{"id":124129,"date":"2021-10-26T11:12:59","date_gmt":"2021-10-26T09:12:59","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=124129"},"modified":"2021-10-28T16:32:24","modified_gmt":"2021-10-28T14:32:24","slug":"le-passe-impense-pour-un-recit-critique-europeen","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/10\/26\/le-passe-impense-pour-un-recit-critique-europeen\/","title":{"rendered":"Le pass\u00e9 impens\u00e9 : pour un r\u00e9cit critique europ\u00e9en"},"content":{"rendered":"\n
Comme l\u2019a r\u00e9cemment soutenu Luuk van Middelaar dans une discussion<\/a> avec Pierre Manent pour Le Grand Continent<\/em>, l’Europe a besoin d’un \u00ab r\u00e9cit \u00bb. Un tel r\u00e9cit, qui relie le pr\u00e9sent au pass\u00e9, selon van Middelaar, est \u00e0 la fois \u00ab le combustible de toute forme d’organisation politique \u00bb et aussi une \u00ab boussole \u00bb dont l’Europe a besoin pour \u00ab guider son action sur la sc\u00e8ne internationale \u00bb. \u00ab Sans un r\u00e9cit, \u00e9crit-il, vous ne savez pas o\u00f9 vous allez, d’o\u00f9 vous venez, vous n’avez pas de crit\u00e8res pour juger une action o\u00f9 pour d\u00e9cider ce qu’il faut faire. \u00bb En d’autres termes, sans r\u00e9cit, l’Europe \u2013 expression par laquelle van Middelaar entend vraisemblablement l’Union europ\u00e9enne \u2013 manquerait \u00e0 la fois d’une direction et d’une source d’\u00e9nergie. <\/p>\n\n\n\n Il me semble que cet appel plut\u00f4t d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 \u00e0 un r\u00e9cit est lui-m\u00eame symptomatique d’un probl\u00e8me en Europe. Apr\u00e8s tout, l’Union avait autrefois un r\u00e9cit assez convaincant bas\u00e9 sur l’id\u00e9e d\u2019un \u00ab mod\u00e8le europ\u00e9en \u00bb, centr\u00e9 sur l’\u00e9conomie sociale de march\u00e9 et l’\u00c9tat-providence. Il s’agissait d’un discours fond\u00e9 sur une offre r\u00e9elle aux citoyens europ\u00e9ens d’une qualit\u00e9 de vie et d’un sens de la solidarit\u00e9. Il est important de noter toutefois qu\u2019il s’agissait d’une id\u00e9e de l’Europe et de ce qu’elle repr\u00e9sente prenant soin de ne pas la d\u00e9finir par rapport \u00e0 un Autre. Elle \u00e9tait plut\u00f4t fond\u00e9e sur une relation particuli\u00e8re entre l’\u00c9tat, le march\u00e9 et les citoyens qui avait produit une croissance \u00e9conomique et une coh\u00e9sion sociale \u2013 en d’autres termes, un mod\u00e8le civique.<\/p>\n\n\n\n Toutefois, au cours de la derni\u00e8re d\u00e9cennie, ce mod\u00e8le a \u00e9t\u00e9 vid\u00e9 de sa substance et est devenu moins cr\u00e9dible. Alors que l’Union, conduite par l’Allemagne, s’est d\u00e9battue avec une s\u00e9rie de crises, \u00e0 commencer par la crise de l’euro en 2010, elle a cherch\u00e9 \u00e0 devenir de plus en plus \u00ab comp\u00e9titive \u00bb, ce qui, dans la pratique, s\u2019est traduit par un recours \u00e0 l\u2019aust\u00e9rit\u00e9 et \u00e0 des r\u00e9formes structurelles. Dans ce contexte, on a \u00e9galement assist\u00e9 \u00e0 une r\u00e9action populiste contre le mode de gouvernance technocratique que repr\u00e9sente l’Union. C’est en raison de la perte de cr\u00e9dibilit\u00e9 de ce r\u00e9cit, ant\u00e9rieur, centr\u00e9 sur un mod\u00e8le socio-\u00e9conomique et le mode de gouvernance de l’Union que les \u00ab pro-europ\u00e9ens \u00bb ont fini par chercher \u00e0 d\u00e9finir l’Europe en termes culturels \u2013 r\u00e9alisant ce que j’ai propos\u00e9 d\u2019appeler le tournant civilisationnel du projet europ\u00e9en<\/em>.<\/p>\n\n\n\n Ce changement peut \u00e9galement \u00eatre observ\u00e9 dans l’\u00e9volution de l’id\u00e9e, port\u00e9e notamment par Emmanuel Macron d\u2019une \u00ab Europe qui prot\u00e8ge \u00bb. Lorsqu’il utilise ce terme pour la premi\u00e8re fois, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 \u00e9lu pr\u00e9sident en 2017, il l\u2019entend largement au sens d\u2019une protection contre les forces du march\u00e9. Macron veut r\u00e9former la zone euro et cr\u00e9er une Europe plus redistributive – dans un sens, c\u2019est une id\u00e9e de centre-gauche. Ce n\u2019est qu\u2019apr\u00e8s que la chanceli\u00e8re Angela Merkel a rejet\u00e9 – ou plut\u00f4t simplement ignor\u00e9 – ses propositions de r\u00e9forme de la zone euro, qu\u2019il r\u00e9invente cette id\u00e9e d\u2019\u00a0\u00bbEurope qui prot\u00e8ge \u00bb en lui donnant une coloration culturelle. Sous la pression de l’extr\u00eame droite en vue de l’\u00e9lection pr\u00e9sidentielle de l’ann\u00e9e prochaine, ce dont il cherche \u00e0 prot\u00e9ger les citoyens europ\u00e9ens semble \u00eatre aujourd’hui moins le march\u00e9 que l\u2019islamisme. C\u2019est \u00e9galement dans ce sens qu\u2019il a formul\u00e9 la n\u00e9cessit\u00e9 d’une \u00ab souverainet\u00e9 europ\u00e9enne \u00bb en termes civilisationnels.<\/p>\n\n\n\n Cet appel plut\u00f4t d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 \u00e0 un r\u00e9cit est lui-m\u00eame symptomatique d’un probl\u00e8me en Europe.<\/p>hans kundnani<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La plupart des \u00ab pro-europ\u00e9ens \u00bb sont aveugles \u00e0 cette pens\u00e9e civilisationnelle qui se glisse dans le projet europ\u00e9en \u2013 et ce parfois volontairement, car s’ils admettaient son existence, ils devraient critiquer d’autres \u00ab pro-europ\u00e9ens \u00bb. Ce qui distingue van Middelaar des autres, c’est qu’il y adh\u00e8re activement. Il fait explicitement un \u00ab plaidoyer pour faire appel \u00e0 une histoire plus longue, \u00e0 une civilisation plus large afin d\u2019ouvrir l\u2019image de soi de l\u2019Europe \u00bb. En d\u2019autres termes, il souhaite que l’Europe se consid\u00e8re comme un quasi-\u00c9tat civilisationnel ; van Middelaar ne voit \u00e0 cet \u00e9gard aucun probl\u00e8me \u00e0 raisonner en termes huntingtoniens. Au contraire, il aurait tendance \u00e0 penser que c’est exactement ce dont l’Europe a besoin.<\/p>\n\n\n\n Van Middelaar affirme que l’Europe doit red\u00e9couvrir son histoire d’avant 1945, dont elle s’est \u00ab coup\u00e9e \u00bb. Il envie la fa\u00e7on dont les dirigeants am\u00e9ricains, chinois et russes sont capables selon lui de se positionner comme des \u00ab portes-paroles d’une tr\u00e8s longue histoire \u00bb et d'\u00a0\u00bbincarner simultan\u00e9ment la modernit\u00e9 de leur pays tout en faisant r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un pass\u00e9 plus long \u00bb. Il consid\u00e8re que les dirigeants europ\u00e9ens sont incapables de le faire parce qu’ils s’imaginent que l’histoire europ\u00e9enne sur laquelle ils peuvent s’appuyer – c’est-\u00e0-dire l’histoire de l’Union elle-m\u00eame – n’a commenc\u00e9 qu’avec la d\u00e9claration Schuman en 1950.<\/p>\n\n\n\n L’argument du rejet par l’Europe de sa propre histoire, que M. van Middelaar avan\u00e7ait \u00e9galement dans un autre article au d\u00e9but de l’ann\u00e9e, n’est pas d\u00e9nu\u00e9 de tout fondement. L’ann\u00e9e 1945 est souvent per\u00e7ue dans l\u2019imaginaire collectif comme une sorte d’ \u00ab ann\u00e9e z\u00e9ro \u00bb europ\u00e9enne – le moment o\u00f9 l’Europe aurait mis fin \u00e0 sa d\u00e9sastreuse histoire de conflits pour prendre un nouveau d\u00e9part. En commen\u00e7ant par la cr\u00e9ation de la communaut\u00e9 du charbon et de l’acier (CECA), l’histoire nous raconte que les Europ\u00e9ens ont transform\u00e9 les relations internationales en Europe pour rendre impossible la guerre entre les \u00c9tats-nations et en particulier entre la France et l’Allemagne \u2013 c\u2019est l’id\u00e9e de l’Union europ\u00e9enne comme un projet de paix. Cela explique pourquoi de nombreux \u00ab pro-europ\u00e9ens \u00bb pensent que l\u2019Autre<\/em> de l\u2019Europe d\u2019aujourd\u2019hui, c’est son propre pass\u00e9 \u2013 comme l’affirme Mark Leonard.<\/p>\n\n\n\n Cependant, s’il est vrai que les \u00ab pro-europ\u00e9ens \u00bb consid\u00e8rent le d\u00e9but de l’int\u00e9gration europ\u00e9enne comme une rupture avec l’histoire de l’Europe d’avant 1945, ils se sont aussi constamment appuy\u00e9s sur cette histoire, aussi bien \u00e0 des fins de l\u00e9gitimation qu\u2019avec une fonction de pathos<\/em>. En particulier, ils invoquent constamment les Lumi\u00e8res, qui seraient \u00e0 la base des \u00ab valeurs europ\u00e9ennes \u00bb d\u00e9fendues par l’Union, et des figures comme \u00c9rasme, dont le nom d\u00e9signe le programme d’\u00e9change d’\u00e9tudiants financ\u00e9 par l\u2019Union qui a vocation \u00e0 cr\u00e9er des \u00e9lites \u00ab pro-europ\u00e9ennes \u00bb. Mais ils invoquent aussi des figures plus probl\u00e9matiques de l’histoire europ\u00e9enne – il suffit de penser par exemple au prix Charlemagne, d\u00e9cern\u00e9 au nom de l’incarnation d’une vision m\u00e9di\u00e9vale de l’identit\u00e9 europ\u00e9enne, synonyme de christianisme et d\u00e9finie par opposition \u00e0 l’Islam.<\/p>\n\n\n\n Ainsi, affirmer, comme le fait van Middelaar, que \u00ab l’Europe s’est coup\u00e9e de son histoire \u00bb est trop simple. Au contraire, les \u00ab pro-europ\u00e9ens \u00bb veulent jouer sur les deux tableaux en ce qui concerne l\u2019histoire du continent – et la mani\u00e8re dont ils \u00ab oublient \u00bb l’histoire europ\u00e9enne est beaucoup plus sp\u00e9cifique que ce que pr\u00e9tend van Middelaar. Les \u00ab pro-europ\u00e9ens \u00bb veulent effectivement se couper de ce qu’ils consid\u00e8rent comme les parties les plus sombres de l’histoire europ\u00e9enne, en particulier le nationalisme – et ils voient l’int\u00e9gration europ\u00e9enne comme une expression de ce rejet. Mais ils voient aussi l’Union comme l’incarnation de ce qu’il y a de bon dans l’histoire europ\u00e9enne, en particulier les id\u00e9es des Lumi\u00e8res. En d’autres termes, ils imaginent l’Union comme la solution d\u2019une histoire europ\u00e9enne distill\u00e9e \u2013 ou, pour le dire autrement, comme le produit de ses le\u00e7ons.<\/p>\n\n\n\n L’aspiration \u00e0 distiller le meilleur de l’histoire europ\u00e9enne n’est pas mauvaise en soi. Toutefois, le probl\u00e8me est que lorsque des \u00ab pro-europ\u00e9ens \u00bb comme van Middelaar tentent de le faire<\/a>, ils se fondent g\u00e9n\u00e9ralement sur une vision id\u00e9alis\u00e9e et simpliste de l’histoire europ\u00e9enne. En particulier, ils ont tendance \u00e0 imaginer l’Europe comme un syst\u00e8me ferm\u00e9 – en d’autres termes, comme une r\u00e9gion qui aurait sa propre histoire autonome, s\u00e9par\u00e9e des autres r\u00e9gions. Cela r\u00e9duit l’histoire europ\u00e9enne \u00e0 un r\u00e9cit lin\u00e9aire allant de la Gr\u00e8ce et de la Rome antiques \u00e0 l’Union europ\u00e9enne en passant par le christianisme et les Lumi\u00e8res. Elle passe sous silence les multiples influences ext\u00e9rieures qui s’exercent sur l’Europe, en particulier celles de l’Afrique et du Moyen-Orient.<\/p>\n\n\n\n Pis, de m\u00eame que cette approche exclut la pr\u00e9sence de la non-Europe au sein de l’Europe, elle exclut \u00e9galement celle de l’Europe dans la non-Europe, c’est-\u00e0-dire les interactions des Europ\u00e9ens avec le reste du monde au-del\u00e0 des fronti\u00e8res g\u00e9ographiques de l’Europe. Or la rencontre des Europ\u00e9ens avec les populations d’Afrique, d’Asie et des Am\u00e9riques \u00e0 partir du XVIe si\u00e8cle a clairement fa\u00e7onn\u00e9 ce que signifiait \u00ab \u00eatre europ\u00e9en \u00bb. C’est notamment \u00e0 cette \u00e9poque qu’est apparue une nouvelle version moderne de l’identit\u00e9 europ\u00e9enne, plus raciale que religieuse \u2013 en d’autres termes, moins synonyme de christianisme que de blancheur. L’\u00e9troite relation entre ces deux termes \u2013 \u00ab europ\u00e9en \u00bb et \u00ab blanc \u00bb \u2013 est bien visible dans le contexte colonial. <\/p>\n\n\n\n De m\u00eame que cette approche exclut la pr\u00e9sence de la non-Europe au sein de l’Europe, elle exclut \u00e9galement celle de l’Europe dans la non-Europe, c’est-\u00e0-dire les interactions des Europ\u00e9ens avec le reste du monde au-del\u00e0 des fronti\u00e8res g\u00e9ographiques de l’Europe.<\/p>hans kundnani<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n L’une des cons\u00e9quences de cette tendance des \u00ab pro-europ\u00e9ens \u00bb \u00e0 consid\u00e9rer l’Europe comme un syst\u00e8me ferm\u00e9 est la mani\u00e8re dont, depuis le d\u00e9but, le projet europ\u00e9en a \u00e9t\u00e9 fond\u00e9 exclusivement sur l’apprentissage des le\u00e7ons \u00ab internes \u00bb de l’histoire europ\u00e9enne – c’est-\u00e0-dire sur ce que les Europ\u00e9ens se sont faits les uns aux autres, et en particulier les si\u00e8cles de conflits internes au continent qui ont culmin\u00e9 avec la Seconde Guerre mondiale. Le r\u00e9cit officiel de l’Union n’a pour ainsi dire jamais tent\u00e9 de tirer les le\u00e7ons \u00ab externes \u00bb de l’histoire europ\u00e9enne, c’est-\u00e0-dire de ce que les Europ\u00e9ens ont fait collectivement au reste du monde. \u00c0 partir du milieu des ann\u00e9es soixante, l’Holocauste a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 de plus en plus int\u00e9gr\u00e9 au r\u00e9cit officiel de l’Union \u2013 Tony Judt a m\u00eame d\u00e9fendu que la m\u00e9moire de l’Holocauste \u00e9tait devenue le \u00ab billet d’entr\u00e9e europ\u00e9en contemporain \u00bb. Mais le projet europ\u00e9en n’a jamais \u00e9t\u00e9 inform\u00e9 par la m\u00e9moire du colonialisme de la m\u00eame mani\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n Cette tendance \u00e0 consid\u00e9rer l’Europe comme un syst\u00e8me ferm\u00e9 conduit \u00e9galement \u00e0 un r\u00e9cit d\u00e9form\u00e9 des id\u00e9es universalistes que les \u00ab pro-europ\u00e9ens \u00bb croient d\u00e9fendre et de la mani\u00e8re dont elles ont \u00e9t\u00e9 propag\u00e9es dans le reste du monde. La r\u00e9volution ha\u00eftienne en est un bon exemple. Pendant longtemps, elle a \u00e9t\u00e9 ray\u00e9e de l’histoire des r\u00e9volutions atlantiques de la fin du XVIIIe si\u00e8cle. Pourtant, comme le montre l’historiographie r\u00e9cente, elle a \u00e9t\u00e9 beaucoup plus proche de la r\u00e9alisation des aspirations universalistes des Lumi\u00e8res que les r\u00e9volutions am\u00e9ricaine ou fran\u00e7aise. Ainsi, l’histoire de la diffusion des valeurs europ\u00e9ennes modernes fond\u00e9es sur les Lumi\u00e8res dans le reste du monde doit inclure la mani\u00e8re dont les non-Europ\u00e9ens ont lutt\u00e9 contre les Europ\u00e9ens au nom de ces valeurs.<\/p>\n\n\n\n Une histoire s\u00e9rieuse de l’Europe se doit \u00e9galement d\u2019\u00eatre honn\u00eate \u00e0 propos de l’Union elle-m\u00eame, en particulier en ce qui concerne la relation entre la phase initiale de l’int\u00e9gration europ\u00e9enne et la d\u00e9colonisation. Non seulement ces deux ph\u00e9nom\u00e8nes ont co\u00efncid\u00e9 – lorsque le trait\u00e9 de Rome a \u00e9t\u00e9 sign\u00e9 en 1957, la France \u00e9tait au milieu de sa brutale guerre coloniale en Alg\u00e9rie – mais encore, comme Peo Hansen et Stefan Jonsson l’ont montr\u00e9<\/a>, l’int\u00e9gration europ\u00e9enne a \u00e9t\u00e9 con\u00e7ue en partie comme un moyen pour la Belgique et la France de consolider leurs possessions coloniales en Afrique occidentale. En d’autres termes, loin d’\u00eatre un projet post-colonial, et encore moins anticolonial, l’int\u00e9gration europ\u00e9enne s’inscrit dans l’histoire du colonialisme europ\u00e9en. Elle est ce que l’on pourrait appeler le \u00ab p\u00e9ch\u00e9 originel \u00bb de l’Union europ\u00e9enne.<\/p>\n\n\n\n L’histoire de la diffusion des valeurs europ\u00e9ennes modernes fond\u00e9es sur les Lumi\u00e8res dans le reste du monde doit inclure la mani\u00e8re dont les non-Europ\u00e9ens ont lutt\u00e9 contre les Europ\u00e9ens au nom de ces valeurs.<\/p>HANS KUNDNANI<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Cela nous am\u00e8ne \u00e0 la question de l’objectif du \u00ab r\u00e9cit \u00bb que van Middelaar veut d\u00e9velopper. S’agit-il d\u2019adopter une attitude plus transparente et plus honn\u00eate sur la v\u00e9ritable histoire de l’Europe et de l’Union elle-m\u00eame ? Ou s’agit-il plut\u00f4t de cr\u00e9er des mythes susceptibles de solidifier un \u00ab nous \u00bb au nom duquel les dirigeants europ\u00e9ens pourraient parler, comme semble le sugg\u00e9rer van Middelaar ? La tentative d’instrumentaliser l’histoire et de cr\u00e9er un pass\u00e9 \u00ab utilisable \u00bb est ce qui a sous-tendu la construction de la nation europ\u00e9enne du XIXe si\u00e8cle. Ce que van Middelaar semble vouloir faire, c\u2019est reproduire ce projet \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de l’Union – en d’autres termes, la construction d’une r\u00e9gion plut\u00f4t que d’une nation – au XXIe si\u00e8cle. <\/p>\n\n\n\n L’importance de ces questions identitaires s’explique en partie par le fait que les soci\u00e9t\u00e9s europ\u00e9ennes comptent d\u00e9sormais beaucoup plus de personnes ayant des origines dans d’autres parties du monde que l’Europe. On pourrait donc penser que l’objectif politique d’un r\u00e9cit europ\u00e9en devrait \u00eatre d’am\u00e9liorer la coh\u00e9sion sociale dans des soci\u00e9t\u00e9s d\u00e9sormais multiculturelles. La vision plus complexe de l’histoire europ\u00e9enne que j’ai propos\u00e9e – une vision dans laquelle l’Europe n’est pas consid\u00e9r\u00e9e comme un syst\u00e8me ferm\u00e9 et o\u00f9 ses interactions, bonnes et mauvaises, avec le reste du monde sont reconnues – contribuerait de fait \u00e0 cet effort.<\/p>\n\n\n\n Mais ce qui int\u00e9resse vraiment M. van Middelaar, c’est autre chose. La raison pour laquelle il pense que l’Europe a tant besoin d’un r\u00e9cit est en r\u00e9alit\u00e9 plus externe qu’interne. Il veut que les Europ\u00e9ens cr\u00e9ent une agence europ\u00e9enne pour agir – \u00ab agir et […] d\u00e9fendre des int\u00e9r\u00eats en tant qu’Europ\u00e9ens \u00bb – dans un monde o\u00f9 l’Europe est de plus en plus menac\u00e9e. En ce sens, ses arguments sont typiques des d\u00e9bats actuels de la politique \u00e9trang\u00e8re europ\u00e9enne qui se concentrent sur l’\u00ab autonomie strat\u00e9gique \u00bb, la \u00ab souverainet\u00e9 europ\u00e9enne \u00bb et la Handlungsf\u00e4higkeit<\/em>, ou \u00ab capacit\u00e9 d’agir \u00bb – en d’autres termes, la puissance europ\u00e9enne. Mais si tel est l’objectif de la cr\u00e9ation d’un r\u00e9cit, la tendance sera in\u00e9vitablement de simplifier et de d\u00e9former l’histoire europ\u00e9enne – en bref, de cr\u00e9er des mythes<\/a>.<\/p>\n\n\n\n Au fond, la question la plus int\u00e9ressante – mais aussi la plus difficile – soulev\u00e9e par la discussion entre van Middelaar et Manent concerne la relation entre particularisme et universalisme dans l’id\u00e9e de l’Europe. Les Europ\u00e9ens ont toujours consid\u00e9r\u00e9 leurs propres id\u00e9es et valeurs \u2013 qui ont pourtant \u00e9merg\u00e9 dans des circonstances propres \u00e0 l\u2019histoire du continent \u2013 comme universelles. C’\u00e9tait \u00e9galement la base de l’id\u00e9e d’une \u00ab mission civilisatrice \u00bb europ\u00e9enne. Cette mission civilisatrice a \u00e9t\u00e9 un \u00e9l\u00e9ment remarquablement continu dans l’histoire de l’id\u00e9e de l’Europe, m\u00eame si le contenu de celle-ci a chang\u00e9 au fil du temps, passant d’une mission religieuse \u00e0 une mission rationaliste, racialis\u00e9e, puis, dans la p\u00e9riode d’apr\u00e8s-guerre et post-coloniale, \u00e0 une mission technocratique. <\/p>\n\n\n\n De nombreux \u00ab pro-europ\u00e9ens \u00bb ne reconnaissent tout simplement pas de tension entre particularisme et universalisme et soutiennent donc qu’il n’y a aucun probl\u00e8me \u00e0 consid\u00e9rer les \u00ab valeurs europ\u00e9ennes \u00bb comme des valeurs universelles. Van Middelaar reconna\u00eet que c’est trop facile – par exemple, il reconna\u00eet la fa\u00e7on dont, pendant la p\u00e9riode m\u00e9di\u00e9vale, \u00ab europ\u00e9en \u00bb et \u00ab chr\u00e9tien \u00bb \u00e9taient \u00ab presque interchangeables \u00bb. Il y a donc ici une sorte de reconnaissance de ce que Paul Gilroy a appel\u00e9 \u00ab la particularit\u00e9 qui se cache sous les pr\u00e9tentions universalistes du projet des Lumi\u00e8res \u00bb. La question, cependant, est de savoir comment r\u00e9soudre cette relation complexe entre particularisme et universalisme dans l’id\u00e9e de l’Europe – comment \u00ab se positionner vis-\u00e0-vis de l’universel \u00bb, pour le dire avec les mots de van Middelaar.<\/p>\n\n\n\n Si les valeurs europ\u00e9ennes d’aujourd’hui sont fond\u00e9es sur les id\u00e9es des Lumi\u00e8res, comme le pr\u00e9tendent les \u00ab pro-europ\u00e9ens \u00bb, le d\u00e9fi consiste \u00e0 comprendre l’h\u00e9ritage de tels angles morts dans leur propre pens\u00e9e. <\/p>HANS KUNDNANI<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n L’un des moyens d’y parvenir est d’abandonner purement et simplement toute aspiration \u00e0 l’universalisme et d’adopter une sorte de relativisme. Certains analystes de la politique \u00e9trang\u00e8re europ\u00e9enne, qui se consid\u00e8rent comme des r\u00e9alistes<\/a>, y font allusion. Ils exhortent les Europ\u00e9ens \u00e0 poursuivre simplement leurs int\u00e9r\u00eats particuliers – quelle que soit la mani\u00e8re dont ils les d\u00e9finissent – et \u00e0 abandonner toute aspiration \u00e0 devenir une \u00ab puissance normative<\/a> \u00bb qui refonde la politique internationale \u00e0 l’image de l’Union. Dans un monde anarchique o\u00f9 l’Europe est de plus en plus menac\u00e9e, ils affirment que les Europ\u00e9ens devraient renoncer \u00e0 l’id\u00e9e de faire ce qui est bon pour le monde entier et faire simplement ce qui est bon pour eux. En d’autres termes, ils pr\u00e9conisent une sorte d’europ\u00e9anisme sans vergogne.<\/p>\n\n\n\n Ni Manent ni van Middelaar ne vont aussi loin. Ils semblent tous deux vouloir que les Europ\u00e9ens embrassent, ou r\u00e9cup\u00e8rent, une sorte de particularisme, mais dans une optique civilisationnelle plut\u00f4t que r\u00e9aliste. Par exemple, van Middelaar veut que les Europ\u00e9ens puissent parler de \u00ab la particularit\u00e9 de leur mode de vie \u00bb comme il pense que les Am\u00e9ricains le font et dit qu’ils ne devraient pas \u00ab effacer \u00bb les origines chr\u00e9tiennes de ce mode de vie. Mais en m\u00eame temps, il ne semble pas non plus vouloir renoncer \u00e0 l’id\u00e9e d’universalisme europ\u00e9en – il r\u00e9p\u00e8te que les valeurs \u00e9num\u00e9r\u00e9es \u00e0 l’article 2 des trait\u00e9s europ\u00e9ens sont des valeurs universelles. On ne voit donc pas tr\u00e8s bien comment il concilie particularisme et universalisme.<\/p>\n\n\n\n Au lieu de se replier sur des r\u00e9cits civilisationnels et de cr\u00e9er des mythes sur l’Europe, une meilleure fa\u00e7on de r\u00e9soudre le dilemme semble plut\u00f4t d’adopter une approche davantage critique de l’histoire europ\u00e9enne – et de l’histoire de l’Union elle-m\u00eame – comme un pas vers un universalisme v\u00e9ritablement universel. Une telle approche suit des g\u00e9n\u00e9rations de penseurs, dont beaucoup sont issus des traditions anti-imp\u00e9rialistes et noires radicales, qui ont cherch\u00e9 non pas \u00e0 rejeter les aspirations universalistes mais \u00e0 les r\u00e9aliser. En particulier, cela implique de s’engager dans l’histoire de l’Europe dans toute sa complexit\u00e9 – y compris ses interactions avec le reste du monde et les fa\u00e7ons dont l’Europe n’a pas \u00e9t\u00e9 \u00e0 la hauteur de sa rh\u00e9torique universaliste.<\/p>\n\n\n\n Cela implique \u00e9galement d’adopter une approche plus critique de l’histoire des Lumi\u00e8res que celle de nombreux \u00ab pro-europ\u00e9ens \u00bb qui invoquent les Lumi\u00e8res mais semblent ignorer les complexit\u00e9s de leur histoire. Comme l’a montr\u00e9 Susan Buck-Morss <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>, bien que le contraste entre la libert\u00e9 et l’esclavage soit au c\u0153ur de la pens\u00e9e des Lumi\u00e8res, \u00ab les philosophes europ\u00e9ens des Lumi\u00e8res se sont \u00e9lev\u00e9s contre l’esclavage, sauf lorsqu’il existait litt\u00e9ralement<\/em> \u00bb. Rousseau, par exemple, n’avait rien \u00e0 dire sur le code noir <\/em>qui, en Ha\u00efti et ailleurs, maintenait les \u00eatres humains dans des cha\u00eenes r\u00e9elles plut\u00f4t que m\u00e9taphoriques. Si les valeurs europ\u00e9ennes d’aujourd’hui sont fond\u00e9es sur les id\u00e9es des Lumi\u00e8res, comme le pr\u00e9tendent les \u00ab pro-europ\u00e9ens \u00bb, le d\u00e9fi consiste \u00e0 comprendre l’h\u00e9ritage de tels angles morts dans leur propre pens\u00e9e.\u00a0<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Dans ce texte en forme de r\u00e9ponse au d\u00e9bat sur l\u2019Europe post-chr\u00e9tienne lanc\u00e9 par Luuk van Middelaar et Pierre Manent, Hans Kundnani revient sur les nombreux points aveugles qui sous-tendent les discours pro-europ\u00e9ens pr\u00f4nant un nouveau r\u00e9cit pour le continent.<\/p>\n","protected":false},"author":1782,"featured_media":124136,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"templates\/post-angles.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"_yoast_wpseo_estimated-reading-time-minutes":13,"footnotes":""},"categories":[2024],"tags":[],"staff":[3036],"editorial_format":[],"serie":[],"audience":[],"geo":[1917],"class_list":["post-124129","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-histoire","staff-hans-kundnani","geo-europe"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":false,"_thumbnail_id":124136,"excerpt":"Dans ce texte en forme de r\u00e9ponse au d\u00e9bat sur l\u2019Europe post-chr\u00e9tienne lanc\u00e9 par Luuk van Middelaar et Pierre Manent, Hans Kundnani revient sur les nombreux points aveugles qui sous-tendent les discours pro-europ\u00e9ens pr\u00f4nant un nouveau r\u00e9cit pour le continent.","display_date":"","new_abstract":true},"yoast_head":"\nL’Union comme distillation de l’histoire europ\u00e9enne<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
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Un pass\u00e9 \u00ab utilisable \u00bb<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
Particularisme et universalisme<\/strong><\/h2>\n\n\n\n