{"id":131030,"date":"2022-02-15T18:33:41","date_gmt":"2022-02-15T17:33:41","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=131030"},"modified":"2022-02-17T19:16:12","modified_gmt":"2022-02-17T18:16:12","slug":"europe-le-mythe-comme-metaphore","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/02\/15\/europe-le-mythe-comme-metaphore\/","title":{"rendered":"Europe : le mythe comme m\u00e9taphore"},"content":{"rendered":"\n
Les mythes naissent dans le silence <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ovide, lorsqu\u2019il d\u00e9clare que les histoires qu\u2019il va chanter sont n\u00e9es des dieux, explique qu\u2019au commencement il n\u2019y avait rien, rien hors la masse silencieuse de la Nature, ni fa\u00e7onn\u00e9e ni encadr\u00e9e. C\u2019est dans cette masse que le dieu, \u00ab quelque dieu que ce f\u00fbt \u00bb, insuffla son haleine et cr\u00e9a les vents. Le premier mythe fut donc celui de la m\u00e9tamorphose du monde, de son passage du silence au langage : ce n\u2019est pas au commencement, mais apr\u00e8s le commencement que fut le Verbe : souvenons-nous que c\u2019est en Ph\u00e9nicie, le royaume natal d\u2019Europa, que naquit l\u2019alphabet.<\/p>\n\n\n\n Plus explicite que celui d\u2019Ovide, le mythe de la cr\u00e9ation tel qu\u2019\u00e9tabli par la Gen\u00e8se affirme clairement que les mots sont venus ult\u00e9rieurement aux choses qu\u2019ils d\u00e9signent. Apr\u00e8s avoir form\u00e9 Adam \u00e0 partir \u00ab de la poussi\u00e8re du sol \u00bb, et l\u2019avoir plac\u00e9 dans un jardin \u00e0 l\u2019est d\u2019Eden, Dieu entreprit de cr\u00e9er tous les animaux des champs et tous les oiseaux du ciel et les amena \u00e0 Adam pour voir comment il les nommerait ; et quel que f\u00fbt le nom donn\u00e9 par Adam \u00e0 chaque cr\u00e9ature vivante, \u00ab tel fut son nom \u00bb. Pendant des si\u00e8cles, les chercheurs se sont interrog\u00e9s au sujet de ce curieux \u00e9change. L\u2019Eden \u00e9tait-il un lieu o\u00f9 rien n\u2019avait de nom, et Adam \u00e9tait-il cens\u00e9 inventer des noms pour les objets et les cr\u00e9atures qu\u2019il avait sous les yeux ? \u00c0 moins que les animaux cr\u00e9\u00e9s par Dieu fussent, de fait, dot\u00e9s de noms qu\u2019Adam \u00e9tait, d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre, suppos\u00e9 conna\u00eetre et qu\u2019il lui incombait de prononcer \u00e0 haute voix, pareil \u00e0 l\u2019enfant qui voit un chien ou la lune pour la premi\u00e8re fois ? Le mythe de la Gen\u00e8se ouvre la voie \u00e0 au moins deux lectures. La seconde relie le langage \u00e0 l\u2019\u00e9ducation et la m\u00e9moire ; les implications de la premi\u00e8re sont encore plus consid\u00e9rables. <\/p>\n\n\n\n\n\n La difficult\u00e9 face \u00e0 une telle interrogation consiste, en partie, dans le fait que la probl\u00e9matique de l\u2019imagination ignore le postulat scholastique selon lequel \u00ab Nihil est causa sui ipsum<\/em> (\u00ab Rien n\u2019est cause de soi-m\u00eame \u00bb). Le fait d\u2019imaginer pr\u00e9suppose apparemment la capacit\u00e9 \u00e0 imaginer, capacit\u00e9 qui, dans notre entendement, se confond avec la capacit\u00e9 m\u00eame de comprendre. Imaginer, comprendre, raisonner, r\u00e9fl\u00e9chir, envisager constituent une batterie de facult\u00e9s que nous reconnaissons appartenir au cerveau humain mais qui, afin d\u2019\u00eatre comprises, au plan individuel comme collectif, n\u00e9cessitent la d\u00e9termination, dans le cerveau, d\u2019un point de vue, tel un point de d\u00e9part fixe en tant que partie prenante de la question elle-m\u00eame. Poser une question pr\u00e9suppose de nombreuses d\u00e9finitions dans le vocabulaire de cette question, cr\u00e9ant ainsi un cercle \u00e9pist\u00e9mologique vicieux ; afin d\u2019obtenir quelque r\u00e9ponse, il est n\u00e9cessaire de briser ce cercle.<\/p>\n\n\n\n Le fait d\u2019imaginer pr\u00e9suppose apparemment la capacit\u00e9 \u00e0 imaginer, capacit\u00e9 qui, dans notre entendement, se confond avec la capacit\u00e9 m\u00eame de comprendre.<\/p>Alberto Manguel<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Roberto Calasso<\/a>, explorant la signification sur la longue dur\u00e9e des mythes en tant que fruits de l\u2019imagination, compare le mythe \u00e0 la branche isol\u00e9e d\u2019un arbre immense. \u00ab Pour la comprendre, dit-il, on doit avoir une certaine perception de l\u2019arbre entier et du grand nombre de ramifications qui s\u2019y trouvent cach\u00e9es. Mais l\u2019arbre n\u2019est plus l\u00e0, des cogn\u00e9es bien aiguis\u00e9es l\u2019ont abattu. \u00bb <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/p>\n\n\n\n\n\n Les mythes ne sont pas seulement des miroirs, mais des galeries de miroirs. Lorsque nous y p\u00e9n\u00e9trons, ils deviennent des syst\u00e8mes de pens\u00e9e qui se ramifient en direction du monde ext\u00e9rieur, et des terriers d\u2019\u00e9claircissements qui s\u2019enracinent dans l\u2019inconscient. Nous les construisons afin de pouvoir circuler du r\u00eave \u00e0 l\u2019\u00e9tat de veille et de la sensation \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience et, choisirions-nous de les abandonner que nous nous retrouverions, au plein sens du terme, sans connaissance.<\/p>\n\n\n\n Les lectures multiples qui ont \u00e9t\u00e9 propos\u00e9es de certains mythes constituent la pierre de touche \u00e0 partir de laquelle on a conf\u00e9r\u00e9 aux peuples d\u2019Europe une persona<\/em> aussi intuitive que changeante, une source commune ainsi qu\u2019un langage partag\u00e9. Par ses transformations, traductions et migrations, tout mythe offre \u00e0 des soci\u00e9t\u00e9s diff\u00e9rentes un r\u00f4le associatif traversant le temps et l\u2019espace. Un mythe aux racines anciennes peut se d\u00e9ployer au pr\u00e9sent si quelque chose, dans son essence, parle \u00e0 l\u2019individu ou \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 qui choisit d\u2019entrer en dialogue avec lui.<\/p>\n\n\n\n Un mythe aux racines anciennes peut se d\u00e9ployer au pr\u00e9sent si quelque chose, dans son essence, parle \u00e0 l\u2019individu ou \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 qui choisit d\u2019entrer en dialogue avec lui.<\/p>Alberto Manguel<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Le cas de l\u2019identit\u00e9 europ\u00e9enne est particulier. L\u2019Europe est un concept instable, une configuration g\u00e9ographique, d\u00e9mographique et politique dont les parties constituantes ne cessent de muter. L\u2019Europe de la Rome imp\u00e9riale n\u2019\u00e9tait pas celle de Dante ; l\u2019Europe d\u2019Erasme et de Descartes n\u2019\u00e9tait pas celle de Goethe. A en croire Voltaire, quand le petit-fils de Louis XIV acc\u00e9da au tr\u00f4ne d\u2019Espagne, le roi, conscient que la g\u00e9ographie est une construction imaginaire, se serait exclam\u00e9 : \u00ab Il n\u2019y a plus de Pyr\u00e9n\u00e9es ! <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb De nos jours, l\u2019identit\u00e9 europ\u00e9enne est mise en balance par au moins deux interrogations : la Turquie doit-elle \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme un \u00c9tat europ\u00e9en, et devait-on autoriser la Grande-Bretagne \u00e0 abandonner cette identit\u00e9 ?<\/p>\n\n\n\n\n\n \u00ab Tout \u00e9crivain europ\u00e9en est \u201cesclave de son bapt\u00eame\u201d \u00bb a d\u00e9clar\u00e9 Julio Cort\u00e1zar, paraphrasant Rimbaud. Qu\u2019il le veuille ou non, sa d\u00e9cision d\u2019\u00e9crire porte le poids d\u2019une tradition immense, voire effrayante. Qu\u2019il l\u2019accepte ou qu\u2019il se rebelle, cette tradition l\u2019habite, elle est pour lui une compagne famili\u00e8re ou un incube. \u00bb <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span> Aujourd\u2019hui, cette tradition se voit confront\u00e9e au mythe d\u2019Europa dans un contexte culturel qui a reconnu (mais certes pas \u00e9limin\u00e9) un certain nombre de faits, tels que : la dette \u00e0 payer par les colonisateurs \u00e0 la lumi\u00e8re du post-colonialisme, la connaissance de l\u2019usage du viol comme arme de guerre, la vaste question des r\u00e9fugi\u00e9s et des migrants \u00e9conomiques. Sp\u00e9cifiquement, le statut de l\u2019Europe en tant qu\u2019identit\u00e9 se voit constamment mis en cause \u00e0 la faveur de perceptions nouvelles. Et pourtant, d\u2019une certaine mani\u00e8re, elle a \u00e9t\u00e9 en majeure partie pr\u00e9serv\u00e9e. D\u00e8s 1871, le po\u00e8te portugais Antero de Quental mettait en garde contre une soumission servile \u00e0 la tradition motiv\u00e9e par le d\u00e9sir de faire partie de ce qu\u2019il appelait \u00ab l\u2019Europe cultiv\u00e9e \u00bb. \u00ab Respectons la m\u00e9moire de nos anc\u00eatres, certes, rappelons-nous pieusement leurs actions, mais ne les imitons pas. Ne soyons pas, \u00e0 la lumi\u00e8re du dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle, des fant\u00f4mes n\u00e9s d\u2019une vie emprunt\u00e9e au seizi\u00e8me. \u00c0 cet esprit mortel, opposons ouvertement l\u2019esprit d\u2019aujourd\u2019hui. <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" \u00ab Les mythes ne sont pas seulement des miroirs, mais des galeries de miroirs. Lorsque nous y p\u00e9n\u00e9trons, ils deviennent des syst\u00e8mes de pens\u00e9e qui se ramifient en direction du monde ext\u00e9rieur, et des terriers d\u2019\u00e9claircissements qui s\u2019enracinent dans l\u2019inconscient. \u00bb Une le\u00e7on magistrale sign\u00e9e Alberto Manguel.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":131031,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"templates\/post-editorials.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[1728],"tags":[],"staff":[3091],"editorial_format":[],"serie":[],"audience":[],"geo":[1917],"class_list":["post-131030","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-arts","staff-alberto-manguel","geo-europe"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":false},"yoast_head":"\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Comment na\u00eet un mythe ?<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Le mythe, une traduction<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
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