{"id":11295,"date":"2018-10-19T17:21:47","date_gmt":"2018-10-19T16:21:47","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/?p=11295"},"modified":"2023-09-20T17:48:01","modified_gmt":"2023-09-20T15:48:01","slug":"le-religieux-sauvera-leurope","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2018\/10\/19\/le-religieux-sauvera-leurope\/","title":{"rendered":"L’Europe est-elle chr\u00e9tienne ?"},"content":{"rendered":"\n
Nous avons l\u2019habitude, aujourd\u2019hui, des d\u00e9bats sur les rapports entre Islam et Europe, Islam et la\u00efcit\u00e9, Islam et d\u00e9mocratie\u2026 Or derri\u00e8re ces d\u00e9bats se cache un d\u00e9bat plus profond sur la nature m\u00eame de l\u2019Europe, et sur sa relation avec le religieux en g\u00e9n\u00e9ral. Une grave crise portant sur la d\u00e9finition de l\u2019identit\u00e9 europ\u00e9enne et sur la place du religieux est en cours, comme le montre d\u2019ailleurs la radicalisation catholique en France autour de la Manif pour Tous<\/em>, voire la radicalisation la\u00efque autour de questions comme l\u2019abattage rituel ou la circoncision. Tout \u00c9tat est s\u00e9culier par principe, et tend \u00e0 s\u00e9culariser la religion. Ce processus historique, issu des trait\u00e9s de Westphalie (1648), a progressivement d\u00e9fini une identit\u00e9 chr\u00e9tienne de l\u2019Europe, en tant pr\u00e9cis\u00e9ment que \u00ab christianisme s\u00e9cularis\u00e9 \u00bb, qui s\u2019est longtemps maintenue en d\u00e9pit de l\u2019affaiblissement des pratiques religieuses. Mais la pertinence de ce concept est \u00e0 interroger depuis les ann\u00e9es 1960 et la rupture du consensus moral qu\u2019il sous-tendait et qui animait auparavant en Occident les consciences \u00e0 la fois chr\u00e9tiennes et la\u00efques. <\/p>\n\n\n\n L\u2019\u00c9tat ne peut, depuis lors, plus traduire en normes les \u00ab valeurs \u00bb car ces derni\u00e8res se sont autonomis\u00e9es dans des sph\u00e8res politiques distinctes qui se les disputent \u00e2prement, rompant avec plusieurs si\u00e8cles d\u2019un implicite moral partag\u00e9 par la majorit\u00e9 et qui ne n\u00e9cessitait pas codification. Face au vide laiss\u00e9 par l\u2019abandon d\u2019un implicite collectif, l\u2019on voudrait codifier le religieux et en limiter toujours davantage la place dans l\u2019espace public. Mais l\u2019en chasser revient peut-\u00eatre \u00e0 en faire la proie des braconniers du fondamentalisme. Il importerait donc de re-socialiser le religieux d\u2019une mani\u00e8re qui rendrait sa visibilit\u00e9 acceptable.<\/p>\n\n\n\n L\u2019importance du christianisme dans l\u2019Histoire europ\u00e9enne, dans l\u2019id\u00e9e m\u00eame d\u2019Europe, ne fait aucun doute. L\u2019espace qu\u2019on appelle Europe aujourd\u2019hui correspond dans le fond \u00e0 l\u2019espace du christianisme latin au XIe si\u00e8cle. Que les principaux concepts juridiques, politiques, etc., qui ont structur\u00e9 la construction \u00e9tatique, puis la construction de l\u2019Europe aient \u00e9t\u00e9 forg\u00e9s tr\u00e8s largement dans un milieu chr\u00e9tien, cela va de soi. Il est \u00e9vident que les premi\u00e8res universit\u00e9s \u00e9taient des institutions religieuses et que les premiers intellectuels \u00e9taient des clercs. Ce christianisme n\u2019\u00e9tait pas non plus ferm\u00e9 sur lui-m\u00eame, et il a b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 des \u00e9changes, des apports grecs, romains, musulmans, etc. Les \u00e9rudits de l\u2019\u00e9poque \u00e9taient ouverts et prenaient leur bien l\u00e0 o\u00f9 ils le trouvaient. Je ne veux pas ici entrer dans une reconstruction du Moyen \u00c2ge, o\u00f9 l\u2019on ferait de l\u2019Andalousie le paradigme de la coexistence des religions : ces repr\u00e9sentations sont tr\u00e8s largement des constructions anachroniques (quel multiculturalisme au Moyen \u00c2ge ?) qui servent \u00e0 penser les probl\u00e9matiques d\u2019aujourd\u2019hui, et que l\u2019on peut instrumentaliser \u00e0 droite comme \u00e0 gauche. Si les festivals \u0153cum\u00e9niques de musiques sacr\u00e9es sont des r\u00e9ussites esth\u00e9tiques, ils ne disent pas grand-chose des relations entre communaut\u00e9s religieuses. Le XIe si\u00e8cle est un moment cl\u00e9 : au moment pr\u00e9cis o\u00f9 le grand schisme de 1053 s\u00e9pare d\u00e9finitivement la latinit\u00e9 catholique de l\u2019orthodoxie orientale, le violent conflit entre le Pape et l\u2019Empereur, sur la source du pouvoir politique et de la l\u00e9gitimit\u00e9, pose la question du lien entre religion et politique, entre autorit\u00e9 et pouvoir (auctoritas<\/em> et potestas<\/em>). \u00c0 la longue, l\u2019Empereur, ou plut\u00f4t le souverain temporel, gagne. Non pas par la victoire du s\u00e9culier sur le religieux, mais par la d\u00e9finition du pouvoir comme expression de la volont\u00e9 de Dieu. Le pouvoir est l\u00e9gitime en soi comme volont\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire comme reflet de la volont\u00e9 de Dieu, le pouvoir l\u2019emporte sur l\u2019autorit\u00e9 du savoir : c\u2019est cette matrice th\u00e9ologico-politique qui jouera un r\u00f4le cl\u00e9 dans l\u2019\u00e9laboration du concept de nation souveraine et dans celui de la Loi comme expression de la volont\u00e9 politique et non pas reflet du droit naturel. Tout cela, le Moyen \u00c2ge l\u2019a tr\u00e8s largement \u00e9labor\u00e9 et d\u00e9battu dans un espace de fait europ\u00e9en, o\u00f9 clercs et id\u00e9es circulaient ind\u00e9pendamment de leur appartenance \u00ab nationale \u00bb. <\/em>L\u2019\u00c9glise a d\u00e9fini tr\u00e8s t\u00f4t une supranationalit\u00e9 (pardonnez l\u2019anachronisme, puisque le concept d\u2019\u00c9tat-nation s\u2019est construit lentement au cours des si\u00e8cles).<\/p>\n\n\n\n Le grand traumatisme europ\u00e9en remonte aux guerres de religion.<\/p>Olivier Roy<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La g\u00e9n\u00e9alogie de l\u2019\u00c9tat-nation se solidifie autour des trait\u00e9s de Westphalie de 1648. Cela vient essentiellement de la grande rupture de la R\u00e9forme, qui casse l\u2019id\u00e9e de l\u2019universalit\u00e9 de l\u2019\u00c9glise, et met fin \u00e0 sa pr\u00e9tention de contr\u00f4ler le politique. Cette coupure fondamentale est toujours pr\u00e9sente. Mais assimiler l\u2019am\u00e9ricanisation (ou la globalisation) \u00e0 la protestantisation de notre vieille Europe est un peu rapide : le protestantisme est extr\u00eamement divers, et il y a loin de l\u2019auto-s\u00e9cularisation propre au luth\u00e9ranisme \u00e0 la r\u00e9surgence d\u2019un calvinisme \u00e9vang\u00e9lique en Am\u00e9rique.<\/p>\n\n\n\n Mais il est vrai que le grand traumatisme europ\u00e9en remonte aux guerres de religion. <\/strong>Ces guerres d\u00e9marrent sur des questions th\u00e9ologiques (la gr\u00e2ce et le salut) consid\u00e9r\u00e9es comme essentielles et non n\u00e9gociables par les acteurs \u2014 les deux derni\u00e8res des 95 th\u00e8ses de Martin Luther ne laissent pas de place au compromis : \u00ab Il faut exhorter les chr\u00e9tiens \u00e0 s’appliquer \u00e0 suivre Christ leur chef \u00e0 travers les peines, la mort et l\u2019enfer. Et \u00e0 entrer au ciel par beaucoup de tribulations plut\u00f4t que de se reposer sur la s\u00e9curit\u00e9 d\u2019une fausse paix \u00bb. <\/p>\n\n\n\n On peut bien s\u00fbr expliquer comment la R\u00e9forme exprime plus qu\u2019elle ne cr\u00e9e un bouleversement des cadres sociaux, culturels et intellectuels de l\u2019\u00e9poque en faveur de nouveaux acteurs. Mais il n\u2019emp\u00eache que l\u2019on se tue bien pour des dogmes et pour la foi. <\/p>\n\n\n\n La violence est religieuse dans son fond comme dans sa mise en sc\u00e8ne, comme l\u2019ont montr\u00e9 par exemple Olivier Christin et Denis Crouzet <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Or, il n\u2019y a rien \u00e0 n\u00e9gocier sur le religieux, malgr\u00e9 les efforts incessants des rois et des empereurs (Fran\u00e7ois Ier et Charles Quint par exemple) pour amener les th\u00e9ologiens des deux camps \u00e0 trouver un compromis (Poissy, Worms, Ratisbonne). Les religions se r\u00e9v\u00e8lent alors incapables de faire la paix entre elles car on ne peut pas n\u00e9gocier sur le dogme, mais seulement sur la place du religieux (avis aux la\u00efques qui veulent r\u00e9former l\u2019Islam !). Comme le montre Olivier Christin, la paix des religions a \u00e9t\u00e9 faite par les politiques, en posant justement que c\u2019est le politique qui devait d\u00e9cider de la place du religieux <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ce n\u2019est nullement la s\u00e9paration, car le politique intervient directement dans le religieux (par exemple la D\u00e9claration des Quatre articles en 1682, suscit\u00e9e par Louis XIV, affirme la sup\u00e9riorit\u00e9 du concile sur le Pape).<\/p>\n\n\n\n Tout \u00c9tat est s\u00e9culier, et cela n\u2019a rien \u00e0 voir avec la pratique religieuse des populations.<\/p>Olivier Roy<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Aujourd\u2019hui, on continue \u00e0 promouvoir le dialogue interreligieux pour s\u2019opposer \u00e0 la violence religieuse, mais cela ne marche pas plus qu\u2019au XVIe si\u00e8cle. On ne r\u00e9soudra pas des conflits religieux par des d\u00e9bats th\u00e9ologiques. Commencer par la question th\u00e9ologique est une impasse. Petit \u00e0 petit, les politiques des XVIe et XVIIe si\u00e8cles comprirent que les guerres de Religion n\u2019\u00e9taient pas gagnables : l\u2019\u00c9tat a donc d\u00e9cid\u00e9 de faire lui-m\u00eame la paix religieuse, en organisant la place du religieux, r\u00e9solvant ainsi le vieux conflit entre le Pape et l\u2019Empereur au profit de ce dernier. C\u2019est ce que signifie le principe Cujus regio, Ejus religio <\/em> : le souverain d\u00e9cide du religieux. C\u2019est l\u2019\u00c9tat qui fixe les r\u00e8gles du jeu en mati\u00e8re de religion, et ce jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui.<\/p>\n\n\n\n\n\n De toute fa\u00e7on, m\u00eame dans un \u00c9tat religieux, comme la R\u00e9publique Islamique d\u2019Iran, c\u2019est le politique qui d\u00e9cide du religieux. Il n\u2019y a nulle part d\u2019instance religieuse autonome et ind\u00e9pendante qui dicterait \u00e0 l\u2019\u00c9tat ce que devrait \u00eatre un \u00c9tat religieux. En 1995, j\u2019ai donn\u00e9 une conf\u00e9rence \u00e0 Qom en Iran, \u00e0 l\u2019universit\u00e9 islamique Moufid, qui m\u2019avait demand\u00e9 de venir faire m\u2019expliquer sur le titre de mon dernier livre, L\u2019\u00e9chec de l\u2019Islam politique <\/em> <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Je d\u00e9veloppe mon propos et pose la question de savoir qui d\u00e9cide de l\u2019islamit\u00e9 des lois vot\u00e9es par le parlement. Un conseil des Gardiens est certes pr\u00e9vu par la constitution pour valider l\u2019islamit\u00e9 des lois vot\u00e9es par le Parlement. Mais les conflits entre les deux institutions sont permanents. <\/p>\n\n\n\n Alors intervient une troisi\u00e8me instance, le conseil des Experts, qui doit mettre d\u2019accord le conseil des Gardiens et le parlement. Cette instance est constitu\u00e9e des hommes du pouvoir, de cette \u00e9quipe dirigeante qui a fait la r\u00e9volution <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Je pose la question classique \u00ab Qui garde les gardiens ?<\/em> \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire qui d\u00e9cide en derni\u00e8re instance de la v\u00e9rit\u00e9 religieuse. Alors, un mollah au fond de la salle l\u00e8ve la main et crie \u00ab la Kalachnikov ! \u00bb. <\/em>La r\u00e9action fut tr\u00e8s mitig\u00e9e dans la salle, mais l\u2019argument \u00e9tait pos\u00e9 de mani\u00e8re juste. Nulle part un th\u00e9ologien n\u2019ira impun\u00e9ment taper \u00e0 la porte du dictateur, du pr\u00e9sident, ou du pouvoir en g\u00e9n\u00e9ral pour contester la conformit\u00e9 d\u2019un argument du pouvoir politique sur des termes religieux. Cet individu finira invariablement en prison, en Iran comme en Arabie Saoudite (et autrefois sur le b\u00fbcher comme Savonarole \u00e0 Florence)<\/p>\n\n\n\n Tout \u00c9tat est s\u00e9culier, et cela n\u2019a rien \u00e0 voir avec la pratique religieuse des populations. Il existe des \u00c9tats s\u00e9culiers o\u00f9 la pratique religieuse est tr\u00e8s forte, par exemple les \u00c9tats-Unis, o\u00f9 le premier amendement d\u00e9fend la s\u00e9paration du religieux et du politique. La diff\u00e9rence avec la France r\u00e9side dans le fait que dans le syst\u00e8me am\u00e9ricain, la s\u00e9paration prot\u00e8ge le religieux du politique, alors qu\u2019en France, elle prot\u00e8ge le politique du religieux. Les \u00c9tats-Unis n\u2019en restent pas moins un pays de stricte s\u00e9paration des \u00c9glises et de l\u2019\u00c9tat. En France, la loi de 1905 s\u00e9pare d\u2019abord l\u2019\u00c9glise catholique et l\u2019\u00c9tat r\u00e9publicain. Ce n\u2019est pas une loi de s\u00e9paration des religions en g\u00e9n\u00e9ral. Les Isra\u00e9lites et les protestants ont soutenu cette loi. Nous avons donc deux formes de s\u00e9cularisation, la s\u00e9cularisation politique, celle de la s\u00e9paration de l\u2019\u00c9glise et de l\u2019\u00c9tat (la la\u00efcit\u00e9 juridique), et la s\u00e9cularisation sociologique, qui est celle de la chute des pratiques.<\/p>Olivier Roy<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Il faut distinguer la\u00efcit\u00e9 et s\u00e9cularisation : une soci\u00e9t\u00e9 compl\u00e8tement s\u00e9cularis\u00e9e peut n\u2019\u00eatre pas la\u00efque (Grande-Bretagne et Danemark) et une soci\u00e9t\u00e9 tr\u00e8s religieuse peut \u00eatre la\u00efque (Inde, \u00c9tats-Unis et Italie). La \u00ab la\u00efcit\u00e9 \u00bb n\u2019est pas la cons\u00e9quence m\u00e9canique d\u2019une d\u00e9christianisation due \u00e0 la s\u00e9cularisation de la soci\u00e9t\u00e9. Le gallicanisme interdisait au Pape de communiquer directement avec les catholiques (par exemple un cur\u00e9 ne pouvait lire en chaire une d\u00e9claration du Pape), sans l\u2019approbation du Roi. L\u2019\u00c9tat s\u2019imposait contre la papaut\u00e9 mais le roi Louis XIV \u00e9tait lui-m\u00eame un grand d\u00e9vot.<\/p>\n\n\n\n La s\u00e9cularisation n\u2019est pas non plus n\u00e9cessairement une d\u00e9christianisation. <\/p>\n\n\n\n Mais il se trouve qu\u2019en Europe, elle l\u2019a aussi \u00e9t\u00e9. Cette d\u00e9christianisation est sociologiquement mesurable. Par exemple, historiquement on l\u2019a faite par l\u2019\u00e9tude des testaments. Jusqu\u2019au milieu du XVIIIe si\u00e8cle, les hommes et femmes dot\u00e9s d\u2019un patrimoine tendent \u00e0 l\u00e9guer une partie plus ou moins importante \u00e0 l\u2019\u00c9glise \u00e0 leur mort, pour assurer le salut de leur \u00e2me <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Au XVIIIe, les femmes continuent \u00e0 l\u00e9guer dans la m\u00eame proportion, tandis que les legs masculins chutent. Au XIXe si\u00e8cle, le ph\u00e9nom\u00e8ne se poursuit avec la mont\u00e9e du dimorphisme sexuel dans l\u2019\u00c9glise. Si le clerg\u00e9 reste masculin, l\u2019assistance des paroisses se f\u00e9minise de plus en plus, tandis que le nombre de nonnes d\u00e9passe le nombre de moines. De nombreux crit\u00e8res objectifs de pratique religieuses sont au XXe \u00e9tablis par les sociologues. Leur travail est facilit\u00e9 avec l\u2019\u00c9glise catholique, puisque c\u2019est une bureaucratie qui tient des registres. On a des registres de participation \u00e0 la messe, du denier de Saint-Pierre, des bapt\u00eames, des confessions, etc. Aujourd\u2019hui encore, l\u2019\u00c9glise a un registre des conversions, qu\u2019elle ne montre pas trop pour ne pas cr\u00e9er des probl\u00e8mes. On sait par exemple parfaitement le nombre de musulmans qui se convertissent chaque ann\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00c9glise catholique. Les statistiques pour les protestants sont moins bien tenues.<\/p>\n\n\n\n Nous avons donc deux formes de s\u00e9cularisation, la s\u00e9cularisation politique, celle de la s\u00e9paration de l\u2019\u00c9glise et de l\u2019\u00c9tat (la la\u00efcit\u00e9 juridique), et la s\u00e9cularisation sociologique, qui est celle de la chute des pratiques. Ce sont deux ph\u00e9nom\u00e8nes qui sont le plus souvent parall\u00e8les. Au moment du trait\u00e9 de Westphalie et des d\u00e9buts de la s\u00e9cularisation politique, toute l\u2019Europe est croyante. Au XIXe si\u00e8cle commence en effet une s\u00e9cularisation sociologique en France. Mais l\u2019observation n\u2019est pas vraie de toutes les soci\u00e9t\u00e9s. Le cas du Qu\u00e9bec est int\u00e9ressant. Tr\u00e8s catholique jusqu\u2019en 1960, la pratique s\u2019y \u00e9croule en dix ans dans les ann\u00e9es 1960. Encore plus r\u00e9cent est le cas de l\u2019Irlande, qui s\u2019est d\u00e9catholicis\u00e9e encore en dix ans. Le prochain pays \u00e0 se d\u00e9catholiciser sera sans doute la Pologne, dernier bastion de l\u2019identit\u00e9 catholique.<\/p>\n\n\n\n Il faut distinguer la\u00efcit\u00e9 et s\u00e9cularisation : une soci\u00e9t\u00e9 compl\u00e8tement s\u00e9cularis\u00e9e peut n\u2019\u00eatre pas la\u00efque (Grande-Bretagne et Danemark) et une soci\u00e9t\u00e9 tr\u00e8s religieuse peut \u00eatre la\u00efque (Inde, \u00c9tats-Unis et Italie)<\/p>Olivier Roy<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Ceci dit, la chute de la pratique religieuse n\u2019enl\u00e8ve pas sa pertinence \u00e0 la r\u00e9f\u00e9rence religieuse. Selon la formule fameuse de Marcel Gauchet, si \u00ab le christianisme est la religion de la sortie de la religion \u00bb, alors la culture europ\u00e9enne dominante est un christianisme s\u00e9cularis\u00e9. Cette th\u00e8se, sous des formes diff\u00e9rentes, existe depuis Feuerbach, voire Hegel, et est reprise par Max Weber et Pierre Legendre. Ce n\u2019est pas parce que les gens ne croient plus que la soci\u00e9t\u00e9 n\u2019est plus chr\u00e9tienne dans ses concepts fondateurs (le \u00ab for int\u00e9rieur \u00bb), ses valeurs, et ses institutions. On peut encore rappeler l\u2019influence du christianisme dans le droit, ou bien le r\u00f4le de l\u2019Inquisition dans la construction de l\u2019enqu\u00eate polici\u00e8re et l\u2019importance de l\u2019aveu. Les cultures artistiques et philosophiques de l\u2019Europe moderne sont bien ancr\u00e9es dans le christianisme. M\u00eame Descartes a pass\u00e9 beaucoup de temps \u00e0 tenter de prouver l\u2019existence de Dieu, pour se faire pardonner son invention du Cogito<\/em> qui rendait la v\u00e9rit\u00e9 autonome.<\/p>\n\n\n\n On peut donc d\u00e9fendre l\u2019id\u00e9e d\u2019une identit\u00e9 chr\u00e9tienne de l\u2019Europe, et mettre en avant ses \u00ab racines chr\u00e9tiennes \u00bb, sans se voir opposer la chute de la pratique et l\u2019effacement de la foi. On peut tout \u00e0 fait se r\u00e9clamer d\u2019une culture chr\u00e9tienne et ne pas croire en Dieu, comme Maurras, ou m\u00eame Jean-Marie Le Pen. Pour eux, la foi importe peu mais le catholicisme joue un r\u00f4le fondamental en Europe, parce que la culture dominante est consid\u00e9r\u00e9e comme un christianisme s\u00e9cularis\u00e9. Incidemment, on dit souvent aujourd\u2019hui \u00ab jud\u00e9o-christianisme \u00bb, mais l\u2019expression n\u2019a pas de sens. Ce qui est pass\u00e9 du juda\u00efsme au christianisme, c\u2019est ce que l\u2019\u00c9glise a bien voulu y laisser passer, et l\u2019\u00c9glise n\u2019y a pas laiss\u00e9 passer grand-chose. <\/p>\n\n\n\n Pour l\u2019\u00c9glise, l\u2019un des pires p\u00e9ch\u00e9s consistait \u00e0 \u00ab juda\u00efser \u00bb le catholicisme. L\u2019\u00c9glise a alors fait la police de ce qui pouvait sortir du ghetto. Quand la culture juive est pass\u00e9e au XIXe dans la culture dominante, ce qu\u2019on appelle m\u00e9taphoriquement la \u00ab sortie du ghetto \u00bb (qui a parfois un aspect tr\u00e8s concret), c\u2019est l\u2019essor de la grande culture Yiddish, qui bien qu\u2019influenc\u00e9e par la religion est une culture s\u00e9culi\u00e8re. Jusqu\u2019au milieu du XXe si\u00e8cle, l\u2019id\u00e9e que la culture dominante est un christianisme s\u00e9cularis\u00e9 allait donc sans dire. On peut \u00e0 l\u2019\u00e9poque parler de l\u2019identit\u00e9 chr\u00e9tienne de l\u2019Europe sans \u00e9voquer la question de la foi, de la croyance, ou de l\u2019\u00c9glise comme institution. Quand les p\u00e8res fondateurs de l\u2019Europe, Robert Schuman, Jean Monnet, De Gasperi ou Adenauer lancent la construction europ\u00e9enne, leur groupe est compos\u00e9 aux deux tiers de catholiques pratiquants, avec un tiers de sociaux-d\u00e9mocrates. Il ne leur est jamais venu \u00e0 l\u2019esprit d\u2019inscrire l\u2019identit\u00e9 chr\u00e9tienne de l\u2019Europe dans aucun des textes fondateurs, non parce qu\u2019ils \u00e9taient des la\u00efcs ou parce qu\u2019ils avaient peur de d\u00e9clencher des r\u00e9actions hostiles mais parce qu\u2019au contraire il \u00e9tait tellement \u00e9vident pour eux que la culture europ\u00e9enne \u00e9tait un christianisme s\u00e9cularis\u00e9 qu\u2019ils ne voyaient pas l\u2019int\u00e9r\u00eat d\u2019une redondance.<\/p>\n\n\n\n On peut donc d\u00e9fendre l\u2019id\u00e9e d\u2019une identit\u00e9 chr\u00e9tienne de l\u2019Europe, et mettre en avant ses \u00ab racines chr\u00e9tiennes \u00bb, sans se voir opposer la chute de la pratique et l\u2019effacement de la foi.<\/p>Olivier Roy<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La question s\u2019est pos\u00e9e en termes explicites \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990, lorsque des d\u00e9put\u00e9s europ\u00e9ens proposent de mentionner les racines chr\u00e9tiennes de l\u2019Europe dans le pr\u00e9ambule de la constitution europ\u00e9enne. <\/p>\n\n\n\n Mais pourquoi rappeler les \u00e9vidences ? Si on veut rappeler une \u00e9vidence, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019il n\u2019y a plus d\u2019\u00e9vidence. Bien s\u00fbr, pour beaucoup de partisans de la r\u00e9f\u00e9rence aux racines religieuses de l\u2019Europe, il s\u2019agit de s\u2019opposer \u00e0 l\u2019Islam et \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de la Turquie dans l\u2019Union europ\u00e9enne. Depuis, la r\u00e9f\u00e9rence identitaire au christianisme semble pour beaucoup \u00eatre purement incantatoire et r\u00e9active : il s\u2019agit de dire que l\u2019Islam n\u2019a pas de place en Europe. Mais pour les deux Papes qui ont d\u00e9fendu cette r\u00e9f\u00e9rence (Jean-Paul II et Beno\u00eet XVI), elle \u00e9tait loin d\u2019\u00eatre purement incantatoire : il s\u2019agissait en effet pour eux deux de ramener l\u2019Europe \u00e0 ses racines, de tourner le dos \u00e0 une culture dominante totalement s\u00e9cularis\u00e9e devenue pour le Pape Jean Paul-II une \u00ab culture de la mort \u00bb (expression mentionn\u00e9e douze fois dans l\u2019encyclique Evangelium vitae<\/em> de 1995). <\/p>\n\n\n\n En un mot, l\u2019\u00c9glise catholique pense qu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019identit\u00e9 chr\u00e9tienne sans retour aux valeurs chr\u00e9tiennes, alors que tant les populistes d\u2019Europe du Nord que les militants la\u00efcs de tout bord d\u00e9fendent, sous le nom d\u2019Europe chr\u00e9tienne, les valeurs issues de la s\u00e9cularisation (droits de la femme et des LGBT). Bref, la question de l\u2019identit\u00e9 pose la question des valeurs. Et c\u2019est ici que les choses sont plus compliqu\u00e9es. Comment peut-on dire que la culture europ\u00e9enne est une s\u00e9cularisation du christianisme si les valeurs dominantes ne sont plus des valeurs chr\u00e9tiennes s\u00e9cularis\u00e9es ? Que signifie invoquer une r\u00e9f\u00e9rence chr\u00e9tienne dans l\u2019Europe d\u2019aujourd\u2019hui ?<\/p>\n\n\n\n Le concile Vatican II dans les ann\u00e9es 1960 voit le triomphe de l\u2019auto-s\u00e9cularisation du religieux. Dieu parle s\u00e9culier (dans la ligne du th\u00e9ologien luth\u00e9rien Dietrich Bonhoeffer). Les pr\u00eatres s\u2019habillent comme tout le monde (en attendant la fin programm\u00e9e du c\u00e9libat), les \u00e9glises n\u2019ont plus de clocher, elles se cachent (comme les gares) dans l\u2019urbanisme moderne. Le passage aux langues vernaculaires \u00e9dulcore la vigueur du dogme en latin, l\u2019enfer se vide, en tout cas dans l\u2019au-del\u00e0, car ici-bas ce sont les autres. C\u2019est le triomphe du s\u00e9cularisme, dans ce qu\u2019Habermas appelle la translation. <\/p>\n\n\n\n En abordant son aggiornamento<\/em>, l\u2019\u00c9glise se demande alors comment d\u00e9velopper une pastorale dans une soci\u00e9t\u00e9 devenue analphab\u00e8te sur le plan religieux.<\/p>Olivier Roy<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Puisque les la\u00efcs ne comprennent plus rien au sacr\u00e9, et qu\u2019ils trouvent les croyants au mieux bizarres, au pire fanatiques, si les croyants veulent vivre paisiblement leurs convictions dans la soci\u00e9t\u00e9 s\u00e9cularis\u00e9e, ils doivent les transcrire en langue la\u00efque. L\u2019\u00c9glise a bien compris cette traduction : la lutte contre l\u2019avortement devient la \u00ab lutte pour la vie \u00bb. La d\u00e9fense de la famille traditionnelle devient le refus d\u2019une \u00ab r\u00e9volution anthropologique dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales \u00bb. On ne parle plus des normes divines ou de la volont\u00e9 de Dieu. Le discours de l\u2019\u00c9glise ne dit plus s\u2019opposer \u00e0 l\u2019avortement \u00e0 cause de tel passage des \u00c9critures, mais au nom du droit \u00e0 la vie. Sur Vatican II, il est int\u00e9ressant d\u2019\u00e9couter la position des traditionalistes ennemis du concile. Ce n\u2019est pas parce qu\u2019ils sont de droite ou d\u2019extr\u00eame-droite que leurs arguments sont fallacieux <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le passage du latin au fran\u00e7ais comme langue liturgique a donn\u00e9 lieu \u00e0 une \u00e9dulcoration des formulations latines. Certaines pri\u00e8res ne sont aujourd\u2019hui autoris\u00e9es qu\u2019en latin, comme la pri\u00e8re pour la conversion des juifs (oremus et pro perfidis judaeis<\/em>), pour sauver les apparences (on dit alors que perfidus<\/em> ne se traduit pas par perfide<\/em>) <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n En abordant son aggiornamento<\/em>, l\u2019\u00c9glise se demande alors comment d\u00e9velopper une pastorale dans une soci\u00e9t\u00e9 devenue analphab\u00e8te sur le plan religieux. Les auteurs de la loi de 1905 connaissaient parfaitement l\u2019\u00c9glise, certains d\u2019entre eux \u00e9taient d\u2019anciens s\u00e9minaristes, dont \u00c9mile Combes. Si l\u2019on avait demand\u00e9 \u00e0 ces la\u00efcs de 1905 la d\u00e9finition de la transsubstantiation, de la communion, de la Trinit\u00e9, ils auraient r\u00e9pondu sans h\u00e9sitation ; le dernier des pr\u00e9sidents alphab\u00e9tis\u00e9s religieusement fut Mitterrand. La p\u00e9riode actuelle est caract\u00e9ris\u00e9e par cet analphab\u00e9tisme g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9. Si on demande dans la rue \u00e0 des passants les trois personnes de la Trinit\u00e9, il est probable qu\u2019ils vous r\u00e9pondront Marie, J\u00e9sus et Dieu. Ne leur demandez pas ce qu\u2019est l\u2019Eucharistie. Les Qu\u00e9b\u00e9cois, on le sait, jurent en utilisant un vocabulaire religieux (on dit \u00ab tabernacle \u00bb plut\u00f4t que \u00ab b\u2026 de m\u2026 \u00bb). Or, une campagne de communication avait \u00e9t\u00e9 lanc\u00e9e dans les ann\u00e9es 2000 par l\u2019\u00e9v\u00each\u00e9 de Montr\u00e9al pour ramener les gens \u00e0 l\u2019alphab\u00e9tisme religieux (les pr\u00eatres \u00e9tant aux avant-postes pour observer la d\u00e9christianisation). Sur l\u2019autoroute, une grande pancarte indiquait \u00ab Tabernacle<\/em> \u00bb, un peu plus loin une autre \u00ab Savez-vous ce que c\u2019est ?<\/em> \u00bb (la r\u00e9ponse suppos\u00e9e \u00e9tant \u00ab ben quoi ! un gros mot !<\/em> \u00bb), puis une troisi\u00e8me \u00ab Demandez \u00e0 l\u2019\u00e9v\u00eaque, tapez eveque.com<\/em> \u00bb. Les gens continuaient \u00e0 jurer sans plus savoir le sens des mots.<\/p>\n\n\n\n Les ann\u00e9es 1960 sont selon moi une p\u00e9riode cl\u00e9, \u00e9quivalente aux ann\u00e9es juste apr\u00e8s 1517 et la publication des 95 th\u00e8ses. Apr\u00e8s Vatican II, triomphe de l\u2019auto-s\u00e9cularisation du religieux, vient en 1968 Humanae Vitae<\/em>, encyclique qui d\u00e9fend une position maximaliste interdisant toute pratique sexuelle non destin\u00e9e \u00e0 la procr\u00e9ation. Les catholiques ne comprennent pas ce coup de tonnerre dans un ciel bleu. Les la\u00efcs s\u2019indignent de ce pape r\u00e9actionnaire. Pourquoi, alors que l\u2019\u00c9glise avait mis en place une th\u00e9ologie de la modernit\u00e9, insiste-elle \u00e0 ce point sur la norme ? Parce que nous nous trouvons alors sur un pivot, la rupture fondamentale des ann\u00e9es 1960 : les nouvelles valeurs fond\u00e9es sur l\u2019individualisation, la libert\u00e9 et la valorisation du d\u00e9sir ne sont plus des valeurs chr\u00e9tiennes s\u00e9cularis\u00e9es. La libert\u00e9 de la personne l\u2019emporte sur toutes les normes transcendantes, il n\u2019y a plus de morale naturelle. Il n\u2019y a plus de morale partag\u00e9e. Les valeurs chr\u00e9tiennes reviennent alors sous forme de normes explicites, parce qu\u2019elles ne sont plus comprises et partag\u00e9es. Mais comme nous le verrons, c\u2019est aujourd\u2019hui la culture elle-m\u00eame qui se reformule comme syst\u00e8me de normes explicites. En ce sens, \u00ab Metoo<\/em> \u00bb et \u00ab Balance ton porc<\/em> \u00bb sont l\u2019\u00ab Humanae Vitae <\/em> \u00bb des la\u00efques qui d\u00e9couvrent enfin leur mea maxima culpa<\/em> avec cinquante ans de retard : le sexe demande une norme<\/p>\n\n\n\n Jusque dans les ann\u00e9es 1960, dans le cadre de cette culture dominante chr\u00e9tienne s\u00e9cularis\u00e9e, la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la loi naturelle, \u00e9labor\u00e9e entre autres par saint Thomas d\u2019Aquin, fait qu\u2019il n\u2019y a pas besoin d\u2019\u00eatre croyant pour \u00eatre moralement bon. L\u2019humanit\u00e9 partage une morale naturelle fond\u00e9e sur une loi naturelle. Jules Ferry, dans sa \u00ab Lettre aux instituteurs \u00bb, leur explique qu\u2019ils trouveront d\u2019eux-m\u00eames des paroles qui ne heurteront aucun \u00ab p\u00e8re de famille \u00bb. Pour Jules Ferry, il est \u00e9vident qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque il n\u2019y a qu\u2019une morale partag\u00e9e par tous (il la compare \u00e0 l\u2019arithm\u00e9tique dans l\u2019\u00e9vidence qu\u2019elle implique). <\/p>\n\n\n\n Aujourd\u2019hui, on continue \u00e0 promouvoir le dialogue interreligieux pour s\u2019opposer \u00e0 la violence religieuse, mais cela ne marche pas plus qu\u2019au XVIe si\u00e8cle. On ne r\u00e9soudra pas des conflits religieux par des d\u00e9bats th\u00e9ologiques.<\/p>Olivier Roy<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La lutte entre l\u2019\u00c9tat r\u00e9publicain et l\u2019\u00c9glise catholique est politique, non morale. Mais dans les ann\u00e9es 1960, la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la morale naturelle dispara\u00eet : celle-ci n\u2019est, pour la nouvelle g\u00e9n\u00e9ration en r\u00e9volte, qu\u2019un habillage id\u00e9ologique de l\u2019ordre conservateur et patriarcal (on accuse le capitalisme aussi, sans voir qu\u2019il s\u2019accommode fort bien du relativisme moral). Ce n\u2019est pas tant que la s\u00e9cularisation marque de nouveaux points (on \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 dans des soci\u00e9t\u00e9s largement s\u00e9cularis\u00e9es), mais c\u2019est plut\u00f4t la disparition de la zone grise entre les croyants et les non-croyants, c\u2019est-\u00e0-dire le consensus plus ou moins large sur des questions fondamentales : la d\u00e9finition de la famille, le rejet de l\u2019homosexualit\u00e9, la division des r\u00f4les entre les sexes, la dissym\u00e9trie des rapports \u00e0 la sexualit\u00e9, etc. Les ann\u00e9es 1950 avaient \u00e9t\u00e9 bien s\u00fbr des ann\u00e9es de conflit politique intense en France opposant cathos et la\u00efcs, mais ce conflit ne portait pas sur les valeurs mais sur le contr\u00f4le de la soci\u00e9t\u00e9 civile. <\/p>\n\n\n\n Dans l\u2019Ouest de la France, par exemple, existaient deux soci\u00e9t\u00e9s : la paroisse avec son patronage et le cercle la\u00efque. Chacun avait ses institutions de sociabilit\u00e9, son club de foot, son bal (il faut bien que le groupe se reproduise), son cin\u00e9-club, ses colos de vacances, ses conf\u00e9rences. Les mariages mixtes \u00e9taient rares. Les deux soci\u00e9t\u00e9s n\u2019\u00e9taient cependant pas vraiment en d\u00e9saccord sur la question des valeurs. Par exemple, en 1967, au moment de la campagne pour l\u00e9galiser les contraceptifs, Jeannette Vermeersch, la compagne de Maurice Thorez et l\u2019\u00e9g\u00e9rie du Parti Communiste, fit une grande d\u00e9claration selon laquelle la contraception \u00e9tait un complot bourgeois pour limiter les naissances dans la classe ouvri\u00e8re. En Italie, on pouvait s\u2019entretuer sur les questions politiques, mais le consensus subsistait sur les questions priv\u00e9es de la famille. Ce consensus se brise totalement dans les ann\u00e9es 1960, et les zones grises disparaissent (et avec elle, tr\u00e8s logiquement, les \u00ab cathos de gauche \u00bb). On peut constater l\u2019\u00e9volution de la paroisse territoriale. Le bapt\u00eame dans une paroisse ouvrait automatiquement le droit aux prestations de l\u2019\u00c9glise. C\u2019\u00e9tait un droit d\u2019\u00eatre mari\u00e9 dans l\u2019\u00e9glise qui vous avait vu na\u00eetre. Mais \u00e0 partir des ann\u00e9es 1980, on voit arriver de jeunes cur\u00e9s qui demandent aux candidats s\u2019ils font bien partie de la \u00ab communaut\u00e9 \u00bb, car on ne les voit pas \u00e0 la messe du dimanche. On constate ce glissement de la paroisse \u00e0 la communaut\u00e9, \u00e0 un ensemble de gens qui partagent les m\u00eames convictions, et n\u2019h\u00e9sitent pas \u00e0 changer d\u2019\u00e9glise en fonction de leur \u00ab sensibilit\u00e9 \u00bb ; on assiste au d\u00e9veloppement des fraternit\u00e9s non dioc\u00e9saines de \u00ab droit pontifical \u00bb (en Italie, les Focolari<\/em>, Communion et Lib\u00e9ration, Sant\u2019Egidio). Les communaut\u00e9s de foi d\u00e9finissent un dehors et un dedans. C\u2019est la disparition des ti\u00e8des et des agnostiques. On n\u2019accepte dans la communaut\u00e9 que les vrais, ceux qui s\u2019engagent pleinement. Sinon, il faut obtenir son \u00ab ticket d\u2019entr\u00e9e \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire que les cur\u00e9s donnent par exemple une p\u00e9riode de formation pour expliquer ce qu\u2019est le mariage chr\u00e9tien aux futurs \u00e9poux, etc.<\/p>\n\n\n\n\n\n On ne partage donc plus les m\u00eames valeurs. Ce que les Am\u00e9ricains appellent les \u00ab Culture Wars<\/em> \u00bb ne sont pas des guerres de culture (rien de huntingtonien ici), mais des guerres sur les valeurs. Dans les ann\u00e9es 1970, le d\u00e9bat politique cesse de porter sur l\u2019\u00e9conomie ou la politique \u00e9trang\u00e8re, mais commence \u00e0 se centrer sur les \u00ab valeurs \u00bb. Aujourd\u2019hui, les conflits ont lieu sur des concepts essentiels comme la d\u00e9finition de la famille, la question du genre, l\u2019avortement, le mariage gay, tous devenus des sujets politiques centraux (remarquons que le d\u00e9bat sur l\u2019immigration et les r\u00e9fugi\u00e9s se centre aussi sur la question des \u00ab valeurs \u00bb et de l\u2019identit\u00e9, comme l\u2019a montr\u00e9 l\u2019impact des agressions sexuelles de Cologne le 31 d\u00e9cembre 2016). \u00ab Metoo<\/em> \u00bb et \u00ab Balance ton porc<\/em> \u00bb sont l\u2019\u00ab Humanae Vitae <\/em> \u00bb des la\u00efques qui d\u00e9couvrent enfin leur mea maxima culpa<\/em> avec cinquante ans de retard : le sexe demande une norme<\/p>Olivier Roy<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La culture dominante, d\u00e9sormais, n\u2019est plus le christianisme s\u00e9cularis\u00e9. Je m\u2019inscris ici en rupture avec Marcel Gauchet ou Pierre Legendre. L\u2019\u00c9glise fut consciente tr\u00e8s t\u00f4t du fait que nous ne partagions plus les m\u00eames valeurs (c\u2019est bien le sens d\u2019Humanae Vitae<\/em>). Pendant le d\u00e9bat sur le mariage homosexuel, ce fut la premi\u00e8re fois en France que les catholiques descendaient dans la rue en tant que catholiques depuis 1904. En 1984, pour la d\u00e9fense de l\u2019\u00c9cole libre, ils ne manifestaient pas en tant que catholiques, et ils n\u2019\u00e9taient pas seuls dans la rue. Depuis le toast du cardinal Lavigerie en 1890, l\u2019\u00e9piscopat comme la papaut\u00e9 avaient toujours refus\u00e9 que les catholiques fran\u00e7ais s\u2019organisent comme parti politique : mais aujourd\u2019hui \u00ab Sens Commun \u00bb est une innovation et une rupture.<\/p>\n\n\n\n D\u00e9sormais, les communaut\u00e9s de foi se replient sur elles-m\u00eames et consid\u00e8rent que le monde qui les entoure n\u2019est pas s\u00e9culier mais profane, voire pa\u00efen. En m\u00eame temps, l\u2019\u00e9piscopat et le Vatican ne veulent pas en tirer les cons\u00e9quences et cherchent \u00e0 revenir sur la grande rupture. Les deux papes pr\u00e9c\u00e9dents, Jean-Paul II et Beno\u00eet XVI, \u00e9taient des papes de la Reconqu\u00eate, ils consid\u00e9raient que la culture dominante \u00e9tait une culture de mort, mais qu\u2019en revenant \u00e0 ses racines on pouvait la ramener \u00e0 la vie. Jean-Paul II exhortait les catholiques fran\u00e7ais par son fameux \u00ab France, qu\u2019as-tu fait de ton bapt\u00eame ? \u00bb. Beno\u00eet XVI aussi fait toujours appel aux racines chr\u00e9tiennes. Mais pour eux, le christianisme n\u2019est pas une identit\u00e9, c\u2019est une foi. Pour redonner sa christianit\u00e9 \u00e0 la culture europ\u00e9enne, il faudrait revenir \u00e0 la foi, ou du moins il faudrait qu\u2019une partie suffisante de la population y revienne, pour redonner une \u00e2me \u00e0 l\u2019Europe. \u00c9videmment, c\u2019est un \u00e9chec. Les statistiques de la pr\u00e9sence des jeunes aux Journ\u00e9es Mondiales de la Jeunesse (JMJ, lanc\u00e9es en 1983) sont certes tr\u00e8s encourageantes, la participation ne cessant de cro\u00eetre. Mais en m\u00eame temps, de moins en moins de jeunes entrent au s\u00e9minaire. Cela signifie soit que plus les jeunes voient le pape, moins ils ont envie de devenir pr\u00eatres, soit qu\u2019ils vont chercher quelque chose de diff\u00e9rent aupr\u00e8s du pape. Ils viennent aux JMJ pour participer \u00e0 une grande messe, ou m\u00eame simplement \u00e0 une grande rencontre chaleureuse o\u00f9 l\u2019on est entre soi, entre fr\u00e8res et s\u0153urs sous le regard du P\u00e8re. On y vit une grande exp\u00e9rience, on \u00e9prouve un flash de spiritualit\u00e9, puis on rentre \u00e0 la fac ou au lyc\u00e9e, en gardant peut-\u00eatre contact avec la fille ou le gar\u00e7on qu\u2019on a rencontr\u00e9\u2026<\/p>\n\n\n\n Dans le fond, les gens qui se raccrochent \u00e0 la foi et qui se disent croyants, et en particulier les born-again<\/em> et les convertis, ne sont pas dans une qu\u00eate culturelle. Ce qui les int\u00e9resse, ce n\u2019est ni la culture, ni l\u2019institutionnalisation du religieux. Il s\u2019agit d\u2019une qu\u00eate individuelle, \u00e9ventuellement individualiste, entre pairs.<\/p>\n\n\n\n La culture dominante, d\u00e9sormais, n\u2019est plus le christianisme s\u00e9cularis\u00e9.<\/p>Olivier Roy<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n\n\n
<\/p>\n\n\n\nL\u2019h\u00e9ritage des guerres de religion<\/strong><\/h4>\n\n\n\n
<\/p>\n\n\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\nSouverainet\u00e9 et s\u00e9cularisation<\/strong><\/h4>\n\n\n\n
<\/p>\n\n\n\nL\u2019Europe est-elle chr\u00e9tienne ?<\/strong><\/h4>\n\n\n\n
<\/p>\n\n\n\n
<\/p>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Crise de la culture et retour de la norme<\/strong><\/h4>\n\n\n\n
<\/p>\n\n\n\n
<\/p>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n