{"id":130606,"date":"2022-02-08T12:27:23","date_gmt":"2022-02-08T11:27:23","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=130606"},"modified":"2023-11-03T17:15:15","modified_gmt":"2023-11-03T16:15:15","slug":"le-croissant-fossile","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/02\/08\/le-croissant-fossile\/","title":{"rendered":"Le croissant fossile"},"content":{"rendered":"\n
Ce texte est \u00e0 l’origine d’un travail de fond qui a d\u00e9bouch\u00e9 dans la parution de la derni\u00e8re livraison de la revue GREEN<\/a><\/em> (qui peut \u00eatre command\u00e9 \u00e0 cette adresse<\/a><\/em><\/em><\/em><\/em>), consacr\u00e9e \u00e0 une discussion de la notion de \u00ab croissant fossile \u00bb sous la direction de Paul Magnette, avec les contributions Charles-Fran\u00e7ois Mathis, Albritton Jonsson, Carl Wennerlind, Jean-Baptiste Fressoz, Pierre Charbonnier, Jean-Yves Dormagen, Chantal Mouffe, Adam Tooze, Laurence Tubiana, Kako Nubukpo, Arlette Baumans, Bernard Deffet, Georgios Maillis, Michel Desvignes, Paola Vigan\u00f2, Kersten Geers, David Van Severen, Bas Smets et Benoit Moritz.<\/em><\/em><\/em><\/em><\/p>\n\n\n\n Il y a tout juste vingt ans, le prix Nobel de chimie Paul Crutzen proposait de d\u00e9signer l\u2019\u00e9poque contemporaine par le terme d\u2019Anthropoc\u00e8ne. Depuis la fin du XVIIIe <\/sup>si\u00e8cle, constatait-il, l\u2019action humaine sur son environnement est devenue si lourde que \u00ab le climat de la Terre pourrait d\u00e9river significativement de son r\u00e9gime naturel pour les mill\u00e9naires \u00e0 venir \u00bb <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Deux d\u00e9cennies plus tard, le concept s\u2019est largement impos\u00e9 dans les d\u00e9bats relatifs aux changements climatiques et aux d\u00e9gradations environnementales, et il se diffuse lentement dans le langage commun. Il a l\u2019immense avantage de pointer la responsabilit\u00e9 des comportements humains dans les ph\u00e9nom\u00e8nes de changement climatique. Mais il a aussi l\u2019inconv\u00e9nient de diluer l\u2019analyse et la r\u00e9flexion dans des r\u00e9f\u00e9rences abstraites. Qui est-il, cet anthropos<\/em> qui a caus\u00e9 le r\u00e9chauffement global, et quels sont les humains qui en subissent le plus directement les cons\u00e9quences ? \u00c0 ces questions, Crutzen n\u2019apporte aucune r\u00e9ponse. L\u2019Anthropoc\u00e8ne n\u2019a ni sociologie, ni g\u00e9ographie, et \u00e0 peine les d\u00e9buts d\u2019une histoire. Or si l\u2019on fait l\u2019impasse sur ses causes, et sur ses manifestations mat\u00e9rielles au c\u0153ur d\u2019\u00e9cosyst\u00e8mes, de territoires et de communaut\u00e9s humaines donn\u00e9es, si l\u2019on ignore les \u00ab r\u00e9flexivit\u00e9s environnementales \u00bb <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span> qu\u2019il suscite, on se prive de la possibilit\u00e9 de le comprendre en profondeur, et donc de r\u00e9orienter les actions humaines <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n \u00c9tablir la date de naissance de l\u2019Anthropoc\u00e8ne n\u2019est pas le plus compliqu\u00e9. Crutzen choisit 1784, ann\u00e9e de l\u2019 \u00ab invention \u00bb de la machine \u00e0 vapeur par James Watt, comme date pivot. R\u00e9trospectivement, la puissance de cette machine, et la consommation du charbon qui l\u2019alimente, appara\u00eet avoir permis aux humains de briser le carcan que les limites naturelles imposaient \u00e0 la production, et de sortir de l\u2019\u00e9conomie de subsistance dans laquelle ils \u00e9taient confin\u00e9s depuis les d\u00e9buts du n\u00e9olithique. Certains, comme le sociologue am\u00e9ricain Jason Moore, consid\u00e8rent que l\u2019on ne peut comprendre la logique sous-jacente \u00e0 cette nouvelle \u00e9poque de l\u2019histoire de notre plan\u00e8te que si l\u2019on remonte plus loin dans le temps, jusqu\u2019aux \u00ab grandes d\u00e9couvertes \u00bb qui inaugurent l\u2019imp\u00e9rialisme europ\u00e9en, et jusqu\u2019aux origines scientifiques et intellectuelles du r\u00e9gime capitaliste, soit au tournant des XVe<\/sup> et XVIe<\/sup> si\u00e8cle <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. D\u2019autres, \u00e0 l\u2019instar de l\u2019historien de l\u2019environnement John McNeill, insistent au contraire sur la \u00ab grande acc\u00e9l\u00e9ration \u00bb de la consommation \u00e9nerg\u00e9tique et de la production de gaz \u00e0 effet de serre qui s\u2019est accomplie au lendemain de la seconde guerre mondiale <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ces divergences sont plus relatives qu\u2019absolues. D\u2019abord parce qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9chelle des temps plan\u00e9taires, quelques si\u00e8cles p\u00e8sent peu : la p\u00e9riode g\u00e9ologique pr\u00e9c\u00e9dente s\u2019\u00e9tend sur une p\u00e9riode aux bornes souples, couvrant les dix \u00e0 douze derniers mill\u00e9naires. Ensuite et surtout parce que ce qui importe, c\u2019est de d\u00e9finir la causalit\u00e9 du passage d\u2019une \u00e9poque \u00e0 une autre, les dynamiques inh\u00e9rentes \u00e0 l\u2019entr\u00e9e dans l\u2019Anthropoc\u00e8ne. En faisant de l\u2019invention de la machine \u00e0 vapeur le symbole de cette transition, Crutzen \u00e9tablit une analogie entre l\u2019Anthropoc\u00e8ne et la p\u00e9riode g\u00e9ologique pr\u00e9c\u00e9dente. Au temps de l\u2019Holoc\u00e8ne, la \u00ab r\u00e9volution agricole \u00bb rendue possible par le climat temp\u00e9r\u00e9 a engendr\u00e9 la civilisation n\u00e9olithique ; l\u2019entr\u00e9e dans l\u2019Anthropoc\u00e8ne est caus\u00e9e par la \u00ab r\u00e9volution industrielle \u00bb et donne naissance \u00e0 notre civilisation productiviste et urbaine <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Si l\u2019on suit Crutzen dans ce raisonnement, on peut d\u00e9celer les origines intellectuelles de l\u2019Anthropoc\u00e8ne dans la r\u00e9volution scientifique qui s\u2019\u00e9tend entre le XVe<\/sup> et le XVIIe<\/sup> si\u00e8cle <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>, en rep\u00e9rer les premi\u00e8res traductions mat\u00e9rielles en Europe \u00e0 la fin du XVIIIe<\/sup> et en suivre la g\u00e9n\u00e9ralisation \u00e0 l\u2019\u00e9chelle plan\u00e9taire \u00e0 partir de la seconde moiti\u00e9 du XXe<\/sup> si\u00e8cle <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>. On notera, c\u2019est loin d\u2019\u00eatre un d\u00e9tail, que dans le premier cas, un changement climatique engendre une transformation profonde des modes de production et des rapports sociaux, tandis que dans le deuxi\u00e8me cas, la causalit\u00e9 est invers\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Qui est-il, cet anthropos<\/em> qui a caus\u00e9 le r\u00e9chauffement global, et quels sont les humains qui en subissent le plus directement les cons\u00e9quences ? L\u2019Anthropoc\u00e8ne n\u2019a ni sociologie, ni g\u00e9ographie, et \u00e0 peine les d\u00e9buts d\u2019une histoire.<\/p>Paul Magnette<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Cela nous oriente presque naturellement vers le lieu des origines de l\u2019Anthropoc\u00e8ne. Le temps fait signe vers l\u2019espace. Si cette nouvelle \u00e8re na\u00eet de l\u2019extraction et de la consommation massive du charbon, son berceau se situe sans conteste en Grande-Bretagne, et l\u2019enjeu est d\u2019\u00e9tudier \u00ab comment la structure de l\u2019\u00e9conomie fossile s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9e \u00e0 partir de sa terre natale britannique jusqu\u2019\u00e0 englober la plus grande partie du monde, s\u2019enracinant dans les formations sociales les plus vari\u00e9es, en lien \u00e9troit avec le processus d\u2019accumulation du capital et les rapports qu\u2019il suppose \u00bb <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Cet acte de naissance est d\u00e9sormais bien \u00e9tabli. C\u2019est le passage \u00e0 la vapeur dans l\u2019industrie du coton du Lancashire, motiv\u00e9e par la volont\u00e9 de concentrer la main d\u2019\u0153uvre, pour mieux en tirer profit et mieux la contr\u00f4ler, qui inaugure l\u2019intensification de l\u2019exploitation du charbon <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Replac\u00e9e dans un contexte plus large, cette transition \u00e9nerg\u00e9tique explique la singularit\u00e9 europ\u00e9enne. Compar\u00e9e aux r\u00e9gions qui avaient atteint un niveau de d\u00e9veloppement scientifique et technologique \u00e9quivalent \u00e0 l\u2019aube de l\u2019Anthropoc\u00e8ne, l\u2019envol\u00e9e de la prosp\u00e9rit\u00e9 europ\u00e9enne ne s\u2019explique que par l\u2019exploitation du charbon d\u2019une part, et par l\u2019imp\u00e9rialisme d\u2019autre part <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Sans la violence de la conqu\u00eate et de l\u2019exploitation coloniale, l\u2019Europe n\u2019aurait pas pu se procurer les ressources indispensables \u00e0 sa propre subsistance en p\u00e9riode d\u2019expansion d\u00e9mographique – le bl\u00e9, le bois, le coton, le sucre, le th\u00e9, le caf\u00e9 et le chocolat produits dans les Am\u00e9riques, souvent gr\u00e2ce au travail des esclaves arrach\u00e9s au sol africain. Sans le charbon, les Europ\u00e9ens n\u2019auraient pu briser le carcan \u00e9nerg\u00e9tique qui les condamnait, depuis la diffusion de l\u2019agriculture, aux famines r\u00e9currentes et aux \u00e9pid\u00e9mies qui les accompagnent souvent. Or ces deux facteurs historiques majeurs, l\u2019imp\u00e9rialisme et l\u2019exploitation massive des \u00e9nergies fossiles, trouvent leurs origines dans le projet politique de la bourgeoisie anglaise du milieu du XIXe<\/sup> si\u00e8cle <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n En suivant l\u2019analogie pos\u00e9e par Crutzen, on pourrait toutefois plaider pour \u00e9largir le focus spatial. Lorsque les historiens et les anthropologues du d\u00e9but du si\u00e8cle cherchent \u00e0 d\u00e9finir les racines du n\u00e9olithique, ils partent explorer les territoires des civilisations m\u00e9sopotamienne et \u00e9gyptienne. C\u2019est l\u00e0, sur les bords du Tigre, de l\u2019Euphrate et du Nil, qu\u2019ils d\u00e9couvrent les premi\u00e8res traces de culture de c\u00e9r\u00e9ales, les vestiges des premi\u00e8res formes d\u2019\u00e9criture et de comptabilit\u00e9, et les premi\u00e8res fondations urbaines. S\u2019appuyant sur ces travaux, l\u2019\u00e9gyptologue am\u00e9ricain James Henry Breasted propose en 1914 de d\u00e9limiter le berceau de cette civilisation et lui donne le nom de \u00ab croissant fertile \u00bb. C\u2019est dans cette \u00ab frange cultivable du d\u00e9sert \u00bb irrigu\u00e9e par le Nil, le Jourdain, le Tigre et l\u2019Euphrate, \u00e9crit-il, que l\u2019agriculture fut \u00ab invent\u00e9e \u00bb <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La culture du bl\u00e9 y naquit, avant de gagner l\u2019Europe m\u00e9diterran\u00e9enne, puis le reste du monde. Sur ces bases se d\u00e9velopp\u00e8rent l\u2019\u00e9criture et les instruments de mesure, et c\u2019est de la conjonction de ces d\u00e9couvertes que sont issues la civilisation urbaine et les premiers \u00c9tats <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Si la r\u00e9volution industrielle est \u00e0 l\u2019Anthropoc\u00e8ne ce que la r\u00e9volution agricole est \u00e0 l\u2019Holoc\u00e8ne, comme l\u2019indique Crutzen, le charbon est \u00e0 notre \u00e9poque ce que le bl\u00e9 fut \u00e0 la civilisation n\u00e9olithique : un fait social total <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>. On peut alors tenter de d\u00e9limiter le berceau g\u00e9ographique de l\u2019Anthropoc\u00e8ne et d\u00e9finir un \u00ab croissant fossile \u00bb dont le Nord de l\u2019Angleterre forme un foyer essentiel, mais qui ne s\u2019y limite pas. La veine charbonni\u00e8re anglaise s\u2019\u00e9tend vers l\u2019est jusqu\u2019\u00e0 la Sil\u00e9sie, en passant par la Picardie et le Nord-Pas-de-Calais, la Wallonie et la Ruhr \u2013 et m\u00eame, vers l\u2019Ouest, au-del\u00e0 de l\u2019Atlantique, jusqu\u2019aux Appalaches. C\u2019est l\u00e0 que le charbon fut exploit\u00e9, dans des proportions sans cesse croissantes, d\u00e8s la fin du XVIIIe<\/sup> si\u00e8cle, et que la machine \u00e0 vapeur de Watt prit toute sa puissance. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019un fait g\u00e9ologique particulier, la pr\u00e9sence d\u2019une vaste quantit\u00e9 d\u2019\u00e9nergie fossile exploitable <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>, donna naissance \u00e0 un mode de production, le fameux mod\u00e8le extractiviste-productiviste, et \u00e0 une civilisation qui, comme celle qui \u00e9tait issue du n\u00e9olithique, finit par s\u2019\u00e9tendre aux quatre coins de la plan\u00e8te.<\/p>\n\n\n\n On peut alors tenter de d\u00e9limiter le berceau g\u00e9ographique de l\u2019Anthropoc\u00e8ne et d\u00e9finir un \u00ab croissant fossile \u00bb dont le Nord de l\u2019Angleterre forme un foyer essentiel, mais qui ne s\u2019y limite pas. La veine charbonni\u00e8re anglaise s\u2019\u00e9tend vers l\u2019est jusqu\u2019\u00e0 la Sil\u00e9sie, en passant par la Picardie et le Nord-Pas-de-Calais, la Wallonie et la Ruhr \u2013 et m\u00eame, vers l\u2019Ouest, au-del\u00e0 de l\u2019Atlantique, jusqu\u2019aux Appalaches.<\/p>PAUL MAGNETTE<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n\n\n L\u2019int\u00e9r\u00eat d\u2019\u00e9largir le focus spatial pour embrasser un \u00ab croissant fossile \u00bb plus large que le foyer britannique, c\u2019est de pointer la mani\u00e8re dont le charbon a engendr\u00e9 une civilisation qui se joue des fronti\u00e8res politiques et administratives. Ce qui frappe le visiteur quand il traverse les r\u00e9gions qui forment le croissant fossile, des Midlands \u00e0 la Ruhr, c\u2019est leur \u00e9trange ressemblance. Les films de Ken Loach pourraient \u00eatre tourn\u00e9s \u00e0 Charleroi, et ceux des fr\u00e8res Dardenne ne d\u00e9tonneraient pas \u00e0 Newcastle. Par son action, l\u2019homme a si profond\u00e9ment transform\u00e9 l\u2019espace, et s\u2019est si profond\u00e9ment transform\u00e9 lui-m\u00eame, qu\u2019il a gomm\u00e9 jusqu\u2019au souvenir de la nature et des rapports sociaux ant\u00e9rieurs. Pour expliquer la gen\u00e8se de la ville o\u00f9 je vis, Charleroi, j\u2019ai l\u2019habitude de pr\u00e9senter deux cartes. La premi\u00e8re est celle \u00e9tablie par Ferraris autour de 1775 : on y voit un petit bourg en bord de rivi\u00e8re, quelques centaines de foyers, distant d\u2019une dizaine de lieues d\u2019autres hameaux et villages identiques. La nature primaire a presque totalement disparu, au profit des champs et des p\u00e2tures gagn\u00e9s au fil des si\u00e8cles sur les for\u00eats ancestrales. Mais les reliefs sont inchang\u00e9s, les rivi\u00e8res suivent leur cours naturel et les villages et routes b\u00e2tis par les hommes, \u00e9pousant les m\u00e9andres du paysage, n\u2019occupent qu\u2019une infime partie de l\u2019espace. La deuxi\u00e8me carte fut \u00e9tablie cent trente-cinq ans plus tard, au temps de l\u2019Exposition universelle de 1911. Entre-temps, Charleroi \u00e9tait devenue l\u2019une des villes les plus riches et technologiquement les plus avanc\u00e9es du monde, l\u2019un des hauts lieux de l\u2019Anthropoc\u00e8ne. Sur cette deuxi\u00e8me carte, la rivi\u00e8re autrefois sinueuse est canalis\u00e9e en ligne droite, les petits bourgs sont noy\u00e9s dans une s\u00e9rie de conurbations anarchiques, le territoire est taillad\u00e9 de lignes de chemins de fer, de canaux, de routes, de ponts et de lignes \u00e9lectriques. Des dizaines d\u2019ic\u00f4nes noires figurent les puits de charbon, les usines m\u00e9tallurgiques et verri\u00e8res. L\u2019Anthropoc\u00e8ne a rendu l\u2019environnement naturel m\u00e9connaissable, il a arrach\u00e9 \u00e0 leurs campagnes des dizaines de milliers d\u2019hommes entass\u00e9s dans des corons b\u00e2tis aux abords des puits de mine et des fabriques. Et quand les campagnes environnantes ne suffirent plus \u00e0 alimenter l\u2019industrie en forces humaines, c\u2019est du Nord et du Sud de la M\u00e9diterran\u00e9e que furent import\u00e9s les travailleurs, marquant durablement les dynamiques d\u00e9mographiques et la diversit\u00e9 anthropologique de la r\u00e9gion. Le charbon a aussi fa\u00e7onn\u00e9 la vie sociale et d\u00e9mocratique. La forte concentration des mines et usines sid\u00e9rurgiques dans le croissant fossile a conf\u00e9r\u00e9 \u00e0 certaines cat\u00e9gories de la classe ouvri\u00e8re un r\u00f4le strat\u00e9gique central. Mineurs, sid\u00e9rurgistes, cheminots, dockers et matelots vivaient et travaillaient dans des bassins \u00e0 haute densit\u00e9 de population, o\u00f9 les contacts directs leur permettaient de prendre conscience de la communaut\u00e9 de leur sort et d\u2019organiser leurs luttes. Ainsi conquirent-ils, au profit de l\u2019ensemble de la classe laborieuse, les droits syndicaux et politiques qui constituent le soubassement de nos d\u00e9mocraties, et jet\u00e8rent-ils les bases d\u2019une culture civique communautaire <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Des Midlands \u00e0 la Sil\u00e9sie, le croissant fossile est caract\u00e9ris\u00e9 par des d\u00e9veloppements industriels, des mutations environnementales, des formations urbaines, des dynamiques migratoires et d\u00e9mographiques, des mobilisations sociales et politiques \u00e9troitement li\u00e9es entre elles, et profond\u00e9ment marqu\u00e9es par la pr\u00e9sence du charbon. Il forme une bior\u00e9gion qui est \u00e0 la fois singuli\u00e8re et universelle. Singuli\u00e8re dans sa gen\u00e8se et le contraste qu\u2019elle forme avec les territoires qui la jouxtent ; universelle en ce qu\u2019elle pr\u00e9figure un mod\u00e8le extractiviste et productiviste qui finit par s\u2019imposer, au temps de la \u00ab grande acc\u00e9l\u00e9ration \u00bb, \u00e0 la majeure partie du monde. <\/p>\n\n\n\n Ce constat permet d\u2019\u00e9tablir des responsabilit\u00e9s. L\u2019Anthropoc\u00e8ne est n\u00e9e quelque part, et c\u2019est ce quelque part, l\u2019Europe occidentale, rejointe ensuite par les \u00c9tats-Unis et par la Chine, qui porte la responsabilit\u00e9 premi\u00e8re des \u00e9missions de gaz \u00e0 effet de serre et des d\u00e9r\u00e8glements climatiques qui en d\u00e9coulent. Le d\u00e9veloppement des r\u00e9gions du monde qui restent condamn\u00e9es aujourd\u2019hui \u00e0 la subsistance n\u2019est possible que si les hauts lieux de l\u2019Anthropoc\u00e8ne, auxquels elles ont longtemps \u00e9t\u00e9 assujetties, restreignent leur consommation d\u2019\u00e9nergies fossiles et mettent fin \u00e0 la destruction des puits de carbone et de la biodiversit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Le d\u00e9veloppement des r\u00e9gions du monde qui restent condamn\u00e9es aujourd\u2019hui \u00e0 la subsistance n\u2019est possible que si les hauts lieux de l\u2019Anthropoc\u00e8ne, auxquels elles ont longtemps \u00e9t\u00e9 assujetties, restreignent leur consommation d\u2019\u00e9nergies fossiles et mettent fin \u00e0 la destruction des puits de carbone et de la biodiversit\u00e9.<\/p>Paul Magnette<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n D\u00e9limiter le croissant fossile invite aussi \u00e0 penser la sortie de ce premier \u00e2ge de l\u2019Anthropoc\u00e8ne. Quand les charbonnages ferm\u00e8rent les uns apr\u00e8s les autres, des Midlands \u00e0 la Ruhr, ils laiss\u00e8rent derri\u00e8re eux des carreaux d\u00e9sol\u00e9s et des hommes d\u00e9s\u0153uvr\u00e9s. L\u2019agonie fut rapide \u00e0 l\u2019\u00e9chelle des temps g\u00e9ologiques mais lancinante \u00e0 celle des temps humains. G\u00e9n\u00e9rant de nouvelles luttes sociales, la sortie de cette premi\u00e8re \u00e9nergie fossile, plus contrainte que choisie, suscita aussi une forme de coop\u00e9ration transnationale unique, dont l\u2019Union europ\u00e9enne, fille de la Communaut\u00e9 europ\u00e9enne du charbon et de l\u2019acier, est issue. La sortie de ce premier \u00e2ge de l\u2019Anthropoc\u00e8ne pr\u00e9figure les tensions qui accompagneront in\u00e9vitablement la n\u00e9cessaire sortie des \u00e9nergies fossiles et du mod\u00e8le industriel et urbain qui en d\u00e9coule. Les villes du croissant fertile ont vu leur population d\u00e9cliner et leur territoire se r\u00e9tracter. Deux g\u00e9n\u00e9rations apr\u00e8s la fermeture des derniers puits de mine, l\u2019\u00e9conomie, le taux d\u2019emploi et le niveau moyen de formation dans ces r\u00e9gions accusent toujours un net retard sur la moyenne nationale <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Des d\u00e9buts de l\u2019Anthropoc\u00e8ne demeurent des territoires d\u00e9laiss\u00e9s o\u00f9 la nature reprend ses droits, une population bigarr\u00e9e et mobile, une culture civique o\u00f9 persistent des traits communautaires, une certaine fa\u00e7on d\u2019habiter l\u2019espace refl\u00e9tant la g\u00e9ologie. <\/p>\n\n\n\n S\u2019il veut devenir un concept efficace, guidant l\u2019analyse et les actions collectives, l\u2019Anthropoc\u00e8ne doit partir \u00e0 la recherche de ses origines. Non par chauvinisme ou pour s\u2019inventer des traditions, mais pour cerner la logique qui a fait de ces bior\u00e9gions ce qu\u2019elles sont, et en tirer des le\u00e7ons utiles pour notre temps. Qu\u2019advient-il des hommes et des territoires qu\u2019ils habitent quand cesse l\u2019exploitation du charbon ; comment la nature reprend-elle ses droits ; comment les soci\u00e9t\u00e9s r\u00e9agissent-elles, les liens civiques se diluent-ils et les solidarit\u00e9s se recomposent-elles ? Peut-on r\u00e9nover des villes devenues inadapt\u00e9es \u00e0 leur environnement et \u00e0 leur population ; que faire de l\u2019amas des infrastructures industrielles devenues sans objet ; comment r\u00e9parer la nature saccag\u00e9e et pr\u00e9venir les effets des changements climatiques ? Bref, y a-t-il un futur quand finit l\u2019orgie de l\u2019Anthropoc\u00e8ne ? C\u2019est en r\u00e9pondant \u00e0 ces questions que les territoires du croissant fossile peuvent donner sens \u00e0 leur douloureuse transition, et offrir \u00e0 ceux qui vivent encore de l\u2019exploitation massive des \u00e9nergies fossiles une image de leur devenir.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Aux origines de l’anthropoc\u00e8ne. 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