{"id":130133,"date":"2022-02-03T10:48:44","date_gmt":"2022-02-03T09:48:44","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=130133"},"modified":"2022-02-03T12:17:53","modified_gmt":"2022-02-03T11:17:53","slug":"reforme-constitutionnelle-en-jordanie-un-nouveau-pouvoir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2022\/02\/03\/reforme-constitutionnelle-en-jordanie-un-nouveau-pouvoir\/","title":{"rendered":"R\u00e9forme constitutionnelle en Jordanie : un nouveau pouvoir ?"},"content":{"rendered":"\n
Le 3 avril 2021, \u00e0 quelques jours du centi\u00e8me anniversaire de la cr\u00e9ation du royaume jordanien, les services de s\u00e9curit\u00e9 arr\u00eat\u00e8rent une vingtaine de personnes suspect\u00e9es d\u2019avoir foment\u00e9 un obscur coup d\u2019\u00c9tat contre le r\u00e9gime et la famille royale. Parmi elles se trouvaient Bassem Awadallah (ancien conseiller au sein de la Cour royale de Jordanie <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span> devenu conseiller du prince h\u00e9ritier saoudien Mohammed Ben Salman et poss\u00e9dant la triple nationalit\u00e9 jordanienne-saoudienne-am\u00e9ricaine) et Sharif Hassan bin Zaid, membre de la famille royale et repr\u00e9sentant sp\u00e9cial du royaume hach\u00e9mite aupr\u00e8s du gouvernement saoudien. La personnalit\u00e9 la plus en vue dans la tentative all\u00e9gu\u00e9e de coup d\u2019\u00c9tat \u00e9tait toutefois le prince Hamzah bin Hussein, demi-fr\u00e8re de l\u2019actuel monarque Abdallah II ibn al Hussein, qui fut assign\u00e9 \u00e0 r\u00e9sidence et publiquement d\u00e9savou\u00e9. L\u2019affaire fit grand bruit tant au sein de la presse nationale \u2013 dont toute couverture \u00e0 ce propos fut interdite d\u00e8s le 6 avril par le procureur d’Amman \u2013 que dans les circuits diplomatiques r\u00e9gionaux et internationaux, qui s\u2019empress\u00e8rent d\u2019apporter leur soutien au monarque <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Plus largement, l\u2019\u00e9pisode fut imm\u00e9diatement interpr\u00e9t\u00e9 comme une t\u00e2che dans l\u2019image de ce pays r\u00e9put\u00e9 comme l\u2019un des plus stables du Moyen-Orient.<\/p>\n\n\n\n Les deux premiers protagonistes furent condamn\u00e9s \u00e0 15 ans de prison par la Cour de s\u00fbret\u00e9 de l\u2019\u00c9tat <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span> statuant \u00e0 huis clos pour \u00ab incitation \u00e0 s’opposer au r\u00e9gime politique existant dans le Royaume \u00bb et \u00ab r\u00e9alisation d’actes qui mettent en danger la s\u00e9curit\u00e9 de la soci\u00e9t\u00e9 et provoquent la s\u00e9dition \u00bb, d\u00e9cision confirm\u00e9e par la Cour de cassation en septembre. Leurs liens avec le royaume voisin d\u2019Arabie Saoudite furent rapidement mis en \u00e9vidence par les autorit\u00e9s jordaniennes, qui suspect\u00e8rent fortement son appui, ou du moins sa connaissance du complot ; jusqu\u2019\u00e0 la tr\u00e8s r\u00e9cente administration Trump, la Jordanie \u00e9tait en effet consid\u00e9r\u00e9e comme un obstacle aux accords d’Abraham, en raison notamment des revendications saoudiennes sur les lieux saints de J\u00e9rusalem directement administr\u00e9s par la Jordanie depuis le trait\u00e9 de paix isra\u00e9lo-jordanien sign\u00e9 en 1994. Ces supputations n\u2019exacerb\u00e8rent toutefois pas la tension entre les deux pays, les \u00e9changes commerciaux demeurant stables, la fronti\u00e8re et les ambassades restant ouvertes.<\/p>\n\n\n\n Le troisi\u00e8me protagoniste de l\u2019affaire, le prince Hamzah, b\u00e9n\u00e9ficia relativement rapidement d\u2019un pardon royal sous l\u2019impulsion en coulisse du prince Hassan ben Talal, oncle d\u2019Abdallah II, qui visait \u00e0 contenir le conflit \u2013 pourtant historique \u2013 au sein de la famille royale jordanienne. Abdallah n’\u00e9tait en effet pas destin\u00e9 \u00e0 devenir roi, le prince h\u00e9ritier \u00e9tant depuis 1965 Hassan, fr\u00e8re du roi Hussein. Le 24 janvier 1999, treize jours avant son d\u00e9c\u00e8s, le roi Hussein d\u00e9signa toutefois Abdallah pour lui succ\u00e9der, en exigeant qu\u2019il choisisse \u00e0 son tour comme successeur son autre fils Hamzah, alors \u00e2g\u00e9 de dix-huit ans. Devenu Abdallah II, il ne tint pas sa promesse : en 2004, il \u00e9vin\u00e7a de la succession le prince Hamzah et d\u00e9signa son propre fils ain\u00e9, Hussein, comme h\u00e9ritier du royaume. Cette d\u00e9signation contraire au souhait du d\u00e9funt roi Hussein Ier mit \u00e0 jour un conflit latent au sein de la famille royale, r\u00e9sultant en l\u2019acm\u00e9 sans pr\u00e9c\u00e9dent d\u2019avril 2021 <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Aux dires du roi, cette crise constitua \u00ab la plus douloureuse de ses 22 ann\u00e9es de gouvernement \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Un peu plus d\u2019une semaine apr\u00e8s les \u00e9v\u00e8nements du 3 avril, les demi-fr\u00e8res Abdallah et Hamzah se sont publiquement et symboliquement affich\u00e9s ensemble \u00e0 l\u2019occasion de la c\u00e9l\u00e9bration du centenaire du royaume, en d\u00e9posant de fa\u00e7on remarqu\u00e9e une gerbe sur la tombe de leur p\u00e8re Hussein Ier. \u00c0 cette occasion, le monarque jordanien \u00e9mit une d\u00e9claration dans laquelle il affirma que la r\u00e9volte \u00ab [avait] pris fin \u00bb et que \u00ab le pays [\u00e9tait] s\u00fbr et stable \u00bb, annon\u00e7ant dans la foul\u00e9e une r\u00e9forme constitutionnelle pour d\u00e9mocratiser le pays et faire face aux d\u00e9fis auxquels il est confront\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Selon certains analystes, les \u00e9v\u00e8nements d\u2019avril 2021 ne constituaient pas une tentative de coup d\u2019\u00c9tat, mais plut\u00f4t la face \u00e9merg\u00e9e d\u2019un mouvement de contestation croissant au sein de la soci\u00e9t\u00e9 jordanienne de la corruption end\u00e9mique et de l\u2019incurie de ses dirigeants.<\/p>Lucas Gourlet<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Selon certains analystes, les \u00e9v\u00e8nements d\u2019avril 2021 ne constituaient pas une tentative de coup d\u2019\u00c9tat, mais plut\u00f4t la face \u00e9merg\u00e9e d\u2019un mouvement de contestation croissant au sein de la soci\u00e9t\u00e9 jordanienne de la corruption end\u00e9mique et de l\u2019incurie de ses dirigeants <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Afin de comprendre les implications nationales, r\u00e9gionales et internationales de cet \u00e9v\u00e8nement au sein du petit royaume jordanien, il convient de revenir sur l\u2019histoire complexe de ce pays \u00e9rig\u00e9 comme un havre de stabilit\u00e9 au sein d\u2019une r\u00e9gion plac\u00e9e historiquement sous influence occidentale.<\/p>\n\n\n\n D\u00e8s sa cr\u00e9ation, l\u2019\u00c9tat jordanien fut caract\u00e9ris\u00e9 par un double r\u00f4le pivot : celui d\u2019une terre d\u2019accueil des r\u00e9fugi\u00e9s r\u00e9gionaux provenant des cinq fronti\u00e8res qu\u2019elle poss\u00e8de avec la Syrie, Isra\u00ebl, l\u2019Irak, l\u2019Arabie saoudite et la Palestine <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>, et celui d\u2019un pays largement d\u00e9pendant politiquement et \u00e9conomiquement d\u2019une zone d\u2019influence occidentale au Moyen-Orient.<\/p>\n\n\n\n Aux origines du royaume jordanien, Abdallah Ier de la tribu hach\u00e9mite <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span> conclut en 1915 un pacte avec les Alli\u00e9s visant \u00e0 pr\u00e9cipiter la chute de l\u2019Empire ottoman et garantir la cr\u00e9ation d\u2019un royaume arabe. Apr\u00e8s les accords Sykes-Picot de 1916, le royaume est \u00e0 la fois sous contr\u00f4le militaire des Hach\u00e9mites et dans la zone d\u2019influence britannique. La premi\u00e8re forme de Constitution transjordanienne remonte ainsi \u00e0 la r\u00e9partition des pouvoirs entre les autorit\u00e9s mandataires et Abdallah Ier par la loi organique du 16 avril 1928, en l\u2019absence de toute participation du peuple jordanien \u00e0 son \u00e9laboration ou sa ratification du fait de sa forme supra-l\u00e9gislative et infra-constitutionnelle <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Cette proximit\u00e9 politique induit deux cons\u00e9quences majeures pour le royaume hach\u00e9mite sur la sc\u00e8ne internationale : une importante d\u00e9pendance \u00e9conomique d\u2019une part, et une relative d\u00e9pendance politique d\u2019autre part.<\/p>\n\n\n\n La situation de l\u2019\u00e9conomie jordanienne s\u2019est fortement d\u00e9grad\u00e9e depuis une dizaine d\u2019ann\u00e9es. Alors que la dette publique moyenne des pays de la zone Afrique du Nord\/Moyen-Orient \u00e9tait de 54 % du PIB en 2021 <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>, celle de la Jordanie s\u2019\u00e9levait \u00e0 88,4 % \u00e0 la fin de l\u2019exercice 2020 <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>. De la m\u00eame mani\u00e8re, le pays conna\u00eet un taux de ch\u00f4mage de 24 % au troisi\u00e8me trimestre 2021. Le budget de cette m\u00eame ann\u00e9e consacre 65 % de la somme totale aux salaires et retraites de la fonction publique \u2013 part s\u2019expliquant en grande partie par l\u2019architecture politique du royaume, o\u00f9 le contrat social s’articule autour d’un vaste syst\u00e8me de patronage par lequel les tribus jordaniennes soutiennent la famille royale et re\u00e7oivent en retour des salaires dans le secteur public \u2013 et 17 % au remboursement de la dette, faisant peser une grande charge sur les finances publiques et tr\u00e8s peu de marge de man\u0153uvre pour le gouvernement.<\/p>\n\n\n\n Similairement \u00e0 une partie des pays de la r\u00e9gion, les transferts d\u2019argent de sa diaspora \u00e9tablie dans les pays du Golfe constituent la principale source de ressources ext\u00e9rieures, y compris devant l\u2019aide publique au d\u00e9veloppement et les investissements directs \u00e9trangers ; or ces transferts ont diminu\u00e9 de 6,9 % en 2021 du fait de la pand\u00e9mie. De fa\u00e7on concomitante, le secteur touristique qui repr\u00e9sente 20 % du PIB s\u2019est effondr\u00e9, bien que les activit\u00e9s manufacturi\u00e8res, agricoles, mini\u00e8res et de construction ont contribu\u00e9 de mani\u00e8re significative \u00e0 l’\u00e9conomie du pays ces derni\u00e8res ann\u00e9es.<\/p>\n\n\n\nEntre d\u00e9pendance politique et d\u00e9pendance \u00e9conomique<\/h2>\n\n\n\n