e<\/sup> R\u00e9publique, l\u2019\u00ab \u00c9tat d\u2019Atat\u00fcrk \u00bb dans la Turquie contemporaine ou l\u2019\u00ab \u00c9tat des p\u00e8res fondateurs \u00bb aux \u00c9tats-Unis.\u00a0<\/p>\n\n\n\nMalgr\u00e9 ses r\u00e9f\u00e9rences insistantes \u00e0 la Russie ancienne, l\u2019article de Vladislav Surkov nous ram\u00e8ne en r\u00e9alit\u00e9 plus pr\u00e8s de nous, au XIXe<\/sup> si\u00e8cle. C\u2019est alors que le mouvement d\u2019occidentalisation \u2013 initi\u00e9 par Pierre le Grand au si\u00e8cle pr\u00e9c\u00e9dent \u2013 et l\u2019id\u00e9e d\u2019un Sonderweg<\/em> russe (osobennyj puy\u2019 Rossii<\/em>), commenc\u00e8rent \u00e0 prendre une place \u00e9crasante dans le d\u00e9bat politique et culturel. Nicolas Ier<\/sup> (1825-1855) inaugurait alors le discours d\u2019\u00c9tat sur l\u2019identit\u00e9 nationale russe (narodnost\u2019<\/em>) en l\u2019associant \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019une \u00ab Sainte Russie \u00bb (Svjataja Rus\u2019<\/em>), \u00e9lue de Dieu. En parall\u00e8le, les ann\u00e9es 1830-1840 voyaient une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration d\u2019intellectuels s\u2019affronter autour de la modernisation du pays et des rapports \u00e0 entretenir vis-\u00e0-vis de l\u2019Occident. Tandis que les \u00ab occidentalistes \u00bb (zapadniki<\/em>) pr\u00f4naient un rapprochement, une collaboration, une \u00e9mulation avec l\u2019Europe, les \u00ab slavophiles \u00bb (slavjanofily<\/em>) dotaient la Russie d\u2019un avenir et d\u2019une fonction historique distincts, au nom d\u2019une contradiction insoluble entre les valeurs suppos\u00e9ment russes et celles cens\u00e9ment propres \u00e0 l\u2019Occident (mat\u00e9rialisme versus<\/em> spiritualisme, individualisme versus<\/em> collectivisme, raison versus<\/em> foi, sentiment ou force vitale). La dialectique du retard et de l\u2019avance entre les deux espaces et la tension entre autonomisation et int\u00e9gration internationale impr\u00e9gnaient encore les affrontements des socialistes russes de la fin du XIXe<\/sup> si\u00e8cle. Le divorce annonc\u00e9 par Vladislav Surkov nous ram\u00e8ne \u00e0 ces d\u00e9bats obsol\u00e8tes, qui ont toujours p\u00e9ch\u00e9 par deux r\u00e9flexes de pens\u00e9e : le d\u00e9terminisme et l\u2019essentialisme. D\u00e9terminisme : dans la vision d\u00e9sesp\u00e9rante de l\u2019histoire qui nous est ici livr\u00e9e, ce sont bien les morts qui gouvernent les vivants, \u00ab le sang \u00bb, vers\u00e9 ou bouillant, qui commande aux destin\u00e9es du pr\u00e9sent. Essentialisme : la \u00ab Russie \u00bb dont il est question est en d\u00e9finitive pos\u00e9e comme une entit\u00e9 abstraite, faisant fonction d\u2019iconostase entre les Russes et leur avenir. Dans les deux cas, ce discours r\u00e9v\u00e8le rien moins qu\u2019une ontologie du social : selon ses postulats, il n\u2019existerait pas \u00ab des Russes \u00bb, anim\u00e9s de cultures, d\u2019ambitions, d\u2019imaginaires pluriels, mais une masse passive, prise dans les rets de son pass\u00e9 et esclave d\u2019une entit\u00e9 surplombante, \u00ab la\u00a0Russie \u00bb. Toujours agis, jamais acteurs, leurs destin\u00e9s demeureraient ainsi entre les mains des tsars qui, seuls, parlent la voix de la m\u00e8re-Russie, de la Sainte-Russie, de la Russie atomique \u00e9galement, celle dont le pr\u00e9sentateur de la cha\u00eene gouvernementale Dmitrij Kisel\u00ebv disait, ce dimanche 27 f\u00e9vrier, en exaltant la force de destruction nucl\u00e9aire du pays : \u00ab Que nous importe le monde si la Russie n\u2019y existe plus ? \u00bb\u00a0\u2013 ou, en d\u2019autres termes : \u00ab Que p\u00e9risse le monde avec la Russie \u00bb. L\u2019avenir jugera cette ontologie serve, atone \u00e9manation de l\u2019autocratie au pouvoir, et dira si les Russes, eux, se reconna\u00eetront dans cette irr\u00e9alisable \u00ab solitude \u00bb.<\/p>\n\n\n\nIl existe bien des sortes de m\u00e9tiers, dont certains auxquels on ne peut s\u2019adonner que dans un \u00e9tat l\u00e9g\u00e8rement diff\u00e9rent de la normale. C\u2019est ainsi, par exemple, qu\u2019un prol\u00e9taire de l\u2019industrie de l\u2019information, simple pourvoyeur de nouvelles fra\u00eeches, est en r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale une personne au cerveau fr\u00e9n\u00e9tique, vivant dans une sorte de f\u00e9brilit\u00e9 permanente. Rien d\u2019\u00e9tonnant \u00e0 cela, puisque c\u2019est le secteur de l\u2019information tout entier qui vit dans une course contre la montre : il faut tout savoir avant les autres, communiquer sur tout avant les autres, tout interpr\u00e9ter avant les autres.<\/p>\n\n\n\n
Ces m\u00eames informateurs diffusent leur f\u00e9brilit\u00e9 \u00e0 ceux qu\u2019ils informent. Dans le m\u00eame temps, ceux qui en sont atteints prennent souvent leur \u00e9tat de f\u00e9brilit\u00e9 pour une v\u00e9ritable d\u00e9marche intellectuelle, lorsqu\u2019il ne vient pas s\u2019y substituer totalement. D\u2019o\u00f9 leur tendance \u00e0 \u00e9liminer de leur environnement des objets aussi durables que les \u00ab convictions \u00bb et les \u00ab principes \u00bb, au profit d\u2019\u00ab opinions \u00bb jetables. D\u2019o\u00f9, \u00e9galement, l\u2019incoh\u00e9rence totale de leurs pr\u00e9visions \u2013 laquelle, du reste, ne semble g\u00eaner personne. Tel est le prix de la pr\u00e9cipitation et de la primeur de l\u2019information.<\/p>\n\n\n\n
Rares sont ceux qui savent percevoir le silence moqueur du destin, \u00e9touff\u00e9 par le bruissement continu des m\u00e9dias. Rares sont ceux qui pr\u00eatent attention aux informations lentes et massives, celles qui ne surgissent pas de l\u2019\u00e9cume de la vie, mais de ses profondeurs, du lieu o\u00f9 se meuvent et se heurtent les structures g\u00e9opolitiques et les \u00e9poques historiques. Si leurs significations ne nous apparaissent qu\u2019apr\u00e8s les faits, il n\u2019est jamais trop tard pour en prendre connaissance.<\/p>\n\n\n\n
La quatorzi\u00e8me ann\u00e9e du si\u00e8cle en cours s\u2019est rendue m\u00e9morable par une s\u00e9rie de r\u00e9alisations majeures et marquantes, connues de tous et sur lesquelles tout a \u00e9t\u00e9 dit. Mais ce n\u2019est que maintenant que l\u2019\u00e9v\u00e9nement fondamental de cette ann\u00e9e se r\u00e9v\u00e8le \u00e0 nous, que son enseignement tardif et profond nous parvient. Cet \u00e9v\u00e9nement n\u2019est autre que la fin de l\u2019\u00e9pique voyage de la Russie vers l\u2019Ouest, l\u2019aboutissement de ses tentatives aussi nombreuses que st\u00e9riles de s\u2019int\u00e9grer \u00e0 la civilisation occidentale, de s\u2019unir \u00e0 la \u00ab bonne famille \u00bb des peuples europ\u00e9ens. <\/p>\n\n\n\n
Cette quatorzi\u00e8me ann\u00e9e de notre si\u00e8cle a inaugur\u00e9 une nouvelle \u00e8re, d\u2019une dur\u00e9e encore inconnue, \u00ab l\u2019\u00e8re 14+ \u00bb, qui nous r\u00e9serve cent, deux cents, trois cents ans, qui sait, de solitude g\u00e9opolitique.<\/p>\n\n\n\n
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Depuis quatre si\u00e8cles, aucune piste n\u2019a \u00e9t\u00e9 n\u00e9glig\u00e9e pour l\u2019occidentalisation de la Russie, initi\u00e9e en toute l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 par le \u00ab faux Dmitrij \u00bb et poursuivie avec r\u00e9solution par Pierre Ier<\/sup>. Que la Russie n\u2019a-t-elle pas fait pour mimer tant\u00f4t la Hollande, tant\u00f4t la France ; pour devenir tant\u00f4t l\u2019Am\u00e9rique, tant\u00f4t le Portugal ? Quels efforts n\u2019a-t-elle pas entrepris pour s\u2019ins\u00e9rer pleinement dans l\u2019Occident ? Tous les soubresauts qu\u2019a connus l\u2019Occident et toutes les id\u00e9es qui nous en sont parvenues ont \u00e9t\u00e9 accueillis par notre \u00e9lite avec un enthousiasme ph\u00e9nom\u00e9nal \u2013 et peut-\u00eatre en partie excessif.<\/p>\n\n\n\n