{"id":127124,"date":"2021-12-22T04:25:00","date_gmt":"2021-12-22T03:25:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=127124"},"modified":"2025-03-24T10:41:34","modified_gmt":"2025-03-24T09:41:34","slug":"conversation-avec-jean-claude-juncker","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/12\/22\/conversation-avec-jean-claude-juncker\/","title":{"rendered":"\u00ab Tout est g\u00e9opolitique \u00bb, une conversation avec Jean-Claude Juncker"},"content":{"rendered":"\n
Cet entretien est \u00e9galement disponible en anglais<\/a> dans le troisi\u00e8me num\u00e9ro de la Revue europ\u00e9enne du droit.<\/em><\/p>\n\n\n\n Ma lecture n\u2019est pas termin\u00e9e. Les images que nous avons pu voir m\u2019ont rendu triste et perplexe \u00e0 la fois. Triste parce que l\u2019affaire afghane<\/em>, si vous me permettez cette expression, s\u2019est termin\u00e9e tr\u00e8s mal, dans la d\u00e9faite, avec un sentiment de g\u00e2chis. Perplexe parce que je crois que cette affaire conna\u00eetra des d\u00e9veloppements difficiles \u00e0 anticiper mais qui ne promettent rien de bon pour l\u2019Europe. Elle nous fait entrer dans une nouvelle dimension dont on ignore, \u00e0 vrai dire, \u00e0 peu pr\u00e8s tout. <\/p>\n\n\n\n Biden aurait pu se concerter avec ses alli\u00e9s. Mais l\u2019affaire afghane, en tant que telle, n\u2019a rien chang\u00e9 \u00e0 la relation des Europ\u00e9ens avec les \u00c9tats-Unis. Les prises de parole du pr\u00e9sident am\u00e9ricain nous ont dit une chose : nous avons fait fausse route. L\u2019id\u00e9e mise en avant par le monde atlantique depuis quelques ann\u00e9es, peut-\u00eatre m\u00eame depuis la fin de la guerre froide, est arriv\u00e9e \u00e0 son terme. L\u2019imp\u00e9ratif d\u2019intervention, m\u00eame pour emp\u00eacher le pire, n\u2019est plus d\u2019actualit\u00e9. L\u2019id\u00e9e que l\u2019on puisse intervenir \u00e0 partir de l’ext\u00e9rieur sur le d\u00e9veloppement interne des soci\u00e9t\u00e9s qui ne nous ressemblent pas \u00e9tait mauvaise. Elle n\u2019a fait que produire des \u00e9checs. <\/p>\n\n\n\n Avec la prise de Kaboul par les Talibans, les Am\u00e9ricains, les Europ\u00e9ens, les \u00ab otaniens \u00bb ont perdu sur deux fronts : celui de la cr\u00e9dibilit\u00e9 vis-\u00e0-vis des autres puissances et celui de la confiance en leurs moyens. Il faut partir d’ici. C\u2019est le sens de ce que nous r\u00e9p\u00e8te le pr\u00e9sident des \u00c9tats-Unis : nous ferions mieux d\u2019apprendre \u00e0 g\u00e9rer nos propres affaires avant de pr\u00e9tendre nous occuper de celles des autres. <\/p>\n\n\n\n Pour ce faire, il faut d\u00e9velopper une analyse qui nous soit propre. Plut\u00f4t que de parler d’autonomie strat\u00e9gique je plaide, d\u2019abord, pour que nous mettions en place une autonomie d\u2019analyse<\/em>, par une \u00e9tude des positionnements g\u00e9opolitiques qui doit \u00eatre beaucoup plus compl\u00e8te qu\u2019elle ne l\u2019est \u00e0 pr\u00e9sent, prenant en consid\u00e9ration les int\u00e9r\u00eats pour \u00eatre \u00e0 la hauteur des valeurs.<\/p>\n\n\n\n Plut\u00f4t que de parler d’autonomie strat\u00e9gique je plaide, d\u2019abord, pour que nous mettions en place une autonomie d\u2019analyse<\/em>, par une \u00e9tude des positionnements g\u00e9opolitiques qui doit \u00eatre beaucoup plus compl\u00e8te qu\u2019elle ne l\u2019est \u00e0 pr\u00e9sent, prenant en consid\u00e9ration les int\u00e9r\u00eats pour \u00eatre \u00e0 la hauteur des valeurs.<\/p>Jean-Claude Juncker<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Nous avons connu la p\u00e9riode de Donald Trump avec qui je me suis, curieusement, bien entendu. Nous sommes pass\u00e9s sous le r\u00e9gime de l\u2019administration Biden. J\u2019ai bien connu Joe Biden, quand il \u00e9tait vice-pr\u00e9sident de Barack Obama. Il a une plus grande facult\u00e9 d\u2019\u00e9coute que Trump : c\u2019est le moins que l\u2019on puisse dire ! Mais surtout, il conna\u00eet beaucoup mieux l\u2019Europe. <\/p>\n\n\n\n Donald Trump avait une id\u00e9e de l\u2019Europe qui \u00e9tait inexacte. Il \u00e9tait dans un fantasme surprenant : il consid\u00e9rait que l\u2019Union avait \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e dans une sorte de complot contre les \u00c9tats-Unis, con\u00e7ue pour nuire \u00e0 leur influence dans le monde. On peut tout dire, mais ce n\u2019est vraiment pas le cas. L\u2019Union a \u00e9t\u00e9 un projet men\u00e9 par des atlantistes convaincus. L\u2019essentiel est l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n Oui, d\u2019une certaine fa\u00e7on, il y a une continuit\u00e9. Trump \u2013 comme Biden \u2013 partait de l\u2019id\u00e9e qu\u2019il \u00e9tait en charge des int\u00e9r\u00eats am\u00e9ricains, que le pr\u00e9sident des \u00c9tats-Unis et sa politique \u00e9trang\u00e8re devaient r\u00e9pondre aux besoins des classes moyennes. D\u00e8s lors, les int\u00e9r\u00eats des autres n\u2019ont pas beaucoup d\u2019importance. Est-il en cela si diff\u00e9rent des chefs d\u2019\u00c9tat europ\u00e9ens ? Toutefois, Biden est \u00e0 l\u2019\u00e9coute : nous le voyons aujourd\u2019hui.<\/p>\n\n\n\n Le probl\u00e8me g\u00e9opolitique qui nous est pos\u00e9 a trois noms : la Chine, la Russie et, avec une moindre intensit\u00e9, la p\u00e9riph\u00e9rie imm\u00e9diate de l\u2019Europe qui comprend la Turquie et le Moyen-Orient. Sur l\u2019ensemble de ces sujets nous avons la chance de pouvoir \u00e9changer nos id\u00e9es avec l\u2019administration Biden. <\/p>\n\n\n\n La Chine, d’un point de vue \u00e9conomique et commercial, est un partenaire qui compte pour nous. Dire le contraire ne correspond \u00e0 aucune r\u00e9alit\u00e9. Mais en Europe nous avons \u00e9t\u00e9 na\u00effs \u00e0 l\u2019\u00e9gard de P\u00e9kin pendant de longues ann\u00e9es. Nous avons accept\u00e9 que les entreprises chinoises acc\u00e8dent \u00e0 notre march\u00e9 int\u00e9rieur alors que les compagnies europ\u00e9ennes se voyaient interdire ce m\u00eame acc\u00e8s. <\/p>\n\n\n\n J\u2019ai l\u2019impression d\u2019avoir contribu\u00e9 \u00e0 corriger le tir. Dans la derni\u00e8re r\u00e9union que j\u2019ai eu en tant que pr\u00e9sident de la Commission \u00e0 Paris avec Emmanuel Macron, Angela Merkel et le pr\u00e9sident chinois Xi Jinping, j\u2019avais dit au pr\u00e9sident chinois \u2013 qui a pris cela tr\u00e8s calmement \u2013 que la Chine \u00e9tait bien s\u00fbr un partenaire, mais qu\u2019elle \u00e9tait aussi un rival et un concurrent qui ne jouait pas selon les r\u00e8gles.<\/p>\n\n\n\n Le probl\u00e8me g\u00e9opolitique qui nous est pos\u00e9 a trois noms : la Chine, la Russie et, avec une moindre intensit\u00e9, la p\u00e9riph\u00e9rie imm\u00e9diate de l\u2019Europe qui comprend la Turquie et le Moyen-Orient.<\/p>Jean-Claude Juncker<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La Russie, contrairement aux \u00c9tats-Unis, est notre voisin imm\u00e9diat. Nous ne pouvons pas changer la g\u00e9ographie : l\u2019Europe est proche de la Russie. Ce voisinage a une cons\u00e9quence : imaginer une architecture s\u00e9curitaire de l\u2019Europe sans r\u00e9server une place \u00e0 la Russie est une impasse. Je ne dirais pas ind\u00e9pendamment du probl\u00e8me de la Crim\u00e9e ou de l’Ukraine de l\u2019Est, mais nous devons avoir avec la Russie une relation suivie. Il faut que nous nous parlions. Les Am\u00e9ricains ne sont pas dans le voisinage imm\u00e9diat de la Russie. <\/p>\n\n\n\n Nous ne pouvons pas sur ces deux questions \u2013 la Russie et la Chine \u2013 suivre les instructions qui nous parviennent de Washington, nous devons avoir une autonomie d\u2019analyse et de comportement.<\/p>\n\n\n\n J\u2019avais affirm\u00e9 que je voulais que ma Commission devienne politique. Cela impliquait d\u00e9j\u00e0 que la dimension g\u00e9opolitique joue un r\u00f4le accru. Parce que nous devons d\u00e9finir une relation avec le reste du monde : avec la Chine, avec la Russie ainsi qu\u2019avec l\u2019Afrique, continent dont l\u2019importance est beaucoup trop sous-estim\u00e9e par les \u00c9tats europ\u00e9ens. <\/p>\n\n\n\n Tout est g\u00e9opolitique. La g\u00e9opolitique c\u2019est l\u2019intersection entre la politique et la g\u00e9ographie. C\u2019est un luxembourgeois qui vous parle. Il y a les grands agglom\u00e9rats \u2013 qui peuvent m\u00eame \u00eatre des grands continents \u2013 souvent plus importants que nous du point de vue g\u00e9ographique ou d\u00e9mographique. <\/p>\n\n\n\n Nous venons de c\u00e9l\u00e9brer le trenti\u00e8me anniversaire de la chute de l\u2019URSS. Avec le Trait\u00e9 de Minsk nous avons assist\u00e9 \u00e0 un bouleversement des cartes politiques, mais est-ce qu\u2019il s\u2019est vraiment agi d\u2019une transformation de la g\u00e9ographie ? <\/p>\n\n\n\nQuand on regarde l\u2019an 2021, le retrait am\u00e9ricain de Kaboul semble marquer un tournant. Le Pr\u00e9sident du Conseil europ\u00e9en, <\/strong>Charles Michel, nous avait confi\u00e9 sa lecture \u00e0 chaud<\/strong><\/a> de la s\u00e9quence ouverte en ao\u00fbt. Quelle est votre analyse ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Comment avez-vous interpr\u00e9t\u00e9 le positionnement de l\u2019administration Biden vis-\u00e0-vis de ses alli\u00e9s ? <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Qu\u2019est-ce que cette analyse nous dirait de l\u2019\u00e9tat de la relation atlantique ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Voyez-vous une continuit\u00e9 entre les deux administrations ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Justement, qu\u2019est-ce qui configure essentiellement aujourd\u2019hui la relation atlantique ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Partagez-vous l\u2019id\u00e9e de plus en plus pr\u00e9sente \u00e0 Washington d\u2019une \u00ab nouvelle guerre froide \u00bb avec la Chine ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Quelle est votre analyse de la relation de l\u2019Union avec la Russie ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Vous avez prononc\u00e9 des mots r\u00e9cemment introduits dans le vocabulaire europ\u00e9en \u2013 g\u00e9ographie, autonomie… Quand <\/strong>j\u2019avais interrog\u00e9 en 2019 Romano Prodi<\/strong><\/a>, il avait paru s\u2019\u00e9tonner de la circulation d\u2019un vocabulaire g\u00e9opolitique \u00e0 Bruxelles. Selon lui, ces concepts n\u2019\u00e9taient pas dans la bo\u00eete \u00e0 outil de la Commission qu\u2019il a pr\u00e9sid\u00e9e entre 1999 et 2004. Quel est votre sentiment ? Est-ce que vous avez senti une acc\u00e9l\u00e9ration de cette prise de conscience avec la Commission Von der Leyen qui se veut, justement, \u00ab g\u00e9opolitique<\/a> \u00bb ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n