{"id":13321,"date":"2019-01-12T16:35:04","date_gmt":"2019-01-12T15:35:04","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/?p=13321"},"modified":"2020-03-01T14:34:38","modified_gmt":"2020-03-01T13:34:38","slug":"linde-a-20-ans","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2019\/01\/12\/linde-a-20-ans\/","title":{"rendered":"L&rsquo;Inde \u00e0 20 ans"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"intro\"><em>Archives et discours<\/em> poursuit son voyage \u00e0 travers la litt\u00e9rature europ\u00e9enne. Nous vous proposons aujourd&rsquo;hui, en partenariat avec les \u00e9ditions de l&rsquo;Herne, de d\u00e9couvrir quelques pages de Mirc\u00e9a Eliade. L\u2019extrait que nous vous proposons relate les souvenirs d\u2019un s\u00e9jour en Inde qui devait marquer si durablement l\u2019\u0153uvre litt\u00e9raire et les travaux de l&rsquo;auteur roumain. Il y revient notamment sur les conditions de l\u2019\u00e9criture d\u2019<em>Isabelle et les eaux du diable, <\/em>dans des souvenirs aux allures parfois fantastiques.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"intro\">Ce passage est extrait du <a href=\"http:\/\/www.editionsdelherne.com\/publication\/cahier-eliade\/\">Cahier Eliade<\/a>, aux \u00e9ditions de l\u2019Herne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"intro\">Mirc\u00e9a Eliade est n\u00e9 en 1907, \u00e0 Bucarest (Roumanie). \u00c9tudiant brillant, lecteur in\u00e9puisable qui apprit l\u2019anglais pour lire James Georges Frazer et l\u2019italien pour lire Giovanni Papini, l\u2019auteur du Roman de l\u2019adolescent myope<em>, qui f\u00eate, \u00e0 18 ans, son 100<sup>e<\/sup> article publi\u00e9<\/em>&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-1-13321' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2019\/01\/12\/linde-a-20-ans\/#easy-footnote-bottom-1-13321' title='&lt;em&gt;Souvenirs de jeunesse&lt;\/em&gt;, p. 30 (Cahier Eliade).'><sup>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>, se d\u00e9marque par sa pr\u00e9cocit\u00e9. Apr\u00e8s une licence de philosophie \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Bucarest, le jeune universitaire s\u2019embarque pour un s\u00e9jour de 3 ans en Inde, de 1929 \u00e0 1931, o\u00f9 il s\u2019initie \u00e0 la philosophie et \u00e0 la spiritualit\u00e9 indiennes, et apprend le sanscrit. Sa th\u00e8se, soutenue en 1933, sera publi\u00e9e en 1954 sous le titre Le Yoga, immortalit\u00e9 et libert\u00e9. A son retour, il enseigne la philosophie indienne \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Bucarest, en qualit\u00e9 d\u2019assistant du controvers\u00e9 philosophe Nae Ionescu, fondateur de l\u2019existentialisme roumain et figure majeure de l\u2019extr\u00eame-droite intellectuelle \u00e0 Bucarest. Sous l\u2019influence, Eliade prend parti pour les id\u00e9es nationalistes et fascistes \u00e0 travers l\u2019influente revue nationaliste Cuv\u00e2ntul, puis s\u2019engage politiquement au sein de la Garde de fer&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-2-13321' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2019\/01\/12\/linde-a-20-ans\/#easy-footnote-bottom-2-13321' title='La Garde de Fer, ou L\u00e9gion de l\u2019Archange Saint Michel (&lt;em&gt;Legiunea Arhanghelului Mihail&lt;\/em&gt;),   plus connue encore sous le nom de Mouvement L\u00e9gionnaire, est un   mouvement nationaliste et int\u00e9griste chr\u00e9tien roumain fond\u00e9 en 1927. Il   acquiert dans les ann\u00e9es 1930 une place importante dans la vie   politique, au cours d&amp;rsquo;une histoire ponctu\u00e9e de violence et d\u2019assassinats   politiques. La Garde de Fer acc\u00e8de au gouvernement peu apr\u00e8s le d\u00e9but   de la guerre, quand la monarchie roumaine se rapproche de l\u2019Axe. En   septembre 1940, la Garde de Fer soutient la prise de pouvoir de Ion Antonescu.'><sup>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"intro\">Lorsque Ion Antonescu, soutenu par la Garde de Fer, instaure la dictature militaire fasciste en Roumanie, Mirc\u00e9a Eliade se voit confier des fonctions diplomatiques, notamment \u00e0 Londres et au Portugal. Il prend r\u00e9guli\u00e8rement position en faveur de r\u00e9gimes fascistes, notamment ceux de Salazar, de Franco ou de Mussolini. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"intro\">Apr\u00e8s la chute d\u2019Antonescu et l\u2019installation durable du r\u00e9gime communiste, Mirc\u00e9a Eliade s\u2019installe \u00e0 Paris, o\u00f9 il est invit\u00e9 \u00e0 pr\u00e9senter, \u00e0 l\u2019EHESS, les premiers r\u00e9sultats de son futur Trait\u00e9 sur l\u2019histoire des religions (1949). Il se consacre alors au d\u00e9veloppement de ses th\u00e8ses sur la religion qui marquent durablement le champ et lui valent une grande renomm\u00e9e acad\u00e9mique. Son oeuvre porte l\u2019influence de la philosophie indienne et du mysticisme. Il quitte Paris en 1956 pour s\u2019installer aux \u00c9tats-Unis o\u00f9 il remplace Joachim Wach&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-3-13321' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2019\/01\/12\/linde-a-20-ans\/#easy-footnote-bottom-3-13321' title='Universitaire allemand, sp\u00e9cialiste des religions.'><sup>3<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Chicago pour enseigner l\u2019histoire des religions. Il poursuit une intense activit\u00e9 litt\u00e9raire et universitaire jusqu\u2019\u00e0 sa mort en 1986. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"intro\">Figure sulfureuse du nationalisme roumain, qui sera partiellement r\u00e9habilit\u00e9e apr\u00e8s l\u2019effondrement du r\u00e9gime communiste, Mirc\u00e9a Eliade n\u2019en demeure pas moins un penseur important de la seconde moiti\u00e9 du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Ses travaux sur la religion, notamment la distinction entre sacr\u00e9 et profane, marque durablement l\u2019histoire des religions et la philosophie occidentale. Si son oeuvre universitaire domine la r\u00e9putation d\u2019Eliade, il est \u00e9galement l\u2019auteur d\u2019une oeuvre litt\u00e9raire prolifique, \u00e0 l\u2019instar d\u2019Isabelle et les eaux du diable<em> (1930) ou de <\/em>La<em> <\/em>Nuit bengali <em>(1933). <\/em><br><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Extrait de <em>L\u2019Inde \u00e0 20 ans<\/em> (p. 37 \u00e0 41)<\/h3>\n\n\n\n<p>La cloche du bord tinta, annon\u00e7ant le d\u00eener. Mes compagnons de cabine n\u2018\u00e9taient pas encore descendus, et je montai les chercher sur le pont. Il y avait comme de l\u2019orage dans l\u2019air. Des rafales de vent br\u00fblant alternaient bizarrement avec une brise plus fra\u00eeche. On apercevait encore les lueurs de Bombay, dont le golfe \u00e9tait \u00e0 pr\u00e9sent \u00e0 demi cach\u00e9. Je retrouvai mes compagnons \u00e0 la salle \u00e0 manger, ne se tenant pas d\u2019impatience et de curiosit\u00e9, car c\u2019\u00e9tait leur premier repas \u00e0 l\u2019europ\u00e9enne. J\u2019avais connu l\u2019un d\u2019eux dans le train quelques jours plus t\u00f4t, et il venait, tout comme moi, de Calcutta. C\u2019\u00e9tait un Bengali qui partait faire des \u00e9tudes d\u2019ing\u00e9nieur en Allemagne. L\u2019autre s\u2019\u00e9tait inscrit \u00e0 la London School of Economics. Tous deux avaient choisi intentionnellement ce paquebot italien qui les ferait d\u00e9barquer \u00e0 Venise d\u2019o\u00f9 ils pourraient, chemin faisant, visiter quelques villes d\u2019Europe. Tous deux s\u2019\u00e9taient habill\u00e9s pour la premi\u00e8re fois, le matin m\u00eame, \u00e0 l\u2019europ\u00e9enne. Ils avaient pris soin d\u2019acheter des manteaux, mais avaient oubli\u00e9 les gants, de sorte que deux semaines plus tard, en d\u00e9barquant \u00e0 Venise sous un ciel gris et par un vent glac\u00e9, il leur fallut relever le col de leur paletot et souffler dans leurs mains pour essayer de les r\u00e9chauffer. <br><\/p>\n\n\n\n<p>A table nous trouv\u00e2mes la liste des passagers. Nous \u00e9tions en troisi\u00e8me, mais en jetant un regard sur la liste des passagers de premi\u00e8re j\u2019apercus le nom de Tucci. Cela faisait longtemps que nous ne nous \u00e9tions revus, car, apr\u00e8s son d\u00e9part de Dacca, il avait continuellement voyag\u00e9, au Cachemire d\u2019abord, puis au N\u00e9pal et au Thibet <em>[sic.]<\/em> occidental. Du coup, tout mon fameux  \u00ab&#160;pass\u00e9 indien&#160;\u00bb, cette \u00e9poque fabuleuse de mes  \u00ab&#160;d\u00e9buts&#160;\u00bb me revenait en m\u00e9moire, ainsi que les souvenirs li\u00e9s \u00e0 mes premi\u00e8res entrevues avec Dasgupta, \u00e0 Bhowanipore&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-4-13321' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2019\/01\/12\/linde-a-20-ans\/#easy-footnote-bottom-4-13321' title='Quartier indien de Calcutta.'><sup>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"comment\">\u00c9minent universitaire sp\u00e9cialiste de la philosophie indienne,  Surendranath Dasgupta dirige les recherches d\u2019Eliade durant son s\u00e9jour  en Inde.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est l\u00e0 que j\u2019avais connu Tucci, par un apr\u00e8s-midi de l\u2019hiver 1929. Il \u00e9tait alors \u00e9tonnamment jeune, plein d\u2019allant, et d\u00e9bordant de vitalit\u00e9. Il travaillait \u00e0 plusieurs ouvrages simultan\u00e9ment&#160;: histoire de la logique indienne, liturgie tantrique de la d\u00e9esse Durga, symbolisme des temples thib\u00e9tains, etc. Il \u00e9tait venu consulter Dasgupta pour se faire pr\u00e9ciser un d\u00e9tail de logique hindoue. A l\u2019\u00e9poque, Tucci retraduisait en sanscrit plusieurs trait\u00e9s de logique bouddhiste dont les originaux en sanscrit avaient disparu, et qui n\u2019existaient plus qu\u2019en traduction chinoise ou thib\u00e9taine<\/p>\n\n\n\n<p>A la m\u00eame \u00e9poque, j\u2019allais voir Dagupta chez lui, deux fois par semaine. Tout en m\u2019aidant \u00e0 r\u00e9soudre certaines difficult\u00e9s de la grammaire sanscrite, il surveillait mes progr\u00e8s dans l\u2019\u00e9tude du S\u00e2mkhya-Yoga. Parfois nous prenions le th\u00e9 ensemble dans son bureau du premier \u00e9tage. J\u2019avais fait la connaissance de toute sa famille&#160;: sa femme d\u2019abord, charmante, jeune et belle, et ses deux filles, Maitreyi et Shabu, puis son fils, alors \u00e2g\u00e9 de cinq ou six ans, et \u00e0 qui je m\u2019effor\u00e7ais de parler bengali.  <\/p>\n\n\n\n<p class=\"comment\">La po\u00e9tesse et romanci\u00e8re Maitreyi Devi, dont Eliade s\u2019\u00e9prit. <em>La Nuit bengali<\/em> relate cette passion.<br><\/p>\n\n\n\n<p>A la fin de l\u2019hiver, je re\u00e7us le montant de la bourse de cinq mois qui m\u2019avait \u00e9t\u00e9 attribu\u00e9e en Roumanie, et je pus alors me rendre pour la premi\u00e8re fois au coeur de l\u2019Inde&#160;: Allahabad, Benar\u00e8s, Delhi, Agra, Ja\u00efpour, Ajmir. La plupart de ces villes, je devais les revoir plusieurs fois les ann\u00e9es suivantes, mais jamais je ne fus aussi boulevers\u00e9 qu\u2019en ce matin o\u00f9, du haut du pont de Dufferin que le train traversait lentement, j\u2019apercus pour la premi\u00e8re fois B\u00e9nar\u00e8s et ses <em>ghats, <\/em>dont les marches en marbre blanc s\u2019enfon\u00e7aient dans le Gange. Jamais plus Asi-Ghat ne me parut aussi beau qu\u2019en ce jour, m\u00eame lorsque je le revis couvert de fleurs. Le soir, lors de mes \u00e9tapes dans un petit h\u00f4tel tenu par des Anglo-Indiens ou chez ceux qui voulaient bien m\u2019h\u00e9berger, je m\u2019appliquais avec minutie \u00e0 tenir mes notes \u00e0 jour et j\u2019\u00e9crivais des lettres interminables et path\u00e9tiques, soit \u00e0 mes parents, soit \u00e0 des amis maintenant dispers\u00e9s aux quatre coins de l\u2019Europe. Je me souviens qu\u2019\u00e0 Ja\u00efpour mon \u00e9motion fut telle que j\u2019eus le sentiment de mon impuissance \u00e0 d\u00e9crire la qualit\u00e9, et surtout le myst\u00e8re, de cette splendeur qui m\u2019assaillait de toutes parts, et j\u2019\u00e9crivis \u00e0 Ionel Teodoreanu&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-5-13321' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2019\/01\/12\/linde-a-20-ans\/#easy-footnote-bottom-5-13321' title='\u00c9crivain roumain.'><sup>5<\/sup><\/a><\/span><\/span> pour lui dire combien j\u2019enviais ses dons de paysagiste. Lui seul aurait pu, par des mots, faire revivre cette profusion de formes, d\u2019arabesques et de couleurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis que je m\u2019\u00e9tais install\u00e9 chez Mme Perris&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-6-13321' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2019\/01\/12\/linde-a-20-ans\/#easy-footnote-bottom-6-13321' title='Pension anglo-indienne o\u00f9 r\u00e9side Eliade durant son s\u00e9jour \u00e0 Calcutta.'><sup>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>, j\u2019envoyais assez r\u00e9guli\u00e8rement des articles pour un grand quotidien de Bucarest. J\u2019estimais n\u2019avoir que trop \u00e0 dire sur Calcutta l\u2019in\u00e9puisable, sur Belur-Math, sur Chandernagor et ses environs, dont j\u2019avais eu la r\u00e9v\u00e9lation gr\u00e2ce \u00e0 Dasgupta ou \u00e0 mes coll\u00e8gues d\u2019universit\u00e9. Mais apr\u00e8s ce premier voyage en Inde centrale, je revenais avec une telle charge de souvenirs, de notes, d\u2019impressions, j\u2019avais fait la connaissance de tant de personnages extraordinaires, que j\u2019estimais avoir la mati\u00e8re pour au moins une dizaine d\u2019articles. <\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019en r\u00e9digeai \u00e0 peine quelques-uns. D\u2019une part, je commen\u00e7ais \u00e0 me rendre compte que j\u2019en savais encore trop peu sur l\u2019Inde, et que je risquais fort d\u2019agir \u00e0 la fa\u00e7on de ces touristes qui, apr\u00e8s quelques jours pass\u00e9s \u00e0 B\u00e9nar\u00e8s, estiment en avoir perc\u00e9 tous les secrets. D\u2019autre part, je m\u2019\u00e9tais plong\u00e9 avec une telle passion dans des lectures \u00e9rudites que je ne trouvais plus le temps mat\u00e9riel pour r\u00e9diger des articles de journal. <br><\/p>\n\n\n\n<p>Ce n\u2019est qu\u2019apr\u00e8s trois mois de travail acharn\u00e9, consacr\u00e9 exclusivement \u00e0 l\u2019\u00e9tude du sanscrit et de la philosophie indienne, que je consentis \u00e0 avoir d\u2019autres lectures, et \u00e0 sortir quelque peu de la civilisation de l\u2019Inde pour m\u2019initier \u00e0 celles du Thibet, de l\u2019Asie centrale et de l\u2019Extr\u00eame-Orient. Ma biblioth\u00e8que augmentait \u00e0 vue d\u2019oeil. J\u2019achetais non seulement des livres, mais les publications de plusieurs maisons d\u2019\u00e9dition indiennes, depuis les classiques de la litt\u00e9rature sanscrite, jusqu\u2019aux collections du <em>Cama Oriental Institute <\/em>de Bombay. Mon \u00e9tag\u00e8re \u00e9tait maintenant pleine \u00e0 craquer, et je devais entasser les livres sur mes deux valises. <br><\/p>\n\n\n\n<p>La chaleur \u00e9tait arriv\u00e9e, insensiblement. Dans les chambres, les ventilateurs accroch\u00e9s au plafond brassaient l\u2019air sans arr\u00eat de leurs grandes ailes de bois, et les fen\u00eatres devaient rester ferm\u00e9es la journ\u00e9e enti\u00e8re. Le trajet en plein soleil pour aller prendre le tramway qui me conduisait, soit en ville soit \u00e0 l\u2019Universit\u00e9, soit \u00e0 Bhowanipore, devenait de plus en plus \u00e9puisant. Je devais changer de chemise trois ou quatre fois par jour. Je m\u2019enfermais alors dans la petite salle de bains et prenais l\u2019eau de la baignoire en pierre dans le creux des mains pour me la verser sur le corps, car il n\u2019y avait pas de douche. J\u2019attendais la nuit pour pouvoir enfin respirer, soit en allant au jardin, ou en me promenant dans les parcs. <br><\/p>\n\n\n\n<p>Mais je n\u2019en passais pas moins mes douze heures par jour pench\u00e9 sur ma table de travail, m\u2019acharnant \u00e0 apprendre les racines sanscrites ou \u00e0 traduire des passages du Kalidasa, en d\u00e9pit des semonces de Mme Perris, qui craignait fort de m\u2019y voir perdre la sant\u00e9. <br><br>Et c\u2019est probablement ce qui me serait arriv\u00e9 si je ne m\u2019\u00e9tais laiss\u00e9 entra\u00eener dans plusieurs aventures qui m\u2019arrach\u00e8rent brusquement au surmenage dont j\u2019\u00e9tais menac\u00e9. La premi\u00e8re de ces aventures fut une excursion dans le Faridpour, en compagnie du mari de Mme Perris, inspecteur technique du r\u00e9seau t\u00e9l\u00e9phonique et t\u00e9l\u00e9graphique du Bengale. Il m\u2019avait depuis longtemps offert de l\u2019accompagner lors d\u2019une de ses tourn\u00e9es d\u2019inspection aux fronti\u00e8res de la jungle, mais jusqu\u2019alors, ses d\u00e9placements avaient toujours co\u00efncid\u00e9 avec des cours auxquels je devais absolument me rendre, ou avec mes propres voyages \u00e0 Bhowanipore. Mais cette fois, par un matin d\u2019avril qui promettait une journ\u00e9e torride, je partis avec lui dans le Faridpour. Dans un article intitul\u00e9 <em>110\u00b0 Fahrenheit, cyclone direction S.O., <\/em>je devais plus tard narrer mon aventure dans un style dramatique, mettant l\u2019accent sur les d\u00e9tails spectaculaires et exag\u00e9rant quelque peu les dangers que j\u2019avais affront\u00e9s. Mais \u00e0 vrai dire, j\u2019avais \u00e0 peine forc\u00e9 la note. J\u2019avais \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 d\u2019insolation, ce qui avait provoqu\u00e9 une h\u00e9morragie. Par bonheur, bien qu\u2019\u00e9tant \u00e0 demi conscient et ne me rendant pas tr\u00e8s bien compte de ce qui m\u2019arrivait, j\u2019avais r\u00e9ussi \u00e0 rejoindre le groupe de M. Perris alors que le cyclone approchait. Il devait me dire plus tard que je l\u2019avais \u00e9chapp\u00e9 belle. Le cyclone nous arrachait au sol, et tout notre \u00e9quipement, nos casques, les bouteilles thermos avec l\u2019eau et le whisky, ainsi que les appareils amen\u00e9s de Calcutta eurent t\u00f4t fait de s\u2019envoler et dispara\u00eetre. Nous courions tous dans la m\u00eame direction, sans m\u00eame pouvoir entendre nos cris de ralliement. Il \u00e9tait presque impossible d\u2019\u00e9viter les branches et les ronces qui tournoyaient dans le vent, et nous avancions la t\u00eate cach\u00e9 dans les bras. J\u2019ignore par quel miracle je ne me pris pas les pieds dans les troncs d\u2019arbres abatus par la temp\u00eate. J\u2019ignore m\u00eame comment je me retrouvai le lendemain matin \u00e0 la maison, car il me fallut plusieurs jours pour reprendre conscience.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette aventure fit que je renon\u00e7ai pour un temps au programme que je m\u2019\u00e9tais impos\u00e9 depuis quatre mois. J\u2019abandonnai la grammaire sanscrite et je me mis \u00e0 lire des romans d\u2019aventure. Le soir j\u2019allais avec notre petit groupe d\u00eener au quartier chinois, ou bien voir un spectacle au Globe Theater. Je passai ainsi une semaine \u00e9trange, \u00e0 rencontrer des inconnus, me laissant entra\u00eener chez eux, participant \u00e0 des soir\u00e9es o\u00f9 danse et boisson \u00e9taient de rigueur, et o\u00f9 les rixes n\u2019\u00e9taient pas rares, certains d\u2019entre nous se retrouvant dans la rue la figure en sang. Une fois m\u00eame, en compagnie de ces amis d\u2019un jour, je me rendis dans une petite fumerie d\u2019opium, quelque part dans le quartier chinois. A ma grande surprise, je d\u00e9couvris qu\u2019il arrivait \u00e0 M. Perris de s\u2019y rendre de temps \u00e0 autre. Je d\u00e9couvris \u00e9galement qu\u2019une des locataires de notre pension, danseuse au Globe Theater, avait des protecteurs illustres, et je p\u00e9n\u00e9trai dans des maisons d\u2019un luxe inou\u00ef et grotesque, dont jamais jusqu\u2019alors je n\u2019avais soup\u00e7onn\u00e9 l\u2019existence \u00e0 Calcutta. J\u2019y rencontrai des hommes en smoking et des femmes en robe du soir, discutant devant une collection de jades chinois, ou s\u2019extasiant devant des bronzes indo-thib\u00e9tains, puis s\u2019interrompant pour demander \u00e0 des serviteurs enturbann\u00e9s et pieds nus d\u2019apporter champagne et caviar, le tout au milieu de propos \u00e9chang\u00e9s en russe, en fran\u00e7ais ou en allemand. <br><\/p>\n\n\n\n<p>Nous ne rentrions qu\u2019\u00e0 l\u2019aube. Dans la voiture qui nous ramenait \u00e0 la maison, l\u2019une de mes compagnes &#8211; \u00e9tait-ce Catherine, ou bien Norrine&#160;? &#8211; me faisait \u00e0 nouveau promettre de ne pas r\u00e9v\u00e9ler o\u00f9 nous avions pass\u00e9 la nuit, et de pr\u00e9tendre que nous avions \u00e9t\u00e9 dans une bo\u00eete de nuit \u00e0 Chinatown. Mes souvenirs, d\u2019ailleurs, \u00e9taient assez flous. Je n\u2019arrivais pas toujours \u00e0 d\u00e9m\u00ealer le vrai d\u2019avec l\u2019imaginaire, ou d\u2019avec les r\u00e9cits de ces myst\u00e9rieux inconnus avec lesquels j\u2019avais convers\u00e9 des heures durant. La t\u00eate lourde, les paupi\u00e8res en plomb, j\u2019\u00e9tais \u00e9puis\u00e9. Lorsque tard le matin Mme Perris, ou la grand-m\u00e8re, venait me r\u00e9veiller en apportant une tasse d\u2019un th\u00e9 noir comme l\u2019encre tant il \u00e9tait fort, je tentais de leur faire croire que c\u2019\u00e9tait un verre de whisky bu trop vite qui m\u2019avait ainsi mis \u00e0 plat. <br><\/p>\n\n\n\n<p>Ce n\u2019\u00e9tait pas invraisemblable, mais cela n\u2019expliquait ni l\u2019\u00e9tat de demi-conscience, ni l\u2019humeur fantasque qui ne me quittaient pour ainsi dire plus. Je sentais bien qu\u2019il avait d\u00fb m\u2019arriver quelque chose, que j\u2019ignorais. Je n\u2019avais pas oubli\u00e9 l\u2019insolation dont j\u2019avais \u00e9t\u00e9 victime, et j\u2019essayais de faire parler mon entourage. Tous m\u2019assuraient que je ne courais plus aucun danger, du moment que je n\u2019avais pas succomb\u00e9 sur place. Les apr\u00e8s-midi devenaient de plus en plus torrides. \u00c9tendu sur mon lit, j\u2019essayais en vain de deviner ce qui se passait en moi. Parfois, lorsque j\u2019\u00e9tais seul, une fille entrait sur la pointe des pieds et m\u2019embrassait. Etait-ce celle \u00e0 qui je croyais avoir dit que je l\u2019aimais&#160;? Mais quand l\u2019avais-je fait, et dans quelles circonstances&#160;? En y pensant, je sentais parfois mon coeur battre la chamade. J\u2019avais comme le vague souvenir d\u2019une promesse de mariage, mais qui donc \u00e9tait l\u2019\u00e9lue&#160;? Parfois aussi j\u2019avais l\u2019impression que les noces avaient d\u00e9j\u00e0 eu lieu, longtemps, longtemps auparavant, il y avait des ann\u00e9es. Si seulement j\u2019avais pu savoir quand\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Pour me changer les id\u00e9es, j\u2019avais repris la r\u00e9daction de mon roman <em>Isabelle et les eaux du diable. <\/em>Je l\u2019avais commenc\u00e9 un soir, au hasard de l\u2019inspiration. Le th\u00e8me en \u00e9tait encore assez vague. Je comptais y introduire certains \u00e9l\u00e9ments tir\u00e9s de l\u2019exp\u00e9rience acquise depuis que j\u2019\u00e9tais en Inde, mais projet\u00e9s dans un milieu dont j\u2019ignorais encore la nature. Certaines images s\u2019offraient \u00e0 moi&#160;: celles de mon passage par l\u2019Inde du Sud, la famille du pasteur su\u00e9dois qui m\u2019avait accueilli \u00e0 Madras, la pension de Mme Perris et celles, toutes r\u00e9centes, de mes p\u00e9r\u00e9grinations nocturnes en compagnie de Catherine et de Norrine, et des personnages que j\u2019avais rencontr\u00e9s. Le sujet du roman se pr\u00e9cisait \u00e0 mesure que j\u2019avan\u00e7ais dans sa r\u00e9daction. Je m\u2019y concentrais au point d\u2019en \u00eatre fascin\u00e9, \u00e0 croire que l\u2019acte d\u2019\u00e9crire ne faisait que prolonger l\u2019\u00e9tat second dans lequel je m\u2019\u00e9tais laiss\u00e9 glisser presque inconsciemment.<\/p>\n\n\n\n<p>Cela peut para\u00eetre \u00e9trange, mais ce roman, pourtant tiss\u00e9 de r\u00e9miniscences et de souvenirs personnels, \u00e9tait enti\u00e8rement imaginaire, et cette fa\u00e7on d\u2019\u00e9crire \u00e9tait peut-\u00eatre ce qui me plaisait le plus. Somme toute, je vivais une existence qui n\u2019\u00e9tait pas la mienne, et que je n\u2019aurais voulu en aucun cas \u00eatre la mienne, mais dont les aspects fantastiques, d\u00e9moniaques et cruels me fascinaient. Parfois, il me semblait ne faire qu\u2019un avec le \u00ab&#160;Docteur&#160;\u00bb, \u00e9trange personnage venu en Inde, tout comme moi, mais pour y \u00e9tudier l\u2019art asiatique et non la philosophie indienne. Pourtant, qu\u2019avais-je de commun avec lui&#160;? Je n\u2019avais jamais cru au Diable, je n\u2019avais jamais \u00e9t\u00e9 obs\u00e9d\u00e9 par la notion du p\u00e9ch\u00e9, et le \u00ab&#160;probl\u00e8me du mal&#160;\u00bb \u2013 tout au moins au sens o\u00f9 l\u2019entendait mon h\u00e9ros \u2013 m\u2019\u00e9tait parfaitement indiff\u00e9rent.<\/p>\n\n\n\n<p>Les d\u00e9tails les plus insignifiants de notre vie quotidienne \u00e0 la pension se trouvaient transfigur\u00e9s, les personnages \u00e9taient obs\u00e9d\u00e9s par des notions qui non seulement leur \u00e9taient parfaitement \u00e9trang\u00e8res, mais qui n\u2019auraient jamais germ\u00e9 dans la mentalit\u00e9 d\u2019un Anglo-Indien. Comme je tenais \u00e0 tout prix \u00e0 centrer mon roman sur la notion de \u00ab&#160;p\u00e9ch\u00e9&#160;\u00bb, je fus amen\u00e9 \u00e0 entra\u00eener mon Docteur en d\u2019improbables aventures pan-sexuelles. J\u2019imaginais, \u00e0 la faveur de son amiti\u00e9 pour Tom, une sc\u00e8ne \u00e9rotique qui me valut \u2013 une fois de retour en Roumanie \u2013 d\u2019\u00eatre consid\u00e9r\u00e9 avec suspicion des ann\u00e9es durant.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 20 ans, Mirc\u00e9a Eliade part en Inde pour y d\u00e9couvrir la riche philosophie religieuse indienne&#160;&#160;: celle-ci devait influencer durablement son \u0153uvre universitaire et litt\u00e9raire. 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