{"id":130957,"date":"2022-02-15T11:30:27","date_gmt":"2022-02-15T10:30:27","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=130957"},"modified":"2022-02-16T10:11:28","modified_gmt":"2022-02-16T09:11:28","slug":"ce-que-nous-a-legue-claudio-napoleoni","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/02\/15\/ce-que-nous-a-legue-claudio-napoleoni\/","title":{"rendered":"Ce que nous a l\u00e9gu\u00e9 Claudio Napoleoni"},"content":{"rendered":"\n
<\/p>\n\n\n\n
\u00ab \u2026 Que nous ne nous fixions pas sur un seul aspect des choses, que nous ne soyons pas prisonniers d\u2019une repr\u00e9sentation, que nous ne nous lancions pas sur une voie unique dans une seule direction <\/em>[\u2026] Que nous acceptions de nous arr\u00eater sur des choses qui \u00e0 premi\u00e8re vue paraissent inconciliables<\/em>. \u00bb <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/p>\n\n\n\n <\/p>\n\n\n\n Ce qui m\u2019importera ici tient en une question. Une question qui, selon moi, retentit comme l\u2019aboutissement du cheminement de Napoleoni <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Cette question est la suivante : que faire ?<\/em> Napoleoni aborde la question, en particulier dans l\u2019intervention qu\u2019il fit le 11 octobre 1986 <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00e0 Cortona mais aussi le 11 janvier 1988, en prenant la parole dans le cadre du s\u00e9minaire organis\u00e9 par le PCI en vue de r\u00e9fl\u00e9chir, en commun avec les parlementaires de la Gauche ind\u00e9pendante dont Napoleoni fait partie, \u00e0 la convention programmatique du PCI <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Et il r\u00e9pond \u00e0 cette question \u2013 avec les moyens qui sont les siens en cette fin des ann\u00e9es 80, \u00e0 la veille de la chute du Mur de Berlin et du bloc sovi\u00e9tique, d\u2019une fa\u00e7on qui peut<\/em> para\u00eetre modeste, mais l\u00e0-dessus je reviendrai. <\/p>\n\n\n\n Pour Napoleoni, \u00ab Que faire ? \u00bb est la question qui d\u00e9sormais se pose \u00e0 un \u00eatre humain qui ne se tient plus dans la subjectivit\u00e9 (c\u2019est-\u00e0-dire qui se tient hors d\u2019 \u00ab une th\u00e9orie qui pose le sujet au centre de ses cat\u00e9gories <\/em> \u00bb <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>), et de l\u2019objectivit\u00e9 qui va de pair. \u00c0 savoir \u00e0 un homme qui n\u2019est plus ni domin\u00e9 ni dominant<\/em>, \u00e0 un homme d\u00e9tach\u00e9 de toute r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la domination<\/em> <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>, que ce soit la domination de l\u2019objet par le sujet ou la domination du sujet par l\u2019objet. Accompagnant la pens\u00e9e de Marx Napoleoni va alors se d\u00e9placer sur un terrain dont il n\u2019est pas certain qu\u2019il ait mesur\u00e9 en son temps toute l\u2019extraordinaire singularit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Il y a de la part de Napoleoni, on le sait, une lecture extr\u00eamement attentive de l\u2019\u0153uvre de Marx, en particulier, pour nous, en ce qui concerne la relation entre le sujet et l\u2019objet, la domination de l\u2019un par l\u2019autre et l\u2019ali\u00e9nation qui s\u2019ensuit. Il semble que la finesse de la pens\u00e9e de Marx <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>, finesse que Napoleoni ne manque jamais de souligner, fasse ressortir plus vivement encore les limites de la pens\u00e9e de Marx. <\/p>\n\n\n\n De quoi s\u2019agit-il ? L\u2019id\u00e9e de fond est la suivante : si l\u2019on en reste, comme Marx, \u00e0 la contradiction sujet-objet et au d\u00e9passement de cette contradiction, l\u2019ali\u00e9nation, loin de se r\u00e9soudre dans le re-devenir sujet du sujet objectiv\u00e9 par l\u2019objet, l\u2019ali\u00e9nation demeure<\/em>. Elle demeure parce que l\u2019on ne sort pas du cercle sujet-objet, avec domination de l\u2019un par l\u2019autre et inversement. Selon Napoleoni, l\u2019ali\u00e9nation ne se trouve donc pas tant (ou pas seulement) dans le devenir objet du sujet par l\u2019objet qu\u2019il produit ou dans l\u2019annulation de l\u2019objet par le sujet, que dans ce qui conditionne cette relation sujet-objet, \u00e0 savoir la d\u00e9finition de tout ce qui est, homme compris, comme \u00e9tant productible, et ce sur la base de toute la tradition occidentale depuis Platon et Aristote. <\/p>\n\n\n\n Pour envisager la lib\u00e9ration, c\u2019est-\u00e0-dire la sortie de l\u2019ali\u00e9nation, Marx, parce qu\u2019il est en quelque sorte prisonnier d\u2019une conception subjective du monde<\/em>, a besoin de l\u2019artifice de la dialectique, c\u2019est-\u00e0-dire de la contradiction pos\u00e9e comme moteur de l\u2019histoire. C\u2019est seulement de cette mani\u00e8re qu\u2019il peut envisager la r\u00e9unification du sujet \u2013 qui redevient le ma\u00eetre de l\u2019univers qu\u2019il aurait \u00e9t\u00e9 originellement, alors qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment an\u00e9anti dans le processus productif ! En outre, Napoleoni remarque qu\u2019\u00e0 cette fin Marx fait m\u00eame volontairement abstraction d\u2019un \u00e9l\u00e9ment nouveau, ext\u00e9rieur et impersonnel, sur lequel le sujet n\u2019a pas tous les pouvoirs : le march\u00e9 et ses m\u00e9canismes <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>, et qu\u2019il pr\u00e9f\u00e8re, pour sauver<\/em> le sujet, s\u2019en tenir aux rapports anciens de production. C\u2019est le \u00ab d\u00e9faut th\u00e9orique \u00bb de Marx, remarque Napoleoni <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Conclusion : la R\u00e9volution cens\u00e9e nous lib\u00e9rer ne vise qu\u2019\u00e0 la restauration du sujet, qu\u2019\u00e0 l\u2019affirmation absolue de l\u2019homme comme sujet, par-del\u00e0 la dialectique. Par cons\u00e9quent, l\u2019ali\u00e9nation demeure. Quant \u00e0 la lib\u00e9ration, elle n\u2019est pas incompl\u00e8te, elle est illusoire, de m\u00eame que la fin de la domination est illusoire : la d\u00e9finition de l\u2019objet comme quelque chose de productible n\u2019a en rien disparu. <\/p>\n\n\n\n Selon Napoleoni, la lib\u00e9ration de l\u2019homme, la sortie de l\u2019ali\u00e9nation, doit donc \u00eatre con\u00e7ue d\u2019une fa\u00e7on radicalement diff\u00e9rente<\/em> <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il s\u2019agirait d\u2019effectuer un pas de c\u00f4t\u00e9 par rapport \u00e0 la subjectivit\u00e9 et \u00e0 la domination qui lui est substantiellement associ\u00e9e ; de cesser de regarder le r\u00e9el comme quelque chose de productible \u2013 un pas de c\u00f4t\u00e9 qui nous permettrait de penser enfin ce qui plus que jamais devrait nous appara\u00eetre comme ce qui n\u2019est justement pas \u00e0 c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Et c\u2019est l\u00e0 que se pose la question \u00ab Que faire ? \u00bb \u2013 Y r\u00e9pondre rel\u00e8ve d\u2019une \u00ab t\u00e2che \u00bb, pour Napoleoni. D\u2019une t\u00e2che<\/em> plus \u00e9thique que politique, \u00e0 partir du moment o\u00f9 politique ne renvoie plus qu\u2019\u00e0 une action d\u00e9termin\u00e9e par un sujet au sens, par exemple, de L\u00e9nine, lorsqu\u2019en 1902 il repose la question de Tchernychevski Que faire ?<\/em>. Cette fois, il s\u2019agit d\u2019une t\u00e2che \u00e9thique, parce que la fin du XXe<\/sup> si\u00e8cle nous met devant une situation nouvelle. Napoleoni en sugg\u00e8re quelque chose dans la troisi\u00e8me partie du Discours<\/em> : \u00ab Apr\u00e8s<\/em> Marx, \u00e9crit-il, et apr\u00e8s l’\u00e9chec de l’esp\u00e9rance de lib\u00e9ration \u00e0 travers le d\u00e9ploiement des contradictions et de leur r\u00e9solution, Heidegger donne la premi\u00e8re analyse de la production moderne en dehors de l’illusion d’une subjectivit\u00e9 perdue qu’il faudrait r\u00e9cup\u00e9rer. \u00bb <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span> <\/p>\n\n\n\n Napoleoni fait r\u00e9f\u00e9rence au travail de Heidegger sur la technique. Par la technique il ne faut \u00e9videmment pas comprendre l\u2019application technologique de la science ; par la technique Heidegger cherche \u00e0 signifier que tout ce qui est, homme inclus<\/em>, ne<\/em> peut appara\u00eetre que<\/em> comme fonds (Bestand<\/em>) <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span> d\u2019\u00e9nergie \u00ab disponible \u00e0 l\u2019emploi \u00bb <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/strong> En fait, Heidegger parle plut\u00f4t de l\u2019essence<\/em> de la technique, le Gestell<\/em>, dont la traduction en fran\u00e7ais par l\u2019Arraisonnement ou le Dispositif voudrait rendre l\u2019id\u00e9e \u00e0 la fois de sommation et de mise \u00e0 disposition. Ici, l\u2019objet et le sujet se confondent d\u00e9finitivement et disparaissent en tant que tels comme fonds disponible, disponible \u00e0 rendre toujours plus efficace un fonctionnement g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 qui n\u2019a pas d\u2019autre fin que lui-m\u00eame, le fonctionnement. Quant aux dysfonctionnements \u2013 en \u00e9conomie, ce serait les \u00ab crises syst\u00e9miques \u00bb, \u2013 ils en font partie int\u00e9grante ; ils ne remettent pas en question le fonctionnement en tant que tel, mais son efficacit\u00e9, et en appellent \u00e0 sa remise au point en vue de son optimisation (toujours en termes d\u2019efficacit\u00e9). Pour ce qui est de produire ou d\u2019\u00eatre productif, cela n\u2019est plus mesur\u00e9, \u00e0 son tour, qu\u2019\u00e0 l\u2019aune du fonctionnement. <\/p>\n\n\n\n Si nous restons dans la perspective de Napoleoni, une telle \u00e9conomie<\/em> g\u00e9n\u00e9rale du monde <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span> (ou plut\u00f4t de l\u2019im-monde, en une signification qui ne rel\u00e8ve pas ici de la morale), a trouv\u00e9 dans le march\u00e9 et son impersonnalit\u00e9 son foyer pulsatile. <\/p>\n\n\n\n \u00c0 quoi en arrive Napoleoni ? \u00c0 l\u2019\u00e9vidence de la disparition sans retour du sujet, donc. \u00c0 l\u2019\u00e9vidence qui en d\u00e9coule de remettre en question les cat\u00e9gories ou les mod\u00e8les traditionnels tels que le d\u00e9veloppement ou encore le travail comme, je cite Napoleoni, \u00ab axe central de la vie de l\u2019homme et de la soci\u00e9t\u00e9 \u00bb <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Et \u00e0 une possibilit\u00e9 qui s\u2019offre alors \u00e0 lui, laquelle le ram\u00e8ne \u00e0 sa question initiale : que faire ? <\/p>\n\n\n\n Deux choses \u00e0 remarquer ici et elles sont indissociables : <\/p>\n\n\n\n En finir avec la primaut\u00e9 du d\u00e9veloppement, donc, dans la mesure o\u00f9 la compr\u00e9hension du d\u00e9veloppement \u00e9tant essentiellement de l\u2019ordre de la comp\u00e9titivit\u00e9 \u00e9conomique, le d\u00e9veloppement n\u2019engendre aucun \u00ab progr\u00e8s \u00bb (la satisfaction des besoins n\u2019\u00e9tant pas sa fin), mais au contraire une r\u00e9gression \u2013 sur le plan humain, un renforcement de l\u2019ali\u00e9nation. C\u2019est pourquoi Napoleoni indique qu\u2019il n\u2019est pas question de changer simplement de mode de d\u00e9veloppement (par une r\u00e9volution ou par une r\u00e9forme !), mais de constituer un autre mod\u00e8le qui ne soit plus conditionn\u00e9 par le d\u00e9veloppement et ses imp\u00e9ratifs, de \u00ab faire<\/em> \u00bb, dit-il, un autre mod\u00e8le qui soit conditionn\u00e9 par \u00ab autre chose<\/em> \u00bb <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Et red\u00e9finir la place du travail dans nos existences, c\u2019est-\u00e0-dire en finir avec le travail comme axe de la vie humaine et sociale<\/em>, dans la mesure o\u00f9 le travail est soumis aux \u00ab m\u00e9canismes \u00bb du march\u00e9. Travailler, en effet, ne signifie plus que produire \u2013 et Napoleoni va jusqu\u2019\u00e0 discerner la consommation non pas comme l\u2019aboutissement, mais comme un moment de la production, laquelle tient tout. Si, par cons\u00e9quent, consommer c\u2019est encore produire, alors l\u2019\u00eatre humain est un travailleur, c\u2019est-\u00e0-dire un producteur, y compris lorsqu\u2019il consomme. Autrement dit, \u00e0 l\u2019heure de la technique, le \u00ab travail \u00bb a un caract\u00e8re total ou absolu. <\/p>\n\n\n\n Une fois arriv\u00e9s \u00e0 ce point qui para\u00eet vertigineux, pourrait s\u2019offrir \u00e0 nous la possibilit\u00e9 d\u2019une nouvelle mani\u00e8re de nous rapporter \u00e0 l’homme et d\u2019un rapport diff\u00e9rent, non \u00ab subjectiviste \u00bb donc, entre l’homme et le monde. C\u2019est en direction de cette possibilit\u00e9 \u2013 de cette \u00ab t\u00e2che \u00bb, comme il la nomme assez souvent dans le Discours<\/em> et dans Cercate ancora<\/em> \u2013 que Napoleoni regarde alors.<\/p>\n\n\n\n Napoleoni a bien vu que la technique n\u2019est pas neutre, \u00e0 savoir un simple instrument au service des hommes, que sa seule fin est elle-m\u00eame. Il a bien vu, \u00e9galement, que l\u2019ali\u00e9nation dont il s\u2019agit, d\u00e8s avant Marx, est une ali\u00e9nation plus essentielle dont le syst\u00e8me capitaliste ne pr\u00e9sente qu\u2019un visage, celui que Marx a mis au centre de sa pens\u00e9e mais auquel il s\u2019est arr\u00eat\u00e9, une ali\u00e9nation qui s\u2019incrit dans ce que Heidegger appelait le \u00ab destin de l\u2019\u00eatre \u00bb (dont le Gestell<\/em> est la figure la plus extr\u00eame <\/em>), et dont, par cons\u00e9quent, il ne suffit pas de vouloir<\/em> se lib\u00e9rer pour s\u2019en lib\u00e9rer. <\/p>\n\n\n\n Pourtant, il semble que Napoleoni ne puisse se r\u00e9soudre \u00e0 ne pas vouloir faire quelque chose ; or, vouloir est au centre de la subjectivit\u00e9 ! Il pose explicitement la question : Pouvons-nous faire quelque chose ? \u2013 Je pense que oui, r\u00e9pond-il <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Ce qu\u2019il disait de Marx et de son \u00ab heureuse incoh\u00e9rence \u00bb <\/span>19<\/sup><\/a><\/span><\/span> vaudrait-il alors \u00e9galement pour lui ? <\/p>\n\n\n\n \u00c0 vrai dire, il s\u2019agit moins de que faire ?<\/em> que de comment faire<\/em> ?<\/em> Certes, faire<\/em> demeure, mais l\u2019accent est d\u2019abord mis sur la mani\u00e8re de s\u2019y prendre. Napoleoni veut pr\u00e9senter une perspective programmatique \u00e0 la gauche italienne et, surtout, au parti communiste <\/span>20<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Pour commencer, dit-il, il faudrait consid\u00e9rer le progr\u00e8s technique, \u00e0 travers ses bienfaits pratiques incontestables, comme un instrument, c\u2019est-\u00e0-dire quelque chose n\u2019ayant pas soi-m\u00eame pour fin : un instrument qui nous aiderait en particulier \u00e0 nous lib\u00e9rer du travail. En nous trouvant ainsi lib\u00e9r\u00e9s du travail, nous lib\u00e9rerions \u00e9galement le travail. <\/p>\n\n\n\n On pourrait croire entendre ici l\u2019\u00e9cho d\u2019un passage de Gelassenheit<\/em>, le discours que Heidegger fit en 1955 <\/span>21<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Et puisque Napoleoni se place lui-m\u00eame dans l\u2019horizon ouvert par Heidegger, on peut aller y regarder\u2026 <\/p>\n\n\n\n Dans ce passage, Heidegger dit l\u2019attitude \u00e0 tenir, selon lui, devant la technique \u2013 il appelle cette attitude la \u00ab Gelassenheit \u00bb : \u00ab Nous pouvons faire usage des objets techniques comme il faut qu\u2019on en use. Mais nous pouvons en m\u00eame temps les laisser \u00e0 eux-m\u00eames comme ne nous atteignant pas dans ce que nous avons de plus intime et de plus propre. \u00bb <\/p>\n\n\n\n Mais dans le commentaire qui suit le discours, Heidegger pr\u00e9cise, et il s\u2019agit toujours de la Gelassenheit : \u00ab Nous ne devons rien faire, seulement attendre. \u00bb <\/p>\n\n\n\n Faire ou attendre \u2013 de quel c\u00f4t\u00e9 trouve-t-on Napoleoni ?<\/p>\n\n\n\n Si l\u2019on continue de s\u2019inscrire dans l\u2019horizon de la pens\u00e9e de Heidegger, il ne s\u2019agit donc m\u00eame pas de chercher comment faire autrement, il s\u2019agit de ne pas faire ! Plus encore : il s\u2019agit de s\u2019extraire de toute relation \u00e0 faire et \u00e0 ne pas faire. Car faire, cela sous-entend que l\u2019on s\u2019appuie encore et toujours sur une repr\u00e9sentation subjective et productive du monde, une repr\u00e9sentation d\u2019apr\u00e8s laquelle l\u2019homme est le<\/em> lieu o\u00f9 se concentrent toute la force et toute la volont\u00e9 productives, ce que saint Thomas d\u2019Aquin, traduisant Aristote, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019adaptant \u00e0 une modernit\u00e9 qui lui \u00e9tait \u00e9trang\u00e8re, nommait la \u00ab cause efficiente \u00bb. Autrement dit, avec faire<\/em> on reste m\u00eame en de\u00e7\u00e0 de la technique, au sens o\u00f9 celle-ci \u00ab d\u00e9borde \u00bb l\u2019homme et l\u2019int\u00e8gre dans un processus plus vaste de production o\u00f9 il \u00e9puise son humanit\u00e9 \u00e0 servir, \u00e0 son insu, souvent m\u00eame convaincu du contraire, au bon fonctionnement de la technique. On se coupe ainsi de toute possibilit\u00e9 de se rapporter \u00e0 la technique en tant qu\u2019elle n\u2019est pas \u00e0 notre disposition. <\/p>\n\n\n\n (Exemplaire ici est la r\u00e9volution sovi\u00e9tique, bloqu\u00e9e<\/em> \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la subjectivit\u00e9, de la \u00ab domination \u00bb, dirait Napoleoni, et, plus encore, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une repr\u00e9sentation totalement instrumentale de la technique. \u00c0 la question Que faire ?<\/em> qu\u2019il pose en 1902, L\u00e9nine r\u00e9pond en des termes qui, s\u2019ils visent d\u2019abord comment prendre le pouvoir politique, rev\u00eatent toute leur signification \u00ab \u00e9conomico-technique \u00bb, si je puis dire, un peu plus tard, en 1920, une fois pris le pouvoir politique : \u00ab Sans instaurer en Russie une technique perfectionn\u00e9e, plus \u00e9lev\u00e9e qu’auparavant, il ne saurait \u00eatre question ni de r\u00e9tablissement de la vie \u00e9conomique, ni de communisme. Le communisme, c’est le pouvoir des Soviets plus l’\u00e9lectrification de tout le pays, car sans \u00e9lectrification il est impossible de perfectionner l’industrie. C’est l\u00e0 une t\u00e2che de longue haleine, qui exige au moins 10 ans\u2026 \u00bb <\/span>22<\/sup><\/a><\/span><\/span>)<\/p>\n\n\n\n Alors, finalement, en cherchant comment faire (ou quoi faire\u2026), Napoleoni tombe-t-il dans une contradiction ? Je suis convaincu que non, qu\u2019il a parfaitement conscience que la contradiction de son propos ou de sa proposition n\u2019est qu\u2019apparente, parce qu\u2019il sait devant quoi il se trouve, \u00e0 savoir la duplicit\u00e9 du ph\u00e9nom\u00e8ne : d\u2019une part, le Gestell<\/em> et la \u00ab catastrophe \u00bb, dit-il <\/span>23<\/sup><\/a><\/span><\/span>, qui va avec, d\u2019autre part autre chose<\/em>, vers quoi pr\u00e9cis\u00e9ment il regarde et avance en t\u00e2tonnant. C\u2019est bien pour cela aussi qu\u2019il d\u00e9clare qu\u2019il faut faire face \u00e0 la technique et \u00e0 sa \u00ab malice intrins\u00e8que \u00bb <\/span>24<\/sup><\/a><\/span><\/span>, sans se d\u00e9rober en recourant aux anciennes cat\u00e9gories de pens\u00e9e. Cette conscience, elle me semble clairement appara\u00eetre par exemple \u00e0 la fin de la troisi\u00e8me partie du Discours<\/em>, quand Napoleoni, apr\u00e8s avoir cit\u00e9 Emanuele Severino, conclut ainsi : <\/p>\n\n\n\n \u00ab Lisons Severino, encore une fois : \u00bb [\u2026] se contredire est le fait d’\u00eatre convaincu (certain) \u00e0 la fois de la th\u00e8se et de l’antith\u00e8se : au sens o\u00f9 les deux restent face \u00e0 face non enlev\u00e9es, parce que, quoique leur identification apparaisse non enlev\u00e9e, l’une des deux n’est pas capable par ailleurs de s’imposer sur l’autre. \u00ab <\/p>\n\n\n\n Telle pourrait bien \u00eatre notre condition pr\u00e9sente. En r\u00e9sulterait-il la possibilit\u00e9 de d\u00e9finir une \u00ab t\u00e2che \u00bb ? La possibilit\u00e9 s’annonce-t-elle d\u2019un rapport diff\u00e9rent, non \u00ab subjectiviste \u00bb, entre l’homme et le monde, mais capable toutefois, en vertu de ce qui \u00e9chappe aujourd’hui \u00e0 la contradiction, de s\u2019appuyer sur des \u00ab forces r\u00e9elles \u00bb ? Nous l’ignorons, mais, si ce que nous avons pens\u00e9 en \u00e9crivant ces pages n’est pas d\u00e9pourvu de sens, la question peut \u00eatre pos\u00e9e. \u00bb <\/p>\n\n\n\n \u00c0 vrai dire, il n\u2019y a m\u00eame pas de contradiction, parce que la \u00ab th\u00e8se \u00bb et l\u2019\u00ab antith\u00e8se \u00bb, si l\u2019on garde par commodit\u00e9 ce vocabulaire-l\u00e0, se pr\u00e9sentent ensemble, en m\u00eame temps, sont les deux faces d\u2019un m\u00eame visage, celui du nihilisme<\/em>, le double aspect du Gestell<\/em> \u2013 t\u00eate de Janus \u2013, comme l\u2019indique Heidegger. <\/p>\n\n\n\n Au regard de cela, les propositions de Napoleoni reproduites dans Cercate ancora<\/em> et concernant la sortie du capitalisme ne doivent pas nous embarrasser. Je ne crois pas, en effet, que Napoleoni, en envisageant de mani\u00e8re plus \u00ab pratique \u00bb les changements que peuvent engendrer des \u00ab forces r\u00e9elles \u00bb, fasse \u00e0 son tour abstraction du march\u00e9 et de son in\u00e9puisable capacit\u00e9 totalisante. Il faut les prendre pour ce qu\u2019elles sont, des propositions exprim\u00e9es en des circonstances o\u00f9 il est question de tenter de r\u00e9fl\u00e9chir et de faire r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la possibilit\u00e9 d\u2019une action politique (lib\u00e9ratrice) \u00e0 l\u2019heure de la technique et une fois saut\u00e9 le verrou de la subjectivit\u00e9<\/em>. <\/p>\n\n\n\n En d\u00e9clarant qu\u2019il existerait d\u00e9sormais une opportunit\u00e9 de red\u00e9finir ou de d\u00e9finir le rapport entre travail productif et \u00ab temps de vie \u00bb ou travail \u00ab libre \u00bb, l\u2019apport des femmes dans un monde jusqu\u2019alors r\u00e9gi par la production et la domination, ou un rapport hors-domination \u00e0 la nature, Napoleoni ne semble pas faire preuve de la radicalit\u00e9 d\u2019un Pasolini devant ce que celui-ci appelait une \u00ab mutation anthropologique \u00bb \u2013 par quoi Pasolini soulignait combien le caract\u00e8re absolument totalisant et totalitaire du n\u00e9o-capitalisme atteignait, \u00e0 travers la consommation<\/em>, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019humanit\u00e9 de l\u2019homme sans qu\u2019une r\u00e9plique soit encore possible. Mais, r\u00e9p\u00e9tons-le, Napoleoni parle lors de rencontres et de d\u00e9bats ayant pour fin de restructurer la gauche italienne et ce hors des cat\u00e9gories de pens\u00e9e qui ont habituellement cours jusque-l\u00e0 \u2013 si tel n\u2019\u00e9tait pas le cas, ce qu\u2019il avance sur le travail, sur l\u2019apport des femmes et sur la nature ne constituerait qu\u2019un discours humaniste <\/span>25<\/sup><\/a><\/span><\/span> (c\u2019est-\u00e0-dire subjectiviste) de plus au sein de la rationalit\u00e9 technique.<\/p>\n\n\n\n En fait, \u00e0 travers la question de la possibilit\u00e9 d\u2019une action politique \u00e0 l\u2019heure de la technique, c\u2019est la signification de l\u2019engagement qui se modifie. Si nous sommes d\u00e9sormais sur un plan o\u00f9 l\u2019\u00eatre humain n\u2019est plus d\u00e9fini \u00e0 partir de la subjectivit\u00e9, l\u2019engagement d\u2019un intellectuel et \u00e9conomiste italien comme Napoleoni ne peut plus \u00eatre et n\u2019est plus le m\u00eame que l\u2019engagement promu par l\u2019humanisme et les Lumi\u00e8res de la raison et dont les intellectuels fran\u00e7ais furent les principaux repr\u00e9sentants\u2026 Sur ce plan, l\u2019engagement est \u00e0 la mesure du destin de l\u2019homme<\/em> (je reprends une formulation de Napoleoni dans Cercate ancora<\/em> <\/span>26<\/sup><\/a><\/span><\/span>) \u2013 et non plus \u00e0 la mesure de la soci\u00e9t\u00e9<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 capitalistico-bourgeoise (et, au-del\u00e0, d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 n\u00e9ocapitaliste \u00ab technique \u00bb) au centre de laquelle se trouve l\u2019\u00e9conomie. En passant sur un autre plan, la place de l\u2019\u00e9conomie serait d\u2019embl\u00e9e redimensionn\u00e9e, il ne s\u2019agirait plus d\u2019en faire un absolu, et, \u00e0 moins d\u2019en \u00e9laborer la refondation radicale, inexistante encore, dit Napoleoni, on pourrait m\u00eame en envisager la fin ; c\u2019est une question tr\u00e8s ouverte, r\u00e9p\u00e8te Napoleoni <\/span>27<\/sup><\/a><\/span><\/span>, en renvoyant \u00e9galement aux intuitions de Keynes \u00e0 ce sujet <\/span>28<\/sup><\/a><\/span><\/span> <\/span>29<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Rappelons-nous qu\u2019\u00e0 la fin de la troisi\u00e8me partie du Discours<\/em>, Napoleoni indique que derri\u00e8re l\u2019ali\u00e9nation marxienne caus\u00e9e par le capitalisme et par la subordination de tous les acteurs au m\u00e9canisme objectif du march\u00e9 et \u00e0 l’abstraction de la valeur (\u00e0 travers la confusion de l\u2019objet et du sujet comme \u00e9tant productibles), il y a l\u2019abandon, dit-il, de ce que Heidegger appelle l\u2019Abschied<\/em> <\/span>30<\/sup><\/a><\/span><\/span>, et qui n\u2019est pas, comme para\u00eet l\u2019avoir lu ici Napoleoni, la s\u00e9paration d\u2019avec l\u2019\u00eatre mais, tout au contraire le d\u00e9tachement vis-\u00e0-vis de l\u2019\u00e9tant : cela, poursuit Napoleoni de fa\u00e7on \u00e9tonnamment juste alors qu\u2019il vient de commettre cette confusion, emp\u00eache de reconna\u00eetre une alt\u00e9rit\u00e9 plus essentielle, la relation entre l\u2019homme et l\u2019\u00eatre, et une ali\u00e9nation d\u2019une tout autre ampleur puisqu\u2019elle atteint pr\u00e9cis\u00e9ment notre relation \u00e0 ce que c\u2019est qu\u2019\u00eatre.<\/p>\n\n\n\n Et c\u2019est bien devant cette ali\u00e9nation-l\u00e0 \u2013 dont la technique ou, encore, l\u2019obsession du fonctionnement est le nom \u2013 que l\u2019engagement de Napoleoni a lieu.<\/p>\n\n\n\n Si nous l\u2019oublions, alors les propositions de Napoleoni sont rapidement rattrap\u00e9es par la technique et ses dispositifs, \u00e0 savoir : <\/p>\n\n\n\n En revanche, si nous envisageons les propositions de Napoleoni sur un plan o\u00f9 il y va du \u00ab destin \u00bb de l\u2019homme et de l\u2019\u00eatre, et non plus sur un plan o\u00f9 priment la force et la volont\u00e9 productives, alors il s\u2019agit d\u2019une tout autre histoire. O\u00f9 il serait possible de regarder vers ce que pourrait signifier \u00eatre libre aujourd\u2019hui<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire au sein m\u00eame du dispositif technique \u2013 d\u00e9j\u00e0 : rien de ce que l\u2019on a connu jusque-l\u00e0 par \u00eatre libre et qui renvoyait \u00e0 la volont\u00e9 (de produire, de faire) du sujet \u00ab cr\u00e9ateur \u00bb et forc\u00e9ment masculin \u2013. La libert\u00e9 se trouverait dans la relation \u00e0 \u00eatre, dans la modulation de cette relation \u00e0 \u00eatre. Au regard de cette relation et de toutes ses modulations possibles, cr\u00e9ation et procr\u00e9ation ne sont plus des crit\u00e8res d\u00e9terminants et discriminants ; il doit donc devenir absolument \u00e9vident que la femme a tout loisir de travailler aux modulations de cette relation, et ce ni plus ni moins que l\u2019homme <\/span>31<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n \u00ab Attendre \u00bb doit \u00eatre compris au sein de cette relation \u00ab destinale \u00bb ou de cette autre histoire. Il n\u2019est \u00e9videmment pas question d\u2019attendre quelque chose comme on fait quelque chose. Attendre, ici, c\u2019est, ayant le temps, \u00eatre attentif \u00e0 \u00eatre. Mais Napoleoni ne va pas jusque-l\u00e0. Ce qui ne l\u2019emp\u00eache pas de comprendre qu\u2019il faut d\u00e9placer \u00e9galement l\u2019action politique du plan de la subjectivit\u00e9 vers un plan o\u00f9 il s\u2019agit du \u00ab destin \u00bb des hommes, c\u2019est-\u00e0-dire : de passer de la signification initialement grecque de la politique, et reprise par la modernit\u00e9, \u00e0 une signification o\u00f9 il est question de rendre \u00e0 l\u2019\u00eatre<\/em> [les hommes et les choses]. Il comprend que c\u2019est d\u00e9sormais en direction de l\u2019\u00eatre que la politique doit agir \u2013 et par cons\u00e9quent en partant d\u2019une compr\u00e9hension du \u00ab faire \u00bb ou de l\u2019action qui ne soit plus subjective \u2013 C\u2019est \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 de telles questions que Napoleoni invitait la gauche italienne en 1988, de sorte qu\u2019elle requestionne en m\u00eame temps ses propres fondements issus des Lumi\u00e8res, de l\u2019humanisme et de la R\u00e9volution industrielle. Mais nous savons aujourd\u2019hui qu\u2019elle n\u2019a gu\u00e8re pris ce risque : elle n\u2019a pas abandonn\u00e9 la subjectivit\u00e9, convaincue de pouvoir am\u00e9nager le fonctionnement technique et ses m\u00e9canismes et produire une soci\u00e9t\u00e9 dont les valeurs seraient la bienveillance, l\u2019entraide, la convivialit\u00e9 <\/span>32<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Comme si finalement, ainsi que le pensait Hume, la soci\u00e9t\u00e9 \u00e9tait un club. Mais la soci\u00e9t\u00e9 n\u2019est pas un club<\/em>, affirme Napoleoni plus proche ici de Smith que de Hume