{"id":137494,"date":"2022-04-23T11:04:00","date_gmt":"2022-04-23T09:04:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=137494"},"modified":"2022-04-25T15:35:27","modified_gmt":"2022-04-25T13:35:27","slug":"de-nouvelles-fictions-rurales-en-europe","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/04\/23\/de-nouvelles-fictions-rurales-en-europe\/","title":{"rendered":"De nouvelles fictions rurales en Europe"},"content":{"rendered":"\n
\u00ab Le jour o\u00f9 j’allais tomber enceinte, je f\u00eatai mes vingt-quatre ans et j’organisai une f\u00eate d’anniversaire qui, en r\u00e9alit\u00e9, \u00e9tait une f\u00eate de f\u00e9condation secr\u00e8te \u00bb. Les premi\u00e8res lignes de Mamut <\/em>(Random House, 2022) donnent le ton du roman. Dans Mamut<\/em>, la protagoniste anonyme, travaille pour un groupe de recherche \u00e0 la facult\u00e9 de sociologie de Barcelone et vit en colocation en face du zoo. C’est la vie ordinaire d’une jeune femme, une vie faite de contrats pr\u00e9caires, d’un avenir presque aussi incertain que le pr\u00e9sent, et d’une sorte de non-conformisme r\u00e9sign\u00e9. Cependant, la protagoniste – et narratrice – souhaite un changement dans son existence, elle veut un enfant qui ait la force et l’instinct d’un animal, loin des conventions sociales. Apr\u00e8s avoir tent\u00e9 d\u2019en avoir un avec un inconnu le jour de son anniversaire, la narratrice d\u00e9cide de changer de vie et d\u2019emploi, des choix qui l’am\u00e8nent finalement \u00e0 quitter la ville dans sa vieille Peugeot. C\u2019est apr\u00e8s cette d\u00e9cision que le roman prend toute sa complexit\u00e9, malgr\u00e9 son nombre limit\u00e9 de pages. La narratrice d\u00e9couvre un pays dans son propre pays, une r\u00e9gion abandonn\u00e9e o\u00f9 des individus, hommes et femmes, vivent dans la solitude rustique du d\u00e9lire. Un d\u00e9lire dont ils ne sont pas conscients, bien s\u00fbr, m\u00eame s’il guide leur vie.<\/p>\n\n\n\n Quand on pense \u00e0 l’Espagne rurale et au roman contemporain, il est courant d’\u00e9voquer Miguel Delibes. Bien s\u00fbr, il n’est pas le seul \u00e0 avoir explor\u00e9 la repr\u00e9sentation de l’espace rural espagnol. Apr\u00e8s la fi\u00e8vre du nouveau mill\u00e9naire, qui s’est exprim\u00e9e dans la litt\u00e9rature espagnole \u00e0 travers une fiction urbaine plus mondialis\u00e9e que cosmopolite, les auteurs d\u00e9couvrent depuis quelques ann\u00e9es un pays oubli\u00e9 par le boom immobilier, une r\u00e9gion qui, \u00e0 sa mani\u00e8re, vit aussi la gueule de bois de Spain is different<\/em>. Si l’on consid\u00e8re la question \u00e0 l’\u00e9chelle europ\u00e9enne, il suffit de penser \u00e0 des auteurs fran\u00e7ais comme Vinca Van Aecke ou m\u00eame \u00c9tienne Davodeau, qui, \u00e0 partir de registres et de port\u00e9es esth\u00e9tiques diff\u00e9rents, montrent une France rurale, au dynamisme singulier, toujours en d\u00e9calage avec la vie urbaine. Des romans espagnols comme Intemperie<\/em> de Jes\u00fas Carrasco ou La \u00faltima caba\u00f1a<\/em> de Yolanda Regidor font eux aussi partie d’un panorama europ\u00e9en qui traite de plus en plus de la vie \u00e0 la campagne et dans la nature.<\/p>\n\n\n\n On peut s’interroger sur les raisons de la multiplication des fictions rurales. Les r\u00e9ponses envisageables vont du politique \u00e0 l’\u00e9conomique, en passant par des arguments esth\u00e9tiques, sans oublier le jeu de miroirs avec la ville, qui l\u2019interroge et peut-\u00eatre m\u00eame la d\u00e9forme. L’important, en tout cas, est d’\u00eatre conscient que le roman de Baltasar n’est pas un cas isol\u00e9, ce qui nous aide \u00e0 mieux comprendre sa proposition. Bien qu’il paraisse \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 le rural occupe de plus en plus de place dans la fiction, Baltasar propose un roman singulier, et ce pour de nombreuses raisons. En fait, on termine Mamut<\/em> sans bien comprendre la fascination qu’il exerce chez le lecteur. L’anecdote est simple, l’histoire est br\u00e8ve et concise, la p\u00e9riode racont\u00e9e n’est que de quelques mois. Mais c\u2019est un r\u00e9cit puissant dans lequel les \u00e9v\u00e9nements s’encha\u00eenent de mani\u00e8re fr\u00e9n\u00e9tique et o\u00f9 les actions sont claires et opaques \u00e0 la fois, ce qui nous fait entrer dans une humanit\u00e9 o\u00f9 les instincts, les besoins et les affections se m\u00ealent avec force.<\/p>\n\n\n\n Je suis convaincu qu’une grande partie de la qualit\u00e9 de Mamut <\/em>r\u00e9side dans le style. Avant son premier roman, Baltasar a publi\u00e9 plusieurs recueils de po\u00e8mes. Peut-\u00eatre garde-t-elle de la po\u00e9sie le langage parfois elliptique, le cru lyrique et le besoin de recr\u00e9er le monde par l’image. En tout cas, lorsqu’elle s’exprime dans le genre romanesque, elle a une grande capacit\u00e9 \u00e0 faire vivre ses personnages, qu’elle d\u00e9peint dans toutes leurs contradictions. Mamut<\/em> est un roman \u00e9crit avec des phrases courtes, articul\u00e9es en sections qui peuvent ressembler davantage \u00e0 des vignettes qu’\u00e0 des chapitres, ce qui donne une sensation de lecture facile. Cela me fait penser \u00e0 ce que Roberto Bola\u00f1o a \u00e9crit avec nostalgie sur les longs romans. Baltasar excelle dans ses images. Son langage est pr\u00e9cis et suggestif, les atmosph\u00e8res qu’elle recr\u00e9e m\u00ealent l’inhospitalier et le besoin de continuer \u00e0 vivre. J’ai rarement rencontr\u00e9 un langage aussi concis, avec une pr\u00e9cision digne du meilleur journalisme, et qui soit \u00e0 la fois autant charg\u00e9 d’une force \u00e9vocatrice. On a m\u00eame l’impression que l’autrice utilise le style de la chronique, mais avec la densit\u00e9 de la po\u00e9sie, offrant ainsi une fiction qui ne faiblit \u00e0 aucun moment, o\u00f9 il n’y a ni h\u00e9ros ni victimes, mais plut\u00f4t des animaux fatigu\u00e9s d’amour, assoiff\u00e9s de chair fra\u00eeche ; des animaux \u00e0 l\u2019air libre, inconscients de leur existence, mais pleins de vie.<\/p>\n\n\n\n Un autre aspect pr\u00e9cieux du roman r\u00e9side dans ce que l’autrice r\u00e9ussit \u00e0 \u00e9viter, avec habilet\u00e9 et intuition. Je m’explique : comme il s’agit d’un roman rural dans lequel la narratrice protagoniste d\u00e9couvre un environnement qui lui est \u00e9tranger, elle aurait pu tomber dans le pi\u00e8ge facile de l’id\u00e9alisation, ou pire encore, dans les pr\u00e9jug\u00e9s urbains d\u2019un environnement arri\u00e9r\u00e9 et monotone. Elle n\u2019est pas non plus tomb\u00e9e dans le courant moral tr\u00e8s New Age<\/em> qui consiste \u00e0 rechercher l’authentique \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie du consum\u00e9risme et du n\u00e9olib\u00e9ralisme. Eva Baltasar ne s’int\u00e9resse \u00e0 aucun de ces aspects, m\u00eame si son roman montre l’actualit\u00e9 des emplois pr\u00e9caires, des relations \u00e9ph\u00e9m\u00e8res et des d\u00e9s\u00e9quilibres sociaux. L’autrice cherche plut\u00f4t \u00e0 donner forme aux ondulations du d\u00e9sir, ainsi qu’aux malentendus qui surviennent dans les rencontres personnelles, qu’elles soient amicales ou intimes. C’est pr\u00e9cis\u00e9ment en s’appuyant sur l’intimit\u00e9 de l’exp\u00e9rience, dans laquelle le sensoriel et le corporel priment, qu’Eva Baltasar esquisse un portrait qui d\u00e9passe le cadre purement individuel et prend la forme d’un regard brutal sur notre monde contemporain.<\/p>\n\n\n\n Quand l’actualit\u00e9 europ\u00e9enne et mondiale semble imposer de nouvelles explorations esth\u00e9tiques hors des sentiers battus de l’autofiction, des romans comme celui de Baltasar proposent un retour \u00e0 une ligne riche en tradition tout en ayant une grande contemporan\u00e9it\u00e9. L’Europe n’est plus un conglom\u00e9rat de grandes villes, o\u00f9 les habitants circulent sans rel\u00e2che, vivant le r\u00eave du confort bourgeois, insensibles \u00e0 ce qui se passe au-del\u00e0 de leurs quartiers. Les villes sont devenues des enfers o\u00f9 les individus se d\u00e9placent sans boussole comme des zombies ou, en d’autres termes, comme des prol\u00e9taires sans \u00e2me<\/a>. Pour cette raison, beaucoup partent \u00e0 la campagne, ces espaces \u00e9loign\u00e9s mais qui restent \u00e0 port\u00e9e de main o\u00f9, peu \u00e0 peu, ils d\u00e9couvrent une autre vie. C’est un mouvement qui ne cherche plus les terres promises ou les paradis perdus, mais qui met l’accent sur le d\u00e9senchantement et la solitude. Deux sentiments qui, dans le roman de Baltasar, encouragent les personnages dans leurs errances sur un territoire aussi sauvage que leurs c\u0153urs respectifs.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Quand l’actualit\u00e9 europ\u00e9enne et mondiale semble imposer de nouvelles explorations esth\u00e9tiques hors des sentiers battus de l’autofiction, des romans comme celui de Baltasar proposent un retour \u00e0 une riche tradition tout en ayant une grande contemporan\u00e9it\u00e9. 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