{"id":112040,"date":"2021-06-28T12:14:30","date_gmt":"2021-06-28T10:14:30","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=112040"},"modified":"2021-06-29T13:42:14","modified_gmt":"2021-06-29T11:42:14","slug":"ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/","title":{"rendered":"Ouverture contre impuissance&#160;: la crise frontali\u00e8re europ\u00e9enne de 2015-2017"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Cet article est \u00e9galement disponible <a href=\"https:\/\/geopolitique.eu\/en\/2021\/06\/28\/openness-versus-helplessness-europes-2015-2017-border-crisis\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">en anglais<\/a> sur le site du Groupe d&rsquo;\u00e9tudes g\u00e9opolitiques.<\/em> <\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Prologue<\/strong>&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-1-112040' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#easy-footnote-bottom-1-112040' title='Ce r\u00e9cit est par nature subjectif \u00e9tant donn\u00e9 que l\u2019auteur a particip\u00e9 aux \u00e9v\u00e9nements d\u00e9crits. L\u2019intention est de donner au lecteur une id\u00e9e r\u00e9elle de ce qui se passait dans l\u2019esprit des principaux acteurs, de ce qui s\u2019est pass\u00e9 sur le terrain et de ce qui \u00e9tait en jeu. Les opinions exprim\u00e9es sont uniquement celles de l\u2019auteur et non celles de toute autre personne, groupe ou organisation.'><sup>1<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/h2>\n\n\n\n<p>Nous sommes le 20 octobre 2015. Dans les ports turcs d&rsquo;Izmir et de Bodrum, les passeurs s&rsquo;affolent et se pr\u00e9cipitent le long du littoral pour pousser des milliers de personnes dans des canots pneumatiques et des embarcations de fortune vers la mer \u00c9g\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;\u00eele grecque de Kos se trouve \u00e0 moins d&rsquo;un kilom\u00e8tre. Conform\u00e9ment aux r\u00e8gles internationales de recherche et de sauvetage (SAR), les patrouilles maritimes \u00e9puis\u00e9es de l&rsquo;Union europ\u00e9enne recueillent les voyageurs clandestins et les d\u00e9barquent en toute h\u00e2te \u00e0 Kos ainsi que sur les \u00eeles voisines de Chios, Lesbos, Samos et Leros.&nbsp;La quasi-totalit\u00e9 de ces personnes demandent l&rsquo;asile en tant que r\u00e9fugi\u00e9s de guerre syriens, qu&rsquo;ils soient afghans, irakiens, pakistanais, marocains ou originaires d&rsquo;Afrique subsaharienne.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ils se voient remettre des titres de voyage griffonn\u00e9s \u00e0 la h\u00e2te, font un trajet en bateau vers la Gr\u00e8ce continentale et, de l\u00e0, sont parqu\u00e9s dans des bus pour un long parcours qui les m\u00e8nera jusqu&rsquo;\u00e0 la fronti\u00e8re nord-mac\u00e9donienne. Par la \u00ab&#160;route des Balkans&#160;\u00bb, ils quittent et r\u00e9int\u00e8grent l&rsquo;Union europ\u00e9enne, en passant par l&rsquo;Autriche et la Hongrie, le plus souvent \u00e0 destination de l&rsquo;Allemagne ou de la Su\u00e8de. Les SMS sur les smartphones des migrants semblent confirmer les promesses des passeurs&#160;: ceux qui sont suffisamment d\u00e9termin\u00e9s pour faire le voyage re\u00e7oivent de l&rsquo;argent et un logement gratuit dans le nord de l&rsquo;Europe. Ce que les Suisses donnent aux demandeurs d&rsquo;asile en une seule ann\u00e9e \u00e9quivaut au salaire d&rsquo;une vie enti\u00e8re en Afghanistan. Un grand cri s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve de l&rsquo;assembl\u00e9e, \u00e0 la fois plein d&rsquo;espoir, de frustration am\u00e8re et de l&rsquo;\u00e9nergie du d\u00e9sespoir. ALLE-MAGNE&#160;! ALLE-MAGNE&#160;! ALLE-MAGNE&#160;!<\/p>\n\n\n\n<p>Ind\u00e9pendamment de leur appartenance ethnique ou de leur origine, les voyageurs se d\u00e9placent en cohorte car ils partent du principe que les autorit\u00e9s ne sont pas en mesure d\u2019arr\u00eater des groupes de 1 000 personnes ou plus. Ils ont raison. La Mac\u00e9doine du Nord d\u00e9clare l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;urgence nationale en ao\u00fbt lorsque 112 000 personnes franchissent sa fronti\u00e8re avec la Gr\u00e8ce. En septembre, 150 000 autres personnes traversent la fronti\u00e8re, incitant la Hongrie \u00e0 fermer sa fronti\u00e8re avec la Serbie. Encourag\u00e9e par les f\u00e9licitations et les bouteilles d&rsquo;eau distribu\u00e9es par la population Serbe, la masse fait demi-tour et se dirige vers la Croatie. La Croatie achemine l&rsquo;afflux directement vers la Slov\u00e9nie, porte d&rsquo;entr\u00e9e de la zone de circulation sans passeport de l&rsquo;Union. Les Slov\u00e8nes envoient leur arm\u00e9e \u00e0 la fronti\u00e8re et limitent le nombre de personnes autoris\u00e9es \u00e0 2 500 par jour. Faisant du pays un v\u00e9ritable goulot d&rsquo;\u00e9tranglement \u00e0 mesure que le nombre d&rsquo;immigrants augmente, les Slov\u00e8nes doivent finalement renoncer aux contr\u00f4les. Pr\u00e8s d&rsquo;un quart de million de personnes entrent en octobre, de nationalit\u00e9s et d&rsquo;intentions inconnues, car aucun contr\u00f4le s\u00e9rieux n&rsquo;est effectu\u00e9 au point d&rsquo;entr\u00e9e en Gr\u00e8ce ou ailleurs. La situation est hors de contr\u00f4le. Sur tout le continent, les images t\u00e9l\u00e9vis\u00e9es des migrants en marche d\u00e9clenchent une multitude de r\u00e9actions \u00e9pidermiques et paniqu\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>La situation est hors de contr\u00f4le. Sur tout le continent, les images t\u00e9l\u00e9vis\u00e9es des migrants en marche d\u00e9clenchent une multitude de r\u00e9actions \u00e9pidermiques et paniqu\u00e9es. <\/p><cite>Hugo Brady<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Les gouvernements des pays situ\u00e9s le long de la route migratoire craignent que les migrants ne s&rsquo;installent chez eux et rivalisent d\u2019ing\u00e9niosit\u00e9 pour les faire transiter le plus rapidement possible. Des mesures d\u2019urgence sont prises en maintenant l&rsquo;illusion de r\u00e9pondre \u00e0 l&rsquo;afflux de migrants tout en limitant les efforts humanitaires au strict minimum. Lorsque les fronti\u00e8res en viendront in\u00e9vitablement \u00e0 se refermer quelque part en Europe du Nord, les communaut\u00e9s les plus pauvres des Balkans se retrouveront avec un grand nombre de r\u00e9fugi\u00e9s, principalement des hommes originaires du Moyen-Orient et d&rsquo;Afrique, qu\u2019ils n&rsquo;auront ni les ressources ni le d\u00e9sir d\u2019int\u00e9grer. Ces consid\u00e9rations sont \u00e9galement celles d&rsquo;Alexis Tsipras, le premier ministre grec. En se servant du discours humanitaire comme d\u2019un bouclier, Tsipras refuse l&rsquo;aide europ\u00e9enne en mati\u00e8re d&rsquo;enregistrement et de filtrage qui pourrait au moins permettre de r\u00e9tablir un semblant d&rsquo;ordre au point d&rsquo;entr\u00e9e. Le leader de Syriza craint que son pays, en faillite, ne se transforme en ce qu&rsquo;il appellera plus tard un \u00ab&#160;entrep\u00f4t d&rsquo;\u00e2mes&#160;\u00bb. Au grand d\u00e9sespoir de ses coll\u00e8gues europ\u00e9ens, M. Tsipras reste herm\u00e9tique et fait en sorte que les migrants traversent la Gr\u00e8ce aussi vite que possible.<\/p>\n\n\n\n<p>M\u00eame l&rsquo;hiver ne laisse aucun r\u00e9pit aux passeurs, qui continuent \u00e0 pousser de plus en plus de personnes d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9es dans les mers d\u00e9cha\u00een\u00e9es. En aval, la Croix-Rouge internationale tire la sonnette d&rsquo;alarme&#160;: l&rsquo;Europe aura des vies sur la conscience si les migrants \u2013 dont beaucoup n&rsquo;ont jamais vu la neige \u2013 restent bloqu\u00e9s dans les montagnes des Balkans\u2026<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Introduction<\/strong>&nbsp;<\/h2>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&#160;Nous ne pouvons plus permettre que la solidarit\u00e9 et la na\u00efvet\u00e9 soient \u00e9quivalentes, que l&rsquo;ouverture soit synonyme d&rsquo;impuissance, que la libert\u00e9 signifie le chaos. Et par l\u00e0, je fais bien s\u00fbr r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la situation \u00e0 nos fronti\u00e8res.&#160;\u00bb Donald Tusk, pr\u00e9sident du Conseil europ\u00e9en, lors du congr\u00e8s du Parti populaire europ\u00e9en \u00e0 Madrid, le 22 octobre 2015.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Octobre 2015 a \u00e9t\u00e9 le nadir d&rsquo;une crise frontali\u00e8re de trois ans au cours de laquelle les id\u00e9aux europ\u00e9ens d&rsquo;ouverture et d&rsquo;humanit\u00e9 se sont heurt\u00e9s aux terribles r\u00e9alit\u00e9s de la migration maritime de masse et du d\u00e9placement forc\u00e9 de personnes. Cette situation d&rsquo;urgence est intervenue peu de temps apr\u00e8s la crise de la zone euro et a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que le syst\u00e8me de fronti\u00e8res et d&rsquo;asile de l&rsquo;Union, robuste sur le papier, \u00e9tait en fait d\u00e9pourvu de contenu. Comme la crise de l&rsquo;euro, la crise migratoire a dur\u00e9 plus longtemps que n\u00e9cessaire, a pris l\u2019allure d\u2019une proph\u00e9tie autor\u00e9alisatrice et s\u2019est mu\u00e9e en bras de fer politique europ\u00e9en opposant les principes au pragmatisme&#160;: un terrain propice \u00e0 l&rsquo;opposition frontale des visions du monde. Comme ce fut le cas pour la monnaie unique, les diff\u00e9rentes solutions propos\u00e9es ont fait l&rsquo;objet de vives critiques, tout \u00e0 la fois qualifi\u00e9es de \u00ab&#160;parfaitement na\u00efves&#160;\u00bb ou \u00ab&#160;\u00e9tonnamment immorales&#160;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Comme la crise de l&rsquo;euro, la crise migratoire a dur\u00e9 plus longtemps que n\u00e9cessaire, a pris l\u2019allure d\u2019une proph\u00e9tie autor\u00e9alisatrice et s\u2019est mu\u00e9e en bras de fer politique europ\u00e9en opposant les principes au pragmatisme&#160;: un terrain propice \u00e0 l&rsquo;opposition frontale des visions du monde. <\/p><cite>Hugo Brady<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>D\u00e8s le d\u00e9but, cette s\u00e9quence politique et historique a \u00e9t\u00e9 largement influenc\u00e9e par une coalition d&rsquo;acteurs qui ont insist\u00e9 sur le fait qu&rsquo;il n&rsquo;y avait pas d&rsquo;alternative \u00e0 la r\u00e9partition obligatoire des demandeurs d&rsquo;asile entre les pays de l&rsquo;Union, bien que ce concept n&rsquo;ait jamais \u00e9t\u00e9 \u00e9voqu\u00e9 ou exp\u00e9riment\u00e9 auparavant. Cet ar\u00e9opage comprenait la plupart des pays m\u00e9diterran\u00e9ens, une Commission europ\u00e9enne et un Parlement europ\u00e9en ambitieusement int\u00e9grationnistes, une chanceli\u00e8re allemande accul\u00e9e et ses alli\u00e9s, une agence des Nations unies pour les r\u00e9fugi\u00e9s (HCR) tentant d&rsquo;\u00e9tendre l&rsquo;espace de protection international, et des militants pour des fronti\u00e8res ouvertes partisans d\u2019une approche centralis\u00e9e.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Pour beaucoup d\u2019entre eux, les motivations comptaient plus que le r\u00e9sultat et permettaient de poser un pr\u00e9c\u00e9dent pour la r\u00e9alisation d\u2019un tel syst\u00e8me \u00e0 l\u2019avenir. Mais leur h\u00e9ritage est douloureux&#160;; il comprend notamment une nouvelle fracture politique au sein de l&rsquo;Union et un espace Schengen peut-\u00eatre d\u00e9finitivement endommag\u00e9, dans lequel les contr\u00f4les aux fronti\u00e8res int\u00e9rieures restent en place pr\u00e8s d\u2019une demie d\u00e9cennie plus tard. Il ne faut pas non plus sous-estimer le coup port\u00e9 \u00e0 la l\u00e9gitimit\u00e9 populaire de l&rsquo;Union, alors d\u00e9j\u00e0 confront\u00e9e \u00e0 la menace terroriste des extr\u00e9mistes islamistes et \u00e0 la perspective imminente du Brexit. En d\u00e9finitive, ces \u00e9l\u00e9ments ont beaucoup compt\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Malgr\u00e9 tout cela, l&rsquo;Union a r\u00e9alis\u00e9 un exploit remarquable pour mettre fin \u00e0 la plus grande crise migratoire maritime de son histoire. Elle l&rsquo;a fait en d\u00e9pit de ses propres divisions internes, toujours tr\u00e8s vives, malgr\u00e9 le peu d&rsquo;outils \u00e0 sa disposition pour mener \u00e0 bien cette t\u00e2che, et malgr\u00e9 sa vuln\u00e9rabilit\u00e9 g\u00e9ographique et juridique face \u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne mondialis\u00e9 de trafic de migrants. Cette r\u00e9ussite se mesure \u00e0 l\u2019aune du fait qu&rsquo;il est d\u00e9sormais difficile de se souvenir du sentiment de peur apocalyptique qui r\u00e9gnait en Europe en 2015 et au d\u00e9but de 2016, lorsque plus de 1,2 millions de personnes originaires du Moyen-Orient, d&rsquo;Afrique et d&rsquo;Asie du Sud sont arriv\u00e9es de fa\u00e7on irr\u00e9guli\u00e8re sur les c\u00f4tes europ\u00e9ennes (voir graphiques I et II). Si les souvenirs de migrants d\u00e9filant au bord des autoroutes ou d&rsquo;enfants noy\u00e9s sur les plages se sont estomp\u00e9s, au m\u00eame titre que le d\u00e9sespoir et l&rsquo;indignation qui les accompagnaient, c&rsquo;est parce que l&rsquo;Europe a fini par endiguer les flux et r\u00e9tablir l&rsquo;ordre. La cl\u00e9 a \u00e9t\u00e9 de r\u00e9sister \u00e0 la pression des solutions extr\u00eames&#160;: l&rsquo;ouverture totale des fronti\u00e8res, porteuse de haine et de chaos, ou le retour aux fronti\u00e8res nationales qui aurait caus\u00e9 l\u2019effondrement du march\u00e9 unique europ\u00e9en. Au lieu de cela, l&rsquo;Union s&rsquo;est r\u00e9organis\u00e9e, par \u00e9tapes, autour de la protection de ses fronti\u00e8res ext\u00e9rieures, en tirant tardivement les le\u00e7ons d&rsquo;autres crises comparables.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<div class=\"iframe-container wp-block-image wp-block-image-large  iframe-dw\">\n\t<div>\n\t\t<iframe class=\"absolute w-full h-full pin-t pin-l\" title=\"titolo\" aria-label=\"Interactive line chart\" src=\"\/\/datawrapper.dwcdn.net\/dWapI\/2\/\" scrolling=\"no\" frameborder=\"0\"><\/iframe>\n\t<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<p>Dans cette note de travail, nous examinerons les facteurs internes et externes qui ont conduit \u00e0 la crise afin de retracer ses principales phases, notamment \u00e0 l\u2019aune des d\u00e9bats qui ont fait rage entre les dirigeants europ\u00e9ens \u00e0 partir d&rsquo;avril 2015. Nous analyserons ensuite la r\u00e9ponse europ\u00e9enne, puis nous tenterons d\u2019\u00e9tablir une classification des r\u00e9actions des petits \u00c9tats face aux flux migratoires et aux bouleversements politiques qu\u2019ils ont engendr\u00e9s. Enfin, quelques pistes de r\u00e9flexion seront propos\u00e9es sur les cons\u00e9quences et l&rsquo;h\u00e9ritage de cette crise.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>2. La crise&#160;: origines et \u00e9volution<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Ce que certains commentateurs ont qualifi\u00e9 de \u00ab&#160;11 septembre europ\u00e9en&#160;\u00bb&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-2-112040' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#easy-footnote-bottom-2-112040' title='Ivan Krastev, &lt;em&gt;Le destin de l&amp;rsquo;Europe&amp;#160;: une sensation de d\u00e9j\u00e0 vu&lt;\/em&gt;, Paris, France, Premier Parall\u00e8le, 2017, p.13.'><sup>2<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00e9tait essentiellement une crise maritime. D&rsquo;une ampleur sans pr\u00e9c\u00e9dent dans l&rsquo;histoire moderne, cet \u00e9pisode pr\u00e9sente des parall\u00e8les \u00e9vidents avec certains \u00e9v\u00e9nements historiques tels que la crise des<em> boat-people <\/em>venus d\u2019Asie du Sud-Est continentale \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1970, la fuite des Cubains vers les \u00c9tats-Unis dans les ann\u00e9es 1980 et 1990, ou encore les diverses tentatives de l&rsquo;Australie pour endiguer les arriv\u00e9es en provenance d&rsquo;Asie du Sud-Est depuis 2001. Ce qui distingue le cas de l&rsquo;Europe, c&rsquo;est l&rsquo;Union europ\u00e9enne elle-m\u00eame et les sp\u00e9cificit\u00e9s de trois de ses r\u00e9gimes juridiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout d&rsquo;abord, l&rsquo;Union est unique au monde car les pays \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de ses fronti\u00e8res sont souverains mais il n&rsquo;existe aucun contr\u00f4le de passeport entre eux. Cette situation r\u00e9sulte de la cr\u00e9ation de l&rsquo;espace Schengen en 1995 et d&rsquo;une fronti\u00e8re ext\u00e9rieure commune, \u00e9tendue \u00e0 la Gr\u00e8ce en 2000 et \u00e0 la plupart des pays d&rsquo;Europe centrale et de l\u2019Est en 2007.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Deuxi\u00e8mement, l&rsquo;ex\u00e9cutif de l&rsquo;Union \u2013 la Commission europ\u00e9enne \u2013 n&rsquo;a aucun pouvoir d&rsquo;intervention sur la fronti\u00e8re ext\u00e9rieure. L&rsquo;ouverture des fronti\u00e8res int\u00e9rieures repose donc sur l&rsquo;hypoth\u00e8se que les pays refuseront l&rsquo;entr\u00e9e sur leur propre partie de la fronti\u00e8re ext\u00e9rieure aux \u00e9trangers qui n\u2019ont pas de motif valable et \u00e9valueront la validit\u00e9 des demandes d&rsquo;asile politique pr\u00e9sent\u00e9es par les arrivants en situation r\u00e9guli\u00e8re. Depuis 2003, l&rsquo;interpr\u00e9tation par l&rsquo;Union des obligations qui lui incombent en vertu de la Convention de Gen\u00e8ve&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-3-112040' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#easy-footnote-bottom-3-112040' title='La Convention de Gen\u00e8ve (1951) et le protocole qui en d\u00e9coule d\u00e9finissent la notion de r\u00e9fugi\u00e9 (une personne craignant \u00ab&amp;#160;avec raison d&amp;rsquo;\u00eatre pers\u00e9cut\u00e9e du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalit\u00e9, de son appartenance \u00e0 un certain groupe social ou de ses opinions politiques&amp;#160;\u00bb). Ils d\u00e9finissent aussi les droits des r\u00e9fugi\u00e9s dans les \u00c9tats d&amp;rsquo;accueil tandis que la l\u00e9gislation europ\u00e9enne pr\u00e9cise ce qu\u2019ils signifient en pratique pour les administrations et cr\u00e9e \u00e9galement deux cat\u00e9gories de protection moins importantes&amp;#160;: le statut temporaire et le statut subsidiaire.'><sup>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>, connue sous le nom de r\u00e9gime d&rsquo;asile europ\u00e9en commun&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-4-112040' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#easy-footnote-bottom-4-112040' title='La Convention de Dublin, adopt\u00e9e au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990, a \u00e9t\u00e9 int\u00e9gr\u00e9e au droit europ\u00e9en ordinaire en 2003 parall\u00e8lement \u00e0 quatre autres directives compl\u00e9mentaires instaurant des normes minimales pour le traitement des demandeurs d&amp;rsquo;asile et une base de donn\u00e9es europ\u00e9enne des inscriptions. La Suisse, la Norv\u00e8ge et l&amp;rsquo;Islande appliquent \u00e9galement la Convention de Dublin.'><sup>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>, d\u00e9finit la mani\u00e8re dont les demandeurs d&rsquo;asile doivent \u00eatre accueillis et interrog\u00e9s, mais laisse d\u2019autres questions, comme celle de l\u2019assistance \u00e9conomique \u00e0 octroyer, largement \u00e0 la discr\u00e9tion des \u00c9tats membres&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-5-112040' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#easy-footnote-bottom-5-112040' title='La meilleure fa\u00e7on de cr\u00e9er un syst\u00e8me d\u2019asile europ\u00e9en passe par l\u2019harmonisation des aides sociales et \u00e9conomiques accord\u00e9es aux demandeurs d\u2019asiles \u00e0 travers l\u2019Union. Mais cela reste utopique, notamment au vu des disparit\u00e9s de richesses dans l\u2019Union.'><sup>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le principe fondamental qui sous-tend cet \u00e9difice \u2013 \u00e9nonc\u00e9 dans le r\u00e8glement europ\u00e9en dit de Dublin \u2013 est que le pays europ\u00e9en dans lequel un demandeur d&rsquo;asile entre en premier est responsable du traitement de sa demande, jusqu&rsquo;\u00e0 un an apr\u00e8s son arriv\u00e9e. Par cons\u00e9quent, si un demandeur d&rsquo;asile arrive en Italie et demande une aide \u00e9conomique en Norv\u00e8ge six mois plus tard, les autorit\u00e9s norv\u00e9giennes ont le droit de renvoyer cette personne en Italie pour que sa demande soit \u00e9valu\u00e9e&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-6-112040' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#easy-footnote-bottom-6-112040' title='Les pays du Nord de l\u2019Europe abritent l\u2019\u00e9crasante majorit\u00e9 des demandeurs d\u2019asiles du continent et sont les plus g\u00e9n\u00e9reux en termes d\u2019aide financi\u00e8re. La Convention de Dublin et les protocoles frontaliers communs sugg\u00e8rent simplement que les pays au Sud doivent eux aussi jouer leur r\u00f4le et non pas agir comme de simples pays de transit.'><sup>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Si la demande est ensuite rejet\u00e9e, comme c&rsquo;est le cas pour au moins 50&#160;% d&rsquo;entre elles, l&rsquo;Italie est charg\u00e9e de renvoyer le demandeur dans son pays d&rsquo;origine&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-7-112040' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#easy-footnote-bottom-7-112040' title='De nombreux commentaires visent l&amp;rsquo;apparente injustice de la r\u00e8gle du premier pays d&amp;rsquo;arriv\u00e9e. En r\u00e9alit\u00e9, le r\u00e8glement de Dublin est complexe et flexible&amp;#160;: les h\u00f4tes secondaires peuvent d\u00e9cider, et d\u00e9cident souvent, de prendre en charge des cas d&amp;rsquo;asile quel que soit le pays d&amp;rsquo;entr\u00e9e. De m\u00eame, les pays de premi\u00e8re ligne peuvent envoyer les demandeurs d&amp;rsquo;asile au nord pour y traiter leurs demandes si, par exemple, ils ont d\u00e9j\u00e0 un membre de leur famille dans un autre \u00c9tat membre. Ces demandes sont appel\u00e9es \u00ab&amp;#160;demandes de prise en charge&amp;#160;\u00bb.'><sup>7<\/sup><\/a><\/span><\/span> (et la r\u00e8gle fonctionne dans l&rsquo;autre sens pour l&rsquo;Italie si, par exemple, le pays d\u2019entr\u00e9e est la Norv\u00e8ge).<\/p>\n\n\n\n<p>Troisi\u00e8mement, chaque pays de l&rsquo;Union est partie \u00e0 la Convention europ\u00e9enne des droits de l&rsquo;homme. En 2012, la Cour europ\u00e9enne des droits de l\u2019homme a rendu un arr\u00eat dit \u00ab&#160;Hirsi&#160;\u00bb, mettant fin \u00e0 la pratique de l\u2019Italie qui consistait \u00e0 refouler les bateaux de passeurs avant qu&rsquo;ils ne puissent atteindre ses eaux territoriales&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-8-112040' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#easy-footnote-bottom-8-112040' title='Avant l&amp;rsquo;arr\u00eat Hirsi, les migrants ill\u00e9gaux trouv\u00e9s dans les eaux territoriales europ\u00e9ennes pouvaient acc\u00e9der \u00e0 la proc\u00e9dure d\u2019asile.'><sup>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Cet arr\u00eat a permis aux migrants en situation irr\u00e9guli\u00e8re recueillis par des navires en haute mer d&rsquo;acc\u00e9der syst\u00e9matiquement \u00e0 la proc\u00e9dure d&rsquo;asile europ\u00e9enne, qui n\u00e9cessite des heures d&rsquo;entretiens et un long processus de d\u00e9cision et qui comprend la possibilit\u00e9 de faire appel. La Cour est parvenue \u00e0 ce r\u00e9sultat en obligeant les navires battant pavillon europ\u00e9en \u00e0 d\u00e9barquer les personnes secourues dans les eaux internationales vers le port europ\u00e9en le plus proche, afin de v\u00e9rifier si l&rsquo;une des personnes \u00e0 bord pourrait \u00eatre \u00e9ligible au statut de r\u00e9fugi\u00e9. Aucun autre signataire de la convention de 1951 relative au statut des r\u00e9fugi\u00e9s n&rsquo;interpr\u00e8te ses obligations de cette mani\u00e8re. Ce droit n&rsquo;existe pas, par exemple, dans les eaux internationales au large des c\u00f4tes canadiennes ou dans les Cara\u00efbes, o\u00f9 les autorit\u00e9s am\u00e9ricaines d\u00e9terminent rapidement le statut sur le pont en v\u00e9rifiant la condition d\u2019une \u00ab&#160;crainte fond\u00e9e de pers\u00e9cution&#160;\u00bb. En M\u00e9diterran\u00e9e centrale, les cartels de passeurs de Libye et de Tunisie ont vite compris que chaque navire europ\u00e9en pr\u00e8s de leurs c\u00f4tes \u00e9tait d\u00e9sormais potentiellement un taxi flottant vers l&rsquo;Europe. Cette r\u00e9volution juridique a co\u00efncid\u00e9 avec l&rsquo;effondrement de la Libye dans l&rsquo;anarchie apr\u00e8s la chute du r\u00e9gime de Kadhafi en 2011, et le d\u00e9clenchement de la guerre civile syrienne l&rsquo;ann\u00e9e suivante. Le d\u00e9cor \u00e9tait plant\u00e9 pour la descente aux enfers de Schengen&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-9-112040' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#easy-footnote-bottom-9-112040' title='Au moment de l\u2019\u00e9criture de cette note, l&amp;rsquo;Allemagne, l&amp;rsquo;Autriche, le Danemark, la France, la Norv\u00e8ge et la Su\u00e8de, ont tous maintenu des contr\u00f4les aux fronti\u00e8res int\u00e9rieures depuis fin 2015.'><sup>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n<p>Au d\u00e9but, le nombre de migrants intercept\u00e9s restait tol\u00e9rable. En 2012, 13 000 sont arriv\u00e9s, recueillis bon gr\u00e9 mal gr\u00e9 par des navires marchands ou par les garde-c\u00f4tes italiens. Cependant, le 3 octobre 2013, 366 Africains firent naufrage et se noy\u00e8rent au large de la minuscule \u00eele italienne de Lampedusa, le point d\u2019entr\u00e9e europ\u00e9en le plus proche de la c\u00f4te nord-africaine. Horrifi\u00e9s, les Italiens commenc\u00e8rent \u00e0 effectuer des patrouilles syst\u00e9matiques dans les eaux internationales deux jours plus tard. Sous le nom de code \u00ab&#160;Op\u00e9ration Mare Nostrum&#160;\u00bb, ces patrouilles prirent la forme d&rsquo;une vaste mission \u00ab&#160;militaro-humanitaire&#160;\u00bb, dot\u00e9e de moyens a\u00e9riens et navals importants, dont un h\u00f4pital flottant. A tout point de vue, un tel d\u00e9ploiement de moyens publics \u00e9tait important et d\u00e9cisif. Cependant, cette r\u00e9ponse revenait \u00e0 tomber dans le pi\u00e8ge tendu par les cartels de passeurs&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-10-112040' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#easy-footnote-bottom-10-112040' title='Ermias Ghermay, un passeur \u00e9thiopien, fait l\u2019objet de sanctions de l&amp;rsquo;ONU et est toujours recherch\u00e9 par les autorit\u00e9s italiennes pour le naufrage du 3 octobre 2013 \u00e0 Lampedusa.'><sup>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Dans les mois qui suivirent cette premi\u00e8re op\u00e9ration, les arriv\u00e9es explos\u00e8rent pour atteindre plus de 170 000 personnes. Il en va tragiquement de m\u00eame pour les d\u00e9c\u00e8s&#160;: plus de 3 000, contre 644 l&rsquo;ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente. Entass\u00e9s dans des bateaux de fortune aux c\u00f4t\u00e9s des Africains de l&rsquo;Ouest et des \u00c9rythr\u00e9ens, les Syriens saisissaient l\u2019opportunit\u00e9 du r\u00e9gime d\u2019exemption de visa entre la Turquie et la Libye comme une porte d\u00e9rob\u00e9e vers l&rsquo;Europe.<\/p>\n\n\n\n<p>Confront\u00e9 \u00e0 l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019abandonner publiquement une mission de sauvetage, le gouvernement italien \u2013 conduit par son nouveau premier ministre Matteo Renzi \u2013 avait besoin d\u2019une porte de sortie. La solution de Renzi \u00e9tait d\u2019europ\u00e9aniser le probl\u00e8me en amenant l\u2019Union \u00e0 prendre en charge les patrouilles. Le 31 octobre 2014, \u00ab&#160;Mare Nostrum&#160;\u00bb fut suspendue pour \u00eatre remplac\u00e9e par l\u2019op\u00e9ration \u00ab&#160;Triton&#160;\u00bb, g\u00e9r\u00e9e par Frontex, l\u2019agence europ\u00e9enne des fronti\u00e8res&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-11-112040' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#easy-footnote-bottom-11-112040' title='Frontex, l&amp;rsquo;agence europ\u00e9enne de garde-fronti\u00e8res et garde-c\u00f4tes, organise des missions frontali\u00e8res conjointes sur le territoire d&amp;rsquo;un \u00c9tat membre \u00e0 sa demande. En 2015, elle n&amp;rsquo;avait pas de mandat explicite pour mener des missions SAR dans les eaux internationales.'><sup>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Secourus par la nouvelle op\u00e9ration men\u00e9e par l\u2019Italie et Malte avec l\u2019aide mat\u00e9rielle et humaine de plus de dix pays de l\u2019Union, les migrants \u00e9taient toujours d\u00e9barqu\u00e9s dans les ports italiens. L\u2019important \u00e9tait que le passage d\u2019une mission navale \u00e0 une mission frontali\u00e8re permette aux Italiens de soulager leurs patrouilles et de les ramener dans leurs eaux territoriales.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais les passeurs avaient ferr\u00e9 l\u2019Italie comme un poisson et n\u2019allaient pas laisser le pays s\u2019\u00e9chapper aussi facilement. Le message envoy\u00e9 par \u00ab&#160;Mare Nostrum&#160;\u00bb \u00e9tait clair&#160;: l\u2019Europe ne renverrait pas les arriv\u00e9es irr\u00e9guli\u00e8res, ce qui revenait \u00e0 dire qu\u2019elle les accueillerait. A partir du mois d\u2019ao\u00fbt 2014, les ONG commenc\u00e8rent \u00e0 naviguer dans la zone de patrouille internationale, la premi\u00e8re \u00e9tant \u00ab&#160;<em>Migrant Offshore Aid Station<\/em>&#160;\u00bb (MOAS). Les ONG se rendaient jusque dans les eaux libyennes pour r\u00e9cup\u00e9rer les migrants pouss\u00e9s \u00e0 la mer, puis retournaient dans les eaux italiennes pour confier les personnes secourues aux autorit\u00e9s. Les ONG repr\u00e9sentaient ainsi une part de plus en plus importante des d\u00e9barquements et d\u00e9ploy\u00e8rent une flotte de 14 navires, souvent \u00e9quip\u00e9s de drones et d\u2019autres moyens techniques pour sonder la mer \u00e0 la recherche d\u2019embarcations \u00e0 la d\u00e9rive. Malgr\u00e9 toutes ces patrouilles suppl\u00e9mentaires, le plus grand d\u00e9sastre restait \u00e0 venir. En avril 2015, deux cargos rouill\u00e9s chavir\u00e8rent \u00e0 quelques jours d\u2019intervalle pr\u00e8s des eaux libyennes, entra\u00eenant la mort de 1 200 personnes.<\/p>\n\n\n\n<p>Jusqu\u2019alors, les dirigeants de l\u2019UE avaient r\u00e9sist\u00e9 aux pressions italiennes pour faire des op\u00e9rations de sauvetage en mer un probl\u00e8me europ\u00e9en. Les fronti\u00e8res, les demandeurs d\u2019asile, l\u2019immigration, tous ces sujets \u00e9taient extr\u00eamement sensibles et devaient \u00eatre laiss\u00e9s aux soins des ministres de l\u2019int\u00e9rieur. Bien qu\u2019ils soient \u00e9videmment importants, ces sujets n\u2019\u00e9taient pas l\u2019affaire des chefs. Les hommes et les femmes forts du Conseil europ\u00e9en, le plus haut organe de d\u00e9cision de l\u2019UE, \u00e9taient compl\u00e8tement \u00e9trangers \u00e0 ces th\u00e9matiques&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-12-112040' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#easy-footnote-bottom-12-112040' title='Le Conseil europ\u00e9en a bien discut\u00e9 des \u00ab&amp;#160;flux migratoires&amp;#160;\u00bb en d\u00e9cembre 2013 \u00e0 la suite de la catastrophe de Lampedusa, mais la discussion n&amp;rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 houleuse. En outre, tr\u00e8s peu de ministres de l&amp;rsquo;int\u00e9rieur dirigent leur pays par la suite, ce qui a exacerb\u00e9 le manque de connaissances des dirigeants lorsque la crise a \u00e9clat\u00e9.'><sup>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Mais les d\u00e9sastres du mois d\u2019avril montr\u00e8rent que l\u2019insistance de l\u2019Italie ne pouvait \u00eatre ignor\u00e9e plus longtemps. Donald Tusk, pr\u00e9sident du Conseil europ\u00e9en et premier ministre de Pologne jusqu\u2019en 2014, d\u00e9cida de r\u00e9unir en urgence les dirigeants europ\u00e9ens le 23 avril. Tusk \u00e9tait profond\u00e9ment r\u00e9ticent \u00e0 l\u2019id\u00e9e de laisser l\u2019Union s\u2019engager plus qu\u2019elle ne l\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 dans les pi\u00e8ges des passeurs. \u00c9tant avant tout un fin communicant, il pensait que les passeurs et les migrants avaient besoin d\u2019entendre, et rapidement, le message sans ambigu\u00eft\u00e9 que l\u2019Europe arr\u00eaterait le service de taxi. Tout autre plan d\u2019action signifiait une acc\u00e9l\u00e9ration de la crise&#160;: plus de bateaux, plus de morts, et plus de chaos \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019UE. Mais son approche directe allait \u00e0 l\u2019encontre de la pratique \u00e9tablie de l\u2019Union qui&nbsp;consiste \u00e0 s\u2019attaquer aux d\u00e9fis insolubles dans une ambiance d\u2019\u00a0\u00bbambigu\u00eft\u00e9 constructive&#160;\u00bb et d&rsquo;exhaustivit\u00e9 apaisante.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Tusk \u00e9tait profond\u00e9ment r\u00e9ticent \u00e0 l\u2019id\u00e9e de laisser l\u2019Union s\u2019engager plus qu\u2019elle ne l\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 dans les pi\u00e8ges des passeurs. \u00c9tant avant tout un fin communicant, il pensait que les passeurs et les migrants avaient besoin d\u2019entendre, et rapidement, le message sans ambigu\u00eft\u00e9 que l\u2019Europe arr\u00eaterait le service de taxi. <\/p><cite>Hugo Brady<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Le Conseil europ\u00e9en du mois d\u2019avril se tint dans une grande confusion politique. Certains conseillers sugg\u00e9raient \u00e0 leurs dirigeants \u2013 notamment \u00e0 ceux de l\u2019Allemagne \u2013 que les r\u00e8gles europ\u00e9ennes en mati\u00e8re d\u2019asile ne laissent tout simplement aucune marge de man\u0153uvre pour \u00e9viter que les entr\u00e9es irr\u00e9guli\u00e8res n\u2019augmentent massivement. Ce fatalisme juridique, combin\u00e9 au fait que les dirigeants ne connaissaient pas les questions en jeu, alimenta un sentiment d\u2019impuissance. Le mois d\u2019avril ouvrit alors une longue valse de deux ans entre les mesures rigoureuses n\u00e9cessaires pour r\u00e9pondre \u00e0 la crise d\u2019une part, et les pressions pour y r\u00e9pondre en accord avec les \u00ab&#160;valeurs europ\u00e9ennes&#160;\u00bb d\u2019autre part. Luuk van Middelaar, auteur et penseur politique, a caract\u00e9ris\u00e9 cette tension en reprenant celle conceptualis\u00e9e par Max Weber dans <em>Le Savant et le Politique<\/em> (1919), entre ce que Weber appelle l\u2019\u00e9thique de la responsabilit\u00e9 (selon laquelle \u00ab&#160;nous devons r\u00e9pondre des cons\u00e9quences pr\u00e9visibles de nos actes&#160;\u00bb) et l\u2019\u00e9thique de conviction (selon laquelle \u00ab&#160;le chr\u00e9tien fait son devoir et s\u2019en remet \u00e0 Dieu en ce qui concerne le r\u00e9sultat de l\u2019action&#160;\u00bb)&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-13-112040' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#easy-footnote-bottom-13-112040' title='Luuk van Middelaar, &lt;em&gt;Quand l\u2019Europe improvise&amp;#160;: dix ans de crises politiques&lt;\/em&gt;, Paris, France, Gallimard, 2018, p. 91-114.'><sup>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En l\u2019absence de bonnes options, la crise en cours for\u00e7ait les dirigeants de l\u2019Union \u00e0 mimer devant les cam\u00e9ras l\u2019une ou l\u2019autre de ces deux \u00e9thiques.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le sommet tripla les ressources disponibles pour l\u2019op\u00e9ration Triton, la Grande Bretagne allant m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 mettre un navire de guerre \u00e0 disposition, le HMS Bulwark. Les dirigeants europ\u00e9ens \u00e9tendirent le territoire couvert par l\u2019op\u00e9ration Triton jusqu\u2019au point de rupture, permettant en pratique \u00e0 Frontex de mener des op\u00e9rations de recherche et de sauvetage comme Mare Nostrum auparavant. Ils savaient que le nombre d\u2019arriv\u00e9es, et certainement aussi le nombre de morts, allait continuer d\u2019augmenter, mais ils \u00ab&#160;s\u2019en remirent \u00e0 Dieu&#160;\u00bb. Parall\u00e8lement \u00e0 cela, les dirigeants esquiss\u00e8rent un plan pour soulager l\u2019Italie par des \u00ab&#160;relocalisations temporaires&#160;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire par la r\u00e9partition des demandeurs d\u2019asile dans toute l\u2019Union, en adoptant une clause d\u2019exception au r\u00e8glement de Dublin&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-14-112040' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#easy-footnote-bottom-14-112040' title='Article 17 du r\u00e8glement de Dublin.'><sup>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Contrairement \u00e0 l\u2019opinion g\u00e9n\u00e9ralement r\u00e9pandue, les personnes sur les bateaux n\u2019\u00e9taient pas des Libyens. La Libye \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 depuis plusieurs d\u00e9cennies un pays de destination pour les travailleurs d\u2019Afrique subsaharienne, qui occupaient la majorit\u00e9 des emplois agricoles et de service sur le march\u00e9 du travail des pays riches en p\u00e9trole (et qui, m\u00eame en p\u00e9riode de prosp\u00e9rit\u00e9, pouvaient \u00eatre victimes d\u2019une culture end\u00e9mique de servitude par contrat ou pour dettes \u2013 ce qu\u2019on appelle en d\u2019autres termes l\u2019esclavage). L\u2019\u00c9tat et la soci\u00e9t\u00e9 post-Kadhafi \u00e9taient d\u00e9chir\u00e9s entre des factions hostiles bas\u00e9es \u00e0 Tripoli et \u00e0 Tobruk. Les travailleurs migrants de la Libye d\u2019antan n\u2019eurent plus personne vers qui se tourner, mis \u00e0 part les passeurs&#160;; de m\u00eame, les Europ\u00e9ens n\u2019eurent plus personne vers qui se tourner dans l\u2019administration libyenne. Alors que cet \u00e9tat de choses perdurait, on ne pouvait logiquement que travailler pour se pr\u00e9parer \u00e0 faire face \u00e0 l\u2019afflux de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la M\u00e9diterran\u00e9e. Mais \u00e0 ce stade, peu nombreux \u00e9taient ceux qui suspectaient que la Commission europ\u00e9enne mettrait le partage obligatoire des arriv\u00e9es irr\u00e9guli\u00e8res \u2013 un concept de niche, tout au mieux \u2013 au centre de la r\u00e9ponse europ\u00e9enne \u00e0 la crise. Aux yeux de certains, la r\u00e9partition des demandeurs d\u2019asile entre pays \u00e9tait une solution sans pr\u00e9c\u00e9dent, qui n\u2019aiderait en rien \u00e0 faire baisser le nombre de migrants, et qui \u00e9quivalait, du point de vue du contr\u00f4le aux fronti\u00e8res, \u00e0 d\u00e9rouler le tapis rouge devant l\u2019industrie mondiale des cartels de passeurs.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Avan\u00e7ant que les migrants devaient entrer par la porte principale plut\u00f4t que \u00ab&#160;par les fen\u00eatres de derri\u00e8re&#160;\u00bb, Jean-Claude Juncker, pr\u00e9sident de la Commission \u00e0 partir du mois de novembre pr\u00e9c\u00e9dent, proposa en mai 2015 la relocalisation de 40 000 demandeurs d\u2019asile pour r\u00e9duire la pression sur les \u00c9tats en premi\u00e8re ligne, l\u2019Italie et la Gr\u00e8ce&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-15-112040' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#easy-footnote-bottom-15-112040' title='En r\u00e9ponse, M. Tusk d\u00e9clara que le plan de M. Juncker signifiait seulement que les migrants passeraient d\u00e9sormais par les portes et les fen\u00eatres.'><sup>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Vieux routier de l\u2019Union et premier ministre du Luxembourg jusqu\u2019\u00e0 r\u00e9cemment, Juncker voulait que tous les \u00c9tats membres participent sur la base d\u2019une \u00ab&#160;cl\u00e9 de r\u00e9partition&#160;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire un ensemble de crit\u00e8res techniques comme ceux utilis\u00e9s par l\u2019Allemagne pour r\u00e9partir \u00e9quitablement ses r\u00e9fugi\u00e9s entre les diff\u00e9rents L\u00e4nder de la R\u00e9publique f\u00e9d\u00e9rale. Dans la droite ligne du \u00ab&#160;charisme technocratique&#160;\u00bb&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-16-112040' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#easy-footnote-bottom-16-112040' title='Expression que le pr\u00e9d\u00e9cesseur de Juncker, Jos\u00e9 Manuel Barosso, se plaisait \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter pendant la crise de la zone euro.'><sup>16<\/sup><\/a><\/span><\/span> propre \u00e0 la Commission, le pr\u00e9sident Juncker pensa que cette solution serait le bon symbole d\u2019une Europe unie dans la crise.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Les dirigeants europ\u00e9ens, y compris la chanceli\u00e8re allemande Angela Merkel, avaient convenu lors de la tenue du Conseil europ\u00e9en en avril que les relocalisations depuis l\u2019Italie et la Gr\u00e8ce seraient organis\u00e9s sur une base <em>volontaire<\/em>, et que les \u00c9tats volontaires s\u2019engageraient sur le nombre de migrants qu\u2019ils pourraient chacun prendre en charge. Mais pour Juncker, un m\u00e9canisme volontaire passait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019id\u00e9e que l\u2019Union est une famille o\u00f9 tout le monde doit participer lorsque les circonstances sont exceptionnelles. Son plan de transfert de 40 000 demandeurs d\u2019asile \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 raill\u00e9 sans piti\u00e9 dans les m\u00e9dias pour sa mod\u00e9ration, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 ce nombre repr\u00e9sentait les arriv\u00e9es mensuelles en Italie. Il pensa \u00e9galement que la pression croissante de l\u2019opinion publique pour que Bruxelles \u00ab&#160;fasse quelque chose&#160;\u00bb voulait dire que ses propositions devaient innover, en imposant par exemple un m\u00e9canisme de solidarit\u00e9 obligatoire \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de l\u2019Union et reposant sur la cl\u00e9 de r\u00e9partition (un concept dont Tusk fit remarquer \u00e0 Juncker qu\u2019il \u00e9tait un \u00ab&#160;oxymore&#160;\u00bb, ce que ce dernier finit par reconna\u00eetre en disant qu\u2019un tel effort \u00ab&#160;ne pouvait pas \u00eatre contraint \u2026 il doit venir du c\u0153ur&#160;\u00bb&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-17-112040' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#easy-footnote-bottom-17-112040' title='Voir le discours sur l\u2019\u00e9tat de l\u2019Union du pr\u00e9sident Juncker au Parlement Europ\u00e9en en 2016.'><sup>17<\/sup><\/a><\/span><\/span>).<\/p>\n\n\n\n<p>Lors d\u2019un sommet qui se tenait par une nuit de juin, le pr\u00e9sident de la Commission et Renzi laiss\u00e8rent \u00e9clater une juste col\u00e8re lorsque plusieurs dirigeants d\u2019Europe centrale et d\u2019Europe de l\u2019Est affirm\u00e8rent obstin\u00e9ment qu\u2019ils n\u2019accepteraient jamais de quotas obligatoires. Ces \u00c9tats faisaient savoir qu\u2019ils n\u2019\u00e9taient pas des pays de destination pour les migrants. Si l\u2019adh\u00e9sion \u00e0 l\u2019Union comprenait l\u2019obligation de devenir des soci\u00e9t\u00e9s multiculturelles, c\u2019\u00e9tait une nouvelle dont ils n\u2019\u00e9taient pas au courant. Membres de l\u2019Union depuis un peu plus d\u2019une dizaine d\u2019ann\u00e9es \u00e0 cette \u00e9poque, les \u00c9tats de l\u2019Est consid\u00e9raient le plan de la Commission avec la plus grande m\u00e9fiance et le voyaient comme un d\u00e9but d\u2019ing\u00e9rence dans les politiques nationales en mati\u00e8re d\u2019immigration. Au lieu d\u2019un plan d\u2019action clair pour arr\u00eater les bateaux, les obscurantistes de Bruxelles sugg\u00e9raient un syst\u00e8me bizarre pour envoyer des \u00e9trangers dans des pays o\u00f9 l\u2019on ne voulait pas d\u2019eux et o\u00f9 eux-m\u00eames ne voulaient pas aller. De plus, une fois \u00e9tabli le principe selon lequel Bruxelles pourrait d\u00e9cider qui peut migrer dans quel pays, o\u00f9 cela conduirait-il&#160;?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Membres de l\u2019Union depuis un peu plus d\u2019une dizaine d\u2019ann\u00e9es \u00e0 cette \u00e9poque, les \u00c9tats de l\u2019Est consid\u00e9raient le plan de la Commission avec la plus grande m\u00e9fiance et le voyaient comme un d\u00e9but d\u2019ing\u00e9rence dans les politiques nationales en mati\u00e8re d\u2019immigration. Au lieu d\u2019un plan d\u2019action clair pour arr\u00eater les bateaux, les obscurantistes de Bruxelles sugg\u00e9raient un syst\u00e8me bizarre pour envoyer des \u00e9trangers dans des pays o\u00f9 l\u2019on ne voulait pas d\u2019eux et o\u00f9 eux-m\u00eames ne voulaient pas aller. <\/p><cite>Hugo Brady<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Alors que les acteurs principaux vivaient clairement dans des univers mentaux diff\u00e9rents, les faits sur le terrain \u00e9taient en train de changer. Premier ministre controvers\u00e9 de Hongrie et opposant le plus virulent au syst\u00e8me des quotas, Viktor Orb\u00e1n envoya le 22 juin 2015 une lettre d\u2019alerte \u00e0 Tusk et Juncker. Un grand nombre de migrants commen\u00e7aient \u00e0 arriver en Hongrie. Orb\u00e1n d\u00e9clarait que son pays avait enregistr\u00e9 le plus grand nombre d\u2019entr\u00e9es irr\u00e9guli\u00e8res dans l\u2019Union jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent cette ann\u00e9e-l\u00e0 et que la route des Balkans subissait maintenant une pression au moins aussi forte que la route m\u00e9diterran\u00e9enne. Les Syriens, en s\u00e9curit\u00e9 en Turquie mais inquiets pour l\u2019\u00e9ducation de leurs enfants, ne venaient plus en passant par la Libye mais payaient des passeurs pour entrer directement en Gr\u00e8ce. En cons\u00e9quence, les chiffres \u00e9taient en baisse en M\u00e9diterran\u00e9e mais en tr\u00e8s forte hausse \u00e0 l\u2019est de l\u2019Europe. En ao\u00fbt, les arriv\u00e9es dans les \u00eeles grecques avaient \u00e9t\u00e9 multipli\u00e9es par cinq et les autorit\u00e9s locales maintenaient le silence sur ce qui se passait apr\u00e8s le d\u00e9barquement.<\/p>\n\n\n\n<p>La Gr\u00e8ce \u00e9tait depuis longtemps le maillon faible de l\u2019espace Schengen. Le pays avait rejoint la zone de libre-circulation en 2000 et devait en th\u00e9orie appliquer les r\u00e8gles de Dublin. Mais d\u00e8s le d\u00e9part, la Gr\u00e8ce montra le m\u00eame comportement de fraude qui caract\u00e9risait son appartenance \u00e0 la zone euro&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-18-112040' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#easy-footnote-bottom-18-112040' title='Brunnermeier Markus K., James Harold et Landau Jean-Pierre, &lt;em&gt;The euro and the battle of ideas&lt;\/em&gt;, Princeton, \u00c9tats-Unis d\u2019Am\u00e9rique, Princeton University Press, 2016.'><sup>18<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Malgr\u00e9 les demandes de la Commission, la Gr\u00e8ce refusa de construire un syst\u00e8me d\u2019asile comme ceux attendus dans les pays de l\u2019ouest, en faisant sien le raisonnement que personne ne pouvait demander l\u2019asile s\u2019il n\u2019y avait personne \u00e0 qui demander. Comme l\u2019Italie, la Gr\u00e8ce poussait r\u00e9guli\u00e8rement les migrants entr\u00e9s de fa\u00e7on irr\u00e9guli\u00e8re vers le nord, de mani\u00e8re \u00e0 \u00e9viter le casse-t\u00eate d\u2019\u00e9tablir leur statut. Les autres membres de l\u2019espace Schengen d\u00e9battaient pour savoir si cette administration chaotique \u00e9tait intentionnellement malveillante ou incroyablement faible. Avec ses fronti\u00e8res parmi les plus centrales et les plus difficiles \u00e0 contr\u00f4ler au monde, l\u2019approche cynique de la Gr\u00e8ce \u00e9tait un facteur d\u2019attraction majeur.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque la crise des bateaux a \u00e9clat\u00e9, l\u2019\u00c9tat grec n\u2019\u00e9tait pas en mesure de faire quoi que ce soit pour faire face \u00e0 ce nouvel afflux dans les \u00eeles. La Gr\u00e8ce n\u2019avait <em>toujours<\/em> <em>pas<\/em> de syst\u00e8me d\u2019asile ni d\u2019infrastructures d\u2019accueil adapt\u00e9es. De plus, le pays \u00e9tait en plein milieu d\u2019une immense crise \u00e9conomique et la confrontation avec ses cr\u00e9diteurs au mois de juillet pr\u00e9c\u00e9dent l\u2019avait pouss\u00e9 \u00e0 un programme d\u2019aust\u00e9rit\u00e9 extr\u00eamement rigoureux. Alors que les garde-c\u00f4tes grecs acceptaient l\u2019aide de Frontex pour les op\u00e9rations de sauvetage en mer, les autorit\u00e9s du pays ne voulaient pas discuter d\u2019un plan pour reprendre le contr\u00f4le de la situation g\u00e9n\u00e9rale. Un tel plan signifiait la mise en place d\u2019un syst\u00e8me d\u2019enregistrement convenable, le filtrage des migrants et la fin de la politique de \u00ab&#160;laisser-passer&#160;\u00bb de Tsipras. La Commission pensait que seule la carotte du syst\u00e8me de relocalisation pouvait conduire Ath\u00e8nes \u00e0 agir de fa\u00e7on responsable, puisque l\u2019acceptation du syst\u00e8me impliquait une part de supervision des proc\u00e9dures de demande d\u2019asile grecques (plus tard, en octobre 2015, lorsque la situation devint compl\u00e8tement hors de contr\u00f4le, Juncker essaya tardivement de durcir la politique de la Commission en disant \u00e0 la Gr\u00e8ce et aux migrants qui arrivaient&#160;: \u00ab&#160;pas d\u2019enregistrement, pas de droits&#160;\u00bb&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-19-112040' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#easy-footnote-bottom-19-112040' title='Voir le discours de Juncker au Parlement Europ\u00e9en le 27 Octobre 2015.'><sup>19<\/sup><\/a><\/span><\/span>).<\/p>\n\n\n\n<p>Tsipras n\u2019\u00e9tait pas le seul \u00e0 \u00eatre confront\u00e9 \u00e0 des choix difficiles. Depuis plus de deux ans maintenant, tous les mois, des dizaines de milliers de migrants remontaient l\u2019Italie et les Balkans pour demander l\u2019asile en Europe du Nord, principalement en Allemagne et en Su\u00e8de. Angela Merkel, chanceli\u00e8re allemande depuis 2005, \u00e9tait par nature d\u2019une prudence presque pathologique. Mais elle savait aussi mener ses affaires au Conseil europ\u00e9en avec une d\u00e9termination brutale, lorsque la situation l\u2019exigeait. Sa premi\u00e8re r\u00e9action \u00e9tait de consid\u00e9rer que l\u2019Allemagne, de loin le premier pays d\u2019accueil de demandeurs d\u2019asile depuis plusieurs ann\u00e9es, en avait d\u00e9j\u00e0 accueilli assez. Le pays \u00e9tait \u00e0 ce moment-l\u00e0 en train de s\u00e9vir contre une vague de fausses demandes de la part d\u2019Albanais d\u00e9sireux de profiter des avantages sociaux li\u00e9s au statut de demandeur d\u2019asile. Merkel se souvenait \u00e9galement que lors de la derni\u00e8re grande crise des migrants en Europe, dans les ann\u00e9es 1990, l\u2019Allemagne avait \u00e9t\u00e9 en grande partie \u00ab&#160;laiss\u00e9e seule&#160;\u00bb pour absorber la plupart des mouvements de population provoqu\u00e9s par l\u2019\u00e9clatement violent de l\u2019ex-Yougoslavie.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, la chanceli\u00e8re sentait le d\u00e9sir instinctif de ses compatriotes de venir en aide aux r\u00e9fugi\u00e9s syriens. Certes, les nombres \u00e9lev\u00e9s d\u2019arriv\u00e9es journali\u00e8res \u00e9taient inqui\u00e9tants. Mais la population accueillait les migrants dans les stations de train avec de l\u2019eau, de la nourriture, des v\u00eatements, et souvent des applaudissements. L\u2019accueil spontan\u00e9 de ceux qui fuyaient la guerre rendait les Allemands fiers de leur pays, un sentiment que le fardeau de leur pass\u00e9 leur avait souvent interdit. Sans jamais faire tout \u00e0 fait confiance \u00e0 leurs propres instincts, ils se tournaient maintenant vers la figure affectueusement surnomm\u00e9e \u00ab&#160;Mutti&#160;\u00bb (maman) pour d\u00e9finir comment la nation r\u00e9pondrait \u00e0 la situation. Merkel pensa \u00e0 la fa\u00e7on dont l\u2019Allemagne se souviendrait de cet \u00e9pisode 50 ans plus tard. Puis, elle plongea dans l\u2019inconnu et suivit les imp\u00e9ratifs de la <em>Sondermoral<\/em> (la morale sp\u00e9ciale), une forme hyperbolique de l\u2019\u00e9thique de la conviction. Vers la fin du mois d\u2019ao\u00fbt, elle dit \u00e0 son pays \u00ab&#160;<em>Wir schaffen das<\/em>&#160;\u00bb&#160;: \u00ab&#160;Nous y arriverons&#160;\u00bb, ce qui voulait dire&#160;: \u00ab&#160;Nous allons traverser cette \u00e9preuve&#160;\u00bb. La d\u00e9cision de Merkel, quelle qu\u2019en soit la noblesse, fut aussi certainement influenc\u00e9e par des conseils internes qui lui affirmaient qu\u2019il n\u2019y avait pas d\u2019option juridiquement solide pour mettre fin aux arriv\u00e9es de masse.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>L\u2019accueil spontan\u00e9 de ceux qui fuyaient la guerre rendait les Allemands fiers de leur pays, un sentiment que le fardeau de leur pass\u00e9 leur avait souvent interdit. <\/p><cite>Hugo Brady<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Les historiens d\u00e9battront des paroles de la chanceli\u00e8re, adress\u00e9es \u00e0 l\u2019opinion publique allemande dans le but de gagner du temps, peut-\u00eatre des ann\u00e9es. Il n\u2019y a pas \u00e0 douter que sa d\u00e9claration fut passionn\u00e9ment re-visionn\u00e9e sur des \u00e9crans de smartphone et de t\u00e9l\u00e9vision dans des tentes de fortune et des salons de th\u00e9 en Turquie, en Jordanie, au Liban, en Irak, au Pakistan, en Afghanistan et en Syrie. Des millions de personnes d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9es \u2013 pauvres ou non, en danger ou non, au Moyen-Orient ou non \u2013 ont interpr\u00e9t\u00e9 ces paroles comme une d\u00e9claration que l\u2019Europe leur \u00e9tait ouverte, ou comme la formulation explicite par le plus puissant des dirigeants europ\u00e9ens d\u2019une invitation qui n\u2019\u00e9tait jusque-l\u00e0 que suppos\u00e9e ou esp\u00e9r\u00e9e. Les passeurs se jet\u00e8rent sur la d\u00e9claration pour alimenter leur propagande. Merkel alla ensuite encore plus loin et d\u00e9cida de suspendre la r\u00e8gle de Dublin du premier pays d\u2019arriv\u00e9e, ouvrant la voie vers l\u2019Allemagne aux Syriens qui feraient le voyage (sur ce point, la <em>Sondermoral<\/em> a pris le pas sur la r\u00e8gle de droit). On peut soutenir que cela consistait seulement \u00e0 reconna\u00eetre la r\u00e9alit\u00e9 des faits et que les flux allaient de toute fa\u00e7on monter en fl\u00e8che. Mais la chanceli\u00e8re restera toujours associ\u00e9e \u00e0 la hausse record de l\u2019afflux qui suivit, avec 10 000 personnes traversant chaque jour \u00e0 pied la fronti\u00e8re ext\u00e9rieure et des sc\u00e8nes insolites telles que des groupes d\u2019Afghans essayant de venir en Europe \u00e0 v\u00e9lo depuis la Russie. Deux semaines apr\u00e8s sa d\u00e9claration, le 14 septembre 2015, l\u2019Allemagne devenait le premier pays dans la crise \u00e0 r\u00e9introduire des contr\u00f4les aux fronti\u00e8res au sein de l\u2019espace Schengen. Une fois pass\u00e9 le moment de positivit\u00e9, la prudence inn\u00e9e de Merkel reprenait le dessus. Comme Renzi et <em>Mare Nostrum<\/em>, elle avait maintenant besoin d\u2019une porte de sortie.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Toutefois, \u00e0 premi\u00e8re vue, la chanceli\u00e8re semblait avoir parfaitement lu les signaux politiques. Le 2 septembre passaient \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision les terribles images du corps de Alan Kurdi, un petit gar\u00e7on syrien de trois ans, innocent et paisible comme un enfant qui dort, \u00e9chou\u00e9 sur une plage turque, la face plong\u00e9e dans la mer Eg\u00e9e. Prenant appui sur la vague g\u00e9n\u00e9rale de chagrin et d\u2019indignation, Juncker releva le nombre de relocalisations obligatoires de demandeurs d\u2019asile \u00e0 120 000 sur deux ans, en plus des 40 000 pr\u00e9vues au d\u00e9part. Merkel apporta tout son soutien \u00e0 Juncker et rallia les \u00c9tats membres mod\u00e9r\u00e9s \u00e0 la cause de la Commission. Le 22 septembre, le Luxembourg \u2013 qui occupait alors la pr\u00e9sidence tournante de l\u2019Union \u2013, soumit la question de fa\u00e7on controvers\u00e9e au vote des ministres de l\u2019int\u00e9rieur, faisant ainsi passer le projet par-dessus les objections de la Hongrie, de la R\u00e9publique tch\u00e8que, de la Slovaquie et de la Roumanie. La Pologne vota en faveur du projet mais le parti Plateforme civique alors au gouvernement \u2013 men\u00e9 par Tusk pendant sept ans avant qu\u2019il ne devienne pr\u00e9sident du Conseil europ\u00e9en \u2013 fut battu aux \u00e9lections du mois suivant par des nationalistes radicaux qui ont imm\u00e9diatement invers\u00e9 la tendance (la Finlande \u2013 qui h\u00e9sitait entre les positions en faveur et contre les relocalisations obligatoires \u2013 s\u2019est abstenue).&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s le vote, les responsables exp\u00e9riment\u00e9s qui pensaient que la relocalisation temporaire \u00e9tait tout au plus une distraction inutile ont alors ressenti un soulagement coupable. Au moins, esp\u00e9raient-ils, c\u2019en \u00e9tait fini de l\u2019amertume et des postures morales, et les \u00c9tats membres pourraient enfin entamer une discussion s\u00e9rieuse sur la fin de la crise. Cependant, un Conseil europ\u00e9en d\u2019urgence qui se tint le lendemain \u00e9tait beaucoup trop t\u00f4t pour qu\u2019ait lieu une sorte de catharsis, comme Tusk le nota ironiquement dans sa d\u00e9claration pr\u00e9c\u00e9dant le sommet&#160;: \u00ab&#160;personne ne sera mis en minorit\u00e9&#160;\u00bb (Conseil europ\u00e9en, 2015b). Les Europ\u00e9ens de l\u2019Est protest\u00e8rent que leur dignit\u00e9 avait \u00e9t\u00e9 bless\u00e9e, clamant qu\u2019ils contesteraient la d\u00e9cision de relocalisation devant les tribunaux au motif que Bruxelles n\u2019avait pas le droit de d\u00e9cider \u00e0 leur place qui pourrait entrer dans leur pays. Pendant ce temps, la crise s\u2019intensifiait avec plus de 2 millions de Syriens en Turquie, environ 1 million en Jordanie et 1 autre million au Liban, ainsi que 4 millions de d\u00e9plac\u00e9s internes en Syrie m\u00eame. Les Syriens partaient parce que les conditions de vie en Jordanie et au Liban se d\u00e9gradaient, et parce que ceux en Turquie voulaient un meilleur avenir pour leurs enfants. La lassitude des bailleurs de fonds devant le conflit syrien de 2014 signifiait que les organismes internationaux en premi\u00e8re ligne pour r\u00e9pondre \u00e0 la crise humanitaire verraient leurs financements r\u00e9duits. Cette vision \u00e0 court terme acc\u00e9l\u00e9ra les mouvements massifs de population. En cons\u00e9quence, les dirigeants convinrent de mobiliser imm\u00e9diatement 1 milliard d\u2019euros pour nourrir les r\u00e9fugi\u00e9s sur les routes \u00e0 travers le Programme alimentaire mondial des Nations Unis (Conseil europ\u00e9en, 2015c) et d\u2019accro\u00eetre les capacit\u00e9s du HCR pour venir en aide \u00e0 la Jordanie et au Liban et stabiliser les populations d\u00e9plac\u00e9es.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le r\u00e9sultat de ce sommet plein de bons sentiments dissimulait le fait que les dirigeants de l\u2019Union, press\u00e9s par Tusk et par d\u2019autres, commen\u00e7aient enfin \u00e0 avancer sur le sujet de la protection des fronti\u00e8res. Des visites de haut niveau furent programm\u00e9es dans les pays des Balkans de l\u2019ouest, en Gr\u00e8ce et en Turquie, qui re\u00e7urent cet automne-l\u00e0 de nombreuses ambassades de la part des pays concern\u00e9s de l\u2019Union&#160;; ils re\u00e7urent \u00e9galement Frans Timmermans, l\u2019adjoint de Juncker, et Tusk lui-m\u00eame. Le pays cl\u00e9 \u00e9tait la Mac\u00e9doine du Nord. Ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019\u00e0 condition que celle-ci ferme sa fronti\u00e8re avec la Gr\u00e8ce que les migrants, les passeurs, les pays de premi\u00e8re ligne et les pays voisins entendraient le message que les Europ\u00e9ens en avaient vraiment assez. Les Mac\u00e9doniens du Nord et leurs voisins Serbes se d\u00e9p\u00each\u00e8rent alors de tirer parti d\u2019un bref moment d\u2019opportunit\u00e9 politique, avant qu\u2019une fermeture de fronti\u00e8re quelque part le long de la route ne ferme leur fen\u00eatre d\u2019opportunit\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La Turquie, pays qui accueille le plus de r\u00e9fugi\u00e9s au monde, \u00e9tait en position de force. Elle partageait une fronti\u00e8re avec la Syrie et avait r\u00e9ussi de fa\u00e7on impressionnante \u00e0 fixer plus de 2 millions de Syriens sur son territoire, associant la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 d\u2019un pays d\u00e9velopp\u00e9 \u00e0 la flexibilit\u00e9 d\u2019un pays en d\u00e9veloppement&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-20-112040' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#easy-footnote-bottom-20-112040' title='En 2021, ce nombre a atteint 3,6 million&amp;#160;: Betts Alexander et Collier Paul, &lt;em&gt;Refuge&amp;#160;: rethinking refugee policy in a changing world&lt;\/em&gt;, Etats-Unis d\u2019Am\u00e9rique, 2017, p. 76-86.'><sup>20<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Contrairement \u00e0 l\u2019opinion g\u00e9n\u00e9ralement r\u00e9pandue, les r\u00e9fugi\u00e9s n\u2019ont pas un droit d\u2019entrer dans le pays qu\u2019ils veulent, quel qu\u2019il soit. Le seul droit associ\u00e9 \u00e0 leur statut est un droit de non-refoulement, c\u2019est-\u00e0-dire le droit de ne pas \u00eatre repouss\u00e9s vers les territoires o\u00f9 ils \u00e9taient en danger. Dans cette conception, la Turquie \u00e9tait un pays sans danger&#160;; cela voulait dire qu\u2019une n\u00e9gociation pouvait avoir lieu. Ahmet Davuto\u011flu, premier ministre de Turquie \u00e0 cette \u00e9poque, comprenait cela. Il attendit que le camp europ\u00e9en lui fasse des propositions et lan\u00e7a des attaques rh\u00e9toriques pour jouer sur les nerfs de ses homologues en laissant par exemple son ministre de l\u2019int\u00e9rieur, S\u00fcleyman Soylu, menacer \u00ab&#160;d\u2019\u00e9touffer l\u2019Europe&#160;\u00bb en envoyant chaque jour 15 000 migrants irr\u00e9guliers de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la fronti\u00e8re&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-21-112040' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#easy-footnote-bottom-21-112040' title='La Turquie est signataire de la convention de 1951 sur les r\u00e9fugi\u00e9s, qui \u00e9tait initialement destin\u00e9e \u00e0 accueillir les Europ\u00e9ens d\u00e9plac\u00e9s par la Seconde Guerre mondiale. Mais la Turquie n&amp;rsquo;a pas adh\u00e9r\u00e9 \u00e0 l&amp;rsquo;\u00e9largissement ult\u00e9rieur de la convention pour couvrir tous les r\u00e9fugi\u00e9s du monde. Par cons\u00e9quent, bien que tr\u00e8s g\u00e9n\u00e9reux \u00e0 l&amp;rsquo;\u00e9gard des r\u00e9fugi\u00e9s, le gouvernement turc se r\u00e9serve le droit de le faire selon ses propres conditions, et non celles de la convention.'><sup>21<\/sup><\/a><\/span><\/span>.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>En r\u00e9alit\u00e9, les fonctionnaires de la Commission \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 occup\u00e9s \u00e0 pr\u00e9parer un train de mesures gr\u00e2ce auxquelles la Turquie pourrait recevoir 3 milliards d\u2019euros destin\u00e9s \u00e0 nourrir et \u00e9duquer la population syrienne. De plus, l\u2019Union reprendrait les n\u00e9gociations bloqu\u00e9es sur l\u2019adh\u00e9sion de la Turquie et faciliterait l\u2019entr\u00e9e de ses citoyens dans l\u2019espace Schengen. Lors d\u2019une r\u00e9union en marge du G20 du mois de novembre, Tusk et Juncker durent supporter la jubilation de Recep Tayyip Erdogan, le pr\u00e9sident turc, qui leur adressa une s\u00e9v\u00e8re r\u00e9primande qui fuita un peu plus tard sur un site d\u2019information peu connu. Cela conduisit Tusk \u00e0 soutenir qu\u2019il \u00e9tait important d\u2019envoyer le signal que l\u2019Europe n\u2019\u00e9tait pas d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e \u00e0 ce point&#160;; autrement, les Turcs risquaient de pousser trop loin leur avantage. Pendant que les Grecs faisaient encore de l\u2019obstruction, l\u2019id\u00e9e d\u2019une fermeture coordonn\u00e9e des fronti\u00e8res depuis l\u2019Autriche jusqu\u2019\u00e0 la Mac\u00e9doine du Nord fit son apparition. Tusk, qui connaissait bien les pays des Balkans, fit une tourn\u00e9e dans cette r\u00e9gion en octobre pour se faire rassurer par les dirigeants locaux sur le fait que \u00ab&#160;pas un moustique ne passerait&#160;\u00bb&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-22-112040' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#easy-footnote-bottom-22-112040' title='Cet article utilise des citations de fonctionnaires qui \u00e9taient omnipr\u00e9sentes \u00e0 l&amp;rsquo;\u00e9poque ou que l&amp;rsquo;auteur a entendues de premi\u00e8re main. \u00c0 quelques exceptions pr\u00e8s, la plupart sont d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment gard\u00e9es anonymes.'><sup>22<\/sup><\/a><\/span><\/span> si les Europ\u00e9ens donnaient des instructions claires et apportaient leur aide. Comprenant que le jeu \u00e9tait maintenant termin\u00e9, la Gr\u00e8ce fit formellement une demande d\u2019intervention de l\u2019Union en d\u00e9cembre en esp\u00e9rant pouvoir b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019une relocalisation <em>ex post<\/em> pour les 60 000 migrants encore pr\u00e9sents sur son territoire, des milliers d\u2019autres arrivant chaque jour au cours de l\u2019hiver.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La fermeture des fronti\u00e8res dans les Balkans \u00e9tait pr\u00e9vue pour la r\u00e9union informelle du Conseil europ\u00e9en de la fin du mois de f\u00e9vrier 2016. Tusk pr\u00e9senta des conclusions qui appelaient \u00e0 \u00ab&#160;rompre avec la politique du laissez-passer&#160;\u00bb (Conseil europ\u00e9en, 2016 8d). Dans le paragraphe 2 du communiqu\u00e9 du sommet, l\u2019instruction tant attendue \u00e9tait non seulement transmise, mais elle fut aussi bien re\u00e7ue. Quelques jours plus tard, la route des Balkans commen\u00e7ait \u00e0 se refermer et le nombre d\u2019arriv\u00e9es d\u00e9clina consid\u00e9rablement&#160;: de 70 000 en janvier 2016 \u00e0 30 000 au mois de mars. Mais il y avait d\u00e9sormais une divergence d\u2019opinions entre les Europ\u00e9ens sur la question de savoir ce qu\u2019il fallait faire des Syriens, qui comptaient encore pour 30 \u00e0 50&#160;% des arriv\u00e9es. Tusk pensait que d\u00e8s lors qu\u2019ils \u00e9taient en s\u00e9curit\u00e9 en Turquie, les tentatives des Syriens pour rejoindre l\u2019Europe en masse pouvaient \u00eatre arr\u00eat\u00e9es en bonne conscience. Ils ne fuyaient pas la guerre directement et ils \u00e9taient par cons\u00e9quent des migrants \u00e9conomiques irr\u00e9guliers, et non des demandeurs d\u2019asile. Le 3 mars, \u00e0 Ath\u00e8nes, Tusk put enfin faire la d\u00e9claration qu\u2019il avait voulue faire un an plus t\u00f4t&#160;: \u00ab&#160;<em>Ne venez pas en Europe. Ne croyez pas les passeurs. Ne risquez pas vos vies et votre argent. Tout cela ne sert \u00e0 rien.<\/em>\u00ab&#160;<\/p>\n\n\n\n<p>La route des Balkans \u00e9tait maintenant ferm\u00e9e. Mais seul un accord avec la Turquie pouvait mettre fin \u00e0 la crise de fa\u00e7on d\u00e9finitive. Pendant ce temps, la <em>Willkommenskultur<\/em> s\u2019essoufflait en Allemagne apr\u00e8s que les c\u00e9l\u00e9brations du Nouvel An dans tout le pays furent troubl\u00e9es par des ph\u00e9nom\u00e8nes spontan\u00e9s d\u2019agression sexuelle par des hommes d\u2019origine moyen-orientale et nord-africaine. Dans une situation inconfortable sur le plan politique, Merkel ne pouvait pas prendre le risque d\u2019un d\u00e9sistement des turques. Nouvellement conseill\u00e9e par le haut fonctionnaire du minist\u00e8re de l\u2019int\u00e9rieur Jan Hecker, elle a perdu patience pour les institutions bruxelloises dont elle d\u00e9sesp\u00e9rait et qu\u2019elle trouvait trop molles et trop c\u00e9r\u00e9brales. A la derni\u00e8re minute, la chanceli\u00e8re et son alli\u00e9 Mark Rutte, premier ministre hollandais, jou\u00e8rent le tout pour le tout. La veille d\u2019une r\u00e9union \u00e0 Bruxelles en vue de signer l\u2019accord quasiment finalis\u00e9 entre l\u2019Union et la Turquie pour emp\u00eacher les nouveaux d\u00e9parts des c\u00f4tes turques, Rutte offrit unilat\u00e9ralement \u00e0 Davuto\u011flu le double de l\u2019arrangement financier (6 milliards d\u2019euros) et proposa en plus un syst\u00e8me d\u2019\u00e9change de r\u00e9fugi\u00e9s par lequel \u00ab&#160;l\u2019Europe&#160;\u00bb relocaliserait un Syrien pour chaque demandeur d\u2019asile renvoy\u00e9 en Turquie depuis les \u00eeles grecques&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-23-112040' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#easy-footnote-bottom-23-112040' title='Ils ont \u00e9galement offert aux citoyens turcs un acc\u00e8s sans visa \u00e0 l&amp;rsquo;espace Schengen d&amp;rsquo;ici la fin 2016. Il s&amp;rsquo;agissait d&amp;rsquo;une promesse t\u00e9m\u00e9raire. La Turquie est un pays s\u00fbr mais loin d&amp;rsquo;\u00eatre stable, avec une importante minorit\u00e9 kurde qui pourrait \u00eatre tent\u00e9e d&amp;rsquo;abuser d&amp;rsquo;un tel acc\u00e8s \u00e0 l&amp;rsquo;Europe.'><sup>23<\/sup><\/a><\/span><\/span> (une id\u00e9e laborieuse pour contourner les r\u00e9serves de certains \u00c9tats membres quant au refoulement de vrais r\u00e9fugi\u00e9s, y compris ceux qui transitent par des pays s\u00fbrs). Les Turcs, ravis, accept\u00e8rent volontiers de pr\u00e9senter ce plan augment\u00e9 comme le leur. Pr\u00e9occup\u00e9 par l\u2019\u00e9tablissement d\u2019un pr\u00e9c\u00e9dent qui pourrait en inspirer d\u2019autres \u00e0 faire du chantage \u00e0 l\u2019Union, Tusk fut contraint d\u2019accepter, puisque l\u2019offre ne pouvait pas \u00eatre d\u00e9clin\u00e9e sans mettre en danger l\u2019accord initial. Les autres dirigeants \u00e9taient furieux. Merkel et Rutte avaient secr\u00e8tement conc\u00e9d\u00e9 de meilleures conditions \u00e0 la Turquie dans leur dos. J. W. Beaujean, l\u2019homologue n\u00e9erlandais de Hecker et co-conspirateur dans cette affaire, d\u00e9crirait plus tard cette initiative comme une \u00ab&#160;innovation disruptive&#160;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Dans une situation inconfortable sur le plan politique, Merkel ne pouvait pas prendre le risque d\u2019un d\u00e9sistement des turques. Nouvellement conseill\u00e9e par le haut fonctionnaire du minist\u00e8re de l\u2019int\u00e9rieur Jan Hecker, elle a perdu patience pour les institutions bruxelloises dont elle d\u00e9sesp\u00e9rait et qu\u2019elle trouvait trop molles et trop c\u00e9r\u00e9brales. <\/p><cite>Hugo Brady<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Tusk calma les dirigeants europ\u00e9ens, tandis que ses hauts fonctionnaires faisaient le point avec la Commission sur la fa\u00e7on dont la Gr\u00e8ce serait aid\u00e9e \u00e0 mettre en \u0153uvre l\u2019accord, ce qui comprenait l\u2019envoi de centaines d\u2019agents invit\u00e9s de l\u2019Union pour aider au filtrage et aux renvois vers la Turquie. Le HCR et l\u2019Organisation internationale pour les migrations (OIM) furent contraints au dernier moment de venir en aide aux autorit\u00e9s grecques, ce qui leur d\u00e9plaisait instinctivement parce que les nouveaux arrangements semblaient remettre en cause le principe sacr\u00e9 de l\u2019asile territorial. Le HCR riposta en veillant \u00e0 ce que les proc\u00e9dures d\u2019asile dans les \u00eeles comprennent une possibilit\u00e9 d\u2019appel \u00e0 deux niveaux, ce qui contredisait compl\u00e8tement l\u2019intention initiale de mettre en place un \u00ab&#160;traitement acc\u00e9l\u00e9r\u00e9&#160;\u00bb pour \u00e9liminer rapidement les demandes inadmissibles. Cependant, le 18 mars 2016, Davuto\u011flu signa la D\u00e9claration UE-Turquie (Conseil europ\u00e9en, 2016b). En avril, le nombre d\u2019arriv\u00e9es retomba \u00e0 4 000 pour tout le mois. La phase aigu\u00eb de la crise \u00e9tait termin\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019Europe put souffler un peu pour la premi\u00e8re fois depuis des mois. Mais les arriv\u00e9es de bateaux et les \u00ab&#160;mouvements secondaires&#160;\u00bb depuis l\u2019Italie (c\u2019est-\u00e0-dire les mouvements vers d\u2019autres pays de l\u2019Union) se poursuivaient. Le nombre d\u2019arriv\u00e9es ne fut jamais aussi \u00e9lev\u00e9 que sur la route des Balkans et posait beaucoup moins de probl\u00e8mes sur le plan moral parce que, contrairement \u00e0 l\u2019opinion g\u00e9n\u00e9ralement r\u00e9pandue, les Syriens arr\u00eat\u00e8rent d\u2019aller en Libye apr\u00e8s 2015&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-24-112040' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#easy-footnote-bottom-24-112040' title='La Turquie a mis fin aux d\u00e9placements sans visa vers la Libye en ao\u00fbt 2015.'><sup>24<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La grande majorit\u00e9 des arriv\u00e9es en M\u00e9diterran\u00e9e \u00e9taient celles de migrants \u00e9conomiques ouest-africains. Apr\u00e8s une nouvelle hausse \u00e0 la fin de l\u2019ann\u00e9e 2016, les dirigeants de l\u2019Union se r\u00e9unirent \u00e0 Malte au mois de f\u00e9vrier suivant. La situation n\u2019\u00e9tait plus aussi sombre qu\u2019au mois d\u2019avril pr\u00e9c\u00e9dent. La Libye avait retrouv\u00e9 un semblant d\u2019autorit\u00e9 centrale sous l\u2019impulsion d\u2019un nouveau gouvernement d\u2019union nationale. Il s\u2019av\u00e9rait \u00e9galement que les garde-c\u00f4tes libyens \u00e9taient toujours op\u00e9rationnels malgr\u00e9 le conflit. Des renseignements suppl\u00e9mentaires r\u00e9v\u00e9l\u00e8rent que les d\u00e9parts de masse n\u2019avaient lieu que depuis une petite partie de la c\u00f4te libyenne, la plus proche de la Tunisie, autour des villes de Zuwara et Sabratha.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ces \u00e9l\u00e9ments \u00e9taient de bon augure. Cependant, le vrai changement fut apport\u00e9 par un ministre de l\u2019int\u00e9rieur italien particuli\u00e8rement rus\u00e9, Marco Minniti. L\u2019ancien chef des renseignements et ex-eurocommuniste connaissait la politique interne des tribus libyennes sur le bout des doigts. Citant Deng Xiaoping&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-25-112040' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#easy-footnote-bottom-25-112040' title='\u00ab&amp;#160;Peu importe que ce soit un chat noir ou un chat blanc. S&amp;rsquo;il attrape des souris, c&amp;rsquo;est un bon chat.&amp;#160;\u00bb'><sup>25<\/sup><\/a><\/span><\/span>, Minniti conclut un accord avec les municipalit\u00e9s c\u00f4ti\u00e8res libyennes pour qu\u2019elles rejettent les passeurs en \u00e9change d\u2019une aide de grande envergure. Il commen\u00e7a \u00e9galement \u00e0 exiger des ONG qu\u2019elles respectent un code de conduite. Certaines d\u2019entre elles se comportaient moins comme des organisations humanitaires que comme des pr\u00e9tendues justici\u00e8res, en cherchant la confrontation avec les autorit\u00e9s, en les attaquant dans les m\u00e9dias et en collaborant implicitement avec les passeurs. En tout \u00e9tat de cause, l\u2019Union accepta de financer et d\u2019aider \u00e0 mettre en \u0153uvre l\u2019accord avec les municipalit\u00e9s libyennes et accepta \u00e9galement, en \u00e9change de l\u2019arr\u00eat des d\u00e9parts irr\u00e9guliers, de former et d\u2019\u00e9quiper les garde-c\u00f4tes libyens. Le r\u00e9sultat de cette politique fut que le nombre mensuel d\u2019interceptions tomba sous la barre des 5 000 en ao\u00fbt 2017 et resta sous ce seuil.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<div class=\"iframe-container wp-block-image wp-block-image-large  iframe-dw\">\n\t<div>\n\t\t<iframe class=\"absolute w-full h-full pin-t pin-l\" title=\"titolo\" aria-label=\"Interactive line chart\" src=\"\/\/datawrapper.dwcdn.net\/avQbO\/2\/\" scrolling=\"no\" frameborder=\"0\"><\/iframe>\n\t<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Analyser la r\u00e9ponse de l\u2019Europe<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>\u00ab&#160;Il y a un an, au d\u00e9but de la crise migratoire, certains ont accept\u00e9 comme un fait que la vague migratoire \u00e9tait trop importante pour \u00eatre arr\u00eat\u00e9e. L\u2019une des cons\u00e9quences a \u00e9t\u00e9 la suspension des r\u00e8gles de Schengen et de Dublin, ce qui a conduit \u00e0 l\u2019ouverture de notre territoire \u00e0 une immigration incontr\u00f4l\u00e9e. Mettre fin \u00e0 cette tendance dangereuse n\u00e9cessitait un changement de paradigme. Par cons\u00e9quent, il y a plusieurs mois, j\u2019ai propos\u00e9 que nous fassions l\u2019hypoth\u00e8se inverse, \u00e0 savoir, que la vague migratoire \u00e9tait trop importante pour ne pas \u00eatre arr\u00eat\u00e9e. Notre priorit\u00e9 devrait donc \u00eatre d\u2019avoir une bonne politique migratoire. L\u2019Union europ\u00e9enne et ses \u00c9tats membres devraient retrouver la capacit\u00e9 de d\u00e9cider qui franchit ses fronti\u00e8res, o\u00f9 et quand.&#160;\u00bb&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-26-112040' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#easy-footnote-bottom-26-112040' title='Donald Tusk, &lt;em&gt;Der Spiegel&lt;\/em&gt;, 22 avril 2016.'><sup>26<\/sup><\/a><\/span><\/span>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La bataille pour la r\u00e9ponse de l\u2019Europe \u00e0 la crise des fronti\u00e8res \u00e9tait principalement une confrontation entre des colombes \u00e0 tendance int\u00e9grationniste et des faucons \u00e0 tendance r\u00e9aliste. Chacun des deux camps avait ses propres nuances, des mod\u00e9r\u00e9s aux plus intransigeants, qui allaient provoquer et faire r\u00e9agir les opposants du camp adverse&#160;: les conservateurs \u00ab&#160;avec un petit c&#160;\u00bb contre les lib\u00e9raux internationalistes&#160;; les nativistes contre les <em>one-worlders<\/em>. Le camp des faucons rassemblait principalement Tusk, l\u2019Autriche (apr\u00e8s 2016), le Danemark, les pays baltes, les pays dits du V4&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-27-112040' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#easy-footnote-bottom-27-112040' title='Du nom de la ville de Visegrad en Hongrie, le groupement V4 est compos\u00e9 de la Pologne, de la Hongrie, de la R\u00e9publique tch\u00e8que et de la Slovaquie. Il a \u00e9t\u00e9 fond\u00e9 par Lech Wa\u0142\u0119sa, Josef Antall et V\u00e1clav Havel en 1991 pour \u00eatre le \u00ab&amp;#160;Benelux&amp;#160;\u00bb de l&amp;rsquo;Europe centrale. Les quatre pays se relaient chaque ann\u00e9e pour pr\u00e9sider et coordonner leurs positions sur les questions europ\u00e9ennes, afin de maximiser leur poids politique.'><sup>27<\/sup><\/a><\/span><\/span> (R\u00e9publique tch\u00e8que, Hongrie, Pologne, Slovaquie), pratiquement tous les ministres de l\u2019int\u00e9rieur et quelques responsables de diverses institutions de l\u2019Union non d\u00e9nu\u00e9s de bon sens, notamment la Direction g\u00e9n\u00e9rale \u00ab&#160;Justice et affaires int\u00e9rieures&#160;\u00bb de la Commission&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-28-112040' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#easy-footnote-bottom-28-112040' title='Ce groupe aurait d\u00fb inclure le Royaume-Uni, mais le pays a \u00e9t\u00e9 compl\u00e8tement accapar\u00e9 par les \u00e9v\u00e9nements qui ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 et suivi sa d\u00e9cision de juin 2016 de quitter l&amp;rsquo;Union.'><sup>28<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>La bataille pour la r\u00e9ponse de l\u2019Europe \u00e0 la crise des fronti\u00e8res \u00e9tait principalement une confrontation entre des colombes \u00e0 tendance int\u00e9grationniste et des faucons \u00e0 tendance r\u00e9aliste. Chacun des deux camps avait ses propres nuances, des mod\u00e9r\u00e9s aux plus intransigeants, qui allaient provoquer et faire r\u00e9agir les opposants du camp adverse.<\/p><cite>Hugo Brady<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Longtemps critique \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la porosit\u00e9 des fronti\u00e8res ext\u00e9rieures de l\u2019espace Schengen, la France \u00e9tait certainement un faucon de c\u0153ur. Le premier ministre fran\u00e7ais, Manuel Valls, remettait ouvertement en question la politique de Merkel, rappelait en grognant que \u00ab&#160;ce n\u2019est pas la France qui a dit \u2018Venez\u2019&#160;\u00bb. Mais \u00e0 cause de la n\u00e9cessit\u00e9 pour la France de rester proche de l\u2019Allemagne pour obtenir un accord sur un nouveau paradigme \u00e9conomique dans la zone euro, son gouvernement socialiste garda une attitude de sphinx imp\u00e9n\u00e9trable par la suite. De la m\u00eame fa\u00e7on, l\u2019Espagne, bien qu\u2019en \u00e9tant formellement du c\u00f4t\u00e9 des colombes, \u00e9tait aussi un faucon de c\u0153ur, ou bien elle \u00e9tait neutre, dans la mesure o\u00f9 elle n\u2019a jamais vraiment cru que la relocalisation \u00e9tait la bonne r\u00e9ponse aux pressions migratoires, et dans la mesure o\u00f9 elle comptait sur ses arrangements particuliers avec les pays ouest-africains et le Maroc pour emp\u00eacher les d\u00e9parts de bateaux.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui n\u2019est g\u00e9n\u00e9ralement pas tr\u00e8s bien compris est que les d\u00e9saccords entre colombes et faucons concernaient tout autant la mani\u00e8re de proc\u00e9der et le s\u00e9quen\u00e7age que le contenu des mesures \u00e0 prendre. Dans la vision du monde des faucons, Schengen et Dublin avaient \u00e9t\u00e9 con\u00e7us comme des syst\u00e8mes op\u00e9rationnels de contr\u00f4le des fronti\u00e8res pour compenser de mani\u00e8re effective la protection perdue des anciennes fronti\u00e8res nationales, et non pour \u00eatre retransform\u00e9s en syst\u00e8mes de distribution de demandeurs d\u2019asile ou pour flatter les consciences progressistes de Bruxelles. De plus, l\u2019aspect r\u00e9p\u00e9titif du ph\u00e9nom\u00e8ne des arriv\u00e9es de bateaux signifiait que la communication de l\u2019Union devait \u00eatre parfaitement transparente&#160;: l\u2019Europe <em>ne tol\u00e9rerait pas<\/em> des arriv\u00e9es de masse spontan\u00e9es&#160;; donc les bateaux <em>n\u2019\u00e9taient pas<\/em> les bienvenus. A l\u2019\u00e9poque des communications num\u00e9riques de masse, le message devait \u00eatre aussi ferme que cela&#160;; autrement la crise n\u2019en finirait plus. Pendant ce temps, discr\u00e8tement, les Europ\u00e9ens augmenteraient leurs contributions \u00e0 l\u2019assistance humanitaire et \u00e0 l\u2019aide au d\u00e9veloppement pour prendre en charge les r\u00e9fugi\u00e9s et pour acc\u00e9l\u00e9rer la reconstruction des zones de conflit, en esp\u00e9rant que le reste du monde se r\u00e9veillerait \u00e9galement pour pr\u00eater main forte. Tusk essaya de mettre ce dernier point \u00e0 l\u2019agenda international lors de l\u2019Assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale des Nations Unies de 2015 en caract\u00e9risant la question des r\u00e9fugi\u00e9s Syriens de \u00ab&#160;crise d\u2019envergure mondiale&#160;\u00bb. Son plaidoyer fut accueilli dans un silence assourdissant par la communaut\u00e9 internationale, et les \u00c9tats p\u00e9troliers du Golfe, par exemple, brill\u00e8rent par leur refus d\u2019accueillir ou d\u2019aider les Syriens.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Les colombes, men\u00e9es par l\u2019Allemagne, la Su\u00e8de et les dirigeants de la Commission europ\u00e9enne et soutenues par le Parlement europ\u00e9en, le HCR et par les milieux europ\u00e9ens de la politique \u00e9trang\u00e8re, consid\u00e9raient qu\u2019une telle approche \u00e9tait contraire \u00e0 l\u2019identit\u00e9 et aux valeurs de l\u2019Union en tant que projet de paix. Le message humanitaire devait \u00eatre le message dominant, et la politique phare de cette conception devait \u00eatre la relocalisation. En attendant, c\u2019\u00e9tait les efforts pour contr\u00f4ler les fronti\u00e8res ext\u00e9rieures, d\u00e9testables mais n\u00e9cessaires, qui devaient \u00eatre men\u00e9s discr\u00e8tement. Etant donn\u00e9 que la l\u00e9gitimit\u00e9 europ\u00e9enne repose en grande partie sur son <em>soft power<\/em> (le pouvoir d\u2019attraction plut\u00f4t que l\u2019attrait du pouvoir), cette analyse paraissait tout \u00e0 fait solide. Mais sa grande faiblesse r\u00e9sidait dans le fait que le message politique extr\u00eamement bienveillant et positif serait bien s\u00fbr interpr\u00e9t\u00e9 par les passeurs et les migrants comme voulant dire&#160;: \u00ab&#160;Venez&#160;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors que les faucons, pragmatiques et pessimistes, ne se laissaient pas impressionner par les gestes politiques et restaient instinctivement hostiles \u00e0 l\u2019\u00e9gard des visions grandioses, les colombes \u00e9taient enflamm\u00e9es par un volontarisme optimiste et d\u00e9termin\u00e9es \u00e0 engager les structures de l\u2019Union \u00e0 la poursuite d\u2019id\u00e9aux progressistes. Les faucons mod\u00e9r\u00e9s craignaient r\u00e9ellement que le chaos s\u2019abatte sur l\u2019Union en propulsant des extr\u00e9mistes eurosceptiques au pouvoir, comme cela semblait possible \u00e0 l\u2019\u00e9poque avec les \u00e9lections de l\u2019ann\u00e9e suivante en France et aux Pays-Bas&#160;; ou que le reste de l\u2019Europe centrale et de l\u2019Est suive la voie de la Pologne et de la Hongrie. Puis, comme si les tensions n\u2019\u00e9taient pas encore assez fortes, on apprit ensuite qu\u2019au moins deux des terroristes de l\u2019\u00c9tats islamique ayant pris part aux attentats du 13 novembre 2015 \u00e0 Paris qui firent 130 morts \u00e9taient entr\u00e9s en Europe via Leros, en se faisant passer pour des r\u00e9fugi\u00e9s (dans un rassemblement de partis d\u2019extr\u00eame-droite \u00e0 Coblence, en Allemagne, Marine Le Pen voulait tirer la conclusion effrayante de ces \u00e9v\u00e9nements et d\u00e9clarer la fin de la d\u00e9mocratie lib\u00e9rale&#160;: \u00ab&#160;leur monde finit, le n\u00f4tre commence&#160;\u00bb). Les colombes \u00e9taient inflexibles, et quoi qu\u2019il arriv\u00e2t, elles n\u2019adopteraient tout simplement jamais le langage hostile des populistes \u00e0 l\u2019\u00e9gard des demandeurs d\u2019asile. Elles souhaitaient plut\u00f4t se concentrer sur le d\u00e9veloppement des capacit\u00e9s d\u2019accueil dans les pays peu dispos\u00e9s de la route des Balkans \u2013 camps de fortune, h\u00e9bergement pour une nuit, etc. \u2013 pour essayer d\u2019endiguer le flux, le rendre plus ordonn\u00e9 et mieux g\u00e9rable.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Les faucons craignaient les manifestations d\u2019amateurisme ou la vertu ostentatoire et bien intentionn\u00e9e d\u2019un grand nombre de figures de l\u2019Union \u00e0 Bruxelles qui, \u00e0 un stade aussi avanc\u00e9 de la crise, ne comprenaient toujours pas la gravit\u00e9 de la situation. Ironiquement, les faucons mod\u00e9r\u00e9s se concentraient plut\u00f4t sur la communication ext\u00e9rieure, \u00e0 destination des migrants, des passeurs et des puissances \u00e9trang\u00e8res qui essayaient de profiter de la crise pour affaiblir fatalement l\u2019Union, tandis que les colombes internationalistes regardaient vers l\u2019int\u00e9rieur, en cherchant \u00e0 sensibiliser le public europ\u00e9en \u00e0 une nouvelle \u00e8re de migrations mondiales pr\u00e9sent\u00e9es comme in\u00e9vitables. Les europ\u00e9ens de l\u2019Est en particulier d\u00e9testaient presque autant cet argument de \u00ab&#160;l\u2019in\u00e9vitabilit\u00e9&#160;\u00bb qu\u2019ils d\u00e9testaient les pr\u00e9tentions de la Commission \u00e0 organiser un mouvement de populations de migrants \u00e0 travers tout le continent. Ils comparaient s\u00e9v\u00e8rement ce genre de discours et ces vell\u00e9it\u00e9s de centralisation aux r\u00e9gimes communistes totalitaires sous lesquels ils avaient v\u00e9cu pendant 40 ans. Avaient-ils donc rejoint l\u2019Europe pour \u00eatre attir\u00e9s une fois de plus dans des r\u00eaveries utopiques, qui \u00e9taient cette fois celles des enfants de classe moyenne de Bruxelles&#160;? D\u2019apr\u00e8s leur exp\u00e9rience, les dogmes politiques envelopp\u00e9s dans des id\u00e9aux de fraternit\u00e9 universelle tournaient souvent au cauchemar.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Les europ\u00e9ens de l\u2019Est en particulier d\u00e9testaient presque autant cet argument de \u00ab&#160;l\u2019in\u00e9vitabilit\u00e9&#160;\u00bb qu\u2019ils d\u00e9testaient les pr\u00e9tentions de la Commission \u00e0 organiser un mouvement de populations de migrants \u00e0 travers tout le continent. <\/p><cite>Hugo Brady<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Les colombes ne pensaient pas aux facteurs d\u2019attraction, au trafic d\u2019\u00eatres humains et aux <em>boat-people<\/em>, elles n\u2019en parlaient pas non plus. Elles concevaient tout l\u2019\u00e9pisode au moyen d\u2019un vocabulaire purement humanitaire et comme un moment de v\u00e9rit\u00e9 pour la r\u00e9putation de l\u2019Europe en tant que porte-\u00e9tendard des id\u00e9aux progressistes. Elles mobilis\u00e8rent la notion de responsabilit\u00e9 collective europ\u00e9enne pour le colonialisme \u2013 un sentiment \u00e9tranger aux europ\u00e9ens de l\u2019Est \u2013 et avanc\u00e8rent que les bateaux et leurs occupants \u00e9taient une r\u00e9ponse au d\u00e9clin d\u00e9mographique du continent (en un sens, elles avaient raison sur ce point&#160;: environ 100 000 enfants syriens naissent tous les ans en Turquie dans d\u2019immenses camps de r\u00e9fugi\u00e9s, ce qui fera cro\u00eetre la population du pays d\u2019un million en une d\u00e9cennie). Il est absolument essentiel de comprendre aussi que la Commission europ\u00e9enne est un acteur humanitaire mondial majeur, avec un bilan qui remonte \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1950 et \u00e0 la cr\u00e9ation du Fonds europ\u00e9en de d\u00e9veloppement en m\u00eame temps que des Communaut\u00e9s europ\u00e9ennes. En revanche, en 2015, la Commission n\u2019avait eu \u00e0 g\u00e9rer le syst\u00e8me de Schengen que depuis quelques ann\u00e9es, depuis le remaniement des r\u00e8gles d\u2019\u00e9valuation de la zone de libre-circulation en 2011. Pendant la crise, cet h\u00e9ritage d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9 pencha nettement en faveur de ses instincts humanitaires et explique pourquoi Bruxelles \u00e9tait plus \u00e0 l\u2019aise pour d\u00e9penser ses \u00e9nergies dans la coordination des efforts humanitaires en Gr\u00e8ce et dans les Balkans et dans la recherche de solutions adapt\u00e9es aux personnes secourues en M\u00e9diterran\u00e9e centrale.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Par-dessus tout, les colombes voulaient \u00eatre \u00ab&#160;du bon c\u00f4t\u00e9 de l\u2019histoire&#160;\u00bb, pour reprendre une expression qui \u00e9tait souvent utilis\u00e9e \u00e0 cette \u00e9poque. Le m\u00eame argument \u00e9tait souvent repris par la puissante Commission des libert\u00e9s civiles, de la justice et des affaires int\u00e9rieures (LIBE) du Parlement europ\u00e9en, qui gardait une position sans compromis sur la relocalisation et qui essaya en mars 2017 de forcer les gouvernements \u00e0 d\u00e9livrer des visas humanitaires \u00e0 <em>toute personne<\/em> venant du Moyen-Orient pour faire une demande d\u2019asile en Europe. Mais le probl\u00e8me \u00e9tait qu\u2019un changement de politique comme celui-ci, avec des cons\u00e9quences majeures pour les soci\u00e9t\u00e9s europ\u00e9ennes, n\u2019avait \u00e0 peu pr\u00e8s aucun effet sur les perspectives de r\u00e9\u00e9lection des d\u00e9put\u00e9s en mai 2019. Les \u00e9lecteurs n\u2019avaient absolument aucune id\u00e9e de ce que faisait le Parlement.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Les colombes pensaient que le continent \u00e9tait trop ferm\u00e9 et d\u00e9pourvu de voies l\u00e9gales pour l\u2019entr\u00e9e des migrants. Les faucons, nouvellement initi\u00e9s aux hypocrisies gestionnaires de Schengen et de Dublin, \u00e9taient choqu\u00e9s d\u2019apprendre que leurs pays n\u2019avaient apparemment aucune fronti\u00e8re efficace avec l\u2019Afghanistan, l\u2019Irak ou la Syrie. Pour les faucons, l\u2019Europe \u00e9tait un territoire commun \u00e0 ch\u00e9rir et \u00e0 prot\u00e9ger, et c\u2019est d\u2019ailleurs ce qui la d\u00e9finissait principalement en tant que communaut\u00e9 politique. Pour les colombes, l\u2019Europe \u00e9tait le symbole de valeurs universelles qui ne doivent \u00eatre trahies \u00e0 aucun prix. Pour les faucons, les valeurs europ\u00e9ennes signifiaient&#160;: \u00ab&#160;ouverture des fronti\u00e8res pour les Europ\u00e9ens&#160;\u00bb&#160;; pour les colombes, elles signifiaient&#160;: \u00ab&#160;ouverture des fronti\u00e8res pour tous&#160;\u00bb (ce conflit interne sur la nature fondamentale de l\u2019Union \u2013 entre une vision plus r\u00e9publicaine et une autre vision universaliste \u2013 se retrouve dans d\u2019autres domaines, comme en politique \u00e9trang\u00e8re ou dans le droit constitutionnel europ\u00e9en). Les deux camps \u00e9taient certains que la suite des \u00e9v\u00e9nements leur donnerait raison. Aucun des deux camps ne doutait que le sien \u00e9tait le camp de la responsabilit\u00e9, du r\u00e9alisme et de l\u2019int\u00e9r\u00eat de l\u2019Europe.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Angela Merkel fit une brillante man\u0153uvre de triangulation entre ces deux univers mentaux. Sans le vouloir, elle \u00e9tait devenue la figure de l\u2019Ouest lib\u00e9ral dans un monde de plus en plus sombre, elle \u00e9tait c\u00e9l\u00e9br\u00e9e par les m\u00e9dias internationaux et avait \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9e \u00ab&#160;personnalit\u00e9 de l\u2019ann\u00e9e&#160;\u00bb par le <em>Time Magazine<\/em> en 2015 pour ses prises de position en faveur des r\u00e9fugi\u00e9s. Au m\u00eame moment, elle man\u0153uvrait pour mettre fin aux flux de personnes gr\u00e2ce \u00e0 un accord entre l\u2019Union et la Turquie, pour lequel l\u2019Union essuierait les critiques des lib\u00e9raux qui d\u00e9non\u00e7aient un \u00ab&#160;<em>dirty deal<\/em>\u00ab&#160;. Pendant un temps, elle \u00e9tait intouchable. Le nouvel an 2016 mit brutalement fin au sentiment positif. Ces \u00e9v\u00e9nements \u00e9tranges et inqui\u00e9tants inspir\u00e8rent une joie malsaine, <em>Schadenfreude<\/em>, \u00e0 ceux qui pensaient que l\u2019approche de Merkel r\u00e9v\u00e9lait au mieux une na\u00efvet\u00e9 affligeante, ou au pire une forme d\u2019imp\u00e9rialisme, en pr\u00f4nant des sentiments d\u2019humanit\u00e9 qui s\u2019alignaient comme par magie avec les int\u00e9r\u00eats allemands.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Merkel r\u00e9p\u00e9ta \u00e0 plusieurs reprises l\u2019argument astucieux selon lequel elle ne pouvait pas comprendre comment un continent riche de 500 millions d\u2019habitants ne pouvait pas se partager l\u2019accueil d\u2019un million de Syriens. Mais cet argument cachait la r\u00e9alit\u00e9, notamment les nombreux probl\u00e8mes op\u00e9rationnels li\u00e9s \u00e0 la relocalisation, mais aussi le fait que m\u00eame si elle \u00e9tait parfaitement mise en \u0153uvre, cette relocalisation ne permettrait pas \u00e0 elle seule de r\u00e9duire la pression migratoire sur les pays de premi\u00e8re ligne&#160;: en soi, la relocalisation \u00e9tait m\u00eame un autre facteur d\u2019attraction vers ces pays (sur ce point, les colombes sont en d\u00e9saccord et pensent que la relocalisation vers un pays diff\u00e9rent de la destination originellement pr\u00e9vue remet en cause le mod\u00e8le \u00e9conomique des passeurs et constitue par cons\u00e9quent une forme de contr\u00f4le aux fronti\u00e8res en accord avec les id\u00e9aux humanitaires).&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>R\u00e9partir des \u00e9trangers sans papiers entre plusieurs administrations est peut-\u00eatre facile sur le papier. Mettre en place des proc\u00e9dures de filtrage efficaces en Gr\u00e8ce et en Italie pour y parvenir, c\u2019est une autre paire de manches. La longueur des proc\u00e9dures d\u2019asile associ\u00e9e \u00e0 la lenteur des syst\u00e8mes juridiques m\u00e9diterran\u00e9ens faisaient en sorte que le syst\u00e8me ne pouvait pas fonctionner avec des r\u00e9fugi\u00e9s dont les r\u00e9cits avaient \u00e9t\u00e9 v\u00e9rifi\u00e9s, comme c\u2019est le cas dans la proc\u00e9dure de r\u00e9installation des Nations Unies, mais seulement avec ceux qui pr\u00e9tendaient \u00eatre des r\u00e9fugi\u00e9s. Les demandeurs d\u2019asile d\u00e9truisent r\u00e9guli\u00e8rement leurs documents d\u2019identit\u00e9 \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e, pour rendre plus difficile aux autorit\u00e9s la t\u00e2che d\u2019\u00e9tablir leur statut ou de les renvoyer dans leur pays d\u2019origine. Les pays de l\u2019Union devaient alors accepter de prendre les demandeurs d\u2019asile sur parole et faire la proc\u00e9dure chez eux. Cette situation conduisit \u00e0 de longs retards et \u00e0 des impasses, parce que les \u00c9tats membres voulaient avoir le plus de certitudes possibles avant d\u2019accepter des personnes qui pouvaient repr\u00e9senter des menaces pour la s\u00e9curit\u00e9 nationale ou qui n\u2019\u00e9taient pas de la nationalit\u00e9 d\u00e9clar\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>La longueur des proc\u00e9dures d\u2019asile associ\u00e9e \u00e0 la lenteur des syst\u00e8mes juridiques m\u00e9diterran\u00e9ens faisaient en sorte que le syst\u00e8me ne pouvait pas fonctionner avec des r\u00e9fugi\u00e9s dont les r\u00e9cits avaient \u00e9t\u00e9 v\u00e9rifi\u00e9s, comme c\u2019est le cas dans la proc\u00e9dure de r\u00e9installation des Nations Unies, mais seulement avec ceux qui pr\u00e9tendaient \u00eatre des r\u00e9fugi\u00e9s. &nbsp;<\/p><cite>Hugo Brady<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>L\u2019Agence des Nations Unies pour les r\u00e9fugi\u00e9s soutenait fortement l\u2019introduction de quotas obligatoires en Europe. Avec plus de 70 millions de personnes d\u00e9plac\u00e9es au niveau mondial&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-29-112040' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#easy-footnote-bottom-29-112040' title='Ce chiffre doit \u00eatre pris avec pr\u00e9caution car il concerne \u00e0 la fois les r\u00e9fugi\u00e9s qui traversent les fronti\u00e8res internationales et ceux (plus nombreux) qui migrent au sein de leur pays.'><sup>29<\/sup><\/a><\/span><\/span>, l\u2019agence bas\u00e9e \u00e0 Gen\u00e8ve cherchait \u00e0 tout prix \u00e0 \u00e9tendre le nombre de places offertes pour la r\u00e9installation \u00e0 travers le monde. Elle comptait sur l\u2019Union, relativement stable et ais\u00e9e, o\u00f9 elle avait l\u2019oreille attentive de la Commission et o\u00f9 la moiti\u00e9 des \u00c9tats membres ne recevaient pratiquement pas de r\u00e9fugi\u00e9s, et la regardait comme un fruit m\u00fbr. Cependant, m\u00eame dans ces circonstances, le HCR conseilla \u00e0 Bruxelles de rester prudent. Malgr\u00e9 un mandat clair, 70 ans d\u2019expertise accumul\u00e9s et un r\u00e9seau mondial, l\u2019agence n\u2019arrivait \u00e0 r\u00e9installer depuis les zones de conflit qu\u2019environ 100 000 r\u00e9fugi\u00e9s de bonne foi par an. Il \u00e9tait tr\u00e8s peu probable que la Commission, inexp\u00e9riment\u00e9e, puisse organiser un syst\u00e8me tout \u00e0 fait in\u00e9dit \u00e0 partir de rien, alors que la crise perdurait, et parvienne \u00e0 relocaliser 160 000 personnes en deux ans. Comme on pouvait s\u2019y attendre, seule une embarrassante poign\u00e9e de migrants fut transf\u00e9r\u00e9e au cours des six premiers mois, et deux ans plus tard, seuls 20&#160;% avaient \u00e9t\u00e9 relocalis\u00e9s. Qui plus est, peu de migrants, voire aucun, ne rest\u00e8rent dans leur pays d\u2019affectation, que le pays h\u00f4te soit le Portugal, la Lituanie ou le Luxembourg. Presque tous \u00ab&#160;s\u2019auto-relocalisaient&#160;\u00bb rapidement pour rejoindre les r\u00e9seaux de migrants existant dans leurs pays de destination privil\u00e9gi\u00e9s, g\u00e9n\u00e9ralement l\u2019Allemagne ou la Su\u00e8de. Toute l\u2019entreprise prenait un tour tragique et ressemblait \u00e0 une mise en garde contre \u00ab&#160;les exc\u00e8s technocratiques&#160;\u00bb.&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-30-112040' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#easy-footnote-bottom-30-112040' title='Luuk van Middelaar, &lt;em&gt;Quand l\u2019Europe improvise&amp;#160;: dix ans de crises politiques&lt;\/em&gt;, &lt;em&gt;ibid,&lt;\/em&gt; p. 100.'><sup>30<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/p>\n\n\n\n<p>N\u00e9anmoins, la Commission d\u00e9clara de fa\u00e7on tr\u00e8s douteuse que le r\u00e9gime temporaire \u00e9tait un succ\u00e8s et qu\u2019il avait permis de faire mieux que de sauver la face. La crise avait r\u00e9v\u00e9l\u00e9 les dysfonctionnements du syst\u00e8me de Dublin aux yeux de tous. Plusieurs \u00c9tats avaient remis en place des contr\u00f4les aux fronti\u00e8res au sein de l\u2019espace Schengen et refusaient de les lever. La Commission voulut y r\u00e9pondre en reprenant le syst\u00e8me d\u2019asile commun selon un nouveau grand dessein. Le c\u0153ur de cette r\u00e9forme serait une refonte du r\u00e8glement de Dublin pour y inclure \u2013 malgr\u00e9 la furie du V4 \u2013 un volet permanent et obligatoire sur la relocalisation. En r\u00e9alit\u00e9, la Commission proposait un <em>quid pro quo<\/em>, une chose pour une autre&#160;: des quotas syst\u00e9matiques pour soulager les pays de premi\u00e8re ligne, en \u00e9change de leur acceptation l\u00e9gale et explicite, pour la premi\u00e8re fois, d\u2019\u00eatre les garde-fronti\u00e8res de l\u2019Europe. Cette derni\u00e8re id\u00e9e se traduirait en termes bureaucratiques par une extension de la responsabilit\u00e9 des \u00c9tats membres pour le filtrage des premi\u00e8res arriv\u00e9es de un \u00e0 dix ans, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019un demandeur d\u2019asile qui entrerait en Italie et serait ensuite rep\u00e9r\u00e9 en Norv\u00e8ge pourrait \u00eatre renvoy\u00e9 aux fins de d\u00e9cision devant les tribunaux italiens jusqu\u2019\u00e0 dix ans plus tard, et vice versa&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-31-112040' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#easy-footnote-bottom-31-112040' title='Il s&amp;rsquo;agit de la position initiale de la Commission&amp;#160;; le chiffre final devrait plut\u00f4t se situer autour de cinq ans.'><sup>31<\/sup><\/a><\/span><\/span>. De plus, les proc\u00e9dures aux fronti\u00e8res ext\u00e9rieures pour \u00e9tablir le statut d\u2019immigrant seraient d\u00e9sormais obligatoires, de pr\u00e9f\u00e9rence pour chaque migrant irr\u00e9gulier sans exception.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le plan de la Commission \u00e9tait int\u00e9ressant, mais le moment n\u2019\u00e9tait pas le plus propice. Les blessures de la crise \u00e9taient encore saignantes et la confiance \u00e9tait au plus bas. L\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre, tous les textes de compromis pr\u00e9sent\u00e9s par les diff\u00e9rentes pr\u00e9sidences du Conseil entre mai 2016 et 2019 \u00e9taient rejet\u00e9s, quel que soit leur degr\u00e9 de subtilit\u00e9 ou d\u2019\u00e9laboration. M\u00eame si les \u00c9tats membres parvenaient \u00e0 un accord au sein du Conseil europ\u00e9en, le Parlement europ\u00e9en attendait en coulisses pour imposer une vision alternative radicalement diff\u00e9rente lors du second tour des n\u00e9gociations, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de laquelle m\u00eame le plan original de la Commission \u00ab&#160;ressemblerait \u00e0 une proposition du V4&#160;\u00bb, selon les mots de hauts responsables. La vision futuriste du Parlement pour une relocalisation permanente \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9e comme de la science-fiction par la Su\u00e8de elle-m\u00eame, le lion lib\u00e9ral de l\u2019Union sur les questions relatives aux r\u00e9fugi\u00e9s.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Sur le plan politique, r\u00e9compenser les pays avec des quotas permanents apr\u00e8s 20 ans de non-respect des r\u00e8gles au sein de l\u2019espace Schengen, c\u2019\u00e9tait comme si l\u2019Allemagne proposait d\u2019\u00e9mettre des obligations d\u2019\u00c9tat conjointement avec la Gr\u00e8ce et l\u2019Italie sans aucune r\u00e9forme pr\u00e9alable&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-32-112040' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#easy-footnote-bottom-32-112040' title='Lors d&amp;rsquo;une r\u00e9union cl\u00e9 des sherpas de l&amp;rsquo;UE sur la r\u00e9forme de Dublin en d\u00e9cembre 2018, les Tch\u00e8ques ont fait cette analogie avec la zone euro, affirmant qu&amp;rsquo;il ne pouvait y avoir de \u00ab&amp;#160;partage des risques&amp;#160;\u00bb au sein de Schengen sans \u00ab&amp;#160;r\u00e9duction des risques&amp;#160;\u00bb \u00e0 la fronti\u00e8re ext\u00e9rieure.'><sup>32<\/sup><\/a><\/span><\/span>. O\u00f9 \u00e9tait la garantie que les quotas mettraient vraiment fin \u00e0 l\u2019al\u00e9a moral \u00e0 la fronti\u00e8re ext\u00e9rieure&#160;? Les Pays-Bas voulaient croire que cela fonctionnerait. Le gouvernement n\u00e9erlandais, qui avait fait pression en 2016 pour que Frontex devienne le nouveau garde-fronti\u00e8res et garde-c\u00f4tes de l\u2019Europe, appartenait \u00e0 cette esp\u00e8ce rare&#160;: celle des faucons int\u00e9grationnistes (la Bulgarie appartenait \u00e9galement \u00e0 cette esp\u00e8ce, elle \u00e9tait un \u00c9tat membre de l\u2019Union n\u2019appartenant pas \u00e0 l\u2019espace Schengen qui avait une politique frontali\u00e8re tr\u00e8s stricte mais qui consid\u00e9rait aussi que la relocalisation \u00e9tait largement dans son int\u00e9r\u00eat).&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Les N\u00e9erlandais voyaient en fait les quotas comme un moyen de discipliner les \u00c9tats en bordure de l\u2019Union. L\u2019Italie et la Gr\u00e8ce accusaient souvent \u00ab&#160;l\u2019Europe&#160;\u00bb de les abandonner, peu importe les millions d\u2019aides envoy\u00e9s par Bruxelles vers les pays du Sud pour financer leurs contr\u00f4les aux fronti\u00e8res et leurs syst\u00e8mes d\u2019asile. D\u00e9sormais, la transparence du nouveau syst\u00e8me propos\u00e9 les emp\u00eacherait de se poser en victimes aux yeux du public tout en poussant les migrants en situation irr\u00e9guli\u00e8re vers le nord. Et les pays du Sud auraient enfin \u00e0 se confronter \u00e0 un probl\u00e8me difficile qu\u2019ils avaient tent\u00e9 d\u2019esquiver depuis leur entr\u00e9e dans l\u2019espace Schengen&#160;: celui de placer en d\u00e9tention les nombreux demandeurs d\u2019asile qui se sont enfuis avant qu\u2019une d\u00e9cision soit prise sur leur statut. Les pays de l\u2019Est pouvaient invoquer les quotas avec la m\u00eame v\u00e9h\u00e9mence, les Italiens en particulier \u00e9taient cat\u00e9goriques&#160;: ils ne construiraient jamais un \u00ab&#160;syst\u00e8me p\u00e9nitentiaire parall\u00e8le&#160;\u00bb dans leur pays pour les migrants irr\u00e9guliers, peu importe combien la Commission et les pays du Nord insisteraient sur la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une forme de d\u00e9tention pour emp\u00eacher les mouvements secondaires. Il convient de noter ici que, m\u00eame selon le HCR, la grande majorit\u00e9 des arriv\u00e9es irr\u00e9guli\u00e8res en M\u00e9diterran\u00e9e centrale ne seraient pas \u00e9ligibles au statut de r\u00e9fugi\u00e9. Par cons\u00e9quent, les Italiens \u00e9taient particuli\u00e8rement terrifi\u00e9s \u00e0 l\u2019id\u00e9e de devoir enfermer des milliers de demandeurs d\u2019asile d\u00e9bout\u00e9s pendant de longues p\u00e9riodes, sans pouvoir les expulser.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019argument de longue date des Europ\u00e9ens du Nord \u00e9tait que si les pays m\u00e9diterran\u00e9ens de l\u2019espace Schengen durcissaient les proc\u00e9dures d\u2019asile \u00e0 leurs fronti\u00e8res, y compris par la d\u00e9tention, cela mettrait fin une fois pour toutes aux arriv\u00e9es irr\u00e9guli\u00e8res de bateaux, sans doute apr\u00e8s une p\u00e9riode d\u2019adaptation qui pourrait \u00eatre difficile. Pour les Pays-Bas, cette solution permettait de s\u00e9curiser la fronti\u00e8re ext\u00e9rieure en recourant aux arguments du droit (c\u2019est-\u00e0-dire de la r\u00e8gle de droit, et non du droit du sang ou du droit du sol). Les N\u00e9erlandais pensaient, peut-\u00eatre un peu na\u00efvement, que les pays m\u00e9diterran\u00e9ens devaient simplement adopter leur propre syst\u00e8me tr\u00e8s efficace de filtrage des demandeurs d\u2019asile en quelques jours ou semaines. En m\u00eame temps, il fallait montrer aux Europ\u00e9ens de l\u2019Est que les b\u00e9n\u00e9fices de l\u2019espace Schengen n\u2019\u00e9taient pas sans contrepartie. Leur insistance obstin\u00e9e \u00e0 dire que ce n\u2019\u00e9tait pas leur crise fut per\u00e7ue comme un autre sympt\u00f4me d\u2019une d\u00e9rive illib\u00e9rale \u00e0 laquelle il fallait faire face. En lisant entre les lignes, c\u2019\u00e9tait aussi d\u00e9sormais la position de la France apr\u00e8s l\u2019\u00e9lection d\u2019Emmanuel Macron et de <em>La R\u00e9publique En Marche&#160;!<\/em> en mai 2017.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Les pays de l\u2019Est pouvaient comprendre tout cela, bien s\u00fbr. Ce qu\u2019ils ne comprenaient pas, c\u2019\u00e9tait pourquoi il leur revenait \u00e0 eux, \u00c9tats frontaliers qui n\u2019avaient jamais caus\u00e9 de probl\u00e8me au bon fonctionnement de l\u2019espace Schengen, de payer le prix de l\u2019incapacit\u00e9 de la Commission \u00e0 faire appliquer les r\u00e8gles en Italie et en Gr\u00e8ce, ni pourquoi ils devaient \u00eatre contraints \u00e0 devenir des soci\u00e9t\u00e9s multiculturelles par des pays de l\u2019Ouest pr\u00e9tentieux qui arrivaient \u00e0 peine \u00e0 int\u00e9grer leurs propres populations de migrants de premi\u00e8re et de seconde g\u00e9n\u00e9ration. Et ils n\u2019avaient aucun doute sur le fait que, parce qu\u2019elle ne pouvait m\u00eame pas occasionnellement se r\u00e9soudre \u00e0 parler le langage de la fermet\u00e9, la Commission du c\u00f4t\u00e9 des colombes n\u2019appliquerait jamais les r\u00e8gles de responsabilit\u00e9 renforc\u00e9es du nouveau syst\u00e8me de Dublin dans les pays du Sud. Au lieu de cela, elle ne parlerait toujours que de relocalisation, de relocalisation et de relocalisation.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Les pays de l\u2019Est pouvaient comprendre tout cela, bien s\u00fbr. Ce qu\u2019ils ne comprenaient pas, c\u2019\u00e9tait pourquoi il leur revenait \u00e0 eux, \u00c9tats frontaliers qui n\u2019avaient jamais caus\u00e9 de probl\u00e8me au bon fonctionnement de l\u2019espace Schengen, de payer le prix de l\u2019incapacit\u00e9 de la Commission \u00e0 faire appliquer les r\u00e8gles en Italie et en Gr\u00e8ce, ni pourquoi ils devaient \u00eatre contraints \u00e0 devenir des soci\u00e9t\u00e9s multiculturelles par des pays de l\u2019Ouest pr\u00e9tentieux qui arrivaient \u00e0 peine \u00e0 int\u00e9grer leurs propres populations de migrants de premi\u00e8re et de seconde g\u00e9n\u00e9ration. <\/p><cite>Hugo Brady<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Les Italiens commenc\u00e8rent \u00e0 argumenter, de fa\u00e7on peu opportune mais coh\u00e9rente, que ce n\u2019\u00e9tait pas de leur faute si le droit international et la jurisprudence europ\u00e9enne les obligeaient \u00e0 secourir les personnes en mer. Ils trouvaient extr\u00eamement injuste que les ONG, souvent financ\u00e9es par l\u2019Allemagne, continuent d\u2019amener des dizaines de milliers de migrants en situation irr\u00e9guli\u00e8re dans leurs ports pendant que Berlin insistait, en vertu des r\u00e8gles de Dublin, pour que Rome reprenne ensuite tous les demandeurs d\u2019asile qui avaient r\u00e9ussi \u00e0 atteindre l\u2019Allemagne. D\u00e9sormais, l\u2019Italie voulait que <em>toutes<\/em> les arriv\u00e9es maritimes irr\u00e9guli\u00e8res, de demandeurs d\u2019asile ou non, soient exempt\u00e9es de la r\u00e8gle du premier pays d\u2019arriv\u00e9e et automatiquement r\u00e9parties dans l\u2019Union avant les proc\u00e9dures \u00e0 la fronti\u00e8re. Le pays exprimait enfin sa vengeance contre les implications de la d\u00e9cision Hirsi.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Au milieu de l\u2019ann\u00e9e 2017, le Premier ministre par int\u00e9rim Paolo Gentiloni indiqua clairement \u00e0 Tusk que l\u2019Italie avait plus \u00e0 perdre en acceptant une responsabilit\u00e9 renforc\u00e9e pour les proc\u00e9dures \u00e0 la fronti\u00e8re (ce qui impliquait un enregistrement officiel en tant que demandeur d\u2019asile sur le territoire italien) qu\u2019elle n\u2019avait \u00e0 gagner \u00e0 une relocalisation permanente. L\u2019Italie conclut alors une alliance de circonstance improbable avec les \u00c9tats en premi\u00e8re ligne de l\u2019Est de l\u2019Union pour faire opposition \u00e0 la proposition de la Commission d\u2019une p\u00e9riode de responsabilit\u00e9 de dix ans. Cela conduisit Tusk \u00e0 la conclusion qu\u2019il ne se risquerait pas \u00e0 lancer un d\u00e9bat houleux sur les r\u00e8gles en mati\u00e8re d\u2019asile au niveau des dirigeants tant qu\u2019il n\u2019existerait pas de proposition en mesure de soulager les Italiens et de s\u00e9curiser les fronti\u00e8res ext\u00e9rieures sans cr\u00e9er d\u2019autres facteurs d\u2019attraction.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le m\u00eame temps, la mauvaise application de l\u2019accord avec la Turquie par la Gr\u00e8ce soulevait de s\u00e9rieux doutes quant \u00e0 la capacit\u00e9 du pays \u00e0 participer de fa\u00e7on effective au syst\u00e8me de Dublin. Malgr\u00e9 des milliers d\u2019agents d\u2019autres pays de l\u2019espace Schengen venus en renfort et une r\u00e9forme globale du syst\u00e8me d\u2019asile grec en 2018, les \u00e9changes de r\u00e9fugi\u00e9s \u00e9taient un \u00e9chec incontestable, avec pratiquement aucun retour forc\u00e9 de Syriens vers la Turquie&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-33-112040' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#easy-footnote-bottom-33-112040' title='Reconnaissants envers une Turquie qui a largement respect\u00e9 sa part du march\u00e9, les Europ\u00e9ens sont tout de m\u00eame all\u00e9s de l&amp;rsquo;avant et ont discr\u00e8tement r\u00e9install\u00e9 plus de 23 000 Syriens en Europe depuis la Turquie depuis 2019.'><sup>33<\/sup><\/a><\/span><\/span>. De plus, malgr\u00e9 des aides de l\u2019Union s\u2019\u00e9levant \u00e0 plus de deux milliards d\u2019euros, les Grecs ne pouvaient ou ne voulaient pas s\u2019assurer que les installations d\u2019accueil sur les \u00eeles \u00e9taient assez adapt\u00e9es \u2013 ne parvenant m\u00eame pas \u00e0 fournir des tentes assez chaudes aux demandeurs d\u2019asile pour la p\u00e9riode hivernale. Au lieu de cela, ils commenc\u00e8rent \u00e0 vider les camps de fa\u00e7on p\u00e9riodique en transf\u00e9rant les cas les plus graves sur le continent, ce qui allait constituer un autre facteur d\u2019attraction et ancrer la crise pour quatre ann\u00e9es suppl\u00e9mentaires. Le seul acteur grec fiable semblait \u00eatre l\u2019arm\u00e9e, appel\u00e9e de temps en temps pour construire des infrastructures d\u2019urgence.<\/p>\n\n\n\n<p>Au sein des institutions de l\u2019Union, o\u00f9 beaucoup consid\u00e9raient que la pression sur les \u00e9paules des responsables politiques nationaux n\u2019avait pas grand-chose \u00e0 voir avec eux, le cheminement intellectuel \u00e9volua au fil des questions suivantes&#160;: devrions-nous arr\u00eater les flux&#160;? Pouvons-nous arr\u00eater les flux&#160;? Comment pouvons-nous arr\u00eater les flux&#160;? Chacun de ces petits changements rencontrait une opposition farouche du c\u00f4t\u00e9 du Parlement europ\u00e9en, des services de la Commission en charge de l\u2019humanitaire et du d\u00e9veloppement \u2013 ce qui exasp\u00e9rait les faucons, puisque ces services contr\u00f4lent presque tous les financements pertinents, seul atout qui permettrait d\u2019apporter une contribution essentielle s\u2019il \u00e9tait utilis\u00e9 \u00e0 bon escient \u2013 et des hauts responsables de l\u2019Union en charge de la politique \u00e9trang\u00e8re. Ils \u00e9taient soutenus par la clique des ONG progressistes, des groupes de d\u00e9fense des r\u00e9fugi\u00e9s&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-34-112040' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#easy-footnote-bottom-34-112040' title='L\u2019exemple par excellence est celui du Conseil Europ\u00e9en pour les R\u00e9fugi\u00e9s et Exil\u00e9s (CERE).'><sup>34<\/sup><\/a><\/span><\/span> et des organisations internationales, qui tout en recevant la plupart de leurs financements de la part de l\u2019Union n\u2019h\u00e9sitaient pas \u00e0 tra\u00eener son nom dans la boue en public ou \u00e0 saper sur le terrain toute tentative de reprendre le contr\u00f4le de la situation au nom d\u2019une opposition id\u00e9ologique&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-35-112040' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#easy-footnote-bottom-35-112040' title='L&amp;rsquo;une des principales raisons en est que la Commission \u00e9tait tr\u00e8s d\u00e9pendante de ces organismes pour l&amp;rsquo;ex\u00e9cution de ses politiques. Le HCR, l&amp;rsquo;OIM et la Croix-Rouge internationale poss\u00e9daient une exp\u00e9rience, des r\u00e9seaux, des mandats et une main-d&amp;rsquo;\u0153uvre dont les agences de l&amp;rsquo;Union \u00e9taient d\u00e9pourvues. Sans eux, il \u00e9tait impossible d\u2019agir dans les Balkans, en Gr\u00e8ce, en Turquie ou en Libye.'><sup>35<\/sup><\/a><\/span><\/span>. M\u00eame l\u2019administration de Donald Trump ne faisait pas l\u2019objet de critiques aussi v\u00e9h\u00e9mentes que celles que ces acteurs adressaient \u00e0 l\u2019Europe, malgr\u00e9 la politique tr\u00e8s dure de d\u00e9tention \u00e0 la fronti\u00e8re de Trump et la r\u00e9duction \u00e0 n\u00e9ant des quotas de r\u00e9installation des \u00c9tats-Unis. Pendant ce temps, l\u2019Union \u00e9tait mise au pilori, m\u00eame si elle soutenait tout le syst\u00e8me humanitaire mondial&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-36-112040' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#easy-footnote-bottom-36-112040' title='Le HCR et l&amp;rsquo;OIM craignaient que les \u00c9tats-Unis de Trump ne se retirent, une issue catastrophique pour eux, mais ils savaient que l&amp;rsquo;Union ne le ferait jamais. La v\u00e9h\u00e9mence particuli\u00e8re \u00e0 l&amp;rsquo;\u00e9gard de l&amp;rsquo;Europe s&amp;rsquo;explique \u00e9galement par le fait que ces organisations sont souvent dirig\u00e9es par des Europ\u00e9ens qui attendent beaucoup de leurs propres structures.'><sup>36<\/sup><\/a><\/span><\/span>.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>De m\u00eame, le Canada \u2013 qui n\u2019a pas d\u00fb faire face un seul instant au type d\u2019arriv\u00e9es de masse par la mer que l\u2019Europe a endur\u00e9es pendant plusieurs ann\u00e9es \u2013 \u00e9tait port\u00e9 aux nues pour sa r\u00e9installation rapide de 40 000 Syriens en 2016, pendant qu\u2019on jugeait honteuse l\u2019attitude des Europ\u00e9ens qui recevaient des centaines de milliers de demandes d\u2019asile par mois (le taux de confirmation des demandes d\u2019asile des Syriens par l\u2019Union \u00e9tait \u00e0 peu pr\u00e8s de 90&#160;%). La principale obsession des agences internationales \u00e9tait de s\u2019opposer \u00e0 toute \u00e9volution de l\u2019Europe vers une forme de \u00ab&#160;traitement externe&#160;\u00bb, qui consisterait \u00e0 d\u00e9terminer le statut de r\u00e9fugi\u00e9 dans des centres sp\u00e9ciaux situ\u00e9s hors de l\u2019Union tout en emp\u00eachant les arriv\u00e9es irr\u00e9guli\u00e8res. L\u2019Autriche et le Danemark en particulier faisaient la promotion d\u2019un remaniement radical de ce genre en le pr\u00e9sentant comme la seule r\u00e9forme effective et \u00e0 long terme du syst\u00e8me de Dublin, et en se r\u00e9f\u00e9rant \u00e0 la vuln\u00e9rabilit\u00e9 g\u00e9ographique de l\u2019Europe ainsi qu\u2019\u00e0 l\u2019abus syst\u00e9matique par les migrants \u00e9conomiques en situation irr\u00e9guli\u00e8re du droit de demande d\u2019asile, utilis\u00e9 comme un simple moyen de traverser la fronti\u00e8re.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le groupe des colombes de l\u2019Europe ne devait pas \u00eatre pris \u00e0 la l\u00e9g\u00e8re. Il a souvent agi avec une assurance morale p\u00e9remptoire, en formant un complexe humanitaro-internationaliste \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur et autour des institutions europ\u00e9ennes, qui n\u2019avaient aucun int\u00e9r\u00eat \u00e0 l\u2019int\u00e9grit\u00e9 du syst\u00e8me Schengen ou \u00e0 l\u2019arr\u00eat des bateaux. Au contraire, ils croyaient passionn\u00e9ment que le flux de migrants <em>en lui-m\u00eame<\/em> n\u2019\u00e9tait ni une menace ni un probl\u00e8me, mais une obligation l\u00e9gale et une responsabilit\u00e9 humanitaire pour l\u2019Europe. Les colombes avaient une vision panglossienne des migrations, r\u00e9guli\u00e8res ou non, elles croyaient que les responsables pouvaient recadrer les perceptions par le public de la crise en cessant de recourir aux m\u00e9taphores liquides dans leurs discours, et elles pensaient que l\u2019Europe pouvait facilement prendre en charge les arriv\u00e9es si elle s\u2019\u00e9levait \u00e0 la hauteur des circonstances et prenait la peine de \u00ab&#160;s\u2019organiser&#160;\u00bb \u2013 euph\u00e9misme r\u00e9guli\u00e8rement utilis\u00e9 par Filippo Grandi, le Haut-Commissaire des Nations Unies pour les r\u00e9fugi\u00e9s \u2013 pour mettre en \u0153uvre la relocalisation (Grandi 2016). Cependant, aucun de ces acteurs n\u2019aurait \u00e0 aller convaincre les \u00e9lecteurs europ\u00e9ens de l\u2019Est ou de l\u2019Ouest d\u2019accepter les arriv\u00e9es de masse en cours, \u00e0 forcer les demandeurs d\u2019asile relocalis\u00e9s \u00e0 rester dans leur pays d\u2019affectation, ou \u00e0 obliger les autres \u00c9tats de l\u2019espace Schengen \u00e0 renforcer leurs contr\u00f4les aux fronti\u00e8res \u00e0 mesure que la Gr\u00e8ce laissait passer les migrants. Et pas un ne voulait expliquer pourquoi l\u2019Europe \u00e9tait la seule r\u00e9gion du monde \u00e0 tol\u00e9rer un ph\u00e9nom\u00e8ne de crise migratoire maritime permanente.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Le groupe des colombes de l\u2019Europe ne devait pas \u00eatre pris \u00e0 la l\u00e9g\u00e8re. Il a souvent agi avec une assurance morale p\u00e9remptoire, en formant un complexe humanitaro-internationaliste \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur et autour des institutions europ\u00e9ennes, qui n\u2019avaient aucun int\u00e9r\u00eat \u00e0 l\u2019int\u00e9grit\u00e9 du syst\u00e8me Schengen ou \u00e0 l\u2019arr\u00eat des bateaux. <\/p><cite>Hugo Brady<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Les r\u00e9actions des petits \u00c9tats<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Pour les plus petits \u00c9tats, la crise frontali\u00e8re \u00e9tait d\u00e9finie de fa\u00e7on r\u00e9gionale ou strat\u00e9gique. L\u2019analyse r\u00e9gionale permettait d\u2019\u00e9tablir s\u2019ils \u00e9taient directement expos\u00e9s aux arriv\u00e9es irr\u00e9guli\u00e8res ou uniquement aux cons\u00e9quences des soubresauts de la politique europ\u00e9enne. Le cas de la Mac\u00e9doine du Nord m\u00e9rite d\u2019\u00eatre d\u00e9velopp\u00e9. Avec une politique int\u00e9rieure digne d\u2019un cirque, des voisins malveillants et une administration faible (la population s\u2019\u00e9l\u00e8ve \u00e0 2 millions d\u2019habitants), le pays a v\u00e9cu un moment de grande vuln\u00e9rabilit\u00e9 au moins d\u2019ao\u00fbt 2015, lorsque les autorit\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 tout simplement d\u00e9pass\u00e9es par le nombre irr\u00e9sistible d\u2019entr\u00e9es irr\u00e9guli\u00e8res. Il faut ajouter \u00e0 cela le fait que les relations avec la Gr\u00e8ce \u00e9taient presque inexistantes, \u00e0 cause d\u2019une querelle qui dure depuis une trentaine d\u2019ann\u00e9es entre les deux pays sur l\u2019appropriation du nom \u00ab&#160;Mac\u00e9doine&#160;\u00bb. Cependant, la localisation de la Mac\u00e9doine du Nord lui donnait une importance capitale pour fermer la route des Balkans. Au cours des ann\u00e9es 2015 et 2016, le pays n\u00e9gocia sans complexe l\u2019aide de l\u2019Union pour obtenir des renforts humains pour ses fronti\u00e8res. Le r\u00e9sultat fut le d\u00e9ploiement d\u2019une mission multinationale compos\u00e9e de personnels des pays de la r\u00e9gion et du V4 et l\u2019envoi de 10 millions d\u2019euros pour l\u2019achat d\u2019\u00e9quipement de surveillance et de v\u00e9hicules de patrouille.<\/p>\n\n\n\n<p>On aurait pu s\u2019attendre \u00e0 ce que les relations avec la Gr\u00e8ce se d\u00e9gradent encore. En effet, des responsables de l\u2019Union furent constern\u00e9s lorsqu\u2019en novembre 2015, des diplomates grecs refus\u00e8rent de si\u00e9ger dans la m\u00eame pi\u00e8ce que des Mac\u00e9doniens du Nord lors d\u2019une r\u00e9union d\u2019urgence au plus fort de la crise. Ce fut donc une surprise g\u00e9n\u00e9rale lorsque le conflit sur le nom de la Mac\u00e9doine, qui durait depuis plusieurs d\u00e9cennies, fut r\u00e9solu peu de temps apr\u00e8s la fin de la crise des fronti\u00e8res. On peut soutenir, et c\u2019est m\u00eame probable, que l\u2019\u00e9pisode migratoire a rappel\u00e9 \u00e0 la Gr\u00e8ce l\u2019importance strat\u00e9gique d\u2019une normalisation de ses relations avec son voisin (la Bulgarie voisine, par exemple, n\u2019a pas agi une seule fois contre les int\u00e9r\u00eats de la Gr\u00e8ce au cours de la crise, malgr\u00e9 leur fronti\u00e8re commune). Quelle qu\u2019en soit la raison, les destin\u00e9es de la Mac\u00e9doine du Nord ont fait un grand pas en avant, depuis que la Gr\u00e8ce a lev\u00e9 son veto sur ses n\u00e9gociations d\u2019adh\u00e9sion \u00e0 l\u2019Union europ\u00e9enne et \u00e0 l\u2019OTAN.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>En ce qui concerne les petits \u00c9tats membres de l\u2019Union, Malte et la Slovaquie sont de bons cas d\u2019\u00e9tude car l\u2019un a fortement soutenu la relocalisation permanente et obligatoire alors que l\u2019autre s\u2019y est fortement oppos\u00e9. Tous deux ont \u00e9t\u00e9 charg\u00e9s de trouver une solution diplomatique au d\u00e9saccord en apparence insurmontable entre les \u00c9tats membres \u00e0 propos de la r\u00e9forme du r\u00e8glement de Dublin au cours de leurs mandats successifs \u00e0 la pr\u00e9sidence tournante du Conseil de l\u2019Union au second semestre de 2016 et au premier semestre de 2017. M\u00eame en ayant des int\u00e9r\u00eats importants dans la crise, tous deux ont r\u00e9ussi \u00e0 convaincre et sont pass\u00e9s pour des acteurs relativement honn\u00eates. La pr\u00e9sidence slovaque a introduit le concept de \u00ab&#160;solidarit\u00e9 flexible&#160;\u00bb, soit l\u2019id\u00e9e que les pays qui ne souhaitent pas accueillir des migrants montrent leur solidarit\u00e9 par d\u2019autres moyens, en fournissant par exemple des garde-fronti\u00e8res, des \u00e9quipes de filtrage des demandeurs d\u2019asile, des \u00e9quipements ou de l\u2019argent. Le concept est rest\u00e9, m\u00eame si les Slovaques n\u2019ont pas r\u00e9ussi \u00e0 trouver la bonne formule pour son application, ce \u00e0 quoi aucune pr\u00e9sidence du Conseil ne parviendra peut-\u00eatre jamais. Malgr\u00e9 le comportement turbulent du premier ministre Robert Fico, la Slovaquie sortit de la crise avec la r\u00e9putation d\u2019\u00eatre le pays le plus mod\u00e9r\u00e9 du V4, en accueillant une poign\u00e9e de demandeurs d\u2019asile venant de Gr\u00e8ce ou d\u2019Italie pour la forme sans pour autant changer sa position sur la relocalisation ni s\u2019attirer les foudres des autres pays du V4 (seuls la Pologne et la Hongrie refus\u00e8rent par principe d\u2019accueillir le moindre demandeur d\u2019asile). Avec l\u2019Allemagne et d\u2019autres contributeurs nets qui veulent lier les futurs transferts budg\u00e9taires de l\u2019Union \u00e0 la question des r\u00e9fugi\u00e9s, le tango discret de la Slovaquie entre principes et pragmatisme pourrait avoir un jour une grande importance pour le r\u00e9sultat net du pays.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Malte \u00e9tait de loin le pays le plus vuln\u00e9rable dans la crise. Le petit \u00c9tat se situe tr\u00e8s pr\u00e8s de l\u2019\u00eele de Lampedusa et compte une population d\u2019un demi-million de personnes. A cause de sa localisation, sa zone de patrouilles de recherche et de sauvetage en mer est disproportionn\u00e9e par rapport \u00e0 sa taille, ce qui est un h\u00e9ritage des 150 ans pass\u00e9s en tant que d\u00e9pendance britannique. M\u00eame l\u2019arriv\u00e9e de quelques centaines de migrants par semaine pouvait potentiellement ruiner la plus grande industrie du pays&#160;: le tourisme. Ce n\u2019est cependant jamais arriv\u00e9, malgr\u00e9 le fait que les flux de migrants irr\u00e9guliers les plus importants qui ont jamais travers\u00e9 la M\u00e9diterran\u00e9e centrale soient pass\u00e9s pendant plus de trois ans juste au large de Malte. Aucun des deux pays ne le confirmera, mais un partage informel des missions de recherche et de sauvetage en mer existait clairement entre Malte et l\u2019Italie, au moins \u00e0 partir du lancement de l\u2019op\u00e9ration Mare Nostrum. Malte \u00e9tait historiquement hostile \u00e0 ce que l\u2019Italie patrouille dans sa zone de recherche et de sauvetage pour des raisons de souverainet\u00e9. Cette position intransigeante s\u2019est rel\u00e2ch\u00e9e quand il a \u00e9t\u00e9 convenu que les personnes secourues seraient transport\u00e9es vers les ports italiens. Il est tr\u00e8s difficile de voir comment l\u2019Italie a b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 de cet accord informel. Des rumeurs \u00e9voquent un \u00e9change de bons proc\u00e9d\u00e9s sur les droits de prospection de ressources \u00e9nerg\u00e9tiques dans la zone de recherche et de sauvetage en mer, mais elles n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 \u00e9tay\u00e9es. Il est aussi tout \u00e0 fait possible que l\u2019accord suppos\u00e9 ait simplement reconnu l\u2019\u00e9vidence&#160;: Malte ne pouvait pas durablement accepter le moindre d\u00e9barquement sur ses c\u00f4tes.<\/p>\n\n\n\n<p>Le premier ministre Joseph Muscat et Marlene Bonnici, l\u2019ambassadrice aupr\u00e8s de l\u2019Union, tenace et appr\u00e9ci\u00e9e, se sont assur\u00e9s que le pays joue un r\u00f4le important dans l\u2019\u00e9laboration de la r\u00e9ponse de l\u2019Union \u00e0 la crise. Muscat contribua \u00e0 l\u2019organisation d\u2019un sommet exceptionnel avec l\u2019Union africaine en novembre 2015 dans le but de lancer un nouveau partenariat multilat\u00e9ral avec les Africains sur les migrations et le d\u00e9veloppement, y compris sur le sujet d\u00e9licat du renvoi des migrants en situation irr\u00e9guli\u00e8re dans leur pays d\u2019origine. Largement influenc\u00e9e par Pierre Vimont, ancien chef des services diplomatiques de la France et de l\u2019Union nomm\u00e9 par Tusk pour mener les n\u00e9gociations, la d\u00e9claration de La Valette et le plan d\u2019action qui ont r\u00e9sult\u00e9 de ce sommet ont \u00e9t\u00e9 sous-estim\u00e9s. Cette d\u00e9claration reste pourtant le seul accord interr\u00e9gional de son genre sur les migrations et a conduit de fa\u00e7on d\u00e9cisive \u00e0 la mise en place d\u2019un fonds d\u2019aide d\u2019urgence d\u2019un milliard d\u2019euros pour l\u2019Afrique, une innovation cruciale qui a permis \u00e0 l\u2019Union d\u2019intensifier sa coop\u00e9ration dans des domaines cl\u00e9s avec les administrations africaines pendant les deux ann\u00e9es suivantes.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e9but 2017, Bonnici pr\u00e9sida \u00e0 la fois le comit\u00e9 de coordination de crise de l\u2019Union, connu sous le nom de dispositif int\u00e9gr\u00e9 pour une r\u00e9action au niveau politique dans les situations de crise (Integrated Political Crisis Response mechanism), et le Comit\u00e9 des repr\u00e9sentants permanents (Coreper), l\u2019organe de d\u00e9cision le plus important du Conseil au niveau diplomatique. Malte accueillit \u00e9galement le sommet europ\u00e9en en f\u00e9vrier 2017 au cours duquel les mesures op\u00e9rationnelles pour arr\u00eater les flux en M\u00e9diterran\u00e9e centrale ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9cid\u00e9es. En somme, le pays s\u2019est abrit\u00e9 sous l\u2019aile de son plus grand voisin pour se prot\u00e9ger et prot\u00e9ger son \u00e9conomie, tout en tirant le maximum de son adh\u00e9sion \u00e0 l\u2019Union tout au long de la crise.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>En somme, le pays s\u2019est abrit\u00e9 sous l\u2019aile de son plus grand voisin pour se prot\u00e9ger et prot\u00e9ger son \u00e9conomie, tout en tirant le maximum de son adh\u00e9sion \u00e0 l\u2019Union tout au long de la crise. <\/p><cite>Hugo Brady<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Qu\u2019ils approuvent ou non la relocalisation, les petits pays comprenaient son importance centrale. S\u2019ils n\u2019\u00e9taient pas directement concern\u00e9s par les flux, il y avait peu de chance de cr\u00e9er des facteurs d\u2019attraction en y participant. Mais d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, s\u2019ils n\u2019y participaient pas, ils risquaient de s\u2019attirer les foudres \u00e9ternelles de l\u2019<em>establishment<\/em> bruxellois et des \u00c9tats qui en partageaient le point de vue&#160;: l\u2019Allemagne, les Pays-Bas, la Su\u00e8de et d\u2019autres, qui s\u2019\u00e9taient fortement investis, tant sur le plan politique que sur le plan \u00e9motionnel, pour trouver une \u00ab&#160;solution europ\u00e9enne&#160;\u00bb reposant sur le partage des charges et prenant des allures de catharsis. Les petits pays \u00e9taient \u00e9ligibles \u00e0 des quotas relativement faibles, \u00e9tablis selon le crit\u00e8re de la cl\u00e9 de r\u00e9partition, m\u00eame si les r\u00e8gles internationales en mati\u00e8re de regroupement familial signifiaient qu\u2019accepter une personne revenait en r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 en accepter cinq ou six. Il \u00e9tait tout de m\u00eame logique pour eux de jouer le jeu. C\u2019est ce qui explique que la plupart ait suivi le train. (Walt 1987).&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Les \u00c9tats baltes adopt\u00e8rent aussi cette position, malgr\u00e9 leur opposition \u00e0 la relocalisation aussi nette que celle des pays du V4. Dalia Grybauskaite, la formidable pr\u00e9sidente de la Lituanie, fit crier Matteo Renzi au Conseil de juin 2015 lorsqu\u2019elle affirma franchement que son pays se montrerait solidaire des autres, \u00ab&#160;mais pas avec un pistolet sur la tempe&#160;\u00bb. En d\u2019autres termes, la solidarit\u00e9 demand\u00e9e sous la menace d\u2019un isolement politique \u00e9tait une forme de coercition \u00e0 peine d\u00e9guis\u00e9e. Grybauskaite exprimait tout haut le malaise de beaucoup de pays pr\u00e9sents dans la salle \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la direction troublante que semblait prendre la politique europ\u00e9enne. Cette orientation de la politique europ\u00e9enne jouait en particulier sur les ins\u00e9curit\u00e9s des pays d\u2019Europe centrale et de l\u2019Est, qui doutaient encore d\u2019\u00eatre vraiment consid\u00e9r\u00e9s comme des \u00e9gaux \u00e0 la table europ\u00e9enne (beaucoup de rumeurs sont largement r\u00e9pandues en Europe de l\u2019Est, comme par exemple celle que malgr\u00e9 l\u2019harmonisation europ\u00e9enne et le march\u00e9 unique, les \u00c9tats membres d\u2019Europe de l\u2019Ouest envoient \u00e0 l\u2019est des versions inf\u00e9rieures de biens de consommation et de produits comme le Nutella). Maintenant, les Europ\u00e9ens de l\u2019Est voyaient que la Commission et les \u00c9tats membres plus anciens tenaient pour acquise leur acceptation de la relocalisation.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, plut\u00f4t que de jouer la carte de la souverainet\u00e9 comme l\u2019ont fait les pays du V4, et en sachant bien que les migrants relocalis\u00e9s chez eux ne resteraient jamais, les trois \u00c9tats baltes accueillirent plusieurs centaines de demandeurs d\u2019asile et s\u2019assur\u00e8rent, malgr\u00e9 l\u2019opposition de leurs propres \u00e9lecteurs, que les migrants soient bien trait\u00e9s. Lorsque les nouveaux arrivants partirent, leurs h\u00f4tes \u00e9taient irr\u00e9prochables. Face \u00e0 la menace quotidienne d\u2019une Russie revancharde qui avait annex\u00e9 la Crim\u00e9e l\u2019ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente, les pays baltes ne pouvaient tout simplement pas se permettre de tomber en disgr\u00e2ce aux yeux d\u2019un <em>establishment<\/em> europ\u00e9en dont ils pourraient eux-m\u00eames avoir besoin de toute urgence. Il faut cependant noter que la relocalisation a pouss\u00e9 la politique estonienne vers les extr\u00eames avec l\u2019entr\u00e9e du parti d\u2019extr\u00eame droite EKRE dans un gouvernement de coalition en 2019, en grande partie du fait de la question migratoire.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le Danemark repr\u00e9sente un cas \u00e0 part, o\u00f9 l\u2019immigration reste l\u2019un des principaux probl\u00e8mes politiques apr\u00e8s plus d\u2019une d\u00e9cennie. Du fait de leur position constitutionnelle particuli\u00e8re au sein de l\u2019Union, les Danois ont pu d\u00e9roger discr\u00e8tement \u00e0 la relocalisation (comme l\u2019a fait la Grande-Bretagne dans le cadre d\u2019un arrangement similaire) sans pr\u00e9judice pour leur r\u00e9putation. A la diff\u00e9rence de son voisin la Su\u00e8de qui recevait proportionnellement encore plus de migrants que l\u2019Allemagne, le Danemark \u2013 bien qu\u2019il ait accord\u00e9 l\u2019asile temporaire \u00e0 30 000 Syriens depuis le d\u00e9but de la guerre \u2013 d\u00e9couragea les arriv\u00e9es suppl\u00e9mentaire en menant une politique rigoureuse, qui comprenait la confiscation des biens des demandeurs d\u2019asile pour payer le traitement de leur demande et leur entretien. Une fois de plus, les Danois n\u2019ont jamais vraiment fait l\u2019objet de critiques de la part des \u00c9tats les plus importants de l\u2019Union ou de la Commission europ\u00e9enne pour leur conduite. Comme d\u2019autres \u00c9tats nordiques, tels que la Norv\u00e8ge ou l\u2019Islande, le Danemark a particip\u00e9 aux missions de recherche et de sauvetage en mer M\u00e9diterran\u00e9e men\u00e9es sous pavillon europ\u00e9en et aux op\u00e9rations de filtrage dans les \u00eeles grecques. C\u2019\u00e9tait le prix minimum \u00e0 payer pour gagner la respectabilit\u00e9 dans la crise. En d\u2019autres termes, le Danemark s\u2019est cach\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;Irlande et Chypre sont deux autres exemples dans lesquels la recherche d\u2019un abri strat\u00e9gique est entr\u00e9e en jeu. Comme tous les \u00c9tats insulaires, l\u2019Irlande \u00e9tait traditionnellement m\u00e9fiante \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la relocalisation des r\u00e9fugi\u00e9s. Mais le gouvernement irlandais a compris de plus en plus que le soutien de l\u2019Allemagne \u00e9tait essentiel pour garantir que l\u2019UE27 ferait de la question de la fronti\u00e8re avec l\u2019Irlande du Nord une de ses lignes rouges dans les n\u00e9gociations sur le Brexit. Par cons\u00e9quent, le pays d\u00e9passa all\u00e8grement son quota de 600 personnes \u00e9tabli suivant les r\u00e8gles de la cl\u00e9 de r\u00e9partition. Chypre coop\u00e9ra \u00e9galement, bien qu\u2019avec moins d\u2019enthousiasme, en raison de son besoin d\u2019une solidarit\u00e9 totale de l\u2019Union dans son conflit territorial avec la Turquie. Puis, les int\u00e9r\u00eats nationaux chypriotes se sont trouv\u00e9s \u00e9trangement emm\u00eal\u00e9s dans les man\u0153uvres diplomatiques pour obtenir la D\u00e9claration EU-Turquie. La Turquie demanda malicieusement l\u2019ouverture des dossiers de sa proc\u00e9dure d\u2019adh\u00e9sion \u00e0 l\u2019Union qui \u00e9taient pr\u00e9cis\u00e9ment bloqu\u00e9s par Chypre \u00e0 cause de leur diff\u00e9rend territorial \u00e0 propos du nord de l\u2019\u00eele. Le pr\u00e9sident Nicos Anastasiades prit soin d\u2019obtenir au pr\u00e9alable la garantie que l\u2019accord ne ferait pas de concessions sur les int\u00e9r\u00eats fondamentaux de Chypre et d\u00e9clara juste avant l\u2019important sommet entre l\u2019Union et la Turquie de mars 2016&#160;: \u00ab&#160;Nous disons oui \u00e0 l\u2019Europe, et non \u00e0 la Turquie&#160;\u00bb. L\u2019astuce fonctionna. La proc\u00e9dure d\u2019adh\u00e9sion turque n\u2019avancerait pas de toute fa\u00e7on pour d\u2019autres raisons.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le Luxembourg est probablement le petit \u00c9tat le plus influent d\u2019Europe (et peut-\u00eatre du monde) et sur le plan id\u00e9ologique, il est aussi pro-migrants que les pays du V4 sont anti. Exemple rare d\u2019une nation apparemment compos\u00e9e de lib\u00e9raux de classe moyenne, les Luxembourgeois voyaient une \u00e9quivalence parfaite entre id\u00e9aux progressistes, ouverture \u00e0 l\u2019immigration et europ\u00e9isme. La d\u00e9portation, la d\u00e9tention, la construction de cl\u00f4tures et de camps de retenue, tout cela sortait des chapitres les plus sombres de l\u2019histoire de l\u2019Europe et rappelait l\u2019inhumanit\u00e9 en opposition de laquelle l\u2019Union avait \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e. Si l\u2019Europe ne restait pas manifestement fid\u00e8le \u00e0 la bonne voie, si des gens comme Orban ou Kaczynski commen\u00e7aient \u00e0 remporter les grands d\u00e9bats, alors l\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne pourrait tr\u00e8s bien revenir en arri\u00e8re. Le Luxembourg soutenait la <em>Sondermoral<\/em> allemande \u00e0 1000&#160;%.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>La d\u00e9portation, la d\u00e9tention, la construction de cl\u00f4tures et de camps de retenue, tout cela sortait des chapitres les plus sombres de l\u2019histoire de l\u2019Europe et rappelait l\u2019inhumanit\u00e9 en opposition de laquelle l\u2019Union avait \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e. Si l\u2019Europe ne restait pas manifestement fid\u00e8le \u00e0 la bonne voie, si des gens comme Orban ou Kaczynski commen\u00e7aient \u00e0 remporter les grands d\u00e9bats, alors l\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne pourrait tr\u00e8s bien revenir en arri\u00e8re. &nbsp;<\/p><cite>Hugo Brady<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Pour le Luxembourg, il \u00e9tait aussi essentiel pour les int\u00e9r\u00eats nationaux de d\u00e9fendre la \u00ab&#160;m\u00e9thode communautaire&#160;\u00bb, dans laquelle un pays ne peut pas opposer son veto \u00e0 la volont\u00e9 de la majorit\u00e9 et o\u00f9 la Commission et le Parlement europ\u00e9en ont un r\u00f4le \u00e0 jouer dans la prise de d\u00e9cision. De plus, les pays du V4 bloquaient l\u2019adoption d\u2019une mesure communautaire non seulement pour des motifs de souverainet\u00e9, mais aussi d\u2019identit\u00e9&#160;: ils ne voulaient tout simplement pas admettre chez eux des migrants qui \u00e9taient en majorit\u00e9 des hommes musulmans du Moyen-Orient. Pour les Luxembourgeois, cette position \u00e9tait ethno-nationaliste, et donc anti-europ\u00e9enne. Bien que le Luxembourg n\u2019ait pratiquement pas de population musulmane, Jean Asselborn, ministre des affaires \u00e9trang\u00e8res pendant longtemps, \u00e9tait d\u00e9termin\u00e9 \u00e0 affronter et \u00e0 montrer l\u2019exemple \u00e0 l\u2019\u00e9gard du V4. Pendant ce temps, les Hongrois et les Polonais s\u2019abaissaient \u00e0 manier une rh\u00e9torique hideuse sur la sant\u00e9, la culture et la religion des migrants et \u00e0 opposer syst\u00e9matiquement leur veto aux mesures de politique \u00e9trang\u00e8re europ\u00e9enne. Orban, en particulier, aimait parler de la menace apparente que les migrants musulmans repr\u00e9sentaient pour la culture jud\u00e9o-chr\u00e9tienne de l\u2019Europe, ce \u00e0 quoi Tusk r\u00e9pliquait&#160;: \u00ab&#160;Pour un chr\u00e9tien, la race, la religion et la nationalit\u00e9 d\u2019une personne dans le besoin ne comptent pas&#160;\u00bb&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-37-112040' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#easy-footnote-bottom-37-112040' title='Voir les remarques du pr\u00e9sident Donald Tusk avant sa rencontre avec le Premier ministre hongrois Viktor Orb\u00e1n, le 3 septembre 2015.&amp;nbsp;Pour montrer sa d\u00e9sapprobation de la rh\u00e9torique et du factionnalisme d&amp;rsquo;Orb\u00e1n, Tusk a \u00e9galement inclus une d\u00e9claration rare soutenant la relocalisation volontaire de 100 000 r\u00e9fugi\u00e9s.'><sup>37<\/sup><\/a><\/span><\/span>.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>En vertu de sa perception de soi comme la quintessence de la \u00ab&#160;bonne&#160;\u00bb Union et puisque le Luxembourg n\u2019\u00e9tait pas un pays attractif pour les migrants, le pays pouvait faire et dire \u00e0 peu pr\u00e8s ce qu\u2019il voulait sans craindre de reproche et sans cr\u00e9er de facteurs d\u2019attraction. Par cons\u00e9quent, le Luxembourg fit tout le contraire de se cacher. Il mena la voie, fixa l\u2019ordre du jour, chercha la confrontation, prit des positions de <em>leadership<\/em> et les soutint par des gestes forts toutes les fois qu\u2019il en eut l\u2019occasion. La raison pour laquelle il pouvait faire tout cela avec une telle impertinence est que le pays se sentait propri\u00e9taire d\u2019un abri qu\u2019il avait contribu\u00e9 \u00e0 construire des d\u00e9cennies auparavant&#160;: l\u2019Union europ\u00e9enne elle-m\u00eame. Schengen, apr\u00e8s tout, \u00e9tait le nom d\u2019une petite ville sur les bords de la Moselle. De plus, Jean-Claude Juncker \u2013 un homme irascible, indisciplin\u00e9 et sentimental aux principes politiques \u00ab&#160;presque franciscains&#160;\u00bb \u2013 avait \u00e9t\u00e9 le premier ministre du Luxembourg pro-int\u00e9grationniste pendant pr\u00e8s de 20 ans avant la crise&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-38-112040' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#easy-footnote-bottom-38-112040' title='Voir Luuk van Middelaar, &lt;em&gt;Quand l\u2019Europe improvise&amp;#160;: dix ans de crises politiques&lt;\/em&gt;, &lt;em&gt;ibid&lt;\/em&gt;, chap. 3.'><sup>38<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Cela est crucial pour comprendre le point de vue adopt\u00e9 par la r\u00e9ponse rapide de l\u2019Union, dans laquelle la proposition principale de la Commission \u00e9tait une proposition humanitaire qui servait \u00e9galement les ambitions int\u00e9grationnistes.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Conclusion<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Les arriv\u00e9es irr\u00e9guli\u00e8res par la mer de deux millions de migrants en provenance du Moyen-Orient, d\u2019Afrique et d\u2019Asie du Sud en Europe n\u2019\u00e9taient pas son \u00ab&#160;11 Septembre&#160;\u00bb. Sans \u00eatre non plus une perte d\u2019innocence, le meilleur parall\u00e8le qui peut \u00eatre fait est celui avec l\u2019ouragan Katrina. En 2005, cette catastrophe naturelle a ravag\u00e9 la c\u00f4te du Golfe et plong\u00e9 la Nouvelle-Orl\u00e9ans et les r\u00e9gions du sud-est des \u00c9tats-Unis dans un chaos terrifiant. Les Am\u00e9ricains et le monde ext\u00e9rieur s\u2019effor\u00e7aient de comprendre comment une superpuissance nucl\u00e9aire pouvait \u00eatre incapable de g\u00e9rer une crise humanitaire \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de ses propres fronti\u00e8res. Pour la plupart des Europ\u00e9ens, les chocs de 2015 et de 2016 \u00e9taient tout aussi d\u00e9boussolants. Ils attendaient non seulement que l\u2019Union contr\u00f4le rapidement les flux, mais peut-\u00eatre aussi qu\u2019elle intervienne pour arr\u00eater la guerre en Syrie m\u00eame, afin que les r\u00e9fugi\u00e9s puissent rentrer chez eux. D\u00e9sormais, ils se r\u00e9veillaient devant l\u2019impuissance de l\u2019Europe \u00e0 influencer le monde de plus en plus instable qui l\u2019entoure. Ils regardaient l\u2019Union et, comme l\u2019opinion publique am\u00e9ricaine en 2005, \u00e9taient d\u00e9concert\u00e9s par son impuissance flagrante, son incapacit\u00e9 \u00e0 appr\u00e9hender les luttes id\u00e9ologiques en son sein, la distinction juridique entre r\u00e9fugi\u00e9s et migrants \u00e9conomiques appauvris ou les limites de la coop\u00e9ration internationale en l\u2019absence d\u2019unit\u00e9 politique. Le fait que des missions en mer battant le pavillon europ\u00e9en aient contribu\u00e9 \u00e0 sauver plus d\u2019un demi-million de vies humaines au cours de cette situation d\u2019urgence \u2013 un exploit sans pr\u00e9c\u00e9dent dans l\u2019histoire mondiale \u2013 semblait ne compter pour rien.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Malgr\u00e9 toute l\u2019\u00e9nergie politique consacr\u00e9e \u00e0 la relocalisation, les seules mesures qui s\u2019\u00e9taient montr\u00e9es d\u00e9cisives dans la crise \u00e9taient des mesures ext\u00e9rieures&#160;: le travail avec les pays de d\u00e9part et de transit pour emp\u00eacher en amont les d\u00e9parts de bateaux, puis le soutien des efforts de stabilisation des populations d\u00e9plac\u00e9es \u00e0 travers l\u2019action humanitaire et l\u2019aide au d\u00e9veloppement. Les missions de diplomatie migratoire les plus sensibles \u00e9taient mieux g\u00e9r\u00e9es par les \u00c9tats membres de premi\u00e8re ligne eux-m\u00eames, comme l\u2019Italie avec la Libye en 2017, ou plus tard comme l\u2019Espagne avec son voisin marocain apr\u00e8s une forte augmentation du nombre d\u2019arriv\u00e9es irr\u00e9guli\u00e8res sur les routes de la M\u00e9diterran\u00e9e occidentale et de l\u2019Atlantique en 2018. L\u2019Union agissait en tant que partenaire financier et gestionnaire de ces accords en apportant des aides, des programmes de renforcement des capacit\u00e9s et un soutien diplomatique. La Gr\u00e8ce \u00e9tait l\u2019exception. Son administration h\u00e9sitante et chaotique et sa m\u00e9fiance visc\u00e9rale \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la Turquie, qui s\u2019est finalement r\u00e9v\u00e9l\u00e9e \u00eatre un partenaire plus fiable que la Gr\u00e8ce au cours de cette phase de la crise, ont tout simplement oblig\u00e9 l\u2019Union \u00e0 prendre la rel\u00e8ve. Finalement, Berlin a n\u00e9goci\u00e9 pour Ath\u00e8nes, puisque l\u2019Allemagne \u00e9tait le vrai pays de premi\u00e8re ligne et avait le plus \u00e0 perdre en cas de mauvais r\u00e9sultats. Encore aujourd\u2019hui, les autorit\u00e9s allemandes peinent \u00e0 renvoyer chez eux plus de 50 000 faux demandeurs d\u2019asile arriv\u00e9s avec la cohorte des migrants.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Comme la crise de la zone euro dans les ann\u00e9es 2010-2013, la crise des fronti\u00e8res de 2015-2017 a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 aux pays de l\u2019Union leur interd\u00e9pendance en mati\u00e8re de contr\u00f4le des fronti\u00e8res et de politique d\u2019asile. Mais cette r\u00e9v\u00e9lation n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 un facteur d\u2019unification, parce que ses implications remettent en cause les perceptions fondamentales de nombreux pays. L\u2019Italie et la Gr\u00e8ce ne pouvaient plus \u00eatre des pays de transit&#160;; les pays d\u2019Europe centrale et de l\u2019Est ne pouvaient plus prendre l\u2019Union pour une vache \u00e0 lait sans contrepartie&#160;; l\u2019Allemagne et la Su\u00e8de ne pouvaient plus se montrer aussi g\u00e9n\u00e9reuses envers les demandeurs d\u2019asile&#160;; la Commission ne pouvait plus s\u2019accrocher \u00e0 son image d\u2019agence d\u2019aide internationale plut\u00f4t que de gardienne de la fronti\u00e8re ext\u00e9rieure de l\u2019espace Schengen. Et ainsi de suite.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Comme la crise de la zone euro dans les ann\u00e9es 2010-2013, la crise des fronti\u00e8res de 2015-2017 a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 aux pays de l\u2019Union leur interd\u00e9pendance en mati\u00e8re de contr\u00f4le des fronti\u00e8res et de politique d\u2019asile. Mais cette r\u00e9v\u00e9lation n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 un facteur d\u2019unification, parce que ses implications remettent en cause les perceptions fondamentales de nombreux pays. <\/p><cite>Hugo Brady<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>L\u2019absence d\u2019accord sur une r\u00e9ponse d\u00e9cisive au cours des premiers mois ainsi que la fa\u00e7on dont la crise a \u00e9t\u00e9 instrumentalis\u00e9e sur le plan id\u00e9ologique par les extr\u00e9mistes des deux c\u00f4t\u00e9s ont laiss\u00e9 un h\u00e9ritage d\u2019amertume, de divisions r\u00e9gionales fra\u00eechement raviv\u00e9es et de blocages de la politique interne. M\u00eame si les pays du V4 peuvent \u00eatre critiqu\u00e9s pour leur \u00e9troitesse d\u2019esprit et pour leur obstination, une des raisons de l\u2019\u00e9chec de la conspiration de l\u2019espoir pour mettre en place la relocalisation est que les t\u00eates pensantes de ce projet n\u2019ont jamais pris la peine d\u2019\u00e9valuer les perspectives historiques des Europ\u00e9ens de l\u2019Est ou leurs espoirs encore fragiles quant \u00e0 leur propre avenir au sein de l\u2019Union. S\u2019ils ne se voyaient m\u00eame pas accorder cela, pourquoi alors deviendraient-ils des \u00ab&#160;preneurs d\u2019ordre&#160;\u00bb permanents des d\u00e9cisions de l\u2019Allemagne en mati\u00e8re de demandes d\u2019asile&#160;? D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, la conspiration pouvait faire preuve elle aussi de la m\u00eame \u00e9troitesse d\u2019esprit, \u00e0 sa mani\u00e8re, en ne daignant jamais r\u00e9pondre aux questions flagrantes qui entouraient la relocalisation, malgr\u00e9 les preuves manifestes qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019une politique inefficace, ou en refusant d\u2019ouvrir les yeux sur la r\u00e9alit\u00e9 plus laide des aspects humains et du chaos des flux incontr\u00f4l\u00e9s.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Les pays du centre et de l\u2019Est de l\u2019Europe, qui connaissent une croissance rapide, deviendront un jour \u00e0 leur tour des pays d\u2019immigration, de leur propre chef et \u00e0 leur mani\u00e8re \u2013 dans les faits, cela se passe d\u00e9j\u00e0 discr\u00e8tement&nbsp;<span class='whitespace-nowrap'><span id='easy-footnote-39-112040' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#easy-footnote-bottom-39-112040' title='\u00c0 l&amp;rsquo;heure de l\u2019\u00e9criture de ce document, la Pologne et la Hongrie se sont distingu\u00e9es en d\u00e9livrant un grand nombre de permis de travail \u00e0 des ressortissants \u00e9trangers en 2018 et 2019 pour alimenter leurs \u00e9conomies \u00e0 croissance rapide. Les membres de l&amp;rsquo;est de l&amp;rsquo;Union connaissent une forte augmentation des demandes d&amp;rsquo;asile en provenance d&amp;rsquo;Ukraine.'><sup>39<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Mais en for\u00e7ant la question de fa\u00e7on pr\u00e9matur\u00e9e et en politisant la question au niveau national, les colombes ont tragiquement repouss\u00e9 ce jour dans un futur encore plus lointain en ce qui concerne les r\u00e9fugi\u00e9s. Ironiquement, l\u2019Italie en particulier n\u2019a jamais vraiment \u00e9t\u00e9 en faveur de la relocalisation d\u00e8s le d\u00e9part \u00e0 cause de la charge que repr\u00e9sentent les proc\u00e9dures aux fronti\u00e8res qui y sont attach\u00e9es.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Finalement, les faucons int\u00e9grationnistes ont gagn\u00e9, mais de justesse. L\u2019urgence \u00e0 la fronti\u00e8re a permis \u00e0 l\u2019Union de renouer progressivement avec le r\u00e9alisme politique par rapport aux arriv\u00e9es maritimes spontan\u00e9es, ce qui est de plus en plus visible dans les nouvelles propositions de la Commission europ\u00e9enne en mati\u00e8re de politique des fronti\u00e8res, de politique d\u2019asile, de politique des visas, de politique et d\u00e9veloppement et de politique \u00e9trang\u00e8re (cela se refl\u00e8te \u00e9galement dans l\u2019approche tr\u00e8s contrast\u00e9e du contr\u00f4le aux fronti\u00e8res de l\u2019actuel gouvernement grec de centre-droit men\u00e9 par Kyriakos Mitsotakis). Alors qu\u2019on jugeait cela impossible, l\u2019Union a \u00e9galement franchi plusieurs Rubicons pendant que la crise faisait rage, notamment en instituant des garde-fronti\u00e8res europ\u00e9ens dot\u00e9s de pouvoirs ex\u00e9cutifs en 2019.<\/p>\n\n\n\n<p>Par-dessus tout, l\u2019\u00e9pisode sert de mise en garde et de rappel du prix \u00e9lev\u00e9 \u00e0 payer en politique lorsqu\u2019on se livre \u00e0 un bref moment d\u2019euphorie ou lorsqu\u2019on c\u00e8de pr\u00e9matur\u00e9ment aux conseils du d\u00e9sespoir. Un gouvernement ne doit jamais envoyer un signal d\u2019impuissance politique \u00e0 la population, surtout sur des questions qui suscitent autant d\u2019\u00e9motion et qui sont aussi complexes que les migrations mixtes, o\u00f9 beaucoup peuvent d\u00e9tourner les choses en faveur de leurs propres int\u00e9r\u00eats&#160;; et surtout lorsqu\u2019il y a en fait d\u2019autres solutions sur la table. Faire cela, ce serait risquer l\u2019avenir de la d\u00e9mocratie lib\u00e9rale elle-m\u00eame. M\u00eame dans l\u2019\u00e9thique de la conviction, il y a beaucoup d&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 morale. Le c\u0153ur y trouve satisfaction, mais la t\u00eate continue d\u2019insister&#160;: \u00ab&#160;oui, mais que faire ensuite&#160;?&#160;\u00bb.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Que s&rsquo;est-il pass\u00e9 \u00e0 partir de 2015 aux fronti\u00e8res de l&rsquo;Europe&#160;&#160;? Comment les \u00c9tats membres et l&rsquo;Union ont-ils organis\u00e9 leurs r\u00e9ponses&#160;&#160;? Quels \u00e9taient les cadres mentaux qui guidaient les d\u00e9cisions des uns et des autres&#160;&#160;?<br \/>\nCette perspective propose de suivre le regard, subjectif, d&rsquo;un ancien conseiller de Donald Tusk, <em>insider<\/em> de premier plan dans cette s\u00e9quence.<\/p>\n","protected":false},"author":1623,"featured_media":112178,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-angles.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[1731],"tags":[],"staff":[2416],"editorial_format":[],"serie":[],"audience":[],"geo":[1917],"class_list":["post-112040","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-politique","staff-hugo-brady","geo-europe"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":false},"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v26.1.1 - https:\/\/yoast.com\/wordpress\/plugins\/seo\/ -->\n<title>Ouverture contre impuissance : la crise frontali\u00e8re europ\u00e9enne de 2015-2017 | Le Grand Continent<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"Ouverture contre impuissance : la crise frontali\u00e8re europ\u00e9enne de 2015-2017 | Le Grand Continent\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"Que s&#039;est-il pass\u00e9 \u00e0 partir de 2015 aux fronti\u00e8res de l&#039;Europe&#160;? Comment les \u00c9tats membres et l&#039;Union ont-ils organis\u00e9 leurs r\u00e9ponses&#160;? Quels \u00e9taient les cadres mentaux qui guidaient les d\u00e9cisions des uns et des autres&#160;? Cette perspective propose de suivre le regard, subjectif, d&#039;un ancien conseiller de Donald Tusk, insider de premier plan dans cette s\u00e9quence.\" \/>\n<meta property=\"og:url\" content=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/\" \/>\n<meta property=\"og:site_name\" content=\"Le Grand Continent\" \/>\n<meta property=\"article:published_time\" content=\"2021-06-28T10:14:30+00:00\" \/>\n<meta property=\"article:modified_time\" content=\"2021-06-29T11:42:14+00:00\" \/>\n<meta property=\"og:image\" content=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2021\/06\/gc-brady-scaled.jpg\" \/>\n\t<meta property=\"og:image:width\" content=\"2560\" \/>\n\t<meta property=\"og:image:height\" content=\"1440\" \/>\n\t<meta property=\"og:image:type\" content=\"image\/jpeg\" \/>\n<meta name=\"author\" content=\"Marin Saillofest\" \/>\n<meta name=\"twitter:card\" content=\"summary_large_image\" \/>\n<meta name=\"twitter:image\" content=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2021\/06\/gc-brady-scaled.jpg\" \/>\n<meta name=\"twitter:label1\" content=\"\u00c9crit par\" \/>\n\t<meta name=\"twitter:data1\" content=\"Marin Saillofest\" \/>\n\t<meta name=\"twitter:label2\" content=\"Dur\u00e9e de lecture estim\u00e9e\" \/>\n\t<meta name=\"twitter:data2\" content=\"80 minutes\" \/>\n<script type=\"application\/ld+json\" class=\"yoast-schema-graph\">{\"@context\":\"https:\/\/schema.org\",\"@graph\":[{\"@type\":\"WebPage\",\"@id\":\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/\",\"url\":\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/\",\"name\":\"Ouverture contre impuissance : la crise frontali\u00e8re europ\u00e9enne de 2015-2017 | Le Grand Continent\",\"isPartOf\":{\"@id\":\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/#website\"},\"primaryImageOfPage\":{\"@id\":\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#primaryimage\"},\"image\":{\"@id\":\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#primaryimage\"},\"thumbnailUrl\":\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2021\/06\/SIPA_AP21835393_000019-scaled-e1624874501237.jpg\",\"datePublished\":\"2021-06-28T10:14:30+00:00\",\"dateModified\":\"2021-06-29T11:42:14+00:00\",\"author\":{\"@id\":\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/#\/schema\/person\/2838b2116880462ec27cf3f26316a10c\"},\"breadcrumb\":{\"@id\":\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#breadcrumb\"},\"inLanguage\":\"fr-FR\",\"potentialAction\":[{\"@type\":\"ReadAction\",\"target\":[\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/\"]}]},{\"@type\":\"ImageObject\",\"inLanguage\":\"fr-FR\",\"@id\":\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#primaryimage\",\"url\":\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2021\/06\/SIPA_AP21835393_000019-scaled-e1624874501237.jpg\",\"contentUrl\":\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2021\/06\/SIPA_AP21835393_000019-scaled-e1624874501237.jpg\",\"width\":2560,\"height\":1664,\"caption\":\"FILE -Migrants arrive during heavy rain at the Hungarian-Austrian border in Nickelsdorf, Austria, Saturday, Sept. 5, 2015, where they came from Budapest as Austria in the early-morning hours said it and Germany would let them in. (AP Photo\/Frank Augstein, File)\/EAYE117\/220589680822\/FOR USE AS DESIRED, YEAR END PHOTOS. SEPT. 5, 2015 FILE PHOTO.\/1512161246\"},{\"@type\":\"BreadcrumbList\",\"@id\":\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#breadcrumb\",\"itemListElement\":[{\"@type\":\"ListItem\",\"position\":1,\"name\":\"Accueil\",\"item\":\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/\"},{\"@type\":\"ListItem\",\"position\":2,\"name\":\"Ouverture contre impuissance&#160;: la crise frontali\u00e8re europ\u00e9enne de 2015-2017\"}]},{\"@type\":\"WebSite\",\"@id\":\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/#website\",\"url\":\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/\",\"name\":\"Le Grand Continent\",\"description\":\"L&#039;\u00e9chelle pertinente\",\"potentialAction\":[{\"@type\":\"SearchAction\",\"target\":{\"@type\":\"EntryPoint\",\"urlTemplate\":\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?s={search_term_string}\"},\"query-input\":{\"@type\":\"PropertyValueSpecification\",\"valueRequired\":true,\"valueName\":\"search_term_string\"}}],\"inLanguage\":\"fr-FR\"},{\"@type\":\"Person\",\"@id\":\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/#\/schema\/person\/2838b2116880462ec27cf3f26316a10c\",\"name\":\"Marin Saillofest\",\"image\":{\"@type\":\"ImageObject\",\"inLanguage\":\"fr-FR\",\"@id\":\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/#\/schema\/person\/image\/\",\"url\":\"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/67327e7e18f573a6af8e3de274ba4cc3?s=96&d=mm&r=g\",\"contentUrl\":\"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/67327e7e18f573a6af8e3de274ba4cc3?s=96&d=mm&r=g\",\"caption\":\"Marin Saillofest\"}}]}<\/script>\n<!-- \/ Yoast SEO plugin. -->","yoast_head_json":{"title":"Ouverture contre impuissance : la crise frontali\u00e8re europ\u00e9enne de 2015-2017 | Le Grand Continent","robots":{"index":"index","follow":"follow","max-snippet":"max-snippet:-1","max-image-preview":"max-image-preview:large","max-video-preview":"max-video-preview:-1"},"canonical":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/","og_locale":"fr_FR","og_type":"article","og_title":"Ouverture contre impuissance : la crise frontali\u00e8re europ\u00e9enne de 2015-2017 | Le Grand Continent","og_description":"Que s'est-il pass\u00e9 \u00e0 partir de 2015 aux fronti\u00e8res de l'Europe&#160;? Comment les \u00c9tats membres et l'Union ont-ils organis\u00e9 leurs r\u00e9ponses&#160;? Quels \u00e9taient les cadres mentaux qui guidaient les d\u00e9cisions des uns et des autres&#160;? Cette perspective propose de suivre le regard, subjectif, d'un ancien conseiller de Donald Tusk, insider de premier plan dans cette s\u00e9quence.","og_url":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/","og_site_name":"Le Grand Continent","article_published_time":"2021-06-28T10:14:30+00:00","article_modified_time":"2021-06-29T11:42:14+00:00","og_image":[{"width":2560,"height":1440,"url":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2021\/06\/gc-brady-scaled.jpg","type":"image\/jpeg"}],"author":"Marin Saillofest","twitter_card":"summary_large_image","twitter_image":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2021\/06\/gc-brady-scaled.jpg","twitter_misc":{"\u00c9crit par":"Marin Saillofest","Dur\u00e9e de lecture estim\u00e9e":"80 minutes"},"schema":{"@context":"https:\/\/schema.org","@graph":[{"@type":"WebPage","@id":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/","url":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/","name":"Ouverture contre impuissance : la crise frontali\u00e8re europ\u00e9enne de 2015-2017 | Le Grand Continent","isPartOf":{"@id":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/#website"},"primaryImageOfPage":{"@id":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#primaryimage"},"image":{"@id":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#primaryimage"},"thumbnailUrl":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2021\/06\/SIPA_AP21835393_000019-scaled-e1624874501237.jpg","datePublished":"2021-06-28T10:14:30+00:00","dateModified":"2021-06-29T11:42:14+00:00","author":{"@id":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/#\/schema\/person\/2838b2116880462ec27cf3f26316a10c"},"breadcrumb":{"@id":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#breadcrumb"},"inLanguage":"fr-FR","potentialAction":[{"@type":"ReadAction","target":["https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/"]}]},{"@type":"ImageObject","inLanguage":"fr-FR","@id":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#primaryimage","url":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2021\/06\/SIPA_AP21835393_000019-scaled-e1624874501237.jpg","contentUrl":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2021\/06\/SIPA_AP21835393_000019-scaled-e1624874501237.jpg","width":2560,"height":1664,"caption":"FILE -Migrants arrive during heavy rain at the Hungarian-Austrian border in Nickelsdorf, Austria, Saturday, Sept. 5, 2015, where they came from Budapest as Austria in the early-morning hours said it and Germany would let them in. (AP Photo\/Frank Augstein, File)\/EAYE117\/220589680822\/FOR USE AS DESIRED, YEAR END PHOTOS. SEPT. 5, 2015 FILE PHOTO.\/1512161246"},{"@type":"BreadcrumbList","@id":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/28\/ouverture-contre-impuissance-la-crise-frontaliere-europeenne-de-2015-2017\/#breadcrumb","itemListElement":[{"@type":"ListItem","position":1,"name":"Accueil","item":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/"},{"@type":"ListItem","position":2,"name":"Ouverture contre impuissance&#160;: la crise frontali\u00e8re europ\u00e9enne de 2015-2017"}]},{"@type":"WebSite","@id":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/#website","url":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/","name":"Le Grand Continent","description":"L&#039;\u00e9chelle pertinente","potentialAction":[{"@type":"SearchAction","target":{"@type":"EntryPoint","urlTemplate":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?s={search_term_string}"},"query-input":{"@type":"PropertyValueSpecification","valueRequired":true,"valueName":"search_term_string"}}],"inLanguage":"fr-FR"},{"@type":"Person","@id":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/#\/schema\/person\/2838b2116880462ec27cf3f26316a10c","name":"Marin Saillofest","image":{"@type":"ImageObject","inLanguage":"fr-FR","@id":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/#\/schema\/person\/image\/","url":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/67327e7e18f573a6af8e3de274ba4cc3?s=96&d=mm&r=g","contentUrl":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/67327e7e18f573a6af8e3de274ba4cc3?s=96&d=mm&r=g","caption":"Marin Saillofest"}}]}},"term_position_data":null,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/112040","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1623"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=112040"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/112040\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/112178"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=112040"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=112040"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=112040"},{"taxonomy":"staff","embeddable":true,"href":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/staff?post=112040"},{"taxonomy":"editorial_format","embeddable":true,"href":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/editorial_format?post=112040"},{"taxonomy":"serie","embeddable":true,"href":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/serie?post=112040"},{"taxonomy":"audience","embeddable":true,"href":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/audience?post=112040"},{"taxonomy":"geo","embeddable":true,"href":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/geo?post=112040"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}