{"id":12644,"date":"2018-12-20T10:43:00","date_gmt":"2018-12-20T09:43:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/?p=12644"},"modified":"2019-10-07T21:30:18","modified_gmt":"2019-10-07T19:30:18","slug":"la-chute-de-lordre-dominant","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2018\/12\/20\/la-chute-de-lordre-dominant\/","title":{"rendered":"La chute de l\u2019ordre dominant"},"content":{"rendered":"\n
Dans la narration des m\u00e9dias dits l\u00e9gitimes, le populisme n\u2019est rien de moins que l\u2019ennemi du bon, du beau, du vrai. Il ne sert pas le peuple mais le manipule, en l\u2019invitant dans son monde r\u00e9ellement renvers\u00e9 : explications conspirationnistes, m\u00e9thodes m\u00e9dicales alternatives, offres politiques fantaisistes, th\u00e9ories mon\u00e9taires ridicules\u2026 La citadelle qui nous abrite est sous le si\u00e8ge de forces obscures, comme dans la s\u00e9rie culte L\u2019attaque des Titans<\/em>, qui propose une puissante m\u00e9taphore de l\u2019\u00e9poque <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Les intellectuels, les \u00e9conomistes et les m\u00e9decins sont incessamment convoqu\u00e9s pour d\u00e9fendre le consensus scientifique, b\u00e2ti sur des ann\u00e9es d’exp\u00e9riences, de th\u00e9ories, de d\u00e9bats, contre les opinions souvent frivoles d\u2019orateurs d\u00e9magogues et vindicatifs. <\/p>\n\n\n\n Mais qui d\u00e9cide de ce qui est bon, de ce qui est beau, de ce qui est vrai ? Ce sont bien s\u00fbr ces m\u00eames m\u00e9dias et ces m\u00eames intellectuels. Tout comme les pays \u00e9mergents, l\u2019Occident a ses \u00ab d\u00e9colonisateurs \u00bb, qui remettent en question les fondements politiques, scientifiques et culturels de la civilisation moderne : eux aussi se r\u00e9clament de la \u00ab nation \u00bb ou du \u00ab peuple \u00bb contre les \u00ab experts \u00bb, et se battent contre l\u2019universalisme, d\u00e9sormais per\u00e7u comme un instrument de domination.<\/p>\n\n\n\n La col\u00e8re populaire est une r\u00e9action aux rendements d\u00e9croissants du paradigme en place. Aujourd\u2019hui s\u2019affrontent la rationalit\u00e9 fragile des tenants du statu quo et l’\u00e9lan des porteurs de visions h\u00e9t\u00e9rodoxes : ils repr\u00e9sentent une opportunit\u00e9 de renouvellement tout en posant un risque colossal.<\/p>Raffaele Alberto Ventura<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Comme l\u2019\u00e9crivait l\u2019historien des sciences Thomas Kuhn, dont nous suivrons volontiers la m\u00e9thode, \u00ab les r\u00e9volutions politiques visent \u00e0 changer les institutions par des proc\u00e9d\u00e9s que ces institutions elles-m\u00eames interdisent \u00bb <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il ne s\u2019agit ici ni de d\u00e9fendre les plus abjectes narrations populistes ni de feindre un relativisme de bon aloi \u2014 car un v\u00e9ritable danger nous guette \u2014 mais de reconna\u00eetre que nous vivons aujourd\u2019hui une rupture \u00e9pist\u00e9mologique. Nous ne pouvons pas nous contenter des analyses produites \u00e0 l’int\u00e9rieur<\/em> des paradigmes dominants, car ceux-ci sont \u00e0 la fois juge et partie. Force est de prendre au s\u00e9rieux la critique radicale qui nous vient des mouvements populistes, \u00e0 l\u2019apparence \u00ab irrationnelle \u00bb, pour nous demander si sa rationalit\u00e9 ne se situerait pas \u00e0 un autre niveau. <\/p>\n\n\n\n On a trop souvent oppos\u00e9 le vrai au faux sans se rendre compte que ce qui compte vraiment est l\u2019efficience<\/em> des paradigmes : nous sommes donc tomb\u00e9s dans la m\u00e9taphysique, alors que les probl\u00e8mes que nous avions \u00e0 r\u00e9soudre \u00e9taient \u00e9minemment \u00e9conomiques. Pour cette raison, nous proposons ici une lecture des cycles id\u00e9ologiques, vaguement inspir\u00e9e de la th\u00e9orie de Joseph Schumpeter sur les cycles industriels.<\/p>\n\n\n\n Car si le populisme monte, ce n\u2019est ni parce qu\u2019il a raison ni parce que ses adversaires ont tort \u2014 mais tout simplement parce que le paradigme actuellement en place est entr\u00e9 dans une phase de rendements d\u00e9croissants<\/em>. L\u2019\u00e9conomie, la politique, la m\u00e9decine \u00ab marchent \u00bb toujours, en tout cas mieux que la danse de la pluie, mais chaque unit\u00e9 de d\u00e9pense suppl\u00e9mentaire ne g\u00e9n\u00e8re pas un effet social \u00e9quivalent : le syst\u00e8me plafonne<\/em>. Et pourtant, le tribut qu\u2019il demande pour continuer \u00e0 fonctionner ne cesse d\u2019augmenter, car il faut entretenir ses frais de structure. <\/p>\n\n\n\n Face \u00e0 cette machine de savoir-pouvoir dont les b\u00e9n\u00e9fices ne suivent plus les co\u00fbts croissants, on nous propose donc de repartir avec d\u2019autres machines, qu\u2019elles se r\u00e9clament du souverainisme, de la d\u00e9mocratie directe ou de la d\u00e9croissance : les performances \u00e9conomiques qu\u2019elles annoncent sont loin d\u2019\u00eatre meilleures \u00e0 ce stade, tout au contraire, mais on peut toujours esp\u00e9rer de la vigueur de leurs courbes d\u2019apprentissage sur le moyen terme. C\u2019\u00e9tait en tout cas le pari des anciens d\u00e9colonisateurs, qui savaient qu\u2019il fallait passer par une phase de transition plus ou moins longue avant de pouvoir esp\u00e9rer obtenir des r\u00e9sultats. Au fond, comme le remarquait le philosophe de la science Paul K. Feyerabend, Galil\u00e9e a longtemps eu tort<\/em> avant de finalement avoir raison <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. De m\u00eame pourrions-nous dire que le populisme a ses raisons que la raison ne conna\u00eet pas, comme le montrait d\u00e9j\u00e0 Ernesto Laclau <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Soyons tr\u00e8s clairs : il n\u2019y a pas de pari politique plus risqu\u00e9 que celui de caresser le poil de cette b\u00eate. La plupart de ceux qui ont tent\u00e9 de la dompter ont fini par se faire mordre. Le XXe<\/sup> si\u00e8cle a ainsi eu ses fascismes et ses d\u00e9colonisations avort\u00e9s, de l\u2019Allemagne au Zimbabwe. Mais puisque la b\u00eate est devant nous, autant tenter de comprendre comment nous en sommes arriv\u00e9s l\u00e0. Car il se peut qu\u2019elle finisse, t\u00f4t ou tard, par avoir raison <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n On peut affirmer, avec \u00c9tienne de la Bo\u00e9tie, que la servitude est toujours volontaire, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019elle ne \u00ab proc\u00e8de pas d\u2019une contrainte ext\u00e9rieure, mais d\u2019un consentement int\u00e9rieur de la victime elle-m\u00eame devenue complice de son tyran \u00bb <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Un rapport de pouvoir est dans le fond une forme d\u2019\u00e9change \u2014 par exemple entre travail et salaire, ou entre protection et ob\u00e9issance \u2014 qui ne subsiste que s\u2019il est avantageux pour les deux parties. Mais cet \u00e9change, il faut le rappeler, est in\u00e9gal : il traduit des rapports de force pr\u00e9existants. L\u2019\u00e9conomiste Arghiri Emmanuel, dans son c\u00e9l\u00e8bre essai de 1969 <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>, d\u00e9non\u00e7ait ce m\u00e9canisme caract\u00e9ristique de la division internationale du travail : \u00e0 cause d\u2019un niveau diff\u00e9rent de productivit\u00e9, c\u2019est \u00e0 dire de capitalisation, certaines nations c\u00e8dent le fruit d\u2019un certain temps de travail et d\u2019autres le fruit d\u2019un temps bien inf\u00e9rieur. On parle pour cette raison d\u2019un centre<\/em> et d\u2019une p\u00e9riph\u00e9rie<\/em>, li\u00e9s par un rapport de d\u00e9pendance <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span> : le premier, offrant des marchandises \u00e0 plus haute valeur ajout\u00e9e, peut faire main basse sur la production de la seconde. Mais ce rapport d\u2019\u00e9change in\u00e9gal entre des prestations ayant un diff\u00e9rent niveau de capitalisation ne structure-t-il pas de la m\u00eame fa\u00e7on la vie dans chaque nation ? <\/p>\n\n\n\n Force est de prendre au s\u00e9rieux la critique radicale qui nous vient des mouvements populistes, \u00e0 l\u2019apparence \u00ab irrationnelle \u00bb, pour nous demander si sa rationalit\u00e9 ne se situerait pas \u00e0 un autre niveau.<\/p>raffaele alberto ventura<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Comme nous le savons depuis Bourdieu <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>, il existe un type particulier de capital qui est distribu\u00e9 de fa\u00e7on in\u00e9gale parmi les individus, puisqu\u2019il incorpore des ann\u00e9es d’exp\u00e9riences sociales et d\u2019investissements \u00e9ducatifs : c\u2019est le capital culturel<\/em>. L\u2019in\u00e9gale distribution de ce capital articule ce rapport d\u2019\u00e9change in\u00e9gal que l\u2019on appelle division du travail<\/em>. Elle permet donc la constitution d\u2019une \u00e9lite au sens large, d\u2019une technostructure hautement capitalis\u00e9e sur le plan symbolique, qui co\u00efncide avec la \u00ab classe manag\u00e9riale \u00bb d\u00e9crite en 1941 par James Burnham : les cadres, les bureaucrates, les \u00ab organisateurs \u00bb <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>\u2026 Et bien s\u00fbr les intellectuels, c\u2019est \u00e0 dire, selon la d\u00e9finition d\u2019Antonio Gramsci, \u00ab les commis du groupe dominant pour l\u2019exercice des fonctions subalternes de l\u2019h\u00e9g\u00e9monie sociale et du gouvernement politique \u00bb <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n La soci\u00e9t\u00e9 de classes, exactement comme le syst\u00e8me-monde tout entier, peut \u00eatre repr\u00e9sent\u00e9e par le rapport entre un centre et une p\u00e9riph\u00e9rie ; si ce n\u2019est que chaque centre a son centre et chaque p\u00e9riph\u00e9rie a sa p\u00e9riph\u00e9rie, bien s\u00fbr. Christophe Guilluy a d\u00e9crit ce rapport au sein m\u00eame du territoire fran\u00e7ais, o\u00f9 la centralisation administrative et la concentration des activit\u00e9s \u00e9conomiques font dans une certaine mesure se superposer la donn\u00e9e g\u00e9ographique et la hi\u00e9rarchie sociale <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span> ; Michel Onfray a parl\u00e9 de \u00ab d\u00e9coloniser les provinces \u00bb <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Leurs analyses ont acquis par ailleurs une connotation politique pour des forces p\u00e9riph\u00e9riques en qu\u00eate de l\u00e9gitimit\u00e9, de la droite fran\u00e7aise <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00e0 Daesh <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>. De son c\u00f4t\u00e9, le mouvement des Indig\u00e8nes de la R\u00e9publique a identifi\u00e9 un rapport semblable entre les classes dominantes et les Europ\u00e9ens issus de l’immigration nord-africaine et africaine <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n En ce sens, le pouvoir des \u00e9lites politiques, \u00e9conomiques et culturelles s\u2019exerce sous une modalit\u00e9 parfaitement coloniale, c\u2019est-\u00e0-dire comme un \u00e9change, forc\u00e9ment in\u00e9gal, entre les services rendus par le centre et ceux rendus par la p\u00e9riph\u00e9rie. Par la m\u00e9diation d\u2019un revenu, le technicien ou l\u2019intellectuel troque ses prestations contre d\u2019autres prestations qui lui permettent de se nourrir, de se loger, voire d\u2019accumuler de la richesse : il \u00ab donne du sens \u00bb et en tire des marchandises, il produit des signifiants et amasse des signifi\u00e9s. La p\u00e9riph\u00e9rie a-t-elle vraiment le choix de refuser cet \u00e9change avec la classe qui a le monopole du capital symbolique ? <\/em><\/p>\n\n\n\n\n\n Nous voyons ici \u00e0 l\u2019\u0153uvre la structure coloniale de l\u2019id\u00e9ologie, et en m\u00eame temps nous comprenons pourquoi il a \u00e9t\u00e9 historiquement tellement difficile, en tous lieux et en tous temps, de couper les liens du joug colonial. Car si un rapport h\u00e9g\u00e9monique existe, c\u2019est qu\u2019il s\u2019agit souvent pour les domin\u00e9s du choix le plus raisonnable<\/em> \u00e0 court terme. Ainsi s\u2019op\u00e8re le chantage du statu quo<\/em>, sous la forme d\u2019un simple calcul des co\u00fbts et des b\u00e9n\u00e9fices. Car chaque processus de modernisation implique une relation de d\u00e9pendance <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La technostructure survit souvent aux grandes r\u00e9volutions, comme l\u2019administration tsariste en 1917, en garantissant la continuit\u00e9 avec le pass\u00e9. Et si ce ne sont pas directement les m\u00eames hommes,<\/em> ce seront leur science, leur m\u00e9thode, leur know-how<\/em>\u2026 Ce qui fit dire \u00e0 Thomas Hobbes (dans son L\u00e9viathan<\/em>) qu\u2019un si\u00e8cle et demi apr\u00e8s le schisme anglican il restait prioritaire de lib\u00e9rer \u2014 disons m\u00eame de d\u00e9coloniser<\/em> \u2014 le savoir universitaire de l\u2019influence papiste <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Mais quel est pr\u00e9cis\u00e9ment ce service \u00e0 haute valeur ajout\u00e9e que pr\u00eate la classe des experts, quelle est sa prestation particuli\u00e8re que nous appelons \u00ab donner du sens \u00bb ? Donnons quelques exemples en vrac : un scientifique est cens\u00e9 acc\u00e9l\u00e9rer l\u2019innovation technologique ; un \u00e9conomiste, proposer des m\u00e9thodes de planification et de r\u00e9gulation efficaces ; un sociologue, pointer les dysfonctionnements qui affectent la collectivit\u00e9 ; un artiste, offrir des mythes et des symboles en mesure de construire ou de maintenir le lien social\u2026 In fine, leurs performances peuvent se mesurer avec des indicateurs \u00e9conomiques : elle consiste dans la capacit\u00e9 \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer de la valeur sociale partag\u00e9e, en am\u00e9liorant la vie de tous. C\u2019est donc bien parce qu\u2019elles servent \u00e0 quelque chose que ces \u00e9lites existent et qu\u2019elles peuvent c\u00e9der le produit de leur labeur \u00e0 un co\u00fbt plus \u00e9lev\u00e9 que d\u2019autres. <\/p>\n\n\n\n Ceci est valable aussi pour la classe politique, qui doit organiser l\u2019action de l\u2019Etat afin de garantir les int\u00e9r\u00eats du plus grand nombre ; pour les entrepreneurs, qui coordonnent la force-travail dans le but de g\u00e9n\u00e9rer une richesse dont la soci\u00e9t\u00e9 enti\u00e8re pourra b\u00e9n\u00e9ficier indirectement ; ou m\u00eame pour les banquiers, qui sont cens\u00e9s approvisionner le march\u00e9 de capitaux. Mais que se passe-t-il lorsque le co\u00fbt de ces \u00e9lites d\u00e9passe la valeur ajout\u00e9e qu\u2019elles sont en mesure de redistribuer \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 ? Arrive un moment, dans chaque cycle d\u2019accumulation, o\u00f9 l\u2019\u00e9change in\u00e9gal cesse d’\u00eatre avantageux pour la p\u00e9riph\u00e9rie : s\u2019ouvre alors une turbulente p\u00e9riode de transition, qui selon Immanuel Wallerstein a commenc\u00e9 dans les ann\u00e9es 1970 <\/span>19<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n \u00ab Le plus grand p\u00e9ril qui menace l’Europe \u00bb, \u00e9crivait Nietzsche dans La g\u00e9n\u00e9alogie de la morale<\/em>, \u00ab c\u2019est la lassitude \u00bb <\/span>20<\/sup><\/a><\/span><\/span>. L\u2019historien Paul Kennedy a une formule pour d\u00e9finir la condition d\u2019une puissance imp\u00e9riale qui n\u2019arrive plus \u00e0 garantir sa propre domination : \u00ab imperial overstretch<\/em> \u00bb, un d\u00e9ploiement imp\u00e9rial excessif <\/span>21<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Lorsque la somme des int\u00e9r\u00eats d\u2019un sujet politique d\u00e9passe sa capacit\u00e9 \u00e0 les d\u00e9fendre, on assiste \u00e0 un \u00e9tirement de la puissance qui peut devenir une v\u00e9ritable d\u00e9chirure. Kennedy d\u00e9crivait la condition des \u00c9tats-Unis dans leur phase d’essoufflement, en anticipant le d\u00e9bat sur la \u00ab fin du si\u00e8cle am\u00e9ricain \u00bb qui occupera de nombreux historiens, sociologues, politologues et d\u00e9mographes <\/span>22<\/sup><\/a><\/span><\/span> . Presque vingt ans plus tard, en juin 2017, on peut lire dans un rapport du Pentagone que l’ordre mondial sorti de la Seconde Guerre mondiale \u00ab risque de s’effondrer \u00bb, conduisant les \u00c9tats-Unis \u00e0 perdre leur position de primaut\u00e9 <\/span>23<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Cet effondrement ne concerne pas seulement l\u2019Am\u00e9rique : \u00ab Tous les \u00c9tats et les structures traditionnelles d’autorit\u00e9 politique subissent des pressions croissantes de la part de forces endog\u00e8nes et exog\u00e8nes \u00bb. Le rapport met donc en garde : \u00ab La fracture du syst\u00e8me mondial de l’apr\u00e8s-Guerre froide s’accompagne de l’effondrement interne du tissu politique, social et \u00e9conomique de pratiquement tous les \u00c9tats \u00bb. <\/p>\n\n\n\n Si le centre a de plus en plus de difficult\u00e9s \u00e0 pr\u00e9lever \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie son tribut, c\u2019est qu\u2019il offre de moins en moins en \u00e9change \u00e0 ses clients pour garantir leur servitude volontaire. Ce qui vaut pour les empires peut valoir aussi pour les nations et pour les classes ou pour un certain ordre ou paradigme dominant (constitu\u00e9 de valeurs, savoirs, m\u00e9thodes, relations commerciales) qui co\u00efncide avec le syst\u00e8me-monde capitaliste. Or que voyons-nous en examinant l\u2019\u00e9tat de sant\u00e9 de ce syst\u00e8me avec les indicateurs de performance qu\u2019il a lui-m\u00eame \u00e9labor\u00e9s ? Le taux de croissance du PIB dans les pays de l’OCDE se r\u00e9duit de d\u00e9cennie en d\u00e9cennie depuis les ann\u00e9es 1960 <\/span>24<\/sup><\/a><\/span><\/span>, tendance inaugur\u00e9e bien avant toute tentative de r\u00e9forme dite n\u00e9olib\u00e9rale. En cons\u00e9quence de cette d\u00e9c\u00e9l\u00e9ration de la croissance, la part du revenu du travail s\u2019est r\u00e9duite par rapport au revenu du capital, en creusant les in\u00e9galit\u00e9s qui ont elles-m\u00eames agi n\u00e9gativement sur la croissance <\/span>25<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Et pourtant, la productivit\u00e9 du capital a aussi diminu\u00e9 au cours de cette p\u00e9riode <\/span>26<\/sup><\/a><\/span><\/span>, ce que certains ont interpr\u00e9t\u00e9 comme une confirmation de la th\u00e9orie marxiste de la chute du taux de profit <\/span>27<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Le dispositif qui \u00e9tait cens\u00e9 r\u00e9guler le cycle \u00e9conomique selon la doctrine keyn\u00e9sienne, l\u2019\u00c9tat, est entr\u00e9 dans une lourde crise fiscale <\/span>28<\/sup><\/a><\/span><\/span> qui l\u2019a rendu de plus en plus d\u00e9pendant des march\u00e9s financiers <\/span>29<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La productivit\u00e9 marginale de la d\u00e9pense publique a ainsi chut\u00e9 depuis les ann\u00e9es 1950 : pour chaque euro ou dollar que l\u2019\u00c9tat pr\u00e9l\u00e8ve en plus, il g\u00e9n\u00e8re de moins en moins de b\u00e9n\u00e9fices pour la collectivit\u00e9. On remarque par ailleurs le co\u00fbt croissant de l\u2019administration du risque, c\u2019est \u00e0 dire tout ce que, sur la base du principe de pr\u00e9caution, la soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9pense pour pr\u00e9venir des \u00e9v\u00e9nements improbables mais potentiellement destructeurs, notamment dans les domaines de la s\u00e9curit\u00e9 et de la sant\u00e9 publique <\/span>30<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Plus la complexit\u00e9 du syst\u00e8me augmente, plus il devient lourd de l\u2019assurer contre les risques que provoque son existence m\u00eame. <\/p>\n\n\n\n En l\u2019absence de croissance, le poids de l’int\u00e9r\u00eat sur la dette contribue \u00e0 \u00e9trangler les pays. La technologie politique que nous appelons \u00c9tat, cens\u00e9e gouverner l\u2019\u00e9conomie au temps du capitalisme tardif, est entr\u00e9e en crise. La classe d\u2019organisateurs qui l\u2019incarne a de plus en plus de difficult\u00e9s \u00e0 justifier son existence. Plus elle appara\u00eet comme indispensable, plus ses limites percent au grand jour, plus elle est per\u00e7ue comme parasitaire. Si l\u2019on consid\u00e8re cette situation comme un probl\u00e8me \u00e9cologique, on obtient une alt\u00e9ration de l\u2019\u00e9quilibre pr\u00e9dateurs-proies, conform\u00e9ment au mod\u00e8le Lotka\u2013Volterra : le centre ne peut pr\u00e9lever \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie qu\u2019une quantit\u00e9 de valeur limit\u00e9e pour ne pas que l\u2019\u00e9cosyst\u00e8me s\u2019effondre <\/span>31<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il s\u2019agit d\u2019une crise \u00e0 la fois \u00e9conomique et \u00e9pist\u00e9mologique : c\u2019est une crise de paradigme.<\/p>\n\n\n\n\n\n La plus grande prosp\u00e9rit\u00e9 et la plus grande mis\u00e8re sont soeurs, et se succ\u00e8dent toujours.<\/p>Cl\u00e9ment Juglar<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Cette crise n\u2019est pas l\u2019effet d\u2019une r\u00e9futation des mod\u00e8les mainstream<\/em>, qui font toujours partie des cursus universitaires et orientent les d\u00e9cisions des experts. Elle se pr\u00e9sente sous la forme d\u2019un d\u00e9calage<\/em> entre les performances pr\u00e9vues dans la th\u00e9orie et les performances r\u00e9alis\u00e9es dans la pratique. Il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019un exemple plastique de ce que les \u00e9conomistes depuis le temps de David Ricardo appellent la loi des rendements d\u00e9croissants<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire le principe selon lequel la productivit\u00e9 marginale obtenue par l’utilisation d’un facteur de production suppl\u00e9mentaire \u2014 par exemple un hectare de terre cultiv\u00e9e ou un euro de d\u00e9pense publique suppl\u00e9mentaire \u2014 a tendance \u00e0 diminuer. Soit pour chaque nouvel hectare de terre cultiv\u00e9e, un retour sur investissement de moins en moins satisfaisant. L’\u00e9conomiste Paul Collier a appliqu\u00e9 ce concept \u00e0 l’aide aux pays en voie de d\u00e9veloppement, en montrant comment chaque tranche d\u2019aide suppl\u00e9mentaire a des effets plus faibles que la pr\u00e9c\u00e9dente <\/span>32<\/sup><\/a><\/span><\/span> ; d\u2019autres, comme William Easterly, sont all\u00e9s plus loin, en montrant comment cette aide avait carr\u00e9ment un effet n\u00e9gatif <\/span>33<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ivan Illich parlait m\u00eame d\u2019une \u00ab d\u00e9sutilit\u00e9 marginale \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire un effet de contre-productivit\u00e9 croissante <\/span>34<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Pourtant ce syst\u00e8me a longtemps garanti des performances extraordinaires, gr\u00e2ce \u00e0 ses \u00e9conomies d\u2019\u00e9chelle, son progr\u00e8s technologique et une dynamique vertueuse de state-building<\/em> \u00e0 partir du XIXe<\/sup> si\u00e8cle. C\u2019est l\u2019histoire qu\u2019a racont\u00e9e r\u00e9cemment Robert J. Gordon dans son ouvrage The Rise and Fall of American Growth<\/em>, qui affirme qu\u2019aucune innovation ne pourra relancer la machine du capitalisme am\u00e9ricain <\/span>35<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Son argument central, annonc\u00e9 dans un article de 2015, est que la r\u00e9volution digitale est entr\u00e9e trop vite dans une phase de rendements d\u00e9croissants <\/span>36<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Si la loi de Ricardo est importante, c\u2019est parce qu\u2019elle nous rappelle qu\u2019il est inutile d\u2019attendre religieusement des retours sur investissement sur la simple base de projections lin\u00e9aires r\u00e9alis\u00e9es \u00e0 partir d\u2019une s\u00e9rie historique de r\u00e9sultats \u00e9clatants. Certes, nous avons observ\u00e9 des corr\u00e9lations magnifiques pendant les Trentes Glorieuses, mais il ne va pas de soi que le rapport de proportionnalit\u00e9 soit maintenu : le syst\u00e8me pourrait avoir atteint, comme le disait Antonio Gramsci, ses colonnes d\u2019Hercule Le chantage du <\/strong>statu quo<\/em><\/strong><\/h4>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n H\u00e9g\u00e9monie et surd\u00e9ploiement<\/strong><\/h4>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Le rendement d\u00e9croissant des \u00e9lites<\/strong><\/h4>\n\n\n\n