{"id":134215,"date":"2022-03-16T16:38:00","date_gmt":"2022-03-16T15:38:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=134215"},"modified":"2022-03-18T16:59:03","modified_gmt":"2022-03-18T15:59:03","slug":"reflexion-sur-la-memoire-de-letre-en-exil","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/03\/16\/reflexion-sur-la-memoire-de-letre-en-exil\/","title":{"rendered":"R\u00e9flexion sur la m\u00e9moire de l’\u00eatre en exil"},"content":{"rendered":"\n
Viens au plus vite ! Bien install\u00e9 dans son train de retour d\u2019une table ronde o\u00f9 il vient de pr\u00e9senter un de ses r\u00e9cits, Sa\u00efd Al-Wahid, jeune \u00e9crivain allemand d\u2019origine irakienne, est somm\u00e9 d\u2019interrompre son quotidien afin de se rendre au chevet de sa m\u00e8re mourante. Ce voyage tant impr\u00e9vu que pr\u00e9cipit\u00e9, de Mayence \u00e0 Bagdad, constitue la trame de ce court roman, le sixi\u00e8me de l\u2019auteur, et donne l\u2019occasion au personnage de se livrer \u00e0 l\u2019introspection, de sonder sa vie d\u2019exil\u00e9, une vie de Janus aux deux visages : \u00ab un Moi cach\u00e9 et un Moi visible, qui sont inconciliables mais doivent partager le m\u00eame destin \u00bb.<\/p>\n\n\n\n
Nombreux sont les \u00e9crivains qui, ces derni\u00e8res d\u00e9cennies, d\u00e9peignent dans leurs \u0153uvres la pr\u00e9sence de r\u00e9fugi\u00e9s dans les pays germanophones. Ils gardent une m\u00e9moire critique de ces \u00e9v\u00e9nements et contribuent avec les moyens qu\u2019offre la litt\u00e9rature au d\u00e9bat politique et social sur le sujet. Abbas Khider fait partie de ces auteurs de langue allemande qui ont v\u00e9cu l\u2019exp\u00e9rience d\u2019un exil contraint \u2013 condamn\u00e9 pour des raisons politiques en Irak \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 21 ans, il parvint \u00e0 fuir apr\u00e8s deux ans d\u2019emprisonnement \u2013 et qui t\u00e9moignent en litt\u00e9rature de leur condition d\u2019exil\u00e9, de leur \u00ab exiliance \u00bb pour le dire avec Alexis Nuselovici dans La condition de l\u2019exil\u00e9<\/em>, \u00ab ce noyau existentiel commun \u00e0 tous les sujets en migration \u00bb. Dans Le faussaire de souvenirs<\/em>, Abbas Khider d\u00e9crit la singularit\u00e9 d\u2019une telle exiliance aujourd\u2019hui en Allemagne pour un ancien r\u00e9fugi\u00e9 irakien.<\/p>\n\n\n\n La condition d\u2019\u00e9ternel \u00e9tranger de Sa\u00efd doit beaucoup aux d\u00e9cisions injustes ou al\u00e9atoires de l\u2019administration (comme la r\u00e9vocation inattendue de son droit d\u2019asile ou encore l\u2019impossibilit\u00e9 de d\u00e9clarer la naissance de son propre fils), autant de complications \u00e0 l\u2019issue toujours incertaine qui rappellent un pr\u00e9c\u00e9dent roman d\u2019Abbas Khider, Ohrfeige<\/em> (La Gifle<\/em>, 2016), sans toutefois en reprendre la v\u00e9h\u00e9mence. Non que le ton soit r\u00e9sign\u00e9 ici, mais il est plus pos\u00e9, plus pond\u00e9r\u00e9. Certes, le narrateur focalis\u00e9 sur le personnage de Sa\u00efd rappelle des situations v\u00e9cues de discrimination ou des paroles d\u2019extr\u00eame-droite devenues monnaie courante, il ne manque d\u2019\u00e9voquer non plus la radicalisation d\u2019autres r\u00e9fugi\u00e9s et en cons\u00e9quence les soup\u00e7ons permanents qui p\u00e8sent \u00e0 son \u00e9gard : malgr\u00e9 les nombreuses ann\u00e9es v\u00e9cues en Allemagne, Sa\u00efd est en cons\u00e9quence \u00ab toujours quelqu\u2019un qui ne se fie pas au monde \u00bb et vit dans un \u00e9tat de vigilance accrue. Pas de ressentiment toutefois ni de jugement dans ce roman, plut\u00f4t la volont\u00e9 de comprendre d\u2019un personnage transnational et, en cela, bien au-del\u00e0 de la dichotomie trop vite \u00e9tablie entre \u00ab Allemands \u00bb et \u00ab \u00e9trangers \u00bb, entre un \u00ab nous \u00bb et un \u00ab eux \u00bb, \u00e0 laquelle pourtant il ne cesse de se heurter.<\/p>\n\n\n\n Abbas Khider d\u00e9crit la singularit\u00e9 d\u2019une telle exiliance aujourd\u2019hui en Allemagne pour un ancien r\u00e9fugi\u00e9 irakien.<\/p>Emmanuelle Terrones<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Dans un des chapitres centraux du roman, Sa\u00efd se rappelle l\u2019importance pour lui, durant sa fuite, de sa lecture du Pigeon<\/em> de Patrick S\u00fcskind, lecture qui, miroir de son propre parcours, est commenc\u00e9e en arabe, maintes fois interrompue, et achev\u00e9e en allemand. Il n\u2019est pas un hasard qu\u2019il ait choisi cette nouvelle : que se passe-t-il quand un \u00e9v\u00e9nement, quel qu\u2019il soit, fait basculer toute une vie ? Cette question sous-tend aussi Le faussaire de souvenirs<\/em>. Retrouver un \u00e9quilibre et une orientation en exil \u2013 \u00ab dans un pays \u00e9tranger, il n\u2019y a pas de points cardinaux \u00bb \u2013, mais aussi retrouver une dignit\u00e9 et une contenance sont autant d\u2019enjeux au c\u0153ur de ce roman. Le noyau familial que Sa\u00efd parvient \u00e0 cr\u00e9er en exil tout autant que son activit\u00e9 litt\u00e9raire vont lui rendre le sentiment d\u2019\u00eatre au monde : \u00ab \u00c0 pr\u00e9sent l\u2019enfant fait de nouvelles racines, et l\u2019\u00e9criture me fait couler un sang neuf dans les veines. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Quand, de fait, sa vie en exil se stabilise assez pour permettre \u00e0 son r\u00eave d\u2019\u00e9crire de refaire surface, son \u00ab Moi cach\u00e9 \u00bb vient lui faire obstacle : les souvenirs de son enfance sous la dictature de Saddam Hussein, l\u2019ex\u00e9cution de son p\u00e8re, comme la mis\u00e8re et les tabous qui en furent les principales cons\u00e9quences. \u00ab Falsifier les souvenirs \u00bb se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre alors une, voire la seule \u00e9chappatoire possible, dans la mesure o\u00f9 elle lui donne la facult\u00e9 de \u00ab raconter une seule vraie histoire, la sienne, qui ne pourra jamais \u00eatre vraie. \u00bb Sa\u00efd entreprend en cons\u00e9quence de \u00ab donner de la couleur au monde en noir et blanc qui se pr\u00e9sente \u00e0 sa m\u00e9moire \u00bb et ne tarit pas d\u2019images pour appr\u00e9hender ses souvenirs vrais et faux \u00e0 la fois. Il revient ainsi sur les diff\u00e9rentes \u00e9tapes de sa fuite hors d\u2019Irak \u2013 un chapitre qui fait \u00e9cho cette fois \u00e0 Der falsche Inder<\/em> (Le faux Indien<\/em>, 2008), roman dans lequel Abbas Khider repr\u00e9sentait la fuite comme un cycle \u00e0 jamais r\u00e9p\u00e9t\u00e9 \u2013 et, son avion approchant de Bagdad, ce sont cette fois les souvenirs de sa s\u0153ur, victime avec ses enfants d\u2019un attentat meurtrier dans la capitale irakienne, qui affleurent.<\/p>\n\n\n\n Sa\u00efd r\u00e9agit avec sang-froid \u00e0 l\u2019annonce du d\u00e9c\u00e8s de sa m\u00e8re, survenu peu avant son arriv\u00e9e. De m\u00eame, son incapacit\u00e9 flagrante \u00e0 estimer d\u00e9sormais l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 qui r\u00e8gne \u00e0 Bagdad et \u00e0 adapter ses faits et gestes en cons\u00e9quence fait de lui un \u00e9tranger inapte \u00e0 vivre en Irak \u2013 un \u00ab orientaliste europ\u00e9en \u00bb, est-il dit de lui non sans ironie \u2013, ce qui ne semble pas l\u2019affecter outre mesure. Mais, une photo accroch\u00e9e au mur dans la maison de son fr\u00e8re, comme si son voyage n\u2019avait eu finalement comme seul et unique but que cette photo, le repr\u00e9sente enfant, entour\u00e9 de ses parents et de ses fr\u00e8res et s\u0153urs, et rappelle \u00e0 l\u2019ordre sa m\u00e9moire et l\u2019\u00e9branle : \u00ab conserver des photos, c\u2019est comme collectionner des blessures. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Retrouver un \u00e9quilibre et une orientation en exil \u2013 \u00ab dans un pays \u00e9tranger, il n\u2019y a pas de points cardinaux \u00bb \u2013, mais aussi retrouver une dignit\u00e9 et une contenance sont autant d\u2019enjeux au c\u0153ur de ce roman.<\/p>Emmanuelle Terrones<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Une citation de Klaus Mann mise en exergue au roman a le double effet d\u2019introduire la question de la faillibilit\u00e9, tragique et n\u00e9cessaire, de la m\u00e9moire \u2013 seule r\u00e9serve de r\u00e9alit\u00e9 toutefois \u00e0 laquelle l\u2019\u00e9crivain vient puiser \u2013 et d\u2019\u00e9tablir un nouveau lien avec ce qui est commun\u00e9ment appel\u00e9 Exilliteratur<\/em>, la litt\u00e9rature de l\u2019exil allemand entre 1933 et 1945. Tout lecteur d\u2019Abbas Khider sait \u00e0 quel point il en est familier, preuve en sont notamment les r\u00e9f\u00e9rences (entre autres, dans son roman Die Orangen des Pr\u00e4sidenten<\/em>, Les oranges du Pr\u00e9sident<\/em>, 2011) \u00e0 Hilde Domin dont il a traduit des po\u00e8mes en arabe. Si bien des \u00e9crivains \u00e9tablissent actuellement en Allemagne ce genre de liens avec un exil pass\u00e9 dans la volont\u00e9 de comprendre et de repr\u00e9senter leur propre exiliance, le souhait d\u2019ouvrir le dialogue avec des lecteurs allemands \u00e0 partir de r\u00e9f\u00e9rences communes est tout aussi manifeste.<\/p>\n\n\n\n Avec Le faussaire de souvenirs<\/em>, Abbas Khider poursuit cet \u00e9change engag\u00e9 depuis son premier roman. Publi\u00e9e tout d\u2019abord dans une maison d\u2019\u00e9dition ind\u00e9pendante hambourgeoise, Edition Nautilus, son \u0153uvre para\u00eet d\u00e9sormais chez Hanser et suscite de plus en plus d\u2019int\u00e9r\u00eat. Abbas Khider \u00e9crit toujours depuis la perspective du r\u00e9fugi\u00e9, depuis la marge, et son \u0153uvre t\u00e9moigne de la n\u00e9cessit\u00e9 de faire entendre dans une soci\u00e9t\u00e9 qui a encore du mal \u00e0 se consid\u00e9rer comme plurielle cette parole qui lui est pourtant, au m\u00eame titre qu\u2019une autre, pleinement constitutive. \u00ab Une soci\u00e9t\u00e9 qui assure le passage de la marge au centre \u00bb, \u00e9crit la philosophe Fran\u00e7oise Collin, \u00ab est une soci\u00e9t\u00e9 encore vivante \u00bb. Par les images qu\u2019il d\u00e9ploie, comme par son ton juste et pr\u00e9cis qui pointe sans accuser, Le faussaire de souvenirs<\/em> donne certes \u00e0 voir les contradictions d\u2019un pays qui sont \u00e9galement celles de l\u2019Europe tout enti\u00e8re, mais il laisse entendre aussi \u00e0 travers une perspective \u00e0 la fois allemande et irakienne qu\u2019une pluralit\u00e9 est encore concevable.<\/p>\n\n\n\n Sa\u00efd avait promis \u00e0 son fils, n\u00e9 \u00e0 Berlin, de l\u2019emmener \u00e0 Bagdad lorsqu\u2019il aurait sept ans. La conversation finale en apparence banale entre p\u00e8re et fils, dans laquelle celui-ci le rappelle \u00e0 sa promesse, est lourde de tout le sens v\u00e9hicul\u00e9 dans le roman et laisse le lecteur seul juge de la complexit\u00e9 de la situation. Que le roman s\u2019ach\u00e8ve sur une question de l\u2019enfant n\u2019a rien d\u2019anodin : Le faussaire de souvenirs<\/em>, qui n\u2019est autre qu\u2019une r\u00e9flexion sur la m\u00e9moire de l\u2019\u00eatre en exil, s\u2019ouvre au dialogue, dans l\u2019int\u00e9r\u00eat des g\u00e9n\u00e9rations futures.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Dernier roman de l\u2019\u00e9crivain irako-allemand Abbas Khider, Der Erinnerungsf\u00e4lscher<\/em> (Le faussaire de souvenirs<\/em>) rend compte de l\u2019existence d\u2019un ancien r\u00e9fugi\u00e9 irakien en Allemagne, des trahisons de la m\u00e9moire et des promesses de l\u2019\u00e9criture.<\/p>\n","protected":false},"author":1782,"featured_media":134216,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"templates\/post-reviews.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[1734],"tags":[],"geo":[1917],"class_list":["post-134215","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-doctrines","staff-emmanuelle-terrones","geo-europe"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":false},"yoast_head":"\n