{"id":117715,"date":"2021-08-23T09:21:58","date_gmt":"2021-08-23T07:21:58","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=117715"},"modified":"2021-08-24T13:38:05","modified_gmt":"2021-08-24T11:38:05","slug":"comment-les-talibans-ont-gagne-en-afghanistan","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/08\/23\/comment-les-talibans-ont-gagne-en-afghanistan\/","title":{"rendered":"Comment les talibans ont gagn\u00e9 en Afghanistan"},"content":{"rendered":"\n
Le 11 septembre 2001, les talibans \u00e9taient au pouvoir \u00e0 Kaboul. Le 11 septembre 2021, ils le seront vraisemblablement encore. Ou plut\u00f4t, ils le seront \u00e0 nouveau. Entre ces deux dates se sont \u00e9coul\u00e9es vingt ann\u00e9es d\u2019une guerre qui s\u2019ach\u00e8ve sur la vision cauchemardesque d\u2019un Sa\u00efgon 2.0. \u00c0 l\u2019heure o\u00f9 certains pointent un doigt accusateur vers l\u2019administration am\u00e9ricaine, responsable selon eux de cette d\u00e9b\u00e2cle, il convient de rappeler que les \u00e9v\u00e9nements en cours marquent plus prosa\u00efquement le \u00ab solde de tous comptes \u00bb d\u2019un conflit dont l\u2019issue s\u2019est jou\u00e9e il y a d\u00e9j\u00e0 bien longtemps.<\/p>\n\n\n\n
Dix jours se seront \u00e9coul\u00e9s entre la prise de la premi\u00e8re capitale provinciale par les talibans (Zaranj, dans le sud-ouest du pays) et la chute de Kaboul. La fulgurance du processus est incontestable. Pour autant, ce n\u2019est pas une campagne \u00e9clair que les talibans ont men\u00e9e, mais bien une strat\u00e9gie planifi\u00e9e de longue date, ex\u00e9cut\u00e9e m\u00e9thodiquement et couronn\u00e9e d\u2019un succ\u00e8s dont la rapidit\u00e9 interroge. Plusieurs facteurs conjugu\u00e9s ont profit\u00e9 au mouvement islamiste qui avait d\u00e9j\u00e0 le vent en poupe depuis la signature de l\u2019accord de Doha en f\u00e9vrier 2020, consacrant le retrait de toutes les troupes am\u00e9ricaines.<\/p>\n\n\n\n
D\u2019une part, et ind\u00e9pendamment de la force r\u00e9elle ou suppos\u00e9e de l\u2019arm\u00e9e afghane, la n\u00e9gociation de cet accord, dont avait \u00e9t\u00e9 exclu le pouvoir de Kaboul, a s\u00e9v\u00e8rement min\u00e9 le moral des troupes gouvernementales. Ce \u00ab facteur humain \u00bb, si souvent d\u00e9cisif dans l\u2019affrontement de volont\u00e9s qu\u2019est la guerre<\/a>, a d\u00e8s lors pleinement jou\u00e9 en faveur des talibans. Des n\u00e9gociations de ralliement et de reddition, passant souvent par l\u2019octroi d\u2019amnisties ou de pardons, ont \u00e9t\u00e9 entam\u00e9es loin en amont des \u00e9v\u00e9nements des derni\u00e8res semaines. Ce sont non seulement des militaires qui ont succomb\u00e9 \u00e0 la tentation, mais aussi des fonctionnaires, des employ\u00e9s des administrations civiles et jusqu\u2019\u00e0 des gouverneurs de province, qui sont pass\u00e9s dans le camp de l\u2019insurrection avant m\u00eame le d\u00e9clenchement des op\u00e9rations militaires.<\/p>\n\n\n\n D\u2019autre part, le plan de bataille des talibans a \u00e9t\u00e9 bien con\u00e7u et atteste les enseignements que le mouvement a tir\u00e9s de ses difficiles op\u00e9rations de conqu\u00eate dans les ann\u00e9es 1994-1996. D\u00e8s le mois de juin 2021, le mouvement renforce ainsi son contr\u00f4le sur les provinces du Sud, ses bastions historiques, avant d\u2019\u00e9tendre son emprise sur l\u2019Ouest et le Nord, o\u00f9 on l\u2019attend d\u2019autant moins que ces r\u00e9gions sont les fiefs des seigneurs de la guerre et des groupes ethniques qui leur ont donn\u00e9 tant de fil \u00e0 retordre dans les ann\u00e9es 1990. La capacit\u00e9 des talibans \u00e0 mener une telle man\u0153uvre suffit \u00e0 d\u00e9montrer \u00e0 quel point leur travail de sape diplomatique et psychologique a port\u00e9 ses fruits. Ils s\u2019emparent ainsi de r\u00e9gions o\u00f9 les Tadjiks, Ouzbeks et m\u00eame Hazaras sont majoritaires, mais ils court-circuitent aussi le retour de seigneurs de la guerre (dont Isma\u00efl Khan, Rachid Dostom et Atta Mohammed Noor) qui auraient pu f\u00e9d\u00e9rer des forces hostiles au mouvement.<\/p>\n\n\n\n Le tableau qui se d\u00e9gage de la progression des talibans au d\u00e9but de l\u2019\u00e9t\u00e9 2021 est donc celui d\u2019un \u00e9tau qui se resserre autour des places fortes du gouvernement. Cet \u00e9tau est double : les talibans prennent \u00e0 la fois le contr\u00f4le des zones rurales, sur le pourtour des grands centres urbains, et ils s’emparent des zones frontali\u00e8res p\u00e9riph\u00e9riques, dans le but manifeste d\u2019isoler la partie centrale du pays, et en particulier Kaboul. \u00c0 cette mainmise sur les p\u00e9riph\u00e9ries s\u2019ajoute le contr\u00f4le progressif des fronti\u00e8res qui renforce encore l’isolement du r\u00e9gime, et pr\u00e9cipite un effondrement auquel peu d\u2019observateurs \u00e9taient pr\u00e9par\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n Certes, l\u2019arm\u00e9e livre des combats meurtriers par endroits mais ils sont d\u00e9fensifs et, surtout, ils se soldent par des d\u00e9faites. \u00c0 Lashkar-Gah, dans le Sud du pays, les commandos afghans soutenus par des frappes am\u00e9ricaines parviennent pendant un temps \u00e0 ralentir les talibans, au prix de pertes importantes, y compris dans la population civile, mais le mouvement qui s’est enclench\u00e9 est d\u00e9sormais irr\u00e9m\u00e9diable. \u00c0 partir de juin, les districts ruraux tombent les uns apr\u00e8s les autres. Dans la capitale, la crainte de devoir se pr\u00e9parer \u00e0 l\u2019encerclement c\u00e8de graduellement la place \u00e0 la panique, lorsque les responsables civils et militaires comprennent finalement qu\u2019ils n\u2019ont plus de quoi soutenir un si\u00e8ge.<\/p>\n\n\n\n Dans la capitale, la crainte de devoir se pr\u00e9parer \u00e0 l\u2019encerclement c\u00e8de graduellement la place \u00e0 la panique, lorsque les responsables civils et militaires comprennent finalement qu\u2019ils n\u2019ont plus de quoi soutenir un si\u00e8ge. <\/p>Patrick Azurmendi<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Jusqu\u2019\u00e0 la fin du mois de juillet pourtant, et malgr\u00e9 les gains territoriaux des talibans, on pouvait encore esp\u00e9rer que Kaboul serait d\u00e9fendu, ce qui aurait alors permis au gouvernement d\u2019envisager une transition politique plus honorable et aux Am\u00e9ricains d’\u00e9viter l\u2019humiliation ultime d\u2019un autre Sa\u00efgon. Mais il n\u2019y a pas eu de \u00ab d\u00e9lai de d\u00e9cence \u00bb, pour reprendre la formule employ\u00e9e en 1973 par Kissinger \u00e0 propos du retrait am\u00e9ricain du Vietnam. D\u00e9but ao\u00fbt, les talibans prennent leur premi\u00e8re capitale provinciale. D\u2019autres suivent au rythme de deux \u00e0 trois par jour. L\u2019arm\u00e9e s’effondre. Les autorit\u00e9s provinciales passent avec armes et bagages du c\u00f4t\u00e9 des talibans. Ceux qui n\u2019ont d\u2019autre choix refluent vers la capitale, lorsqu\u2019ils le peuvent.<\/p>\n\n\n\n Le sort de Kaboul est formellement scell\u00e9 le 15 ao\u00fbt, lorsque tombent \u00e0 la fois la base a\u00e9rienne de Bagram et la ville de Maidan Shar, situ\u00e9e \u00e0 moins de 40 km \u00e0 l\u2019Ouest de la capitale, et consid\u00e9r\u00e9e comme le dernier verrou avant Kaboul. Sans arm\u00e9e pour la d\u00e9fendre, priv\u00e9e de l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la base a\u00e9rienne de Bagram, et avec l\u2019a\u00e9roport international de Kaboul \u00e0 distance de tir de l\u2019artillerie des talibans, Kaboul ne peut m\u00eame pas \u00eatre tenu et ravitaill\u00e9 dans le cadre d\u2019un hypoth\u00e9tique pont a\u00e9rien. La ville est perdue. En dix jours, les talibans ont remport\u00e9 une victoire \u00e9clatante, pratiquement sans combattre.<\/p>\n\n\n\n L\u2019effondrement brutal de l\u2019arm\u00e9e afghane, et en particulier son incapacit\u00e9 de ne d\u00e9fendre ne serait-ce qu\u2019une enclave territoriale autour de Kaboul, a suscit\u00e9 beaucoup d\u2019incompr\u00e9hension. Formellement, l\u2019arm\u00e9e nationale afghane disposait en effet de plus de 300 000 hommes, face aux 75 000 combattants talibans. Les chiffres sont cependant trompeurs \u00e0 plusieurs \u00e9gards. Dans le contexte d\u2019une guerre de contre-insurrection<\/a>, o\u00f9 les forces arm\u00e9es doivent notamment s\u00e9curiser de larges pans de territoire, ce rapport num\u00e9rique de 4 contre 1 n\u2019a rien d\u2019\u00e9crasant, d\u2019autant que l\u2019Afghanistan est grand (1,2 fois la France m\u00e9tropolitaine). Mais le rapport de force appara\u00eet encore moins favorable si l\u2019on tient compte de la topographie du pays, caract\u00e9ris\u00e9e par un relief souvent montagneux, aux vall\u00e9es encaiss\u00e9es et difficiles d\u2019acc\u00e8s. Sur un tel terrain, une arm\u00e9e conventionnelle \u00e9prouve encore plus de mal \u00e0 exercer le contr\u00f4le d\u2019une zone, alors que des groupes mobiles d\u2019insurg\u00e9s peuvent ais\u00e9ment interdire l\u2019acc\u00e8s \u00e0 une vall\u00e9e ou profiter des innombrables goulets d\u2019\u00e9tranglement pour neutraliser une importante voie de communication, m\u00eame s\u2019ils disposent d\u2019effectifs plus r\u00e9duits.<\/p>\n\n\n\n Il faut en outre pond\u00e9rer le diff\u00e9rentiel num\u00e9rique avec d\u2019autres facteurs. En r\u00e9alit\u00e9, la force nominale de l\u2019arm\u00e9e afghane ne s\u2019est jamais \u00e9tablie \u00e0 300 000 hommes. Des bataillons entiers (pr\u00e8s de 50 selon certains rapports, soit 40 000 hommes) \u00e9taient constitu\u00e9s d\u2019unit\u00e9s enti\u00e8rement \u00ab fant\u00f4mes \u00bb, n\u2019existant que sur le papier. Les fonds destin\u00e9s \u00e0 la mise sur pied et \u00e0 l\u2019entretien de ces unit\u00e9s, soit des montants substantiels relevant du budget des arm\u00e9es, ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9tourn\u00e9s par des politiques et haut grad\u00e9s corrompus, qui ont ainsi accumul\u00e9 une fortune personnelle consid\u00e9rable. De surcro\u00eet, nombre d\u2019unit\u00e9s de terrain souffraient de sous-effectifs chroniques, le faible moral et le non-paiement des soldes entra\u00eenant un taux de d\u00e9sertion \u00e9lev\u00e9, de l\u2018ordre de 25 % \u00e0 30 % par an.<\/p>\n\n\n\n Les fonds destin\u00e9s \u00e0 la mise sur pied et \u00e0 l\u2019entretien de ces unit\u00e9s, soit des montants substantiels relevant du budget des arm\u00e9es, ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9tourn\u00e9s par des politiques et haut grad\u00e9s corrompus, qui ont ainsi accumul\u00e9 une fortune personnelle consid\u00e9rable. <\/p> Patrick Azurmendi <\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Il y a \u00e9galement lieu de pr\u00e9ciser que le volume total de ce que l\u2019on appelle commun\u00e9ment l\u2019arm\u00e9e afghane regroupait \u00e0 la fois les forces arm\u00e9es en tant que telles et diverses unit\u00e9s de police relevant du minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur. L\u2019exp\u00e9rience, la comp\u00e9tence tactique et la combativit\u00e9 de cet ensemble h\u00e9t\u00e9roclite \u00e9taient tr\u00e8s variables. En r\u00e9alit\u00e9, les forces de s\u00e9curit\u00e9 afghanes ne pouvaient plus compter au printemps 2021 que sur une force d\u2019environ 150 000 hommes, dont une partie non n\u00e9gligeable qui sert sur des checkpoints ou des postes avanc\u00e9es, perdus au milieu de nulle part. Le fer de lance de cette arm\u00e9e est compos\u00e9 d\u2019environ 20 \u00e0 30 000 hommes, commandos et forces sp\u00e9ciales, ainsi que d\u2019une modeste arm\u00e9e de l\u2019air, comptant moins de 10 000 hommes.<\/p>\n\n\n\n Comme d\u2019autres arm\u00e9es ayant \u00e9t\u00e9 form\u00e9es par les Am\u00e9ricains dans le cadre de leur guerre contre le terrorisme<\/a>, l\u2019arm\u00e9e afghane a pour grand point faible de ne pouvoir mener qu\u2019une op\u00e9ration majeure \u00e0 la fois. Une fois fix\u00e9e ou \u00e9mouss\u00e9e par des combats d\u2019envergure, aucune rel\u00e8ve n\u2019est possible et aucune r\u00e9serve mobilisable. C\u2019est ainsi qu\u2019apr\u00e8s les pertes territoriales de juillet et les d\u00e9fections massives qui ont suivi, Kaboul se retrouve totalement d\u00e9munie militairement face \u00e0 des talibans qui sont en mesure de regrouper des forces cons\u00e9quentes, avant d’investir la capitale.<\/p>\n\n\n\nLa dynamique de l\u2019effondrement<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
Un rapport de force trompeur<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
Une strat\u00e9gie inadapt\u00e9e<\/strong><\/h2>\n\n\n\n