{"id":115457,"date":"2021-08-09T14:23:17","date_gmt":"2021-08-09T12:23:17","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=115457"},"modified":"2021-08-23T15:15:34","modified_gmt":"2021-08-23T13:15:34","slug":"un-architecte-le-mystere-albert-speer-premiere-partie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/08\/09\/un-architecte-le-mystere-albert-speer-premiere-partie\/","title":{"rendered":"Un architecte : le myst\u00e8re Albert Speer. Premi\u00e8re partie"},"content":{"rendered":"\n
\u00ab Un monde dans lequel des personnages id\u00e9alis\u00e9s prennent la mesure de la r\u00e9alit\u00e9, et souvent la trouvent, a besoin d\u2019\u00eatre corrig\u00e9.<\/em> \u00bb<\/p>\n\n\n\n Anne Heller, Ayn Rand and the World She Made<\/em>.<\/p>\n\n\n\n Un homme est en train de skier. Il chute. Il est architecte. C\u2019est le personnage du tableau de Luc Tuymans, Der Architekt<\/em>, une peinture de 1998. C\u2019est \u00e9galement Howard Roark, le protagoniste de The Fountainhead<\/em> d\u2019Ayn Rand. Et c\u2019est aussi le nazi Albert Speer.<\/p>\n\n\n\n\n\n L\u2019homme qui a chut\u00e9 dans Der Architekt<\/em> n\u2019est pas en train de se reposer : c\u2019est ce que sugg\u00e8re la position de ses skis, crois\u00e9s sous ses genoux, mais aussi sa fa\u00e7on de regarder derri\u00e8re lui. Pas d\u2019\u00e9quilibre dans sa posture. Il n\u2019est pas en train de reprendre ses esprits apr\u00e8s une marche \u00e9prouvante. Sa position exprimerait plut\u00f4t une fragilit\u00e9, une faille ou m\u00eame une forme de tristesse. L\u2019expressivit\u00e9 de ce corps aux contours flous est rehauss\u00e9e par l\u2019absence de visage, qui pourrait aussi bien avoir \u00e9t\u00e9 effac\u00e9 par l\u2019artiste que cach\u00e9 derri\u00e8re un masque. En l\u2019absence de toute indication psychologique dans son expression faciale, tous les autres signaux se retrouvent amplifi\u00e9s, comme des craquements dans l\u2019obscurit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n La m\u00eame retenue s\u2019observe dans les contours flous et dans la palette de couleurs, comprim\u00e9e entre le blanc cass\u00e9 de la neige et les nuances de bleu et de gris de la figure et du fond. Comme le visage effac\u00e9, ces choix sont r\u00e9v\u00e9lateurs de la r\u00e9ticence de l’artiste : ils demandent au spectateur d’y regarder \u00e0 deux fois. Cette r\u00e9ticence est essentielle au charme m\u00e9lancolique du tableau, \u00e0 son expressivit\u00e9 magn\u00e9tique qui ne permet pas de savoir exactement ce qui est exprim\u00e9. La r\u00e9ticence est la marque de celui qui garde un secret. Quel est-il ?<\/p>\n\n\n\n Tuymans a d\u00e9clar\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises que Der Architekt<\/em> repr\u00e9sentait Albert Speer, l\u2019architecte nazi. Comme beaucoup de ses \u0153uvres ant\u00e9rieures, la peinture se fonde sur une image pr\u00e9existante, en l\u2019occurrence un arr\u00eat sur image tir\u00e9 d\u2019un des films personnels de Speer. Cette identification est d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment absente de la peinture elle-m\u00eame ; la seule source d\u2019information possible, le visage du personnage, a \u00e9t\u00e9 effac\u00e9. La bobine priv\u00e9e dont il est tir\u00e9 a \u00e9t\u00e9 rendue publique pour la premi\u00e8re fois en 2005 \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision allemande. Lorsque Tuymans peignit Der Architekt<\/em>, l\u2019identification \u00e9tait alors impossible \u00e0 \u00e9tablir. Aux yeux de tout spectateur, cela aurait aussi bien pu \u00eatre un mensonge.<\/p>\n\n\n\n Tuymans d\u00e9clarait aussi que \u00ab le petit \u00e9cart entre l\u2019explication d\u2019un tableau du tableau lui-m\u00eame offre la seule perspective possible sur la peinture \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Le petit \u00e9cart dont il parle n\u2019a rien \u00e0 voir avec les m\u00e9diocres \u00e9clairages souvent apport\u00e9s, dans l\u2019art contemporain, par des l\u00e9gendes sens\u00e9es r\u00e9v\u00e9ler sous un jour unique ce qui est normalement un simple objet du quotidien. Cette paire de cl\u00e9s ouvre la voiture que le fianc\u00e9 de l\u2019artiste lui a laiss\u00e9 apr\u00e8s leur s\u00e9paration, une voiture qu\u2019il n\u2019a pas pu utiliser depuis. Ce tas de d\u00e9chets provient du pays de naissance de l\u2019artiste que celui-ci a \u00e9t\u00e9 contraint de quitter par une guerre civile.<\/em> Dans de telles situations \u2014 toutes deux attest\u00e9es \u2014 la l\u00e9gende n\u2019ajoute pas quelque chose \u00e0 la valeur de l\u2019\u0153uvre, mais la cr\u00e9e plut\u00f4t. La question qu\u2019ils soul\u00e8vent ne provient pas des objets eux-m\u00eames \u2014 une paire de cl\u00e9s, un tas de d\u00e9chets \u2014 mais du fait que ces objets aient \u00e9t\u00e9 mis en sc\u00e8ne comme des objets d\u2019art. Dans cette perspective, c\u2019est finalement une question d\u2019aura, et la r\u00e9ponse, de fa\u00e7on int\u00e9ressante, la r\u00e9oriente vers quelque chose d\u2019aussi immat\u00e9riel et singulier que l\u2019histoire personnelle. Sans l\u00e9gende, ces objets seraient rest\u00e9s muets. Crois\u00e9s hors de leur cube blanc, il ne seraient charg\u00e9s d\u2019aucun myst\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n Cependant, il y a un myst\u00e8re dans la peinture de Tuymans. L\u2019\u00e9cart entre le tableau et son explication a \u00e9t\u00e9 d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment agrandi par l\u2019artiste. Il aurait pu produire une explication redondante, ou bien ne pas en donner du tout. Si Tuymans n\u2019avait pas masqu\u00e9 le visage de Speer (ou s\u2019il \u00e9tait parti d\u2019un instantan\u00e9 o\u00f9 sa t\u00eate \u00e9tait visible, ce qui revient au m\u00eame), l\u2019\u0153uvre aurait \u00e9t\u00e9 un portrait ordinaire. Si au contraire il avait d\u00e9cid\u00e9 de ne pas donner l\u2019origine de l\u2019image, cette peinture aurait seulement \u00e9t\u00e9 la repr\u00e9sentation subtilement \u00e9trange d\u2019un homme captur\u00e9 dans un instant de fragilit\u00e9, un homme dont la personnalit\u00e9 semble min\u00e9e \u00e0 la fois par sa pose et par la technique qui la d\u00e9peint. Sans nom \u00e0 poser sur cette silhouette, la suppression du visage et le floutage des contours seraient pris pour des proc\u00e9d\u00e9s d\u2019universalisation : des moyens de s\u00e9parer la peinture de son contexte anecdotique et d\u2019encourager les spectateurs \u00e0 s\u2019y projeter, \u00e0 y voir n\u2019importe qui. Dans ce second cas, le tableau aurait \u00e9t\u00e9 l\u2019exact oppos\u00e9 d\u2019un portrait.<\/p>\n\n\n\n Sans nom \u00e0 poser sur cette silhouette, la suppression du visage et le floutage des contours seraient pris pour des proc\u00e9d\u00e9s d\u2019universalisation : des moyens de s\u00e9parer la peinture de son contexte anecdotique et d\u2019encourager les spectateurs \u00e0 s\u2019y projeter, \u00e0 y voir n\u2019importe qui. Dans ce second cas, le tableau aurait \u00e9t\u00e9 l\u2019exact oppos\u00e9 d\u2019un portrait. <\/p>Vincenzo Latronico<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La singularit\u00e9 et la puissance de Der Architekt<\/em>, le geste qu\u2019il propose indissociables de la tension entre ces deux choix \u00e0 la fois proches et oppos\u00e9s. Pourquoi effacer le visage d\u2019Albert Speer ? Ou, \u00e0 l\u2019inverse, pourquoi nous dire que l\u2019homme au visage effac\u00e9 est Albert Speer ? Toute tentative de r\u00e9ponse doit commencer par \u00e9tablir si, oui ou non, ces deux questions n\u2019en font qu\u2019une.<\/p>\n\n\n\n Speer fut l\u2019architecte d\u2019Adolf Hitler. Il construisit sa Nouvelle Chancellerie et con\u00e7ut la sc\u00e9nographie tristement c\u00e9l\u00e8bre des meetings de Nuremberg. \u00c0 une \u00e9poque o\u00f9 des architectes allemands comme Walter Gropius et Ludwig Mies van der Rohe faisaient rayonner le Modernisme dans le monde entier, ses immeubles tendaient \u00e0 un classicisme platement stylis\u00e9. Il avait une pr\u00e9dilection pour les mat\u00e9riaux traditionnels. Il con\u00e7ut le plan d\u2019ensemble du Welthaupstadt Germania, le quartier monumental de Berlin qu\u2019Hitler avait imagin\u00e9 pour le jour o\u00f9 Berlin serait devenue la capitale du monde ; mais il cessa d\u2019exercer son m\u00e9tier d\u2019architecte pour devenu ministre de l\u2019armement pendant la guerre. C\u2019\u00e9tait un bel homme, introverti, cultiv\u00e9, amoureux de la nature et des sports d\u2019ext\u00e9rieur. Il fut jug\u00e9 \u00e0 Nuremberg pour crime contre l\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n\n\n Il plaida coupable, d\u00e9clarant que, bien qu\u2019il n\u2019e\u00fbt pas entendu parler du g\u00e9nocide des juifs et des roms avant le proc\u00e8s, son r\u00f4le de leader national-socialiste le rendait personnellement responsable pour les actions de son gouvernement. Il \u00e9vita la potence et fut condamn\u00e9 \u00e0 vingt ans de prison, qu\u2019il passa \u00e0 Spandau, un ch\u00e2teau en lisi\u00e8re de Berlin-Ouest sous la surveillance de plusieurs douzaines de gardes des forces alli\u00e9es, de m\u00eame que six autres nazis qui avaient \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 la mort ou au suicide \u00e0 Nuremberg. Avant que le dernier d\u2019entre eux soit lib\u00e9r\u00e9, le ch\u00e2teau fut ras\u00e9, afin qu\u2019il ne devienne pas un lieu de p\u00e8lerinage.<\/p>\n\n\n\n Tels \u00e9taient les informations les plus importantes qu\u2019on pouvait conna\u00eetre sur Albert Speer \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990, quand Tuymans peignit Der Architekt<\/em>. On peut raisonnablement penser qu\u2019elles compt\u00e8rent dans sa d\u00e9cision de repr\u00e9senter Speer, et de le repr\u00e9senter de cette mani\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n Ces faits se trouvent principalement dans deux ouvrages \u00e9crits par Speer pendant son emprisonnement, sur des bouts de papier cach\u00e9s qu’un gardien complaisant a aid\u00e9 \u00e0 faire sortir, et publi\u00e9s avec un grand succ\u00e8s international en 1969, trois ans apr\u00e8s sa lib\u00e9ration. Bien qu’ils aient \u00e9t\u00e9 \u00e9dit\u00e9s par le tr\u00e8s \u00e9rudit Joachim Fest, l’exactitude historique des souvenirs de Speer a imm\u00e9diatement \u00e9t\u00e9 remise en question. Les doutes portaient en particulier sur l’affirmation de Speer selon laquelle il n’\u00e9tait pas au courant des camps d’extermination. Ce doute sur l’honn\u00eatet\u00e9 de Speer s’est ensuite transform\u00e9 en certitude. Il existe des preuves mat\u00e9rielles qu’il savait, qu’il \u00e9tait \u00e0 Poznan en 1943 lorsque Heinrich Himmler a atrocement plaid\u00e9 pour le gazage des enfants aux c\u00f4t\u00e9s des adultes, de peur qu’ils ne survivent et reviennent pour se venger. Mais, alors qu’au fil des ans, les historiens ont de plus en plus soup\u00e7onn\u00e9, puis suppos\u00e9, que Speer \u00e9tait au courant de ces faits, la preuve mat\u00e9rielle n’en a \u00e9t\u00e9 apport\u00e9e qu’en 2007, plusieurs ann\u00e9es apr\u00e8s la r\u00e9alisation du tableau.<\/p>\n\n\n\n Ces faits sont essentiels pour comprendre Albert Speer. Sont-ils \u00e9galement essentiels pour comprendre Der Architekt<\/em> ? On pourrait naturellement supposer que c’est le secret auquel le tableau fait allusion : la conscience de la culpabilit\u00e9 de Speer, son r\u00f4le dans les atrocit\u00e9s. Dans ce cas, Der Architekt<\/em> serait une r\u00e9p\u00e9tition. Car Tuymans a d\u00e9j\u00e0 consacr\u00e9 deux tableaux \u00e0 Speer, et \u00e0 ce m\u00eame secret.<\/p>\n\n\n\n\n\n Celui-ci \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sent dans une peinture de 1990, qui est un portrait au sens traditionnel du terme \u2014 les traits de Speer sont clairement reconnaissables par quiconque est familier des photographies de lui. Il est presque en noir et blanc. Speer appara\u00eet comme un beau jeune homme, qui commence tout juste sa carri\u00e8re d’architecte en chef du NSDAP. Le regard sur son visage est serein et d\u00e9termin\u00e9, presque contemplatif. Ses yeux sont ferm\u00e9s. L’\u0153uvre s’intitule Secrets<\/em>.<\/p>\n\n\n\n Les passages des m\u00e9moires de Speer o\u00f9 il r\u00e9fl\u00e9chit \u00e0 sa culpabilit\u00e9, qui sont remarquablement rares, sont pleins de r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 la vision. Dans l’un des cas les plus explicites, il \u00e9crit que, en tant que ministre de l’armement, il a visit\u00e9 une usine dont les travailleurs asservis avaient \u00e9t\u00e9 r\u00e9cemment transf\u00e9r\u00e9s d’un camp de concentration. Il rapporte que, lorsqu’on leur a demand\u00e9 s’ils pr\u00e9f\u00e9raient retourner dans un camp qui ne les obligeait pas \u00e0 travailler, les prisonniers ont \u00e9tonnamment r\u00e9pondu non. M\u00eame vingt ans plus tard, Speer se souvient de la terreur dans leurs yeux alors qu’ils envisageaient d’y retourner. Et pourtant, \u00e9crit-il, il n’a pas pos\u00e9 d’autres questions sur l’origine de cette terreur. Il ne l’a pas vue. Ce qui me hante aujourd’hui,<\/em> \u00e9crit Speer, c’est que je n’ai pas su lire la physionomie du r\u00e9gime qui se refl\u00e9tait dans les visages de ces prisonniers<\/em>. Et parfois, je me demande qui \u00e9tait vraiment ce jeune homme, ce jeune homme qui m’est devenu si \u00e9tranger.<\/em><\/p>\n\n\n\n
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