qui r\u00e9v\u00e9lait des aspects m\u00e9connus et haineux de la personnalit\u00e9 en apparence polic\u00e9e de Drieu, donc apportait une contribution \u00e0 la connaissance de la p\u00e9riode. Il en va de m\u00eame du Dossier Rebatet<\/em>, qui contient un in\u00e9dit, nombre de documents dont des lettres, les pi\u00e8ces du proc\u00e8s, et un appareil critique tr\u00e8s solide et imposant, qui surplombe le texte. En outre, Rebatet n\u2019a pas du tout le statut de C\u00e9line dans la litt\u00e9rature fran\u00e7aise, il est peu lu et peu enseign\u00e9, et pas consid\u00e9r\u00e9 comme un grand \u00e9crivain. Le projet initial de r\u00e9\u00e9dition des pamphlets de C\u00e9line chez Gallimard n\u2019\u00e9tait pas du m\u00eame ordre et l\u2019\u00e9dition qu\u00e9b\u00e9coise ne l\u2019est pas non plus, elle est faite par un c\u00e9linien, litt\u00e9raire, qui n\u2019est pas historien de la p\u00e9riode et qui privil\u00e9gie une approche litt\u00e9raire qui contribue \u00e0 r\u00e9int\u00e9grer les pamphlets dans \u00ab  l\u2019\u0153uvre  \u00bb de C\u00e9line, alors que C\u00e9line lui-m\u00eame les en avait dissoci\u00e9s. Le gain de connaissance est faible, ces pamphlets sont disponibles en ligne, et on dispose d\u00e9j\u00e0 d\u2019une remarquable analyse de leurs sources journalistiques d\u2019extr\u00eame droite par Alice Kaplan <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Cette entreprise lucrative \u2013 car je ne soup\u00e7onne absolument pas l\u2019\u00e9diteur de connivence id\u00e9ologique quelconque, pour le cas de Gallimard \u2013 men\u00e9e au nom de la libert\u00e9 d\u2019expression pr\u00e9sente \u00e0 mes yeux le danger de banaliser, voire de l\u00e9gitimer ce que j\u2019appelle des \u00ab  discours de stigmatisation  \u00bb (plut\u00f4t que des propos haineux), en int\u00e9grant ces textes au patrimoine national.<\/p>\n\n\n\n

La publication de tels textes par des maisons d’\u00e9dition fortement dot\u00e9es en capitaux symbolique et \u00e9conomique, comme Gallimard, pose la question du r\u00f4le des interm\u00e9diaires culturels dans la l\u00e9gitimation de textes v\u00e9hiculant des id\u00e9es racistes, antis\u00e9mites, ou plus largement condamnables (on peut y inclure les textes de Gabriel Matzneff que vous \u00e9voquez, vantant ses exp\u00e9riences p\u00e9docriminelles). N’y a-t-il pas une responsabilit\u00e9 propre aux interm\u00e9diaires culturels qui est \u00e9galement en jeu (on peut penser \u00e0 la connivence entre Matzneff et une partie du milieu litt\u00e9raire parisien) ? Cette responsabilit\u00e9 peut-elle trouver une forme de traduction juridique ?<\/h3>\n\n\n\n

La responsabilit\u00e9 p\u00e9nale de l\u2019\u00e9diteur existe d\u00e9j\u00e0, elle est codifi\u00e9e dans la loi  : l\u2019\u00e9diteur ou l’\u00e9ditrice est premier responsable de ce que sa maison publie devant la loi, l\u2019auteur n\u2019\u00e9tant que son complice. Effectivement, les pamphlets de C\u00e9line comme les \u00e9crits p\u00e9dophiles de Matzneff tombent sous le coup des lois restreignant la libert\u00e9 d\u2019expression  : la loi Pleven de 1972 contre le racisme, dont on f\u00eate les 50 ans, et l\u2019interdiction de faire l\u2019apologie d\u2019un crime. Matzneff et ses \u00e9diteurs ne doivent qu\u2019\u00e0 une forme de tol\u00e9rance \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la \u00ab  litt\u00e9rature  \u00bb et de protections bien plac\u00e9es le fait d\u2019avoir \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 des poursuites. Gallimard a exerc\u00e9 sa responsabilit\u00e9 morale \u2013 un peu tard \u2013 en retirant les journaux de Matzneff de la vente apr\u00e8s avoir lu le livre de Vanessa Springora, disant qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 touch\u00e9 par la souffrance qui s\u2019y exprime. Ce retrait a co\u00efncid\u00e9 aussi avec l\u2019ouverture d\u2019une enqu\u00eate pour viol sur une mineure de moins de 15 ans par le Parquet, car m\u00eame si l\u2019affaire est prescrite, l\u2019enqu\u00eate cherche \u00e0 identifier d\u2019autres victimes.<\/p>\n\n\n\n

Mais il ne s\u2019agit de dire que les \u00e9diteurs doivent n\u00e9cessairement se soumettre \u00e0 loi. La justice du Second Empire a censur\u00e9 Les Fleurs du mal<\/em> de Baudelaire et celle de la Ve R\u00e9publique Le Ch\u00e2teau de C\u00e8ne<\/em> de Bernard No\u00ebl. Dans mon livre La Responsabilit\u00e9 de l\u2019\u00e9crivain<\/em> (Seuil, 2011), j\u2019ai montr\u00e9 que c\u2019est en revendiquant une \u00e9thique de responsabilit\u00e9 distincte de la responsabilit\u00e9 p\u00e9nale que les \u00e9crivains ont lutt\u00e9 pour l\u2019extension de la libert\u00e9 d\u2019expression, avec l\u2019appui de leurs \u00e9diteurs, m\u00eame si Jean-Yves Mollier critique l\u2019habitus de prudence des \u00e9diteurs fran\u00e7ais <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

La responsabilit\u00e9 p\u00e9nale existe donc, mais mon propos concerne davantage la responsabilit\u00e9 morale, \u00e9thique et intellectuelle des \u00e9diteurs et \u00e9ditrices ou des agents et agentes  : tous les agents et toutes les agentes aupr\u00e8s de qui j\u2019ai men\u00e9 des entretiens m\u2019ont affirm\u00e9 qu\u2019ils et elles ne pourraient pas publier des livres qu\u2019ils et elles ne seraient pas en capacit\u00e9 de d\u00e9fendre, par exemple dans le cas de propos racistes ou sexistes.<\/p>\n\n\n\n

Les partisans de la publication de tels ouvrages affirment aussi qu\u2019il faut compter sur l\u2019intelligence critique du lecteur et sur sa capacit\u00e9 \u00e0 faire la part des choses. Qu\u2019en pensez-vous  ? <\/h3>\n\n\n\n

Je n\u2019ai aucun doute sur l\u2019intelligence critique des lecteurs et lectrices. Et j\u2019entends tout \u00e0 fait ces arguments, je pense que le d\u00e9bat n\u2019est pas simple et m\u00e9rite d\u2019\u00eatre rendu public, avec les arguments de part et d\u2019autre. Mais le probl\u00e8me pour moi n\u2019est pas tant l\u2019influence que ces textes pourraient avoir sur les lecteurs et lectrices que les usages qui pourraient en \u00eatre faits par les id\u00e9ologues d\u2019extr\u00eame droite pour l\u00e9gitimer leurs discours de stigmatisation contre des groupes minor\u00e9s et vuln\u00e9rables, dans un contexte o\u00f9 l\u2019extr\u00eame droite rallie plus d\u2019un tiers des intentions de vote. Cela risque de favoriser la lev\u00e9e des censures sur les discours racistes et antis\u00e9mites qui existent encore dans l\u2019espace public. Et les id\u00e9ologues d\u2019extr\u00eame droite comme Eric Zemmour ou Richard Millet qui protestent contre les restrictions \u00e0 la libert\u00e9 d\u2019expression pourraient s\u2019en servir pour soutenir leurs revendications en faveur de la lev\u00e9e de ces restrictions concernant les discours dits de haine contre des personnes \u00e0 raison de leurs origines ethniques ou religieuse, de leur sexe, ou encore de leurs pr\u00e9f\u00e9rences sexuelles, sans compter l\u2019op\u00e9ration de l\u00e9gitimation que repr\u00e9sente la publication d\u2019un texte par une maison d\u2019\u00e9dition \u00e0 fort capital symbolique, comme Gallimard.<\/p>\n\n\n\n

Quelle est la place de l’int\u00e9r\u00eat \u00e9conomique dans la publication d’auteurs \u00ab  sulfureux  \u00bb, scandaleux ?<\/h3>\n\n\n\n

Comme je ne soup\u00e7onne pas les \u00e9diteurs concern\u00e9s de connivence id\u00e9ologique, je ne peux m\u2019expliquer ces projets de r\u00e9\u00e9dition que par la qu\u00eate de profit. Car sinon, pourquoi r\u00e9\u00e9diter ces \u00e9crits alors qu\u2019on refuse de r\u00e9\u00e9diter l\u2019\u0153uvre beaucoup plus int\u00e9ressante de Julien Benda  ?<\/p>\n\n\n\n

Le contexte constitue-t-il pour vous un argument d\u00e9terminant ? L\u2019historien Serge Klarsfeld, interrog\u00e9 en 2011 sur une republication hypoth\u00e9tique des \u00e9crits antis\u00e9mites de C\u00e9line, affirmait : \u00ab Je serai contre une publication des pamphlets. Si nous \u00e9tions dans un monde pacifi\u00e9, il n’y aurait pas de probl\u00e8mes. Mais ces textes sont trop nocifs. Les republier serait dangereux \u00bb. Or, il est clair que le contexte n\u2019a fait qu\u2019empirer de ce point de vue depuis dix ans\u2026<\/h3>\n\n\n\n

Un \u00e9diteur qui publie un texte le fait toujours dans un contexte d\u00e9termin\u00e9, en essayant de toucher un public. C\u2019est pourquoi l\u2019argument \u00e9voqu\u00e9 par Gallimard ou Pierre Assouline avec qui j\u2019ai d\u00e9battu de cela, selon lequel il faut les r\u00e9\u00e9diter pour qu\u2019on comprenne ce qu\u2019\u00e9tait l\u2019antis\u00e9mitisme, est ambigu. Car d\u2019une part il existe des \u00e9tudes sur l\u2019antis\u00e9mitisme et le racisme, qui analysent la rh\u00e9torique de ces textes. D\u2019autre part, une telle r\u00e9\u00e9dition pourrait \u00eatre instrumentalis\u00e9e pour l\u00e9gitimer des discours de stigmatisation aujourd\u2019hui comme je le disais.<\/p>\n\n\n\n

Par ailleurs, certains pr\u00e9sentent la publication de ces textes comme une forme d\u2019alarme, de rappel face \u00e0 la mont\u00e9e actuelle de l\u2019extr\u00eame droite, sans s\u2019attacher au fait que la plupart des acqu\u00e9reurs de ce genre d\u2019ouvrages font d\u00e9j\u00e0 partie d\u2019un public d\u2019extr\u00eame droite\u2026<\/h3>\n\n\n\n

Oui, cet argument me para\u00eet assez fallacieux  : tout le monde sait ce qu\u2019il y a dans les pamphlets de C\u00e9line. Il suffit d\u2019ailleurs de les chercher sur internet si l\u2019on veut avoir acc\u00e8s au contenu. Encore une fois, il ne s\u2019agit pas de l\u2019indisponibilit\u00e9 de ces textes.<\/p>\n\n\n\n

La question se pose aujourd\u2019hui de la meilleure mani\u00e8re de lutter contre les id\u00e9es d\u2019extr\u00eame-droite. Dans un texte paru en 1997 dans Le Monde<\/em>, ironiquement intitul\u00e9 \u00ab Sept r\u00e8gles pour aider \u00e0 la diffusion des id\u00e9es racistes en France \u00bb <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>, le philosophe Jacques Ranci\u00e8re exprimait ses doutes sur l\u2019efficacit\u00e9 des campagnes de d\u00e9nonciation indign\u00e9e du Front national. Il y \u00e9voquait notamment le fait que de telles campagnes avaient pour effet de donner paradoxalement aux propos racistes une publicit\u00e9 inesp\u00e9r\u00e9e tout en leur donnant la palme du martyre. Le contexte n\u2019est plus le m\u00eame (il a empir\u00e9), mais que pensez-vous de cette position, eu \u00e9gard aux affaires \u00e9voqu\u00e9es plus haut ?<\/h3>\n\n\n\n

C\u2019est un texte tr\u00e8s int\u00e9ressant et juste dans ce qu\u2019il dit du traitement m\u00e9diatique des propos racistes. Je suis n\u00e9anmoins g\u00ean\u00e9e par un passage  : \u00ab  vous pourriez consid\u00e9rer comme anodin le besoin o\u00f9 est M. Le Pen de faire remarquer ce que tout le monde voit \u00e0 l\u2019\u0153il nu, que le gardien de l\u2019\u00e9quipe de France a la peau bien noire. Vous manqueriez ainsi l\u2019effet essentiel  : prouver qu\u2019on fait aux racistes un crime de dire une chose que tout le monde voit \u00e0 l\u2019\u0153il nu.  \u00bb Le fait de \u00ab  voir  \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire de \u00ab  distinguer  \u00bb comme une propri\u00e9t\u00e9 pertinente, c\u2019est-\u00e0-dire \u00ab  discriminer  \u00bb, la couleur de peau est en soi une attitude raciste, car on ne discrimine pas les gens par leur couleur de cheveux ou d\u2019yeux (cela a exist\u00e9 sous le nazisme). Pourquoi remarquerait-on la couleur de peau d\u2019une personne plus que d\u2019autres de ses propri\u00e9t\u00e9s  : sa taille  ? son poids  ? Et surtout pourquoi la cat\u00e9goriserait-on selon ce crit\u00e8re  ? L\u00e0 commence le racisme, d\u00e8s que cela devient une propri\u00e9t\u00e9 \u00ab  visible  \u00bb, \u00ab  discriminante  \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Quant \u00e0 la position \u00e0 tenir, si je suis d\u2019accord avec ce que dit Ranci\u00e8re du traitement m\u00e9diatique des propos racistes \u00e0 l\u2019extr\u00eame-droite, et de l\u2019\u00e9cho amplificateur qu\u2019il leur donne, ne pas en parler du tout risque de banaliser ces propos. C\u2019est ce qu\u2019il dit de l\u2019usage qui en est fait pour l\u00e9gitimer des cat\u00e9gories comme celle de \u00ab  descendants d\u2019immigr\u00e9s  \u00bb ou pour marteler l\u2019id\u00e9e que l\u2019immigration serait un probl\u00e8me qui est le plus juste. Par contre, il y aurait je pense d\u2019autres mani\u00e8res de contrer les discours racistes, en montrant les cons\u00e9quences qu\u2019ils ont sur les populations concern\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n

Lors de l\u2019affaire Matzneff, certains ont d\u00e9fendu l\u2019id\u00e9e selon laquelle si l\u2019on se refuse \u00e0 publier les ouvrages de Matzneff, il faut en faire de m\u00eame pour Lolita<\/em> de Nabokov : sur quelle base leur r\u00e9pondre (au-del\u00e0 de la diff\u00e9rence de talent \u00e9vidente) ? S\u2019agit-il de la distinction entre apologie et repr\u00e9sentation que vous \u00e9voquez dans le livre ? Et si c\u2019est le cas, quels crit\u00e8res (juridiques, esth\u00e9tiques, etc.) permettent-ils de distinguer l\u2019une de l\u2019autre ? Cette distinction peut-elle s\u2019op\u00e9rer en se fondant uniquement sur une critique interne de l\u2019\u0153uvre ? Enfin, on peut noter, qu\u2019au-del\u00e0 des intentions de l\u2019auteur, une \u0153uvre peut tr\u00e8s bien \u00eatre lue au premier degr\u00e9.<\/h3>\n\n\n\n

La distinction entre apologie et repr\u00e9sentation s\u2019est \u00e9tablie \u00e0 la suite des luttes pour la libert\u00e9 d\u2019expression. Ce n\u2019est pas parce qu\u2019on d\u00e9crit un meurtre qu\u2019on appelle au meurtre  : Balzac, par exemple, dans sa d\u00e9fense du r\u00e9alisme, disait que ne pas vouloir repr\u00e9senter le \u00ab  mal  \u00bb alors qu\u2019il existe relevait de l\u2019hypocrisie bourgeoise. Cette distinction n\u00e9cessite bien s\u00fbr une analyse interne de l\u2019\u0153uvre. Mais il est aujourd\u2019hui admis, y compris \u00e0 la 17e<\/sup> chambre du tribunal de Paris qui regroupe les proc\u00e8s litt\u00e9raires en \u00cele-de-France, que l\u2019univers fictionnel marque une s\u00e9paration entre l\u2019auteur et l\u2019\u0153uvre. C\u2019est la premi\u00e8re diff\u00e9rence entre Lolita <\/em>et les \u00e9crits de Matzneff, qui ne sont pas de la fiction mais des \u00e9crits autobiographiques, quasiment sur le vif (sous forme de journal), et des essais qui font l\u2019apologie ouverte de la p\u00e9docriminalit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Certes, comme je l\u2019analyse dans le cas de Houellebecq, cette s\u00e9paration entre l\u2019auteur et l\u2019\u0153uvre est discutable, car il y a toujours un lien entre la morale de l\u2019\u0153uvre et la moralit\u00e9 de son auteur. En outre, le roman \u00e0 th\u00e8se peut relever d\u2019une forme d\u2019apologie. Or Houellebecq joue toujours sur le double niveau de lecture, premier et deuxi\u00e8me degr\u00e9. Alors que dans Lolita<\/em>, le point de vue exprim\u00e9 r\u00e9v\u00e8le une conscience trouble, comme dans Rose bonbon<\/em> de Nicolas Jones-Gorlin, qui est aussi narr\u00e9 du point de vue d\u2019un p\u00e9dophile – avec l\u2019ench\u00e2ssement final du r\u00e9cit \u00e0 la premi\u00e8re personne pr\u00e9sent\u00e9 comme un t\u00e9moignage recueilli par une journaliste, qui selon mon hypoth\u00e8se a \u00e9t\u00e9 une solution pour \u00e9chapper \u00e0 des poursuites. On peut citer aussi Les Bienveillantes <\/em>de Jonathan Littell qui raconte la Shoah du point de vue d\u2019un officier nazi, proc\u00e9d\u00e9 qui a divis\u00e9 la critique  : s\u2019agissait-il du point de vue \u00ab cr\u00e9dible \u00bb sinon \u00ab fiable \u00bb de l\u2019unique t\u00e9moin possible de l\u2019extermination des juifs, ou d\u2019une forme de complaisance dans la description de l\u2019horreur  ? Mais l\u2019analyse ne peut s\u2019en tenir \u00e0 la seule perspective narrative, il faut la mettre en relation avec d\u2019autres \u00e9l\u00e9ments pour en donner la signification, qui d\u2019ailleurs peut demeurer ambigu\u00eb, c\u2019est une des caract\u00e9ristiques des grandes \u0153uvres de la modernit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Il rel\u00e8ve de la responsabilit\u00e9 des \u00e9diteurs de filtrer les \u0153uvres en fonction de crit\u00e8res qui ne sont jamais purement esth\u00e9tiques car ils m\u00ealent des consid\u00e9rations commerciales et souvent aussi \u00e9thiques ou id\u00e9ologiques, et de la responsabilit\u00e9 de la critique d\u2019expliciter ces enjeux et de critiquer les \u0153uvres moralement ambigu\u00ebs le cas \u00e9ch\u00e9ant. \u00c0 cet \u00e9gard, la critique que fait Emmanuel Bouju de l\u2019ouvrage de Littell dans les Annales<\/em> (2010) <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span> est remarquable  : il montre, en analysant le dispositif narratif, comment le projet esth\u00e9tique \u00e9choue, provoquant un effet r\u00e9v\u00e9lateur sur la dimension semi-sensationnaliste, semi-complaisante de l\u2019\u0153uvre. Des historiens sont \u00e9galement intervenus dans cette affaire, sur la mani\u00e8re dont les t\u00e9moignages sont utilis\u00e9s. Florent Brayard, dans un article de Lib\u00e9ration <\/em>(2006) <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>, a par exemple mis en \u00e9vidence les ajouts de Littell allant dans le sens du sensationnel et d\u2019une forme d\u2019atteinte \u00e0 la dignit\u00e9 des victimes.<\/p>\n\n\n\n

Vous semblez dessiner un continuum entre deux p\u00f4les parmi les adh\u00e9rents \u00e0 l\u2019identification entre l\u2019auteur et l\u2019\u0153uvre, la \u00ab  cancel culture  \u00bb d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et de l\u2019autre, une position qui consiste \u00e0 limiter cette identification tout en faisant entendre les voix des victimes. Mais, dans le discours m\u00e9diatique ambiant (notamment \u00e0 droite et \u00e0 l\u2019extr\u00eame-droite), l\u2019expression \u00ab cancel culture \u00bb n\u2019est-elle pas utilis\u00e9e de mani\u00e8re beaucoup plus vaste pour amalgamer des positions diff\u00e9rentes et moins radicales qu\u2019elles ne sont pr\u00e9sent\u00e9es ? N\u2019est-elle pas surtout un moyen de disqualifier des mouvements (ou des courants de pens\u00e9e) plus larges, antiracistes ou f\u00e9ministes notamment ? Peut-on historiciser ces critiques et en relativiser la nouveaut\u00e9 (elles semblent faire \u00e9cho par exemple aux pol\u00e9miques sur le \u00ab  politiquement correct  \u00bb des ann\u00e9es 1980) ?<\/h3>\n\n\n\n

Oui, bien s\u00fbr, mais mon livre ne porte pas sur les d\u00e9tracteurs de la \u00ab  Cancel Culture  \u00bb et leur histoire, il est centr\u00e9 sur les arguments autour des \u00ab  affaires  \u00bb sur la question des rapports entre l\u2019\u0153uvre et l\u2019auteur. Et celles et ceux qui pr\u00e9conisent la dissociation entre l\u2019\u0153uvre et l\u2019auteur et le primat de la valeur esth\u00e9tique de l\u2019\u0153uvre ne sont pas tous des opposants \u00e0 la d\u00e9construction, je ne voudrais pas ajouter de la confusion \u00e0 la confusion et pratiquer l\u2019amalgame alors que je fais tout ce travail d\u2019analyse pour distinguer les questions. Je rappelle dans le livre que cette dissociation entre l\u2019\u0153uvre et l\u2019auteur est le fruit de 150 ans de lutte pour l\u2019autonomie de la cr\u00e9ation et pour la libert\u00e9 d\u2019expression en France, et que la r\u00e9duction des \u0153uvres \u00e0 leur seule dimension morale suscite des r\u00e9actions d\u2019indignation et d\u2019inqui\u00e9tude qui ne sont pas ill\u00e9gitimes au p\u00f4le esth\u00e8te du champ de production culturelle. Et ce n\u2019est pas parce qu\u2019on soutient la libert\u00e9 d\u2019expression absolue qu\u2019on souscrit aux discours racistes, antis\u00e9mites, sexistes ou p\u00e9dophiles.<\/p>\n\n\n\n

Mais effectivement, parmi les d\u00e9tracteurs les plus f\u00e9roces de la \u00ab  cancel culture  \u00bb, on trouve des individus moins soucieux de l\u2019autonomie de l\u2019art que du maintien de leur propre domination symbolique et de leur pouvoir d\u2019imposer leurs valeurs. Et on trouve aussi des conservateurs et des n\u00e9o-r\u00e9actionnaires qui utilisent ce d\u00e9bat pour tenter de disqualifier les revendications LGBT et les luttes f\u00e9ministes, et pour certains (mais pas pour tout.e.s) les discours antiracistes \u00e9galement. De m\u00eame que certains l\u2019utilisent pour disqualifier la d\u00e9construction, les th\u00e9ories f\u00e9ministes, ou le concept de genre.<\/p>\n\n\n\n

Et bien s\u00fbr on pourrait historiciser chacun de ces discours  : l\u2019anti-political correctness des ann\u00e9es 1980, le discours anti-mai 68, le discours antif\u00e9ministe, mais aussi les listes noires d\u2019universitaires \u00ab  liberal<\/em>  \u00bb dress\u00e9es aux Etats-Unis dans les ann\u00e9es 1960-1970, ou le maccarthysme, que certains d\u00e9tracteurs de la \u00ab  Cancel culture  \u00bb accusent les f\u00e9ministes de pratiquer alors m\u00eame que nombre d\u2019entre eux appellent au recensement et \u00e0 la sanction des pr\u00e9tendus \u00ab  islamo-gauchistes  \u00bb au sein de l\u2019Universit\u00e9. Si ce n\u2019est pas une pratique maccarthyste, je ne sais pas ce que c\u2019est  !<\/p>\n\n\n\n

Pour rebondir sur le cas fran\u00e7ais, de telles pol\u00e9miques ne font-elles pas partie plus largement d\u2019une mise en cause de certaines pens\u00e9es critiques (mise en cause qui a elle aussi une histoire) voire des libert\u00e9s acad\u00e9miques ? Le sociologue Eric Fassin rappelle ainsi qu\u2019aux Etats-Unis, la querelle sur le \u00ab  politiquement correct  \u00bb a d\u2019abord vis\u00e9 le monde universitaire <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/h3>\n\n\n\n

Oui, tout \u00e0 fait, m\u00eame si les opposants \u00e0 ces mouvements ne remettent pas tous en cause la d\u00e9construction. Le d\u00e9bat sur la d\u00e9construction a surgi en partie en r\u00e9ponse \u00e0 l\u2019accusation selon laquelle ces mouvements seraient une importation des Etats-Unis, et seraient \u00e9trangers \u00e0 la tradition fran\u00e7aise, ce qui n\u2019est pas enti\u00e8rement faux, si l\u2019on consid\u00e8re l\u2019histoire de la reconnaissance de l\u2019autonomie de la cr\u00e9ation, qui n\u2019a pas son \u00e9quivalent aux Etats-Unis. Il a fallu rappeler, comme l\u2019a fait Steven Kaplan dans Le Monde<\/em> <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>, que ces mouvements s\u2019\u00e9taient largement nourris des \u00e9crits de penseurs fran\u00e7ais, Foucault, Derrida, Deleuze, et que donc ils n\u2019\u00e9taient pas si \u00e9trangers que cela \u00e0 la culture fran\u00e7aise. Certes, les appropriations et usages que l\u2019on fait d\u2019auteurs doivent \u00eatre distingu\u00e9s de leurs \u00e9crits et de leurs intentions suppos\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n

Mais encore une fois, ce d\u00e9bat a servi de tremplin pour les pourfendeurs des savoirs critiques en g\u00e9n\u00e9ral et de la d\u00e9construction en particulier.<\/p>\n\n\n\n

De nombreuses intellectuels et intellectuelles ou militants et militantes f\u00e9ministes opposent \u00e0 cette d\u00e9nonciation d\u2019une pr\u00e9tendue \u00ab cancel culture \u00bb l\u2019effacement tr\u00e8s r\u00e9el par lequel des femmes (et notamment des femmes artistes) ont \u00e9t\u00e9 rejet\u00e9es dans l\u2019\u00ab oublioir \u00bb (pour reprendre un mot de C\u00e9saire) <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Vous revenez sur ce point en conclusion lorsque vous appelez \u00e0 d\u00e9construire les m\u00e9canismes de constitution des canons (litt\u00e9raires, philosophiques), qui en ont exclu les femmes et les minorit\u00e9s racis\u00e9es.<\/h3>\n\n\n\n

Oui, c\u2019est un point central du d\u00e9bat  : on s\u2019\u00e9meut de relativiser la place de tel ou tel auteur du canon, alors qu\u2019on ignore le ph\u00e9nom\u00e8ne massif d\u2019exclusion et d\u2019effacement des femmes et des minorit\u00e9s racialis\u00e9es, pour des raisons qui n\u2019avaient rien d\u2019esth\u00e9tique. Il faudrait mener des enqu\u00eates, comme le fait Titiou Lecoq, sur ce double ph\u00e9nom\u00e8ne d\u2019exclusion et d\u2019effacement. Ce sont d\u2019ailleurs deux choses qu\u2019il faut distinguer. <\/p>\n\n\n\n

L\u2019exclusion consiste \u00e0 barrer l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la cons\u00e9cration, \u00e0 l\u2019instar de l\u2019Acad\u00e9mie Goncourt, qui a prim\u00e9 la premi\u00e8re femme en 1945, soit plus de quatre d\u00e9cennies apr\u00e8s sa cr\u00e9ation (c\u2019\u00e9tait Elsa Triolet)  ; de l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise qui a coopt\u00e9 la premi\u00e8re \u00e9crivaine, Marguerite Yourcenar, en 1981  ; ou du prix Nobel qui n\u2019a r\u00e9compens\u00e9 que 7 femmes jusqu\u2019en 1990. D\u2019ailleurs, au moment de la cr\u00e9ation du prix Goncourt, comme il n\u2019y avait aucun homme dans le jury non plus, le prix Femina a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9, tr\u00e8s explicitement, contre la misogynie de l\u2019Acad\u00e9mie Goncourt. En 1910, celle-ci a recrut\u00e9 Judith Gautier, mais le jury continuait \u00e0 ne pas couronner de femmes. Il s\u2019agit donc d\u2019une forme d\u2019exclusion des rangs les plus \u00e9lev\u00e9s de la cons\u00e9cration.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019effacement consiste \u00e0 exclure de la reconnaissance posthume des cr\u00e9atrices qui \u00e9taient reconnues en leur temps, comme Natalia Goncharova, qu\u2019on red\u00e9couvre aujourd\u2019hui, ou Ir\u00e8ne N\u00e9mirovsky dont j\u2019avais d\u00e9couvert l\u2019existence bien avant sa red\u00e9couverte, dans un livre de Jennifer Milligan de 1996, The Forgotten Generation<\/em> <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>, qui analyse la mani\u00e8re dont les \u00e9crivaines fran\u00e7aises de l\u2019entre-deux-guerres ont \u00e9t\u00e9 exclues du canon litt\u00e9raire fran\u00e7ais apr\u00e8s 1945. Milligan montre qu\u2019apr\u00e8s la guerre, les anthologies les excluent au profit des Anglo-am\u00e9ricaines (Virginia Woolf et d\u2019autres).<\/p>\n\n\n\n

Il en va de m\u00eame pour les minorit\u00e9s racialis\u00e9es  : on red\u00e9couvre aujourd\u2019hui le sociologue afro-\u00e9tasunien W.E.B. Du Bois, qui \u00e9tait largement reconnu au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n

De m\u00eame, la professionnalisation des sociologues \u00e9tasuniens dans l\u2019entre-deux-guerres est pass\u00e9e par l\u2019exclusion du travail social, o\u00f9 se trouvaient la majorit\u00e9 des femmes.<\/p>\n\n\n\n

En ce moment, je travaille sur l\u2019histoire de l\u2019International Sociological Association, o\u00f9 les femmes \u00e9taient tr\u00e8s rares dans les comit\u00e9s de direction des sections th\u00e9matiques avant les ann\u00e9es 1970, et o\u00f9 elles restent peu nombreuses jusque dans les ann\u00e9es 1980, \u00e0 part dans des domaines comme l\u2019\u00e9ducation ou le r\u00e9seau Women, Gender, and Society.<\/p>\n\n\n\n

Par cons\u00e9quent, on voit que bien que ces m\u00e9canismes d\u2019exclusion et d\u2019effacement ne sont pas fond\u00e9s sur des crit\u00e8res esth\u00e9tiques ou intellectuels. On peut donc critiquer le canon, comme l\u2019ont fait les f\u00e9ministes et le mouvement pour les droits civiques.<\/p>\n\n\n\n

Toute position \u00ab esth\u00e8te \u00bb, tout en pr\u00e9tendant faire abstraction des enjeux politiques de la cr\u00e9ation, n\u2019est-elle pas vou\u00e9e in fine \u00e0 avoir une signification politique ? C\u2019est ce paradoxe (ou cette contradiction) que souligne une tribune de militantes f\u00e9ministes d\u2019origine juive au sujet de Polanski. Cette tribune (publi\u00e9e sur Mediapart<\/em>), que vous citez dans le livre et dont vous semblez partager le point de vue, affirme ainsi, au sujet du C\u00e9sar de la meilleure r\u00e9alisation attribu\u00e9 au cin\u00e9aste franco-polonais pour le film J\u2019Accuse<\/em> : \u00ab [\u2026] Peut-on aimer Tess et Rosemary\u2019s Baby ? Assur\u00e9ment. Mais ne couronnons pas ces films le jour o\u00f9 la soci\u00e9t\u00e9 commence \u00e0 peine, et avec douleur, \u00e0 prendre au s\u00e9rieux la voix des femmes et enfants victimes de violences sexuelles. L\u00e0 est le c\u0153ur de notre lutte \u00bb <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La revendication d\u2019une position \u00ab esth\u00e8te \u00bb ne constitue-t-elle pas finalement une na\u00efvet\u00e9 (et parfois une na\u00efvet\u00e9 int\u00e9ress\u00e9e) ?<\/h3>\n\n\n\n

Cela me semble plus complexe. J\u2019ai trop travaill\u00e9 sur l\u2019histoire de la revendication de l\u2019autonomie esth\u00e9tique pour la r\u00e9duire \u00e0 une na\u00efvet\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Certes, on peut dire que Flaubert et Baudelaire s\u2019en servaient aussi pour faire passer des repr\u00e9sentations interdites ou des messages subversifs dans l\u2019espace public. C\u2019est la th\u00e8se de Dominick LaCapra sur Madame Bovary<\/em> <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En analysant le roman en d\u00e9tail dans La Responsabilit\u00e9 de l\u2019\u00e9crivain<\/em> <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>, je montre qu\u2019il demeure ambigu et ne peut \u00eatre r\u00e9duit \u00e0 la th\u00e8se qu\u2019on lui pr\u00eate. Il faut se rappeler que Flaubert voulait faire un livre \u00ab sur rien \u00bb, que l\u2019intrigue est plus le pr\u00e9texte de l\u2019\u00e9criture que le contraire, qu\u2019elle est une double parodie du r\u00e9alisme et du romantisme. Ce qui n\u2019emp\u00eache bien s\u00fbr pas de le lire au premier degr\u00e9 et comme un roman \u00e0 th\u00e8se comme l\u2019ont fait \u00e0 la fois le procureur Pinard et l\u2019avocat de Flaubert, en l\u2019interpr\u00e9tant dans des directions oppos\u00e9es : le premier comme un roman magnifiant l\u2019adult\u00e8re, le second comme un roman d\u00e9montrant les effets nocifs des mauvaises lectures sur une jeune femme d\u2019origine modeste. Or c\u2019est cette deuxi\u00e8me interpr\u00e9tation qu\u2019a privil\u00e9gi\u00e9e le tribunal, tout en bl\u00e2mant Flaubert pour son proc\u00e9d\u00e9 r\u00e9aliste, qui aurait d\u00e9voy\u00e9 son projet de ses objectifs moraux\u2026<\/p>\n\n\n\n

Il y a des conjonctures autoritaires o\u00f9, comme sous le Second Empire, le maintien de l\u2019autonomie de l\u2019art est une lutte et un acte politique en soi. Il ne faut pas l\u2019oublier, surtout aujourd\u2019hui.<\/p>\n\n\n\n

En m\u00eame temps, j\u2019ai montr\u00e9, dans La Guerre des \u00e9crivains<\/em> <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>, que sous l\u2019Occupation, la revendication d\u2019autonomie de l\u2019art par La Nouvelle Revue Fran\u00e7aise,<\/em> dont Drieu La Rochelle avait repris la direction, servait l\u2019occupant qui visait \u00e0 normaliser la vie culturelle sous son joug et \u00e0 illustrer la collaboration franco-allemande, dont la revue devait \u00eatre la vitrine \u00ab chic \u00bb. C\u2019est pourquoi il faut toujours contextualiser les arguments mobilis\u00e9s dans les d\u00e9bats.<\/p>\n\n\n\n

Ce \u00e0 quoi j\u2019invitais aussi dans ces deux livres, c\u2019\u00e9tait de mettre en relation les discours et les pratiques  : La NRF<\/em> pr\u00e9tend \u00e0 l\u2019autonomie mais exclut en m\u00eame temps des collaborateurs parce qu\u2019ils sont juifs ou communistes. On a retrouv\u00e9 dans les archives l\u2019\u00e9ditorial que Drieu avait pr\u00e9vu de donner lors de la reparution de la revue, un texte d\u2019une violence inou\u00efe et compl\u00e8tement engag\u00e9 id\u00e9ologiquement. Ce sont les services de l\u2019ambassade allemande qui lui ont demand\u00e9 de revoir sa copie et de livrer un \u00e9dito purement litt\u00e9raire et d\u00e9politis\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Votre livre laisse entendre que la question de la s\u00e9paration de l\u2019\u0153uvre et de l\u2019auteur (et des cons\u00e9quences \u00e0 en tirer) ne se pose pas de la m\u00eame mani\u00e8re selon qu\u2019il s\u2019agit de publier un auteur, de le comm\u00e9morer, de l\u2019enseigner ou de le consacrer (par un prix par exemple). Vous \u00e9voquez ainsi les pol\u00e9miques qui ont entour\u00e9 l\u2019insertion en 2011 et en 2018 de Louis-Ferdinand C\u00e9line et Charles Maurras au Livre des comm\u00e9morations nationales<\/em>. Plus largement, on peut se demander si c\u2019est bien le r\u00f4le de l\u2019\u00c9tat de comm\u00e9morer tel \u00e9crivain ou telle \u00e9crivaine. Est-ce qu\u2019on rend service \u00e0 l\u2019\u0153uvre de Victor Hugo par exemple en en faisant une sorte de \u00ab grand \u00e9crivain r\u00e9publicain \u00bb, en apposant une sorte de consensus institutionnel un peu mou autour de son \u0153uvre ?<\/h3>\n\n\n\n

Les pol\u00e9miques autour de l\u2019insertion de C\u00e9line et de Maurras au Livre des comm\u00e9morations nationales<\/em> ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 de la politique de patrimonialisation de l\u2019Etat en mati\u00e8re culturelle. Les Etats-nations se sont construits en sacrant les \u00e9crivains et artistes en h\u00e9ros culturels (voir le livre d\u2019Anne-Marie Thiesse, La Fabrique de l\u2019\u00c9crivain national<\/em>) <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ils sont venus rejoindre les \u00ab  grands hommes  \u00bb de la nation, devenant des sortes de \u00ab  saints  \u00bb la\u00efcs. Or les h\u00e9ros, les saints, sont canonis\u00e9s pour leur exemplarit\u00e9. On ne c\u00e9l\u00e8bre pas telle ou telle \u0153uvre mais l\u2019homme (ce sont pour la plupart des hommes) qui en est l\u2019auteur. M\u00eame si l\u2019on remplace la notion de \u00ab  c\u00e9l\u00e9bration  \u00bb par celle de \u00ab  comm\u00e9moration  \u00bb, c\u2019est toujours la naissance ou la mort de la personne qui en est l\u2019objet, de m\u00eame que les statues dress\u00e9es \u00e0 son effigie. L\u2019Etat distingue ainsi ceux qui m\u00e9ritent un tel honneur de celles et ceux qui ne m\u00e9ritent pas cette consid\u00e9ration. L\u00e0 encore, femmes et minorit\u00e9s racialis\u00e9es \u00e9taient exclues jusqu\u2019\u00e0 une date r\u00e9cente, ce qui contribuait \u00e0 les invisibiliser et \u00e0 naturaliser cette exclusion en la ratifiant.<\/p>\n\n\n\n

Les membres du Comit\u00e9 des comm\u00e9morations nationales ont d\u00e9missionn\u00e9 en disant que la comm\u00e9moration permettait de nourrir le d\u00e9bat historique (par exemple sur l\u2019importance de Maurras dans l\u2019histoire nationale). Mais les comm\u00e9morations ne peuvent pas se substituer au travail des historiens, qui n\u2019ont d\u2019ailleurs pas attendu la comm\u00e9moration pour travailler sur l\u2019Action fran\u00e7aise. Il y a au moins 4 ou 5 travaux de r\u00e9f\u00e9rence sur la question, qui ne sont pas non plus centr\u00e9s sur la figure de Maurras <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>. L\u2019enseignement n\u2019a rien \u00e0 voir avec ces c\u00e9l\u00e9brations qui sont des sortes d\u2019op\u00e9rations de coup de projecteur qui favorisent les r\u00e9\u00e9ditions, les publications, les \u00e9v\u00e9nements, les d\u00e9bats m\u00e9diatiques, etc. Cela a son int\u00e9r\u00eat par rapport au d\u00e9bat public mais \u00e7a implique une responsabilit\u00e9 importante de la part de l\u2019Etat. Personnellement, je pense qu\u2019il faudrait r\u00e9viser compl\u00e8tement ces proc\u00e9dures de cons\u00e9cration, m\u00eame si je ne voudrais pas que \u00e7a conduise \u00e0 marginaliser la litt\u00e9rature et les arts encore plus qu\u2019ils ne le sont aujourd\u2019hui. Cette focalisation sur la biographie des auteurs contribue en effet \u00e0 populariser leur figure dans l\u2019espace public, et donc leur \u0153uvre. C\u2019est d\u2019ailleurs aussi pour cela que l\u2019on peut difficilement dissocier les deux.<\/p>\n\n\n\n

R\u00e9cemment, on a assist\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9mergence du mouvement \u00ab #metoo th\u00e9\u00e2tre \u00bb, dont les militant.e.s se sont particuli\u00e8rement illustr\u00e9.e.s dans un affrontement avec le metteur en sc\u00e8ne Wajdi Mouawad, directeur du th\u00e9\u00e2tre de la Colline, en raison de sa programmation de Bertrand Cantat et du metteur en sc\u00e8ne Jean-Pierre Baro (vis\u00e9 pour une plainte pour viol class\u00e9e sans suite). Mouawad met en avant sa volont\u00e9 de \u00ab ne pas se substituer \u00e0 la justice \u00bb. Pensez-vous que les institutions th\u00e9\u00e2trales publiques, subventionn\u00e9es, ont un devoir de vigilance li\u00e9 au fort pouvoir de l\u00e9gitimation et de cons\u00e9cration artistique dont elles disposent (Roselyne Bachelot s\u2019est exprim\u00e9e en d\u00e9faveur de la programmation de Cantat et Baro) ? Un tel d\u00e9bat aurait-il eu lieu au sein du th\u00e9\u00e2tre priv\u00e9 ?<\/h3>\n\n\n\n

Je pense qu\u2019il aurait pu tout \u00e0 fait avoir lieu dans un th\u00e9\u00e2tre priv\u00e9, puisqu\u2019il y a des groupes f\u00e9ministes qui s\u2019opposent compl\u00e8tement \u00e0 ce que Cantat ait une pr\u00e9sence dans l\u2019espace public. Et en m\u00eame temps, l\u2019affaire paraissait aggrav\u00e9e par le fait que c\u2019est un th\u00e9\u00e2tre subventionn\u00e9, et c\u2019est pour cela d\u2019ailleurs que Roselyne Bachelot a exprim\u00e9 un regret. Cette affaire est int\u00e9ressante parce qu\u2019elle r\u00e9v\u00e8le plusieurs probl\u00e9matiques. Elle r\u00e9v\u00e8le le fait que l\u2019Etat veut garantir une certaine autonomie de la sc\u00e8ne artistique tout en la subventionnant, et donc en nommant des cr\u00e9ateurs auxquels l\u2019Etat reconna\u00eet cette autonomie. Et je pense que c\u2019est pour \u00e7a que Roselyne Bachelot n\u2019a fait qu\u2019exprimer des regrets, puisqu\u2019apr\u00e8s tout l\u2019Etat a aussi le pouvoir d\u2019ing\u00e9rence et de dire  : on retire et on interdit, ce qu\u2019elle n\u2019a pas fait. C\u2019\u00e9tait une mani\u00e8re d\u2019exprimer une position morale, sans aller jusqu\u2019\u00e0 exercer son pouvoir de censure.<\/p>\n\n\n\n

Apr\u00e8s, le d\u00e9bat sur le cas de Cantat pose la question de savoir si, lorsqu\u2019on a purg\u00e9 sa peine, on a le droit \u00e0 la r\u00e9insertion ou non, et quel type de r\u00e9insertion. L\u2019argument des f\u00e9ministes, c\u2019est de dire  : oui, il a le droit de travailler mais pas en se montrant sur sc\u00e8ne, ce qu\u2019il a fini par abandonner. Dans ce cas il s\u2019agissait de musique, mais l\u00e0-aussi, \u00e7a a \u00e9t\u00e9 mati\u00e8re \u00e0 mobilisation. Par ailleurs, Mouawad, c\u2019est aussi un ami de Cantat et il essaie de le prot\u00e9ger, donc il y a beaucoup de choses imbriqu\u00e9es dans cette affaire. Il y a aussi une dimension de provocation.<\/p>\n\n\n\n

Ce qui selon moi est le plus important, c\u2019est que la discussion ait lieu, c\u2019est-\u00e0-dire que les points de vue s\u2019expriment sur cette affaire, qui est d\u2019une certaine mani\u00e8re insoluble. Lorsqu\u2019on \u00e9coute Nadine Trintignant, on est forc\u00e9ment de son c\u00f4t\u00e9, on comprend qu\u2019elle ne veuille plus entendre parler de Cantat, et on entend aussi le point de vue des d\u00e9fenseurs de Cantat sur l\u2019argument de la double peine, etc. Je pense que le d\u00e9bat est le plus important, parce que le d\u00e9bat met au centre la question de la violence contre les femmes. Et c\u2019est \u00e7a qui est important. On ne fera pas revenir \u00e0 la vie Marie Trintignant, mais on peut rappeler qu\u2019il lui a port\u00e9 vingt-trois coups avant qu\u2019elle ne meurt, que m\u00eame si cette mort \u00e9tait non intentionnelle, elle est la cons\u00e9quence directe de cette violence, et que \u00e7a pose donc la question de sa pr\u00e9sence, qui peut effectivement d\u00e9ranger certains. Si l\u2019on ne disait rien, cela serait comme une sorte d\u2019offense \u00e0 la m\u00e9moire de toutes les victimes de ces violences.<\/p>\n\n\n\n

Les affaires Matzneff et Polanski soul\u00e8vent la question de l\u2019usage du statut d\u2019auteur pour commettre des actes r\u00e9pr\u00e9hensibles (et notamment exercer une emprise sur des mineur.e.s). Vous citez Vanessa Springora : \u00ab Par son statut d\u2019\u00e9crivain, Gabriel Matzneff redoublait son entreprise de pr\u00e9dation par une exploitation litt\u00e9raire de cette s\u00e9duction et de possession des jeunes filles et jeunes gar\u00e7ons \u00bb <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La question de la violence symbolique est ici en jeu, comme l’a rappel\u00e9 Laure Murat <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Vous semblez pr\u00e9coniser des r\u00e9flexions autour de normes \u00e9thiques li\u00e9es aux professions artistiques, voire de principes d\u00e9ontologiques, dans une forme <\/strong>de d\u00e9sacralisation de l\u2019auteur,<\/strong> ou de l\u2019artiste, dans notre soci\u00e9t\u00e9. Quelle forme de telles r\u00e9flexions pourraient-elles prendre ? Les champs litt\u00e9raire, cin\u00e9matographique, artistique, y sont-ils pr\u00eats ?<\/h3>\n\n\n\n

Dans les arts collectifs, comme dans la mode, o\u00f9 les corps sont en jeu et o\u00f9 les tr\u00e8s jeunes filles, qu\u2019elles soient mineures ou non, \u00e9taient trait\u00e9es comme du b\u00e9tail \u00e0 usage des puissants \u2013 les affaires qui sortent en ce moment le r\u00e9v\u00e8lent au grand jour -, lesquels exploitaient leurs r\u00eaves de carri\u00e8re, avec l\u2019assentiment de l\u2019entourage et de la soci\u00e9t\u00e9 toute enti\u00e8re qui \u00e9duque les femmes \u00e0 se soumettre aux d\u00e9sirs masculins, il me semble qu\u2019une r\u00e9flexion collective est n\u00e9cessaire pour conscientiser ces abus d\u2019autorit\u00e9 et formes d\u2019exploitation et mettre en place des m\u00e9canismes de vigilance collective. Dans des milieux aussi structur\u00e9s par la concentration de pouvoir et la relation de pouvoir, o\u00f9 les carri\u00e8res sont fortement d\u00e9pendantes des relations interpersonnelles, seules des r\u00e8gles d\u00e9ontologiques peuvent contrer ces abus. La Soci\u00e9t\u00e9 des r\u00e9alisateurs de films a commenc\u00e9 \u00e0 en mettre en place. Malheureusement, ce qu\u2019on voit, c\u2019est que les sanctions en France sont moins fonction de la faute commise que de la notori\u00e9t\u00e9  : les moins connus sont les plus sanctionn\u00e9s. Mais on peut tout de m\u00eame esp\u00e9rer que cela ait un effet dissuasif.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019existence de ces r\u00e8gles dans les arts collectifs peut avoir des r\u00e9percussions dans les arts individuels comme la litt\u00e9rature ou les arts plastiques, o\u00f9 les cas comme Matzneff (et on attend le jugement de l\u2019affaire Claude Levesque) ne rel\u00e8vent pas de pratiques institu\u00e9es, m\u00eame si le milieu peut en \u00eatre complice.<\/p>\n\n\n\n

Est-ce que vous pouvez revenir sur la notion \u00ab  d\u2019inconscient \u00e9pist\u00e9mique  \u00bb  ? Sans revenir sur la pol\u00e9mique autour d\u2019Heidegger qui n\u2019en finit pas, est-ce qu\u2019on peut souscrire totalement \u00e0 la position d\u2019Emmanuel Faye qui invite dans son livre \u00e0 d\u00e9classifier son \u0153uvre du canon philosophique pour la ranger aux rayons des archives du nazisme  ? Si un auteur comme Jean-Luc Nancy a pu se servir des \u00e9crits d\u2019Heidegger, c\u2019est bien qu\u2019on peut l\u2019utiliser autrement. De m\u00eame, toutes les \u00e9tudes d\u2019histoire de la r\u00e9ception se r\u00e9clament des travaux d\u2019Hans Robert Jauss (dont vous \u00e9voquez le pass\u00e9 trouble dans votre livre) sans que cela pose particuli\u00e8rement de probl\u00e8me. Qu\u2019en pensez-vous  ?<\/h3>\n\n\n\n

Je trouve tr\u00e8s int\u00e9ressante l\u2019analyse d\u2019Ottmar Ette <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span> (m\u00eame si je n\u2019ai pas fait moi-m\u00eame l\u2019enqu\u00eate et que je ne fais que montrer les types d\u2019analyse possibles), qui d\u00e9tecte dans la strat\u00e9gie de Jauss, \u00e0 la fois sa strat\u00e9gie rh\u00e9torique et sa strat\u00e9gie de construction d\u2019\u00e9cole, des traces de son habitus d\u2019ancien officier nazi et de son rapport \u00e0 son pass\u00e9. Pour moi, cela ouvre des portes tr\u00e8s int\u00e9ressantes \u00e0 l\u2019herm\u00e9neutique. Je peux donner un autre exemple d\u00e9velopp\u00e9 par Jeffrey Mehlman <\/span>19<\/sup><\/a><\/span><\/span>, lorsqu\u2019il analyse le po\u00e8me de Paul Val\u00e9ry, Le Cimeti\u00e8re marin<\/em>, et qu\u2019il rappelle que Paul Val\u00e9ry a diss\u00e9qu\u00e9 des cr\u00e2nes dans le cadre de sa formation \u00e0 la craniom\u00e9trie aupr\u00e8s de Vacher de Lapouge. Il s\u2019agit d\u2019un \u00e9clairage externe \u00e0 l\u2019\u0153uvre qui est tr\u00e8s r\u00e9v\u00e9lateur. Il le lit \u00e0 la lumi\u00e8re de l\u2019article c\u00e9l\u00e8bre de Val\u00e9ry, \u00ab  La Crise de l\u2019esprit  \u00bb (1919), et de sa conception de la sup\u00e9riorit\u00e9 occidentale. L\u00e0 on touche vraiment \u00e0 l\u2019inconscient \u00e9pist\u00e9mique. Concernant Heidegger, je souscris \u00e0 l\u2019analyse de Bourdieu <\/span>20<\/sup><\/a><\/span><\/span>, qui r\u00e9siste toujours aujourd\u2019hui m\u00eame apr\u00e8s la publication des Cahiers noirs<\/em> dont il n\u2019avait pas connaissance. Lorsqu\u2019on relit son Ontologie politique<\/em>, tout y est  : il parle de la double lecture et du fait que les mots d\u2019ordre de la r\u00e9volution conservatrice allemande \u2013 je dirais les \u00ab  op\u00e9rateurs axiologiques  \u00bb -, y compris l\u2019antis\u00e9mitisme, sont reconnaissables dans l\u2019\u0153uvre de Heidegger, tout en \u00e9tant m\u00e9tamorphos\u00e9s par les concepts philosophiques. C\u2019est ce qu\u2019il appelle un effet de champ. Et c\u2019est pour cette raison qu\u2019on ne peut pas non plus compl\u00e8tement exclure Heidegger du canon  : certes l\u2019id\u00e9ologie est l\u00e0, mais en m\u00eame temps, sa philosophie ne s\u2019y r\u00e9duit pas. Pour comprendre comment l\u2019\u0153uvre de Heidegger est possible et pourquoi elle re\u00e7oit une telle cons\u00e9cration, il faut l\u2019\u00e9tudier, mais pas seulement sur le plan philosophique. Je pense n\u00e9anmoins qu\u2019il faut r\u00e9\u00e9valuer sa place  : en France, on lui donne \u00e9norm\u00e9ment d\u2019importance. Cela ne veut pas dire qu\u2019on ne peut pas s\u2019approprier ses id\u00e9es autrement. Il y a bien des penseurs de gauche qui utilisent Carl Schmitt et il y a une gauche am\u00e9ricaine qui a utilis\u00e9 Heidegger. Mais je pense que ce travail d\u2019anamn\u00e8se est indispensable.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"

Dans Peut-on dissocier l\u2019\u0153uvre de l\u2019auteur  ?<\/em>, essai d\u2019intervention paru au Seuil, la sociologue Gis\u00e8le Sapiro entend proposer, \u00e0 travers l\u2019analyse des arguments mobilis\u00e9s lors de diff\u00e9rentes \u00ab  affaires  \u00bb touchant \u00e0 la question des rapports entre morale de l\u2019auteur et morale de l\u2019\u0153uvre, une mise en perspective philosophique et socio-historique des enjeux que celles-ci recouvrent. 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