{"id":115535,"date":"2021-08-04T12:46:02","date_gmt":"2021-08-04T10:46:02","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=115535"},"modified":"2023-08-21T17:16:40","modified_gmt":"2023-08-21T15:16:40","slug":"roberto-calasso-la-litterature-absolue","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/08\/04\/roberto-calasso-la-litterature-absolue\/","title":{"rendered":"Roberto Calasso&#160;: la litt\u00e9rature absolue"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-drop-cap\"><em>Le destin mord comme un chien et emprisonne comme une robe serr\u00e9e<\/em>&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-1-115535' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/08\/04\/roberto-calasso-la-litterature-absolue\/#easy-footnote-bottom-1-115535' title='Roberto Calasso, &lt;em&gt;La Tavoletta dei Destini&lt;\/em&gt;, Adelphi, Milan, 2020, p. 128.'><sup>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. C&rsquo;est un proverbe que Roberto Calasso a mis dans la bouche d&rsquo;Utnapishtim, le protagoniste de sa <em>Tavoletta dei Destini<\/em>, le dernier volet de sa vaste \u00ab&#160;\u0152uvre sans nom&#160;\u00bb. Il a \u00e9t\u00e9 impossible de ne pas penser \u00e0 l\u2019id\u00e9e de destin face \u00e0 la concomitance de sa mort et de la sortie de <em>Bobi<\/em> et<em> Mem\u00e9 Scianca<\/em>, les deux volumes les plus intimes de sa production. \u00ab&#160;Vous allez voir, ce sera quelque chose de compl\u00e8tement diff\u00e9rent de tout ce que j&rsquo;ai \u00e9crit auparavant&#160;\u00bb, m\u2019avait-il annonc\u00e9 avec enthousiasme lors de notre dernier appel t\u00e9l\u00e9phonique en mai dernier. \u00ab&#160;Vous n&rsquo;\u00eates au courant de rien&#160;?&#160;\u00bb avait-il ajout\u00e9, se r\u00e9jouissant que je n\u2019en ai pas connaissance, comme quelqu&rsquo;un qui pr\u00e9pare une belle surprise. J&rsquo;avais donc bien accueilli l&rsquo;anticipation des implications \u00e9ditoriales qui r\u00e9v\u00e9laient le contenu autobiographique des nouveaux \u00e9crits&#160;: dans les \u0153uvres pr\u00e9c\u00e9dentes, les occurrences de la premi\u00e8re personne du singulier se comptaient sur les doigts d&rsquo;une main. J&rsquo;ai re\u00e7u les deux volumes le 27 juillet et j&rsquo;ai pass\u00e9 toute la journ\u00e9e du lendemain \u00e0 les lire&#160;; ainsi, par une am\u00e8re ironie du sort, je suis sortie des m\u00e9moires de Calasso au moment o\u00f9 il est sorti du monde physique. <\/p>\n\n\n\n<p>Au cours des huit derni\u00e8res ann\u00e9es, ces deux mondes \u2014 celui des histoires et celui de la soi-disant r\u00e9alit\u00e9 \u2014 avaient eu des points de rencontre&#160;: depuis que j&rsquo;avais commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9tudier son \u0153uvre pour construire l&rsquo;\u00e9tude publi\u00e9e ensuite sous le titre de <em>Letteratura assoluta (Litt\u00e9rature absolue)<\/em>, Calasso m&rsquo;avait offert de pr\u00e9cieux moments de discussion, g\u00e9n\u00e9ralement imm\u00e9diatement apr\u00e8s la sortie d&rsquo;un nouveau livre&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-2-115535' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/08\/04\/roberto-calasso-la-litterature-absolue\/#easy-footnote-bottom-2-115535' title='Elena Sbrojavacca, &lt;em&gt;Letteratura assoluta&lt;\/em&gt;, Feltrinelli, Milan, 2021.'><sup>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Cependant, \u00e0 chacune de ses pages, Roberto Calasso nous invite \u00e0 utiliser la lecture comme un outil de recherche de ce qui ne peut \u00eatre vu, de ce qui demande \u00e0 \u00eatre reconnu dans l&rsquo;invisible. C&rsquo;est ce que j&rsquo;essaie de me rappeler alors que je lutte pour accepter la r\u00e9alit\u00e9 de sa mort. Face \u00e0 un d\u00e9fi de compr\u00e9hension exceptionnel, comme ceux que ses livres m&rsquo;ont si souvent propos\u00e9s, je vais donc essayer d&rsquo;utiliser les textes auxquels le destin a donn\u00e9 une valeur testamentaire pour relire \u2014&nbsp;une fois de plus \u2014 son immense travail d&rsquo;\u00e9diteur et d&rsquo;\u00e9crivain.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p> \u00c0 chacune de ses pages, Roberto Calasso nous invite \u00e0 utiliser la lecture comme un outil de recherche de ce qui ne peut \u00eatre vu, de ce qui demande \u00e0 \u00eatre reconnu dans l&rsquo;invisible. <\/p><cite>Elena Sbrojavacca<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"bobi-et-les-editions-adelphi\"><strong>Bobi et les \u00e9ditions Adelphi<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>La maison d&rsquo;\u00e9dition Adelphi, fond\u00e9e \u00e0 Milan en 1963, est unique sur la sc\u00e8ne \u00e9ditoriale italienne et constitue un objet de culte pour un grand groupe de lecteurs qui, au fil du temps, se sont identifi\u00e9s \u00e0 ses choix raffin\u00e9s, comprenant la litt\u00e9rature de tous les \u00e9poques et de tous les lieux, les sciences, les arts et les philosophies. Adelphi est presque universellement identifi\u00e9 \u2014 \u00e0 raison \u2014&nbsp;\u00e0 Roberto Calasso, qui fut l&rsquo;un de ses fondateurs. N\u00e9 \u00e0 Florence en 1941, Calasso a jou\u00e9 un r\u00f4le de premier plan dans le d\u00e9veloppement de cette maison, dont il est rapidement devenu l&rsquo;administrateur d\u00e9l\u00e9gu\u00e9&#160;: il a \u00e9t\u00e9 directeur \u00e9ditorial en 1971, administrateur d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 en 1990 et pr\u00e9sident de 1999 jusqu\u2019\u00e0 sa mort. Derri\u00e8re le succ\u00e8s d&rsquo;Adelphi et sa reconnaissance imm\u00e9diate dans un march\u00e9 de l&rsquo;\u00e9dition de plus en plus restreint, se cache le d\u00e9vouement avec lequel, en presque soixante ans de travail, Calasso a choisi et \u00e9dit\u00e9 chaque publication portant le pictogramme chinois de la nouvelle lune.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image wp-block-image-small\"\n    data-shadow=\"false\"\n    data-use-original-file=\"false\">\n    <a\n        data-pswp-src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2021\/08\/calasso_bobi.jpg\"\n        class=\"inline-block gallery-item no-underline \"\n        data-pswp-width=\"600\"\n        data-pswp-height=\"1004\">\n                                        <picture>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2021\/08\/calasso_bobi-125x209.jpg\"\r\n                media=\"(max-width: 374px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2021\/08\/calasso_bobi-330x552.jpg\"\r\n                media=\"(min-width: 375px)\" \/>\r\n                <img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2021\/08\/calasso_bobi-125x209.jpg\" \/>\r\n        <\/picture>\r\n                            \n                    <figcaption class=\"pswp-caption-content \">Le <em>Bobi<\/em> de Roberto Calasso publi\u00e9 chez Adelphi, sur lequel figure le logo de la maison d&rsquo;\u00e9dition, symbole de mort puis de renaissance.<\/figcaption>\n            <\/a>\n<\/figure>\n\n\n<p>La naissance de la maison d&rsquo;\u00e9dition est li\u00e9e \u00e0 une sorte de mythe fondateur qui est retrac\u00e9 dans le petit volume <em>Bobi<\/em>&#160;: le 30 mai 1962, jour du 22e anniversaire de Calasso, lui et Roberto Bazlen, que tout le monde appelle \u00ab&#160;Bobi&#160;\u00bb, de trente-neuf ans son a\u00een\u00e9, se retrouvent dans la villa d&rsquo;Ernst Bernhard sur le lac de Bracciano. L\u00e0, pour la premi\u00e8re fois, Bobi illustre \u00e0 Calasso le nouveau projet qu&rsquo;il a en t\u00eate. Consultant \u00e9ditorial pour de nombreuses maisons d&rsquo;\u00e9dition italiennes, Bazlen, originaire de Trieste, est une figure essentielle de la culture italienne du XXe si\u00e8cle&#160;: c&rsquo;est lui qui a introduit et diffus\u00e9 en Italie les \u0153uvres de Sigmund Freud, Franz Kafka, Robert Musil et Carl Gustav Jung. Lecteur infatigable, il est d\u00e9crit par Calasso comme toujours d\u00e9sireux de d\u00e9couvrir des auteurs ignor\u00e9s par les critiques italiens les plus audacieux. C&rsquo;est gr\u00e2ce \u00e0 Bobi et \u00e0 ses passions que les lecteurs italiens rencontreront la Mitteleuropa et sa litt\u00e9rature monumentale, de Joseph Roth \u00e0 Elias Canetti.<\/p>\n\n\n\n<p>Calasso a rencontr\u00e9 Bazlen \u00e0 Rome, par l\u2019interm\u00e9diaire d&rsquo;El\u00e9mire Zolla et de Cristina Campo. Il a \u00e9t\u00e9 imm\u00e9diatement frapp\u00e9 par lui comme quelqu&rsquo;un qui se d\u00e9marquait clairement de tout ce qui l&rsquo;entourait&#160;: \u00ab&#160;Avec lui, pour la premi\u00e8re fois, j&rsquo;ai eu l&rsquo;impression de quelqu&rsquo;un qui avait r\u00e9ussi \u00e0 se d\u00e9barrasser de toutes les id\u00e9es<em> courantes<\/em> (et elles \u00e9taient nombreuses, alors \u2014 et lourdes, difficiles \u00e0 d\u00e9placer). Et ce apr\u00e8s les avoir travers\u00e9es, mais dans un temps lointain, comme les maladies infantiles&#160;\u00bb&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-3-115535' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/08\/04\/roberto-calasso-la-litterature-absolue\/#easy-footnote-bottom-3-115535' title='&lt;em&gt;Id&lt;\/em&gt;., &lt;em&gt;Bobi&lt;\/em&gt;, Adelphi, Milan, 2021, p. 18. Traduction du Grand Continent.'><sup>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&#160;Nous ne ferons que des livres que nous aimons vraiment&#160;\u00bb, annon\u00e7a Bobi en lui pr\u00e9sentant le projet Adelphi. Le catalogue se distinguera par la vari\u00e9t\u00e9 des sujets et des genres choisis par Bobi avec le cofondateur Luciano Fo\u00e0 et les tr\u00e8s jeunes collaborateurs Calasso et Claudio Rugafiori, revendiquant toujours fi\u00e8rement leurs passions et idiosyncrasies personnelles. La pierre angulaire de leur construction est l&rsquo;\u00e9dition critique \u2014 la premi\u00e8re en Europe \u2014 de l&rsquo;\u0153uvre de Friedrich Nietzsche, un philosophe qui \u00e9tait alors consid\u00e9r\u00e9 avec suspicion, surtout par la maison d&rsquo;\u00e9dition Einaudi, engag\u00e9e dans un grand effort d&rsquo;\u00ab&#160;\u00e9ducation des masses&#160;\u00bb. Giorgio Colli et Mazzino Montinari sont charg\u00e9s de cette entreprise philologique monumentale. Calasso continue \u00e0 suivre les traces de Bobi, qui meurt subitement en 1965 et ne parvient \u00e0 voir que la publication de <em>L&rsquo;altra parte<\/em> d&rsquo;Alfred Kubin, le premier num\u00e9ro de la s\u00e9rie \u00ab&#160;La Biblioteca&#160;\u00bb, la plus repr\u00e9sentative du catalogue. La richesse de la proposition \u00e9ditoriale d&rsquo;Adelphi est imm\u00e9diatement reconnaissable dans la s\u00e9lection des premiers textes qui la composent, mentionn\u00e9s dans <em>Bobi<\/em>&#160;: le r\u00e9cit d&rsquo;un voyage mystique effectu\u00e9 par un anonyme russe (<em>La via del pellegrino<\/em>) c\u00f4toie le t\u00e9moignage d&rsquo;un enfermement pendant la Seconde Guerre mondiale (<em>Cella d\u2019isolamento<\/em> de Christopher Burney) et l&rsquo;histoire d&rsquo;une relation complexe entre un p\u00e8re et un fils \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque victorienne (<em>Padre e figlio<\/em> d&rsquo;Edmund Gosse).&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Par la suite, il s&rsquo;int\u00e9resse aux sciences \u2014 de l&rsquo;\u00e9thologie de Konrad Lorenz aux math\u00e9matiques de Paolo Zellini, ce qui conduit \u00e0 la cr\u00e9ation de la collection \u00ab&#160;Animalia&#160;\u00bb et \u00e0 l&rsquo;incroyable succ\u00e8s de vente de la physique th\u00e9orique de Carlo Rovelli , \u00e0 l&rsquo;extraordinaire fortune de Simenon, avec et sans Maigret, \u00e0 la \u00ab&#160;Collana dei casi&#160;\u00bb, aux pierres de cristal de \u00ab&#160;Perad\u00e0m&#160;\u00bb, et \u00e0 bien d&rsquo;autres publications fondamentales.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il est int\u00e9ressant de noter qu&rsquo;en prenant cong\u00e9 du \u00ab&#160;grand serpent&#160;\u00bb Adelphi&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-4-115535' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/08\/04\/roberto-calasso-la-litterature-absolue\/#easy-footnote-bottom-4-115535' title='Ainsi Calasso d\u00e9finit la maison d\u2019\u00e9dition dans R. Calasso, &lt;em&gt;Cento Lettere a uno sconosciuto&lt;\/em&gt;, Adelphi, Milan, 2003.'><sup>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>, Calasso a voulu se rattacher aux origines de sa longue histoire, suivant un mouvement r\u00e9trospectif typique de nombre de ses livres. Le fait que le portrait de <em>Bobi <\/em>met en \u00e9vidence une caract\u00e9ristique essentielle que l&rsquo;on doit reconna\u00eetre \u00e0 Calasso lui-m\u00eame est tout aussi significatif&#160;: la capacit\u00e9 \u00ab&#160;totale&#160;\u00bb de distinguer la qualit\u00e9 d&rsquo;une \u0153uvre de sa sonorit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"l-oeuvre-sans-nom\"><strong>L&rsquo;\u0153uvre sans nom<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Parall\u00e8lement \u00e0 ses activit\u00e9s d&rsquo;\u00e9diteur, Calasso a toujours \u00e9t\u00e9 un critique et un \u00e9crivain. Pour Adelphi, il a \u00e9dit\u00e9 et traduit des ouvrages de Saint Ignace de Loyola, Friedrich Nietzsche et Karl Kraus, et a \u00e9crit des postface \u00e0 Robert Walser, Frank Wedekind, Max Stirner et Daniel Paul Schreber. Il a \u00e9galement d\u00e9di\u00e9 son roman <em>Le Fou impur (L&rsquo;impuro folle<\/em>) (1974) aux <em>M\u00e9moires d&rsquo;un malade nerveux<\/em> de Schreber. Adelphi a \u00e9galement publi\u00e9 ses recueils d&rsquo;essais&nbsp;<em>Les Quarante Neuf Degr\u00e9s <\/em>(<em>I quarantanove gradini)<\/em> (1991), <em>La Litt\u00e9rature et les Dieux<\/em> (<em>La letteratura e gli d\u00e8i<\/em>) (2001),<em> La Folie qui vient des Nymphe<\/em>s (<em>La follia che viene dalle Ninf<\/em>e) (2005),<em> L&rsquo;impronta dell&rsquo;editore<\/em> (2013), <em>Come ordinare una biblioteca<\/em> (2020), <em>Allucinazioni americane<\/em> (2021), ainsi que la s\u00e9lection de ses quatri\u00e8mes de couverture <em>Cento lettere a uno sconosciuto <\/em>(2003).<\/p>\n\n\n\n<p>Calasso est avant tout l&rsquo;auteur d&rsquo;une vaste \u0153uvre litt\u00e9raire, l\u2019\u0152uvre sans nom, commenc\u00e9e en 1983 avec <em>La Ruine de Kasch<\/em> et poursuivie au cours des d\u00e9cennies suivantes avec <em>Les Noces de Cadmos et Harmonie<\/em> (1988), <em>Ka<\/em> (1996), <em>K<\/em>. (2002), <em>Le rose Tiepolo<\/em> (2006), <em>La Folie Baudelaire<\/em> (2008), <em>L&rsquo;Ardeur<\/em> (2010), <em>Le Chasseur c\u00e9leste <\/em>(2016),<em> L&rsquo;innomable actuel <\/em>(2017), <em>Le Livre de tous les livres<\/em> (2019) et<em> La Tablette des destins<\/em> (2020). L&rsquo;ensemble est impressionnant tant par sa taille (pr\u00e8s de cinq mille pages) que par la fermet\u00e9 de la pens\u00e9e centrale et la vari\u00e9t\u00e9 des \u00e9poques et des th\u00e8mes abord\u00e9s. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une grande tentative de retracer l&rsquo;origine de la modernit\u00e9 et de l&rsquo;\u00e9poque dans laquelle nous vivons, d\u00e9finie de mani\u00e8re parlante comme \u00ab&#160;L&rsquo;innomable actuel&#160;\u00bb. Les onze volumes contribuent \u00e0 d\u00e9limiter un espace \u00e9lectif pour la litt\u00e9rature dans ce sc\u00e9nario de m\u00e9tamorphose continue aux contours incertains. Calasso a donn\u00e9 \u00e0 son id\u00e9al le nom de \u00ab&#160;Litt\u00e9rature absolue&#160;\u00bb&#160;: une expression qui d\u00e9crit, d&rsquo;une part, la physionomie assum\u00e9e par la litt\u00e9rature depuis le XIXe si\u00e8cle et, d&rsquo;autre part, la possibilit\u00e9 permanente donn\u00e9e \u00e0 cette forme d&rsquo;art de se pr\u00e9senter comme un savoir autosuffisant. La litt\u00e9rature est \u00ab&#160;absolue&#160;\u00bb parce qu&rsquo;\u00e9tymologiquement elle se veut \u00ab&#160;libre, d\u00e9li\u00e9e&#160;\u00bb de toute obligation de moralit\u00e9 et de pertinence sociale, et parce qu&rsquo;elle est en m\u00eame temps assimil\u00e9e \u00e0 la recherche d&rsquo;un absolu. Il semble h\u00e9riter de certaines des caract\u00e9ristiques du rituel, et en particulier du rituel sacrificiel, qui \u00e9tait autrefois consid\u00e9r\u00e9 comme le moyen le plus efficace de communiquer avec le divin. Dans le monde contemporain, qui a mis de c\u00f4t\u00e9 le divin, le pouvoir de c\u00e9l\u00e9brer la sph\u00e8re de l&rsquo;invisible est devenu, pour Calasso, une pr\u00e9rogative de la litt\u00e9rature.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Calasso a donn\u00e9 \u00e0 son id\u00e9al le nom de \u00ab&#160;Litt\u00e9rature absolue&#160;\u00bb&#160;: une expression qui d\u00e9crit, d&rsquo;une part, la physionomie assum\u00e9e par la litt\u00e9rature depuis le XIXe si\u00e8cle et, d&rsquo;autre part, la possibilit\u00e9 permanente donn\u00e9e \u00e0 cette forme d&rsquo;art de se pr\u00e9senter comme un savoir autosuffisant. <\/p><cite>Elena Sbrojavacca<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Les volumes qui composent cette puissante architecture narrative ont un caract\u00e8re composite&#160;: des passages d&rsquo;invention fictionnelle alternent de mani\u00e8re impr\u00e9visible avec des citations, des r\u00e9\u00e9critures de mythes, des extraits de critique litt\u00e9raire et de philosophie. Le sujet est extr\u00eamement vaste, de l&rsquo;Inde v\u00e9dique au Paris des impressionnistes, en passant par le cin\u00e9ma d&rsquo;Alfred Hitchcock et la philosophie de Walter Benjamin.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le premier livre de cette grande <em>\u0152uvre<\/em>, \u00e0 travers la figure de Charles-Maurice de Talleyrand, l\u2019investigation porte sur le myst\u00e8re de l&rsquo;\u00e9poque dans laquelle la litt\u00e9rature absolue trouve ses racines. \u00c0 travers une s\u00e9rie d&rsquo;anecdotes, d&rsquo;aphorismes et de r\u00e9flexions, il pr\u00e9sente ensuite des personnages charni\u00e8res de la p\u00e9riode comprise entre la fin du XVIIIe si\u00e8cle et les ann\u00e9es 1980&#160;: une \u00e9poque o\u00f9, comme l&rsquo;a not\u00e9 Italo Calvino, le monde cyclique et ritualis\u00e9 des soci\u00e9t\u00e9s fond\u00e9es sur des pratiques sacrificielles a \u00e9t\u00e9 d\u00e9finitivement remplac\u00e9 par celui de \u00ab&#160;la raison d&rsquo;\u00c9tat, des exp\u00e9riences sur la soci\u00e9t\u00e9, des processus politiques et des carnages de masse&#160;\u00bb&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-5-115535' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/08\/04\/roberto-calasso-la-litterature-absolue\/#easy-footnote-bottom-5-115535' title='Italo Calvino, &lt;em&gt;Roberto Calasso, La rovina di Kasch&lt;\/em&gt;, dans &lt;em&gt;Id&lt;\/em&gt;., &lt;em&gt;Saggi&lt;\/em&gt;, &lt;em&gt;a cura di Mario Barenghi&lt;\/em&gt;, Mondadori, Milan, 1995, p. 1016-1022, spec. 1016.'><sup>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00c0 cet \u00e9gard, Italo Calvino a \u00e9crit, avec une extr\u00eame lucidit\u00e9, que <em>La ruine de Kasch<\/em> traite de deux sujets&#160;: \u00ab&#160;le premier est Talleyrand, le second est tout le reste&#160;\u00bb&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-6-115535' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/08\/04\/roberto-calasso-la-litterature-absolue\/#easy-footnote-bottom-6-115535' title='&lt;em&gt;Ibid.&lt;\/em&gt;'><sup>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>. De nombreux protagonistes du premier volume, de Talleyrand \u00e0 Joseph De Maistre, reprendront ensuite la sc\u00e8ne dans <em>La Folie Baudelaire<\/em>, o\u00f9 Calasso s&rsquo;interrogera \u00e0 nouveau sur l&rsquo;essence de la modernit\u00e9, dans une intrigue qui avance sur le fil des analogies et croise la vie de nombreux protagonistes du Paris du milieu du XIXe si\u00e8cle.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le th\u00e8me du sacrifice, central dans<em> La ruine de Kasch<\/em>, revient dans<em> Les Noces de Cadmos et Harmonie<\/em>, qui se propose de re-narrer les cycles de la mythologie classique. Les histoires des dieux et des h\u00e9ros ressurgissent sans cesse sous nos yeux, ou, comme Calasso pr\u00e9f\u00e8re le dire, nous sommes oblig\u00e9s de nous \u00e9veiller devant eux&#160;: les mythes font irr\u00e9m\u00e9diablement partie de notre paysage mental, ils sont un univers d&rsquo;actions d\u00e9j\u00e0 accomplies sur lequel se calquent toutes nos actions.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p> Les histoires des dieux et des h\u00e9ros ressurgissent sans cesse sous nos yeux, ou, comme Calasso pr\u00e9f\u00e8re le dire, nous sommes oblig\u00e9s de nous \u00e9veiller devant eux&#160;: les mythes font irr\u00e9m\u00e9diablement partie de notre paysage mental, ils sont un univers d&rsquo;actions d\u00e9j\u00e0 accomplies sur lequel se calquent toutes nos actions.&nbsp; <\/p><cite>Elena Sbrojavacca<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p><em>Ka<\/em> est le contrepoint id\u00e9al des <em>Noces<\/em>, traversant la vaste galaxie de l&rsquo;Inde v\u00e9dique et de ses histoires. Douze ans plus tard, avec <em>L&rsquo;Ardeur,<\/em> Calasso y reviendra avec une tentative audacieuse de commentaire du <em>\u015aatapatha Br\u0101hma\u1e47a<\/em>, un trait\u00e9 complexe sur le sacrifice. Entre les deux, il y a <em>K<\/em>. Pour comprendre comment un livre sur Kafka se situe \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;un livre sur le Veda, il suffit de lire ce passage de l&rsquo;incipit&#160;: \u00ab&#160;L&rsquo;objet sur lequel Kafka \u00e9crit est la masse de la puissance, encore non dissoci\u00e9e, s\u00e9par\u00e9e en ses \u00e9l\u00e9ments. C&rsquo;est le corps informe de V\u1e5bta, qui retient les eaux, avant qu&rsquo;Indra ne le transperce de sa foudre&#160;\u00bb&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-7-115535' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/08\/04\/roberto-calasso-la-litterature-absolue\/#easy-footnote-bottom-7-115535' title='&lt;em&gt;Id&lt;\/em&gt;., &lt;em&gt;K.&lt;\/em&gt;, Milano, Adelphi, 2002, p. 16.'><sup>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>. D&rsquo;autres contacts th\u00e9matiques interviennent pour renforcer le lien entre<em> K.<\/em> et les autres parties de l&rsquo;opus calassien. Par exemple, l&rsquo;accent mis sur le fait que Kafka \u00e9volue \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 \u00ab&#160;le religieux ou le sacr\u00e9 ou le divin, par un obscur processus d&rsquo;osmose, ont \u00e9t\u00e9 absorb\u00e9s et dissimul\u00e9s dans quelque chose d&rsquo;\u00e9tranger, qui n&rsquo;a plus besoin de les nommer parce qu&rsquo;il se suffit \u00e0 lui-m\u00eame et se contente d&rsquo;\u00eatre d\u00e9crit comme la soci\u00e9t\u00e9&#160;\u00bb&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-8-115535' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/08\/04\/roberto-calasso-la-litterature-absolue\/#easy-footnote-bottom-8-115535' title='&lt;em&gt;Ibid&lt;\/em&gt;, p. 33.'><sup>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il n&rsquo;est pas surprenant que Giambattista Tiepolo fasse \u00e9galement partie de ce cadre. Calasso admire la capacit\u00e9 inn\u00e9e de l&rsquo;artiste v\u00e9nitien \u00e0 traduire la pens\u00e9e dans un r\u00e9pertoire iconographique r\u00e9duit mais en m\u00eame temps multiforme&#160;: quelques figures reviennent dans ses \u0153uvres sous des formes toujours nouvelles, avec une tendance qui rappelle les variantes mythiques. Apr\u00e8s tout, pour Calasso, le mythique est la forme originelle de la pens\u00e9e, constitu\u00e9e pr\u00e9cis\u00e9ment d&rsquo;images.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec <em>Le chasseur c\u00e9lest<\/em>e, Calasso poursuit les origines insaisissables des processus d&rsquo;homog\u00e9n\u00e9isation. Le th\u00e8me central du livre, la chasse, est d\u00e9j\u00e0 apparu dans <em>La Ruine de Kasch, K.<\/em> et <em>Ardore<\/em>. L&rsquo;activit\u00e9 de chasse \u2014 et plus pr\u00e9cis\u00e9ment le moment de la transformation de l&rsquo;homme pr\u00e9historique de proie \u00e0 pr\u00e9dateur \u2014 est consid\u00e9r\u00e9e comme la pr\u00e9supposition du sacrifice, car elle repr\u00e9sente le moment o\u00f9 l&rsquo;homme subvertit un ordre cosmique, en tuant les animaux dont il avait auparavant subi le pouvoir. Le grand bouleversement psychique que ce passage signifie sur le plan \u00e9volutif offre le droit \u00e0 quelques r\u00e9flexions sur une autre question essentielle de l&rsquo;<em>\u0152uvre<\/em>&#160;: l&rsquo;\u00e9troite correspondance entre les structures logiques de l&rsquo;esprit et le monde ext\u00e9rieur.<\/p>\n\n\n\n<p><em>L\u2019innommable actuel<\/em> est li\u00e9 d\u00e8s son titre \u00e0 <em>La Ruine de Kasch<\/em>, o\u00f9 la m\u00eame expression semblait indiquer la contemporan\u00e9it\u00e9. Avec une urgence sans pr\u00e9c\u00e9dent, le livre jette un regard panoramique sur le pr\u00e9sent, \u00ab&#160;l&rsquo;\u00e8re de l&rsquo;insubstantialit\u00e9&#160;\u00bb, en r\u00e9fl\u00e9chissant aux cons\u00e9quences de certains processus initi\u00e9s dans ce temps ind\u00e9fini auquel correspond le d\u00e9but de la modernit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Le <em>Livre de tous les livres<\/em> reprend \u00e9galement des id\u00e9es d\u00e9j\u00e0 contenues dans <em>La Ruine<\/em> et s&rsquo;aventure dans l&rsquo;oc\u00e9an des histoires de la Bible h\u00e9bra\u00efque, le Tanakh. Le livre est tiss\u00e9 selon un principe narratif exquis&#160;: les commentaires et les r\u00e9flexions th\u00e9oriques \u00e9mergent selon un sch\u00e9ma dict\u00e9 par les personnages bibliques au fur et \u00e0 mesure que leur histoire se d\u00e9roule. Les r\u00e9interpr\u00e9tations psychologiques, anthropologiques et litt\u00e9raires de la Bible se m\u00ealent aux textes originels, et le r\u00e9cit et l&rsquo;\u00e9rudition s&rsquo;entrem\u00ealent continuellement.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La derni\u00e8re partie de l&rsquo;\u0153uvre est <em>La Tavoletta dei Destini<\/em> (<em>La Tablette des destins<\/em>), dont le titre fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un objet myst\u00e9rieux apparu pour la premi\u00e8re fois dans <em>Le chasseur c\u00e9leste<\/em>, o\u00f9 Calasso raisonne sur les pouvoirs qui pr\u00e9c\u00e8dent toute divinit\u00e9 et qui dominent \u00e9galement les dieux. Le premier de ces pouvoirs est la N\u00e9cessit\u00e9, une force aveugle qui s&rsquo;impose au tissu de l&rsquo;existence. Pour pouvoir vivre avec, les dieux avaient besoin d&rsquo;une petite tablette d&rsquo;argile qui donnait un ordre au monde. Un jour, la tablette fut vol\u00e9e par Anzu, le gardien au corps d&rsquo;aigle et \u00e0 la t\u00eate de lion. L&rsquo;histoire de la consternation qui envahit alors les dieux est racont\u00e9e, avec beaucoup d&rsquo;autres, dans ce volume. Il est racont\u00e9 par Utnapishtim le lointain, un personnage myst\u00e9rieux de la mythologie m\u00e9sopotamienne qui a sauv\u00e9 l&rsquo;humanit\u00e9 d&rsquo;un d\u00e9luge. Celui-ci re\u00e7oit la visite de Sindbad le Marin, l&rsquo;aventurier des <em>Mille et Une Nuits<\/em>, \u00e0 son emplacement actuel, \u00e0 Dilmun. C&rsquo;est \u00e0 lui qu&rsquo;Utnapishtim raconte les nombreuses histoires qui se sont d\u00e9roul\u00e9es avant le d\u00e9luge \u2014 faites, comme toujours, d&rsquo;hommes et de dieux, de tromperies et de vengeances, et, surtout, de tentatives constantes de maintenir<em> l&rsquo;ordre<\/em>, cet \u00e9quilibre fragile entre le visible et l&rsquo;invisible qui est la condition pr\u00e9alable \u00e0 l&rsquo;existence. L&rsquo;une des nombreuses fa\u00e7ons d&rsquo;aborder les myst\u00e8res de cet <em>ordre<\/em> est d&rsquo;essayer de le raconter et, pr\u00e9cis\u00e9ment pour cette raison, <em>La Tavoletta dei Destini<\/em> est le volume dans lequel la vocation narrative de Calasso s&rsquo;exprime au plus haut degr\u00e9, permettant au flux des histoires de s&rsquo;\u00e9couler librement. Dans les ouvrages qui le pr\u00e9c\u00e8dent, la masse de r\u00e9f\u00e9rences bibliographiques accumul\u00e9es par Calasso pour construire ses livres est accessible au lecteur sous la forme d&rsquo;un r\u00e9pertoire final r\u00e9pertoriant toutes les citations apparues dans les textes. La pr\u00e9sence quasi fantasmatique des lectures de Calasso, qui resurgissent parfois de mani\u00e8re explicite, parfois seulement \u00e0 travers des allusions que le lecteur est invit\u00e9 \u00e0 relever de mani\u00e8re autonome, refl\u00e8te sa conception particuli\u00e8re de la litt\u00e9rature, comme une forme omnivore qui s&rsquo;approprie toutes les connaissances pour en faire le sujet d&rsquo;une histoire. Dans <em>La Tablette des destin<\/em>s, il n&rsquo;y a pas de pauses de r\u00e9flexion ou d&rsquo;insertions aphoristiques pour arr\u00eater le r\u00e9cit, ni, \u00e0 la fin du livre, de r\u00e9pertoires dans lesquels puiser pour reconstituer le contexte. Toutes les r\u00e9f\u00e9rences historiques, arch\u00e9ologiques et philosophiques de Calasso sont compl\u00e8tement absorb\u00e9es par la voix narrative d&rsquo;Utnapishtim, coulant dans le fleuve de son histoire.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>La pr\u00e9sence quasi fantasmatique des lectures de Calasso, qui resurgissent parfois de mani\u00e8re explicite, parfois seulement \u00e0 travers des allusions que le lecteur est invit\u00e9 \u00e0 relever de mani\u00e8re autonome, refl\u00e8te sa conception particuli\u00e8re de la litt\u00e9rature, comme une forme omnivore qui s&rsquo;approprie toutes les connaissances pour en faire le sujet d&rsquo;une histoire. <\/p><cite>Elena Sbrojavacca<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"meme-scianca\"><strong><em>Mem\u00e8 Scianca<\/em><\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Bien que les deux volumes publi\u00e9s le 29 juillet dernier n&rsquo;en fassent pas partie, de nombreux points de contact th\u00e9matiques et stylistiques les relient \u00e0 l&rsquo;<em>\u0152uvre sans nom<\/em>. Pour cette raison, il sera int\u00e9ressant de les relire \u00e0 la lumi\u00e8re des onze volumes, en accordant une attention particuli\u00e8re \u00e0 l&rsquo;autobiographique <em>Mem\u00e8 Scianca<\/em>. Ici, je me limiterai \u00e0 les mentionner. L&rsquo;occasion qui a donn\u00e9 naissance \u00e0 ce volume est une demande faite \u00e0 Calasso par ses enfants, Jos\u00e9phine et Tancredi, alors qu&rsquo;il est en train de lire les m\u00e9moires de Florensky&#160;: les enfants veulent savoir ce dont il se souvient de ses premi\u00e8res ann\u00e9es. C&rsquo;est ainsi que commence une reconstitution de sa propre enfance qui, d&rsquo;une certaine mani\u00e8re, remplit un but lointain, un roman autobiographique commenc\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de douze ans et ensuite mis au placard&#160;: \u00ab&#160;ce qui est le plus proche de nous a besoin d&rsquo;un chemin sinueux pour arriver \u00e0 se montrer&#160;\u00bb&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-9-115535' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/08\/04\/roberto-calasso-la-litterature-absolue\/#easy-footnote-bottom-9-115535' title='&lt;em&gt;Id&lt;\/em&gt;., &lt;em&gt;Mem\u00e8 Scianca&lt;\/em&gt;, Milano, Adelphi, 2021, p. 14.'><sup>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>, commente Calasso soixante-dix ans plus tard. Avec son talent mythographique in\u00e9gal\u00e9, Calasso esquisse ainsi sa propre mythologie personnelle. Les tesselles de cette mosa\u00efque apparaissent de mani\u00e8re discontinue et dans des couleurs vives. L&rsquo;antifascisme florentin, dont son p\u00e8re Francesco et son oncle maternel Tristano Codignola faisaient partie.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;arrestation et la condamnation \u00e0 mort de son p\u00e8re ainsi que de deux autres universitaires italiens suite au meurtre de Giovanni Gentile. Leur sauvetage gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019intervention du consul allemand Gerhard Wolf. Un livre de Fargue, extrait du Gabinetto Viesseux.<em> L&rsquo;homme et la mer <\/em>de Baudelaire, premier po\u00e8me appris par coeur, signe d&rsquo;une affinit\u00e9 inextinguible. <em>Wuthering Heights<\/em> et la d\u00e9couverte d&rsquo;une passion irr\u00e9sistible pour la lecture. <em>Les Fleurs du Mal<\/em> vol\u00e9es dans la biblioth\u00e8que de son grand-p\u00e8re Codignola, directeur de la maison d&rsquo;\u00e9dition <em>La Nuova Itali<\/em>a. Un chat en peluche comme \u00ab&#160;animal guide&#160;\u00bb. Comme les livres pr\u00e9c\u00e9dents de Calasso, <em>Mem\u00e8 Scianca <\/em>suit un crit\u00e8re de composition analogique&#160;: la narration proc\u00e8de par flashs et par bonds en avant, superposant continuellement les plans temporels gr\u00e2ce \u00e0 de subtiles correspondances \u00e9motionnelles&#160;: \u00ab&#160;La m\u00e9moire est faite de trous, comme une terre cribl\u00e9e de crat\u00e8res volcaniques d\u00e9sormais inactifs. Toute tentative d&rsquo;\u00e9tablir un itin\u00e9raire semblable au trac\u00e9 d&rsquo;une route sur une carte est vaine et tend \u00e0 d\u00e9figurer les \u00e9l\u00e9ments qu&rsquo;elle incorpore progressivement&#160;\u00bb&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-10-115535' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/08\/04\/roberto-calasso-la-litterature-absolue\/#easy-footnote-bottom-10-115535' title='&lt;em&gt;Op. cit.&lt;\/em&gt;, p. 15.'><sup>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n<p>Bien plus que d&rsquo;analyser sa propre vie afin de reconstruire une histoire \u00e9difiante de lui-m\u00eame, Calasso pr\u00e9f\u00e8re laisser parler les images, qui sont la forme primordiale de la pens\u00e9e. C&rsquo;est un th\u00e8me auquel il a consacr\u00e9 de nombreuses pages de son \u0153uvre et qui est sugg\u00e9r\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises dans les pages de <em>Mem\u00e8 Scianca<\/em>. L&rsquo;une des nombreuses images qui en ressort justifie la d\u00e9licate couleur pastel choisie pour la couverture du livre&#160;: une glycine en fleur s&rsquo;offrant au regard. \u00ab&#160;C&rsquo;est la premi\u00e8re couleur que j&rsquo;ai envisag\u00e9e. Je viens de le regarder. Et l&rsquo;image est devenue fixe. C&rsquo;est toujours aussi net.&#160;\u00bb&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-11-115535' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/08\/04\/roberto-calasso-la-litterature-absolue\/#easy-footnote-bottom-11-115535' title='&lt;em&gt;Op. cit.&lt;\/em&gt;, p. 21.'><sup>11<\/sup><\/a><\/span><\/span> Une glycine tr\u00e8s \u00e9paisse grimpe encore sur la terrasse du si\u00e8ge de Calasso au si\u00e8ge des \u00e9ditions Adelphi. C&rsquo;est \u00e0 la puissance de cette image et \u00e0 la parfaite circularit\u00e9 de son apparition que je fais appel, en essayant de trouver une fa\u00e7on de dire au revoir \u00e0 Roberto Calasso.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;\u00e9diteur et \u00e9crivain italien Roberto Calasso n&rsquo;est plus. Sa disparition est l&rsquo;occasion d&rsquo;un retour sur une p\u00e9riode de la litt\u00e9rature italienne marqu\u00e9e par son empreinte. 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