La proposition d’Emmanuel Macron de doter l’Europe d’une \u00ab autonomie strat\u00e9gique \u00bb<\/a> propre est n\u00e9e de ces r\u00e9flexions. <\/p>\n\n\n\nL\u2019autonomie strat\u00e9gique : un concept \u00e0 la recherche d\u2019un contenu<\/h2>\n\n\n\n Le probl\u00e8me de l’\u00e9nonc\u00e9 d’un slogan sans en pr\u00e9ciser le contenu est qu’il risque d’entra\u00eener une grande confusion. Dans ce cas, un concept s\u00e9duisant au premier abord a rapidement \u00e9t\u00e9 d\u00e9clin\u00e9 de diverses mani\u00e8res, qui n’\u00e9taient pas forc\u00e9ment compatibles. <\/p>\n\n\n\n
La premi\u00e8re voie, parfois appel\u00e9e n\u00e9o-gaulliste, consiste \u00e0 d\u00e9finir les ambitions de l’Union en termes d’autonomie par rapport aux \u00c9tats-Unis. Apr\u00e8s tout, cette id\u00e9e n’est pas d\u00e9pourvue d\u2019une logique cart\u00e9sienne. Quelle est la principale caract\u00e9ristique de notre politique \u00e9trang\u00e8re au cours des 70 derni\u00e8res ann\u00e9es ? L’alliance avec les \u00c9tats-Unis dans laquelle nous sommes objectivement dans une position subordonn\u00e9e. L’autonomie consiste donc \u00e0 se lib\u00e9rer autant que possible de cette subordination. Cette perspective a \u00e9t\u00e9 aliment\u00e9e par le traumatisme caus\u00e9 en Europe par la politique de Trump. Le probl\u00e8me avec ce point de vue est que la distanciation avec l’alli\u00e9 devient facilement une fin en soi, ind\u00e9pendamment des int\u00e9r\u00eats que nous voulons d\u00e9fendre ou des objectifs que nous voulons poursuivre. Son principal d\u00e9faut est qu’elle risque paradoxalement de rendre encore plus difficile une entente transatlantique et d’acc\u00e9l\u00e9rer le d\u00e9sengagement am\u00e9ricain que nous pr\u00e9tendons craindre. Si la cons\u00e9quence \u00e9tait un retrait durable des \u00c9tats-Unis, cela cr\u00e9erait un vide que l’Europe, m\u00eame si elle en avait la volont\u00e9, mettrait beaucoup de temps et de ressources \u00e0 combler. Il n’est pas du tout certain qu\u2019une plus grande prise de distance par rapport aux \u00c9tats-Unis se traduise par une plus grande volont\u00e9 d’assumer davantage de responsabilit\u00e9s en Europe. Au contraire, elle risque de r\u00e9duire le d\u00e9j\u00e0 faible app\u00e9tit pour le risque de la majorit\u00e9 des Europ\u00e9ens. Ce n’est pas un hasard si cette version \u00ab n\u00e9o-gaulliste \u00bb est aussi celle que les Russes et les Chinois pr\u00e9f\u00e8rent. Combien de personnes dans le monde, amis ou adversaires, observant le d\u00e9sastre afghan et les disputes transatlantiques, s’interrogent sur la cr\u00e9dibilit\u00e9 de l’Occident pour faire face \u00e0 une attaque chinoise toujours possible sur Ta\u00efwan, \u00e0 la prochaine crise au Sahel, ou \u00e0 la prochaine provocation russe en Ukraine ou dans les pays baltes ? <\/p>\n\n\n\n
D\u2019autre part, affirmer que l’Europe ne pourrait en aucun cas aspirer \u00e0 assurer sa propre d\u00e9fense et \u00e0 assumer pleinement la poursuite de ses propres int\u00e9r\u00eats dans le monde est un non-sens. Avec une \u00e9conomie comparable en poids et en taille \u00e0 celle des \u00c9tats-Unis et de la Chine, et bien plus grande que celle de la Russie, l’Union pourrait mat\u00e9riellement y parvenir. Toutefois, avoir les moyens de ses ambitions ne signifie pas encore avoir la volont\u00e9 de les r\u00e9aliser. De plus, cela prendrait du temps, probablement beaucoup de temps. Puisqu’une strat\u00e9gie \u00e0 long terme n’est cr\u00e9dible que si les \u00e9tapes interm\u00e9diaires le sont \u00e9galement, il s’ensuit que l’Europe ne peut se passer de son alliance avec les \u00c9tats-Unis, que ce soit dans l’avenir imm\u00e9diat ou dans le temps long. Cela ne nous emp\u00eache pas de faire valoir nos int\u00e9r\u00eats et nos objectifs avec plus de force vis-\u00e0-vis de notre alli\u00e9. Cela ne nous emp\u00eache pas non plus de prendre des mesures pour renforcer nos propres capacit\u00e9s. Cela ne nous emp\u00eache pas, enfin, d’assumer une responsabilit\u00e9 directe dans certains cas. Mais cela implique que nous le fassions dans le cadre d’une strat\u00e9gie qui tienne compte des contraintes et des int\u00e9r\u00eats de l’alliance. Enfin, le principal d\u00e9faut de l\u2019approche n\u00e9o-gaulliste est que, m\u00eame si elle devenait sans ambigu\u00eft\u00e9 la politique de la France, aucun autre membre de l\u2019Union ne la suivrait sur cette voie. <\/p>\n\n\n\nIl n’est pas du tout certain qu\u2019une plus grande prise de distance par rapport aux \u00c9tats-Unis se traduise par une plus grande volont\u00e9 d’assumer davantage de responsabilit\u00e9s en Europe. Au contraire, elle risque de r\u00e9duire le d\u00e9j\u00e0 faible app\u00e9tit pour le risque de la majorit\u00e9 des Europ\u00e9ens.<\/p>RICCARDO PERISSICH<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nIl serait peu g\u00e9n\u00e9reux d’attribuer une telle conception \u00e0 l’actuel pr\u00e9sident fran\u00e7ais. Cependant, il arrive souvent qu\u2019un projet politique, dans ce cas le gaullisme, soit d\u00e9pass\u00e9 par l\u2019histoire, mais que son langage continue \u00e0 circuler m\u00eame d\u00e9pourvu de substance. La rh\u00e9torique fran\u00e7aise dans le d\u00e9bat europ\u00e9en et la tendance trop fr\u00e9quente de Paris \u00e0 prendre des initiatives unilat\u00e9rales sans consulter ses partenaires tendent donc \u00e0 entretenir la suspicion. Comme tous les st\u00e9r\u00e9otypes, celui-ci a la vie dure : le manque de confiance mutuelle dont nous nous plaignons au niveau transatlantique est malheureusement aussi pr\u00e9sent chez les Europ\u00e9ens. Une le\u00e7on que les dirigeants europ\u00e9ens n\u00e9gligent souvent est que lorsqu’ils s’expriment, ils ne sont pas seulement entendus par leur propre opinion publique, parfois habitu\u00e9e \u00e0 une certaine rh\u00e9torique, mais aussi par celle des pays voisins et de leurs gouvernements. Tant que la France ne dissipe pas tout malentendu sur ce sujet, il est difficile d’avancer. C’est un v\u00e9ritable probl\u00e8me car, de m\u00eame qu’on ne peut pas progresser dans le domaine \u00e9conomique sans l’Allemagne, il est difficile d’imaginer que l’on puisse faire quoi que ce soit de s\u00e9rieux en mati\u00e8re de politique \u00e9trang\u00e8re et de s\u00e9curit\u00e9 sans la France. De ce point de vue, le m\u00e9contentement qui nous unit face \u00e0 certains comportements am\u00e9ricains repr\u00e9sente \u00e0 la fois une opportunit\u00e9 et un danger. Elle peut faciliter un r\u00e9veil de l’\u00e9nergie et de la volont\u00e9, mais elle comporte aussi le danger de se traduire par des propositions fantaisistes qui se briseraient rapidement contre la r\u00e9alit\u00e9 des choses. <\/p>\n\n\n\n
D\u00e9cider que \u00ab plus d’Europe \u00bb et \u00ab plus d’atlantisme \u00bb sont des propositions devant \u00eatre compatibles ne nous permet toutefois pas encore de comprendre la nature de la relation que l’Europe doit \u00e9tablir avec les \u00c9tats-Unis. Il est \u00e9galement crucial de clarifier ce malentendu car, si nous dressons une liste des questions de politique internationale les plus importantes auxquelles l’Union est confront\u00e9e, presque toutes impliquent, \u00e0 un degr\u00e9 certes diff\u00e9rent, l’implication am\u00e9ricaine ou m\u00eame une d\u00e9pendance objective \u00e0 l’\u00e9gard de ce que fait notre alli\u00e9. Rien ne nous oblige \u00e0 \u00eatre d’accord sur tout et rien ne nous emp\u00eache dans certains cas de faire cavalier seul. Cependant, il y a une grande diff\u00e9rence entre une certaine modulation des int\u00e9r\u00eats et des objectifs, voire une diversification des actions mais dans un cadre strat\u00e9gique partag\u00e9, et l’atlantisme \u00e0 la carte qui se manifeste dans certaines positions. <\/p>\n\n\n\n
Il existe un autre facteur qui n\u00e9cessite une vision strat\u00e9gique commune entre l\u2019Europe et les \u00c9tats-Unis. Nous voyons dans la situation actuelle un parall\u00e8le troublant avec les ann\u00e9es 1930, lorsque les dictatures ont affirm\u00e9 avec force la sup\u00e9riorit\u00e9 de leurs valeurs, tandis que les d\u00e9mocraties doutaient d’elles-m\u00eames, ouvrant la voie \u00e0 la catastrophe. La prise de conscience de la n\u00e9cessit\u00e9 d’une unit\u00e9 de l’Occident autour de ses valeurs fondatrices est donc une priorit\u00e9. Joseph de Maistre – un auteur qu’il est peut-\u00eatre d\u00e9conseill\u00e9 de citer parmi les gens de bonnes mani\u00e8res – disait que les guerres sont perdues par manque de volont\u00e9 avant d’\u00eatre perdues sur le terrain. <\/p>\n\n\n\n
Il existe enfin un paradoxe qui peut sembler d\u00e9sagr\u00e9able aux partisans orthodoxes de l'\u00a0\u00bbautonomie strat\u00e9gique \u00bb. D\u2019une part, l\u2019exp\u00e9rience nous dit que tout d\u00e9saccord transatlantique se traduit en division entre Europ\u00e9ens. D\u2019autre part, dans certains cas la recherche d’un accord avec les \u00c9tats-Unis peut \u00e9galement favoriser le consensus au sein de l’Union. Par exemple, la proposition am\u00e9ricaine d’harmonisation fiscale pour les grandes entreprises pourrait \u00e9galement \u00eatre la cl\u00e9 pour surmonter la r\u00e9sistance de certains des \u00c9tats membres \u00e0 faible fiscalit\u00e9 (Pays-Bas, Irlande, Luxembourg, par exemple).<\/p>\n\n\n\nD\u00e9cider que \u00ab plus d’Europe \u00bb et \u00ab plus d’atlantisme \u00bb sont des propositions devant \u00eatre compatibles ne nous permet toutefois pas encore de comprendre la nature de la relation que l’Europe doit \u00e9tablir avec les \u00c9tats-Unis.<\/p>RICCARDO PERISSICH<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nIl existe ensuite une deuxi\u00e8me version de l’autonomie strat\u00e9gique, que l’on peut appeler le \u00ab syndrome suisse \u00bb ou \u00ab \u00e9conomie plus \u00bb. Elle consiste \u00e0 r\u00e9affirmer le lien de s\u00e9curit\u00e9 atlantique en comptant sur un engagement am\u00e9ricain permanent pour la d\u00e9fense de l’Europe, mais en s\u00e9parant autant que possible les questions strat\u00e9giques et \u00e9conomiques et en essayant de payer le prix minimum en termes d’efforts de d\u00e9fense. Elle consiste surtout \u00e0 essayer d’extraire le plus d’espace d’autonomie possible dans les relations \u00e9conomiques ; en premier lieu avec la Chine, mais aussi avec la Russie. Ce mod\u00e8le est particuli\u00e8rement populaire en Allemagne, pour des raisons \u00e9conomiques certes mais \u00e9galement en raison du pacifisme ancr\u00e9 dans le peuple allemand apr\u00e8s les trag\u00e9dies du si\u00e8cle dernier. Il n’est pas limit\u00e9 \u00e0 l’Allemagne et ne manque pas non plus de logique ; apr\u00e8s tout, l’Union est faible sur le plan militaire mais forte sur le plan \u00e9conomique et plus d\u00e9pendante du commerce international que les \u00c9tats-Unis. <\/p>\n\n\n\n
Toutefois, cette vision n’est pas susceptible de fonctionner non plus, m\u00eame si elle peut \u00eatre attrayante pour certains. D’une certaine mani\u00e8re, on peut y voir l’image miroir de l’approche n\u00e9o-gaulliste. C’est comme si, apr\u00e8s avoir d\u00e9cid\u00e9 que les questions de s\u00e9curit\u00e9 seront de toute fa\u00e7on trait\u00e9es avec l’alli\u00e9 am\u00e9ricain et principalement au sein de l’OTAN, le probl\u00e8me \u00e9tait r\u00e9solu en nous laissant libres de nous occuper de nos affaires. <\/p>\n\n\n\n
Si nous examinons la liste des probl\u00e8mes prioritaires auxquels l’Europe est confront\u00e9e, il n’y en a gu\u00e8re pour lesquels les aspects \u00e9conomiques et s\u00e9curitaires sont facilement s\u00e9parables. <\/p>\n\n\n\n
Quelques exemples suffiront. Le premier concerne la question largement d\u00e9battue des cons\u00e9quences internationales de la pand\u00e9mie et de la politique vaccinale. Le second concerne la relation organique qui existe entre les entreprises chinoises et le gouvernement, ce qui pose la question de la s\u00e9curit\u00e9 de la technologie qu’elles fournissent. En t\u00e9moigne la discussion qui s’est d\u00e9velopp\u00e9e avec les \u00c9tats-Unis et au sein de l’Europe sur la participation des entreprises chinoises au d\u00e9veloppement des r\u00e9seaux 5G. Si le calcul \u00e9tait purement \u00e9conomique, il faudrait prendre acte du fait qu’\u00e0 l’heure actuelle, les entreprises europ\u00e9ennes (Nokia et Ericsson) sont en retard par rapport aux entreprises chinoises et il faudrait prendre les mesures n\u00e9cessaires pour combler l’\u00e9cart mais sans exclure Huawei du march\u00e9, du moins pour l’instant. Les Am\u00e9ricains posent un autre probl\u00e8me : celui de la s\u00e9curit\u00e9 des r\u00e9seaux et du danger que repr\u00e9sente l’\u00e9troite relation entre les entreprises et l’\u00c9tat chinois. Le d\u00e9bat est encore ouvert, notamment parce qu’il reste de nombreux aspects techniques \u00e0 clarifier, mais apr\u00e8s une r\u00e9sistance initiale, les gouvernements europ\u00e9ens s’alignent progressivement sur la position am\u00e9ricaine. Un troisi\u00e8me exemple est celui du contr\u00f4le des vagues migratoires, question qui affecte l’\u00e9quilibre politique interne de certains pays europ\u00e9ens et qui n\u00e9cessite une r\u00e9vision de notre politique africaine. <\/p>\n\n\n\nSi nous examinons la liste des probl\u00e8mes prioritaires auxquels l’Europe est confront\u00e9e, il n’y en a gu\u00e8re pour lesquels les aspects \u00e9conomiques et s\u00e9curitaires sont facilement s\u00e9parables.<\/p>RICCARDO PERISSICH<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nEnfin, il y a la question des droits de l’homme. Cette question fait depuis longtemps partie de la politique \u00e9trang\u00e8re des d\u00e9mocraties qui, cependant, oscillant entre l’id\u00e9alisme et la realpolitik<\/em>, n’ont jamais d\u00e9velopp\u00e9 une doctrine cr\u00e9dible sur la mani\u00e8re de concilier int\u00e9r\u00eats et id\u00e9aux ; la question toujours controvers\u00e9e des exportations d’armes illustre bien ce dilemme. D’autre part, une grande partie de l\u2019opinion publique europ\u00e9enne demande que l’on accorde plus de poids aux facteurs \u00e9thiques dans les choix de politique \u00e9trang\u00e8re. Le r\u00e9sultat est in\u00e9vitablement une combinaison de pragmatisme et d’hypocrisie. Cet exercice d’\u00e9quilibre pr\u00e9caire devient de plus en plus difficile en raison de l’attitude de la Chine. Jusqu’\u00e0 r\u00e9cemment, les violations flagrantes des droits de l’homme par des opposants ou m\u00eame des alli\u00e9s provoquaient des critiques verbales qui restaient g\u00e9n\u00e9ralement sans cons\u00e9quences majeures. \u201cDie gedanken sind frei\u201d<\/em>, les pens\u00e9es sont libres, comme l\u2019affirme une vieille chanson libertaire allemande. R\u00e9cemment, la Chine (mais aussi la Russie) a d\u00e9cid\u00e9 de r\u00e9agir avec une extr\u00eame brutalit\u00e9 aux seules d\u00e9clarations. C’est ce que l’on constate actuellement dans les dossiers du Xinjiang et de Hong Kong ; les autorit\u00e9s chinoises, en frappant de sanctions des membres \u00e9minents des institutions europ\u00e9ennes, ne pouvaient ignorer que leur action allait de fait compromettre la ratification de l’accord d’investissement controvers\u00e9 (CAI) conclu \u00e0 la fin de l’ann\u00e9e derni\u00e8re. L’explication accr\u00e9dit\u00e9e est que cette r\u00e9action est utile \u00e0 la sollicitation du nationalisme chinois, \u00e0 la r\u00e9demption d\u00e9finitive des humiliations du \u00ab si\u00e8cle du colonialisme occidental \u00bb et pour corroborer la th\u00e8se des d\u00e9mocraties corrompues, hypocrites, d\u00e9cadentes et donc impuissantes. La r\u00e9action chinoise concerne d\u00e9sormais aussi les entreprises priv\u00e9es occidentales, qui sont menac\u00e9es de boycott si elles r\u00e9pondent aux exigences de leur propre opinion publique. Un tel comportement rend de facto<\/em> impossible le fait de s\u00e9parer les questions commerciales des autres. L’opinion publique europ\u00e9enne, \u00e0 qui l’on a r\u00e9p\u00e9t\u00e9 que nous \u00e9tions \u00bb le gentil g\u00e9ant \u00ab , ne pourrait pas comprendre ; et ce d’autant plus \u00e0 l’heure o\u00f9 Biden d\u00e9cide de revenir \u00e0 une politique de d\u00e9fense des valeurs d\u00e9mocratiques apr\u00e8s quatre ans de Trumpisme. <\/p>\n\n\n\nLa d\u00e9finition d’une strat\u00e9gie doit r\u00e9pondre \u00e0 quatre questions : quoi, pourquoi, comment et avec qui. Trop souvent nous, les Europ\u00e9ens, nous concentrons sur les deux premiers points, en n\u00e9gligeant le \u00ab comment et avec qui \u00bb, dont d\u00e9pendent largement les chances de r\u00e9ussite. L\u2019autonomie strat\u00e9gique a donc beaucoup de chemin \u00e0 faire avant de devenir une politique partag\u00e9e par les Europ\u00e9ens et cr\u00e9dible aux yeux du reste du monde.<\/p>\n\n\n\n
Parlons toujours d’\u00e9conomie <\/strong><\/h2>\n\n\n\nLes consid\u00e9rations ci-dessus ne nous dispensent pas d’entamer l’examen de questions concr\u00e8tes relevant de la politique \u00e9conomique et commerciale, ne serait-ce que parce que c’est le domaine o\u00f9 l’Union est d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sente sur la sc\u00e8ne internationale. Tout en continuant \u00e0 d\u00e9fendre le syst\u00e8me multilat\u00e9ral, l’Union a d\u00fb prendre acte de la crise de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) qui dure depuis une d\u00e9cennie, et a donc multipli\u00e9 son r\u00e9seau d’accords commerciaux bilat\u00e9raux. C’\u00e9tait aussi une r\u00e9ponse au virage r\u00e9solument protectionniste de Trump. La liste des accords n\u00e9goci\u00e9s et conclus est longue. Il est important de noter que, mis \u00e0 part le cas encore controvers\u00e9 du Mercosur, ils couvrent une grande partie de l’Asie, et plus r\u00e9cemment le Japon ; des n\u00e9gociations sont en cours avec l’Australie et, surtout, avec l’Inde. Le r\u00e9seau d’accords en cours d’\u00e9laboration avec les pays de l’Indo-Pacifique rev\u00eat une importance qui va au-del\u00e0 de sa valeur commerciale. Elle peut servir de base au d\u00e9veloppement d’une approche plus g\u00e9opolitique avec des pays qui joueront un r\u00f4le cl\u00e9 dans la confrontation entre la Chine et les \u00c9tats-Unis. <\/p>\n\n\n\n
Cette intense activit\u00e9 de n\u00e9gociation ne doit pas nous faire oublier qu’une partie de notre opinion publique est \u00e9galement touch\u00e9e par une r\u00e9ticence croissante \u00e0 l’\u00e9gard de la mondialisation. Cela pose un d\u00e9licat probl\u00e8me de cr\u00e9dibilit\u00e9 pour l’Union. Malgr\u00e9 certaines d\u00e9cisions tr\u00e8s positives de la Cour de justice, la complexit\u00e9 de nombreux accords commerciaux dits de \u00ab nouvelle g\u00e9n\u00e9ration \u00bb va au-del\u00e0 de la comp\u00e9tence exclusive de l’Union en mati\u00e8re commerciale et n\u00e9cessite \u00e9galement la ratification des parlements nationaux. Il s’agit d’accords dont le contenu d\u00e9passe le terrain traditionnel de la politique commerciale pour inclure des questions politiquement sensibles telles que la protection de la propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle, les r\u00e8gles sociales, environnementales ou de s\u00e9curit\u00e9 des produits. Une certaine r\u00e9action antimondialiste, qui devient souvent le vecteur d’impulsions protectionnistes, a cr\u00e9\u00e9 une situation dans laquelle la ratification nationale est devenue probl\u00e9matique pour certains pays ; un cas embl\u00e9matique est celui de l’accord CETA avec le Canada, qui est par ailleurs unanimement consid\u00e9r\u00e9 comme tr\u00e8s avantageux pour l’Europe. En cons\u00e9quence, nous sommes contraints \u00e0 des ratifications provisoires et donc pr\u00e9caires et, pour les nouveaux accords, \u00e0 une distinction claire entre ce qui ne peut \u00eatre n\u00e9goci\u00e9 que par l’Union et ce qui n\u00e9cessite une ratification nationale. <\/p>\n\n\n\nCette intense activit\u00e9 de n\u00e9gociation ne doit pas nous faire oublier qu’une partie de notre opinion publique est \u00e9galement touch\u00e9e par une r\u00e9ticence croissante \u00e0 l’\u00e9gard de la mondialisation.<\/p>riccardo perissich<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nL’Europe a \u00e9t\u00e9 l’un des principaux b\u00e9n\u00e9ficiaires de la mondialisation, mais celle-ci a laiss\u00e9 deux questions importantes non r\u00e9solues. La premi\u00e8re, qui concerne les effets sociaux sur certaines cat\u00e9gories et r\u00e9gions, d\u00e9passe le cadre de cette analyse. La seconde est le fait que nous sommes en retard face aux \u00c9tats-Unis et maintenant \u00e9galement face \u00e0 la Chine dans la r\u00e9volution technologique en cours. Ce retard est, pour autant, parfois exag\u00e9r\u00e9. Dans de nombreux domaines, tels que la pharmacie, les biotechnologies ou les \u00e9nergies renouvelables, l’Europe occupe toujours une position d’excellence. Cependant, le retard pris dans le domaine des technologies num\u00e9riques est important ; il devrait \u00eatre une source de pr\u00e9occupation car elles sont destin\u00e9es \u00e0 d\u00e9finir le fonctionnement de l’\u00e9conomie et de la soci\u00e9t\u00e9 dans les ann\u00e9es \u00e0 venir, tant dans le domaine civil que militaire. <\/p>\n\n\n\n
Une attitude complaisante peut conduire \u00e0 penser qu’en fin de compte, tout ce qui importe est que les technologies p\u00e9n\u00e8trent dans le tissu \u00e9conomique et social et que nous soyons capables de les comprendre et de les ma\u00eetriser ; qu’il importe peu que nous soyons \u00e9galement pr\u00e9sents dans la conception et la production. C’est une grave erreur, car contr\u00f4ler une technologie signifie aussi avoir une influence majeure sur la d\u00e9finition des r\u00e8gles de son utilisation. L’Europe, qui a invent\u00e9 la r\u00e9volution industrielle et qui, gr\u00e2ce \u00e0 elle, a fix\u00e9 les r\u00e8gles de l’\u00e9conomie mondiale pendant longtemps, devrait en \u00eatre consciente. Il est donc logique que l’Union soit aujourd’hui confront\u00e9e au probl\u00e8me de la r\u00e9activation des instruments de politique industrielle, y compris le renforcement de son march\u00e9 int\u00e9rieur, afin de rattraper le terrain perdu. <\/p>\n\n\n\n
Ce qui nous int\u00e9resse ici, ce sont les aspects ext\u00e9rieurs de la course au rattrapage. Il faut tout de suite dire que les probl\u00e8mes que nous rencontrons avec les \u00c9tats-Unis et la Chine ne sont pas sym\u00e9triques. Avec les premiers, nous partageons un haut degr\u00e9 d’int\u00e9gration et des valeurs fondamentales. La plupart des entreprises qui m\u00e8nent la r\u00e9volution num\u00e9rique sont aujourd’hui am\u00e9ricaines, et ce serait faire preuve d’une ambition qui frise la folie que de se donner pour objectif de les supplanter. Il s’agit donc de r\u00e9\u00e9quilibrer une relation aujourd’hui trop d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9e, en s’appuyant sur les forces en pr\u00e9sence ; mais surtout, il s’agit de travailler ensemble pour \u00e9tablir les nouvelles r\u00e8gles d’un monde que la r\u00e9volution num\u00e9rique est appel\u00e9e \u00e0 transformer profond\u00e9ment. La Chine, quant \u00e0 elle, n’est pas une \u00e9conomie de march\u00e9, et ce m\u00eame si elle en pr\u00e9sente aujourd’hui certaines caract\u00e9ristiques ; le lien entre l’\u00c9tat et ses grandes entreprises est fort et destin\u00e9 \u00e0 s’accro\u00eetre. M\u00eame en laissant de c\u00f4t\u00e9 les aspects strat\u00e9giques, la concurrence avec la Chine pose donc des probl\u00e8mes tout \u00e0 fait diff\u00e9rents de celle avec les entreprises am\u00e9ricaines. \u00c0 l’instar des \u00c9tats-Unis, mais avec un d\u00e9calage dans le temps, l’Union revoit \u00e9galement son attitude \u00e0 cet \u00e9gard. En moins de deux ans, la Chine est pass\u00e9e du statut de \u00ab partenaire strat\u00e9gique \u00bb \u00e0 celui de \u00ab rival syst\u00e9mique \u00bb. <\/p>\n\n\n\n
Le processus est en cours depuis quelques ann\u00e9es maintenant. L\u2019Union a commenc\u00e9 par un renforcement des proc\u00e9dures antidumping et d’autres instruments de d\u00e9fense commerciale. En outre, des proc\u00e9dures ont \u00e9t\u00e9 introduites, actuellement largement d\u00e9l\u00e9gu\u00e9es aux \u00c9tats membres, pour examiner les investissements \u00e9trangers afin d’identifier ceux qui peuvent \u00e9ventuellement poser des probl\u00e8mes strat\u00e9giques. Nous sommes encore loin de l’effet dissuasif de la l\u00e9gislation am\u00e9ricaine CFIUS, mais c’est un d\u00e9but. La Commission revoit \u00e9galement les crit\u00e8res d’examen des projets de fusion d’entreprises ; si elle ne se lasse pas de d\u00e9clarer que l’objectif n’est pas d’encourager la cr\u00e9ation de \u00bb champions europ\u00e9ens \u00ab , il s’agit n\u00e9anmoins de mieux prendre en compte les nouvelles conditions de la concurrence internationale. En outre, la Commission a \u00e9labor\u00e9 des propositions visant \u00e0 pouvoir utiliser ses pouvoirs en mati\u00e8re de protection de la concurrence pour contrer \u00e9galement les pratiques de subventionnement jug\u00e9es abusives des entreprises \u00e9trang\u00e8res qui concurrencent les entreprises europ\u00e9ennes sur leur continent ou sur des march\u00e9s tiers. Ces propositions, qui visent toute forme de menace, proviennent en fait en premier lieu de la Chine. Tout ceci n’est pour l’instant qu’une politique embryonnaire ; il faut pr\u00e9ciser beaucoup de choses, s’assurer de leur efficacit\u00e9 et de leur compatibilit\u00e9 avec les r\u00e8gles de l’OMC ; il faut surtout v\u00e9rifier le consensus des \u00c9tats membres. Enfin, l’attitude g\u00e9n\u00e9rale des Europ\u00e9ens \u00e0 l’\u00e9gard de l’initiative chinoise \u00ab Belt and Road<\/em> \u00bb est pass\u00e9e d’un int\u00e9r\u00eat bienveillant \u00e0 une r\u00e9ticence ouverte. M\u00eame s’il existe encore des diff\u00e9rences importantes entre les \u00c9tats membres, la direction prise est claire et repr\u00e9sente un changement significatif par rapport au pass\u00e9. Ce ne sont pas seulement les \u00ab suspects habituels \u00bb, comme la France, mais presque tous les pays membres qui sont intervenus de diverses mani\u00e8res pour soulever la question de la Chine et du retard technologique de l’Europe. <\/p>\n\n\n\nM\u00eame en laissant de c\u00f4t\u00e9 les aspects strat\u00e9giques, la concurrence avec la Chine pose donc des probl\u00e8mes tout \u00e0 fait diff\u00e9rents de celle avec les entreprises am\u00e9ricaines.<\/p>RICCARDO PERISSICH<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nD’un point de vue strat\u00e9gique, le probl\u00e8me le plus important est celui des cha\u00eenes d’approvisionnement en mati\u00e8res premi\u00e8res et en composants de presque tous les biens que nous produisons et consommons. L’effet le plus important de la mondialisation au cours des derni\u00e8res d\u00e9cennies a peut-\u00eatre \u00e9t\u00e9 leur allongement et leur diversification. Il est d\u00e9sormais presque impossible d’identifier un bien qui a \u00e9t\u00e9 enti\u00e8rement produit en un seul endroit. Les cha\u00eenes d’approvisionnement repr\u00e9sentent aujourd\u2019hui un r\u00e9seau impossible \u00e0 d\u00e9manteler et sont en quelque sorte la preuve que la mondialisation est appel\u00e9e \u00e0 durer. Cependant, la pand\u00e9mie a entra\u00een\u00e9 une forte prise de conscience que ces cha\u00eenes de production, dans leur prolongement, sont \u00e9galement devenues fragiles et vuln\u00e9rables. Le cas le plus \u00e9vident est celui des composants n\u00e9cessaires \u00e0 la production de certains m\u00e9dicaments et autres produits de sant\u00e9 essentiels ; il suffit de se rappeler la panique qui a r\u00e9gn\u00e9 au d\u00e9but de l’\u00e9pid\u00e9mie au sujet des masques de protection et des ventilateurs. La pand\u00e9mie a \u00e9galement eu des effets indirects. Le d\u00e9clin de l’activit\u00e9 \u00e9conomique dans certains pays asiatiques (pas seulement la Chine) a entra\u00een\u00e9 une rupture de l’approvisionnement en composants essentiels pour l’industrie automobile tels que les microprocesseurs. <\/p>\n\n\n\n
La plupart de ces cha\u00eenes d’approvisionnement sont contr\u00f4l\u00e9es par des entreprises multinationales ou en d\u00e9pendent. Un mouvement d’ajustement induit par le march\u00e9 est donc en cours pour les rendre plus r\u00e9sistantes et si n\u00e9cessaire les raccourcir. Dans certains cas, cependant, la fragilit\u00e9 des cha\u00eenes d’approvisionnement peut cr\u00e9er des ph\u00e9nom\u00e8nes de d\u00e9pendance strat\u00e9gique qui requi\u00e8rent l’attention des pouvoirs publics. La Commission europ\u00e9enne a r\u00e9alis\u00e9 une s\u00e9rie d’\u00e9tudes approfondies qui lui ont permis d’identifier un peu plus d’une centaine de produits, mati\u00e8res premi\u00e8res ou technologies critiques pour l’\u00e9conomie europ\u00e9enne. La plupart d’entre eux sont des produits ou des mati\u00e8res premi\u00e8res li\u00e9s \u00e0 la sant\u00e9, \u00e0 l’\u00e9nergie et \u00e0 l’\u00e9conomie num\u00e9rique. La solution n’est pas n\u00e9cessairement, et m\u00eame rarement, de rapatrier la production en Europe. Au contraire, il est n\u00e9cessaire de diversifier les sources vers des pays plus fiables, ou de d\u00e9velopper des produits et des technologies de remplacement. C’est une pente glissante sur laquelle le nationalisme et le protectionnisme sont toujours \u00e0 l’aff\u00fbt. Un fait demeure important pour cette analyse : nous sommes d\u00e9pendants de la Chine pour environ la moiti\u00e9 des produits et technologies identifi\u00e9s comme critiques dans l’analyse de la Commission. Pour certains de ces produits, la forte d\u00e9pendance vis-\u00e0-vis de la Chine concerne \u00e9galement les \u00c9tats-Unis. <\/p>\n\n\n\n
Dans ce cadre, la conclusion d’un accord d’investissement entre l\u2019Union europ\u00e9enne et la Chine (CAI), dont beaucoup ont pu dire qu’il \u00e9tait pr\u00e9cipit\u00e9, a \u00e9t\u00e9 une surprise. Tout d’abord, il faut dire qu’apr\u00e8s la d\u00e9t\u00e9rioration du climat politique due au d\u00e9saccord d\u00e9j\u00e0 mentionn\u00e9 sur la question des droits de l’homme et aux sanctions chinoises \u00e9tendues aux membres du Parlement europ\u00e9en, la ratification de l’accord est pour l’instant exclue ; on ne voit pas non plus comment il pourrait \u00eatre d\u00e9bloqu\u00e9 sans que le prestige d\u2019une des deux puissances en souffre. <\/p>\n\n\n\nLes cha\u00eenes d’approvisionnement repr\u00e9sentent aujourd\u2019hui un r\u00e9seau impossible \u00e0 d\u00e9manteler et sont en quelque sorte la preuve que la mondialisation est appel\u00e9e \u00e0 durer.<\/p>RICCARDO PERISSICH<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nLe domaine le plus important de l’action internationale de l’Union est la r\u00e9glementation. Depuis la r\u00e9volution industrielle, de nombreux pays europ\u00e9ens ont d\u00e9velopp\u00e9 une grande capacit\u00e9 \u00e0 \u00e9laborer des normes techniques pour assurer l’interop\u00e9rabilit\u00e9 des produits. Cette activit\u00e9 s’est ensuite d\u00e9velopp\u00e9e en direction de la s\u00e9curit\u00e9, ou d’autres int\u00e9r\u00eats collectifs tels que l’environnement et la sant\u00e9. L’excellence atteinte dans ce domaine par certains pays europ\u00e9ens, notamment l’Allemagne, le Royaume-Uni et dans une certaine mesure la France, a fait de nombreuses normes europ\u00e9ennes des mod\u00e8les mondiaux, m\u00eame apr\u00e8s que la supr\u00e9matie industrielle soit pass\u00e9e aux \u00c9tats-Unis, qui, aujourd’hui encore, ont du mal \u00e0 comprendre la valeur strat\u00e9gique des normes internationales. En outre, l’\u201d\u00e9conomie sociale de march\u00e9 \u00bb europ\u00e9enne se caract\u00e9rise par le fait qu’elle est, pour le meilleur ou pour le pire, plus r\u00e9glement\u00e9e que l’\u00e9conomie am\u00e9ricaine. L’une des plus grandes r\u00e9ussites de l’Europe dans la construction du march\u00e9 unique a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9cis\u00e9ment l’unification des r\u00e8gles, qui est ensuite devenue la cl\u00e9 pour acc\u00e9der \u00e0 un march\u00e9 de 500 millions de consommateurs, le plus grand du monde. <\/p>\n\n\n\n
L’Union transf\u00e8re de plus en plus ses valeurs dans les r\u00e8gles qu’elle produit. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne, que nous avons appel\u00e9 l’ \u201ceffet Bruxelles\u201d, a fait de l’Union une puissance r\u00e9glementaire capable d’imposer nombre de ses r\u00e8gles au-del\u00e0 des fronti\u00e8res. Cela a notamment \u00e9t\u00e9 la source de nombreuses frictions avec les \u00c9tats-Unis ; l’affaire de la viande aux hormones en est un exemple bien connu. L’Union s’est d\u00e9sormais fix\u00e9e deux nouvelles priorit\u00e9s : la transition num\u00e9rique pour rattraper son retard, et la transition climatique pour s’imposer comme le leader mondial de la lutte contre le r\u00e9chauffement climatique. En substance, l’Union \u00e9labore dans ces domaines une l\u00e9gislation toujours plus avanc\u00e9e qui correspond \u00e0 ses valeurs sociales, humanistes et d\u00e9mocratiques. Forte du succ\u00e8s mondial certain de la l\u00e9gislation europ\u00e9enne sur la vie priv\u00e9e (RGPD), la Commission produit en effet une s\u00e9rie de propositions tr\u00e8s ambitieuses dans le domaine de l’environnement, de la r\u00e9gulation du march\u00e9 num\u00e9rique et de l’intelligence artificielle. <\/p>\n\n\n\n
Cependant, comme nous l’avons d\u00e9j\u00e0 mentionn\u00e9, l’Union est fortement int\u00e9gr\u00e9e au march\u00e9 mondial. Les nouveaux horizons de r\u00e9glementation dans lesquels nous nous aventurons sont bien plus complexes et controvers\u00e9s que les domaines dans lesquels les r\u00e8gles europ\u00e9ennes se sont impos\u00e9es par le pass\u00e9. L’attractivit\u00e9 de notre grand march\u00e9 est encore forte, mais elle n’est pas suffisante. D’une mani\u00e8re ou d’une autre, nous devrons convaincre le reste du monde, ou du moins la partie qui compte, d’adopter des r\u00e8gles compatibles avec les n\u00f4tres, ou nous devrons en tirer les cons\u00e9quences pour la comp\u00e9titivit\u00e9 de notre \u00e9conomie. Apr\u00e8s tout, les d\u00e9fis sont communs. Tous les pays seront appel\u00e9s \u00e0 trouver un \u00e9quilibre entre les exigences de la croissance et celles de la pr\u00e9caution, entendue au sens large de la d\u00e9fense des valeurs sociales ou environnementales. L’Europe choisit clairement de donner la priorit\u00e9 \u00e0 la pr\u00e9caution. Tout cela est bien beau, mais nous risquons de construire un syst\u00e8me qui nous prot\u00e9gera contre les effets ind\u00e9sirables de technologies que nous ne poss\u00e9dons pas, au nom d’une transition que nous n’aurons pas les moyens de financer. Croire que nous pouvons d\u00e9cider de nos propres r\u00e8gles et les imposer ensuite au reste du monde est donc, dans certains cas, une illusion. Un raisonnement similaire peut \u00eatre fait pour certaines mesures fiscales telles que la taxe web ou la taxe carbone aux fronti\u00e8res, qui sont \u00e0 l’\u00e9tude pour compenser les co\u00fbts impos\u00e9s \u00e0 certaines de nos industries par des r\u00e9glementations environnementales plus strictes. Des mesures europ\u00e9ennes unilat\u00e9rales peuvent \u00eatre lanc\u00e9es, mais elles seront difficiles \u00e0 mettre en \u0153uvre dans la pratique. Le cas de la taxe aux fronti\u00e8res sur le carbone est embl\u00e9matique. La Commission s’efforcera de formuler une proposition qui soit compatible avec les r\u00e8gles de l’OMC. Toutefois, il est in\u00e9vitable qu’elle suscite une r\u00e9action hostile de la part d’un grand nombre de partenaires commerciaux, \u00e0 commencer par la Russie et la Chine, mais aussi d’autres pays plus proches de nous.<\/p>\n\n\n\nL’Union transf\u00e8re de plus en plus ses valeurs dans les r\u00e8gles qu’elle produit. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne, que nous avons appel\u00e9 l’ \u201ceffet Bruxelles\u201d, a fait de l’Union une puissance r\u00e9glementaire capable d’imposer nombre de ses r\u00e8gles au-del\u00e0 des fronti\u00e8res.<\/p>RICCARDO PERISSICH<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nDans ces domaines, l’Europe ne part nullement d’une position de faiblesse, mais il existe un besoin \u00e9vident de n\u00e9gociation internationale et, avant tout, de convergence avec les \u00c9tats-Unis. Tout d’abord, parce qu’ils partagent certaines de nos valeurs, mais aussi parce qu’au moins certaines des technologies que nous voulons r\u00e9glementer sont entre les mains d’entreprises am\u00e9ricaines. La Chine, en revanche, fait face \u00e0 ces d\u00e9fis sur la base de valeurs compl\u00e8tement diff\u00e9rentes et partiellement incompatibles. Que l’on soit ou non un amoureux de la d\u00e9mocratie n’a normalement aucune influence sur la mani\u00e8re dont on d\u00e9finit les param\u00e8tres de s\u00e9curit\u00e9 d’une voiture. Elle sera, en revanche, d\u00e9cisive pour r\u00e9glementer l’internet ou l’intelligence artificielle. La collaboration transatlantique pour tenter de d\u00e9finir les nouvelles r\u00e8gles dans des domaines essentiels pour l’avenir de l’\u00e9conomie mondiale est probablement le seul moyen d’emp\u00eacher la Chine de devenir le v\u00e9ritable r\u00e9gulateur de l’avenir, \u00e0 mesure que le centre de gravit\u00e9 \u00e9conomique se d\u00e9place vers l’Asie. Avec Biden, nous avons une fen\u00eatre d’opportunit\u00e9 ; il est important de l’exploiter. <\/p>\n\n\n\n
L’une des diff\u00e9rences les plus frappantes par rapport \u00e0 la guerre froide est que le poids de l’URSS dans l’\u00e9conomie mondiale \u00e9tait pratiquement nul. En revanche, celui de la Chine est non seulement en pleine croissance, mais son \u00e9conomie est fortement int\u00e9gr\u00e9e aux autres pays asiatiques en particulier, mais aussi \u00e0 l’Europe et aux \u00c9tats-Unis. Le cas des cha\u00eenes de production mentionn\u00e9es pr\u00e9c\u00e9demment en est l’exemple le plus \u00e9vident. Pour cette raison, une strat\u00e9gie visant \u00e0 d\u00e9coupler nos \u00e9conomies de celle de la Chine serait irr\u00e9aliste et infructueuse. Premi\u00e8rement, le co\u00fbt serait \u00e9norme. En outre, la plupart des pays asiatiques, y compris ceux qui s’inqui\u00e8tent le plus de l’expansionnisme chinois, ne nous suivraient pas. Il est maintenant clair que la tentative brutale de guerre commerciale tent\u00e9e par Trump a essentiellement \u00e9chou\u00e9. En outre, en partie gr\u00e2ce au fait que l’\u00e9conomie chinoise s’est rapidement remise des effets de la pand\u00e9mie, le commerce entre la Chine et le reste du monde, y compris avec l’Union et les \u00c9tats-Unis, a recommenc\u00e9 \u00e0 augmenter \u00e0 un rythme rapide. <\/p>\n\n\n\n
Il existe une autre grande diff\u00e9rence avec la p\u00e9riode de la Guerre froide. En Europe, la perception commune de la menace et le manque de poids \u00e9conomique de l’adversaire potentiel avaient cr\u00e9\u00e9 les conditions d’une alliance solide et durable qui nous a finalement permis de l’emporter. Dans ce cas, cependant, il y a deux Asies. Il y a l'\u00a0\u00bbAsie \u00e9conomique \u00bb. Elle est fortement interd\u00e9pendante en son sein et est,de m\u00eame, tr\u00e8s d\u00e9pendante de la Chine. Le commerce cro\u00eet fortement, les divers flux d’investissement sont importants, quelle qu\u2019en soit la direction, et les cha\u00eenes de production sont fortement int\u00e9gr\u00e9es, m\u00eame avec des pays comme Ta\u00efwan, qui devrait a priori \u00eatre aussi r\u00e9ticent que possible \u00e0 l’\u00e9gard de la Chine. Cette interd\u00e9pendance de l'\u00a0\u00bbAsie \u00e9conomique \u00bb se manifeste par une s\u00e9rie d’institutions communes et un r\u00e9seau d’accords commerciaux ; la Chine en fait partie dans certains cas mais pas dans d’autres. L’une des plus graves erreurs de Trump a \u00e9t\u00e9 d’abandonner le Partenariat transpacifique (TPP), qui regroupait de nombreux pays asiatiques autour des \u00c9tats-Unis, pr\u00e9cis\u00e9ment pour contenir la Chine. Ensuite, il y a l'\u00a0\u00bbAsie g\u00e9opolitique \u00bb, sur laquelle je reviendrai plus loin, beaucoup plus fragment\u00e9e et o\u00f9 il n’y a aucune perspective d’alliance homog\u00e8ne comme celle qui faisait face \u00e0 l’URSS. <\/p>\n\n\n\nPour cette raison, une strat\u00e9gie visant \u00e0 d\u00e9coupler nos \u00e9conomies de celle de la Chine serait irr\u00e9aliste et infructueuse.<\/p>riccardo perissich<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nFace \u00e0 cette situation objective, qui touche une partie importante du commerce international, nous assistons pourtant \u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne qui va dans le sens inverse. La confrontation entre la Chine, les \u00c9tats-Unis et, de plus en plus, l’Europe, est essentiellement centr\u00e9e sur la technologie, consid\u00e9r\u00e9e \u00e0 juste titre comme la cl\u00e9 de la supr\u00e9matie mondiale. Les \u00c9tats-Unis sont clairement d\u00e9termin\u00e9s \u00e0 maintenir la supr\u00e9matie technologique dont ils jouissent depuis plusieurs d\u00e9cennies. L’Europe, quant \u00e0 elle, veut rattraper une partie du terrain perdu. En ce qui concerne la Chine, sa strat\u00e9gie \u00e9conomique se d\u00e9finit d\u00e9sormais comme celle de la \u00ab double circulation \u00bb. D’une part, cela signifie continuer \u00e0 participer pleinement \u00e0 l’\u00e9conomie mondiale ; nous avons tous en m\u00e9moire les discours de Xi Jinping \u00e0 Davos en janvier 2021 en faveur du multilat\u00e9ralisme. Mais d’un autre c\u00f4t\u00e9, la Chine est d\u00e9termin\u00e9e \u00e0 d\u00e9velopper son autonomie dans les domaines qu’elle consid\u00e8re comme strat\u00e9giques. Dans de nombreux documents officiels, le manque de participation \u00e0 la r\u00e9volution scientifique et industrielle est cit\u00e9 comme la raison pour laquelle la Chine a perdu au profit de l’Occident la position pr\u00e9\u00e9minente qu’elle avait occup\u00e9e jusqu’\u00e0 l’aube de l’\u00e8re moderne ; la cons\u00e9quence en a \u00e9t\u00e9 le \u00ab si\u00e8cle d’humiliation \u00bb au cours duquel le pays s’est retrouv\u00e9 \u00e0 la merci des puissances occidentales. Conform\u00e9ment \u00e0 l’id\u00e9ologie nationaliste qui pr\u00e9vaut \u00e0 P\u00e9kin, la supr\u00e9matie technologique est devenue l’instrument de la vengeance. <\/p>\n\n\n\n
La mani\u00e8re de concilier ces deux mouvements telluriques – interd\u00e9pendance difficilement d\u00e9mantelable et comp\u00e9tition pour la supr\u00e9matie technologique – qui semblent aller dans des directions oppos\u00e9es, sera le principal probl\u00e8me de l’\u00e9conomie mondiale dans les ann\u00e9es \u00e0 venir. Lors de r\u00e9centes r\u00e9unions \u00e0 Cornwall et \u00e0 Bruxelles, les \u00c9tats-Unis et l’Union europ\u00e9enne ont exprim\u00e9 leur volont\u00e9 de travailler ensemble pour contrer le d\u00e9fi technologique chinois. Il reste \u00e0 voir si les intentions seront suivies d’actes. <\/p>\n\n\n\n
Un d\u00e9couplage avec la Chine, m\u00eame limit\u00e9 \u00e0 la technologie, aura \u00e9galement des r\u00e9percussions importantes sur l’ensemble de l’\u00e9conomie num\u00e9rique, \u00e0 commencer par la gestion d\u2019internet. Outre les frictions li\u00e9es au contr\u00f4le de la technologie, il existe des facteurs plus politiques li\u00e9s \u00e0 la circulation de l’information, \u00e0 la d\u00e9sinformation et \u00e0 la m\u00e9sinformation en tant qu’instruments d’agression, au probl\u00e8me susmentionn\u00e9 de la d\u00e9fense des droits de l’homme et \u00e0 l’utilisation de la technologie \u00e0 des fins d’espionnage et de subversion. Bien que de nombreuses personnes, en Europe mais pas seulement, souhaitent continuer \u00e0 s\u00e9parer les int\u00e9r\u00eats et les valeurs dans les relations \u00e9conomiques, cela risque de devenir de plus en plus difficile. Rien ne garantit que l’unit\u00e9 substantielle de l’internet telle que nous l’avons connue puisse perdurer ; apr\u00e8s tout, en Chine, en Russie, mais aussi dans d’autres pays, les barrages et les contr\u00f4les continuent de se multiplier.<\/p>\n\n\n\n
Retour \u00e0 la g\u00e9opolitique<\/strong><\/h2>\n\n\n\nLe premier int\u00e9r\u00eat strat\u00e9gique de l’Union est la stabilisation et la s\u00e9curit\u00e9 de ses fronti\u00e8res. La question qui se pose d\u2019embl\u00e9e est alors celle des Balkans occidentaux. Apr\u00e8s l’effondrement de la Yougoslavie dans les ann\u00e9es 1990, ils ont \u00e9t\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre d’un conflit ethnique f\u00e9roce, le premier en Europe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ceux qui se complaisent dans un manich\u00e9isme facile sur l’inutilit\u00e9 des interventions militaires occidentales feraient bien de se rappeler que si le conflit a d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9 dans les horreurs que nous connaissons, ce n’est pas \u00e0 cause de l’intervention, mais au contraire \u00e0 cause de l’ind\u00e9cision et des divisions des Europ\u00e9ens. L’Europe a r\u00e9alis\u00e9 tardivement et en grande partie sous la pression am\u00e9ricaine qu’elle devait intervenir. Quand elle l’a fait, son engagement a d’abord \u00e9t\u00e9 totalement insuffisant ; le massacre de Srebrenica de juillet 1995 est l\u00e0 pour nous le rappeler. En grande partie gr\u00e2ce \u00e0 l’intervention occidentale, la situation actuelle, bien que loin d’\u00eatre parfaite, est essentiellement stable. <\/p>\n\n\n\n
Il s’agit maintenant de d\u00e9cider des prochaines \u00e9tapes et, surtout, d’aborder s\u00e9rieusement la question de l’\u00e9largissement. \u00c0 cet \u00e9gard, nous pouvons comprendre ceux qui expriment une grande r\u00e9ticence. L’exp\u00e9rience que nous avons eue avec certains pays d’Europe de l’Est, bien que positive d’un point de vue \u00e9conomique, a conduit aux probl\u00e8mes politiques graves et bien connus. La v\u00e9rit\u00e9 est que si ce n’\u00e9tait qu’une question d’\u00e9conomie, l’\u00e9largissement ne serait pas n\u00e9cessaire. Nos relations \u00e9conomiques avec la Turquie se sont d\u00e9velopp\u00e9es de mani\u00e8re mutuellement satisfaisante, m\u00eame \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 l’adh\u00e9sion \u00e9tait une perspective lointaine. La raison pour laquelle l’adh\u00e9sion des pays des Balkans occidentaux (Serbie, Bosnie, Mont\u00e9n\u00e9gro, Albanie, Kosovo, Mac\u00e9doine) est importante pour nous est avant tout g\u00e9opolitique. Nous devons \u00e0 tout prix emp\u00eacher ces pays de tomber dans l’orbite de la Russie. Le souvenir d’une tentative de coup d’\u00c9tat foment\u00e9e par la Russie au Mont\u00e9n\u00e9gro, au moment o\u00f9 l’entr\u00e9e du pays dans l’OTAN \u00e9tait discut\u00e9e, est encore vif. En outre, cela reste la principale raison pour d\u00e9fendre l’\u00e9largissement d\u00e9j\u00e0 r\u00e9alis\u00e9 \u00e0 l’Est, malgr\u00e9 les graves probl\u00e8mes qu’il a caus\u00e9s. Dans les Balkans, la t\u00e2che est encore plus difficile car les conflits ethniques r\u00e9siduels et les obstacles \u00e0 la transition vers la d\u00e9mocratie et l’\u00c9tat de droit sont encore plus nombreux. Cependant, il faut trouver une strat\u00e9gie, n\u00e9cessairement \u00e0 long terme mais cr\u00e9dible. <\/p>\n\n\n\nCeux qui se complaisent dans un manich\u00e9isme facile sur l’inutilit\u00e9 des interventions militaires occidentales feraient bien de se rappeler que si le conflit a d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9 dans les horreurs que nous connaissons, ce n’est pas \u00e0 cause de l’intervention, mais au contraire \u00e0 cause de l’ind\u00e9cision et des divisions des Europ\u00e9ens.<\/p>RICCARDO PERISSICH<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nLes difficult\u00e9s que nous avons rencontr\u00e9es \u00e0 l’Est, l’\u00e9chec de l’adh\u00e9sion de la Turquie et les probl\u00e8mes que nous venons d’\u00e9voquer avec les Balkans, auraient d\u00fb gu\u00e9rir l’Union de la boulimie d’\u00e9largissement qui en a fait pendant un temps le seul instrument disponible de sa politique \u00e9trang\u00e8re. M\u00eame les imp\u00e9ratifs g\u00e9opolitiques qui jouent en faveur de l\u2019int\u00e9gration des Balkans occidentaux ont leurs limites lorsque certains \u00c9tats membres invoquent une perspective d’adh\u00e9sion, m\u00eame lointaine, pour l’Ukraine et la G\u00e9orgie. Il s’agirait de mesures irr\u00e9fl\u00e9chies qui compromettraient d\u00e9finitivement toute perspective de d\u00e9tente avec la Russie. Au contraire, il est important que l’Europe et les \u00c9tats-Unis continuent \u00e0 soutenir plus activement qu’ils ne le font la stabilisation et le renforcement des institutions de ces deux pays et \u00e0 d\u00e9courager les tentatives de d\u00e9stabilisation russes. <\/p>\n\n\n\n
L’autre fronti\u00e8re que l’Union doit stabiliser est la fronti\u00e8re sud avec l’Afrique. Il est incontestable que l’Europe a besoin d’une nouvelle politique africaine. L’instabilit\u00e9 dans de grandes parties du continent s’accro\u00eet de jour en jour, de m\u00eame que la p\u00e9n\u00e9tration chinoise ainsi que russe. Tout ceci a des cons\u00e9quences importantes sur l’immigration et l’approvisionnement d’un certain nombre de mati\u00e8res premi\u00e8res. Cependant, une telle discussion nous m\u00e8nerait tr\u00e8s loin. Il est pr\u00e9f\u00e9rable de se concentrer sur ce qui est le plus urgent. <\/p>\n\n\n\n
Il y a deux questions en Afrique du Nord qui sont d’une importance vitale pour l’Europe : la Libye et le Sahel. Ils sont li\u00e9s par l’interconnexion entre la gestion des flux migratoires en provenance d’Afrique subsaharienne, la propagation du radicalisme et du terrorisme islamique et le contr\u00f4le d’\u00e9normes ressources en hydrocarbures. La Libye est peut-\u00eatre le plus grave \u00e9chec europ\u00e9en, plus encore qu’occidental, de ces derniers temps. Elle est imputable d’abord \u00e0 des d\u00e9cisions fran\u00e7aises tragiquement erron\u00e9es et ensuite \u00e0 l’incapacit\u00e9 des deux pays les plus concern\u00e9s, la France et l’Italie, \u00e0 \u00e9tablir une strat\u00e9gie commune, condition pr\u00e9alable \u00e0 une politique europ\u00e9enne. Il en a r\u00e9sult\u00e9 une guerre civile dans le pays, une augmentation des flux migratoires, une perturbation des approvisionnements en hydrocarbures et une p\u00e9n\u00e9tration accrue du terrorisme islamique dans le Sahel. Une stabilit\u00e9 pr\u00e9caire n’a \u00e9t\u00e9 atteinte que r\u00e9cemment avec l’intervention de deux puissances ext\u00e9rieures \u00e0 la zone, la Russie et la Turquie, toutes deux hostiles aux int\u00e9r\u00eats europ\u00e9ens. Pour r\u00e9parer ces tr\u00e8s graves erreurs, il faudra du temps, de la patience et une coh\u00e9sion franco-italienne retrouv\u00e9e. Au Sahel, la d\u00e9finition d’une strat\u00e9gie concerne d’abord la France, mais c’est aussi, d\u00e9sormais, la responsabilit\u00e9 de l’ensemble de l’Europe. Il reste \u00e0 voir quelles le\u00e7ons nous pourrons tirer de l’\u00e9chec dans le lointain Afghanistan que nous venons de quitter, afin de mieux aborder le probl\u00e8me de l’Afghanistan \u00e0 notre porte. Il s’agit d’une question \u00e0 propos de laquelle nous pouvons demander de l’aide aux Am\u00e9ricains, mais que nous devons, dans une large mesure, r\u00e9gler nous-m\u00eames.<\/p>\n\n\n\n
L’autre question importante en M\u00e9diterran\u00e9e est celle de la Turquie. L’\u00e9loignement de la perspective d’adh\u00e9sion, que toutes les personnes sens\u00e9es consid\u00e8rent d\u00e9sormais comme acquis, nous a en fait laiss\u00e9s sans politique claire en ce qui concerne ce pays. Un certain nombre de comportements font de la Turquie une puissance presque hostile : agression contre les int\u00e9r\u00eats l\u00e9gitimes de deux \u00c9tats membres en M\u00e9diterran\u00e9e orientale (Gr\u00e8ce et Chypre), intervention en Libye, actions de d\u00e9stabilisation au Moyen-Orient et recours syst\u00e9matique au chantage pour contr\u00f4ler les flux migratoires en provenance de Syrie. \u00c0 cela s’ajoutent la forte involution autoritaire du r\u00e9gime et l’accentuation des composantes islamistes ; peut-\u00eatre plus grave encore, une ing\u00e9rence croissante dans la vie des communaut\u00e9s musulmanes (pas seulement d’origine turque) en Europe, y compris l’encouragement du radicalisme dans les mosqu\u00e9es. Face \u00e0 ces probl\u00e8mes, la Turquie reste un partenaire \u00e9conomique important et un accord sur le contr\u00f4le des flux migratoires est dans notre int\u00e9r\u00eat. La dimension bilat\u00e9rale n’est pas la seule. La Turquie est un membre de l’OTAN, mais ces derniers temps, elle s’est aussi ostensiblement rapproch\u00e9e de la Russie dans ses achats d’armes et agit au Moyen-Orient d’une mani\u00e8re qui n’est pas coordonn\u00e9e avec les int\u00e9r\u00eats occidentaux. Elle se d\u00e9finit ainsi toujours comme une d\u00e9fenseure des Fr\u00e8res musulmans et des mouvements islamistes les plus extr\u00eames, dont le Hamas. Nous avons donc un int\u00e9r\u00eat commun \u00e9vident avec les \u00c9tats-Unis. <\/p>\n\n\n\nLa Libye est peut-\u00eatre le plus grave \u00e9chec europ\u00e9en, plus encore qu’occidental, de ces derniers temps.<\/p>riccardo perissich<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nLa n\u00e9cessaire remise en question par l’Europe et les \u00c9tats-Unis de leur politique \u00e0 l’\u00e9gard de la Turquie ne peut se fonder que sur un constat : la fin irr\u00e9versible de l’\u00e9volution vers une \u00bb Turquie europ\u00e9enne \u00ab , qui a toujours \u00e9t\u00e9 plus illusoire que r\u00e9elle et inspir\u00e9e par une mauvaise interpr\u00e9tation de ce que voulait Atat\u00fcrk. M\u00eame si un jour la page de l’autoritarisme et des ambitions n\u00e9o-ottomanes d’Erdogan se refermait, le pays aura tout de m\u00eame pris sa propre voie ind\u00e9pendante. Une nouvelle politique occidentale qui veut maintenir la Turquie aussi proche que possible de l’OTAN et de l’Europe devra tenir compte de cette Turquie r\u00e9elle et non de celle imaginaire. S’il est important de clarifier les ambigu\u00eft\u00e9s existantes dans le comportement europ\u00e9en et de renforcer la coordination avec les \u00c9tats-Unis, le levier le plus efficace \u00e0 notre disposition est \u00e9conomique et financier. Comme c’est souvent le cas avec les autocrates, l’aventurisme d’Erdogan en mati\u00e8re de politique \u00e9trang\u00e8re l’a pouss\u00e9 \u00e0 s’exposer bien au-del\u00e0 des capacit\u00e9s r\u00e9elles de son pays. L’\u00e9conomie de la Turquie est assez moderne et productive, et fortement int\u00e9gr\u00e9e \u00e0 la n\u00f4tre. Erdogan n’a pu maintenir le consensus qu’en garantissant \u00e0 de larges secteurs de la population, surtout en Anatolie, un d\u00e9veloppement \u00e9conomique rapide. Ces derniers temps, son imprudence et sa gestion irresponsable de la politique mon\u00e9taire ont entra\u00een\u00e9 une explosion des d\u00e9penses publiques, le retour de l’inflation et la spirale des d\u00e9valuations mon\u00e9taires qui caract\u00e9risaient des \u00e9poques qui semblaient d\u00e9pass\u00e9es. L’\u00e9conomie turque n’a pas la capacit\u00e9 structurelle de s’enfermer dans le nationalisme et ne peut progresser \u00e0 long terme sans l’injection de capitaux, de technologies et d’investissements europ\u00e9ens. <\/p>\n\n\n\n
La question du r\u00f4le de l’Union au Moyen-Orient et dans le conflit isra\u00e9lo-palestinien est particuli\u00e8rement difficile \u00e0 aborder. Dans ce cas notre attitude est conditionn\u00e9e par des facteurs \u00e9motionnels et en m\u00eame temps par une impuissance objective. D’une part, la nature du conflit a fait des \u00c9tats-Unis, avec, dans une moindre mesure, la Russie (anciennement l’URSS), les seules puissances capables d’influencer les \u00e9v\u00e9nements. Au fil des ann\u00e9es, les \u00c9tats-Unis, pouss\u00e9s par un fort consensus interne, ont assum\u00e9 le r\u00f4le de principal protecteur d’Isra\u00ebl et donc de seul pays capable d’influencer sa politique. D’autre part, la naissance d’Isra\u00ebl est le r\u00e9sultat de la Shoah, le grand crime europ\u00e9en du si\u00e8cle dernier ; l’instabilit\u00e9 chronique du Moyen-Orient est \u00e9galement l’h\u00e9ritage du condominium anglo-fran\u00e7ais qui a suivi l’effondrement de l’Empire ottoman. Il n’est donc pas surprenant que la position europ\u00e9enne, toujours conditionn\u00e9e par diff\u00e9rentes sensibilit\u00e9s et \u00e9motions, soit difficile \u00e0 d\u00e9finir. Dans ces conditions, la contribution europ\u00e9enne a toujours \u00e9t\u00e9 d’agir en contrepoint des initiatives am\u00e9ricaines, en les soutenant \u00e9galement par des interventions financi\u00e8res importantes, mais \u00e0 partir d’une position plus \u00e9quidistante et plus sensible au probl\u00e8me palestinien. Un r\u00f4le qui peut \u00eatre utile lorsque les conditions du dialogue sont favorables, comme cela a parfois \u00e9t\u00e9 le cas pour l’activit\u00e9 du \u00ab Quartet \u00bb qui comprend, outre l’Union, les \u00c9tats-Unis, la Russie et l’ONU. Elle l’est beaucoup moins lorsque, comme c’est le cas actuellement, les armes parlent et les positions ne sont pas conciliables. Les obstacles croissants, voire la disparition, de l’hypoth\u00e8se d’une paix \u00e0 \u00ab deux \u00c9tats \u00bb, qui a longtemps \u00e9t\u00e9 la banni\u00e8re de l’Europe, nous placent dans une position particuli\u00e8rement difficile. Au Moyen-Orient, toutefois, l’Union conserve un r\u00f4le diplomatique important dans la tentative de M. Biden de renouer des contacts avec l’Iran. <\/p>\n\n\n\n
La question russe<\/strong><\/h2>\n\n\n\nL’autre question importante dans notre voisinage est la Russie. La d\u00e9t\u00e9rioration des relations au cours des derni\u00e8res ann\u00e9es n’a pas besoin d’\u00eatre d\u00e9taill\u00e9e. Entre les assassinats d’opposants sur le territoire europ\u00e9en, la d\u00e9sinformation constante sur les r\u00e9seaux sociaux, l’ing\u00e9rence dans les campagnes \u00e9lectorales en Europe et en Am\u00e9rique, les cyberattaques contre des installations publiques et priv\u00e9es dans divers pays europ\u00e9ens et les fr\u00e9quentes provocations militaires \u00e0 l’\u00e9gard des pays baltes, la liste est longue. Avant tout, il y a eu les agressions, d’abord contre la G\u00e9orgie, puis contre l’Ukraine avec l’annexion unilat\u00e9rale de la Crim\u00e9e et l’alimentation d’une guerre civile qui dure toujours. <\/p>\n\n\n\n
La question spontan\u00e9e est : que veut la Russie ? La r\u00e9ponse n’est finalement pas tr\u00e8s difficile \u00e0 trouver. Son incapacit\u00e9 \u00e0 \u00e9voluer vers une d\u00e9mocratie lib\u00e9rale de type occidental est l’une des grandes d\u00e9sillusions de l’apr\u00e8s-guerre froide, ainsi qu’une le\u00e7on pour ceux qui pensent que la d\u00e9mocratie et l’\u00e9conomie de march\u00e9 peuvent \u00eatre facilement export\u00e9es vers des pays presque totalement d\u00e9pourvus de cette m\u00e9moire historique. La propagande russe rend les erreurs occidentales responsables du revirement d\u00e9cid\u00e9 par Poutine. Qu’il y ait eu des erreurs est plus que probable. Toutefois, comme cela arrive toujours dans les grands pays, le moteur de l’\u00e9volution a \u00e9t\u00e9 interne. Arriv\u00e9 au pouvoir, Poutine a d\u00e9cid\u00e9 que pour stabiliser une nation en proie au chaos, il \u00e9tait n\u00e9cessaire de puiser dans les racines de l’histoire russe et de recourir \u00e0 trois mots magiques qui en font partie : Autocratie, Nationalisme et Orthodoxie. Il a r\u00e9ussi \u00e0 f\u00e9d\u00e9rer une grande partie du pays autour de ces mots, mais le d\u00e9tachement de l’Occident \u00e9tait le prix \u00e0 payer, in\u00e9vitablement. Le nationalisme, c’est aussi tenter par tous les moyens de reconstituer une sph\u00e8re d’influence dans ce qui fut l’empire sovi\u00e9tique, dont l’effondrement a \u00e9t\u00e9 qualifi\u00e9 par Poutine de \u00ab plus grand malheur du XXe si\u00e8cle \u00bb. Avec son attrait \u00e9conomique, id\u00e9ologique et aussi politique, l’Union est n\u00e9cessairement un adversaire. L’\u00e9largissement de l’OTAN et de l’Union vers l’est pour inclure les pays baltes a \u00e9t\u00e9 une pilule tr\u00e8s dure \u00e0 avaler. La perte de l’Ukraine et de la G\u00e9orgie serait insupportable. Les ambitions de Poutine ne se limitent pas \u00e0 l’Europe. En exploitant certaines erreurs am\u00e9ricaines et europ\u00e9ennes, il a r\u00e9tabli des positions d’influence en Syrie et maintenant en Libye. <\/p>\n\n\n\nSon incapacit\u00e9 \u00e0 \u00e9voluer vers une d\u00e9mocratie lib\u00e9rale de type occidental est l’une des grandes d\u00e9sillusions de l’apr\u00e8s-guerre froide, ainsi qu’une le\u00e7on pour ceux qui pensent que la d\u00e9mocratie et l’\u00e9conomie de march\u00e9 peuvent \u00eatre facilement export\u00e9es vers des pays presque totalement d\u00e9pourvus de cette m\u00e9moire historique.<\/p>RICCARDO PERISSICH<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nSi la Russie s’est ouverte au reste du monde, son poids \u00e9conomique, hormis l’\u00e9nergie, reste marginal. Son PIB est inf\u00e9rieur \u00e0 celui de l’Italie, le pays a une population en d\u00e9clin, une \u00e9conomie stagnante et est technologiquement en retard. En d\u00e9finitive, la v\u00e9ritable faiblesse de Poutine r\u00e9side dans la contradiction entre le besoin de modernisation, qui n\u00e9cessiterait un lien fort avec l’Occident et surtout avec l’Europe, et le pi\u00e8ge nationaliste dans lequel il s’est mis. L’un des facteurs qui consolident son pouvoir est le r\u00e9seau d’oligarques proches du Kremlin qui contr\u00f4lent une grande partie de l’\u00e9conomie \u00e0 condition d’\u00eatre absolument loyaux envers le dirigeant ; ce n’est certainement pas un syst\u00e8me propice \u00e0 la modernisation. Les sanctions adopt\u00e9es \u00e0 la suite de l’annexion ill\u00e9gale de la Crim\u00e9e ne sont pas particuli\u00e8rement \u00e9tendues, mais elles contribuent \u00e0 priver la Russie de ressources qui lui seraient tr\u00e8s utiles. Le chantage \u00e0 l’exportation de gaz, qui est parfois mentionn\u00e9, peut avoir une certaine importance \u00e0 court terme, mais \u00e0 long terme c\u2019est une arme \u00e9mouss\u00e9e. Apr\u00e8s tout, au fur et \u00e0 mesure que notre transition climatique se pr\u00e9cise, la Russie aura besoin d’exporter du gaz plus que nous n’aurons besoin d’en importer. C’est pourquoi il est important de trouver une solution rapide au probl\u00e8me du gazoduc Nordstream 2, qui complique les relations au sein de l’Union et entre l’Union et les \u00c9tats-Unis. Son importance strat\u00e9gique, tant d’un point de vue positif que n\u00e9gatif, est en fait moins importante qu’on ne le croit. Il ne devrait pas \u00eatre impossible, et il devrait \u00e9galement \u00eatre dans l’int\u00e9r\u00eat de l’Allemagne, de trouver une solution de compromis qui contienne des clauses sur la r\u00e9versibilit\u00e9 des contrats et pr\u00e9serve les int\u00e9r\u00eats de pays tels que les \u00c9tats baltes, la Pologne et l’Ukraine qui risquent d’\u00eatre l\u00e9s\u00e9s. Apr\u00e8s trop d’h\u00e9sitations, c’est la voie qu’emprunte le gouvernement allemand. <\/p>\n\n\n\n
La faiblesse \u00e9conomique ne doit cependant pas faire oublier que la Russie conserve une force militaire consid\u00e9rable, tant nucl\u00e9aire que conventionnelle, renforc\u00e9e et modernis\u00e9e par Poutine apr\u00e8s les preuves m\u00e9diocres apport\u00e9es lors de l’attaque de la G\u00e9orgie. Elle dispose, de plus, d’une diplomatie exp\u00e9riment\u00e9e et dynamique, \u00e9galement h\u00e9rit\u00e9e de l\u2019URSS, capable d’initiatives sans scrupules qui prennent souvent les Europ\u00e9ens et les Am\u00e9ricains par surprise. Ses succ\u00e8s en Syrie et, plus g\u00e9n\u00e9ralement, au Moyen-Orient en sont la preuve. Une pr\u00e9occupation r\u00e9pandue est que le d\u00e9saccord avec l’Europe et l’Occident pourrait conduire la Russie \u00e0 une alliance stable avec la Chine. Les deux pays ont en effet des points communs. Ce sont toutes deux des autocraties d\u00e9termin\u00e9es \u00e0 contester la supr\u00e9matie de l’Occident et convaincues de son d\u00e9clin imparable. Cela a r\u00e9cemment conduit \u00e0 un rapprochement visible entre eux, qui s’est traduit par des votes conjoints aux Nations unies et m\u00eame quelques man\u0153uvres militaires conjointes dans le Pacifique. Les tactiques adopt\u00e9es dans la confrontation avec l’Occident sont \u00e9galement similaires. Conscients qu’au moins pour le moment, l’Occident est plus fort, ni la Chine ni la Russie ne donnent l’impression de chercher un conflit ouvert. Il s’agit plut\u00f4t d’une provocation constante et d’une friction agressive, destin\u00e9es \u00e0 tester la volont\u00e9 de r\u00e9sistance et de r\u00e9action des Europ\u00e9ens et des Am\u00e9ricains ; l’objectif, au-del\u00e0 des gains marginaux qui peuvent \u00eatre r\u00e9alis\u00e9s, est plut\u00f4t de montrer aux opinions publiques de le leurs propres pays et \u00e0 celles des pays \u00e9mergents o\u00f9 se trouve l’avenir. <\/p>\n\n\n\n
Beaucoup ont not\u00e9 le r\u00e9cent parall\u00e9lisme entre l’augmentation de la pression militaire russe en Ukraine et la pression chinoise sur Ta\u00efwan. Les r\u00e9cents \u00e9v\u00e9nements en Afghanistan offrent \u00e0 la Russie et \u00e0 la Chine une grande opportunit\u00e9 d’influencer le pays et de profiter de la d\u00e9faite de l’Occident, mais les exposent au risque d’importer l’instabilit\u00e9. Toutefois, les int\u00e9r\u00eats des deux pays en Asie centrale sont potentiellement divergents. Rien n’indique jusqu’\u00e0 pr\u00e9sent que les conditions d’une v\u00e9ritable alliance existent. Dans une telle perspective, la Russie serait sans doute le partenaire le plus faible. Sur le plan \u00e9conomique \u00e9galement, \u00e0 part le gaz russe, ils n’ont pas grand-chose \u00e0 s’offrir mutuellement ; les compl\u00e9mentarit\u00e9s mutuelles en mati\u00e8re de technologie sont par exemple limit\u00e9es. En outre, la convergence se manifeste par des actions parall\u00e8les hostiles \u00e0 l’Occident, mais pas par des actes clairs de soutien mutuel. La Chine n’a jamais approuv\u00e9 l’annexion de la Crim\u00e9e et il en va de m\u00eame pour la Russie en ce qui concerne l’expansionnisme chinois en mer de Chine. La relation russo-chinoise doit donc \u00eatre suivie de pr\u00e8s, mais le danger n’est certainement pas tel que nous devions faire des concessions \u00e0 l’une ou \u00e0 l’autre qui seraient sans r\u00e9elle contrepartie. <\/p>\n\n\n\nLa faiblesse \u00e9conomique ne doit cependant pas faire oublier que la Russie conserve une force militaire consid\u00e9rable, tant nucl\u00e9aire que conventionnelle, renforc\u00e9e et modernis\u00e9e par Poutine apr\u00e8s les preuves m\u00e9diocres apport\u00e9es lors de l’attaque de la G\u00e9orgie<\/p>RICCARDO PERISSICH<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nLa sensibilit\u00e9 des pays de l’Union \u00e0 l’\u00e9gard de la question russe est n\u00e9cessairement variable ; elle ne peut pas \u00eatre la m\u00eame selon que l’on se trouve \u00e0 Lisbonne, \u00e0 Tallinn ou \u00e0 Varsovie. Cela a entra\u00een\u00e9 des incertitudes et des frictions p\u00e9riodiques. La derni\u00e8re en date est la r\u00e9cente initiative franco-allemande visant \u00e0 proposer la reprise des rencontres au sommet entre Poutine et l’Union, sans pr\u00e9paration et sans en expliquer les objectifs. Toutefois, l’existence de ces frictions ne doit pas masquer l’unit\u00e9 substantielle que l’Union a maintenue depuis la crise ukrainienne. De plus, avec l’OTAN, nous avons r\u00e9agi aux provocations envers les pays baltes. Cette unit\u00e9 substantielle a \u00e9t\u00e9 obtenue avant tout gr\u00e2ce \u00e0 l’action de synth\u00e8se d’Angela Merkel, qui a su surmonter les r\u00e9sistances internes et maintenir ouvert le dialogue avec Poutine tout en consolidant une ligne ferme au sein de la communaut\u00e9 europ\u00e9enne. Certains diront que les r\u00e9sultats sont maigres. Certes, Poutine ne s’est pas retir\u00e9 de la Crim\u00e9e, le probl\u00e8me ukrainien n’est pas r\u00e9solu et sa popularit\u00e9 \u00e0 l’int\u00e9rieur du pays est toujours forte, m\u00eame si elle est moindre que par le pass\u00e9. Sommes-nous pourtant s\u00fbrs qu\u2019il s\u2019agissait v\u00e9ritablement de nos objectifs ? En particulier, pensions-nous que nous pourrions esp\u00e9rer provoquer un changement de r\u00e9gime en Russie ? Comme \u00e0 l’\u00e9poque de la guerre froide, bien que dans des conditions tr\u00e8s diff\u00e9rentes, la n\u00f4tre est une op\u00e9ration de dissuasion. Il s’agit de convaincre la Russie que l’agression ne paie pas et que nous ferons ce qui est n\u00e9cessaire pour prot\u00e9ger nos fronti\u00e8res ; une op\u00e9ration qui devrait \u00e9galement inclure la M\u00e9diterran\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n
Est-il possible de fixer des objectifs plus ambitieux ? On entend p\u00e9riodiquement parler d’une remise \u00e0 z\u00e9ro des relations avec la Russie : la recherche d’une forme d’accord global qui pourrait r\u00e9duire les tensions. Ce serait bien, mais il n’y a aucune base pour cela. Nous ne pouvons pas donner \u00e0 Poutine ce qu’il veut : la reconnaissance d’une sph\u00e8re d’influence. Il ne peut pas nous donner ce que nous souhaiterions : une cessation des actes agressifs, car sa base nationaliste consid\u00e9rerait cela comme une manifestation de faiblesse. En outre, aucune des deux parties ne pourrait avoir la certitude que les engagements seraient tenus. Si un accord global avec la Russie n’est pas envisageable, le dialogue doit au contraire se poursuivre, afin de trouver, dans la mesure du possible, des points de consensus sur des questions sp\u00e9cifiques d’int\u00e9r\u00eat commun. Un exemple est clairement l\u2019effort conjoint pour renouer les fils des n\u00e9gociations entre les \u00c9tats-Unis et l’Iran. Enfin, l’implication des \u00c9tats-Unis est essentielle dans cette affaire pour un certain nombre de raisons, notamment le fait que sans eux, m\u00eame un accord entre Europ\u00e9ens devient plus difficile. Il faut toutefois tenir compte de l’in\u00e9vitable asym\u00e9trie qui en d\u00e9coule. Cette asym\u00e9trie est non seulement politique et militaire, en faveur des \u00c9tats-Unis, mais aussi \u00e9conomique et commerciale, puisque les int\u00e9r\u00eats europ\u00e9ens en Russie sont clairement sup\u00e9rieurs \u00e0 cet \u00e9gard. Peu d’autres questions comme celle de la Russie n\u00e9cessitent donc la recherche d’une synth\u00e8se entre la qu\u00eate d’autonomie europ\u00e9enne et la coh\u00e9sion du lien atlantique. <\/p>\n\n\n\n
Retour \u00e0 la Chine, ou plut\u00f4t \u00e0 l’Indopacifique<\/strong><\/h2>\n\n\n\nLa \u00ab question chinoise \u00bb d\u00e9finira le restant de ce si\u00e8cle, comme la \u00ab question allemande \u00bb avait d\u00e9fini la premi\u00e8re moiti\u00e9 du si\u00e8cle dernier. En d\u00e9duire qu\u2019il nous faut une \u00ab politique chinoise \u00bb est donc vrai mais en partie trompeur. En fait, pour traiter le probl\u00e8me de la Chine, il est \u00e9galement n\u00e9cessaire d\u2019\u00e9laborer une politique pour l\u2019indopacifique. Depuis un certain temps d\u00e9j\u00e0, les \u00c9tats-Unis consacrent beaucoup d\u2019\u00e9nergie \u00e0 en discuter. Comme toutes les grandes questions, pour \u00eatre la base d’une politique efficace, le consensus doit \u00eatre large et tel qu’il puisse r\u00e9sister aux alternances \u00e9lectorales dans le temps ; pour le moment, ce consensus n’est que partiel. Tout d’abord, il existe un accord sur le fait que si la Chine est le principal d\u00e9fi strat\u00e9gique du pays, cela ne signifie pas qu’il faille oublier l’Europe comme certains le craignent. La principale raison pour laquelle les \u00c9tats-Unis nous demandent un effort de d\u00e9fense plus important n’est pas de r\u00e9\u00e9quilibrer la charge, mais de pouvoir consacrer davantage de ressources am\u00e9ricaines \u00e0 l’Asie sans affaiblir la d\u00e9fense de l’Europe. En outre, il y a accord sur toutes les raisons (dont certaines ont d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 mentionn\u00e9es) pour lesquelles le probl\u00e8me de la Chine ne ressemble pas \u00e0 la Guerre froide avec l\u2019URSS. Enfin, malgr\u00e9 l’intemp\u00e9rance de Trump, la confrontation \u00e9conomique est, comme nous l’avons vu, ax\u00e9e sur la technologie. Pour le reste, beaucoup reste \u00e0 d\u00e9finir sur le plan strat\u00e9gique, politique et militaire. <\/p>\n\n\n\n
J’ai parl\u00e9 plus t\u00f4t de l'\u00a0\u00bbAsie \u00e9conomique \u00bb. Il y a ensuite \u00ab l\u2019Asie strat\u00e9gique \u00bb. C’est peut-\u00eatre l\u00e0 que r\u00e9side la plus grande diff\u00e9rence avec la confrontation que nous avons eue avec l’URSS. Apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale, l’Europe occidentale \u00e9tait un ensemble de nations unies par un d\u00e9sir de r\u00e9conciliation apr\u00e8s des si\u00e8cles de guerres sanglantes et par le projet de construire ensemble des d\u00e9mocraties stables. L’int\u00e9gration europ\u00e9enne est le couronnement de cette volont\u00e9. Rejoindre l’alliance avec les \u00c9tats-Unis pour r\u00e9sister \u00e0 la menace sovi\u00e9tique en \u00e9tait le compl\u00e9ment naturel. Rien de tout cela ne se passe en Asie. Presque tous les pays de la r\u00e9gion craignent l’expansion de la Chine, avec laquelle beaucoup ont \u00e9galement des diff\u00e9rends territoriaux, mais leurs relations avec les \u00c9tats-Unis sont compliqu\u00e9es et d’intensit\u00e9 variable. Ils souhaitent tous une pr\u00e9sence am\u00e9ricaine dans la r\u00e9gion, mais sans n\u00e9cessairement aller jusqu’\u00e0 une alliance militaire. Il y a des alli\u00e9s de longue date, comme l’Australie ou la Cor\u00e9e, et des anciens ennemis avec lesquels la r\u00e9conciliation est r\u00e9cente, comme le Vietnam. Enfin, les pays de l’Indo-Pacifique sont entre eux loin de la r\u00e9conciliation qui a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9e en Europe. Les vieilles rivalit\u00e9s ethniques et politiques sont encore vivaces, notamment en ce qui concerne l’imp\u00e9rialisme japonais du si\u00e8cle dernier ; les crises p\u00e9riodiques avec la Cor\u00e9e en t\u00e9moignent. Rien de tel que la r\u00e9conciliation franco-allemande n’a eu lieu en Asie. L’Am\u00e9rique y joue donc un jeu beaucoup plus complexe qu’en Europe. <\/p>\n\n\n\nLa \u00ab question chinoise \u00bb d\u00e9finira le restant de ce si\u00e8cle, comme la \u00ab question allemande \u00bb avait d\u00e9fini la premi\u00e8re moiti\u00e9 du si\u00e8cle dernier.<\/p>riccardo perissich<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nLa premi\u00e8re question qui vient \u00e0 l’esprit de tous est de savoir quels sont les objectifs de la politique chinoise. Il est certain que la Chine a d\u00e9finitivement abandonn\u00e9 non seulement l’isolement traditionnel de l’\u00e8re imp\u00e9riale, mais aussi la concentration exclusive sur le d\u00e9veloppement interne qui a caract\u00e9ris\u00e9 la premi\u00e8re phase du post-mao\u00efsme et les r\u00e9formes de Deng. La confrontation avec l’Occident n’est pas id\u00e9ologique comme c’\u00e9tait le cas avec l’URSS. Son moteur est le nationalisme, qui repose sur la conviction du d\u00e9clin du mod\u00e8le occidental et de la sup\u00e9riorit\u00e9 du mod\u00e8le chinois sp\u00e9cifique que le parti est en train de construire, sans toutefois chercher \u00e0 le proposer ou \u00e0 l’imposer aux autres pays comme le faisait l’URSS. Ce m\u00eame nationalisme se nourrit de l\u2019envie de sortir du \u00ab si\u00e8cle de l\u2019humiliation \u00bb et r\u00e9tablir la puissance chinoise dans le monde. Outre la p\u00e9n\u00e9tration \u00e9conomique, l’exploitation du sentiment anti-occidental est la principale arme de la puissance douce chinoise. Dans un groupe de pays \u00e9mergents o\u00f9 la m\u00e9moire historique du pass\u00e9 colonial est encore vive, le message a un certain attrait. Il existe des ph\u00e9nom\u00e8nes qui peuvent para\u00eetre surprenants. Alors que de nombreux pays occidentaux se sont mobilis\u00e9s contre la r\u00e9pression des Ou\u00efghours du Xinjiang, la passivit\u00e9 de la quasi-totalit\u00e9 des pays \u00e0 majorit\u00e9 musulmane est difficile \u00e0 comprendre. Il existe \u00e9galement de nombreux cas d’expulsion de r\u00e9fugi\u00e9s vers la Chine. <\/p>\n\n\n\n
Toutefois, si les \u00c9tats-Unis n’ont pas en Asie une alliance comparable \u00e0 celle de l’Europe, le r\u00e9seau am\u00e9ricain est plus \u00e9tendu et plus solide que le r\u00e9seau chinois. La Chine n’a pas d’alli\u00e9s, et fondamentalement, \u00e0 l’exception du Pakistan, de la Cor\u00e9e du Nord et peut-\u00eatre du Cambodge, pas d’amis non plus ; seulement des pays qui \u00e9tablissent des liens \u00e9conomiques par int\u00e9r\u00eat et tentent d’\u00e9viter \u00e0 la fois les conflits et une trop grande proximit\u00e9. La \u00ab Nouvelle route de la soie \u00bb (BRI), qui s’accompagne d’investissements colossaux, est donc per\u00e7ue avec une faveur qui tend toutefois \u00e0 s’estomper lorsque les aspects n\u00e9gatifs apparaissent : crainte de tomber dans le \u00ab pi\u00e8ge de la dette \u00bb, ph\u00e9nom\u00e8nes de corruption, mauvaise qualit\u00e9 des travaux financ\u00e9s, arrogance et souvent racisme des fonctionnaires chinois charg\u00e9s de l’ex\u00e9cution. Plus r\u00e9cemment, la Chine a accentu\u00e9 la brutalit\u00e9 et le nationalisme avec lesquels elle r\u00e9agit \u00e0 tout comportement des pays \u00e9trangers qui peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9, m\u00eame de loin, comme hostile ; on l’a appel\u00e9e la diplomatie du guerrier loup, d’apr\u00e8s le titre d’un film d’action tr\u00e8s populaire en Chine, qui est loin de la diplomatie tranquille, conciliante et discr\u00e8te inaugur\u00e9e \u00e0 l’\u00e9poque de Deng. On disait autrefois que \u00ab l’Allemagne fonde sa diplomatie sur la force, tandis que l’Italie fonde sa force sur la diplomatie \u00bb. Incapable de rassembler de nombreux alli\u00e9s ou m\u00eame de nombreux amis, mais efficace pour se faire de nouveaux ennemis, la Chine semble ne r\u00e9ussir ni l’un ni l’autre. <\/p>\n\n\n\n
Il n’en reste pas moins que le pays est incontestablement sur la voie de l’expansion, sur les plans \u00e9conomique, politique et militaire. M\u00eame s’il est difficile de faire une \u00e9valuation pr\u00e9cise sur la base des donn\u00e9es disponibles, les estimations g\u00e9n\u00e9ralement fiables de l’IISS, dans son Strategic Balance <\/em>annuel, \u00e0 Londres indiquent un d\u00e9veloppement impressionnant de son potentiel militaire, nucl\u00e9aire, des nouvelles cybern\u00e9tiques, spatiales et conventionnelles au cours des derni\u00e8res d\u00e9cennies. La Chine a \u00e9galement d\u00e9velopp\u00e9 une flotte en haute mer et a commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9tablir des bases militaires en Afrique ; des navires chinois ont d\u2019ailleurs \u00e9t\u00e9 vus en M\u00e9diterran\u00e9e. Le potentiel militaire chinois est donc impossible \u00e0 d\u00e9finir comme d\u00e9fensif. Pour l’instant, cela se traduit par une pression croissante sur ses voisins et sur la mer de Chine, qui est d\u00e9sormais consid\u00e9r\u00e9e comme \u00ab sa chose \u00bb, ainsi que sur l’Inde. <\/p>\n\n\n\nIl est certain que la Chine a d\u00e9finitivement abandonn\u00e9 non seulement l’isolement traditionnel de l’\u00e8re imp\u00e9riale, mais aussi la concentration exclusive sur le d\u00e9veloppement interne qui a caract\u00e9ris\u00e9 la premi\u00e8re phase du post-mao\u00efsme et les r\u00e9formes de Deng.<\/p>RICCARDO PERISSICH<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nSe demander quel est l\u2019objectif final de la Chine n’a pas beaucoup de sens. Aucun des grands empires dont nous avons la m\u00e9moire, qu’il s’agisse des empires romain ou britannique ou de l’actuelle h\u00e9g\u00e9monie am\u00e9ricaine, n’a \u00e9t\u00e9 le r\u00e9sultat d’un dessein pr\u00e9\u00e9tabli ; ils ont plut\u00f4t \u00e9t\u00e9 le fruit d’une logique expansive aliment\u00e9e par un ensemble de circonstances favorables. Certains comparent le comportement actuel de la Chine \u00e0 celui de l’Allemagne wilhelminienne \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle. Sur la base des chiffres, le d\u00e9s\u00e9quilibre entre le potentiel militaire am\u00e9ricain et chinois est encore immense. Toutefois, il s’agit encore d’une \u00e9valuation partielle. La question qui se pose est de savoir dans quelle mesure les nouvelles technologies, qui n’ont \u00e9t\u00e9 jusqu’\u00e0 pr\u00e9sent que tr\u00e8s peu test\u00e9es sur le terrain, peuvent modifier l’\u00e9quilibre strat\u00e9gique sur un th\u00e9\u00e2tre particulier comme la mer de Chine. <\/p>\n\n\n\n
Dans ces conditions, la strat\u00e9gie des \u00c9tats-Unis et de l’Occident n’est pas facile \u00e0 d\u00e9finir. En substance, il s’agit de concilier trois exigences. La premi\u00e8re, qui a \u00e9t\u00e9 \u00e9voqu\u00e9e, consiste \u00e0 g\u00e9rer au mieux le d\u00e9couplage technologique. <\/p>\n\n\n\n
La deuxi\u00e8me est d’\u00eatre cr\u00e9dible pour dissuader l’expansionnisme chinois. Comme nous avons pu le constater avec la Russie, mais de mani\u00e8re beaucoup plus efficace, la Chine semble mettre en \u0153uvre une strat\u00e9gie consistant \u00e0 \u00e9viter un conflit ouvert, mais \u00e9galement \u00e0 maintenir la pression par des provocations limit\u00e9es mais constantes. Tout cela en parall\u00e8le et en coordination constante avec la strat\u00e9gie \u00e9conomique d\u00e9j\u00e0 mentionn\u00e9e. L’objectif est de tester la r\u00e9sistance des voisins et surtout la d\u00e9termination des Am\u00e9ricains \u00e0 continuer \u00e0 jouer un r\u00f4le dans le Pacifique. Dans ces conditions, les \u00c9tats-Unis doivent \u00e9viter que la confrontation ne d\u00e9g\u00e9n\u00e8re en un affrontement ouvert qui aurait des cons\u00e9quences d\u00e9sastreuses, le \u00ab pi\u00e8ge de Thucydide \u00bb, mais aussi rassurer les pays de la zone sur le s\u00e9rieux de leur engagement. En substance, il s’agit \u00e0 nouveau d’un jeu de dissuasion, mais dans des conditions plus compliqu\u00e9es que celles qui se sont pr\u00e9sent\u00e9es avec l’URSS. On \u00e9crit beaucoup ces jours-ci sur les effets que le drame afghan aura sur la cr\u00e9dibilit\u00e9 de la strat\u00e9gie am\u00e9ricaine en Asie. Les conditions humiliantes dans lesquelles s’est d\u00e9roul\u00e9 le retrait \u00e9rodent in\u00e9vitablement le prestige am\u00e9ricain. C’est certainement la conclusion potentiellement dangereuse que les Chinois en tirent. Il est possible, mais moins certain, que les \u00ab alli\u00e9s \u00bb fassent \u00e9galement une analyse similaire ; certains pourraient conclure que le retrait d’Afghanistan renforce l’engagement en Asie.<\/p>\n\n\n\n
La troisi\u00e8me exigence est de donner une structure plus coh\u00e9rente et plus stable au r\u00e9seau complexe d’alliances et de relations que les \u00c9tats-Unis entretiennent dans la r\u00e9gion. Certains sont des alli\u00e9s bilat\u00e9raux, comme la Cor\u00e9e ou les Philippines. Une alliance plus complexe (QUAD) est en cours de formation avec le Japon, l’Inde et l’Australie. Il y a maintenant AUKUS, sur lequel je reviendrai. Avec d’autres pays, les relations sont vari\u00e9es, parfois charg\u00e9es de souvenirs difficiles, comme dans le cas du Vietnam. Une complication est que, contrairement \u00e0 l’Europe, les relations des \u00c9tats-Unis avec les pays de la r\u00e9gion manquent de ciment id\u00e9ologique ; l’Asie est loin d’\u00eatre le continent de la d\u00e9mocratie.<\/p>\n\n\n\nComme nous avons pu le constater avec la Russie, mais de mani\u00e8re beaucoup plus efficace, la Chine semble mettre en \u0153uvre une strat\u00e9gie consistant \u00e0 \u00e9viter un conflit ouvert, mais \u00e9galement \u00e0 maintenir la pression par des provocations limit\u00e9es mais constantes.<\/p>RICCARDO PERISSICH<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nOutre la complexit\u00e9 des relations avec des \u00ab alli\u00e9s \u00bb qui ne le sont pas vraiment, ou peut-\u00eatre pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 cause de cela, les \u00c9tats-Unis doivent \u00eatre en mesure d’\u00e9tablir au moins tacitement avec la Chine des \u00ab r\u00e8gles du jeu \u00bb afin d’\u00e9viter que des malentendus mutuels ne conduisent \u00e0 des accidents irr\u00e9parables. Cela a \u00e9t\u00e9 fait \u00e0 l’\u00e9poque de l’URSS et a permis d’\u00e9viter un certain nombre de catastrophes. <\/p>\n\n\n\n
Le cas de Ta\u00efwan est probablement le plus d\u00e9licat et aussi le plus dangereux. Ce qui est probablement le centre n\u00e9vralgique d’o\u00f9 pourrait na\u00eetre un \u00e9ventuel conflit est actuellement le domaine du \u00ab non-dit \u00bb. Lors de la normalisation des relations avec l’Occident, P\u00e9kin a obtenu la reconnaissance du principe de l’appartenance de Ta\u00efwan \u00e0 la Chine, mais s’est engag\u00e9 tacitement \u00e0 ne pas exercer sa souverainet\u00e9. Les \u00c9tats-Unis n’ont pas conclu d’alliance formelle avec Ta\u00efwan, mais garantissent officieusement son int\u00e9grit\u00e9. Entre-temps, cependant, Ta\u00efwan a cess\u00e9 d’\u00eatre une petite \u00eele refuge d\u2019exil\u00e9s pour devenir une d\u00e9mocratie fonctionnelle et m\u00eame une puissance \u00e9conomique, ayant des liens \u00e9conomiques importants avec le continent. Lorsque l’optimisme \u00e9tait encore \u00e0 la mode, on aurait pu penser que l’exp\u00e9rience de Hong Kong pouvait \u00eatre reproduite \u00e0 Ta\u00efwan : une Chine, deux syst\u00e8mes. La r\u00e9pression \u00e0 Hong Kong a tragiquement an\u00e9anti cette perspective. La situation \u00e0 Ta\u00efwan est donc pr\u00e9caire. Un peu comme Berlin pendant la guerre froide, mais en pire : tr\u00e8s difficile \u00e0 d\u00e9fendre en cas d’attaque, mais un test fondamental pour la cr\u00e9dibilit\u00e9 am\u00e9ricaine. Biden h\u00e9site \u00e0 rendre l’engagement am\u00e9ricain clair et sans \u00e9quivoque afin de ne pas donner \u00e0 la Chine un pr\u00e9texte \u00e0 l’escalade. Peu de personnes \u00e0 Washington pensent qu’une invasion soit probable de sit\u00f4t, mais la plupart sont convaincues que Xi est aussi captif de ses promesses de r\u00e9unir l’\u00eele avec la m\u00e8re patrie avant la fin de son mandat ; celui-ci est d\u00e9sormais sans \u00e9ch\u00e9ance, mais Xi a n\u00e9anmoins 68 ans. Pour l’heure, il est plausible qu’il continue, comme il le fait d\u00e9j\u00e0, \u00e0 accro\u00eetre progressivement la pression politique, \u00e9conomique et militaire sur Ta\u00efwan, mais l\u2019avenir demeure incertain. La question n\u2019est pas \u00ab si \u00bb, mais \u00ab quand \u00bb. <\/p>\n\n\n\n
Si ce tableau peut sembler sombre, il y a aussi le revers de la m\u00e9daille. Comme on a pu l\u2019\u00e9crire, \u00ab la Chine ne mesure pas trois m\u00e8tres de haut \u00bb. Malgr\u00e9 ses succ\u00e8s, le pays conna\u00eet de nombreux probl\u00e8mes. Internes, d’abord et avant tout. Le d\u00e9clin d\u00e9mographique, qui n’est pas r\u00e9versible pour l’instant, limitera les possibilit\u00e9s de croissance dans les prochaines d\u00e9cennies et affaiblira le filet de s\u00e9curit\u00e9 sociale traditionnel fourni par la famille. M\u00eame si le consensus national est encore tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9, il existe des probl\u00e8mes structurels majeurs et de nouvelles tensions sociales qui s’aggraveront lorsque la population vieillissante devra compter avec l’absence de protection sociale ad\u00e9quate. Le mod\u00e8le de d\u00e9veloppement \u00e9conomique et industriel a bien fonctionn\u00e9 jusqu’\u00e0 pr\u00e9sent, mais il existe certains probl\u00e8mes typiques de la tentative de concilier capitalisme et dirigisme dans une \u00e9conomie qui veut entrer dans une phase de fort d\u00e9veloppement technologique. <\/p>\n\n\n\n
Lorsque le succ\u00e8s conduit \u00e0 l’internationalisation d’une entreprise, il y a in\u00e9vitablement un conflit entre le d\u00e9sir du parti de garder le contr\u00f4le et la strat\u00e9gie de l’entreprise elle-m\u00eame ; la disgr\u00e2ce de Jack Ma, fondateur d’Alibaba, en est l’\u00e9pisode le plus connu, mais pas le seul. <\/p>\n\n\n\nM\u00eame si le consensus national est encore tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9, il existe des probl\u00e8mes structurels majeurs et de nouvelles tensions sociales qui s’aggraveront lorsque la population vieillissante devra compter avec l’absence de protection sociale ad\u00e9quate.<\/p>RICCARDO PERISSICH<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nL\u2019\u00e9norme pouvoir acquis par les grandes entreprises multinationales de l\u2019\u00e9conomie num\u00e9rique pose un probl\u00e8me \u00e0 tous les gouvernements. La diff\u00e9rence est qu\u2019en occident, nous nous effor\u00e7ons d\u2019intervenir pour garantir la concurrence et le respect des r\u00e8gles d\u00e9mocratiques, tandis que pour des autocraties l\u2019objectif est de r\u00e9tablir le contr\u00f4le du pouvoir politique. Il est difficile de croire que ceci soit sans effet sur le dynamisme et la capacit\u00e9 d\u2019innovation des entreprises chinoises. <\/p>\n\n\n\n
Il existe \u00e9galement de grandes lacunes dans le d\u00e9veloppement technologique, par exemple en mati\u00e8re d’intelligence artificielle. Certaines d’entre elles sont dues au faible d\u00e9veloppement de la recherche fondamentale, o\u00f9 l’excellence occidentale reste incontest\u00e9e. Cela pose notamment le d\u00e9licat probl\u00e8me des liens qui s’\u00e9tablissent entre les entreprises d’\u00c9tat chinoises et les prestigieuses universit\u00e9s am\u00e9ricaines et europ\u00e9ennes. Il faut enfin rappeler la bulle immobili\u00e8re mal g\u00e9r\u00e9e par un syst\u00e8me financier inefficace, dont la crise actuelle d\u2019Evergrande est un exemple \u00e9clatant. Il est donc loin d’\u00eatre certain que la politique de \u00ab double circulation \u00bb inaugur\u00e9e par Xi Jinping parviendra \u00e0 mener la Chine \u00e0 la supr\u00e9matie technologique.<\/p>\n\n\n\n
La comp\u00e9tition \u00e0 la fois \u00e9conomique et g\u00e9opolitique qui s\u2019est instaur\u00e9e entre les \u00c9tats-Unis et la Chine ne doit pas faire oublier qu\u2019il y a \u00e9galement des cas d\u2019int\u00e9r\u00eat commun. Les deux exemples les plus \u00e9vidents sont la lutte contre le terrorisme international et le changement climatique. Il faut donc veiller \u00e0 ce que la confrontation n\u2019emp\u00eache pas le dialogue.<\/p>\n\n\n\n
Et qu’en est-il de l’Europe dans tout cela ? La r\u00e9ponse la plus courante est qu’elle est divis\u00e9e. \u00c0 premi\u00e8re vue, c’est vrai, mais la r\u00e9alit\u00e9 est plus complexe et varie selon que l’on regarde l’image ou le film. Dans l’\u00e9volution de la position europ\u00e9enne, on peut distinguer trois phases, qui ne sont pas fondamentalement diff\u00e9rentes de ce qui s’est pass\u00e9 aux \u00c9tats-Unis. Le premier \u00e9tait l’optimisme, avec l’explosion des relations \u00e9conomiques et commerciales qui en a r\u00e9sult\u00e9, suivi d’une d\u00e9sillusion. Le second \u00e9tait l’apparition de risques inh\u00e9rents \u00e0 l’intensification des relations \u00e9conomiques et aux distorsions de la concurrence. Le troisi\u00e8me est la prise de conscience de l’existence de risques strat\u00e9giques. Compte tenu de l’asym\u00e9trie entre l’Europe et les \u00c9tats-Unis, il n’est pas surprenant que le processus am\u00e9ricain, qui n’est pour autant pas encore achev\u00e9, ait \u00e9t\u00e9 plus rapide que le n\u00f4tre. L’Union, en partie pour des raisons institutionnelles sur lesquelles je reviendrai dans un instant, est un convoi dont le d\u00e9sordre apparent cache parfois le mouvement. Les attitudes ont beaucoup chang\u00e9 ces derni\u00e8res ann\u00e9es. Il existe aujourd’hui un consensus assez large sur l’analyse des relations \u00e9conomiques et les cons\u00e9quences \u00e0 en tirer. Il est toutefois plus complexe de surmonter le r\u00e9flexe d’\u00e9viter autant que possible la dimension s\u00e9curitaire. Cette \u00e9tape devra \u00e9galement \u00eatre franchie, m\u00eame si la maturation dans des pays comme l’Allemagne, qui ont des int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques importants en Chine, est n\u00e9cessairement lente.<\/p>\n\n\n\n
Ce processus de lente convergence entre Europ\u00e9ens et Am\u00e9ricains en attendant que la strat\u00e9gie am\u00e9ricaine se pr\u00e9cise a \u00e9t\u00e9 d\u00e9stabilis\u00e9 par la cr\u00e9ation d\u2019AUKUS (l\u2019alliance entre les \u00c9tats-Unis, l\u2019Australie et le Royaume Uni) et par l\u2019annulation du contrat de fourniture de sous-marins fran\u00e7ais \u00e0 l\u2019Australie. L\u2019\u00e9pisode appelle \u00e0 deux lectures importantes et difficiles \u00e0 concilier. En premier lieu il s\u2019agit, dans la forme et sur le fond, d\u2019une entorse grave aux r\u00e8gles qui doivent exister entre alli\u00e9s. Ceci est d\u2019autant plus important que la France peut l\u00e9gitimement revendiquer le r\u00f4le de puissance du Pacifique du fait des territoires qu\u2019elle y d\u00e9tient ainsi que de sa pr\u00e9sence militaire limit\u00e9e mais r\u00e9elle.<\/p>\n\n\n\n
La r\u00e9action fran\u00e7aise est donc justifi\u00e9e. Elle a par ailleurs \u00e9t\u00e9 accompagn\u00e9e par de nombreuses expressions de solidarit\u00e9 d\u2019autres pays europ\u00e9ens ainsi que de la Commission. <\/p>\n\n\n\nLa comp\u00e9tition \u00e0 la fois \u00e9conomique et g\u00e9opolitique qui s\u2019est instaur\u00e9e entre les \u00c9tats-Unis et la Chine ne doit pas faire oublier qu\u2019il y a \u00e9galement des cas d\u2019int\u00e9r\u00eat commun.<\/p>RICCARDO PERISSICH<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nLa deuxi\u00e8me lecture est plus complexe. AUKUS repr\u00e9sente un pas suppl\u00e9mentaire dans la construction de ce r\u00e9seau d\u2019alliance que les USA cherchent \u00e0 construire comme \u00e9l\u00e9ments de dissuasion de la menace chinoise. C\u2019est un pas important \u00e0 cause du poids et de la position g\u00e9ographique de l\u2019Australie. Il s\u2019agit toutefois de voir comment r\u00e9agiront les autres pays int\u00e9ress\u00e9s. Certains, comme le Japon, ont r\u00e9agi favorablement ; d\u2019autres, comme l\u2019Indon\u00e9sie, d\u2019une fa\u00e7on plus mitig\u00e9e. Un r\u00f4le crucial sera celui du Quad, l\u2019alliance non formalis\u00e9e qui regroupe, outre les USA et l\u2019Australie, le Japon et l\u2019Inde. Le chemin entrepris par les \u00c9tats-Unis n\u2019est pas d\u00e9pourvu de difficult\u00e9s ; des mesures de caract\u00e8re militaire sont n\u00e9cessaires, mais elles doivent \u00eatre int\u00e9gr\u00e9es dans une strat\u00e9gie d\u2019ensemble. Toutefois, la voie est trac\u00e9e. Une erreur d\u2019analyse qu\u2019on voit dans la presse europ\u00e9enne et dans certaines d\u00e9clarations politiques, est d\u2019interpr\u00e9ter tout cela comme une manifestation de solidarit\u00e9 anglo- saxonne. C\u2019est le cas des trois pays r\u00e9unis dans AUKUS, mais la logique de la strat\u00e9gie am\u00e9ricaine va n\u00e9cessairement au-del\u00e0 de \u00ab l\u2019Anglosph\u00e8re \u00bb.<\/p>\n\n\n\n
Si la France a raison d\u2019\u00eatre offens\u00e9e, il faut toutefois admettre qu\u2019une pr\u00e9sence g\u00e9ographique ne constitue pas encore une strat\u00e9gie ; une politique d\u2019exportation d\u2019armements ne l\u2019est pas non plus. Or se questionner sur la strat\u00e9gie de la France dans le Pacifique est l\u00e9gitime. Veut-elle se poser en m\u00e9diateur entre les \u00c9tats-Unis et la Chine ? Pense-t-elle \u00e0 d\u00e9ployer une strat\u00e9gie parall\u00e8le et in\u00e9vitablement concurrente \u00e0 celle des \u00c9tats-Unis, avec d\u2019autres alli\u00e9s ? Et si oui, lesquels ? Tout ceci n\u2019a pas beaucoup de sens, d\u2019autant plus que les analyses fran\u00e7aises sur la menace chinoise rejoignent en grande partie celles d\u2019outre Atlantique. L\u2019int\u00e9r\u00eat de la France est donc d\u2019\u00eatre un acteur important dans le cadre d\u2019une strat\u00e9gie occidentale. Ne pas l\u2019avoir compris est une erreur grave que Biden aurait d\u00fb \u00e9viter. Mais la France est \u00e9galement coupable d\u2019avoir fait planer un certain flou artistique sur le sens de ses objectifs dans le Pacifique. Maintenant, et malgr\u00e9 les signaux de d\u00e9tente entre Biden et Macron, tout devient plus difficile et il faut esp\u00e9rer que tout soit fait pour remettre les relations sur les rails.<\/p>\n\n\n\n
Et l\u2019Europe dans tout cela ? La plupart des membres de l\u2019Union a manifest\u00e9 une solidarit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la France et \u00e0 cette occasion a \u00e9voqu\u00e9 le concept d\u2019autonomie strat\u00e9gique. En v\u00e9rit\u00e9 ce beau consensus cache toutes les ambigu\u00eft\u00e9s dont j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9. Une motivation de la r\u00e9action des autres Europ\u00e9ens est la crainte que le manque de respect manifest\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la France fasse partie d\u2019un manque d\u2019int\u00e9r\u00eat vers l\u2019Europe et vers l\u2019OTAN, ce qui est l\u2019obsession de beaucoup d\u2019entre eux. La solidarit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la France a d\u2019ailleurs \u00e9t\u00e9 accompagn\u00e9e par l\u2019invitation \u00e0 ne pas augmenter la tension. Par exemple, beaucoup d\u2019Europ\u00e9ens se sont oppos\u00e9s \u00e0 la demande fran\u00e7aise d\u2019annuler la premi\u00e8re r\u00e9union du dialogue sur la technologie et le commerce qui avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9cid\u00e9 lors du voyage de Biden en Europe.<\/p>\n\n\n\n
En v\u00e9rit\u00e9, si la strat\u00e9gie de la France dans l\u2019Indo-Pacifique est ambigu\u00eb, celle de beaucoup d\u2019autres pays et notamment de l\u2019Allemagne, semble encore fond\u00e9e sur l\u2019illusion de pouvoir g\u00e9rer des relations \u00e9conomiques compliqu\u00e9es avec la Chine sans devoir se pr\u00e9occuper des implications g\u00e9opolitiques. C\u2019est comme s\u2019il existait deux occidents. L\u2019un est centr\u00e9 sur l\u2019Europe et structur\u00e9 autour de l\u2019OTAN. L\u2019autre est centr\u00e9 sur l\u2019Asie et fait l\u2019objet d\u2019une politique am\u00e9ricaine dans laquelle l\u2019implication des Europ\u00e9ens ne peut \u00eatre que marginale. Tout ceci est irr\u00e9aliste. Si sa contribution \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 militaire de l\u2019Indo-Pacifique ne peut \u00eatre que modeste, l\u2019Europe ne pourra n\u00e9anmoins pas \u00e9viter d\u2019\u00eatre rattrap\u00e9e par les tensions asiatiques et par d\u2019autres cons\u00e9quences de l\u2019expansion de la Chine.<\/p>\n\n\n\nUne motivation de la r\u00e9action des autres Europ\u00e9ens est la crainte que le manque de respect manifest\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la France fasse partie d\u2019un manque d\u2019int\u00e9r\u00eat vers l\u2019Europe et vers l\u2019OTAN, ce qui est l\u2019obsession de beaucoup d\u2019entre eux.<\/p>riccardo perissich<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nBeaucoup d\u2019Europ\u00e9ens, quand il s\u2019agit d\u2019Indo-Pacifique, vivent dans une situation de d\u00e9ni. Le cas de Taiwan est \u00e0 cet \u00e9gard exemplaire, avec la r\u00e9ticence m\u00eame de se poser la question de l\u2019avenir d\u2019un r\u00e9gime d\u00e9mocratique et d\u2019une \u00e9conomie prosp\u00e8re qui compte 25 millions d\u2019habitant ; pour la m\u00e9moire, presque la moiti\u00e9 plus de ceux que comptait la Tch\u00e9coslovaquie en 1938. Par co\u00efncidence, la Commission a publi\u00e9 un rapport tr\u00e8s attendu sur la strat\u00e9gie de l\u2019Union dans l\u2019Indo-Pacifique le jour m\u00eame de l\u2019annonce de l\u2018alliance AUKUS. Il s\u2019agit d\u2019un texte int\u00e9ressant qui exprime clairement et parfois avec force les objectifs europ\u00e9ens en mati\u00e8re de multilat\u00e9ralisme, de changement climatique et de respect des droits de l\u2019homme, mais qui devient flou d\u00e8s qu\u2019il s\u2019agit d\u2019aborder les questions de s\u00e9curit\u00e9 li\u00e9es aux comportements de la Chine. Tout comme les \u00c9tats-Unis, dans la d\u00e9finition de sa politique chinoise l\u2019Union jongle avec trois mots : coop\u00e9ration, comp\u00e9tition, rivalit\u00e9 mais ne s\u2019efforce d\u2019\u00eatre pr\u00e9cise que sur les deux premiers. <\/p>\n\n\n\n
Ce comportement europ\u00e9en encourage, encore plus que les ambigu\u00eft\u00e9s fran\u00e7aises, l\u2019aspect le plus inqui\u00e9tant des fautes commises par Biden : traiter l\u2019Europe comme si elle n\u2019\u00e9tait qu\u2019un puissance r\u00e9gionale. <\/p>\n\n\n\n
D\u00e9fense<\/h2>\n\n\n\n Dire que la d\u00e9fense est le point faible de l’Union est une affirmation presque banale. Comme on l’a d\u00e9j\u00e0 dit, il n’y a aucune raison mat\u00e9rielle pour que l’Europe ne dispose pas d’un potentiel militaire \u00e0 la hauteur de ses ambitions. Le probl\u00e8me r\u00e9side dans le caract\u00e8re embryonnaire de sa politique \u00e9trang\u00e8re, dans le manque de l\u00e9gitimit\u00e9 politique de ses institutions et dans les profondes diff\u00e9rences qui existent encore dans la perception de l’importance de la question par l’opinion publique ; diff\u00e9rences qui sont encore l’h\u00e9ritage des effets traumatisants de deux guerres mondiales. Tout cela est compliqu\u00e9 par les doutes encore non r\u00e9solus sur la relation entre le d\u00e9veloppement d’une capacit\u00e9 de d\u00e9fense europ\u00e9enne et l’OTAN. Dans l’attente de progr\u00e8s sur ces fronts, et avec des pays dont les ressources sont largement engag\u00e9es dans un processus complexe de transformation \u00e9conomique et sociale, les ambitions ne peuvent \u00eatre que limit\u00e9es et inspir\u00e9es par un grand pragmatisme. Parler aujourd’hui d’une \u00ab arm\u00e9e europ\u00e9enne \u00bb est irr\u00e9aliste et d\u00e9nu\u00e9 de sens. Au contraire, il y a beaucoup de choses urgentes qui peuvent \u00eatre faites dans ce domaine.<\/p>\n\n\n\n
Le d\u00e9sastre afghan accro\u00eet la n\u00e9cessit\u00e9, qui existe depuis un certain temps, pour l’OTAN de red\u00e9finir sa strat\u00e9gie. Dans les nouvelles conditions, l’op\u00e9ration sera tr\u00e8s difficile si, dans le m\u00eame temps, l’Europe ne clarifie pas ses objectifs. En ce sens, concevoir l’autonomie strat\u00e9gique implique de se d\u00e9barrasser de la crainte que le d\u00e9veloppement du \u00ab pilier europ\u00e9en \u00bb n’affaiblisse l’OTAN et l’Alliance atlantique. Toutefois, surmonter le malentendu n\u00e9o-gaulliste n’est pas suffisant s’il ne s’accompagne pas d’un r\u00e9el effort pour construire le pilier europ\u00e9en. Le moment est probablement venu de proc\u00e9der \u00e0 ce revirement. Il s’inscrit, entre autres, dans une politique am\u00e9ricaine qui veut red\u00e9finir l’\u00e9tendue de l’engagement direct des \u00c9tats-Unis en donnant plus de sens aux alliances. Des progr\u00e8s ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9s ces derni\u00e8res ann\u00e9es, notamment sous l’impulsion de la France, mais beaucoup reste \u00e0 faire. <\/p>\n\n\n\nLe probl\u00e8me r\u00e9side dans le caract\u00e8re embryonnaire de sa politique \u00e9trang\u00e8re, dans le manque de l\u00e9gitimit\u00e9 politique de ses institutions et dans les profondes diff\u00e9rences qui existent encore dans la perception de l’importance de la question par l’opinion publique.<\/p>RICCARDO PERISSICH<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nLa d\u00e9finition des priorit\u00e9s europ\u00e9ennes sera une op\u00e9ration complexe, mais on est naturellement amen\u00e9 \u00e0 penser \u00e0 trois priorit\u00e9s. La premi\u00e8re concerne la n\u00e9cessit\u00e9 d’accro\u00eetre notre capacit\u00e9 op\u00e9rationnelle pour le type de missions que les Europ\u00e9ens pourraient \u00eatre amen\u00e9s \u00e0 accomplir seuls ou avec une faible participation am\u00e9ricaine. Les exp\u00e9riences de la Libye, de l’Afghanistan et aussi du Sahel semblent indiquer de graves lacunes, par exemple en mati\u00e8re de logistique et de communications. La deuxi\u00e8me concerne la r\u00e9volution technologique en cours dans le domaine militaire, avec l’irruption, outre les drones et la robotique, de l’espace, du cyberespace comme champ de bataille militaire et \u00e9conomique, de l’intelligence artificielle et de la m\u00e9canique quantique appliqu\u00e9e aux ordinateurs. Ce sont des innovations sur lesquelles les pays europ\u00e9ens sont globalement en retard et qui sont susceptibles d’avoir un effet profond sur l’\u00e9quilibre strat\u00e9gique et sur la nature m\u00eame de la confrontation arm\u00e9e. Nous ne pouvons nous attendre \u00e0 ce que la solution \u00e9merge spontan\u00e9ment de l’OTAN sans un engagement collectif de la composante europ\u00e9enne. La troisi\u00e8me est la n\u00e9cessit\u00e9 de surmonter la fragmentation du secteur industriel li\u00e9 \u00e0 la d\u00e9fense, peut-\u00eatre l’un de ceux o\u00f9 les r\u00e9flexes nationalistes sont encore plus forts. Entre-temps, les programmes qui ont \u00e9t\u00e9 lanc\u00e9s pour renforcer le potentiel de l’Europe en mati\u00e8re de d\u00e9fense ont eu du mal \u00e0 d\u00e9marrer et leur financement a \u00e9t\u00e9 sacrifi\u00e9. Il est urgent de corriger la situation. <\/p>\n\n\n\n
La question des institutions<\/strong><\/h2>\n\n\n\nUne grande partie de l’analyse qui pr\u00e9c\u00e8de vise \u00e0 montrer que les pays de l\u2019Union ont int\u00e9r\u00eat \u00e0 relever la plupart des d\u00e9fis internationaux conjointement ou en coordination avec les \u00c9tats-Unis. Toutefois, l’alliance et la convergence resteraient de la d\u00e9pendance et de la subordination si l’Union ne pouvait pas exprimer ses int\u00e9r\u00eats de mani\u00e8re unifi\u00e9e ; cette situation serait intenable \u00e0 long terme. Cela nous am\u00e8ne \u00e0 la derni\u00e8re difficult\u00e9, non n\u00e9gligeable. <\/p>\n\n\n\n
Depuis quelques temps, et notamment depuis le trait\u00e9 de Lisbonne, les instruments communs et les institutions d\u00e9di\u00e9es \u00e0 la politique \u00e9trang\u00e8re et de s\u00e9curit\u00e9 ont \u00e9t\u00e9 renforc\u00e9s. Toutefois ceci n\u2019a rien de comparable \u00e0 ce qui se passe dans le domaine \u00e9conomique. En politique \u00e9trang\u00e8re, les \u00c9tats restent largement ma\u00eetres du jeu. Il y a plusieurs n\u0153uds \u00e0 r\u00e9soudre. Le premier est le pouvoir r\u00e9duit des institutions communes et leur fragmentation. Trois personnes (le pr\u00e9sident du Conseil europ\u00e9en, le pr\u00e9sident de la Commission et le Haut Repr\u00e9sentant) se partagent des responsabilit\u00e9s limit\u00e9es et mal d\u00e9finies. Les clarifier serait d\u00e9j\u00e0 un grand pas en avant. Le deuxi\u00e8me probl\u00e8me, plus important, est que les d\u00e9cisions en mati\u00e8re de politique \u00e9trang\u00e8re et de s\u00e9curit\u00e9 sont soumises \u00e0 l’unanimit\u00e9. L’unanimit\u00e9 est tr\u00e8s difficile \u00e0 obtenir et le prix du consensus est souvent que les positions atteintes manquent de substance. <\/p>\n\n\n\n
Il serait donc n\u00e9cessaire de lever ces deux obstacles. Malheureusement, cela n’est pas possible pour l’instant car, \u00e0 l’exception de la fusion des postes des deux pr\u00e9sidents (Commission et Conseil europ\u00e9en), une r\u00e9vision profonde du trait\u00e9 serait n\u00e9cessaire. Celle-ci est certes souhaitable, mais impossible dans les circonstances actuelles et dans les d\u00e9lais requis par l’\u00e9volution de la situation internationale. Pour \u00e9valuer la difficult\u00e9 r\u00e9elle, il faut tenir compte de la nature de l’Union europ\u00e9enne, qui n’est pas une f\u00e9d\u00e9ration. La logique de l’int\u00e9gration europ\u00e9enne veut que les pouvoirs soient d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s aux institutions uniquement apr\u00e8s (et non avant) qu’un consensus g\u00e9n\u00e9ral ait \u00e9t\u00e9 atteint sur les choses \u00e0 faire en commun et les objectifs \u00e0 poursuivre. Dans ces cas, la possibilit\u00e9 de voter \u00e0 la majorit\u00e9 devient la cons\u00e9quence logique et la condition pour que le consensus puisse se traduire en actes concrets. En d’autres termes, les \u00c9tats membres doivent \u00eatre convaincus que la possibilit\u00e9 d’un vote \u00e0 la majorit\u00e9 ne compromettra pas un de leurs int\u00e9r\u00eats vitaux. Ils doivent \u00e9galement \u00eatre convaincus que le co\u00fbt de l’absence d’une politique commune est plus important que le sacrifice de souverainet\u00e9 qui doit \u00eatre autoris\u00e9. Ce consensus n’est pas encore atteint. Qu’est-ce qui peut l’amener \u00e0 maturit\u00e9 ? Seulement la pression des \u00e9v\u00e9nements ext\u00e9rieurs. Afin de contourner l’exigence de l’unanimit\u00e9 dans certains cas, le trait\u00e9 pr\u00e9voit la pratique de la \u00ab coop\u00e9ration renforc\u00e9e \u00bb, qui permet \u00e0 un nombre limit\u00e9 de pays de mettre en \u0153uvre des projets communs, sous r\u00e9serve de proc\u00e9dures de d\u00e9marrage assez lourdes. Cela peut \u00eatre utile dans certains cas. Par exemple, il a \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9 pour lancer des programmes de d\u00e9fense conjoints (PESCO) qui n’incluent pas tous les \u00c9tats membres. Cependant, elle se pr\u00eate mal \u00e0 des questions de politique \u00e9trang\u00e8re plus complexes qui n\u00e9cessitent des d\u00e9cisions dynamiques et flexibles.<\/p>\n\n\n\nNous ne pouvons nous attendre \u00e0 ce que la solution \u00e9merge spontan\u00e9ment de l’OTAN sans un engagement collectif de la composante europ\u00e9enne.<\/p>RICCARDO PERISSICH<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nEnfin, l\u2019adoption du vote \u00e0 la majorit\u00e9 serait certes utile, mais il n\u2019est pas certain qu\u2019elle serait d\u00e9cisive dans la situation actuelle. Le test de l’efficacit\u00e9 des actions \u00e9conomiques de l’Union se mesure \u00e0 leurs effets sur le march\u00e9, sur la croissance et sur l’emploi. Le test des d\u00e9cisions de politique \u00e9trang\u00e8re et de s\u00e9curit\u00e9 r\u00e9side dans la cr\u00e9dibilit\u00e9 que le reste du monde attache \u00e0 ce que les Europ\u00e9ens font et pr\u00e9tendent faire. Trop souvent, ce qui est d\u00e9cid\u00e9 est r\u00e9duit \u00e0 un plus petit d\u00e9nominateur commun sans r\u00e9elle efficacit\u00e9. Certes, la possibilit\u00e9 de voter permettrait de neutraliser les comportements marginaux, tels que ceux observ\u00e9s r\u00e9cemment en Hongrie ou \u00e0 Chypre. Cependant, ce ne sont pas eux qui emp\u00eachent le v\u00e9ritable saut qualitatif dont l’Union a besoin. En r\u00e9alit\u00e9, le probl\u00e8me r\u00e9side toujours dans les diff\u00e9rentes perceptions que certains grands pays ont de leurs responsabilit\u00e9s internationales. Ce n’est qu’en construisant de mani\u00e8re pragmatique un consensus sur des questions concr\u00e8tes que l’on cr\u00e9era les conditions du progr\u00e8s, y compris le progr\u00e8s institutionnel. <\/p>\n\n\n\n
Cependant, il y a deux conditions pour que ce comportement pragmatique ait un sens. La premi\u00e8re est que le consensus tend \u00e0 rassembler une large majorit\u00e9, y compris tous les grands pays. La seconde est que la Commission doit toujours \u00eatre impliqu\u00e9e, ce que le trait\u00e9 ne l’emp\u00eache pas de faire. En substance, il s’agit de rechercher l’effet pratique de la \u00ab coop\u00e9ration renforc\u00e9e \u00bb, mais sans n\u00e9cessairement se soumettre aux lourdes proc\u00e9dures qui diminueraient son efficacit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n
Dans la plupart des situations, le suivi de la position n\u00e9cessite une activit\u00e9 diplomatique. Pour ces cas, la pratique consistant \u00e0 d\u00e9l\u00e9guer explicitement ou de facto \u00e0 certains pays la t\u00e2che d’agir au nom de l’Union s’est d\u00e9j\u00e0 d\u00e9velopp\u00e9e. Deux exemples montrent cela. L’un d’eux est la participation de la France, de l’Allemagne, du Royaume-Uni (alors encore membre) et du Haut repr\u00e9sentant, ainsi que des \u00c9tats-Unis, de la Russie et de l’Iran, aux n\u00e9gociations qui ont abouti au JCPOA, l’accord sur le nucl\u00e9aire iranien. Le second est l’initiative prise par la France et l’Allemagne de n\u00e9gocier les accords de Minsk sur la question de l’Ukraine. Tout cela pour dire que pour sortir de l’impasse institutionnelle, il faut faire preuve de pragmatisme et d’imagination. Pour convaincre tout le monde de l’in\u00e9luctable n\u00e9cessit\u00e9 d’une r\u00e9forme des trait\u00e9s, il est n\u00e9cessaire de pousser les r\u00e8gles des trait\u00e9s jusqu’\u00e0 leurs limites, voire au-del\u00e0. Enfin, si l’avenir imm\u00e9diat est au pragmatisme institutionnel, nous voyons mal l’int\u00e9r\u00eat d’une autre proposition qui circule depuis quelque temps : celle d’un \u00bb Conseil europ\u00e9en de s\u00e9curit\u00e9 \u00bb charg\u00e9 de pr\u00e9parer les d\u00e9cisions du Conseil europ\u00e9en. En r\u00e9alit\u00e9, il existe d\u00e9j\u00e0 dans les faits, compos\u00e9 des pays les plus actifs. La formaliser ne servirait qu’\u00e0 consacrer les divisions.<\/p>\n\n\n\n
Autonomie strat\u00e9gique, ou strat\u00e9gie de l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 ?<\/strong><\/h2>\n\n\n\nQuelques conclusions peuvent \u00eatre tir\u00e9es de l’analyse ci-dessus. La premi\u00e8re est que les Europ\u00e9ens, au lieu de se perdre dans des discussions abstraites, devraient essayer de d\u00e9gager un consensus sur les probl\u00e8mes concrets que nous devons r\u00e9soudre. La deuxi\u00e8me est que la question centrale est la red\u00e9finition (certains diraient la refondation) de notre relation avec les \u00c9tats-Unis au sein de l’OTAN. C\u2019est d\u2019ailleurs seulement dans le cadre d\u2019un nouveau consensus transatlantique que nous pourrons aborder d\u2019une fa\u00e7on r\u00e9aliste la question \u00e9pineuse de la comp\u00e9titivit\u00e9 de l\u2019industrie europ\u00e9enne d\u2019armement, y compris en ce qui concerne les exportations. <\/p>\n\n\n\n
La question principale reste la suivante : comment cr\u00e9er un consensus entre Europ\u00e9ens qui ne se limite pas \u00e0 de vagues d\u00e9clarations, mais qui ait un sens op\u00e9rationnel ? En ce qui concerne l\u2019autonomie strat\u00e9gique, nous avons vu que les versions qui circulent ont la caract\u00e9ristique d\u2019\u00eatre vell\u00e9itaires et peu cr\u00e9dibles vers l\u2019ext\u00e9rieur, mais aussi de conduire \u00e0 la division \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Plus que de trouver une synth\u00e8se, il s\u2019agit de les d\u00e9passer. Nous tomberions autrement, au lieu de construire une autonomie strat\u00e9gique, dans le pi\u00e8ge d\u2019une strat\u00e9gie de l\u2019ambigu\u00eft\u00e9. <\/p>\n\n\n\n
Si nous pouvons penser qu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019obstacles majeurs \u00e0 une entente strat\u00e9gique entre Europ\u00e9ens, nous devons \u00e9galement partir de la nature diverse de notre Union. La perception de nos peuples est en premier lieu d\u00e9finie par l\u2019histoire et la g\u00e9ographie. En outre, elle se caract\u00e9rise par la pr\u00e9sence d’un grand nombre de petits pays, qui sont naturellement enclins \u00e0 envisager les relations internationales essentiellement en termes commerciaux, ou sensibles \u00e0 une vision principalement moralisante des probl\u00e8mes. La responsabilit\u00e9 de fournir un leadership et d’initier la construction d’un consensus incombe donc aux grands pays. Cela inclut l’Italie et l’Espagne, qui ne peuvent cependant pas continuer \u00e0 consid\u00e9rer, tout comme l’Allemagne, la question des d\u00e9penses militaires et leur contribution \u00e0 la d\u00e9fense commune comme secondaire. En outre, quelles que soient les diff\u00e9rences que nous pouvons avoir avec la Pologne sur d’autres plans, sa contribution \u00e0 la d\u00e9finition d’une politique \u00e9trang\u00e8re et de s\u00e9curit\u00e9 ne peut \u00eatre ignor\u00e9e.<\/p>\n\n\n\nLa question principale reste la suivante : comment cr\u00e9er un consensus entre Europ\u00e9ens qui ne se limite pas \u00e0 de vagues d\u00e9clarations, mais qui ait un sens op\u00e9rationnel ?<\/p>RICCARDO PERISSICH<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nToutefois, la responsabilit\u00e9 principale incombe aux deux plus grands pays. En premier lieu, l’Allemagne. Contrairement \u00e0 une id\u00e9e r\u00e9pandue, il n\u2019est pas vrai qu\u2019elle n\u2019a pas de politique \u00e9trang\u00e8re. En partie pour exorciser le pass\u00e9, elle a longtemps entretenu \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur comme \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur l\u2019image d\u2019un pays pacifiste et concentr\u00e9 exclusivement sur son progr\u00e8s interne. La r\u00e9alit\u00e9 est tr\u00e8s diff\u00e9rente. L\u2019Allemagne ne rechigne pas \u00e0 exercer \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019Union un pouvoir consid\u00e9rable. Elle en est en fait devenue le centre de gravit\u00e9. La m\u00eame influence s\u2019exerce sur la politique de l\u2019Union \u00e0 l\u2019est et notamment \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la Russie. Toutefois, quand il s\u2019agit du reste du monde et notamment de l\u2019Asie, elle entretient le mythe du \u00ab g\u00e9ant gentil \u00bb concentr\u00e9 sur le commerce ; le tout accompagn\u00e9 par une recherche constante du consensus qui arrive parfois \u00e0 s\u2019accommoder trop facilement de l\u2019immobilisme. D\u2019o\u00f9 l\u2019image de V\u00e9nus au lieu de Mars selon la c\u00e9l\u00e8bre d\u00e9finition de Robert Kagan, qu\u2019elle a contribu\u00e9 \u00e0 \u00e9tendre \u00e0 l\u2019Europe enti\u00e8re. Ce qui lui attire \u00e9galement l\u2019accusation de mercantilisme. <\/p>\n\n\n\n
La responsabilit\u00e9 revient toutefois surtout \u00e0 la France, sans laquelle rien n’est possible. Elle a la responsabilit\u00e9 de clarifier de mani\u00e8re d\u00e9finitive et sans ambigu\u00eft\u00e9 la relation entre l’autonomie europ\u00e9enne et le lien atlantique. Elle doit \u00e9galement \u00eatre pleinement consciente que l’exercice du leadership ne se r\u00e9sume pas \u00e0 indiquer le chemin et les objectifs ; il implique de renoncer aux initiatives unilat\u00e9rales et la disponibilit\u00e9 \u00e0 plier ses propres priorit\u00e9s \u00e0 l\u2019objectif du consensus entre alli\u00e9s. Au fond, beaucoup d\u2019Europ\u00e9ens reprochent \u00e0 la France ce que tous ensemble nous reprochons aux \u00c9tats-Unis : de prendre les alli\u00e9s pour acquis, de ne pas se coordonner avec eux et de ne pas d\u00e9finir les priorit\u00e9s pour tenir compte de leurs int\u00e9r\u00eats. Une image qui est l’exact oppos\u00e9 de l\u2019obsession pour le consensus qui est reproch\u00e9 \u00e0 l\u2019Allemagne de Angela Merkel.<\/p>\n\n\n\n
Les Europ\u00e9ens ne sont pas seuls dans ce jeu. La red\u00e9finition des relations transatlantiques exige une contribution active de l’alli\u00e9, qui ne peut se limiter \u00e0 demander un engagement plus important. La demande doit \u00eatre accompagn\u00e9e d’un r\u00e9el effort de coordination et de concertation. Nous, les Europ\u00e9ens, savons par exp\u00e9rience que cela exige un effort constant et soutenu qui ne peut se limiter \u00e0 quelques r\u00e9unions cordiales de haut niveau. Le d\u00e9but de la pr\u00e9sidence Biden avait laiss\u00e9 esp\u00e9rer qu\u2019un cap avait \u00e9t\u00e9 franchi. Les deux derniers mois, qui ont conduit aux \u00e9v\u00e9nements afghans et \u00e0 la crise autour d\u2019AUKUS, ont au contraire ramen\u00e9 l’horloge en arri\u00e8re ; certainement pas \u00e0 la fracture que nous connaissions avec Trump, mais \u00e0 une situation de r\u00e9crimination et de m\u00e9fiance qui aurait d\u00fb \u00eatre \u00e9vit\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n
Malgr\u00e9 des pr\u00e9jug\u00e9s tr\u00e8s r\u00e9pandus en Europe et les r\u00eaves de Global Britain<\/em>, le Brexit a affaibli toute l\u2019Europe sur le plan international. La logique et le bon sens devraient nous pousser \u00e0 collaborer. L\u2019acrimonie qui a accompagn\u00e9 Brexit rend malheureusement la t\u00e2che difficile pour le moment. Enfin, tous les gouvernements et les institutions ont la t\u00e2che de proposer une ambition qui puisse \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme cr\u00e9dible par un public d\u00e9concert\u00e9 par des messages contradictoires et le plus souvent pessimistes. Des r\u00e9cents sondages, r\u00e9alis\u00e9s par exemple par PEW et par le European Council for Foreign Relations,<\/em> sont \u00e0 cet \u00e9gard inqui\u00e9tants. S\u2019ils confirment un attachement de la majorit\u00e9 de la population des pays sond\u00e9s \u00e0 l\u2019Union ainsi qu\u2019\u00e0 l\u2019OTAN, ce r\u00e9sultat encourageant est contredit par beaucoup d\u2019autres r\u00e9ponses. La perception d\u2019une menace chinoise ou russe n\u2019est partag\u00e9e que par une minorit\u00e9. Si la protection am\u00e9ricaine est donn\u00e9e pour acquise, tr\u00e8s peu d\u2019Europ\u00e9ens sont pr\u00eats \u00e0 se battre pour d\u00e9fendre leurs alli\u00e9s ; y compris, ce qui est grave, leurs alli\u00e9s en Europe. Le d\u00e9ni dont j\u2019ai parl\u00e9 au sujet de la Chine semble \u00eatre tr\u00e8s enracin\u00e9. Si nos gouvernements veulent r\u00e9veiller la population aux dangers d\u2019un monde conflictuel, ils ont donc un grand travail de p\u00e9dagogie \u00e0 accomplir.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Comment cr\u00e9er un consensus op\u00e9rationnel entre Europ\u00e9ens, \u00e0 l’heure o\u00f9 les diff\u00e9rentes visions de l’autonomie strat\u00e9gique semblent \u00eatre sources de divisions ? Dans cette perspective au long cours, Riccardo Perissich met en garde contre le pi\u00e8ge d’une strat\u00e9gie de l’ambigu\u00eft\u00e9 et propose des pistes concr\u00e8tes.<\/p>\n","protected":false},"author":1782,"featured_media":122357,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-angles.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[1731],"tags":[],"geo":[534],"class_list":["post-122299","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-politique","staff-riccardo-perissich","geo-bulles"],"acf":[],"yoast_head":"\n
L'Europe au risque de l'ambigu\u00eft\u00e9 strat\u00e9gique | Le Grand Continent<\/title>\n \n \n \n \n \n \n \n \n \n \n \n\t \n\t \n\t \n \n \n \n \n\t \n\t \n\t \n