Delacroix, Femmes d’Alger dans leur appartement, 1834, Mus\u00e9e du Louvre<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\nCela ne veut rien dire. Un pays fantastique, de quel point de vue ? Qu\u2019avez-vous vu de la r\u00e9alit\u00e9 des Iraniens, au-del\u00e0 des monuments ? On veut me faire plaisir en me disant cela, je le sais, mais c\u2019est toujours la m\u00eame maladresse, qui fait de graves d\u00e9g\u00e2ts. Les Iraniens eux-m\u00eames veulent donner une certaine image de leur pays. Ils n\u2019ont pas envie d\u2019ouvrir aux \u00e9trangers leur sac de douleur, de pression \u00e9conomique, de mis\u00e8re. Or 80 % des Iraniens vivent sous le seuil de pauvret\u00e9, le taux de ch\u00f4mage d\u00e9passe les 30 % pour les 15-24 ans. Pour nous, ce ne sont que des chiffres, mais les Iraniens, eux, le vivent dans leur chair, dans leur esprit et m\u00eame dans cette humiliation qui leur est \u00e0 chaque fois impos\u00e9e par les sanctions \u00e9conomiques. Car ces derni\u00e8res ne font pas de mal au r\u00e9gime. Elles affaiblissent et appauvrissent par contre la vie du peuple iranien. L\u2019effet est m\u00eame pervers : elles contribuent \u00e0 durcir le nationalisme par l\u2019humiliation. <\/p>\n\n\n\n
On a tendance \u00e0 faire des sanctions am\u00e9ricaines une ligne de fracture au sein des mouvements progressistes iraniens, certains y voyant un mal n\u00e9cessaire, d\u2019autres un frein inutile. Certains refusent l\u2019intervention \u00e9trang\u00e8re, d\u2019autres y voient la seule mani\u00e8re de faire vaciller le r\u00e9gime. Qu\u2019en pensez-vous ? <\/h3>\n\n\n\n Il suffit de lire la presse pour savoir qu\u2019\u00e0 chaque fois que les Etats-Unis ont voulu intervenir au Moyen-Orient, cela s\u2019est sold\u00e9 par une catastrophe. Les Iraniens, et tous ceux qui s\u2019int\u00e9ressent \u00e0 la question, ne peuvent pas \u00eatre dupes des vraies motivations de l\u2019interventionnisme ou de l\u2019embargo. D\u2019ailleurs, la rh\u00e9torique de l\u2019importation de la d\u00e9mocratie est non seulement caduque mais \u00e9galement tributaire de cet h\u00e9ritage orientaliste : les Iraniens ne seraient pas capables de faire leur propre r\u00e9volution, ils seraient des petits enfants qu\u2019il s’agirait d’\u00e9duquer. C\u2019est inaudible. Le seul \u00e0 avoir voulu introduire un semblant de d\u00e9mocratie dans ce pays, dont il a d\u2019ailleurs fortement marqu\u00e9 la conscience, c\u2019est le premier ministre Mossadegh en 1951, dont le programme reposait sur la nationalisation du p\u00e9trole. Deux ans apr\u00e8s, coup d\u2019Etat. Ceux qui l’ont renvers\u00e9 ont pens\u00e9 jeter un simple vieillard en prison. Or, ils train\u00e8rent en r\u00e9alit\u00e9 dans la boue le grand-p\u00e8re de tous les Iraniens. L\u2019humiliation a \u00e9t\u00e9 tellement forte que toute la haine envers l\u2019Occident et les Am\u00e9ricains a pris ses racines dans ce terreau-l\u00e0. Comment voulez-vous d\u00e9sormais que l\u2019Iran ait confiance dans ce type d\u2019interventions venues de l\u2019\u00e9tranger ?<\/p>\n\n\n\n
L\u2019Europe se r\u00eave en tant qu\u2019interlocutrice entre le pays et les Etats-Unis. Quel regard les Iraniens portent-ils sur cet \u00ab ami-ennemi \u00bb europ\u00e9en ? <\/h3>\n\n\n\n La position de l\u2019Europe n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s claire et son soutien est sujet \u00e0 caution. Pourtant, elle occupe une place \u00e0 part car elle est depuis longtemps le refuge de la plupart des dissidents politiques iraniens. \u00c0 titre personnel, mes parents ont choisi la France parce qu\u2019elle incarnait pour eux cette terre de l\u2019asile, des philosophes et des Lumi\u00e8res, o\u00f9, un jour, on a \u00e9t\u00e9 capable de guillotiner un roi. Il est frappant de constater que les clich\u00e9s sont r\u00e9ciproques, la r\u00e9alit\u00e9 de la France \u00e9tant ignor\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n
Lorsque vous \u00e9voquez votre int\u00e9gration progressive en France, vous parlez d’une \u00ab vaste entreprise de nettoyage \u00bb, qui exige de vous un \u00ab effacement total \u00bb. De tels propos ne sont pas sans rappeler la n\u00e9cessit\u00e9 \u00e9voqu\u00e9e par une autre auteur iranienne, Negar Djavadi, de se \u00ab d\u00e9sorientaliser \u00bb. L\u2019int\u00e9gration appara\u00eet d\u00e8s lors comme sacrificielle : pour s\u2019int\u00e9grer, il faudrait d\u2019abord renoncer. L\u2019Europe serait-elle donc incapable d\u2019accepter cette part orientale qui para\u00eet pourtant la fasciner ? <\/h3>\n\n\n\n On voit l\u00e0 les limites de l\u2019assimilation \u00e0 la fran\u00e7aise, telle qu\u2019elle a \u00e9merg\u00e9 au moment de la R\u00e9volution fran\u00e7aise, lorsqu\u2019on a commenc\u00e9 \u00e0 vouloir nationaliser les identit\u00e9s. Des lecteurs bretons, basques m\u2019ont m\u00eame expliqu\u00e9 s\u2019\u00eatre sentis solidaires de cette d\u00e9possession, notamment de la langue, lorsque leurs grands-parents ont renonc\u00e9 \u00e0 parler le breton ou le basque, langues elles aussi bannies. Ils se sont identifi\u00e9s \u00e0 cette petite Maryam qui cherche sa langue maternelle et qui ne la trouve nulle part, parce qu\u2019elle n\u2019a pas droit de cit\u00e9. Pour moi, l\u2019assimilation fait le jeu de l\u2019orientalisme que nous \u00e9voquions : \u00ab Toi tu ne parleras pas de ta culture. Nous nous pouvons en parler, mais parce que nous pouvons la contr\u00f4ler, lui donner la forme que nous voulons et ainsi effacer ta diff\u00e9rence profonde \u00bb. On retrouve l\u00e0 la m\u00eame entreprise de d\u00e9possession. <\/p>\n\n\n\n
Finalement il n\u2019est pas tant question de se \u00ab d\u00e9sorientaliser \u00bb que d\u2019accepter d\u2019\u00eatre r\u00e9orientalis\u00e9 par le pays d\u2019accueil. <\/h3>\n\n\n\n Oui, exactement. A titre personnel, je sais que si demain je venais \u00e0 changer de discours sur l\u2019Iran, on ne me donnerait plus la parole. Mon discours actuel, ma d\u00e9nonciation du non-respect des droits de l\u2019Iran leur convient. C\u2019est une r\u00e9alit\u00e9 qu\u2019on ne peut pas nier : en 2015, il y a eu plus de 1000 condamnations \u00e0 mort, dont des condamnations de mineurs. Mais si un jour je venais \u00e0 assumer plus clairement mon identit\u00e9 iranienne, \u00e0 d\u00e9fendre la position de mon pays d\u2019origine contre celle de mon pays d\u2019accueil, cette r\u00e9orientalisation de moi par moi d\u00e9rangera, parce qu\u2019elle \u00e9chappera au discours qu\u2019une franco-iranienne vivant en France devrait avoir.<\/p>\n\n\n\nA titre personnel, je sais que si demain je venais \u00e0 changer de discours sur l\u2019Iran, on ne me donnerait plus la parole.<\/p>Maryam Madjidi<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nOn assiste depuis vingt ans \u00e0 des vagues r\u00e9currentes de contestation en Iran, le plus souvent violemment r\u00e9prim\u00e9es par le r\u00e9gime. Dans le roman, vous racontez celles de 2009, vues \u00e0 travers les yeux de votre p\u00e8re, qui, impuissant, ne peut que constater que l\u2019histoire se r\u00e9p\u00e8te. \u00ab Rien n\u2019a chang\u00e9 \u00bb \u00e9crivez-vous. Fille de r\u00e9fugi\u00e9s politiques, votre histoire est li\u00e9e \u00e0 celle des combats de vos parents, de votre oncle emprisonn\u00e9. Et pourtant ce que vous semblez vouloir \u00e9crire, c\u2019est avant tout le d\u00e9senchantement du militant, l\u2019envers du d\u00e9cor, les sacrifices que vous-m\u00eames en tant que petite fille avez d\u00fb consentir \u00e0 faire, \u00e0 l\u2019image de ces jouets qu\u2019on vous a oblig\u00e9 \u00e0 distribuer ou \u00e0 enterrer avant votre d\u00e9part d\u2019Iran. <\/h3>\n\n\n\n Ce qu\u2019il y a eu de terrible, c\u2019est que la r\u00e9volution a \u00e9t\u00e9 d\u00e9vor\u00e9e par ceux qui l\u2019avaient faite. Le d\u00e9senchantement est l\u00e0 : nous nous sommes d\u00e9barrass\u00e9s de la peste pour gagner le chol\u00e9ra. Je ne comprends pas les gens nostalgiques du Shah. C’est oublier la Savak<\/em>, la police du r\u00e9gime, les arrestations, les r\u00e9pressions \u00e0 l\u2019encontre des opposants. Certes les femmes \u00e9taient en mini-jupe, buvaient du Coca-Cola et \u00e9coutaient du rock, et ces libert\u00e9s fondamentales ont \u00e9t\u00e9 perdues. Pour autant, on ne peut pas \u00eatre nostalgique de ces ann\u00e9es. Plus encore que la trahison des islamistes, c\u2019est la trahison de la gauche par la gauche qui a \u00e9t\u00e9 traumatisante : \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur m\u00eame des partis progressistes, on a vu des d\u00e9nonciations, des divisions qui n\u2019ont cess\u00e9 de cro\u00eetre apr\u00e8s 1979. Il y a l\u00e0 un double d\u00e9senchantement chez ces militants qui se sont sentis abandonn\u00e9s par la Russie, par l\u2019Europe. Sans doute parce que l\u2019on \u00e9tait malgr\u00e9 tout dans un contexte de guerre froide, et parce qu\u2019il \u00e9tait avantageux de laisser Khomeiny arriver au pouvoir, lui dont on \u00e9tait s\u00fbr qu\u2019il \u00e9liminerait toute opposition de gauche. Il n\u2019est rest\u00e9 que peu d\u2019options : l\u2019exil, la prison ou la r\u00e9signation. Pour mes parents, il \u00e9tait impossible de vivre en Iran s’il fallait sacrifier le combat politique ou courber l\u2019\u00e9chine. <\/p>\n\n\n\nLes conversations que vous \u00e9changez avec les membres de votre famille rest\u00e9s en Iran ne sont-elles pas r\u00e9v\u00e9latrices d\u2019une autre forme de r\u00e9sistance, plus invisible, plus personnelle ? Ainsi lorsque vous vous promenez dans T\u00e9h\u00e9ran avec votre cousine Sharnaz, cette derni\u00e8re vous r\u00e9v\u00e8le tous les subterfuges invent\u00e9s par la jeunesse iranienne pour flirter dans la rue, tout en messages subliminaux et en usant des r\u00e9seaux sociaux. Elle \u00e9voque un \u00ab \u0153il persan \u00bb – cette capacit\u00e9 \u00e0 voir la libert\u00e9 et l\u2019imagination de la jeune g\u00e9n\u00e9ration derri\u00e8re l\u2019oppression et la soumission apparente. Vous qui avez v\u00e9cu en Chine, on pourrait par exemple faire le parall\u00e8le avec ces jeunes Chinois et Chinoises qui d\u00e9fient le r\u00e9gime non pas en descendant manifester mais simplement en recourant \u00e0 des serveurs ill\u00e9gaux pour pouvoir contourner la censure et acc\u00e9der \u00e0 Facebook et Instagram. Qu\u2019en pensez-vous ? <\/h3>\n\n\n\n Il y a eu un mouvement similaire en Iran, lorsque les femmes enlevaient un instant leur voile en public et se photographiaient pour partager sur les r\u00e9seaux sociaux. Elles ont appel\u00e9 cela \u00ab ma libert\u00e9 furtive \u00bb. Moi je pense que ce que vous \u00e9voquez participe de ces libert\u00e9s furtives, qui sont en r\u00e9alit\u00e9 conc\u00e9d\u00e9es, tol\u00e9r\u00e9es par le r\u00e9gime qui de cette fa\u00e7on n’a pas \u00e0 c\u00e9der sur autre chose. C\u2019est tout le principe d\u2019une dictature savamment men\u00e9e : on ouvre de temps en temps une soupape afin que le tout n’explose pas. Malheureusement, je place peu d\u2019espoir dans ces micro-initiatives – n\u00e9cessaires au demeurant car sans elles la jeunesse \u00e9claterait. Ce mode de contestation est beaucoup trop incertain pour jouer v\u00e9ritablement un r\u00f4le. Et qui aujourd\u2019hui a des VPN, a acc\u00e8s \u00e0 ces f\u00eates interdites et \u00e0 l\u2019alcool ? La bourgeoisie iranienne, les nantis. De m\u00eame, on parle de la jeunesse iranienne, on place ses espoirs en elle, mais l\u00e0 encore de quelle jeunesse parle-t-on ? Une partie de la jeune g\u00e9n\u00e9ration soutient le r\u00e9gime, vient grossir les rangs des bassidjis<\/em> et est pr\u00eate \u00e0 se faire martyrs pour le r\u00e9gime.<\/p>\n\n\n\nMoi je pense que ce que vous \u00e9voquez participe de ces libert\u00e9s furtives, qui sont en r\u00e9alit\u00e9 conc\u00e9d\u00e9es, tol\u00e9r\u00e9es par le r\u00e9gime qui de cette fa\u00e7on n’a pas \u00e0 c\u00e9der sur autre chose. C\u2019est tout le principe d\u2019une dictature savamment men\u00e9e : on ouvre de temps en temps une soupape afin que le tout n’explose pas.<\/p>Maryam Madjidi<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nCe qui a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s int\u00e9ressant dans les manifestations de 2017 c\u2019est que les classes populaires sont redescendues dans la rue pour dire \u00ab Les prix des aliments de premi\u00e8re n\u00e9cessit\u00e9 sont trop \u00e9lev\u00e9s, nous n\u2019avons plus d\u2019eau \u00bb. Il est \u00e9vident que le changement viendra d\u2019abord de l\u00e0, lorsque les gens n\u2019auront plus \u00e0 manger et qu\u2019il sera impossible de contenir leur col\u00e8re. Je suis fille de marxiste apr\u00e8s tout. <\/p>\n\n\n\n
Les sanctions am\u00e9ricaines, qui p\u00e8sent de tout leur poids sur l\u2019\u00e9conomie iranienne, ne pr\u00e9parent-elles pas le terrain \u00e0 un mouvement d\u2019ampleur ? <\/h3>\n\n\n\n Certes, mais je crois que les Iraniens ont assez conscience de l\u2019hypocrisie de ces sanctions pour ne pas en faire le fondement d\u2019une contestation durable, car ce serait pactiser avec le diable. Attiser la fronde \u00e9conomique et sociale en s\u2019appuyant sur elles, c\u2019est un levier vici\u00e9, qu\u2019on se refuse d\u2019employer. Alors la plupart des Iraniens sont pr\u00eats \u00e0 se serrer la ceinture en esp\u00e9rant qu\u2019un jour, cela va s\u2019arr\u00eater ou qu\u2019une opposition endog\u00e8ne va finir par se structurer. <\/p>\n\n\n\n
Les deux autres obstacles \u00e0 la naissance d’une r\u00e9volte contre les sanctions sont d’une part l\u2019absence de v\u00e9ritables leaders en Iran et d’autre part l\u2019incapacit\u00e9 de faire \u00e9merger une classe pensante capable d\u2019encadrer cette contestation. Quel pont y a-t-il aujourd’hui entre cette masse pauvre en col\u00e8re et cette classe ais\u00e9e, qui jouit de sa libert\u00e9 furtive, et qui veut noyer le manque d\u2019avenir de sa jeunesse dans des f\u00eates, la consommation de drogues, etc. ? Il y a l\u00e0 quelque chose de triste : d\u2019un c\u00f4t\u00e9 il y a ceux qui ont les moyens de n\u00e9gocier une relative libert\u00e9, de l\u2019autre, ceux qui n\u2019en ont pas et qui trinquent. <\/p>\n\n\n\n
Pourtant tous les \u00e9l\u00e9ments sont l\u00e0. \u00c0 titre d\u2019exemple, il y a le m\u00eame nombre d\u2019ing\u00e9nieurs dipl\u00f4m\u00e9s en Iran qu\u2019aux \u00c9tats-Unis. C\u2019est dire le potentiel incroyable de ce pays. Il faudrait que la jeunesse se politise. Les Iraniens en ont les moyens mais je crois qu\u2019ils ne veulent pas faire une nouvelle r\u00e9volution. Ils sont pour la plupart d\u00e9go\u00fbt\u00e9s ou traumatis\u00e9s par la politique, 2009 ayant marqu\u00e9 au fer rouge les consciences. Sans doute les gens ne veulent plus mourir pour des id\u00e9es, ce qui n\u2019est pas \u00e0 mes yeux une forme de l\u00e2chet\u00e9, mais seulement la marque d’une envie de vivre. En l\u2019absence d\u2019opposition cr\u00e9dible, le risque est trop grand : sur quoi pourraient d\u00e9boucher des manifestations massives ? Qui les soutiendrait ? L\u2019Europe, Trump ? La Libye constitue un pr\u00e9c\u00e9dent terrifiant : la destitution de Kadhafi a conduit au chaos le plus total. L\u2019Iran pourrait-elle devenir une nouvelle Libye ? Un changement brutal de r\u00e9gime pourrait \u00eatre catastrophique. Alors comment ? L\u2019accord sur le nucl\u00e9aire et la reprise des n\u00e9gociations me donnaient l\u2019impression d\u2019une voie plus s\u00fbre. Mon p\u00e8re, bien s\u00fbr, pense l\u2019inverse : pour lui, l\u2019ouverture n\u2019est que le meilleur moyen de cimenter le r\u00e9gime islamique et de le cautionner. En janvier 2019, on comm\u00e9morera les quarante ans de la R\u00e9publique islamique. Preuve que le r\u00e9gime r\u00e9siste \u00e0 cette politique d\u2019ouverture\/fermeture, de sanctions\/collaboration. De la m\u00eame mani\u00e8re, le tourisme fait-il vraiment du bien au pays ou l\u00e9gitime-t-il un r\u00e9gime qui nie purement et simplement les droits de l\u2019homme ? On le voit bien : on est l\u00e0 face \u00e0 une aporie.<\/p>\n\n\n\nLes gens ne veulent plus mourir pour des id\u00e9es, ce qui n\u2019est pas \u00e0 mes yeux une forme de l\u00e2chet\u00e9, seulement une envie de vivre. En l\u2019absence d\u2019opposition cr\u00e9dible, le risque est trop grand : sur quoi pourraient d\u00e9boucher des manifestations massives ? Qui les soutiendrait ?<\/p>Maryam Madjidi<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nEn 2003, vous \u00eates revenue pour la premi\u00e8re fois en Iran apr\u00e8s dix-sept ans d\u2019absence et avez m\u00eame envisag\u00e9 de ne jamais rentrer en France. C\u2019est votre grand-m\u00e8re qui vous en dissuada, affirmant que vous \u00e9tiez d\u00e9sormais \u00ab trop libre pour ce pays \u00bb. \u00c0 l\u2019heure actuelle, envisagez-vous toujours un retour ? Dans quel Iran vous sentiriez-vous capable de vivre ? <\/h3>\n\n\n\n Je dois d\u2019abord pr\u00e9ciser que depuis la publication de ce livre, j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de ne plus revenir en Iran, tout simplement parce que je cours un risque l\u00e0-bas. Je ne suis plus seulement une franco-iranienne qui vient rendre visite \u00e0 sa famille mais un auteur qui assume un discours sur ce pays : en un sens, \u00e9crire ce roman m\u2019a fait redevenir une r\u00e9fugi\u00e9e politique. Mais imaginons qu\u2019il y ait un changement de r\u00e9gime, reviendrai-je pour autant ? Le basculement politique est une chose, la transformation profonde des mentalit\u00e9s en est une autre : combien de temps, combien de g\u00e9n\u00e9rations faudra-t-il pour changer en profondeur ? Et puis, ma vie est en France d\u00e9sormais. L\u2019Iran restera toujours pour moi un pays lointain, un objet d\u2019interrogations, mais \u00e0 l\u2019horizon seulement. J\u2019\u00e9voquais tout \u00e0 l\u2019heure le besoin de leaders iraniens. <\/p>\n\n\n\n
On a pu vouloir chercher dans la diaspora de telles figures. Or les Iraniens exil\u00e9s sont condamn\u00e9s \u00e0 demeurer loin<\/em> : tous, nous nous sommes invent\u00e9 un Iran qui nous est propre. Nous ne sommes plus tout \u00e0 fait iraniens, nous sommes devenus autres parce que nous avons continu\u00e9 \u00e0 nous construire ailleurs. Qui sommes-nous donc pour \u00eatre des porte-paroles ou des dirigeants ? C\u2019est dans l\u2019entre-deux que je me sens \u00e0 ma place. Fait \u00e9trange : mon livre est traduit en 13 langues, mais pas en persan. Il y a des raisons tr\u00e8s concr\u00e8tes \u00e0 cela \u2013 la censure, le non-respect des droits d\u2019auteur, des difficult\u00e9s contractuelles \u2013 mais plus profond\u00e9ment, cela signifie que ce roman n\u2019a pas encore trouv\u00e9 son public en Iran. La diaspora iranienne en Europe et en Am\u00e9rique l\u2019a lu, en t\u00e9moignent les nombreux Iraniens europ\u00e9ens que j\u2019ai rencontr\u00e9s et qui sont venus me confier quelle r\u00e9sonance mon parcours avait pu avoir en eux. Mais ce texte, ils l\u2019ont lu dans la langue de leur pays d\u2019accueil, le fran\u00e7ais, l\u2019allemand, l\u2019espagnol, l\u2019italien\u2026 Peut-\u00eatre l\u2019ai-je \u00e9crit pour ce public europ\u00e9en, pour les exil\u00e9s comme moi, pas pour les Iraniens d\u2019Iran. J\u2019ai cependant \u00e9t\u00e9 ravie d\u2019apprendre d’une \u00e9tudiante iranienne qu\u2019au D\u00e9partement de litt\u00e9rature fran\u00e7aise et compar\u00e9e de l\u2019universit\u00e9 de T\u00e9h\u00e9ran, mon livre est d\u00e9sormais au programme. Des \u00e9tudiants iraniens le lisent donc en Fran\u00e7ais, puis en d\u00e9battent en Persan – comme moi, qui passe d\u2019abord par les traductions fran\u00e7aises avant de me confronter aux po\u00e8mes persans. Plus encore que ma double nationalit\u00e9, la langue fran\u00e7aise est d\u00e9sormais le passeport qui me permet d\u2019atteindre les Iraniens. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Maryam Madjidi, \u00e9crivaine fran\u00e7aise d’origine iranienne et Prix Goncourt du premier roman 2017, offre ici un regard diff\u00e9rent sur son pays natal, \u00e0 la fois intime et distant, et s\u2019interroge sur les espoirs, les combats et les d\u00e9sillusions d’un peuple persan id\u00e9alis\u00e9 mais mal connu par l’Occident.<\/p>\n","protected":false},"author":18,"featured_media":11885,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"templates\/post-interviews.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"_yoast_wpseo_estimated-reading-time-minutes":0,"_lgc_tts_voice":"","_lgc_tts_publish":false,"_lgc_tts_history_item_id":"","_lgc_tts_generated_at":"","_lgc_tts_status":"","_lgc_tts_error":"","footnotes":""},"categories":[1728],"tags":[],"staff":[1612,1569],"editorial_format":[4854],"serie":[],"audience":[],"geo":[530],"class_list":["post-11877","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-arts","staff-clement-houdart","staff-mathilde-harel","editorial_format-entretiens","geo-asie-intermediaire"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":false,"_thumbnail_id":11885,"excerpt":"Maryam Madjidi, \u00e9crivaine fran\u00e7aise d'origine iranienne et Prix Goncourt du premier roman 2017, offre ici un regard diff\u00e9rent sur son pays natal, \u00e0 la fois intime et distant, et s\u2019interroge sur les espoirs, les combats et les d\u00e9sillusions d'un peuple persan id\u00e9alis\u00e9 mais mal connu par l'Occident.","display_date":"","new_abstract":true},"yoast_head":"\n
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