{"id":115963,"date":"2021-08-10T11:39:46","date_gmt":"2021-08-10T09:39:46","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=115963"},"modified":"2021-08-23T15:16:09","modified_gmt":"2021-08-23T13:16:09","slug":"un-architecte-le-mystere-albert-speer-deuxieme-partie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/08\/10\/un-architecte-le-mystere-albert-speer-deuxieme-partie\/","title":{"rendered":"Un architecte&#160;: le myst\u00e8re Albert Speer. Deuxi\u00e8me partie"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-drop-cap\">Dix-huit mois avant le proc\u00e8s d&rsquo;Albert Speer \u00e0 Nuremberg, une Russe \u00e9migr\u00e9e aux \u00c9tats-Unis, qui s&rsquo;est rebaptis\u00e9e Ayn Rand, publie <em>The Fountainhead<\/em>, un roman dont le but d\u00e9clar\u00e9 est de montrer un homme id\u00e9al du futur. Il s&rsquo;agit de l&rsquo;histoire d&rsquo;un architecte.<\/p>\n\n\n\n<p>Le protagoniste de Rand, Howard Roark, est guid\u00e9 d\u00e8s son adolescence par une vision radicale de l&rsquo;architecture. Il dessine des b\u00e2timents purs, anguleux, inspir\u00e9s non pas par la tradition mais par le potentiel technologique des nouveaux mat\u00e9riaux \u2014 acier, verre tremp\u00e9. Son attitude intransigeante le fait renvoyer de l&rsquo;universit\u00e9, et il est contraint de travailler dans la construction&#160;; il trouve ensuite un emploi dans le seul cabinet avec lequel il se sent en phase, sous la direction d&rsquo;un moderniste pr\u00e9coce dont les gratte-ciels ont connu une lueur de gloire \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1890, qui s&rsquo;est ensuite tourn\u00e9 vers l&rsquo;alcool lorsque la tendance l&rsquo;a d\u00e9pass\u00e9. Roark, dont la carrure muscl\u00e9e et la rh\u00e9torique cristalline semblent incarner son id\u00e9al architectural, accepte tous les sacrifices et aucun compromis. On lui offre l&rsquo;argent et la gloire, mais il n&rsquo;en veut pas. Il veut construire.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme un miroir d\u00e9formant, Roark est doubl\u00e9 d&rsquo;un camarade d&rsquo;universit\u00e9 appel\u00e9 Peter Keating. Keating est \u00e9galement talentueux et brillant. Contrairement \u00e0 Roark, il attache tellement d&rsquo;importance aux id\u00e9es des autres qu&rsquo;il est finalement incapable de formuler les siennes. Il souhaitait \u00e9tudier l&rsquo;art, mais a choisi l&rsquo;architecture parce que sa m\u00e8re voulait qu&rsquo;il soit riche. Alors que Roark risque l&rsquo;expulsion pour \u00e9viter que ses plans anguleux ne soient entach\u00e9s d&rsquo;une colonnade, Keating fait de l&rsquo;ing\u00e9nierie inverse pour adapter ses plans aux go\u00fbts de ses professeurs. Lorsqu&rsquo;il remporte le prix du meilleur projet final, la seule raison de son bonheur est qu&rsquo;il a r\u00e9ussi \u00e0 d\u00e9jouer un camarade de classe techniquement plus dou\u00e9. Mais \u00e0 la fin de la c\u00e9r\u00e9monie de remise des prix, son bonheur s&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 transform\u00e9 en une frustration terne et sans objet.<\/p>\n\n\n\n<p>La fontaine mentionn\u00e9e dans le titre est la source de la cr\u00e9ativit\u00e9 et de l&rsquo;individualit\u00e9, la qualit\u00e9 intangible qui permet \u00e0 l&rsquo;esprit de vaincre la mati\u00e8re. Howard Roark la poss\u00e8de. Peter Keating ne l&rsquo;a pas.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;intrigue d\u00e9veloppe cette pr\u00e9misse, comme on pourrait d\u00e9velopper l&rsquo;hypoth\u00e8se d&rsquo;un th\u00e9or\u00e8me, sous la forme d&rsquo;un roman simple et captivant, qui a l&rsquo;allure d&rsquo;une aventure de pirates. Tandis que Roark gagne sa vie en faisant sauter de la dynamite dans une carri\u00e8re de granit, Keating se fraie un chemin dans le plus prestigieux cabinet d&rsquo;architectes de Manhattan. Il gagne la confiance de l&rsquo;un des deux associ\u00e9s en acceptant toutes ses crises d&rsquo;alcool, puis d\u00e9couvre que l&rsquo;autre a commis une petite erreur de comptabilit\u00e9 et le fait chanter pour qu&rsquo;il d\u00e9missionne en sa faveur. Pourtant, chaque fois qu&rsquo;il est confront\u00e9 \u00e0 un probl\u00e8me structurel difficile, c&rsquo;est vers Roark qu&rsquo;il se tourne, avec ses plaidoyers l\u00e9nifiants. Roark l&rsquo;aide toujours. Il sait que l&rsquo;\u00e9l\u00e9gance essentielle de ses croquis sera d\u00e9figur\u00e9e par l&rsquo;incapacit\u00e9 de Keating \u00e0 r\u00e9sister aux d\u00e9sirs de gaudriole de ses clients, mais il s&rsquo;en moque. Il veut construire.<\/p>\n\n\n\n<p>En attendant, sous son propre nom, Roark r\u00e9nove un magasin. Il con\u00e7oit une station-service et une maison de banlieue.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s plusieurs ann\u00e9es de carri\u00e8re, Roark et Keating sont tous deux en difficult\u00e9. Le premier a perdu le peu de r\u00e9putation et d&rsquo;argent qu&rsquo;il avait dans un scandale orchestr\u00e9 par ses ennemis&#160;; le second est malheureux et boit. Son style est pass\u00e9 de mode. Les clients qui avaient l&rsquo;habitude de le courtiser font maintenant la cour \u00e0 des rivaux qui s&rsquo;av\u00e8rent meilleurs pour les courtiser. Il a demand\u00e9 \u00e0 sa femme de coucher avec un millionnaire dont il esp\u00e9rait obtenir une commission, et l&rsquo;a perdue. La seule chance de Keating d&rsquo;\u00e9viter la faillite r\u00e9side dans un appel d&rsquo;offres pour un programme massif de logements sociaux. La commission d&rsquo;adjudication est compos\u00e9e de vieux copains et, en tirant parti de l&rsquo;influence qu&rsquo;il a encore, Keating parvient \u00e0 l&#8217;emporter, mais d\u00e8s qu&rsquo;il y parvient, il se rend compte qu&rsquo;il n&rsquo;est pas \u00e0 la hauteur de la t\u00e2che. Il a toujours con\u00e7u des b\u00e2timents voyants et pl\u00e9thoriques. Celui-ci exige efficacit\u00e9 et aust\u00e9rit\u00e9. Il se tourne vers Roark.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais Roark est en conflit. Il ne fait pas confiance \u00e0 Keating, et il ne fait pas confiance aux comit\u00e9s. Cependant, l&rsquo;ampleur des d\u00e9fis techniques du projet l&rsquo;attire irr\u00e9sistiblement. Il accepte de tout concevoir \u00e0 la place de Keating, \u00e0 condition que ce dernier jure de se battre de toutes ses forces pour emp\u00eacher le comit\u00e9 de modifier le moindre d\u00e9tail de son plan. Il peut avoir toute la gloire et l&rsquo;argent. Roark n&rsquo;en veut pas. Il veut construire.<\/p>\n\n\n\n<p>Bien s\u00fbr, c&rsquo;est un pacte avec le diable, car les vieux copains de Keating ont tous des agendas personnels. Lorsque le b\u00e2timent est d\u00e9voil\u00e9 au public, Roark d\u00e9couvre qu&rsquo;il est rempli d&rsquo;ajouts inutiles, de parures et de gribouillis. Il ne dit rien. Peu avant l&rsquo;ouverture du complexe de logements sociaux qu&rsquo;il a con\u00e7u, Roark le fait exploser \u00e0 la dynamite.<\/p>\n\n\n\n<p>La fin du roman (du moins sa fin id\u00e9ale, suivie de quelques chapitres superficiels) co\u00efncide avec le proc\u00e8s auquel Roark doit faire face apr\u00e8s s&rsquo;\u00eatre d\u00e9nonc\u00e9 de son plein gr\u00e9. Il explique son geste comme une d\u00e9fense de son int\u00e9grit\u00e9 artistique et de ses prouesses techniques. Il est acquitt\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est impossible que Rand ait pu baser Howard Roark sur Albert Speer. (Elle a d\u00e9clar\u00e9 s&rsquo;\u00eatre inspir\u00e9e de Frank Lloyd Wright, qui a rejet\u00e9 cet honneur avec une hargne peu caract\u00e9ristique). M\u00eame si ses livres s&rsquo;av\u00e9reront plus tard extr\u00eamement populaires dans certains secteurs de la droite politique, Rand s&rsquo;est oppos\u00e9e au nazisme avec la m\u00eame rage aveugle qu&rsquo;elle s&rsquo;est oppos\u00e9e au communisme, ou d&rsquo;ailleurs \u00e0 la religion. Roark est une image id\u00e9alis\u00e9e de l&rsquo;individualisme capitaliste d\u00e9brid\u00e9 et du libre march\u00e9. Speer \u00e9tait un des leaders d&rsquo;une tyrannie totalitaire. Roark m\u00e9prisait le classicisme r\u00e9siduel de b\u00e2timents tels que la Nouvelle Chancellerie d&rsquo;Hitler, et ses mod\u00e8les \u2014 Mies van der Rohe surtout \u2014 appartenaient \u00e0 une \u00e9cole \u00e0 laquelle Speer s&rsquo;\u00e9tait explicitement oppos\u00e9. Roark voyait les politiciens comme l&rsquo;incarnation de l&rsquo;hypocrisie et du vide, et Speer en \u00e9tait un. En principe, il est difficile d&rsquo;imaginer deux personnages plus \u00e9loign\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p> Speer \u00e9tait un des leaders d&rsquo;une tyrannie totalitaire. Roark m\u00e9prisait le classicisme r\u00e9siduel de b\u00e2timents tels que la Nouvelle Chancellerie d&rsquo;Hitler, et ses mod\u00e8les \u2014 Mies van der Rohe surtout \u2014 appartenaient \u00e0 une \u00e9cole \u00e0 laquelle Speer s&rsquo;\u00e9tait explicitement oppos\u00e9. Roark voyait les politiciens comme l&rsquo;incarnation de l&rsquo;hypocrisie et du vide, et Speer en \u00e9tait un. <\/p><cite>Vincenzo Latronico<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Mais des cha\u00eenes de montagnes situ\u00e9es \u00e0 l&rsquo;autre bout du monde peuvent \u00eatre soulev\u00e9es par le m\u00eame mouvement tectonique.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils sont tous deux architectes et amoureux de la nature. Ils sont tous deux destin\u00e9s \u00e0 concevoir beaucoup plus qu&rsquo;ils ne construiront, en partie \u00e0 cause de l&rsquo;opposition ext\u00e9rieure, en partie parce que leurs b\u00e2timents seront d\u00e9truits par des explosifs. Ils croient tous deux fermement au \u00ab&#160;triomphe de la volont\u00e9&#160;\u00bb, qui est une phrase litt\u00e9rale de Roark mais aussi le titre du film de Leni Riefenstahl sur Hitler.<\/p>\n\n\n\n<p><em>The Fountainhead<\/em> s&rsquo;ouvre sur une description de Roark, debout sur une falaise, riant avec m\u00e9chancet\u00e9 de sa ville universitaire en contrebas. D&rsquo;o\u00f9 il est, elle semble peupl\u00e9e de nains. Speer \u00e9crit, au tout d\u00e9but de ses m\u00e9moires&#160;: <em>Souvent, du haut des montagnes, nous regardions une profonde couche de nuages gris au-dessus des plaines lointaines. L\u00e0-bas vivaient des gens qui, \u00e0 nos yeux, \u00e9taient mis\u00e9rables&#160;; nous pensions que nous \u00e9tions au-dessus d&rsquo;eux dans tous les sens du terme.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Vers la fin du roman, un magnat de la presse \u00e0 sensation \u2014 un homme qui a b\u00e2ti sa fortune sur les ragots et les masses, tout ce que Roark m\u00e9prise \u2014 lui propose de concevoir un gratte-ciel \u00e0 New York. Pour surmonter les scrupules moraux de Roark, il lui dit&#160;: \u00ab&#160;Mon dernier succ\u00e8s sera votre plus grand. Ce sera mon monument. [&#8230;] Tu as attendu cette chance depuis le jour de ta naissance. La voici.&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Speer, dans ses m\u00e9moires, explique qu&rsquo;il a d\u00e9cid\u00e9 de travailler uniquement pour le NSDAP, au sujet duquel il avait des scrupules moraux, lorsque Hilter lui a dit qu&rsquo;il construirait \u00ab&#160;des monuments que personne n&rsquo;a construits depuis trois mille ans&#160;\u00bb. Il attendait cette chance \u00ab&#160;depuis qu&rsquo;il \u00e9tait n\u00e9&#160;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&#160;La vie r\u00e9elle est la vie de l&rsquo;esprit&#160;\u00bb, dit Roark vers le milieu du roman, dix ans avant que Speer n&rsquo;entame la promenade imaginaire autour du monde que la r\u00e9alit\u00e9 ne pouvait lui offrir.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais le parall\u00e8le le plus profond est d&rsquo;ordre moral. L&rsquo;acte final de Roark semble mauvais. Il n&rsquo;a rien \u00e0 gagner en d\u00e9truisant un complexe de logements pour les travailleurs pauvres. Sa renomm\u00e9e n&rsquo;aurait pas \u00e9t\u00e9 entach\u00e9e par sa laideur, puisque le projet \u00e9tait au nom de Keating. Pourtant, il d\u00e9fend son acte.<\/p>\n\n\n\n<p>Sa justification a deux faces. D&rsquo;une part, elle repose sur ses prouesses techniques. Un complexe d&rsquo;habitation aussi spacieux n&rsquo;a pu \u00eatre construit \u00e0 un co\u00fbt aussi faible pour le public que gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;expertise structurelle de Roark. \u00c0 ses yeux, la valeur du b\u00e2timent n&rsquo;\u00e9tait pas sociale mais purement abstraite&#160;: il y avait un probl\u00e8me formel et il \u00e9tait capable d&rsquo;en trouver la solution. Ayant trouv\u00e9 la solution, il en \u00e9tait le propri\u00e9taire. C&rsquo;est l&rsquo;essence de l&rsquo;argument de Rand pour l&rsquo;amoralit\u00e9 \u2014 la pr\u00e9-moralit\u00e9 \u2014 de la technologie.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais Roark est aussi un artiste. Il a cr\u00e9\u00e9 quelque chose, et il \u00e9tait le seul \u00e0 pouvoir le faire&#160;: cette cr\u00e9ation est donc une extension de son moi. En ce sens aussi, elle lui appartient. Toute modification de la cr\u00e9ation de Roark peut \u00eatre comprise comme une attaque contre sa personne. Roark sent qu&rsquo;il a le droit de se d\u00e9fendre. Dans son esprit, en faisant exploser ce b\u00e2timent, il ne privait pas les familles pauvres d&rsquo;une maison, mais affirmait simplement son droit d&rsquo;\u00eatre lui-m\u00eame, une sorte d&rsquo;<em>habeas corpus <\/em>g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9. Les id\u00e9es \u2014 les siennes, en l&rsquo;occurrence \u2014 passaient avant la mati\u00e8re \u2014 celles des autres.<\/p>\n\n\n\n<p>Discuter de la validit\u00e9 de l&rsquo;argument de Roark (Rand) serait fastidieux et hors sujet. Sa formulation dans le livre est manifestement peu convaincante, et il est douteux qu&rsquo;une exposition plus fine soit d&rsquo;une grande utilit\u00e9. Ce qu&rsquo;il est int\u00e9ressant de remarquer, cependant, c&rsquo;est que le protagoniste de Rand \u2014 un homme id\u00e9al, un homme convaincu de la supr\u00e9matie de l&rsquo;esprit sur la mati\u00e8re, un architecte \u2014 justifie son crime en se d\u00e9clarant \u00e0 la fois technicien et artiste.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&#160;Technicien&#160;\u00bb et \u00ab&#160;artiste&#160;\u00bb pourraient sembler oppos\u00e9s. Ils ne le sont pas. Un autre homme se consid\u00e9rait comme \u00e9tant les deux&#160;: cet autre homme de l&rsquo;avenir, Albert Speer.<\/p>\n\n\n\n<p>Donner la priorit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;abstrait sur le concret, \u00e0 l&rsquo;id\u00e9al sur le r\u00e9el, est une attitude st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e de l&rsquo;artiste romantique. Dans une inversion logique bizarre, c&rsquo;est aussi un trait st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9 du technicien. Ce paradoxe s\u2019att\u00e9nue quand on consid\u00e8re qu&rsquo;un architecte peut \u00eatre les deux choses \u00e0 la fois.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Donner la priorit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;abstrait sur le concret, \u00e0 l&rsquo;id\u00e9al sur le r\u00e9el, est une attitude st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e de l&rsquo;artiste romantique. Dans une inversion logique bizarre, c&rsquo;est aussi un trait st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9 du technicien. Ce paradoxe s\u2019att\u00e9nue quand on consid\u00e8re qu&rsquo;un architecte peut \u00eatre les deux choses \u00e0 la fois. <\/p><cite>Vincenzo Latronico<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Et les deux choses ont offert \u00e0 Speer, tout comme \u00e0 Roark, un moyen tr\u00e8s commode de fuir la responsabilit\u00e9 des crimes dont il \u00e9tait accus\u00e9. L&rsquo;artiste qui a la t\u00eate dans les nuages et le technicien qui se penche sur sa calculatrice ont en commun de ne pas regarder autour d&rsquo;eux. Leur esprit est ailleurs. M\u00eame s&rsquo;ils regardent, ils ne voient pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme nous l&rsquo;avons d\u00e9j\u00e0 remarqu\u00e9, le raisonnement moral de Speer tourne le plus souvent autour de ce qu&rsquo;il ne voit pas. Parfois, dit-il, il ne voit pas parce qu&rsquo;il est un artiste. Il \u00e9crit, par exemple, que la Nuit de cristal l&rsquo;a frapp\u00e9 surtout parce qu&rsquo;elle <em>a offens\u00e9 [son] sens de l&rsquo;ordre de la classe moyenne. Ai-je senti que cela [&#8230;] changeait ma substance morale&#160;? Je ne le sais pas. Je me sentais l&rsquo;architecte d&rsquo;Hitler. Les \u00e9v\u00e9nements politiques ne me concernaient pas. Mon travail consistait simplement \u00e0 fournir une toile de fond impressionnante pour ces \u00e9v\u00e9nements.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Expliquant comment l&rsquo;antis\u00e9mitisme \u00e9tait d\u00e8s le d\u00e9part au c\u0153ur de la politique nazie, il \u00e9crit&#160;: <em>Je roulais avec Hitler sous ces banderoles et je ne ressentais pas la bassesse des slogans affich\u00e9s publiquement et sanctionn\u00e9s par le gouvernement. Encore une fois&#160;: Je suppose que je ne les ai m\u00eame pas vus<\/em>. Faisant r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un acte d&rsquo;agression qui s&rsquo;est produit alors qu&rsquo;il \u00e9tait en vacances avec sa femme, il \u00e9crit&#160;: <em>Pendant que nous r\u00eavions dans l&rsquo;antiquit\u00e9 grecque, Hitler occupait la Tch\u00e9coslovaquie et l&rsquo;annexait au Reich<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>En d&rsquo;autres occasions, Speer ne voit pas parce qu&rsquo;il est un technicien. En tant que ministre de l&rsquo;armement \u2014 il fait ici r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 ses propres subordonn\u00e9s, mais il fera plus tard un raisonnement similaire \u00e0 son sujet \u2014 il <em>exploite d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment le ph\u00e9nom\u00e8ne de la d\u00e9votion souvent aveugle du technicien \u00e0 sa t\u00e2che. En raison de ce qui semble \u00eatre la neutralit\u00e9 morale de la technologie, ces personnes n&rsquo;avaient aucun scrupule quant \u00e0 leurs activit\u00e9s.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Une \u00e9tude de cas de cet aveuglement est offerte quelques pages plus loin, lors de la visite aux travailleurs asservis tout juste transf\u00e9r\u00e9s d&rsquo;un camp de concentration \u00e9voqu\u00e9e plus haut. Peu apr\u00e8s, Speer mentionne que Karl Hanke, alors gouverneur de la Basse-Saxe, l&rsquo;a rencontr\u00e9 peu apr\u00e8s avoir visit\u00e9 un soi-disant camp de travail et, avec des yeux ahuris, l&rsquo;a exhort\u00e9 \u00e0 ne jamais, \u00e0 aucun prix, y faire une inspection. Speer a suivi ce conseil. <em>\u00c0 partir de ce moment,<\/em> \u00e9crit-il, <em>de peur de d\u00e9couvrir quelque chose, [&#8230;] j&rsquo;ai ferm\u00e9 les yeux<\/em>. Et puis, presque comme une pens\u00e9e apr\u00e8s-coup&#160;:<em> Hanke devait parler d&rsquo;Auschwitz.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est la seule page, sur pr\u00e8s de deux mille, o\u00f9 le mot Auschwitz appara\u00eet.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est la fonction de l&rsquo;image de lui-m\u00eame qu\u2019avait Speer comme un homme vivant dans son esprit plut\u00f4t que dans le monde. C&rsquo;est une fa\u00e7on de justifier l&rsquo;affirmation selon laquelle l&rsquo;artiste en Speer ne voyait dans le nazisme qu&rsquo;un moyen de cr\u00e9er les b\u00e2timents dont il r\u00eavait, et ignorait donc sa substance criminelle&#160;; et que le technicien en lui se concentrait sur la mise en \u0153uvre pratique de ses missions sans consid\u00e9rer leur valeur morale. Si le fait d&rsquo;\u00eatre ces deux choses faisait de lui un homme du futur, cet homme du futur \u2014 comme l&rsquo;homme id\u00e9al, Roark \u2014 en tirait le plus solide des alibis moraux. Tous deux s&rsquo;en sont servis pour accepter et perp\u00e9trer des atrocit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>C&rsquo;est la fonction de l&rsquo;image de lui-m\u00eame qu\u2019avait Speer comme un homme vivant dans son esprit plut\u00f4t que dans le monde. C&rsquo;est une fa\u00e7on de justifier l&rsquo;affirmation selon laquelle l&rsquo;artiste en Speer ne voyait dans le nazisme qu&rsquo;un moyen de cr\u00e9er les b\u00e2timents dont il r\u00eavait, et ignorait donc sa substance criminelle&#160;; et que le technicien en lui se concentrait sur la mise en \u0153uvre pratique de ses missions sans consid\u00e9rer leur valeur morale. <\/p><cite>Vincenzo Latronico<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est, plus ou moins, le point que je visais en entreprenant d&rsquo;\u00e9crire cet essai. Cela faisait des ann\u00e9es que j&rsquo;approfondissais les id\u00e9es au c\u0153ur de l&rsquo;\u0153uvre \u2014 le mythe du triomphe de l&rsquo;esprit sur la mati\u00e8re, incarn\u00e9 par un certain type d&rsquo;architecte m\u00e9galomane dont les id\u00e9aux prennent le pas sur les limites physiques ainsi que sur les pr\u00e9occupations morales ou politiques. La premi\u00e8re fois que j&rsquo;ai vu le tableau de Tuymans, les seules choses que je savais sur Speer, \u00e0 part quelques notions sur son r\u00f4le dans le nazisme, \u00e9taient sa marche autour du monde et la th\u00e9orie du <em>Ruinenwert<\/em>&#160;; et l&rsquo;image de Tuymans a commenc\u00e9 \u00e0 m&rsquo;obs\u00e9der comme une \u00e9nigme que vous pensez avoir d\u00e9j\u00e0 r\u00e9solue, r\u00e9apparaissant de temps en temps pour vous forcer \u00e0 admettre que vous ne pouvez pas revenir sur vos pas.<\/p>\n\n\n\n<p>La solution que j&rsquo;avais en t\u00eate \u00e9tait la suivante&#160;: tel que d\u00e9peint par Tuymans, Speer est le prototype de l&rsquo;homme qui impose sa volont\u00e9 au monde et qui brandit sa position \u2014 la neutralit\u00e9 du technicien, l&rsquo;ind\u00e9pendance de l&rsquo;artiste \u2014 comme un alibi moral. Le fait qu&rsquo;un tel homme soit un architecte n&rsquo;est pas une co\u00efncidence. Au cours du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, l&rsquo;id\u00e9altype de l&rsquo;architecte a fini par incarner un nouveau type de h\u00e9ros. H\u00e9ritiers \u00e0 la fois de la pens\u00e9e philosophique et de la science du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, les architectes pouvaient pr\u00e9tendre \u00e0 un terrain moral et intellectuel plus \u00e9lev\u00e9 que les gestionnaires et les techniciens, mais \u00e0 une relation plus \u00e9troite avec le pouvoir et la r\u00e9solution de probl\u00e8mes que les penseurs et les artistes inefficaces. Dans <em>The Fountainhead<\/em>, la rubrique d&rsquo;un critique d&rsquo;architecture s&rsquo;intitule <em>Sermons in Stone<\/em>. Cela semble refl\u00e9ter assez fid\u00e8lement le m\u00e9lange d&rsquo;autorit\u00e9 intellectuelle et morale dont b\u00e9n\u00e9ficiaient des personnages aussi diff\u00e9rents que Speer, Le Corbusier et Buckminster Fuller.<\/p>\n\n\n\n<p>Bien s\u00fbr, en tant que dirigeant politique d&rsquo;un r\u00e9gime totalitaire, le rapport de Speer au pouvoir \u00e9tait incommensurablement plus direct et moralement plus odieux que celui de ses coll\u00e8gues. Et pourtant, \u00e0 certains \u00e9gards, ils ont tous concouru \u00e0 incarner ce type. Les arguments utilis\u00e9s par Speer pour sa d\u00e9fense partageaient les principes intellectuels et \u00e9thiques qui sous-tendaient la vaste utopie moderniste d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 hyper-organis\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Par cons\u00e9quent, dans mon esprit, le parall\u00e9lisme avec Roark sugg\u00e8re que le prototype de l&rsquo;architecte du pouvoir du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle n&rsquo;est pas propre au nazisme, mais plut\u00f4t \u00e0 une \u00e9poque.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 bien des \u00e9gards, cette \u00e9poque n&rsquo;est pas termin\u00e9e. L&rsquo;architecture est la principale m\u00e9taphore utilis\u00e9e pour d\u00e9crire les syst\u00e8mes informatiques complexes. Les programmeurs, que l&rsquo;on appelle aussi architectes logiciels, sont la d\u00e9finition m\u00eame du technicien, et pourtant nombre de leurs traits st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9s \u2014 impr\u00e9visibilit\u00e9, refus des r\u00e8gles sociales, travail de nuit, d\u00e9sordre, une certaine immaturit\u00e9 \u2014 sont normalement associ\u00e9s aux artistes. Bien plus que des marketeurs avis\u00e9s comme Koolhaas ou Hadid, ce sont les codeurs des startups qui revendiquent une autorit\u00e9 intellectuelle tout en op\u00e9rant en contact direct avec le pouvoir politique. Pour faire r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 quelque chose d&rsquo;intangible qui d\u00e9termine et contr\u00f4le le monde physique, j&rsquo;ai utilis\u00e9 des mots tels que \u00ab&#160;esprit&#160;\u00bb, \u00ab&#160;volont\u00e9&#160;\u00bb, \u00ab&#160;id\u00e9es&#160;\u00bb. J&rsquo;aurais pu dire \u00ab&#160;logiciel&#160;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, si Speer repr\u00e9sentait la domination de l&rsquo;esprit sur la mati\u00e8re, je voulais faire valoir que Tuymans avait peint dans <em>Der Architekt<\/em> une d\u00e9fense de la mati\u00e8re. C&rsquo;est du moins la conclusion \u00e0 laquelle je voulais arriver. En y travaillant, j&rsquo;ai eu l&rsquo;occasion de relire <em>The Fountainhead<\/em> apr\u00e8s une d\u00e9cennie et demie, afin de v\u00e9rifier ce que je me rappelais de l&rsquo;image de Howard Roark. J&rsquo;y ai trouv\u00e9 quelque chose dont je ne me souvenais pas. J&rsquo;ai trouv\u00e9 des fissures.<\/p>\n\n\n\n<p>Ayn Rand est largement connue pour \u00eatre une mauvaise \u00e9crivaine, si l&rsquo;on entend par l\u00e0 que ses romans se lisent de mani\u00e8re sch\u00e9matique et totalement d\u00e9pourvue de nuances. Cela est d\u00fb en grande partie \u00e0 ses objectifs didactiques. Rand consid\u00e9rait ses romans comme des v\u00e9hicules pour son programme philosophique et politique, prenant la forme de chroniques de batailles d&rsquo;id\u00e9es, qui \u2014 tout comme les romans d&rsquo;aventure du XIXe si\u00e8cle \u2014 devaient leur qualit\u00e9 \u00e9poustouflante \u00e0 la nettet\u00e9 du clivage entre le bien et le mal. Pour l&rsquo;accentuer encore, Rand a supprim\u00e9 toute complexit\u00e9 qui aurait pu emp\u00eacher l&rsquo;identification des personnages principaux \u00e0 des types id\u00e9aux, ou adoucir la vision m\u00e9prisante que tous les autres sont cens\u00e9s m\u00e9riter. Roark n&rsquo;a aucun d\u00e9faut. Il ne vacille jamais. Il accepte toute adversit\u00e9 sans douleur ni col\u00e8re. En tant que personnage de roman, son r\u00f4le est celui d&rsquo;une feuille de verre. En regardant Roark, les lecteurs ne voient rien de lui, mais \u00e0 travers lui, ils ont une vision claire des id\u00e9es que Rand a mises en place.<\/p>\n\n\n\n<p>(Incidemment, c&rsquo;est aussi la raison pour laquelle l&rsquo;influence extraordinaire que les romans de Rand ont exerc\u00e9e sur la droite nord-am\u00e9ricaine est principalement due \u00e0 un type sp\u00e9cifique de lecteur \u2014 blanc, m\u00e2le, adolescent, \u00e9go\u00efste, brillant et convaincu que tout lui est d\u00fb \u2014 qui a trouv\u00e9 en Roark la saga Twilight des anarcho-capitalistes. L&rsquo;un de ces adolescents allait par la suite diriger la R\u00e9serve f\u00e9d\u00e9rale pendant les deux d\u00e9cennies de d\u00e9r\u00e9gulation qui ont conduit \u00e0 la crise de 2008.)<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, en relisant le roman, j&rsquo;ai trouv\u00e9 une fissure dans le verre de Roark. C&rsquo;est ce qui arrive au verre lorsqu&rsquo;il est trop proche d&rsquo;une source de chaleur.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette chaleur rayonne \u00e0 partir du personnage de Keating. M\u00eame si le roman le pr\u00e9sente comme un <em>punching ball<\/em>, un acolyte dont la ruine est in\u00e9vitable d\u00e8s qu&rsquo;il s&rsquo;\u00e9loigne des traces du protagoniste, l&rsquo;arc narratif de son ascension et de sa chute est \u00e9tonnamment r\u00e9aliste. Un jeune homme brillant se rend compte que la manipulation est plus efficace que le talent pour r\u00e9ussir, et consacre toute son \u00e9nergie \u00e0 atteindre le succ\u00e8s de cette mani\u00e8re. \u00c0 long terme, l&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9 engendr\u00e9e par sa d\u00e9pendance \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de l&rsquo;opinion des autres alimente son alcoolisme, ce qui le conduit \u00e0 sa ruine financi\u00e8re et \u00e9motionnelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Au centre de cette histoire se trouve une psychologie complexe et souffrante. On en trouve plusieurs exemples dans l&rsquo;intrigue, mais l&rsquo;un d&rsquo;entre eux est particuli\u00e8rement pertinent. Lorsqu&rsquo;il \u00e9tait \u00e9tudiant, Keating avait l&rsquo;habitude de flirter avec une belle jeune femme intelligente appel\u00e9e Catherine, dont les ambitions d\u00e9clar\u00e9es \u00e9taient toutefois trop banales pour lui. Bien que conscient de cela, Keating a raviv\u00e9 leur relation par intermittence au cours des ann\u00e9es suivantes, chaque fois qu&rsquo;il avait besoin d&rsquo;une dose de puret\u00e9 comme antidote int\u00e9rieur aux compromis de sa vie professionnelle. Elle semble vaguement consciente de son \u00e9go\u00efsme, mais esp\u00e8re aussi qu&rsquo;il grandira un jour. Il la demande en mariage, mais ne cesse de repousser le mariage avec des excuses qui semblent extr\u00eamement r\u00e9alistes dans leur hypocrisie, l&rsquo;hypocrisie douloureuse de quelqu&rsquo;un qui s&rsquo;illusionne dans l&rsquo;espoir improbable de pouvoir continuer \u00e0 s&rsquo;illusionner \u00e0 4 heures du matin.<\/p>\n\n\n\n<p>Presque par hasard, apr\u00e8s plusieurs ann\u00e9es de pressions, Keating d\u00e9couvre que Catherine est la ni\u00e8ce d&rsquo;un critique d&rsquo;architecture extr\u00eamement influent, quelqu&rsquo;un qui pourrait lui ouvrir toutes les portes. En d\u00e9couvrant cela, au lieu de se marier et de franchir triomphalement ces portes, il la quitte.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les romans, c&rsquo;est ce type de choix qui r\u00e9v\u00e8le la substance morale d&rsquo;un personnage. Contrairement \u00e0 tous les choix de Roark, qui sont coh\u00e9rents avec le caract\u00e8re en verre de Roark, celui-ci est \u00e9tonnamment opaque, car au lieu de d\u00e9couler des postulats de Keating comme un corollaire, il contredit tout ce qu&rsquo;il devrait repr\u00e9senter&#160;: la manipulation des autres pour atteindre le succ\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p>Les vraies psychologies ont des contradictions, et c&rsquo;est ce qui fait de Keating un personnage \u00ab&#160;chaud&#160;\u00bb. En quittant Catherine, Keating essaie de garder au moins une partie de sa vie libre du sch\u00e9ma manipulateur qui s\u2019en est empar\u00e9. Pour lui, l&rsquo;\u00e9pouser serait une chance \u2014 plut\u00f4t \u00e9go\u00efste \u2014 de se purifier moralement, un choix qui marquerait le d\u00e9but d&rsquo;un moi plus pur&#160;: parce que, pour son moi orient\u00e9 vers le succ\u00e8s, il la croyait tout \u00e0 fait inutile. Lorsqu&rsquo;il se rend compte que ce n&rsquo;est pas le cas, il prend \u00e9galement conscience qu&rsquo;il finira par l&rsquo;utiliser, car c&rsquo;est ce qu&rsquo;il fait. Il d\u00e9cide alors de renoncer au seul vrai sentiment qu&rsquo;il ait jamais ressenti plut\u00f4t que de risquer de le souiller.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce sont des \u00e9motions contradictoires et explosives, m\u00eame si elles sont en quelque sorte na\u00efvement dramatiques. Elles sont chaudes. Keating suscite l&#8217;empathie des lecteurs non pas parce qu&rsquo;ils veulent \u00eatre comme lui (c&rsquo;est le r\u00f4le pour lequel Roark a \u00e9t\u00e9 choisi) mais parce qu&rsquo;ils se doutent, craignent ou regrettent d&rsquo;\u00eatre comme lui. Quiconque a d\u00e9j\u00e0 ressenti la tentation d&rsquo;une amiti\u00e9 int\u00e9ress\u00e9e, ou arrach\u00e9 un petit succ\u00e8s par la servilit\u00e9, conna\u00eet tr\u00e8s bien le m\u00e9lange de fiert\u00e9 et de honte, d&rsquo;arrogance et d&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9 qui constitue le c\u0153ur de Keating.<\/p>\n\n\n\n<p>Rien de tout cela ne m&rsquo;a frapp\u00e9 lorsque j&rsquo;ai lu <em>The Fountainhead<\/em> pour la premi\u00e8re fois. J&rsquo;avais vingt ans, j&rsquo;\u00e9tais un jeune homme blanc brillant et j&rsquo;\u00e9tais fascin\u00e9 par les m\u00e9galomanes imposant leur esprit sur la mati\u00e8re parce que je nourrissais le soup\u00e7on ou le d\u00e9sir d&rsquo;\u00eatre l&rsquo;un d&rsquo;entre eux, moi aussi. \u00c0 l&rsquo;approche de la quarantaine, ce qui attire maintenant mon attention, c&rsquo;est le contraste entre la froideur abstraite de l&rsquo;interpr\u00e9tation de Roark et cette chaleur. En \u00e9crivant les monologues de Roark, Rand \u00e9tait guid\u00e9 par ses id\u00e9es. Le r\u00e9sultat est tout aussi plat, sch\u00e9matique, irr\u00e9el. Mais pour reconstruire avec autant de d\u00e9tails la spirale agonisante de manipulation et de honte de Keating, elle a d\u00fb \u00eatre guid\u00e9e par quelque chose d&rsquo;aussi br\u00fblant. Le premier candidat, dans de tels cas, est l&rsquo;exp\u00e9rience de l&rsquo;\u00e9crivain.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>En \u00e9crivant les monologues de Roark, Rand \u00e9tait guid\u00e9 par ses id\u00e9es. Le r\u00e9sultat est tout aussi plat, sch\u00e9matique, irr\u00e9el. Mais pour reconstruire avec autant de d\u00e9tails la spirale agonisante de manipulation et de honte de Keating, elle a d\u00fb \u00eatre guid\u00e9e par quelque chose d&rsquo;aussi br\u00fblant. Le premier candidat, dans de tels cas, est l&rsquo;exp\u00e9rience de l&rsquo;\u00e9crivain. <\/p><cite>Vincenzo Latronico<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>L&rsquo;exp\u00e9rience de Rand \u00e9tait assez diff\u00e9rente de celle de son h\u00e9ros. Alors qu&rsquo;elle r\u00eavait de Roark, Rand s&rsquo;entourait d&rsquo;acolytes adolescents qui apprenaient ses \u00e9crits par c\u0153ur. Elle pr\u00eachait le culte de l&rsquo;individualisme rationnel, mais lorsqu&rsquo;elle \u00e9tait attir\u00e9e par un homme, elle passait des heures \u00e0 prouver avec rage qu&rsquo;il serait irrationnel qu&rsquo;il la rejette. Elle croyait au succ\u00e8s et \u00e0 l&rsquo;autonomie, et pour \u00eatre autonome, elle a compt\u00e9 pendant des d\u00e9cennies sur la consommation quotidienne d&rsquo;amph\u00e9tamines. Il n&rsquo;est pas difficile de comprendre pourquoi elle a consacr\u00e9 tant d&rsquo;\u00e9nergie \u00e0 r\u00eaver de Roark, l&rsquo;homme id\u00e9al. La position \u00e0 partir de laquelle les gens r\u00eavent de l&rsquo;id\u00e9al est la position de Keating.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est ce qui m&rsquo;a fait r\u00e9fl\u00e9chir. Speer aussi, dans ses m\u00e9moires, parle d&rsquo;un homme id\u00e9al.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Chaque mensonge se multipliait comme dans une galerie de miroirs d\u00e9formants, devenant l&rsquo;image sans cesse confirm\u00e9e d&rsquo;un monde de r\u00eave fantastique qui n&rsquo;avait plus aucun rapport avec le monde ext\u00e9rieur sinistre. Dans ces miroirs, je ne voyais rien d&rsquo;autre que mon propre visage reproduit de nombreuses fois.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Speer parle ici des mois qui ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 la chute du nazisme, lorsque ses dirigeants ont essay\u00e9 de se bercer d&rsquo;illusions en croyant que la victoire \u00e9tait encore possible, comme le pr\u00e9tendait Hitler. Il pourrait tout aussi bien faire r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 ses \u00e9crits. Ils sont pleins d&rsquo;images de Speer&#160;: l&rsquo;architecte, le politicien, le penseur. Mais apr\u00e8s avoir observ\u00e9 ces images pendant longtemps, j&rsquo;ai fini par comprendre qu&rsquo;elles sont toutes des repr\u00e9sentations de Speer en tant que personnage. Je me suis int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 ces images parce que je pensais qu&rsquo;une partie de sa grandeur se refl\u00e9tait dans la m\u00e9lancolie de la peinture de Tuymans. Elles m&rsquo;int\u00e9ressaient aussi parce qu&rsquo;elles \u00e9veillaient mon imagination, mon go\u00fbt pour le sentimental. Bien s\u00fbr, c&rsquo;\u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment ce que l&rsquo;auteur voulait transmettre.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais il y a une autre image de Speer dans le livre&#160;: celle de lui-m\u00eame comme narrateur, comme celui qui raconte. Cette image, je ne l&rsquo;avais pas du tout envisag\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans <em>Eichmann \u00e0 J\u00e9rusalem<\/em>, Hannah Arendt consacre plusieurs pages \u00e0 l&rsquo;analyse de la fa\u00e7on dont Eichmann raconte son propre r\u00f4le dans la planification et la r\u00e9alisation du g\u00e9nocide. Elle ne s&rsquo;int\u00e9resse pas au personnage d\u00e9crit dans ce r\u00e9cit, \u00e0 ses actions ou aux faits. Ceux-ci avaient \u00e9t\u00e9 \u00e9tablis par les historiens et, dans une moindre mesure, par le proc\u00e8s. Ce qui l&rsquo;int\u00e9resse, c&rsquo;est le narrateur&#160;: le personnage qu&rsquo;Eichmann a adopt\u00e9 en racontant son histoire. <em>Malgr\u00e9 tous les efforts de l&rsquo;accusation,<\/em> \u00e9crit Arendt, <em>tout le monde pouvait voir que cet homme n&rsquo;\u00e9tait pas un \u00ab&#160;monstre&#160;\u00bb, mais il \u00e9tait difficile en effet de ne pas soup\u00e7onner qu&rsquo;il \u00e9tait un clown. <\/em>[&#8230;]<em> Certes, les juges avaient raison lorsqu&rsquo;ils ont finalement dit \u00e0 l&rsquo;accus\u00e9 que tout ce qu&rsquo;il avait dit \u00e9tait \u00ab&#160;des paroles vides&#160;\u00bb \u2014 sauf qu&rsquo;ils pensaient que le vide \u00e9tait feint, et que l&rsquo;accus\u00e9 voulait cacher d&rsquo;autres pens\u00e9es qui, bien que hideuses, n&rsquo;\u00e9taient pas vides. Il fallait absolument le prendre au s\u00e9rieux, ce qui \u00e9tait tr\u00e8s difficile, \u00e0 moins de chercher la solution de facilit\u00e9 pour sortir du dilemme entre l&rsquo;horreur indicible des actes et le ridicule ind\u00e9niable de l&rsquo;homme qui les a perp\u00e9tr\u00e9s, et de le d\u00e9clarer menteur habile et calculateur \u2014 ce qu&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait \u00e9videmment pas.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Qu\u2019en \u00e9tait-il de Speer&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la pr\u00e9face de ses m\u00e9moires, Speer tente d&rsquo;anticiper la r\u00e9action hostile qu&rsquo;il ne manquera pas de susciter de la part de la partie du public qui se souvient encore de lui comme d&rsquo;un auteur de crimes contre l&rsquo;humanit\u00e9. <em>Beaucoup trouveront [mes souvenirs] d\u00e9form\u00e9s, \u00e9crit-il. Cela peut \u00eatre vrai ou non.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Il est difficile d&rsquo;exag\u00e9rer l&rsquo;\u00e9tranget\u00e9 de cette affirmation. Un homme arrogant, un Roark, aurait clam\u00e9 que chaque mot de ses m\u00e9moires \u00e9tait la v\u00e9rit\u00e9 absolue (sinon, pourquoi les publier&#160;?). Un homme peu s\u00fbr de lui, un Keating, aurait probablement admis de mani\u00e8re pr\u00e9ventive la faillibilit\u00e9 de la m\u00e9moire et l&rsquo;in\u00e9vitable adoucissement des souvenirs douloureux apr\u00e8s vingt ans d&#8217;emprisonnement. Speer ne fait ni l&rsquo;un ni l&rsquo;autre. De son int\u00e9riorit\u00e9, il ne montre rien du tout. \u00c0 en juger par la fa\u00e7on dont il en parle, il semble ne pas y avoir acc\u00e8s non plus.<\/p>\n\n\n\n<p>Le m\u00eame vide revient chaque fois qu&rsquo;il s&rsquo;essaie \u00e0 l&rsquo;introspection. <em>Au cours des ann\u00e9es qui ont suivi ma lib\u00e9ration de Spandau, on m&rsquo;a demand\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises<\/em> [&#8230;] <em>ce que je savais r\u00e9ellement de la pers\u00e9cution, de la d\u00e9portation et de l&rsquo;an\u00e9antissement des Juifs<\/em>, \u00e9crit Speer. Il r\u00e9sume ensuite sa d\u00e9fense de Nuremberg, dont on sait aujourd&rsquo;hui que c&rsquo;est un mensonge, d\u00e9clarant qu\u2019un r\u00e9gime totalitaire ne peut fonctionner que si ses dirigeants sont compl\u00e8tement isol\u00e9s les uns des autres, et qu\u2019il n&rsquo;avait donc aucune id\u00e9e de ce que faisaient les SS dans les camps de concentration. Cependant, il poursuit&#160;: <em>Je ne donne plus cette r\u00e9ponse. Je ne donne plus aucune de ces r\u00e9ponses.<\/em> [&#8230;] <em>Les nombreuses ann\u00e9es de dialogue avec moi-m\u00eame ont dissip\u00e9 mes anciens sentiments de culpabilit\u00e9.<\/em> [&#8230;] <em>Aucun \u00eatre humain ne pourrait continuer \u00e0 affirmer sa culpabilit\u00e9 pendant tant d&rsquo;ann\u00e9es et rester sinc\u00e8re.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Une fois les sentiments de culpabilit\u00e9 dissip\u00e9s, il ne reste que le vide.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce vide pose la m\u00eame question que le vide d&rsquo;Eichmann posait \u00e0 Arendt. Il peut \u00eatre le masque de la cruaut\u00e9, comme le pr\u00e9tendent les juges de J\u00e9rusalem. Il peut \u00eatre le signe du ridicule, comme l&rsquo;affirme Arendt elle-m\u00eame. Le cas de Speer ne semble \u00eatre ni l&rsquo;un ni l&rsquo;autre.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Ce vide pose la m\u00eame question que le vide d&rsquo;Eichmann posait \u00e0 Arendt. Il peut \u00eatre le masque de la cruaut\u00e9, comme le pr\u00e9tendent les juges de J\u00e9rusalem. Il peut \u00eatre le signe du ridicule, comme l&rsquo;affirme Arendt elle-m\u00eame. Le cas de Speer ne semble \u00eatre ni l&rsquo;un ni l&rsquo;autre. <\/p><cite>Vincenzo Latronico<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Le vide est le plus d\u00e9concertant \u00e0 la derni\u00e8re page de ses journaux de prison. Speer y a travaill\u00e9 pendant vingt ans. Il avait clairement en t\u00eate une publication, peut-\u00eatre une justification, un retour. Pendant ces vingt ans, il n&rsquo;avait pas grand-chose d&rsquo;autre \u00e0 faire. Sa seule autre pens\u00e9e constante a d\u00fb \u00eatre le moment o\u00f9 il serait lib\u00e9r\u00e9. \u00c0 ce moment-l\u00e0, ces deux pens\u00e9es se chevauchaient \u2014 ce serait probablement le point d&rsquo;intensit\u00e9 maximale de son journal, et sa fin.<\/p>\n\n\n\n<p>Voici ce qu&rsquo;il \u00e9crit&#160;: <em>Vingt ans&#160;! A quoi je pense en ce moment&#160;? Comment peut-on conclure une chose pareille&#160;? Et quels sentiments \u00e9prouve-t-on&#160;? Soulagement, gratitude, anxi\u00e9t\u00e9, curiosit\u00e9, vacuit\u00e9&#160;?\u2026 Je ne sais pas.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est la derni\u00e8re page. Speer est devenu opaque, m\u00eame pour lui-m\u00eame. Il ne se demande pas ce qu&rsquo;il ressent, mais ce que l&rsquo;on ressent, en g\u00e9n\u00e9ral. Son doute ne porte pas sur sa vie int\u00e9rieure mais sur la fa\u00e7on dont le public le percevra \u00e0 la fin d&rsquo;une telle chose.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces mots ne ressemblent pas \u00e0 ceux de Roark. Ils ressemblent aux mots de Keating, tellement pr\u00e9occup\u00e9 par sa propre image qu&rsquo;il a perdu l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 son propre esprit. C&rsquo;est la fissure par laquelle je voulais regarder.<\/p>\n\n\n\n<p>Gitta Sereny le voulait aussi. Journaliste envoy\u00e9e par le <em>Times of London<\/em> pour interviewer Speer dans les ann\u00e9es 1970, Gitta Sereny avait elle-m\u00eame d\u00fb fuir la Hongrie \u00e0 cause du nazisme et avait ensuite particip\u00e9 \u00e0 la r\u00e9sistance en France&#160;: elle ne pouvait \u00eatre accus\u00e9e de sympathies nazies. Cependant, l&rsquo;entretien pour son profil de Speer s&rsquo;est poursuivi pendant pr\u00e8s de dix ans, se transformant en une conversation profonde qui est devenue la base d&rsquo;un livre \u2014 <em>Albert Speer&#160;: His Battle with Truth<\/em> \u2014 qui contribuera \u00e0 la d\u00e9finition de l&rsquo;image de Speer pendant des d\u00e9cennies. De quelle image s&rsquo;agit-il&#160;? C&rsquo;est celle que nous connaissons&#160;: celle d&rsquo;un homme pensif et tranquille, d&rsquo;un artiste et d&rsquo;un technicien qui vivait dans son esprit autant que dans le monde&#160;; un homme opaque m\u00eame pour lui-m\u00eame, \u00e0 tel point que m\u00eame apr\u00e8s une d\u00e9cennie d&rsquo;\u00e9changes, Sereny ne pouvait pas l&rsquo;appeler un ami, le ressentait comme \u00ab&#160;vide&#160;\u00bb. Ce sont les m\u00eames mots que Speer a utilis\u00e9s pour Hitler.<\/p>\n\n\n\n<p>Sereny a \u00e9galement trouv\u00e9 une faille dans cette image. Elle n&rsquo;a rien \u00e0 voir avec les nombreux mensonges, omissions ou impr\u00e9cisions qu&rsquo;elle enregistre dans le r\u00e9cit de Speer, mais avec la personnalit\u00e9 du conteur. La fissure trouve son origine dans un appel t\u00e9l\u00e9phonique qu&rsquo;elle a re\u00e7u tard dans la nuit en 1981. Speer \u00e9tait libre depuis quinze ans. Il \u00e9tait alors un homme riche et c\u00e9l\u00e8bre, non seulement connu en tant qu&rsquo;ancien dirigeant nazi mais aussi en tant qu&rsquo;auteur internationalement acclam\u00e9 des deux livres qu&rsquo;il avait \u00e9crits \u00e0 ce sujet. La voix dans laquelle ces livres \u00e9taient racont\u00e9s \u00e9tait la m\u00eame que celle que Sereny avait connue, la voix de son personnage&#160;: un artiste et un technicien, un homme opaque. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas la voix qu&rsquo;elle avait entendue au t\u00e9l\u00e9phone en 1981. Celle-ci \u00e9tait la voix d&rsquo;un ivrogne.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Apr\u00e8s tout, <\/em>disait Speer, dans le r\u00e9cit de Sereny<em>, j&rsquo;\u00e9tais l&rsquo;architecte d&rsquo;Hitler&#160;; j&rsquo;\u00e9tais son ministre de l&rsquo;Armement et de la Production&#160;; j&rsquo;ai servi vingt ans \u00e0 Spandau et en sortant, j&rsquo;ai fait une autre bonne carri\u00e8re. Pas mal apr\u00e8s tout, n&rsquo;est-ce pas&#160;?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Ce devait \u00eatre leur derni\u00e8re conversation. Speer est mort moins d&rsquo;un mois apr\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p>Sereny est un auteur trop attentif et fiable pour que les lecteurs puissent consid\u00e9rer cette information comme une invention, m\u00eame si elle m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre prise comme telle \u2014 c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment le dernier rebondissement de <em>Frost\/Nixon<\/em> de Peter Morgan. Elle-m\u00eame ne semble pas choqu\u00e9e outre mesure par cette r\u00e9v\u00e9lation. Ce qui lui a \u00e9t\u00e9 r\u00e9v\u00e9l\u00e9, c&rsquo;est un magouilleur fier de son succ\u00e8s. Sous le masque du technicien froid et de l&rsquo;artiste r\u00eaveur, Sereny a vu un homme d\u00e9vor\u00e9 par l&rsquo;ambition, et pr\u00eat \u00e0 tout pour l&rsquo;alimenter. Ce qu\u2019il a fait.<\/p>\n\n\n\n<p>En lisant Sereny, j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 par le fait que je ne voyais pas l&rsquo;ambition et la fiert\u00e9 \u00e0 travers cette fissure, comme elle le faisait. J&rsquo;ai vu de l&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9. Dans cet appel t\u00e9l\u00e9phonique, Speer ne se vantait pas de tout ce qu&rsquo;il avait accompli dans la vie. Il essayait d&rsquo;en faire prendre conscience \u00e0 Sereny aussi \u2014 il s&rsquo;assurait qu&rsquo;elle le voyait comme un homme sp\u00e9cial.<\/p>\n\n\n\n<p>Ma seule preuve \u00e0 cet \u00e9gard \u00e9tait un sentiment \u2014 mon sentiment, en tant que lecteur des m\u00e9moires de Speer, que plus il essayait de se pr\u00e9senter comme un Roark, plus il ressemblait \u00e0 Keating. Mais ce sentiment \u00e9tait contredit par les convictions des historiens et des journalistes \u2014 non seulement ceux que Speer a rencontr\u00e9s apr\u00e8s Nuremberg, quand, si mon intuition \u00e9tait correcte, il essayait d\u00e9j\u00e0 d&rsquo;\u00e9tablir une certaine image de lui-m\u00eame&#160;; mais aussi ceux qui avaient \u00e9crit sur lui auparavant, quand il \u00e9tait encore un leader nazi. Par exemple l&rsquo;\u00e9crivain britannique qui, m\u00eame en guerre contre son pays, lui a donn\u00e9 le cr\u00e9dit d&rsquo;\u00eatre le prototype de l&rsquo;homme de l&rsquo;avenir.<\/p>\n\n\n\n<p>Speer accorde une grande attention aux propos du journaliste, soulignant m\u00eame l&rsquo;envie d&rsquo;Hitler \u00e0 leur lecture. Je vais citer \u00e0 nouveau le passage du journaliste, en entier, exactement comme ils apparaissent dans le m\u00e9moire de Speer. Il omet certaines parties. Les omissions sont parlantes.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Speer est, dans un sens, plus important pour l&rsquo;Allemagne d&rsquo;aujourd&rsquo;hui que Hitler, Himmler, G\u00f6ring, Goebbels, ou les g\u00e9n\u00e9raux. Ils sont tous, en quelque sorte, devenus les simples auxiliaires de l&rsquo;homme qui dirige r\u00e9ellement la gigantesque machine de pouvoir <\/em>\u2014 <em>charg\u00e9 d&rsquo;en tirer le maximum d&rsquo;efforts sous le maximum de contraintes [&#8230;] En lui se trouve l&rsquo;incarnation m\u00eame de la \u00ab&#160;r\u00e9volution manag\u00e9riale&#160;\u00bb.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Speer n&rsquo;est pas l&rsquo;un de ces nazis flamboyants et pittoresques. On ignore s&rsquo;il a des opinions politiques autres que conventionnelles. Il aurait pu rejoindre n&rsquo;importe quel autre parti politique qui lui aurait donn\u00e9 un emploi et une carri\u00e8re. Il est tout \u00e0 fait l&rsquo;homme moyen qui r\u00e9ussit, bien habill\u00e9, civil, non corrompu, tr\u00e8s classe moyenne dans son style de vie, avec une femme et six enfants. Bien moins que n&rsquo;importe quel autre dirigeant allemand, il repr\u00e9sente quelque chose de particuli\u00e8rement allemand ou de particuli\u00e8rement nazi. Il symbolise plut\u00f4t un type qui prend de plus en plus d&rsquo;importance dans tous les pays bellig\u00e9rants&#160;: le technicien pur, le jeune homme brillant sans classe et sans arri\u00e8re-plan, sans autre but originel que de faire son chemin dans le monde par d&rsquo;autres moyens que ses capacit\u00e9s techniques et de gestion. C&rsquo;est l&rsquo;absence de lest psychologique et spirituel, et la facilit\u00e9 avec laquelle il manie les terrifiantes machines techniques et organisationnelles de notre \u00e9poque, qui font que ce type l\u00e9ger va extr\u00eamement loin de nos jours. [&#8230;] C&rsquo;est leur \u00e9poque&#160;; nous pouvons nous d\u00e9barrasser des Hitler et des Himmler, mais les Speer, quoi qu&rsquo;il arrive \u00e0 cet homme sp\u00e9cial en particulier, resteront longtemps avec nous.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;ai recherch\u00e9 l&rsquo;article original dans les archives de <em>The Observer<\/em>. Il est paru le 9 juin 1944, trois jours apr\u00e8s le D\u00e9barquement. Sur la m\u00eame page, George Orwell fustigeait le n\u00e9olib\u00e9ralisme de Friedrich Hayek.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le premier paragraphe du profil, l&rsquo;auteur d\u00e9clare imm\u00e9diatement que le vaste programme de construction men\u00e9 par l&rsquo;Allemagne nazie a \u00e9t\u00e9 dirig\u00e9 par Fritz Todt, le constructeur d&rsquo;autoroutes&#160;; sous lui se trouvait Paul Troost, le constructeur de minist\u00e8res. Enfin, \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelon le plus bas, il y avait le poste de ma\u00eetre d\u00e9corateur. Il revient \u00e0 Albert Speer, un jeune architecte inconnu, \u00e2g\u00e9 d&rsquo;une vingtaine d&rsquo;ann\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Il continue sur le m\u00eame ton. La premi\u00e8re omission dans la citation de Speer est, dans le texte original&#160;: <em>Cet homme est ce petit technicien impersonnel au visage lisse, encore \u00e2g\u00e9 de moins de quarante ans, ce produit typique de la nouvelle classe moyenne, qui a commenc\u00e9 comme d\u00e9corateur et architecte de fantaisie polyvalent, souple mais plut\u00f4t s\u00fbr de lui. Il est l&rsquo;incarnation m\u00eame de la \u00ab&#160;r\u00e9volution manag\u00e9riale&#160;\u00bb.<\/em> La deuxi\u00e8me omission est la suivante&#160;: <em>Le destin de presque tous ces jeunes hommes est circonscrit par le fait qu&rsquo;ils ont d&rsquo;abord beaucoup de mal \u00e0 gagner leur vie, puis beaucoup de facilit\u00e9 \u00e0 diriger le monde.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Il est compr\u00e9hensible qu&rsquo;un journal en temps de guerre offre ce genre de caract\u00e9risation d&rsquo;un dirigeant d&rsquo;une puissance ennemie&#160;; il est \u00e9galement compr\u00e9hensible que ce dirigeant omette de telles caract\u00e9risations (et plusieurs autres, tout aussi accablantes) de ses m\u00e9moires. C&rsquo;est compr\u00e9hensible, et pourtant c&rsquo;est \u00e9trange&#160;: \u00e9voquer l&rsquo;image d&rsquo;un \u00ab&#160;petit technicien impersonnel au visage lisse&#160;\u00bb \u00e9tait presque litt\u00e9ralement la ligne de d\u00e9fense d&rsquo;Eichmann. En la r\u00e9it\u00e9rant \u2014 de la mani\u00e8re la plus pr\u00e9cieuse, dans les mots d&rsquo;un ennemi \u2014 Speer aurait eu un argument valable pour prouver qu&rsquo;il \u00e9tait un cadre moyen myope mais finalement innocent, inconscient des atrocit\u00e9s commises. Il aurait eu un bon argument. Pourquoi ne l&rsquo;a-t-il pas utilis\u00e9&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>Mon sentiment est que Speer ne voulait pas se voir comme un cadre interm\u00e9diaire. Il pr\u00e9f\u00e9rait \u00eatre vu comme imp\u00e9n\u00e9trable, myst\u00e9rieux, peut-\u00eatre criminel, plut\u00f4t que d&rsquo;\u00eatre vu comme Eichmann. Eichmann avait disparu, comme Hitler, comme G\u00f6ring, tandis que <em>les Speer<\/em> \u2014 comme Speer lui-m\u00eame l&rsquo;a cit\u00e9 dans ses m\u00e9moires \u2014<em> quoi qu&rsquo;il arrive \u00e0 cet homme sp\u00e9cial en particulier, resteront longtemps avec nous.<\/em><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Mon sentiment est que Speer ne voulait pas se voir comme un cadre interm\u00e9diaire. Il pr\u00e9f\u00e9rait \u00eatre vu comme imp\u00e9n\u00e9trable, myst\u00e9rieux, peut-\u00eatre criminel, plut\u00f4t que d&rsquo;\u00eatre vu comme Eichmann. <\/p><cite>Vincenzo Latronico<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est ce que Speer a cit\u00e9 dans son livre. Cependant, ce n&rsquo;est pas ce que dit l&rsquo;article original. Il dit&#160;: <em>ce sp\u00e9cimen particulier<\/em> (\u00ab&#160;<em>this particular specimen<\/em>&#160;\u00bb). Cela revient \u00e0 dire exactement le contraire \u2014 pas un individu unique, mais n&rsquo;importe quel repr\u00e9sentant d&rsquo;une classe.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette divergence peut difficilement \u00eatre une coquille \u2014 elle a surv\u00e9cu \u00e0 plusieurs traductions et \u00e0 l&rsquo;examen minutieux des r\u00e9dacteurs et des historiens. Il ne s&rsquo;agit que de quelques lettres sur deux mille pages, et pourtant \u2014 comme une fissure, peut-\u00eatre \u2014 elle \u00e9voque quelque chose de tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9 d&rsquo;un grand homme imposant sa volont\u00e9 au monde. Elle \u00e9voque quelqu&rsquo;un de pr\u00e9occup\u00e9, de tourment\u00e9 par sa propre image. Elle \u00e9voque un homme ordinaire (un sp\u00e9cimen dans un type) pr\u00eat \u00e0 tout \u2014 en tant que criminel de guerre, en tant qu&rsquo;\u00e9crivain de m\u00e9moires \u2014 pour \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme <em>sp\u00e9cial<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Vers la fin de <em>Art et R\u00e9volution<\/em>, \u00e9crit en 1969, John Berger note que les monuments \u00e9voquant la guerre dans la tradition occidentale \u00e9taient des hommages au courage des h\u00e9ros, et donc \u00e0 une qualit\u00e9 individuelle par d\u00e9finition. Dans l\u2019\u0153uvre d\u2019Ernst Neizvestny, le sculpteur sovi\u00e9tique auquel est consacr\u00e9 le livre, Berger pense avoir trouv\u00e9 l\u2019arch\u00e9type d\u2019un monument exaltant une qualit\u00e9 collective. La qualit\u00e9 collective qui se manifeste en temps de guerre qui correspond au courage chez les individus, c\u2019est l\u2019endurance&#160;: la capacit\u00e9 d\u2019une population \u00e0 souffrir et \u00e0 survivre. Les monuments de Neizvestny repr\u00e9sentent presque toujours une figure solitaire, mais ils sont tordus, mutil\u00e9s, comme s\u2019ils \u00e9taient n\u00e9s d\u2019une chute, et ne permettent jamais de distinguer le visage. Par opposition \u00e0 l\u2019h\u00e9ro\u00efsme individuel, li\u00e9 \u00e0 l\u2019action et aux aptitudes individuelles d\u2019un ou d\u2019une, leur souffrance est quelque chose que tout un peuple peut voir en lui. Tous le savent.<\/p>\n\n\n\n<p>La douleur du peuple que d\u00e9peignait Neizvestny fut caus\u00e9e par une guerre que Speer avait contribu\u00e9 \u00e0 financer. Cependant, ce que Berger dit des sculptures de Neizvestny, nous pourrions \u00e9galement le dire du tableau de Tuymans qui repr\u00e9sente Speer.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019homme aux yeux clos dans <em>Secrets<\/em>, l\u2019homme qui fait de la randonn\u00e9e avec Hitler dans <em>The Walk<\/em> n\u2019est pas quelqu\u2019un comme les autres. Il a des qualit\u00e9s hors-pair comme des culpabilit\u00e9s hors-norme, et il a compt\u00e9 dans l\u2019histoire comme un facilitateur de g\u00e9nocides. Il est d\u00e9peint comme tel. Il ne ressemble \u00e0 personne autant qu\u2019\u00e0 lui-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p> L\u2019homme aux yeux clos dans <em>Secrets<\/em>, l\u2019homme qui fait de la randonn\u00e9e avec Hitler dans <em>The Walk<\/em> n\u2019est pas quelqu\u2019un comme les autres. Il a des qualit\u00e9s hors-pair comme des culpabilit\u00e9s hors-norme, et il a compt\u00e9 dans l\u2019histoire comme un facilitateur de g\u00e9nocides. <\/p><cite>Vincenzo Latronico<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Il n\u2019en va pas de m\u00eame dans le troisi\u00e8me tableau, celui qui le repr\u00e9sente comme un skieur qui a chut\u00e9. Ici, il n\u2019a rien d\u2019un individu singulier. \u00c0 l\u2019instant de la chute, n\u2019importe qui se ressemble, puisque cela peut arriver \u00e0 tout le monde.<\/p>\n\n\n\n<p>La question que soul\u00e8ve cet homme aux yeux clos a \u00e0 voir avec son int\u00e9riorit\u00e9&#160;: ce qu\u2019il savait, ce dont il est coupable. C&rsquo;est une question sur un individu. La question pos\u00e9e par le skieur suspend le jugement sur la vie int\u00e9rieure, dont la manifestation ext\u00e9rieure est le visage d\u2019une personne. Son titre m\u00eame fait r\u00e9f\u00e9rence non pas \u00e0 une personne mais \u00e0 une cat\u00e9gorie professionnelle. Il s\u2019agit d\u2019une question sur le r\u00f4le social d&rsquo;une classe.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans cette optique, <em>Der Architekt<\/em> est bien un portrait, mais un portrait qui formule une proposition radicale sur son sujet. Son but est de rejeter tout ce qui est connu ou consid\u00e9r\u00e9 comme pertinent \u00e0 son propos. Le skieur dans le tableau n\u2019a pas de visage parce que Tuymans propose qu\u2019Albert Speer \u2014 tel qu\u2019il est reconnaissable dans les documentaires, les photos et les m\u00e9moires&#160;: l\u2019homme du futur, l\u2019incarnation de la victoire de l\u2019esprit sur la mati\u00e8re \u2014 n\u2019existe pas. Rien ne se cache derri\u00e8re sa pr\u00e9tention d\u2019architecte, cette pr\u00e9tention h\u00e9ro\u00efque \u00e0 l\u2019autorit\u00e9. Ce qui existe, dans l&rsquo;image et dans le monde, c\u2019est cet homme, pris dans un instant de fragilit\u00e9 qu\u2019il a en commun avec tous les autres hommes. Ce n\u2019est pas un homme \u00e0 part, mais un sp\u00e9cimen.<\/p>\n\n\n\n<p>Un homme est en train de skier. Il chute.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il est possible de dresser un parall\u00e8le entre le h\u00e9ros du roman d&rsquo;Ayn Rand <em>The Fountainhead<\/em>, Roark, paru dix-huit mois avant le proc\u00e8s de Nuremberg, et Albert Speer \u2013 bien qu&rsquo;il est impossible que l&rsquo;autrice se soit inspir\u00e9e de ce dernier. Tous deux architectes, h\u00e9ritiers de la pens\u00e9e philosophique et de la science du XIXe si\u00e8cle, ils sont \u00e9galement partisans du \u00ab&#160;&#160;triomphe de la volont\u00e9&#160;&#160;\u00bb. Ils incarnent une certaine vision du futur&#160;&#160;: un prototype de l&rsquo;architecte du pouvoir, combinant une pr\u00e9tendue autorit\u00e9 intellectuelle et morale. 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