{"id":135696,"date":"2022-04-02T18:15:00","date_gmt":"2022-04-02T16:15:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=135696"},"modified":"2022-04-03T18:36:43","modified_gmt":"2022-04-03T16:36:43","slug":"de-la-pandemie-a-la-guerre-en-europe-une-conversation-avec-adam-michnik-toni-nikolov-et-ivan-krastev","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/04\/02\/de-la-pandemie-a-la-guerre-en-europe-une-conversation-avec-adam-michnik-toni-nikolov-et-ivan-krastev\/","title":{"rendered":"De la pand\u00e9mie \u00e0 la guerre en Europe, une conversation avec Adam Michnik, Toni Nikolov et Ivan Krastev"},"content":{"rendered":"\n
Cet entretien est la transcription d\u2019un \u00e9change entre Adam Michnik, Toni Nikolov et Ivan Krastev qui s\u2019est tenu le 27 janvier 2022 dans le cadre de la Nuit des Id\u00e9es et de la pr\u00e9sidence fran\u00e7aise du Conseil de l\u2019Union europ\u00e9enne. En partenariat avec l\u2019Institut Fran\u00e7ais, le Grand Continent publie une s\u00e9rie de textes et d\u2019entretiens : ces \u00ab Grands Dialogues<\/a> \u00bb forment un dispositif r\u00e9unissant des personnalit\u00e9s intellectuelles de premier plan venues du monde des arts, des lettres, des sciences, du journalisme et de l\u2019engagement et repr\u00e9sentant l\u2019ensemble des \u00c9tats membres de l\u2019Union europ\u00e9enne.<\/em><\/p>\n\n\n\n\n\n Pour faire front face \u00e0 la politique imp\u00e9rialiste de la Russie de Poutine, une voie privil\u00e9gi\u00e9e me semble \u00eatre la poursuite de l\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne. En Pologne, o\u00f9 la situation sanitaire est catastrophique, l\u2019impuissance politique des autorit\u00e9s nationales est doubl\u00e9e d\u2019une progression des forces anti-europ\u00e9ennes. Le parti au pouvoir que l\u2019on peut qualifier de populiste, de nationaliste, de x\u00e9nophobe et d\u2019autoritaire, comporte en son sein une fraction tr\u00e8s forte d\u2019adversaires oppos\u00e9s \u00e0 toute vaccination, y compris celle contre le Covid. C\u2019est ainsi que la faible majorit\u00e9 parlementaire du gouvernement n\u2019arrive pas \u00e0 imposer certaines mesures sanitaires. En France, en Italie et en Allemagne, le passeport vaccinal est un outil sanitaire utilis\u00e9. En Pologne une telle option ne fonctionne pas. Le passeport vaccinal ne nuit pourtant pas \u00e0 l\u2019ordre public et facilite la lutte contre le Covid. Ce qui menace l\u2019Union n\u2019est donc pas tant le Covid que les forces populistes m\u00eal\u00e9es aux rh\u00e9toriques antivax qui paralysent la possibilit\u00e9 d\u2019une r\u00e9ponse europ\u00e9enne commune.<\/p>\n\n\n\n Aujourd\u2019hui l\u2019Union europ\u00e9enne se trouve \u00e0 la crois\u00e9e des chemins. Si les populistes anti-europ\u00e9ens se retrouvent au pouvoir, la menace sera tourn\u00e9e vers Bruxelles. Les \u00e9lections hongroise<\/a> et fran\u00e7aise de cette ann\u00e9e sont \u00e0 cet \u00e9gard capitales. Il me semble inconcevable qu\u2019en France ce soit le parti de Marine Le Pen qui l\u2019emporte malgr\u00e9 les exemples de victoires de ce type de parti en Hongrie et en Pologne. Il y a trente ans, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 en Bulgarie pour participer \u00e0 une \u00e9mission de t\u00e9l\u00e9vision dans laquelle j\u2019avais exprim\u00e9 ma profonde conviction que nous quittions radicalement le communisme. Il semblait certain que les forces d\u00e9mocratiques allaient l\u2019emporter et c\u2019est arriv\u00e9 apr\u00e8s maints soubresauts. Aujourd\u2019hui, il y a des chances que les forces pro-europ\u00e9enne et pro-d\u00e9mocratiques l’emportent et que la \u00ab cr\u00e9tinisation \u00bb du continent s\u2019arr\u00eate l\u00e0. Mais rien n\u2019est jou\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Ce qui menace l\u2019Union n\u2019est pas tant le Covid que les forces populistes m\u00eal\u00e9es aux rh\u00e9toriques antivax qui paralysent la possibilit\u00e9 d\u2019une r\u00e9ponse europ\u00e9enne commune<\/p>Adam Michnik<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Cela varie selon les pays et dans le temps. Les premiers temps de la pand\u00e9mie et la fermeture des fronti\u00e8res ont entra\u00een\u00e9 un moment dans lequel l\u2019Union europ\u00e9enne a tout bonnement cess\u00e9 d\u2019exister. Chaque pays s\u2019est ferm\u00e9 sur lui-m\u00eame en essayant de lutter, en s\u2019isolant, contre la pand\u00e9mie. Dans un second temps, nous avons compris que ce type d\u2019isolement ne fonctionnait pas, en particulier dans le champ \u00e9conomique. La fermeture des fronti\u00e8res paralysait aussi les milliers de personnes qui les traversent pour travailler ou \u00e9tudier. Le choc de la premi\u00e8re vague a clairement pouss\u00e9 les pays europ\u00e9ens \u00e0 r\u00e9soudre le probl\u00e8me ensemble, comme nous l\u2019avons vu quelques mois plus tard avec la politique commune sur les vaccins. <\/p>\n\n\n\n Il faut aussi relever que, dans cette p\u00e9riode, les th\u00e9ories complotistes<\/a> se sont multipli\u00e9es mais le vote pour les partis populistes n\u2019a pas connu ce m\u00eame essor. Les th\u00e9ories antivax ne sont donc pas le seul facteur caract\u00e9ristique du populisme dans cette p\u00e9riode. <\/p>\n\n\n\n Durant la pand\u00e9mie, la fracture Est-Ouest en Europe<\/a> a \u00e9t\u00e9 mise \u00e0 nu, notamment en ce qui concerne la vaccination. L’Europe Orientale est beaucoup moins vaccin\u00e9e que l’Europe Occidentale. <\/strong>Pour la Bulgarie, cela peut s\u2019expliquer en partie par le calendrier \u00e9lectoral qui ne nous a pas permis de nous concentrer sur les vaccins. Cet effet est doubl\u00e9 d\u2019une m\u00e9fiance \u00e0 l\u2019\u00e9gard des m\u00e9dias m\u00eame si les r\u00e9sultats des partis populistes ont \u00e9t\u00e9 beaucoup plus bas. Malgr\u00e9 ces r\u00e9sultats plut\u00f4t faibles, l\u2019essor de th\u00e9ories conspirationnistes est tout de m\u00eame marqu\u00e9 et il n\u2019existe contre elles aucun vaccin. On conna\u00eet les th\u00e9ories sur l\u2019implication de Bill Gates, la pr\u00e9sence de puces \u00e9lectroniques dans le vaccin ou encore l\u2019id\u00e9e que la vaccination serait un immense complot malthusien pour r\u00e9duire la population mondiale… Ces diff\u00e9rentes th\u00e9ories s\u2019opposent les unes aux autres. <\/p>\n\n\n\n Les th\u00e9ories complotistes se sont multipli\u00e9es mais le vote pour les partis populistes n\u2019a pas connu ce m\u00eame essor.<\/p>Ivan Krastev<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La fracture g\u00e9ographique et sociale se lit aussi \u00e0 l\u2019\u00e9chelle nationale : si l\u2019on superpose le nombre de Bulgares vaccin\u00e9s en Autriche et le nombre de personnes qui ont fait des \u00e9tudes sup\u00e9rieures, on obtient un chiffre proche, sugg\u00e9rant que ce sont les m\u00eames profils. Les personnes les plus r\u00e9ticentes sont celles qui ne quittent pas leur pays et qui ne regardent pas au-del\u00e0 de leur paysage m\u00e9diatique. Leur horizon est donc format\u00e9 dans un d\u00e9bat et espace linguistique donn\u00e9. Pour comprendre toutes ces fractures, il est important d\u2019analyser l\u2019Europe avec un autre regard. <\/p>\n\n\n\n Il semble \u00eatre encore trop t\u00f4t pour d\u00e9cr\u00e9ter un vainqueur et des perdants sur le tableau des diff\u00e9rents rapports de forces issus de la pand\u00e9mie. <\/p>\n\n\n\n Durant la premi\u00e8re vague, ce sont les gouvernements qui ont sembl\u00e9 avoir l\u2019avantage. Les enqu\u00eates sociologiques ont montr\u00e9 que les citoyens cherchaient la protection aupr\u00e8s de leur gouvernement. Aujourd’hui, on constate davantage de m\u00e9fiance, les citoyens sont plus touch\u00e9s par le sentiment d\u2019ins\u00e9curit\u00e9 et comprennent moins le monde dans lequel ils vivent. Adam Michnik a raison de dire d\u2019insister sur le fait que c\u2019est une combinaison de plusieurs facteurs qui conduit \u00e0 la m\u00e9fiance g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n Beaucoup de choses doivent nous inqui\u00e9ter aujourd\u2019hui. Mais il serait bon de repenser d\u2019abord \u00e0 l\u2019id\u00e9e d’Europe que notre g\u00e9n\u00e9ration se faisait : nous admirions Adam Michnik, qui symbolisait l’Europe unie ; nos envies se composaient de voyage, de libert\u00e9 ; nous r\u00eavions de construire des projets\u2026 Avec la pand\u00e9mie, toutes ces choses nous ont \u00e9t\u00e9 \u00f4t\u00e9es. Soyons attentifs, lorsque l\u2019on \u00e9voque les nationalistes populistes et les antivax, \u00e0 ne pas croire qu\u2019il s\u2019agit toujours des m\u00eames.<\/p>\n\n\n\n En Italie, les antivax ont ainsi pris pour porte-parole un intellectuel de classe europ\u00e9enne : Agamben. Dans un monde o\u00f9 tout se d\u00e9place, les anciennes th\u00e9ories de Giorgio Agamben sont devenues une r\u00e9alit\u00e9 : nous vivons dans un \u00e9tat d\u2019urgence permanent. La m\u00e9taphore du corps nu d\u2019Agamben devient r\u00e9elle. Notre corps est la seule chose qui reste lorsque la peur devient universelle. On l\u2019observe tout le temps. Cette r\u00e9alit\u00e9 est la derni\u00e8re dont nous disposons. Cet ordre tr\u00e8s complexe de l’Europe en diff\u00e9rents \u00e9tages, supranational et institutionnel entre autres, est devenu un ensemble de personnes qui ont peur.<\/p>\n\n\n\n Cet ordre tr\u00e8s complexe de l’Europe en diff\u00e9rents \u00e9tages, supranational et institutionnel entre autres, est devenu un ensemble de personnes qui ont peur.<\/p>Toni Nikolov<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Des personnes qui n\u2019avaient pas lu Agamben ont \u00e9difi\u00e9 la th\u00e8se selon laquelle chacun peut d\u00e9cider pour soi-m\u00eame. Est-ce que cela a toujours exist\u00e9 dans les projets europ\u00e9ens ? Jacques Delors avait une expression qu\u2019il r\u00e9p\u00e9tait souvent : le d\u00e9veloppement europ\u00e9en n\u2019est pas un long fleuve tranquille : il y a des dynamiques, de l\u2019immobilisme, des crises qui permettent au d\u00e9veloppement europ\u00e9en de reprendre sa dynamique. Aujourd\u2019hui nous traversons une crise mais une autre viendra apr\u00e8s \u2013 et ainsi elles continueront. La guerre enfin, ces-jours-ci, fait son retour sur le continent et dans nos vies.<\/p>\n\n\n\n On rel\u00e8ve une constante dans l\u2019histoire : les humains se souviennent des guerres \u2013 pas des pand\u00e9mies. <\/p>\n\n\n\n Historiquement, la grippe espagnol a tu\u00e9 peut-\u00eatre plus de personnes que la Premi\u00e8re Guerre mondiale mais c\u2019est sur ce dernier sujet qu’ont \u00e9t\u00e9 publi\u00e9s tous les livres que l\u2019on sait. La guerre est une exp\u00e9rience collective dont on se souvient \u00e0 cause de la tension et de la peur qui en \u00e9manent. Durant ces deux derni\u00e8res ann\u00e9es, nous n\u2019avons pas constat\u00e9 l’apparition d\u2019un narratif national comme en temps de guerre, dans lequel la population sait pourquoi certains sacrifient leur vie. C\u2019est justement le hasard de la mort qui rend effrayante la pand\u00e9mie. Il n\u2019y a rien de plus peupl\u00e9 qu\u2019un champ de bataille ou un a\u00e9roport. Mais par temps de pand\u00e9mie, les deux sont vides. <\/p>\n\n\n\n Il faut aussi \u00e9voquer toute la tension que les pays et les hommes politiques ont accumul\u00e9s. Imaginez les dirigeants qui, comme la population, ont eux aussi \u00e9t\u00e9 enferm\u00e9s pendant deux ans et n\u2019ont parl\u00e9 qu\u2019\u00e0 tr\u00e8s peu de personnes tout en ne rencontrant presque personne.<\/p>\n\n\n\n Il n\u2019y a rien de plus peupl\u00e9 qu\u2019un champ de bataille ou un a\u00e9roport. Mais par temps de pand\u00e9mie, les deux sont vides.<\/p>Ivan Krastev<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Il semble que c’est un point qui a accompagn\u00e9 l\u2019Europe dans toute son histoire. <\/p>\n\n\n\n Qu\u2019il s’agisse de la grippe espagnole, de la peste ou du chol\u00e9ra. La pand\u00e9mie introduit quelque chose de nouveau mais pas de radicalement diff\u00e9rent. Nous vivons dans un monde o\u00f9 le pire ne vient pas de la pand\u00e9mie mais de l\u2019homme. En temps de pand\u00e9mie, il est difficile d\u2019avoir une quelconque influence sur ce qui se passe, les personnes doivent simplement porter un masque, se faire vacciner et garder des distances sociales. Je ne vois pas o\u00f9 r\u00e9side l\u2019attaque contre les droits humains dans une telle situation. Il n\u2019en est donc que plus regrettable que Giorgio Agamben s\u2019engage en Italie dans ce combat. Sa posture, dans des affaires qui ne le concerne pas lui uniquement, est d\u00e9raisonnable, voire idiote.<\/p>\n\n\n\n Ce qui m\u2019effraie davantage dans cet \u00e9tat exceptionnel, ce sont les choses que j\u2019ai pu voir \u00e0 la fronti\u00e8re polonaise avec le B\u00e9larus<\/a> o\u00f9 la dictature atroce de Loukachenko a commenc\u00e9 \u00e0 forcer le passage sur les barbel\u00e9s de r\u00e9fugi\u00e9s de l\u2019Est. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la fronti\u00e8re, les Polonais les chassaient directement vers le B\u00e9larus. Les r\u00e9fugi\u00e9s \u00e9taient malades, avaient froid et certains sont morts l\u00e0-bas. Cela constitue une vraie menace pour la condition humaine et cela n\u2019a rien \u00e0 voir avec la pand\u00e9mie. Cette derni\u00e8re, en capitalisant sur la peur<\/a>, peut faire acc\u00e9l\u00e9rer certaines dynamiques mais je ne pense pas que ce soit la pand\u00e9mie qui nous menace le plus. Plus que de la pand\u00e9mie, j\u2019ai peur de Poutine. C’est lui qui constitue la vraie menace pour le monde entier. Si nous ne sommes qu\u2019\u00e0 mi-chemin de la lutte contre la pand\u00e9mie, tant pis. Soyons seulement attentifs \u00e0 ce que dit la science.<\/p>\n\n\n\n Nous vivons dans un monde o\u00f9 le pire ne vient pas de la pand\u00e9mie mais de l\u2019homme. Plus que de la pand\u00e9mie, c’est de Poutine que j’ai peur. C’est lui qui constitue la vraie menace pour le monde entier.<\/p>Adam Michnik<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Il faut commencer par une \u00e9vidence : la pand\u00e9mie n\u2019est pas finie et la guerre n\u2019a pas commenc\u00e9. Il ne faut pas g\u00e9n\u00e9raliser trop vite. La peur de perte des droits est s\u2019enracine dans la r\u00e9action des soci\u00e9t\u00e9s europ\u00e9ennes qui craignant pour leurs droits d\u00e8s la guerre contre le terrorisme apr\u00e8s les attentants 2001 aux \u00c9tats-Unis. L\u2019id\u00e9e que les droits sont tr\u00e8s fragiles, et que dans toute situation extr\u00eame les gouvernements cherchent \u00e0 les limiter, est r\u00e9pandue. Pour autant, je ne crois pas que Giorgio Agamben ait eu raison en ce qui concerne la pand\u00e9mie. M\u00eame si dans les premiers mois on pouvait avoir l’impression que les gouvernements disposaient de pouvoirs trop importants, leur comportement a montr\u00e9 qu\u2019ils \u00e9taient en fait sous une pression tr\u00e8s forte par la responsabilit\u00e9 induite de la mort des citoyens. D\u2019une certaine mani\u00e8re les gouvernements se sont retrouv\u00e9s dans une position o\u00f9 ils devaient promettre l\u2019immortalit\u00e9 \u00e0 la population. C\u2019est dans ce contexte que les vaccins sont pr\u00e9sent\u00e9s comme un moyen de sauver des vies, sans garantir la survie des malades mais en diminuant les risques de la maladie.<\/p>\n\n\n\n Ce type de soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 l\u2019on cherche toujours \u00e0 s’enfermer et \u00e0 s\u2019assurer du risque z\u00e9ro cr\u00e9e de la tension entre les gens et ravive la notion de responsabilit\u00e9 dans les rapports humains. Il est vrai que plusieurs personnes n\u2019\u00e9taient pas pr\u00eates \u00e0 sacrifier leurs droits dans la guerre contre le terrorisme mais qu\u2019elles l\u2019\u00e9taient durant la pand\u00e9mie car elles avaient peur de perdre des membres de leur famille ou leur amis.<\/p>\n\n\n\n Il est vrai que plusieurs personnes n\u2019\u00e9taient pas pr\u00eates \u00e0 sacrifier leurs droits dans la guerre contre le terrorisme mais qu\u2019elles l\u2019\u00e9taient durant la pand\u00e9mie car elles avaient peur de perdre des membres de leur famille ou leur amis. <\/p>Ivan Krastev<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n L\u2019accumulation de toutes ces tensions est catalys\u00e9e par la situation \u00e0 la fronti\u00e8re russo-ukrainienne. Avec la situation actuelle, on peut avoir le sentiment d\u2019entrer dans un nouveau monde. C\u2019est le message de Poutine : le monde qui a commenc\u00e9 avec la chute du mur de Berlin vient de finir. Il serait par ailleurs utile que le pr\u00e9sident am\u00e9ricain se mette d\u2019accord sur ce nouveau monde. Ce dernier risque de constituer un probl\u00e8me pour l’Europe car peu importe comment elle est jug\u00e9e aujourd\u2019hui, elle est directement li\u00e9e au monde d’apr\u00e8s-guerre, s\u2019\u00e9tant constitu\u00e9 sur les bases de la destruction de la Seconde Guerre mondiale. En Europe, le sentiment que la guerre est une chose impossible est assez r\u00e9pandu. Les Europ\u00e9ens ne sont pas assez na\u00effs pour croire que la guerre est impossible de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale mais qu\u2019elle est impossible ici. Tout comme les Etats-Unis pensent que la d\u00e9mocratie est un acquis garanti, les europ\u00e9ens croient que la paix est assur\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n Il faudrait aussi s\u2019interroger sur le prix des possibles sanctions qui seraient immenses. Dans ce type de conflits, on r\u00e9alise nos interd\u00e9pendances. La question finale est la suivante : qu\u2019est ce que nous sommes pr\u00eats \u00e0 supporter, quel sacrifice sommes-nous pr\u00eats \u00e0 faire et pour quelle fin ? En Europe la r\u00e9ponse \u00e0 cette question n\u2019est pas vraiment claire car nos soci\u00e9t\u00e9s ne r\u00e9fl\u00e9chissent pas \u00e0 travers le prisme de la guerre. Personne ne pense qu\u2019on pourra demander un jour le sacrifice de nos fa\u00e7ons de vivre. De toute mani\u00e8re, il semble \u00eatre trop t\u00f4t pour faire des g\u00e9n\u00e9ralisations. Le probl\u00e8me de la pand\u00e9mie est l\u2019impr\u00e9visibilit\u00e9 : ce qui s\u2019est av\u00e9r\u00e9 vrai au bout d’un an, ne le sera s\u00fbrement plus au bout de deux ans. Ce raisonnement va de pair avec notre tol\u00e9rance. Ce que nous acceptons durant six mois ne l\u2019est sans doute pas sur deux ans. <\/p>\n\n\n\n Nos soci\u00e9t\u00e9s ne r\u00e9fl\u00e9chissent pas \u00e0 travers le prisme de la guerre. Personne ne pense qu\u2019on pourra nous demander un jour de sacrifier nos fa\u00e7ons de vivre. <\/p>Ivan Krastev<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Les menaces sont l\u00e0. Et la division de la position europ\u00e9enne face aux menaces n\u2019est pas difficile \u00e0 concevoir.<\/p>\n\n\n\n Mais ce qu\u2019a dit Ivan Krastev est aussi tr\u00e8s int\u00e9ressant. Une \u00e9tude europ\u00e9enne sur la guerre et le sacrifice posait la question suivante : \u00eates-vous pr\u00eat \u00e0 sacrifier vos vies pour une cause nationale ? Les donn\u00e9es sur la Bulgarie sont tr\u00e8s basses : environ 15 % des sond\u00e9s r\u00e9pondent positivement alors m\u00eame que la Bulgarie est un pays plut\u00f4t patriotique. <\/p>\n\n\n\n Toute ma vie, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 optimiste. Pour autant, il est tr\u00e8s difficile de faire des suppositions globales. La peste europ\u00e9enne de Kaczy\u0144ski, d\u2019Orban, de Poutine, de Salvini, de Le Pen ou de Vox en Espagne, est effrayante. Ils sont une maladie contre laquelle il n\u2019y a pas de vaccin. Il revient donc aux citoyens de cr\u00e9er une vague d\u2019optimisme. Serons-nous en mesure de faire face \u00e0 ce nationalisme qui entra\u00eene le fanatisme, l\u2019intol\u00e9rance et la x\u00e9nophobie ? <\/p>\n\n\n\n Dans l\u2019enqu\u00eate \u00e9voqu\u00e9e il y a un instant, les citoyens ne con\u00e7oivent pas de mourir pour la Bulgarie, certes. Mais je consid\u00e8re que c\u2019est une bonne nouvelle. L\u2019histoire a \u00e9t\u00e9 atroce lorsqu\u2019en Allemagne ou en Russie, 90 % de la population \u00e9tait pr\u00eate \u00e0 mourir pour son pays. Se d\u00e9clarer pr\u00eat au sacrifice pour son pays signifie \u00eatre pr\u00eat \u00e0 adopter le slogan \u00ab vive la mort \u00bb, au lieu de penser \u00e0 comment tous vivre mieux. <\/p>\n\n\n\n Se d\u00e9clarer pr\u00eat au sacrifice pour son pays signifie \u00eatre pr\u00eat \u00e0 adopter le slogan \u00ab vive la mort \u00bb, au lieu de penser \u00e0 comment tous vivre mieux.<\/p>Adam Michnik<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Quand Ivan Krastev \u00e9voque la fracture Est et Ouest induite par la pand\u00e9mie, je ne peux qu’acquiescer. Les soci\u00e9t\u00e9s pendant des dizaines d’ann\u00e9es ont eu des comportements et des approches diff\u00e9rentes dans les domaines de la science et des nouvelles technologies mais je ne pense pas que ce soit un probl\u00e8me en soi. La peste qui laisse Lukashenko commencer \u00e0 gouverner tr\u00e8s fermement le peuple bi\u00e9lorusse en mettant les citoyens en prison et en les torturant m’effraie davantage. Le seul vaccin face \u00e0 cette pand\u00e9mie est la mobilisation de tous. Il faudrait \u00eatre optimiste en disant que l\u2019Europe est capable de r\u00e9agir, elle l\u2019a d\u00e9j\u00e0 fait. En reconnaissant que les principes de l\u2019\u00c9tat de droit sont viol\u00e9s en Hongrie et Pologne et en souhaitant des cons\u00e9quences financi\u00e8res, l\u2019Union europ\u00e9enne a eu une r\u00e9action adapt\u00e9e. C\u2019est une d\u00e9cision juste et que je supporte totalement. On ne peut pas accepter d\u2019autoritarisme dans l\u2019Union. <\/p>\n\n\n\n Comme il a \u00e9t\u00e9 dit, la guerre n\u2019a pas encore commenc\u00e9. Le fait que l\u2019id\u00e9e europ\u00e9enne prenne de la vitesse pendant les \u00e9preuves et les crises est tr\u00e8s int\u00e9ressant. Une longue p\u00e9riode de paix diminue la r\u00e9activit\u00e9 des personnes et des institutions. Il ne faut pas oublier que l\u2019Europe n\u2019est pas seulement compos\u00e9e de citoyens et d\u2019institutions mais aussi de la mani\u00e8re de la penser. Il faut que les gens donnent leur approbation \u00e0 tout ce qui est fait, en cela r\u00e9side le grand dialogue qui nous divise en ces temps pand\u00e9miques. <\/p>\n\n\n\n Tout est possible si les citoyens le demandent et le veulent. <\/p>\n\n\n\n La souverainet\u00e9 pose probl\u00e8me car chacun veut avoir le choix dans toute situation. Beaucoup de personnes qui protestent et qui n\u2019acceptent pas certaines politiques <\/strong>disent qu\u2019ils veulent pouvoir choisir eux-m\u00eames. Dans l\u2019Union, il faut avoir le choix et pas seulement supporter ce qu\u2019on a d\u00e9j\u00e0 choisi. On ne peut se satisfaire seulement d\u2019optimisme ou de pessimisme, la vie humaine est ainsi faite. D\u2019exp\u00e9riences diff\u00e9rentes sont issus des diff\u00e9rents v\u00e9cus. <\/p>\n\n\n\n Nous vivons avec le sentiment qu\u2019il faut toujours aller dans le m\u00eame sens et que la vie doit \u00eatre toujours meilleure \u2013 mais la r\u00e9alit\u00e9 est plus complexe. Le monde est fait des choix de certaines personnes. C\u2019est pourquoi il faut aussi noter les \u00e9checs des partis et figures populistes. L\u2019id\u00e9e que ce type de pouvoir totalitaire serait meilleur n\u2019a d’ailleurs pas fonctionn\u00e9. V\u00e1clav Havel disait que les pessimistes et les optimistes se conduisent comme s\u2019ils pouvaient savoir \u00e0 l\u2019avance ce qui allait avoir lieu. Partant, il est plus sage d\u2019agir en pensant que tout ira pour le mieux plut\u00f4t que le contraire.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Comment sommes-nous pass\u00e9s de l’urgence sanitaire \u00e0 la mobilisation contre une guerre aux fronti\u00e8res de l’Europe ? Quelques semaines avant l\u2019invasion de l\u2019Ukraine, trois intellectuels europ\u00e9ens ont tent\u00e9 de capter ce moment. Dans ce Grand Dialogue organis\u00e9 \u00e0 l\u2019occasion de la Nuit des Id\u00e9es, Adam Michnik, Toni Nikolov et Ivan Krastev ont r\u00e9pondu aux questions d’Irina N\u00e9d\u00e9va : notre continent est-il en train de changer d\u2019\u00e9poque ?<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":135711,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"templates\/post-interviews.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[3103],"tags":[],"staff":[3125],"editorial_format":[],"serie":[],"audience":[],"geo":[1917],"class_list":["post-135696","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-grands-dialogues","staff-irina-nedeva","geo-europe"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":false},"yoast_head":"\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\nAu seuil d\u2019une nouvelle d\u00e9cennie, l\u2019Europe doit faire face \u00e0 l\u2019impact du Covid, \u00e0 l\u2019adh\u00e9sion de certains aux th\u00e9ories conspirationnistes, \u00e0 la peur d\u2019une guerre en Ukraine [ndlr : cette conversation a eu lieu trois semaines avant l\u2019invasion russe de l\u2019Ukraine<\/em><\/strong>] ou encore au retour du sentiment g\u00e9n\u00e9ral d\u2019ins\u00e9curit\u00e9. Dans ces crises multiples et diverses, quelle forme pourrait prendre, selon vous Adam Michnik, la reconstruction de l\u2019Europe ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Adam Michnik<\/strong><\/h4>\n\n\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\nEst-ce que vous croyez, Ivan Krastev, que les attitudes anti-europ\u00e9ennes se sont m\u00eal\u00e9es \u00e0 celles anti-vaccins ? La lutte anti-vaccin est-elle devenue la manifestation principale du <\/strong>style populiste<\/strong><\/a> ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Ivan Krastev<\/strong><\/h4>\n\n\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\nLa pand\u00e9mie a pu conduire \u00e0 une suspension des principes et droits fondamentaux <\/strong>au motif de l\u2019\u00e9tat d\u2019exception<\/strong><\/a>. On a pu observer l\u2019apparition de protestations pour les droits de l\u2019Homme de la part de groupes qui les d\u00e9crivaient comme une invention et qui r\u00e9clament d\u00e9sormais le droit de ne pas se faire vacciner. Selon, Toni Nikolov, tout cela doit-il nous inqui\u00e9ter ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Toni Nikolov<\/strong><\/h4>\n\n\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\nDans un de vos textes, Ivan Krastev, vous expliquiez la grande diff\u00e9rence entre guerre et pand\u00e9mie. En temps de guerre, les personnes sont proches, la temporalit\u00e9 est marqu\u00e9e par le mouvement physique des corps : c\u2019est diff\u00e9rent dans une pand\u00e9mie qui obligent les corps \u00e0 s’\u00e9loigner et s\u2019isoler. <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Ivan Krastev<\/strong><\/h4>\n\n\n\n
Croyez-vous qu\u2019en adoptant toutes les mesures restrictives que l\u2019on conna\u00eet, l’Europe nous a \u00e9loign\u00e9 des droits de l\u2019Homme ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Adam Michnik<\/strong> <\/h4>\n\n\n\n
Au milieu de tant de peur et d’ins\u00e9curit\u00e9, comment retrouver la raison ? En tant qu\u2019Europ\u00e9ens, comment s\u2019organiser ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Ivan Krastev <\/strong><\/h4>\n\n\n\n
Il se pourrait que l\u2019Europe soit incapable de mener une guerre. Toni Nikolov, pourriez-vous nous conforter dans l\u2019optimisme d\u2019un futur sans guerre ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Toni Nikolov<\/strong><\/h4>\n\n\n\n
Adam Michnik, vous \u00eates optimiste sur l\u2019id\u00e9e europ\u00e9enne. Croyez-vous que, face \u00e0 une telle menace, l\u2019Europe pourrait faire bloc ? <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Adam Michnik<\/strong><\/h4>\n\n\n\n
Qu\u2019est-ce qui pour vous, Toni Nikolov, pourrait renverser ce tableau sombre et nous d\u00e9tourner de ces dictateurs qui veulent jouer avec le destin des gens en les sacrifiant ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Toni Nikolov<\/strong><\/h4>\n\n\n\n
Emmanuel Macron a \u00e9voqu\u00e9 plusieurs fois le terme d\u2019\u201cEurope souveraine \u00bb. L\u2019Europe agissant en tant que puissance souveraine \u00e0 travers les citoyens, est-ce possible ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Ivan Krastev<\/strong><\/h4>\n\n\n\n