{"id":12784,"date":"2019-01-05T06:19:40","date_gmt":"2019-01-05T05:19:40","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/?p=12784"},"modified":"2020-08-19T17:20:16","modified_gmt":"2020-08-19T15:20:16","slug":"la-moitie-dun-pain-et-un-livre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2019\/01\/05\/la-moitie-dun-pain-et-un-livre\/","title":{"rendered":"La moiti\u00e9 d\u2019un pain, et un livre"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"intro\"><em>Dans ce discours prononc\u00e9 par Federico Garc\u00eda Lorca lors de l\u2019inauguration de la biblioth\u00e8que de son village natal, Fuente Vaqueros (province de Grenade), en septembre 1931, le po\u00e8te andalou affirme la primaut\u00e9 de la culture \u2013 au sens universaliste \u2013 sur les imp\u00e9ratifs socio\u00e9conomiques, et l\u2019ardente n\u00e9cessit\u00e9 de sa diffusion par la lecture, partout et par tous. Rappel de v\u00e9rit\u00e9s \u00e9l\u00e9mentaires, exhortation \u00e0 lire toujours, au fil d\u2019une allocution de circonstance certes, mais riche d\u2019affirmer avec quelques ann\u00e9es d\u2019avance qu\u2019en assassinant un homme, on ne tue pas son esprit.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"intro\"><em>Pour accompagner ce texte, outre de brefs commentaires d\u2019hispaniste en rupture de ban, nous nous sommes autoris\u00e9s quelques suggestions de lecture, entre \u00e9rudition roborative et r\u00e9f\u00e9rences <\/em>mainstream<em>, soit un \u00e9clectisme \u00e0 notre sens conforme \u00e0 l\u2019esprit de l\u2019allocution lorquienne. <\/em><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\" \/>\n\n\n\n<p>Chers compatriotes et amis&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-1-12784' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2019\/01\/05\/la-moitie-dun-pain-et-un-livre\/#easy-footnote-bottom-1-12784' title='Garc\u00eda Lorca s\u2019adresse ici non pas \u00e0 ses compatriotes au sens d\u2019Espagnols, mais \u00e0 ses &lt;em&gt;paisanos&lt;\/em&gt;, c\u2019est-\u00e0-dire aux \u00ab&amp;#160;ressortissants&amp;#160;\u00bb de sa \u00ab&amp;#160;petite patrie&amp;#160;\u00bb \u2013 Andalousie, province de Grenade, village de Fuente Vaqueros\u2026'><sup>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>, <\/p>\n\n\n\n<p>Avant toute chose, il me faut vous dire que je ne parle pas&#160;: je lis. Et si je ne parle pas, c\u2019est parce qu\u2019il m\u2019arrive la m\u00eame chose qu\u2019\u00e0 Gald\u00f3s et \u00e0 tous les po\u00e8tes et \u00e9crivains en g\u00e9n\u00e9ral&#160;: nous sommes accoutum\u00e9s \u00e0 dire les choses promptement et avec exactitude, mais il semble que l\u2019art oratoire soit un genre o\u00f9 les id\u00e9es se diluent \u00e0 tel point qu\u2019il n\u2019en reste qu\u2019une musique agr\u00e9able. Le reste, le vent l\u2019emporte. Mes conf\u00e9rences sont invariablement lues, ce qui demande bien plus de travail que de parler, mais en fin de compte l\u2019expression en est d\u2019autant plus durable, puisqu\u2019elle demeure couch\u00e9e par \u00e9crit, et bien plus ferme, puisqu\u2019elle peut servir \u00e0 l\u2019\u00e9dification de ceux qui m\u2019entendent mal ou ne sont pas pr\u00e9sents ici. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"comment\">Benito P\u00e9rez Gald\u00f3s (1843-1920), romancier r\u00e9aliste, au c\u0153ur de la cr\u00e9ation litt\u00e9raire espagnole du XIX\u00e8me et du d\u00e9but du XX\u00e8me si\u00e8cle avec ses <em>Episodios nacionales<\/em>. Parfois compar\u00e9 \u00e0 Dickens, il est c\u00e9l\u00e9br\u00e9 notamment pour avoir d\u00e9peint avec authenticit\u00e9 l\u2019Espagne populaire de son temps et retranscrit fid\u00e8lement ses parlers.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai envers ce beau village o\u00f9 je suis venu au monde et o\u00f9 s\u2019est \u00e9coul\u00e9e mon heureuse enfance un devoir de gratitude, en raison de l\u2019hommage imm\u00e9rit\u00e9 dont j\u2019ai \u00e9t\u00e9 l\u2019objet lorsque l\u2019on a donn\u00e9 mon nom \u00e0 l\u2019ancienne rue de l\u2019\u00c9glise. Sachez bien que je vous en suis reconnaissant du fond du c\u0153ur, et que moi, \u00e0 Madrid ou ailleurs, pour une enqu\u00eate de journaliste ou autre, quand on me demande quel est mon lieu de naissance, je dis que je viens de Fuente Vaqueros, afin que la gloire ou la notori\u00e9t\u00e9 qui me sont accord\u00e9es rejaillissent sur ce si sympathique, si moderne, si estimable et si lib\u00e9ral village de la Fuente. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"comment\">Le changement de nom d\u2019une rue anciennement associ\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9difice du culte catholique s\u2019inscrit dans le cadre de l\u2019anticl\u00e9ricalisme propre \u00e0 la II<sup>e<\/sup> R\u00e9publique espagnole et au gouvernement de Manuel Aza\u00f1a, qui laisse br\u00fbler quelques couvents s\u00e9villans en cette m\u00eame ann\u00e9e 1931. Bien que sensible aux id\u00e9es socialistes et assassin\u00e9 par les milices franquistes en 1936, Garc\u00eda Lorca n\u2019est pas pour autant une figure anticl\u00e9ricale. R\u00e9tif \u00e0 tout \u00e9tiquetage politique, il se d\u00e9clare peu avant sa mort \u00ab&#160;catholique, anarchiste, communiste, libertaire, traditionaliste et monarchiste&#160;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire moins incoh\u00e9rent ou indiff\u00e9rent que sensible \u00e0 toutes les cordes de l\u2019\u00eatre espagnol.<\/p>\n\n\n\n<p>Sachez aussi tous qu\u2019alors, j\u2019en fais imm\u00e9diatement l\u2019\u00e9loge, en tant que po\u00e8te et en tant que l\u2019un de ses fils, parce que dans toute la <em>vega <\/em>de Grenade \u2013 et il n\u2019y a l\u00e0 nulle passion de ma part \u2013, il n\u2019existe pas de village plus beau, plus riche ni plus \u00e9mouvant que celui-ci. Je ne veux offenser aucun des beaux villages de la <em>vega<\/em> grenadine&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-2-12784' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2019\/01\/05\/la-moitie-dun-pain-et-un-livre\/#easy-footnote-bottom-2-12784' title='Comarque centrale de la province de Grenade, partag\u00e9e entre plaines et &lt;em&gt;sierras&lt;\/em&gt;.'><sup>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>, mais j\u2019ai des yeux pour voir et assez d\u2019intelligence pour faire l\u2019\u00e9loge de mon village natal.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est \u00e9difi\u00e9 sur l\u2019eau. De toutes parts chantent les canaux d\u2019irrigation et poussent les grands peupliers entre lesquels le vent fait sonner sa douce musique en \u00e9t\u00e9. En son c\u0153ur se trouve une fontaine &nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-3-12784' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2019\/01\/05\/la-moitie-dun-pain-et-un-livre\/#easy-footnote-bottom-3-12784' title='&lt;em&gt;Fuente &lt;\/em&gt;en espagnol&amp;#160;: fontaine ou source\u2026 '><sup>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>, dont l\u2019eau jaillit continuellement, et au-dessus de ses toits on aper\u00e7oit les montagnes bleut\u00e9es de la <em>vega<\/em>, mais lointaines, \u00e0 l\u2019\u00e9cart, comme si elles ne voulaient pas que leurs roches parviennent jusqu\u2019ici o\u00f9 une terre meuble et fertile entre toutes laisse fleurir toutes sortes de fruits.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"comment\">L\u2019importance de l\u2019eau fait figure de <em>topos <\/em>\u00e0 propos de l\u2019Islam m\u00e9di\u00e9val et de la civilisation arabo-andalouse en particulier&#160;: cf. entre autres Patrice Cressier, \u00ab&#160;Prendre les eaux en Al-Andalus&#160;\u00bb, <em>M\u00e9di\u00e9vales <\/em>43, 2002, p. 41-54, et Pierre Guichard, \u00ab&#160;L\u2019eau dans le monde musulman m\u00e9di\u00e9val&#160;\u00bb, <em>Travaux de la Maison de l\u2019Orient <\/em>3, 1982, p. 117-124. Patrice Cressier a \u00e9galement dirig\u00e9 un ouvrage collectif sur <em>La Ma\u00eetrise de l\u2019eau en Al-Andalus<\/em>, publi\u00e9 par la Casa de Vel\u00e1zquez en 2006.<em><br><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le caract\u00e8re de ses habitants les distingue de ceux des villages limitrophes. On reconna\u00eet entre mille un gar\u00e7on de Fuente Vaqueros. L\u00e0, vous le verrez magnanime, tactile, le chapeau rejet\u00e9 en arri\u00e8re, agile en \u00e9l\u00e9gance et dans sa conversation. Mais il sera le premier, au sein d\u2019un groupe d\u2019\u00e9trangers&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-4-12784' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2019\/01\/05\/la-moitie-dun-pain-et-un-livre\/#easy-footnote-bottom-4-12784' title='&lt;em&gt;Forasteros &lt;\/em&gt;&amp;#160;: par opposition \u00e0 &lt;em&gt;paisanos&lt;\/em&gt;,  ceux qui ne sont pas de l\u2019endroit, qui viennent d\u2019ailleurs ou ne se  trouvent pas chez eux, plut\u00f4t qu\u2019\u00e9trangers au sens de ressortissants  d\u2019un autre \u00c9tat.'><sup>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>, \u00e0 admettre une id\u00e9e moderne ou \u00e0 se rallier \u00e0 une juste cause.<\/p>\n\n\n\n<p>Quant \u00e0 une fille de la Fuente, vous la reconna\u00eetrez aussi entre mille \u00e0 son sens de l\u2019humour, \u00e0 sa vivacit\u00e9, \u00e0 sa soif d\u2019\u00e9l\u00e9gance et de d\u00e9passement de soi.<br><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est que les habitants de ce village sont anim\u00e9s de sentiments artistiques inn\u00e9s, palpables et tangibles chez ceux qui y sont n\u00e9s. Sens artistique, et sens de la joie, ce qui revient \u00e0 dire sens de la vie.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai remarqu\u00e9 bien des fois, en entrant dans ce village, qu\u2019on y per\u00e7oit comme une rumeur, un fr\u00e9missement qui \u00e9manent de sa partie la plus intime. Une rumeur, un rythme, qui sont soif de sociabilit\u00e9 et de compr\u00e9hension humaines. J\u2019ai parcouru des centaines de petits villages comme celui-ci, et j\u2019y ai pu observer une m\u00e9lancolie qui ne na\u00eet pas de la seule pauvret\u00e9, mais aussi du d\u00e9sespoir et de l\u2019inculture. Les villages qui ne vivent qu\u2019agglutin\u00e9s \u00e0 la terre ne poss\u00e8dent gu\u00e8re qu\u2019un sens terrible de la mort, sans que rien n\u2019y \u00e9l\u00e8ve vers des jours radieux d\u2019all\u00e9gresse et d\u2019authentique paix sociale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"comment\">On pense immanquablement au Maurice Barr\u00e8s de <em>La Terre et les Morts<\/em>, conf\u00e9rence prononc\u00e9e en 1899 \u00e0 la Ligue de la patrie fran\u00e7aise et republi\u00e9e r\u00e9cemment (2016) par les \u00e9ditions de l\u2019Herne. Cf. Maud Hilaire Schenker, \u00ab&#160;Le nationalisme de Barr\u00e8s&#160;: moi, la terre et les morts&#160;\u00bb, <em>Paroles gel\u00e9es <\/em>23 (1), 2007. Rappelons que chez Barr\u00e8s l\u2019imaginaire national ne se cantonne pas \u00e0 la France, et qu\u2019il est l\u2019auteur d\u2019un \u00e9minemment topique <em>Voyage en Espagne<\/em>, qu\u2019il d\u00e9finit comme \u00ab&#160;du sang, de la volupt\u00e9, de la mort&#160;\u00bb. Cf. Bartolom\u00e9 Bennassar, <em>Le Voyage en Espagne<\/em>, Paris, Robert Laffont, 1998.<br><\/p>\n\n\n\n<p>Cela, Fuente Vaqueros l\u2019a gagn\u00e9. Il y a ici une soif de joie, c\u2019est-\u00e0-dire de progr\u00e8s, c\u2019est-\u00e0-dire de vie. Et par cons\u00e9quent, une ardeur artistique, un amour de la beaut\u00e9 et de la culture.<br><\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai vu bien des hommes d\u2019autres contr\u00e9es revenir du travail, rentrer chez eux, et, fourbus de fatigue, ils s\u2019asseyaient en silence, comme des statues, \u00e0 attendre encore un jour et puis l\u2019autre, sans que leur \u00e2me ne soit travers\u00e9e du moindre d\u00e9sir de savoir. Des hommes esclaves de la mort, faute d\u2019avoir ne serait-ce qu\u2019aper\u00e7u la lumi\u00e8re et la beaut\u00e9 auxquelles l\u2019esprit humain peut parvenir. Il n\u2019y a en effet rien d\u2019autre au monde que la vie et la mort, et il y a des millions d\u2019hommes qui parlent, qui vivent, qui voient, qui mangent, mais qui sont morts. Plus morts que les pierres, et plus morts que les vrais morts qui sommeillent sous terre, parce qu\u2019ils ont l\u2019\u00e2me morte. Morte comme un moulin immobile, morte parce que d\u00e9pourvue d\u2019amour, du germe d\u2019une id\u00e9e, d\u2019une foi, d\u2019une soif de lib\u00e9ration sans laquelle un homme cesse d\u2019\u00eatre digne de ce nom. C\u2019est l\u00e0 l\u2019un des programmes, chers amis, qui me pr\u00e9occupent le plus en ce moment.<br><\/p>\n\n\n\n<p>Quand quelqu\u2019un va au th\u00e9\u00e2tre, \u00e0 un concert ou \u00e0 une f\u00eate de quelque nature qu\u2019elle soit, si celle-ci est \u00e0 son go\u00fbt, il pense immanquablement aux personnes qu\u2019il aime, en regrettant qu\u2019elles n\u2019y soient pas. \u00ab&#160;Comme ma s\u0153ur, comme mon p\u00e8re auraient aim\u00e9 cela&#160;\u00bb, pense-t-il, et il ne jouit d\u00e9j\u00e0 plus du spectacle qu\u2019\u00e0 travers une l\u00e9g\u00e8re m\u00e9lancolie. C\u2019est cette m\u00e9lancolie que je ressens, non pas pour les gens de ma propre maison, ce qui serait petit et mesquin, mais pour tous ceux qui, faute de moyens ou par malchance, se trouvent priv\u00e9s du bien supr\u00eame de la beaut\u00e9, qui est vie et bont\u00e9 et s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 et passion.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"comment\">Motif central de la po\u00e9sie lorquienne. Cf. Jocelyne Aub\u00e9-Bourligueux, <em>Lorca ou la Sublime M\u00e9lancolie<\/em>, Paris, \u00c9ditions Aden, 2008.<br><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est bien pourquoi je n\u2019ai jamais un livre en ma possession, puisque j\u2019offre tous ceux \u2013 et il y en a beaucoup \u2013 que j\u2019ach\u00e8te, et c\u2019est pourquoi je suis ici honor\u00e9 et heureux d\u2019inaugurer cette biblioth\u00e8que de village, la premi\u00e8re sans doute dans toute la province de Grenade.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019homme ne vit pas que de pain. Si j\u2019\u00e9tais \u00e0 la rue, affam\u00e9 et d\u00e9muni, je ne qu\u00e9manderais pas un pain&#160;: je r\u00e9clamerais la moiti\u00e9 d\u2019un pain, et un livre. Et je m\u2019insurge ici sans nuance contre ceux qui ne parlent que de revendications \u00e9conomiques, sans \u00e9voquer jamais les revendications culturelles, qui sont celles que les peuples expriment \u00e0 plus grands cris. Il serait certes bon que tous mangent \u00e0 leur faim, mais encore faudrait-il que tous sachent. Que tous jouissent des fruits de l\u2019esprit humain, parce que l\u2019inverse revient \u00e0 les convertir en simples machines au service de l\u2019\u00c9tat, en esclaves d\u2019une organisation sociale terrible.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"comment\">Sur la tradition de combat social et d\u2019anarchisme agraire propre \u00e0 l\u2019Andalousie de la fin du XIX<sup>e<\/sup> et du d\u00e9but du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, consulter Eric Hobsbawm, <em>Primitive Rebels<\/em> (1959) et, par exemple, John Corbin, \u00ab&#160;El anarquismo andaluz&#160;: perspectiva desde la antropolog\u00eda social&#160;\u00bb, <em>Revista de antropolog\u00eda social<\/em> 2, 1993, p. 73-104. Les utopies et dystopies propres \u00e0 l\u2019Europe de l\u2019entre-deux-guerres font \u00e9cho en Andalousie \u00e0 une vieille habitude de r\u00e9volte paysanne sur fond de <em>latifundium <\/em>h\u00e9rit\u00e9, dit-on, de l\u2019\u00e9poque romaine. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"comment\">L\u2019id\u00e9e de besoins et revendications culturels plut\u00f4t que socio\u00e9conomiques est, depuis le d\u00e9but de notre si\u00e8cle, \u00e0 nouveau \u00e0 la mode. Pour un diagnostic relativement pr\u00e9coce, consulter Alain Touraine, <em>Un Nouveau Paradigme<\/em>, Paris, Fayard, 2005.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai davantage piti\u00e9 d\u2019un homme qui veut savoir et qui ne le peut pas, que d\u2019un affam\u00e9. Un affam\u00e9 peut facilement calmer sa faim d\u2019un morceau de pain ou de quelques fruits, tandis qu\u2019un homme qui a soif de savoir sans en poss\u00e9der les moyens subit une terrible agonie, puisque ce sont de livres, de livres, de beaucoup de livres qu\u2019il a besoin. Et o\u00f9 sont les livres&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"comment\">Au d\u00e9but du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, l\u2019Espagne ne compte encore que 6 millions d\u2019alphab\u00e9tis\u00e9s sur 14 millions d\u2019habitants. Cf. Jean-Fran\u00e7ois Botrel, <em>Libros y lectores en la Espa\u00f1a del siglo XX<\/em>, Rennes, JFB, 2008.<\/p>\n\n\n\n<p>Des livres, des livres&#160;! Il y a l\u00e0 un mot magique, qui revient \u00e0 dire \u00ab&#160;amour, amour&#160;\u00bb, et que les peuples&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-5-12784' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2019\/01\/05\/la-moitie-dun-pain-et-un-livre\/#easy-footnote-bottom-5-12784' title='&lt;em&gt;Pueblos &lt;\/em&gt;en espagnol&amp;#160;: terme toujours ambigu, signifiant \u00e0 la fois \u00ab&amp;#160;peuples&amp;#160;\u00bb et \u00ab&amp;#160;villages&amp;#160;\u00bb\u2026'><sup>5<\/sup><\/a><\/span><\/span> devraient r\u00e9clamer comme ils demandent du pain ou comme ils esp\u00e8rent la pluie pour leurs semailles. Quand l\u2019\u00e9minent \u00e9crivain russe F\u00e9dor Dosto\u00efevski, bien plus p\u00e8re de la R\u00e9volution russe que L\u00e9nine, prisonnier en Sib\u00e9rie, \u00e0 l\u2019\u00e9cart du monde, confin\u00e9 entre quatre murs et cern\u00e9 par les plaines d\u00e9sol\u00e9es de neige infinie, demandait secours dans ses lettres \u00e0 sa lointaine famille, il disait seulement&#160;: \u00ab&#160;envoyez-moi des livres, des livres, beaucoup de livres, pour que mon \u00e2me ne succombe pas&#160;!&#160;\u00bb. Il avait froid mais ne demandait pas de feu, il avait terriblement soif mais ne r\u00e9clamait pas d\u2019eau, il exigeait des livres, autant dire des horizons, autant dire des escaliers vers les sommets de l\u2019esprit et du c\u0153ur. En effet, l\u2019agonie physique, biologique, naturelle d\u2019un corps, par la faim, la soif ou le froid, ne dure qu\u2019un instant, un bref instant, tandis que l\u2019agonie d\u2019une \u00e2me insatisfaite dure ce que dure la vie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"comment\">La r\u00e9ception de l\u2019\u0153uvre de Dosto\u00efevski en Espagne passe par des auteurs membres de la \u00ab&#160;g\u00e9n\u00e9ration de 1898&#160;\u00bb, tels Miguel de Unamuno ou P\u00edo Baroja, sources d\u2019influence majeures pour Garc\u00eda Lorca. Cf. Jordi Morillas Esteban, \u00ab&#160;F. M. Dostoievski en Espa\u00f1a&#160;\u00bb, <em>Mundo eslavo<\/em> 10, 2011, p. 119-143.<\/p>\n\n\n\n<p>Le grand Men\u00e9ndez Pidal&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-6-12784' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2019\/01\/05\/la-moitie-dun-pain-et-un-livre\/#easy-footnote-bottom-6-12784' title='Ram\u00f3n Men\u00e9ndez Pidal (1869-1968), philologue et historien. Dans les  premi\u00e8res d\u00e9cennies du XX\u00e8me si\u00e8cle, il accomplit un important travail  de compilation de chansons et &lt;em&gt;romances &lt;\/em&gt;dont il fait le socle  d\u2019une culture espagnole centr\u00e9e sur la Castille \u2013 tout en s\u2019int\u00e9ressant  de pr\u00e8s, en linguiste, \u00e0 la langue basque.'><sup>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>, l\u2019un des plus authentiques sages d\u2019Europe, l\u2019a d\u00e9j\u00e0 dit&#160;: le mot d\u2019ordre de la R\u00e9publique&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-7-12784' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2019\/01\/05\/la-moitie-dun-pain-et-un-livre\/#easy-footnote-bottom-7-12784' title='La II&lt;sup&gt;nde&lt;\/sup&gt; R\u00e9publique espagnole est proclam\u00e9e le 14 avril 1931,  soit cinq mois avant le pr\u00e9sent discours de Garc\u00eda Lorca&amp;#160;: il s\u2019agit  donc alors d\u2019un r\u00e9gime encore tr\u00e8s jeune, dont les finalit\u00e9s restent \u00e0  pr\u00e9ciser et dont l\u2019avenir est loin d\u2019\u00eatre assur\u00e9.'><sup>7<\/sup><\/a><\/span><\/span> doit \u00eatre \u00ab&#160;Culture.&#160;\u00bb Culture, parce qu\u2019\u00e0 travers elle seule pourront se r\u00e9soudre les probl\u00e8mes dans lesquels le peuple se d\u00e9bat aujourd\u2019hui, riche de foi mais priv\u00e9 de lumi\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"comment\">On retrouve l\u00e0 l\u2019antienne de la g\u00e9n\u00e9ration de 1898 \u2013 P\u00edo Baroja, Unamuno, Ram\u00f3n del Valle Incl\u00e1n, Rub\u00e9n Dar\u00edo, etc. Marqu\u00e9s par la catastrophe de 1898 (guerre de Cuba et perte des derniers lambeaux de l\u2019empire colonial espagnol en Am\u00e9rique, dans le Pacifique et en Asie), ces auteurs se font les chantres d\u2019une \u00ab&#160;r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration&#160;\u00bb nationale fond\u00e9e sur la culture autant sinon plus que sur le progr\u00e8s mat\u00e9riel&#160;; Basques, Andalous, Galiciens, ils font pourtant de la Castille leur fontaine de jouvence, mais une Castille parcourue et visit\u00e9e, patrimonialis\u00e9e, retrouv\u00e9e de l\u2019ext\u00e9rieur.<br><\/p>\n\n\n\n<p>Et n\u2019oubliez pas que la lumi\u00e8re est au commencement de tout. Que c\u2019est la lumi\u00e8re agissant sur quelques individus qui fait les peuples, et que les peuples vivent et prosp\u00e8rent gr\u00e2ce aux id\u00e9es qui germent dans quelques t\u00eates privil\u00e9gi\u00e9es, pleines d\u2019un amour sup\u00e9rieur envers autrui.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"comment\">Comme l\u2019ass\u00e8ne Edgar Morin en exergue de sa <em>Voie&#160;: pour l\u2019avenir de l\u2019Humanit\u00e9<\/em> (Paris, Fayard, 2011), citant l\u2019anthropologue Margaret Mead, \u00ab&#160;ne doutons jamais qu\u2019un petit groupe d\u2019individus conscients et engag\u00e9s puissent changer le monde. C\u2019est m\u00eame de cette fa\u00e7on que cela s\u2019est toujours produit&#160;\u00bb. Avant-gardes, ou l\u2019\u00e9loge de la fragilit\u00e9\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Pour tout cela, vous ne pouvez concevoir quelle joie me procure l\u2019honneur d\u2019inaugurer la biblioth\u00e8que publique de Fuente Vaqueros&#160;! Une biblioth\u00e8que, c\u2019est une r\u00e9union de livres choisis et rassembl\u00e9s, c\u2019est une voix tonnant contre l\u2019ignorance, une lueur p\u00e9renne face \u00e0 l\u2019obscurit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"comment\">Au-del\u00e0 du lieu commun, le monde hispanique des XIX<sup>e<\/sup> et XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cles est riche d\u2019auteurs ayant voulu faire de l\u2019instruction et de la lecture le socle d\u2019une culture civique partag\u00e9e. On pense notamment \u00e0 l\u2019\u0153uvre intarissable de l\u2019Argentin Domingo Faustino Sarmiento, entre les ann\u00e9es 1840 et 1880. Il y a l\u00e0 un hiatus o\u00f9 situer le propos de Garc\u00eda Lorca&#160;: reprise d\u2019id\u00e9es vieilles d\u2019un bon si\u00e8cle, chant du cygne d\u2019une utopie civico-litt\u00e9raire d\u00e9j\u00e0 moribonde, mais dans une Espagne encore en cours d\u2019alphab\u00e9tisation une vingtaine d\u2019ann\u00e9es avant que l\u2019Europe du Nord n\u2019entre dans le processus de massification de l\u2019enseignement sup\u00e9rieur. On peut y voir, au choix \u2013 non exclusif \u2013 le signe parmi d\u2019autres d\u2019un \u00ab&#160;retard de l\u2019Espagne&#160;\u00bb, ou l\u2019effet de sa position semi-p\u00e9riph\u00e9rique dans un syst\u00e8me-monde tout de m\u00eame assez d\u00e9terminant. Cf. Jordi Nadal et Carles Sudri\u00e1, \u00ab&#160;La controverse sur le retard \u00e9conomique de l\u2019Espagne&#160;\u00bb, <em>Revue d\u2019histoire moderne et contemporaine,<\/em>vol.41 (2), 1994, pp. 329-352, et Immanuel Wallerstein,<em> The Modern World System III<\/em>, San Diego, Academic Press, 1989. <\/p>\n\n\n\n<p>Personne ne se rend compte, en tenant un livre entre ses mains, de ce qu\u2019il a co\u00fbt\u00e9 d\u2019effort, de souffrance, de veille et de sang. Le livre, c\u2019est sans conteste l\u2019\u0153uvre majeure de l\u2019humanit\u00e9. Il arrive souvent qu\u2019un peuple soit endormi comme l\u2019eau d\u2019un \u00e9tang un jour sans vent. Les grenouilles dorment au fond et les oiseaux se tiennent immobiles sur les branches qui l\u2019entourent. Mais lancez-y soudain une pierre. Vous verrez une explosion de cercles concentriques, d\u2019ondes arrondies qui se dilatent en se bousculant les unes les autres et vont se fracasser contre les bords. Vous verrez un fr\u00e9missement de l\u2019eau toute enti\u00e8re, un bouillonnement de grenouilles tous azimuts, une agitation de toutes les berges, et jusqu\u2019aux oiseaux qui sommeillaient sur les branches ombreuses qui s\u2019envolent brusquement par bandes dans le ciel bleu. Souvent, un peuple dort comme l\u2019eau d\u2019un \u00e9tang un jour sans vent, et un livre ou quelques livres peuvent l\u2019\u00e9branler, l\u2019agiter et lui indiquer de nouveaux horizons de d\u00e9passement et de concorde.<br><\/p>\n\n\n\n<p>Combien d\u2019efforts l\u2019homme a-t-il d\u00fb fournir pour produire un livre&#160;! Et quelle influence immense ont-ils exerc\u00e9e, exercent-ils et exerceront-ils dans le monde&#160;! Le tr\u00e8s sagace Voltaire l\u2019a d\u00e9j\u00e0 dit&#160;: l\u2019ensemble du monde civilis\u00e9 se r\u00e9git \u00e0 travers des livres, la Bible, le Coran, les \u0153uvres de Confucius et de Zoroastre. Et l\u2019\u00e2me et le corps, la sant\u00e9, la libert\u00e9 et la fortune se soumettent \u00e0 ces grandes \u0153uvres et en d\u00e9pendent. Et moi, j\u2019ajoute&#160;: tout vient des livres. La R\u00e9volution fran\u00e7aise vient de l\u2019Encyclop\u00e9die et des livres de Rousseau, et tous les mouvements socialistes et communistes actuels partent d\u2019un grand livre, du <em>Capital<\/em> de Karl Marx.<br><\/p>\n\n\n\n<p>Mais jusqu\u2019\u00e0 ce que l\u2019homme r\u00e9ussisse \u00e0 fabriquer des livres pour les diffuser, quel drame interminable et quelle lutte n\u2019a-t-il pas d\u00fb supporter&#160;! Les premiers hommes firent des livres de pierre, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019ils inscrivirent les signes de leurs religions sur les parois des montagnes. N\u2019ayant d\u2019autre moyen \u00e0 leur disposition, ils grav\u00e8rent sur la roche leurs aspirations, avec cette soif d\u2019immortalit\u00e9, de survie, qui fait la diff\u00e9rence entre l\u2019homme et la b\u00eate&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-8-12784' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2019\/01\/05\/la-moitie-dun-pain-et-un-livre\/#easy-footnote-bottom-8-12784' title='Cet art pari\u00e9tal poss\u00e9dait bien un don particulier d\u2019immortalit\u00e9&amp;#160;: les  m\u00eames motifs, pourtant purement humains et pleinement artistiques,  reproduits pendant des mill\u00e9naires&amp;#8230; Cf. Alain Testart, &lt;em&gt;Avant l\u2019Histoire&lt;\/em&gt;, Paris, Gallimard, 2012.'><sup>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ensuite, ils employ\u00e8rent le m\u00e9tal. Aaron, pr\u00eatre mill\u00e9naire des H\u00e9breux, fr\u00e8re de Mo\u00efse, portait sur le torse une tablette d\u2019or couverte d\u2019inscriptions, et les \u0153uvres du po\u00e8te grec archa\u00efque H\u00e9siode, qui crut voir les neuf Muses danser au sommet de l\u2019H\u00e9licon, furent grav\u00e9es sur des plaques de plomb. Plus tard, Chald\u00e9ens et Assyriens en vinrent \u00e0 \u00e9crire leurs codes et les annales de leur Histoire dans la brique, faisant courir \u00e0 sa surface un poin\u00e7on avant qu\u2019elle ne s\u00e8che. Ils eurent ainsi de grandes biblioth\u00e8ques de tablettes d\u2019argile, car il s\u2019agissait d\u00e9j\u00e0 de peuples avanc\u00e9s, et d\u2019extraordinaires astronomes, les premiers \u00e0 construire de hautes tours et \u00e0 se consacrer \u00e0 l\u2019\u00e9tude de la vo\u00fbte c\u00e9leste.<\/p>\n\n\n\n<p>Les \u00c9gyptiens, en plus d\u2019\u00e9crire sur les portes de leurs prodigieux temples, \u00e9crivaient sur de grandes feuilles v\u00e9g\u00e9tales appel\u00e9es papyrus, qu\u2019ils fa\u00e7onnaient en rouleaux. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019appara\u00eet le livre proprement dit. Comme l\u2019\u00c9gypte interdisait l\u2019exportation de cette mati\u00e8re v\u00e9g\u00e9tale, il vint \u00e0 l\u2019id\u00e9e aux gens de Pergame, qui souhaitaient eux aussi avoir des livres et une biblioth\u00e8que, d\u2019utiliser comme support d\u2019\u00e9criture les peaux s\u00e9ch\u00e9es d\u2019animaux&#160;; ainsi naquit le parchemin, qui en peu de temps supplanta le papyrus pour devenir l\u2019unique mat\u00e9riau du livre, et ce jusqu\u2019\u00e0 la d\u00e9couverte du papier.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand je vous raconte ceci aussi bri\u00e8vement, il ne faut pas oublier qu\u2019entre un fait et le suivant plusieurs si\u00e8cles ont pu s\u2019\u00e9couler&#160;; mais toujours l\u2019homme se bat avec ses ongles, avec ses yeux, avec son sang, pour fixer dans l\u2019\u00e9ternit\u00e9, diffuser et exprimer la pens\u00e9e et la beaut\u00e9.<br><\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque l\u2019\u00c9gypte en arrive \u00e0 ne plus vendre de papyrus, parce qu\u2019on y en a besoin ou parce qu\u2019elle ne le veut pas, qui donc \u00e0 Pergame passe des nuits et des ann\u00e9es enti\u00e8res \u00e0 s\u2019\u00e9chiner jusqu\u2019\u00e0 ce que lui vienne l\u2019id\u00e9e d\u2019\u00e9crire sur la peau s\u00e9ch\u00e9e d\u2019un animal&#160;? Quel homme, ou quels hommes, sont ceux qui dans la douleur cherchent un mat\u00e9riau o\u00f9 graver la pens\u00e9e des grands sages et des po\u00e8tes&#160;? Ce ne sont ni un homme ni cent. C\u2019est l\u2019Humanit\u00e9 enti\u00e8re, qui myst\u00e9rieusement les y poussait.<br><\/p>\n\n\n\n<p>Alors, une fois adopt\u00e9 le parchemin, la grande biblioth\u00e8que de Pergame est construite, v\u00e9ritable foyer de lumi\u00e8re dans la culture classique. Et les grands codes sont r\u00e9dig\u00e9s. Diodore de Sicile affirme que les grands livres sacr\u00e9s des Perses repr\u00e9sentaient en parchemin rien moins que mille deux cents peaux de b\u0153uf.<br><\/p>\n\n\n\n<p>Rome tout enti\u00e8re \u00e9crivait sur parchemin. Toutes les \u0153uvres des grands po\u00e8tes latins, mod\u00e8les \u00e9ternels de profondeur, de perfection et de beaut\u00e9, ont \u00e9t\u00e9 \u00e9crites sur parchemin. C\u2019est sur parchemin qu\u2019a \u00e9clos le lyrisme imp\u00e9tueux de Virgile, et c\u2019est sur cette m\u00eame peau jaun\u00e2tre que brille l\u2019intense lumi\u00e8re de la prose splendide de l\u2019Espagnol S\u00e9n\u00e8que.<br><\/p>\n\n\n\n<p>Mais venons-en au papier. Depuis la plus haute Antiquit\u00e9, le papier \u00e9tait connu en Chine. Il se fabriquait avec du riz. La diffusion du papier marque une \u00e9tape colossale dans l\u2019histoire du monde. On peut identifier le jour pr\u00e9cis o\u00f9 le papier chinois p\u00e9n\u00e9tra en Occident pour le bien de la civilisation&#160;: ce jour de gloire fut le 7 juillet 751 de l\u2019\u00e8re chr\u00e9tienne.<br><\/p>\n\n\n\n<p>Les historiens arabes et chinois sont d\u2019accord l\u00e0-dessus. Il se trouve que les Arabes, affrontant les Chinois en Cor\u00e9e parvinrent \u00e0 percer les fronti\u00e8res du C\u00e9leste Empire et \u00e0 faire de nombreux prisonniers. Certains d\u2019entre eux exer\u00e7aient le m\u00e9tier de papetiers, et transmirent leur secret aux Arabes. Ils furent emmen\u00e9s \u00e0 Samarcande, o\u00f9 ils poursuivirent leur ouvrage sous le r\u00e8gne du sultan Haroun al-Rachid, le prodigieux personnage qui hante les contes des <em>Mille et Une Nuits<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"comment\">L\u2019auteur fait ici allusion \u00e0 la bataille de Talas, dans le Kirghizistan actuel. On ne voit pas tr\u00e8s bien le rapport avec la Cor\u00e9e, mais le fait est que s\u2019est impos\u00e9e de longue date l\u2019id\u00e9e selon laquelle les conqu\u00e9rants arabes auraient connu le papier via leurs prisonniers chinois. Notre Occident tout \u00e0 la fois litt\u00e9raire et paperassier proviendrait donc du <em>clash <\/em>entre Califat abbasside et Chine des Tang. On a connu pire origine.<br><\/p>\n\n\n\n<p>Le papier fut d\u2019abord fabriqu\u00e9 avec du coton, mais comme il y avait chez eux p\u00e9nurie de ce mat\u00e9riau, les Arabes apprirent \u00e0 le produire avec de la charpie, et ils contribu\u00e8rent ainsi \u00e0 l\u2019apparition du papier moderne. Mais les livres \u00e9taient encore manuscrits. Ils \u00e9taient r\u00e9dig\u00e9s par les scribes, des hommes placides, qui recopiaient page apr\u00e8s page avec grande habilet\u00e9 et patience, mais bien peu \u00e9taient ceux qui pouvaient les poss\u00e9der.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors que les collections de rouleaux de papyrus ou de parchemin appartenaient aux temples ou aux archives royales, les manuscrits sur papier se diffusaient d\u00e9j\u00e0 plus largement, bien que toujours au sein d\u2019\u00e9lites privil\u00e9gi\u00e9es. De nombreux livres furent ainsi fabriqu\u00e9s, sans que l\u2019on abandonn\u00e2t pour autant le parchemin, sur lequel des artistes peignaient de merveilleuses miniatures aux couleurs vives, d\u2019une telle beaut\u00e9 et d\u2019une telle intensit\u00e9 que beaucoup de ces livres sont aujourd\u2019hui conserv\u00e9s dans les grandes biblioth\u00e8ques comme de v\u00e9ritables joyaux, plus pr\u00e9cieux encore que l\u2019or ou les gemmes les mieux taill\u00e9es. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 saisi d\u2019une \u00e9motion sinc\u00e8re en tenant quelques uns de ces livres entre mes mains. Certains codex arabes de la biblioth\u00e8que de l\u2019Escorial et la magnifique <em>Histoire naturelle<\/em> d\u2019Albert le Grand, codex du XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle conserv\u00e9 \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Grenade, que j\u2019ai c\u00f4toy\u00e9 de longues heures durant, sans pouvoir d\u00e9vier le regard de ces peintures d\u2019animaux, ex\u00e9cut\u00e9es avec des pinceaux plus fins que l\u2019air, o\u00f9 les couleurs bleues et roses et vertes et jaunes se combinent sur fond de plaques d\u2019or. Mais l\u2019homme voulait plus. L\u2019Humanit\u00e9 poussait myst\u00e9rieusement quelques un d\u2019entre nous \u00e0 ouvrir de leurs haches de lumi\u00e8re le bois \u00e9pais de l\u2019ignorance. Les livres, qui auraient d\u00fb \u00eatre accessibles \u00e0 tous, demeuraient du fait des circonstances des objets de luxe, alors qu\u2019il s\u2019agit pourtant de biens de premi\u00e8re n\u00e9cessit\u00e9. De par les montagnes et les vall\u00e9es, dans les villes et au bord des fleuves, des millions d\u2019hommes mouraient sans savoir ce qu\u2019\u00e9tait une lettre. La grande culture de l\u2019Antiquit\u00e9 sombrait dans l\u2019oubli, et les superstitions les plus abjectes d\u00e9voyaient les consciences populaires.<\/p>\n\n\n\n<p>On dit que l\u2019envie douloureuse de savoir ouvre les portes les plus r\u00e9calcitrantes, et c\u2019est vrai. Cette soif confuse des hommes en mena quelques uns \u00e0 faire leurs \u00e9tudes, leurs essais, et ainsi apparut au XV<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, \u00e0 Mayence, en Allemagne, la premi\u00e8re imprimerie au monde. Nombreux sont ceux qui se disputent le m\u00e9rite de cette invention, mais Gutenberg fut celui qui la mena \u00e0 bien. Il eut l\u2019id\u00e9e de mouler les lettres dans le plomb et de les imprimer sur le papier, ce qui permit de reproduire chaque livre \u00e0 l\u2019infini. Quoi de plus simple&#160;! Quoi de plus difficile&#160;! Des si\u00e8cles et des si\u00e8cles ont pass\u00e9, et pourtant cette id\u00e9e n\u2019avait pas \u00e9clos dans l\u2019esprit humain. Toutes les clefs de nos secrets se trouvent entre nos mains, elles nous entourent de tout temps, mais pourtant, quelle \u00e9norme difficult\u00e9 avons-nous \u00e0 ouvrir les petites portes derri\u00e8re lesquelles elles se cachent&#160;!<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est sans doute dans les mat\u00e9riaux naturels que l\u2019on trouverait le rem\u00e8de \u00e0 tant de maladies incurables, mais quelle est la combinaison juste et pr\u00e9cise par o\u00f9 s\u2019op\u00e9rerait le miracle&#160;? Il n\u2019y a pas eu souvent dans l\u2019histoire du monde de fait plus important que cette invention de l\u2019imprimerie. De bien plus grande port\u00e9e que les deux autres grands \u00e9v\u00e9nements de son \u00e9poque&#160;: l\u2019invention de la poudre et la d\u00e9couverte de l\u2019Am\u00e9rique. En effet, bien que la poudre \u00e0 canon entra\u00eene la fin du f\u00e9odalisme, la lev\u00e9e de grandes arm\u00e9es et la formation de fortes nationalit\u00e9s, auparavant fractionn\u00e9es par la noblesse, et bien que la naissance de l\u2019Am\u00e9rique donne lieu au d\u00e9placement d\u2019une Histoire revivifi\u00e9e et mette un terme \u00e0 un secret g\u00e9ographique plurimill\u00e9naire, l\u2019imprimerie, elle, va provoquer une r\u00e9volution dans les \u00e2mes, si puissante que les soci\u00e9t\u00e9s en seront \u00e9branl\u00e9es jusque dans leurs fondations. Et pourtant, dans quel silence et avec quelle timidit\u00e9 na\u00eet-elle&#160;! Tandis que la poudre faisait \u00e9clater ses roses de feu sur les champs de bataille et que l\u2019Atlantique s\u2019emplissait de navires aux voiles gonfl\u00e9es par le vent, allant et venant charg\u00e9s d\u2019or et de pr\u00e9cieuses marchandises, c\u2019est en silence, dans la ville d\u2019Anvers, que Christophe Plantin \u00e9tablit l\u2019imprimerie et la librairie les plus importantes au monde, et y confectionne \u2013 enfin&#160;! \u2013 les premiers livres bon march\u00e9. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"comment\">Notre \u00e9poque accorde plus d\u2019importance \u00e0 la naissance de l\u2019Am\u00e9rique, et surtout au bouclage du Monde qu\u2019elle acc\u00e9l\u00e9ra, fondement de notre mondialisation (cf. Serge Gruzinski, <em>Les Quatre Parties du monde<\/em>, Paris, La Martini\u00e8re, 2004). Et pourtant\u2026 Les recherches actuelles de Serge Gruzinski portent sur la mani\u00e8re dont l\u2019usage de l\u2019\u00e9crit et du r\u00e9cit chronologique ont, de la part de fr\u00e8res franciscains pourtant plus relativistes qu\u2019il n\u2019\u00e9tait d\u2019usage \u00e0 leur \u00e9poque, contribu\u00e9 \u00e0 un \u00ab&#160;vol de l\u2019histoire&#160;\u00bb am\u00e9rindienne&#160;: cf. Jack Goody, <em>The Theft of History<\/em>, Cambridge, 2006.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, les livres anciens, dont il ne restait qu\u2019une poign\u00e9e d\u2019exemplaires, se pressent aux portes des imprimeries et des maisons des sages, exigeant \u00e0 grands cris d\u2019\u00eatre \u00e9dit\u00e9s, traduits et diffus\u00e9s de par le monde. C\u2019est le grand moment du monde. C\u2019est la Renaissance. C\u2019est l\u2019aube glorieuse des cultures modernes dans lesquelles nous vivons.<br><\/p>\n\n\n\n<p>Bien des si\u00e8cles avant ce que je racontais \u00e0 l\u2019instant, apr\u00e8s la chute de l\u2019Empire romain, les invasions barbares et le triomphe du christianisme, le livre avait connu son plus terrible moment de p\u00e9ril. Les biblioth\u00e8ques \u00e9taient saccag\u00e9es, et les livres dispers\u00e9s. Toute la science philosophique et la po\u00e9sie des Anciens furent sur le point de dispara\u00eetre. Les po\u00e8mes hom\u00e9riques, les \u0153uvres de Platon, toute la pens\u00e9e grecque, lumi\u00e8re de l\u2019Europe, la po\u00e9sie latine, le droit romain, tout, absolument tout. Gr\u00e2ce aux soins des moines, le fil ne se rompit pas. Les anciens monast\u00e8res ont sauv\u00e9 l\u2019Humanit\u00e9. Toute la culture et le savoir se r\u00e9fugi\u00e8rent dans les clo\u00eetres, o\u00f9 des hommes sages et simples, libres de fanatisme et d\u2019intransigeance \u2013 laquelle est bien plus moderne \u2013 conserv\u00e8rent et \u00e9tudi\u00e8rent les grandes \u0153uvres indispensables \u00e0 l\u2019homme. Tout en faisant cela, ils \u00e9tudiaient les langues anciennes pour les comprendre, et c\u2019est ainsi qu\u2019un philosophe pa\u00efen comme Aristote en vint \u00e0 influencer de mani\u00e8re d\u00e9cisive la philosophie catholique. Tout au long du Moyen \u00c2ge, les b\u00e9n\u00e9dictins du mont Athos recueillent et conservent une infinit\u00e9 d\u2019ouvrages, et c\u2019est \u00e0 eux que nous devons de conna\u00eetre pratiquement les plus belles \u0153uvres de l\u2019Humanit\u00e9 ancienne.<br><\/p>\n\n\n\n<p>Mais l\u2019air pur de la Renaissance italienne commence \u00e0 se r\u00e9pandre, et les biblioth\u00e8ques surgissent de toutes parts. Alors les statues des anciens dieux sont d\u00e9terr\u00e9es, les magnifiques temples de marbre sont restaur\u00e9s, des acad\u00e9mies comme celle que C\u00f4me de M\u00e9dicis fonde \u00e0 Florence pour \u00e9tudier les \u0153uvres du philosophe Platon ouvrent leurs portes, et enfin le grand pape Nicolas V envoie des commissaires aux quatre coins du monde afin qu\u2019ils acqui\u00e8rent des livres, et r\u00e9mun\u00e8rent royalement leurs traducteurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais aussi magnifique cela soit-il, c\u2019est l\u2019\u00e9diteur Christophe Plantin d\u2019Anvers qui accomplit le pas d\u00e9cisif. C\u2019est de cette maisonnette, avec sa petite cour aux murs couverts de lierre et ses fen\u00eatres aux vitres plomb\u00e9es, qu\u2019\u00e9mane la lumi\u00e8re destin\u00e9e \u00e0 tous sous la forme du livre bon march\u00e9. C\u2019est de l\u00e0 que se livre une vaste offensive contre l\u2019ignorance, qu\u2019il faut poursuivre aujourd\u2019hui avec une authentique ardeur, parce que l\u2019ignorance est terrible encore, et nous savons que l\u00e0 o\u00f9 r\u00e8gne l\u2019ignorance, il n\u2019y a rien de plus facile que de confondre le mal avec le bien, et la v\u00e9rit\u00e9 avec le mensonge.<br><\/p>\n\n\n\n<p>Naturellement, les puissants, qui poss\u00e9daient des manuscrits et les livres en parchemin, se gauss\u00e8rent du livre de papier, comme d\u2019une chose m\u00e9prisable et de mauvais go\u00fbt, puisqu\u2019elle \u00e9tait accessible \u00e0 tous. Leurs livres \u00e0 eux \u00e9taient richement orn\u00e9s d\u2019enluminures dor\u00e9es, tandis que ceux des autres n\u2019\u00e9taient que de simples papiers couverts de lettres. Mais vers le milieu du XV<sup>e<\/sup> si\u00e8cle et gr\u00e2ce aux merveilleux peintres flamands, les fr\u00e8res Van Eyck, qui furent \u00e9galement les premiers \u00e0 peindre \u00e0 l\u2019huile, la gravure fit son apparition, et les livres s\u2019emplirent de reproductions, qui aidaient infiniment le lecteur. Au XVI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, le g\u00e9nie d\u2019Albert D\u00fcrer la perfectionna, et d\u00e9j\u00e0 les livres purent reproduire des tableaux, des paysages, des personnes. La gravure continua \u00e0 se perfectionner tout au long du XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, pour parvenir au XVIII<sup>e<\/sup> \u00e0 de vraies merveilles d\u2019illustrations et \u00e0 l\u2019apog\u00e9e de la beaut\u00e9 du livre en papier.<\/p>\n\n\n\n<p>Le XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle atteint au sublime en mati\u00e8re de beaux livres. On y \u00e9dite des ouvrages remplis de gravures et d\u2019eaux-fortes, et ce avec un soin et un amour tels qu\u2019aujourd\u2019hui encore, nous autres hommes du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, en d\u00e9pit de progr\u00e8s \u00e9normes, nous n\u2019avons pu les surpasser.<\/p>\n\n\n\n<p>Le livre cesse d\u2019\u00eatre un objet de culture r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 quelques uns, pour se muer en puissant facteur social. Les effets ne tardent pas \u00e0 s\u2019en faire sentir. En d\u00e9pit des pers\u00e9cutions, et bien qu\u2019il ait souvent \u00e9t\u00e9 la proie des flammes, surgit la R\u00e9volution fran\u00e7aise, premi\u00e8re \u0153uvre sociale du livre.<br><\/p>\n\n\n\n<p>En effet, les pers\u00e9cutions sont impuissantes face au livre. Ni les armes, ni l\u2019argent, ni les flammes ne peuvent rien contre lui, parce que m\u00eame si vous pouvez faire dispara\u00eetre une \u0153uvre, vous ne pouvez pas trancher les t\u00eates innombrables qui en ont appris quelque chose&#160;; et si elles ne sont pas nombreuses, vous ne savez pas o\u00f9 elles sont.<br><\/p>\n\n\n\n<p>Les livres ont \u00e9t\u00e9 pers\u00e9cut\u00e9s par toutes sortes d\u2019\u00c9tats et toutes sortes de religions, mais cela ne signifie rien en regard de combien ils ont \u00e9t\u00e9 aim\u00e9s. Parce que quand un prince oriental fanatique br\u00fble la biblioth\u00e8que d\u2019Alexandrie, Alexandre de Mac\u00e9doine, lui, fait construire un coffre somptueusement orn\u00e9 d\u2019\u00e9maux et de pierreries pour y conserver l\u2019<em>Iliade<\/em> d\u2019Hom\u00e8re&#160;; et les Arabes cordouans fabriquent la merveille qu\u2019est le Mihrab de leur mosqu\u00e9e pour y d\u00e9poser un Coran ayant appartenu au calife Omar et vaille que vaille, les biblioth\u00e8ques inondent le monde, et nous les voyons jusque dans les rues et \u00e0 l\u2019air libre des jardins des villes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"comment\">Garc\u00eda Lorca, l\u2019Andalou, annonce le grand d\u00e9bat historique et culturel qui d\u00e9chirera l\u2019Espagne du XX<sup>e<\/sup> au-del\u00e0 des exils. D\u00e9bat d\u2019historiens&#160;: pour Claudio S\u00e1nchez Albornoz, l\u2019Espagne sort de la Reconqu\u00eate, soci\u00e9t\u00e9 militaire de fronti\u00e8re issue d\u2019une avanc\u00e9e fulgurante \u00e0 travers les plateaux de Castille annon\u00e7ant la Conqu\u00eate, la vraie, celle des Am\u00e9riques&#160;; pour Am\u00e9rico Castro, l\u2019Espagne est au Sud, m\u00e9lange, andalouse et fille des Trois Religions, elle puise abondamment aux sources juives et musulmanes. M\u00e9lange qui englobait Tol\u00e8de, \u00e9cole de traducteurs et forge d\u2019un acier sans pareil. Fil aiguis\u00e9 et pont entre les cultures. N\u2019oublions pas l\u2019Espagne.<br><\/p>\n\n\n\n<p>Chaque jour, les maisons d\u2019\u00e9dition s\u2019efforcent de baisser leurs prix, et aujourd\u2019hui le livre est accessible \u00e0 tous \u00e0 travers ce grand livre quotidien qu\u2019est la presse, ce livre ouvert en deux ou trois feuilles qui nous arrive impr\u00e9gn\u00e9 d\u2019un parfum de curiosit\u00e9 et d\u2019encre humide, cette oreille qui entend les nouvelles de toutes les nations en toute impartialit\u00e9. Ces milliers de journaux sont les battements v\u00e9ritables du c\u0153ur unanime du monde.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour la premi\u00e8re fois dans sa courte histoire, ce village poss\u00e8de d\u00e9sormais un d\u00e9but de biblioth\u00e8que. L\u2019important est de poser la premi\u00e8re pierre, parce que j\u2019aiderai ensuite, de m\u00eame que vous tous, \u00e0 la construire. C\u2019est un fait important, qui me r\u00e9jouit, et je suis honor\u00e9 du fait que ma voix soit celle qui s\u2019exprime ici pour l\u2019inauguration, parce que ma famille a extraordinairement coop\u00e9r\u00e9 \u00e0 votre culture. Ma m\u00e8re, comme vous le savez tous, a prodigu\u00e9 son enseignement \u00e0 bien des habitants de ce village, puisque c\u2019est pour enseigner qu\u2019elle est venue ici, et je me souviens, enfant, l\u2019avoir entendue lire \u00e0 haute voix pour \u00eatre \u00e9cout\u00e9e de beaucoup. Mes grands-parents ont servi ce village avec beaucoup d\u2019esprit, et bien des m\u00e9lodies et chansons que vous avez chant\u00e9es ont \u00e9t\u00e9 compos\u00e9es par quelque vieux po\u00e8te de ma famille. C\u2019est pourquoi je me sens plein de satisfaction en cet instant, et je m\u2019adresse \u00e0 ceux qui poss\u00e8dent quelque fortune pour leur demander de contribuer \u00e0 cette cause, de donner de l\u2019argent pour acheter des livres, parce que c\u2019est votre obligation, votre devoir. Quant \u00e0 ceux qui n\u2019ont pas ces moyens, je vous demande de venir lire, de venir cultiver votre intelligence, car c\u2019est la seule voie vers votre lib\u00e9ration \u00e9conomique et sociale. Il est indispensable que la biblioth\u00e8que se nourrisse de nouveaux livres et de nouveaux lecteurs, et que les instituteurs s\u2019efforcent de ne pas enseigner aux enfants \u00e0 lire m\u00e9caniquement, comme c\u2019est encore trop souvent le cas, mais qu\u2019ils leur inculquent le sens de la lecture, c\u2019est-\u00e0-dire ce que valent un point et une virgule dans le d\u00e9roulement et la forme d\u2019une id\u00e9e \u00e9crite.<br><\/p>\n\n\n\n<p>Et des livres&#160;! Des livres&#160;! Il faut que des livres commencent \u00e0 parvenir jusqu\u2019\u00e0 la petite biblioth\u00e8que de la Fuente. J\u2019ai \u00e9crit \u00e0 la maison d\u2019\u00e9dition de la R\u00e9sidence des \u00e9tudiants de Madrid, o\u00f9 j\u2019ai \u00e9tudi\u00e9 tant d\u2019ann\u00e9es, et aux \u00c9ditions Ulises, pour voir si je peux obtenir qu\u2019ils envoient ici leurs collections compl\u00e8tes, et j\u2019enverrai bien s\u00fbr les livres que j\u2019ai \u00e9crits ainsi que ceux de mes amis.<br><\/p>\n\n\n\n<p>Des livres de toutes tendances, et de tous ordres d\u2019id\u00e9es. Aussi bien les \u0153uvres divines, illumin\u00e9es, des mystiques et des saints, que les \u0153uvres enflamm\u00e9es des r\u00e9volutionnaires et des hommes d\u2019action. Que le <em>Cantique spirituel<\/em> de Jean de la Croix, pinacle de la po\u00e9sie espagnole, affronte les \u0153uvres de Tolsto\u00ef. Que la <em>Cit\u00e9 de Dieu<\/em> de Saint Augustin regarde droit dans les yeux <em>Ainsi parlait Zarathoustra<\/em> de Nietzsche ou <em>Le Capital<\/em> de Marx. Parce que, chers amis, toutes ces \u0153uvres se rejoignent en termes d\u2019amour de l\u2019Humanit\u00e9 et d\u2019\u00e9l\u00e9vation de l\u2019esprit, et en fin de compte, toutes se confondent et se m\u00ealent en un id\u00e9al supr\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>Et des lecteurs&#160;! Beaucoup de lecteurs&#160;! Je sais que tout le monde n\u2019a pas la m\u00eame intelligence, de m\u00eame que tout le monde n\u2019a pas le m\u00eame visage&#160;; qu\u2019il y a des intelligences magnifiques, et qu\u2019il y a des intelligences atrophi\u00e9es, tout comme il y a des visages disgracieux et de beaux visages, mais chacun tirera du livre ce qu\u2019il pourra, qui lui sera toujours profitable, et pour certains absolument salvateur. Cette biblioth\u00e8que doit servir une fin sociale, parce que si l\u2019on en prend soin, que l\u2019on fait augmenter le nombre des lecteurs, et qu\u2019elle s\u2019enrichit peu \u00e0 peu de nouveaux ouvrages, dans quelques ann\u00e9es on verra au village, n\u2019en doutez pas, un niveau de culture plus \u00e9lev\u00e9. Et si la g\u00e9n\u00e9ration qui m\u2019\u00e9coute aujourd\u2019hui, faute de pr\u00e9paration, n\u2019est pas en mesure de tirer des livres tout ce qu\u2019ils peuvent apporter, alors vos enfants, eux, le feront. Il faut que vous sachiez tous que nous, les hommes, ne travaillons pas pour nous-m\u00eames, mais pour ceux qui nous suivent, et que c\u2019est l\u00e0 le sens moral de toutes les r\u00e9volutions, et en derni\u00e8re instance le sens v\u00e9ritable de la vie.<\/p>\n\n\n\n<p>Les p\u00e8res luttent pour leurs enfants et leurs petits-enfants, et l\u2019\u00e9go\u00efsme est synonyme de st\u00e9rilit\u00e9. \u00c0 l\u2019heure o\u00f9 l\u2019Humanit\u00e9 tend \u00e0 ce que disparaissent les classes sociales, telles qu\u2019elles \u00e9taient institu\u00e9es, il lui faut faire preuve d\u2019esprit de sacrifice et d\u2019abn\u00e9gation dans tous les domaines, pour intensifier la culture, unique voie de salut des peuples.<br><\/p>\n\n\n\n<p>Je suis certain que Fuente Vaqueros, qui a toujours \u00e9t\u00e9 un village \u00e0 l\u2019imagination vive et \u00e0 l\u2019\u00e2me claire et joyeuse comme l\u2019eau qui jaillit de sa fontaine, tirera beaucoup de cette biblioth\u00e8que, et qu\u2019elle servira \u00e0 ce que tous con\u00e7oivent de nouveaux d\u00e9sirs et de nouvelles joies de savoir. Je vous ai expliqu\u00e9 \u00e0 grands traits l\u2019effort qu\u2019il en a co\u00fbt\u00e9 \u00e0 l\u2019homme pour parvenir \u00e0 faire des livres qui puissent \u00eatre mis entre toutes les mains. Que cette petite et modeste le\u00e7on serve \u00e0 ce que vous les aimiez et cherchiez leur amiti\u00e9. Parce que les hommes meurent, mais les livres sont chaque jour plus vivants, parce que les arbres se fanent mais les livres sont toujours verts, et parce qu\u2019\u00e0 tout moment et \u00e0 toute heure ils s\u2019ouvrent pour r\u00e9pondre \u00e0 une interrogation ou prodiguer un conseil.<br><\/p>\n\n\n\n<p>Et sachez, bien s\u00fbr, que les avanc\u00e9es sociales et les r\u00e9volutions se font avec des livres, et que les hommes qui les dirigent meurent souvent comme le grand L\u00e9nine d\u2019avoir trop \u00e9tudi\u00e9, de tant vouloir embrasser de leur intelligence. Que ni les armes ni le sang ne valent rien, si les id\u00e9es ne sont pas bien orient\u00e9es et dig\u00e9r\u00e9es dans les t\u00eates. Et qu\u2019il faut que les peuples lisent pour qu\u2019ils apprennent non seulement le sens v\u00e9ritable de la libert\u00e9, mais aussi le sens authentique de la compr\u00e9hension mutuelle et de la vie.<\/p>\n\n\n\n<p>Merci \u00e0 tous. Merci au village, merci en particulier \u00e0 la section socialiste qui a toujours eu pour moi les meilleurs \u00e9gards, et merci \u00e0 votre maire, don Rafael S\u00e1nchez Rold\u00e1n, un homme de bien, authentique et loyal fils du travail, qui a su acqu\u00e9rir par ses propres efforts la claire conscience de son \u00e9poque, et gr\u00e2ce \u00e0 qui cette biblioth\u00e8que publique est d\u00e9sormais un fait.<br><\/p>\n\n\n\n<p>Je vous salue tous. Les vivants et les morts, puisque vivants et morts composent un pays. Les vivants, pour vous souhaiter le bonheur, et les morts, pour nous les rappeler affectueusement, parce qu\u2019ils repr\u00e9sentent la tradition du village et parce que nous sommes tous ici gr\u00e2ce \u00e0 eux. Que cette biblioth\u00e8que serve \u00e0 la paix, \u00e0 la curiosit\u00e9 de l\u2019esprit et \u00e0 la joie dans ce beau village o\u00f9 j\u2019ai l\u2019honneur d\u2019\u00eatre n\u00e9, et n\u2019oubliez pas ce merveilleux proverbe \u00e9crit par un critique fran\u00e7ais du XIX<sup>\u00e8<\/sup> si\u00e8cle&#160;: \u00ab&#160;dis-moi ce que tu lis, et je te dirai qui tu es&#160;\u00bb.<br><\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai dit.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En 1931, Federico Garc\u00eda Lorca inaugure la biblioth\u00e8que de son village, Fuente Vaqueros&#160;&#160;: c&rsquo;est pour lui l&rsquo;occasion de se livrer \u00e0 un vibrant plaidoyer sur la place du livre et de la culture dans une Espagne en profonde 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