{"id":11020,"date":"2018-07-02T22:55:54","date_gmt":"2018-07-02T20:55:54","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/?p=11020"},"modified":"2023-09-15T14:02:23","modified_gmt":"2023-09-15T12:02:23","slug":"lhistorien-face-aux-migrations","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2018\/07\/02\/lhistorien-face-aux-migrations\/","title":{"rendered":"L’historien face aux migrations, conversation avec G\u00e9rard Noiriel"},"content":{"rendered":"\n

G\u00e9rard Noiriel, sp\u00e9cialiste de l’histoire de l’immigration et figure de la socio-histoire, nous accorde cet entretien le 19 f\u00e9vrier 2018 dans son bureau de l\u2019EHESS. Il affirme notamment le besoin de faire l’histoire de concepts aussi courants que \u00ab nation \u00bb, \u00ab droit du sol \u00bb ou \u00ab crise migratoire \u00bb et il s’interroge sur les modalit\u00e9s dont disposent les chercheurs pour intervenir dans le d\u00e9bat public sur les migrations.<\/em><\/p>\n\n\n\n

D\u2019un point de vue historique, est-il justifi\u00e9 de parler de la nation fran\u00e7aise comme d’une nation universaliste ?<\/h3>\n\n\n\n

On compare souvent la France et l\u2019Allemagne sur la question de la pr\u00e9existence de la Nation \u00e0 l\u2019\u00c9tat, ou de l\u2019\u00c9tat \u00e0 la Nation, mais je pr\u00e9f\u00e8re remettre ces questions dans une perspective historique. On constate que le mot \u00ab nation \u00bb a chang\u00e9 de signification \u00e0 l\u2019\u00e9chelle europ\u00e9enne au XVIIIe si\u00e8cle. Dans le cas fran\u00e7ais, les r\u00e9volutionnaires ne pensent pas que la nation puisse se d\u00e9finir par sa culture. Certains voient dans cette posture l\u2019attitude h\u00e9ro\u00efque du pays des droits de l\u2019homme, mais c\u2019est l\u2019inverse : la France est dans une position imp\u00e9rialiste, les \u00e9lites de l\u2019Europe parlent fran\u00e7ais et la culture fran\u00e7aise est donc trop h\u00e9g\u00e9monique pour \u00eatre mobilis\u00e9e comme crit\u00e8re de sp\u00e9cificit\u00e9 nationale. Dans l\u2019Allemagne domin\u00e9e culturellement, au contraire, c\u2019est un aspect essentiel. Je m\u2019efforce donc d\u2019appr\u00e9hender les d\u00e9finitions, que ce soit celle de la nation ou d\u2019autre chose, comme des enjeux politiques.<\/p>\n\n\n\n

Construire une opposition entre la conception allemande, organique, et la conception fran\u00e7aise, universaliste, de la nation, rel\u00e8ve pour moi du nationalisme intellectuel fran\u00e7ais. Ce qui s\u2019est pass\u00e9 historiquement, c\u2019est que la R\u00e9volution fran\u00e7aise a fini par donner lieu \u00e0 un d\u00e9senchantement en Allemagne, lorsque les Allemands d\u00e9couvrent qu\u2019on peut dominer une population au nom des droits de l\u2019homme. Hegel et Fichte commencent \u00e0 ce moment \u00e0 germaniser le vocabulaire. Friedrich Jahn, un opposant politique emprisonn\u00e9 pour avoir particip\u00e9 au la Guerre de lib\u00e9ration contre Napol\u00e9on, invente le mot de Volkstum<\/em>, une notion que les Fran\u00e7ais r\u00e9cup\u00e8reront. C\u2019est une notion proche du Volksgeist<\/em>, l\u2019\u00ab esprit du peuple \u00bb. Le mot n\u2019est absolument pas raciste \u00e0 l\u2019origine et d\u00e9signe, dans l\u2019esprit des Lumi\u00e8res, l\u2019\u00e9tincelle d\u2019intelligence qui dynamise une nation.<\/p>\n\n\n\n

\u00ab Construire une opposition entre la conception allemande, organique, et la conception fran\u00e7aise, universaliste, de la nation, rel\u00e8ve pour moi du nationalisme intellectuel fran\u00e7ais. \u00bb<\/p>G\u00e9rard Noiriel<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Le livre de Jahn est traduit en fran\u00e7ais en 1825 et c\u2019est alors qu\u2019appara\u00eet en fran\u00e7ais le mot de \u00ab nationalit\u00e9 \u00bb comme \u00e9quivalent du terme allemand, sous la plume du traducteur qui s\u2019excuse dans sa pr\u00e9face de ce n\u00e9ologisme, alors que seul le mot de \u00ab citoyennet\u00e9 \u00bb existait alors dans le vocabulaire fran\u00e7ais. R\u00e9ciproquement, le principe de la souverainet\u00e9 du peuple, venu de France, est accept\u00e9 outre Rhin. Les notions vont et viennent ainsi de part et d\u2019autre de la fronti\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n

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Premi\u00e8re page des Recherches sur la nationalit\u00e9, l’esprit des peuples allemands et les institutions qui seraient en harmonie avec leurs m\u0153urs et leur caract\u00e8re<\/em> de Fr.-L. Jahn, dans l’\u00e9dition fran\u00e7aise de 1825 (texte traduit de l’allemand avec notes de P. Lortet)<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

Les historiens du nationalisme poursuivent la chronologie de cette opposition avec la controverse entre Strauss et Renan en 1870. Mais \u00e0 cette \u00e9poque-l\u00e0, il s\u2019agit avant tout de justifier les rapports de force, qui ont chang\u00e9 depuis la R\u00e9volution. Strauss affirme que l\u2019Alsace est allemande parce qu\u2019on y parle un dialecte proche de l\u2019allemand. Mais quand on la lit de pr\u00e8s, la r\u00e9ponse de Renan, d\u00e9finissant la nation par la volont\u00e9 de vivre ensemble, n\u2019est pas vraiment plus progressiste. Que signifie cette volont\u00e9 ? Nous ne choisissons pas notre nationalit\u00e9 \u00e0 la naissance. Il se r\u00e9f\u00e8re aussi au crit\u00e8re de l\u2019histoire commune, ou principe d\u2019appartenance, en citant la devise spartiate : Nous sommes ce que vous f\u00fbtes. Mais cet argument r\u00e9serve l\u2019appartenance \u00e0 ceux qui sont de la m\u00eame souche. Pour Michelet, les Bretons ne pouvaient pas \u00eatre fran\u00e7ais, n\u2019ayant pas b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 de l\u2019\u00e9tincelle du Volkstum<\/em> fran\u00e7ais : Renan retourne l\u2019argument dans un sens conservateur et \u00e0 partir de lui, des g\u00e9ographes comme Vidal de la Blache affirmeront qu\u2019on est d\u2019autant plus fran\u00e7ais qu\u2019on est enracin\u00e9 dans les vieilles provinces.<\/p>\n\n\n\n

Il serait donc illusoire d\u2019opposer la nature ferm\u00e9e du nationalisme organique, et l\u2019ouverture suppos\u00e9e du nationalisme issu des Lumi\u00e8res ?<\/h3>\n\n\n\n

Je me place du point de vue de la sociohistoire, et je pr\u00e9f\u00e8re \u00e9viter les grandes consid\u00e9rations abstraites. Historiquement, les repr\u00e9sentants des \u00c9tats m\u00e8nent une Realpolitik<\/em> et d\u00e9fendent leurs int\u00e9r\u00eats : c\u2019est vrai partout. En France, on a eu besoin de l\u2019immigration : on se rend compte \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle que, certaines ann\u00e9es, les d\u00e9c\u00e8s exc\u00e8dent les naissances. La d\u00e9mographie fran\u00e7aise est menac\u00e9e par le d\u00e9clin et trouve son seul facteur d\u2019accroissement dans la population immigr\u00e9e, qui est employ\u00e9e notamment dans la grande industrie. C\u2019est dans ce contexte que la loi de nationalit\u00e9 de 1889 introduit une ouverture mod\u00e9r\u00e9e dans la mesure o\u00f9 les enfants d\u2019\u00e9trangers n\u00e9s sur le sol national deviennent quasiment tous fran\u00e7ais \u00e0 leur majorit\u00e9 : c\u2019est le jus soli<\/em>.<\/p>\n\n\n\n

Il faut insister sur le caract\u00e8re obligatoire de cette accession \u00e0 la nationalit\u00e9 : \u00e0 partir de 1889, les enfants d\u2019\u00e9trangers n\u00e9s en France dont les parents sont eux-m\u00eames n\u00e9s en France sont automatiquement fran\u00e7ais \u00e0 la naissance. Je suis en d\u00e9saccord sur ce point avec mon ami Patrick Weil : il consid\u00e8re cela comme un fait positif. Pour moi, c\u2019est l\u2019inverse. Le Code civil, inspir\u00e9 du lib\u00e9ralisme du XVIIIe si\u00e8cle, donnait la possibilit\u00e9 aux familles de toujours refuser la nationalit\u00e9 du pays o\u00f9 ils avaient immigr\u00e9, sans limite de g\u00e9n\u00e9ration. Le choix \u00e9tait la pr\u00e9rogative du p\u00e8re de famille. En 1889, la nationalit\u00e9 bascule du droit priv\u00e9 vers le droit public, et les individus n\u2019ont plus leur mot \u00e0 dire. Le double jus soli<\/em> est donc une annexion de population. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, neuf dixi\u00e8mes des enfants d\u2019immigr\u00e9s refusent de devenir fran\u00e7ais, notamment pour ne pas faire le service militaire, et la loi de 1889 prive une partie de ces individus de leur droit.<\/p>\n\n\n\n

Quant au jus sanguinis<\/em>, il n\u2019est que l\u2019autre versant du m\u00eame rapport de force. L\u2019Allemagne et l\u2019Italie, pays d\u2019\u00e9migration, ont int\u00e9r\u00eat \u00e0 maintenir la nationalit\u00e9 de leurs ressortissants le plus longtemps possible, et la mesure fran\u00e7aise d\u00e9clenche ainsi la loi Delbr\u00fcck en Allemagne. Ce qu\u2019on a appel\u00e9 le droit du sang est donc aussi conjoncturel que le droit du sol. En somme, on utilise les arguments dont on a besoin en fonction des int\u00e9r\u00eats qu\u2019on veut l\u00e9gitimer. Pour l\u2019historien, les concepts ne sont pas fran\u00e7ais ou allemands, ils sont le paravent d\u2019int\u00e9r\u00eats diff\u00e9rents. Ainsi, quand la France devient un Empire colonial, le concept de Renan de nation comme \u00ab pl\u00e9biscite de tous les jours \u00bb est d\u00e9ni\u00e9 aux militants anticolonialistes. La politique de Macron n\u2019est d\u2019ailleurs que la poursuite d\u2019une certaine Realpolitik<\/em>.<\/p>\n\n\n\n

\u00ab Pour l\u2019historien, les concepts ne sont pas fran\u00e7ais ou allemands, ils sont le paravent d\u2019int\u00e9r\u00eats diff\u00e9rents. \u00bb<\/p>G\u00e9rard Noiriel<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

\u00c9videmment, il ne faut pas pour autant nier le r\u00f4le des id\u00e9aux, et en particulier la tradition de d\u00e9fense des droits de l\u2019homme, qui s\u2019est notamment exerc\u00e9e pendant les ann\u00e9es trente et qui a permis d\u2019accueillir des gens venus de contextes difficiles. Mais outre cette solidarit\u00e9, les politiques d\u2019accueil sont d\u00e9termin\u00e9es par la situation \u00e9conomique et les probl\u00e8mes de main d\u2019\u0153uvre. L\u2019accueil est en g\u00e9n\u00e9ral le fruit de l\u2019int\u00e9r\u00eat plus que de la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Donc il n\u2019y a pas de raison de voir dans la R\u00e9publique fran\u00e7aise un mod\u00e8le dans la gestion de l\u2019immigration ? Le titre de votre livre Le creuset fran\u00e7ais<\/em> aurait pu laisser entendre le contraire.<\/h3>\n\n\n\n

Ce titre-l\u00e0 m\u2019a valu beaucoup d’incompr\u00e9hensions [rires<\/em>]. Dans vos futures \u0153uvres, m\u00e9fiez-vous des effets de titre ! J\u2019\u00e9tais alors encore \u00ab d\u00e9butant \u00bb, j\u2019\u00e9tais content de publier dans la collection \u00ab L’Univers historique \u00bb, les \u00e9diteurs voulaient un titre accrocheur, et il a \u00e9t\u00e9 choisi par Michel Winock. Il sonnait bien, mais il a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s mal compris. Mon projet \u00e9tait de r\u00e9aliser une analyse sociologique durkheimienne, de ce que signifiait s\u2019int\u00e9grer dans la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise. Un certain nombre d\u2019amis de la gauche de la gauche ont cru que je voulais justifier les politiques men\u00e9es par l\u2019\u00c9tat. Ils ne comprenaient pas la diff\u00e9rence entre expliquer et excuser et m\u2019ont violemment critiqu\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Trois ans plus tard, j\u2019ai \u00e9crit un livre sur les r\u00e9fugi\u00e9s et le droit d\u2019asile intitul\u00e9 La tyrannie du national. <\/em>L\u2019extr\u00eame-gauche s\u2019est alors r\u00e9jouie de mon retour dans le droit chemin, tandis que les id\u00e9ologues r\u00e9publicains m\u2019ont reproch\u00e9 de d\u00e9nigrer la nation , alors que j\u2019utilisais le mot de tyrannie dans le sens de contrainte objective. Ces \u00ab effets de titres \u00bb comme disait Pierre Bourdieu, m\u2019ont pi\u00e9g\u00e9 : on peut s\u2019attendre \u00e0 de telles interpr\u00e9tations de la part des journalistes, mais c\u2019est plus dur \u00e0 admettre quand il s\u2019agit de coll\u00e8gues \u2014 je croyais encore \u00e0 l\u2019\u00e9poque \u00e0 l\u2019existence \u00e0 une communaut\u00e9 scientifique.<\/p>\n\n\n\n

On oppose aussi parfois la rigidit\u00e9 fran\u00e7aise au multiculturalisme britannique.<\/h3>\n\n\n\n

Selon cet argument, qui est politiquement lib\u00e9ral, les Anglo-Saxons ont toujours \u00e9t\u00e9 mieux pr\u00e9par\u00e9s \u00e0 la mondialisation. En effet, au XVe si\u00e8cle, l\u2019Angleterre a la surface d\u2019une seigneurie et c\u2019est \u00e0 partir de ce minuscule arri\u00e8re-pays que les Anglais se sont taill\u00e9 un empire. Cependant, quand on fait de la recherche, il faut se m\u00e9fier de la cat\u00e9gorisation par mod\u00e8les, et ceux-ci sont aussi le reflet d\u2019un tr\u00e8s fort chauvinisme anglais, qui annon\u00e7ait le Brexit. Le Brexit a montr\u00e9 que le mod\u00e8le du multiculturalisme pouvait alimenter, lui aussi, le nationalisme et de racisme, notamment contre les Europ\u00e9ens du centre.<\/p>\n\n\n\n

\u00ab Le Brexit a montr\u00e9 que le mod\u00e8le du multiculturalisme pouvait alimenter, lui aussi, le nationalisme et de racisme, notamment contre les Europ\u00e9ens du centre. \u00bb<\/p>G\u00e9rard Noiriel<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Comment interpr\u00e9ter votre livre au regard des pays qui n\u2019ont pas de tradition d\u2019immigration, notamment les pays de l\u2019Est, tr\u00e8s homog\u00e8nes au plan ethnico-religieux ?<\/h3>\n\n\n\n

Il faudrait s’entendre sur ce qu’on appelle \u00ab l’homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 \u00bb d’une nation. Je rappelle que dans tous les pays qui ont connu de fortes vagues d’immigration, celles-ci n’ont jamais \u00e9t\u00e9 une r\u00e9elle menace pour la soci\u00e9t\u00e9 d’accueil. On entend beaucoup de confusions \u00e0 ce sujet. Par exemple, on disait beaucoup dans les ann\u00e9es quatre-vingt que la France s\u2019appr\u00eatait \u00e0 devenir un nouveau Liban. Mais le multiculturalisme libanais ne provient pas de l\u2019immigration. Dans les pays d\u2019immigration comme la Suisse ou la France, dans les pays neufs de l\u2019Australie \u00e0 l\u2019Argentine et aux \u00c9tats-Unis, l\u2019immigration n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 un probl\u00e8me vital pour le devenir de l’\u00c9tat-nation.<\/p>\n\n\n\n

Il existe, certes, la concurrence sur le march\u00e9 du travail. Ce n\u2019est pas un faux probl\u00e8me, mais les perceptions collectives ont tendance \u00e0 l\u2019exag\u00e9rer consid\u00e9rablement. La question appara\u00eet en France sous la IIIe R\u00e9publique, dans le milieu ouvrier. Dans les ann\u00e9es trente, le probl\u00e8me s\u2019est d\u00e9plac\u00e9. Des immigr\u00e9s venus d\u2019Allemagne, qui \u00e9taient m\u00e9decins ou avocats dans leur pays, pouvaient devenir fran\u00e7ais apr\u00e8s un an de pr\u00e9sence \u00e0 cause de la loi de 1927. Cette situation a favoris\u00e9 le basculement des professions lib\u00e9rales vers le nationalisme et l’antis\u00e9mitisme, alors qu\u2019en r\u00e9alit\u00e9 les immigr\u00e9s n\u2019\u00e9taient qu\u2019une proportion infime dans ces professions.<\/p>\n\n\n\n

On avait l\u2019habitude de dire en France que Le Pen \u00e9tait un effet de l\u2019immigration et du ch\u00f4mage. Mais aujourd\u2019hui, les populismes montent en Europe, y compris dans des pays qui n\u2019ont ni beaucoup de ch\u00f4mage ni beaucoup d\u2019immigration, comme la R\u00e9publique Tch\u00e8que.<\/p>\n\n\n\n

Plus que les r\u00e9alit\u00e9s sociologiques ou que l\u2019argumentation rationnelle, la construction des repr\u00e9sentations de l’Autre est une donn\u00e9e essentielle dans la perception de l\u2019immigration. Quand l\u2019opinion s\u2019en empare, il faut craindre des r\u00e9actions irrationnelles. J\u2019ai par exemple montr\u00e9 que les crises x\u00e9nophobes avaient atteint un paroxysme en 1894, lorsqu\u2019un anarchiste italien avait assassin\u00e9 le pr\u00e9sident de la R\u00e9publique Sadi Carnot, et en 1932 quand un r\u00e9fugi\u00e9 russe nomm\u00e9 Gorgoulov avait assassin\u00e9 le pr\u00e9sident de la R\u00e9publique Paul Doumer.<\/p>\n\n\n\n

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\u00ab  Ex\u00e9cution de Caserio  \u00bb (Le Progr\u00e8s Illustr\u00e9<\/em>, 26 ao\u00fbt 1894)<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

La crise migratoire est donc une construction discursive et non une r\u00e9alit\u00e9 ?<\/h3>\n\n\n\n

Il y a toujours des liens entre les discours et les r\u00e9alit\u00e9s. N\u00e9anmoins, aujourd’hui, il s’agit surtout d\u2019une crise de l\u2019accueil et non d\u2019une crise migratoire, m\u00eame si le nombre de r\u00e9fugi\u00e9s a augment\u00e9 un petit peu. Pensez qu\u2019on a accueilli plusieurs dizaines de milliers de r\u00e9fugi\u00e9s, notamment polonais, dans les ann\u00e9es 1830, alors que notre richesse de l\u2019\u00e9poque n\u2019avait rien \u00e0 voir avec celle d\u2019aujourd\u2019hui. Les r\u00e9fugi\u00e9s en tant que tels ne repr\u00e9sentent qu\u2019une infime partie des immigr\u00e9s en France, et pourtant on ose poser la question de la l\u00e9gitimit\u00e9 de l\u2019asile. La crise est donc celle des politiques, parce qu\u2019ils ont peur d\u2019\u00eatre perdants sur ce sujet, rejettent l\u2019opprobre sur ceux qui fuient en les accusant de tricher avec le droit d\u2019asile.<\/p>\n\n\n\n

Vous \u00e9voquiez les \u00ab agitateurs qui manipulent les opinions publiques \u00bb ?<\/h3>\n\n\n\n

Ce que j\u2019ai appris de Foucault et Bourdieu, et qui permet de se tenir \u00e0 distance des jugements de valeur sans fournir de mots d\u2019ordre, c\u2019est qu\u2019il faut interroger les porte-paroles, ceux qui parlent \u00e0 la place des autres. Mon livre sur Aigues-Mortes s\u2019effor\u00e7ait de montrer comment, dans des affaires de x\u00e9nophobie, les classes populaires peuvent interpr\u00e9ter \u00e0 contresens un certain nombre de discours.<\/p>\n\n\n\n

Quel est le r\u00f4le des m\u00e9dias dans la propagation de ces discours ?<\/h3>\n\n\n\n

La transformation des m\u00e9dias est cruciale aujourd\u2019hui, avec l\u2019\u00e9mergence des cha\u00eenes d\u2019information continue et des r\u00e9seaux sociaux. Pour avoir un public assez large sur ces m\u00e9dias, il faut transformer la politique en fait divers. Il faut donc un assassin, des victimes, des policiers et des juges. Partout en politique, on fait donc constamment appara\u00eetre ces \u00e9l\u00e9ments. Le terrorisme constitue le sch\u00e9ma typique. \u00ab Nous \u00bb sommes les victimes, \u00ab eux \u00bb sont les assassins, et la police intervient en armes. Cela suscite des fantasmes, et une \u00e9tude s\u00e9rieuse a montr\u00e9 qu\u2019il y a dans tous les pays une grande surestimation de la criminalit\u00e9. La violence recule dans le monde, mais les gens ne veulent pas le croire.<\/p>\n\n\n\n

Il faut bien se repr\u00e9senter les mutations que cela repr\u00e9sente sur le temps long. Dans notre capitalisme de l\u2019indignation, le t\u00e9l\u00e9spectateur voit des assassinats, des terroristes, des policiers, la pub, puis un film policier qui raconte la m\u00eame chose sous une autre forme. Avec les t\u00e9l\u00e9phones portables, chaque individu est en contact plus de trente fois par jour avec l\u2019actualit\u00e9. Le paysan du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle lisait son journal environ un quart d\u2019heure par jour, puis il retrouvait sa vraie vie.<\/p>\n\n\n\n

Comment alors intervenir ?<\/h3>\n\n\n\n

Longtemps, je me suis oppos\u00e9 frontalement aux m\u00e9dias et j\u2019ai critiqu\u00e9 la pratique du storytelling<\/em>. Mais aujourd\u2019hui je comprends que pour toucher un large public, on ne peut pas se contenter d\u2019une analyse rationnelle. C\u2019est pourquoi j\u2019ai \u00e9t\u00e9 un des fondateurs de la Cit\u00e9 de l\u2019immigration, avant de d\u00e9missionner quand Sarkozy a cr\u00e9\u00e9 le minist\u00e8re de l\u2019Identit\u00e9 nationale \u2013 les huit membres du comit\u00e9 scientifique ont d\u00e9missionn\u00e9. J’ai alors cr\u00e9\u00e9 une association qui s’efforce de diffuser les connaissances produites par les sciences sociales en mobilisant le langage du spectacle vivant. L\u2019un de nos projets<\/a>, centr\u00e9 sur l’histoire du clown Chocolat, a eu beaucoup de succ\u00e8s puisqu’il est devenu un film, avec Omar Sy dans le r\u00f4le-titre.<\/p>\n\n\n\n

\u00ab Le refus des politiques de rompre avec l\u2019\u00c9tat nation est aujourd\u2019hui la raison de la peine qu\u2019ils subissent. En cela Macron n\u2019a pas tort : on ne r\u00e9siste qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9chelle d\u2019un continent. \u00bb<\/p>G\u00e9rard Noiriel<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Cette lutte, faut-il la mener \u00e0 l\u2019\u00e9chelle nationale ?<\/h3>\n\n\n\n

La contradiction majeure aujourd\u2019hui est que l\u2019\u00e9cart entre les liens sociaux, culturels, etc. et le politique n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 aussi grand. En politique on est rest\u00e9 au niveau national, tandis que dans tous les autres domaines on est au niveau de l\u2019international mondialis\u00e9. Cet \u00e9cart-l\u00e0 rend la situation dramatique. On raisonne dans le cadre d\u2019un petit \u00ab nous \u00bb national dans des questions qui le d\u00e9passent.<\/p>\n\n\n\n

Il faut sortir de son pays pour se rendre compte du d\u00e9passement de la logique nationale. Le refus des politiques de rompre avec l\u2019\u00c9tat nation-est aujourd\u2019hui la raison de la peine qu\u2019ils subissent. En cela Macron n\u2019a pas tort : on ne r\u00e9siste qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9chelle d\u2019un continent.<\/p>\n\n\n\n

Est-ce que cela signifie qu\u2019il faut esp\u00e9rer l\u2019\u00e9mergence d\u2019une nation europ\u00e9enne ?<\/h3>\n\n\n\n

On a vu depuis le Brexit que les p\u00e8res fondateurs ont sous-estim\u00e9 la r\u00e9sistance \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019une souverainet\u00e9 europ\u00e9enne. Des choses ont chang\u00e9. La construction europ\u00e9enne a eu des effets importants, notamment gr\u00e2ce \u00e0 la libre circulation des personnes, mais elle est bancale. L\u2019euro, une monnaie sans budget europ\u00e9en, est une aberration. Il est d\u00e9sesp\u00e9rant de voir que l\u2019Allemagne va jusqu\u2019\u00e0 refuser les listes transnationales aux \u00e9lections europ\u00e9ennes. Quant \u00e0 l\u2019immigration, elle n\u2019est pas l\u2019objet d\u2019une politique europ\u00e9enne. C\u2019est donc \u00e0 tous ceux qui en ont la possibilit\u00e9, artistes, intellectuels et universitaires, de cr\u00e9er davantage de liens, contre les agitateurs qui manipulent les opinions publiques.<\/p>\n\n\n\n

Si on passe du plan de la construction de l\u2019Europe \u00e0 celui de son identit\u00e9, il faut se souvenir qu\u2019elle est, elle aussi, affaire de politique. Quelle est donc cette identit\u00e9 latente qui devrait permettre \u00e0 chaque personne sur le continent de dire \u00ab nous Europ\u00e9ens \u00bb ? Chaque \u00eatre humain est le produit d\u2019une multitude de crit\u00e8res identitaires, c\u2019est la combinaison de ces crit\u00e8res qui fait notre identit\u00e9, et l\u2019art de la politique est de cibler un facteur identitaire pour le mettre sur la place publique. Les tendances politiques s\u2019affrontent sur les crit\u00e8res \u00e0 privil\u00e9gier. Ainsi, alors qu\u2019au sein d\u2019un m\u00eame individu peuvent coexister deux identit\u00e9s, la politique les antagonise et le conflit \u00e9merge lorsqu\u2019on passe du priv\u00e9 au public.<\/p>\n\n\n\n

On ne peut jamais dire \u00ab nous \u00bb sans \u00ab eux \u00bb. L\u00e9vi-Strauss le montre chez les Nambikwara, et, dans le cas des \u00c9tats nationaux, leurs identit\u00e9s se sont construites les unes contre les autres, pour ne prendre vraiment consistance qu\u2019au moment de la Premi\u00e8re Guerre Mondiale, alors qu\u2019elles \u00e9taient rest\u00e9es jusque l\u00e0 relativement floues.<\/p>\n\n\n\n

Les possibilit\u00e9s d\u2019\u00e9mergence d\u2019une identit\u00e9 europ\u00e9enne sont ainsi tr\u00e8s limit\u00e9es. Tous les Europ\u00e9ens regardent les films de Hollywood. La mondialisation atomise les groupes, et si Internet permet de d\u00e9passer les fronti\u00e8res nationales, il ne favorise pas sp\u00e9cifiquement les liens entre Europ\u00e9ens. Il n\u2019y a que le foot et la Champions League<\/em>, o\u00f9 le sport offre une dimension d\u2019identit\u00e9 collective.<\/p>\n\n\n\n

Si l\u2019identit\u00e9 se construit par r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 une alt\u00e9rit\u00e9, ne faut-il pas justement s\u2019inqui\u00e9ter aujourd\u2019hui de ce que les pays arabes deviennent l\u2019Autre de l\u2019Europe ?<\/h3>\n\n\n\n

Si c\u2019est le cas, le nous n\u2019est pas europ\u00e9en, il est occidental, car les \u00c9tats-Unis sont dedans. La question du terrorisme concerne les religions avant les continents. Aujourd\u2019hui, il n\u2019y a pas d\u2019agression caract\u00e9ris\u00e9e cibl\u00e9e sur l\u2019Europe en tant que telle.<\/p>\n\n\n\n

La question du terrorisme concerne les religions avant les continents.<\/p>G\u00e9rard Noiriel<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Il n\u2019y a donc rien \u00e0 attendre d\u2019une politique migratoire europ\u00e9enne ?<\/h3>\n\n\n\n

Le r\u00e8glement de Dublin n\u2019est pas une politique, mais une mesure bureaucratique, un arrangement entre experts pour que chacun ait sa part : les migrants sont oblig\u00e9s de rester dans le pays o\u00f9 ils sont arriv\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n

Comparez donc cette situation \u00e0 la France de 1793 qui d\u00e9cide, sous la Convention montagnarde, d\u2019accueillir les pers\u00e9cut\u00e9s en reconnaissant pour la premi\u00e8re fois le droit d\u2019asile, qui sera repris bien plus tard par l\u2019ONU. C\u2019\u00e9tait une mesure \u00e9minemment politique, dont l\u2019\u00e9nonciateur est \u00ab le peuple fran\u00e7ais \u00bb, et non l\u2019administration. Il s\u2019agissait d\u2019une grande cause politique et civique, et non d\u2019un r\u00e8glement bureaucratique. L\u2019adh\u00e9sion \u00e0 cette cause manque aujourd\u2019hui \u00e0 l\u2019Europe, et en particulier aux intellectuels.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"

L’historien G\u00e9rard Noiriel affirme le besoin de faire l’histoire des concepts li\u00e9s \u00e0 l’actuelle \u00ab  crise migratoire  \u00bb et s’interroge sur les modalit\u00e9s dont disposent les chercheurs pour intervenir dans le d\u00e9bat actuel sur les migrations.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":49156,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-interviews.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[2024],"tags":[],"geo":[],"class_list":["post-11020","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-histoire","staff-ramona-bloj","staff-ulysse-lojkine"],"acf":[],"yoast_head":"\nL'historien face aux migrations, conversation avec G\u00e9rard Noiriel | Le Grand Continent<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" 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