{"id":110071,"date":"2021-06-14T05:43:00","date_gmt":"2021-06-14T03:43:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=110071"},"modified":"2021-11-06T16:34:05","modified_gmt":"2021-11-06T15:34:05","slug":"ouvrir-la-breche-politique-du-monde-post-carbone","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/06\/14\/ouvrir-la-breche-politique-du-monde-post-carbone\/","title":{"rendered":"Ouvrir la br\u00e8che : politique du monde post-carbone"},"content":{"rendered":"\n
Lors du sommet pour le climat qui s\u2019est tenu les 22 et 23 avril derniers et qui devait marquer le retour des \u00c9tats-Unis dans la diplomatie de l\u2019apr\u00e8s carbone, les diff\u00e9rents leaders qui se sont succ\u00e9d\u00e9 \u00e0 la tribune ont pu \u00e9prouver leurs meilleurs \u00e9l\u00e9ments de langage. Joe Biden a ainsi d\u00e9crit le d\u00e9fi climatique comme l\u2019occasion d\u2019un retour \u00e0 la comp\u00e9titivit\u00e9 des \u00c9tats-Unis, \u00e0 l\u2019avenir fond\u00e9e sur les \u00ab \u00e9nergies propres \u00bb (ce par quoi il faut entendre bas carbone), et son \u00e9missaire John Kerry a ajout\u00e9 \u00ab No one is being asked for a sacrifice, this is an opportunity<\/em> \u00bb. Les d\u00e9cennies pass\u00e9es \u00e0 disqualifier l\u2019environnementalisme comme un fardeau impos\u00e9 au travailleur comme \u00e0 l\u2019entrepreneur ont pay\u00e9 : pour ouvrir la voie \u00e0 un avenir sous les 2\u00b0C de r\u00e9chauffement climatique, c\u2019est la rh\u00e9torique de la faisabilit\u00e9 technique et de l\u2019opportunisme \u00e9conomique qui emporte tout sur son passage. Jennifer Granholm, la ministre de l\u2019\u00e9nergie du gouvernement d\u00e9mocrate, a de son c\u00f4t\u00e9 recycl\u00e9 l\u2019une des plus c\u00e9l\u00e8bres m\u00e9taphores de guerre froide en annon\u00e7ant que l\u2019ouverture des march\u00e9s et des innovations dans la green tech <\/em>constituaient le \u00ab moon shot \u00bb de notre g\u00e9n\u00e9ration <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. L\u2019\u00e9cho historique est \u00e9vident : dans les ann\u00e9es 1940 d\u00e9j\u00e0, la diplomatie \u00e9conomique am\u00e9ricaine d\u00e9clarait de fa\u00e7on grandiose que la coop\u00e9ration technique et scientifique \u00e9tait en mesure de sauver le monde contre la faim et la guerre, que la \u00ab fronti\u00e8re infinie \u00bb du projet Manhattan et du programme spatial <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span> th\u00e9oris\u00e9e par les ing\u00e9nieurs comme Vannevar Bush ouvrait les possibilit\u00e9s techniques au point que la mis\u00e8re et la peur ne seraient bient\u00f4t plus que de lointains souvenirs. Le gouvernement Biden reconna\u00eet d\u2019ailleurs explicitement ces r\u00e9f\u00e9rences historiques en baptisant son projet de loi sur le financement de la recherche le \u00ab Endless Frontier Act \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Lors du m\u00eame sommet, le directeur de l\u2019Agence Internationale de l\u2019Energie Fatih Birol a en partie refroidi l\u2019ambiance : \u00ab I will be blunt. Commitments alone are not enough. We need real change in the real world. Right now, the data does not match the rhetoric, and the gap is getting wider and wider<\/em> \u00bb <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Mais cela ne change rien au paradigme politique ent\u00e9rin\u00e9 depuis maintenant plusieurs mois. La relance rendue n\u00e9cessaire par la crise du Covid-19 (ou du moins apr\u00e8s la crise du Covid-19 au Nord) acc\u00e9l\u00e8re l\u2019int\u00e9gration de l\u2019imp\u00e9ratif climatique \u00e0 la r\u00e9gulation de l\u2019\u00e9conomie-monde. L\u2019entr\u00e9e dans les politiques de l\u2019anthropoc\u00e8ne, c\u2019est d\u00e9sormais clair, ne se fait pas du tout sur le terrain de la r\u00e9conciliation avec la nature et le vivant ou de la promotion des valeurs post-mat\u00e9rialistes. Elle prend plut\u00f4t la forme d\u2019une r\u00e9invention de la productivit\u00e9, d\u2019un nouveau pacte entre le travail et les march\u00e9s, et d\u2019une coop\u00e9ration technique cens\u00e9e garantir la s\u00e9curit\u00e9 globale.<\/p>\n\n\n\n Il faut mesurer l\u2019importance de cette reformulation de l\u2019imp\u00e9ratif \u00e9cologique et climatique. La culture politique n\u00e9e dans les milieux environnementalistes des ann\u00e9es 1960 et 1970, reprenant certains th\u00e8mes de la critique de l\u2019industrie d\u00e9j\u00e0 d\u00e9ploy\u00e9e au XIXe <\/sup>si\u00e8cle, mettait en avant les pathologies de la surexploitation et de la surconsommation, de l\u2019ali\u00e9nation entre l\u2019humain et son milieu, et de la course \u00e0 la puissance inscrite dans la recherche de la croissance. Un demi-si\u00e8cle plus tard, le bilan de cet environnementalisme est ambivalent. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, il a fourni les principaux acteurs du combat pour imposer la question des risques et des limites \u00e9cologiques du mode de d\u00e9veloppement moderne. Rachel Carson, Vandana Shiva, Chico Mendes et bien d\u2019autres ont collect\u00e9 les donn\u00e9es sur les menaces environnementales tout en forgeant les affects politiques centraux du mouvement vert. Mais d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, l\u2019environnementalisme est rest\u00e9 sans r\u00e9ponse au probl\u00e8me fondamental qu\u2019il posait, qui est la tension entre l\u2019aspiration \u00e0 l\u2019\u00e9mancipation et son inscription dans des limites \u00e9cologiques, ou pour le dire autrement entre la s\u00e9curit\u00e9 sociale et la s\u00e9curit\u00e9 environnementale. Jamais une coalition sociale fond\u00e9e sur la r\u00e9ponse \u00e0 ce dilemme n\u2019a \u00e9t\u00e9 en position de force dans le jeu des politiques parlementaires ou r\u00e9volutionnaires.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est certainement la raison pour laquelle cette culture politique est actuellement en train d\u2019\u00eatre \u00e9limin\u00e9e, ou du moins rejet\u00e9e aux marges du d\u00e9bat politique. Les \u00e9cologistes de terrain r\u00e9alisent \u00e9videmment un travail essentiel au niveau local et r\u00e9gional sur des probl\u00e9matiques cibl\u00e9es comme l\u2019usage de for\u00eats, la conservation de la biodiversit\u00e9 et de la vie sauvage, l\u2019agro\u00e9cologie. Mais il est absolument frappant de constater que le th\u00e8me central des mouvements verts du Nord comme du Sud, c’est-\u00e0-dire la critique du productivisme et de ses abus, fait l\u2019objet d\u2019un renversement int\u00e9gral par les politiques climatiques actuelles. Parce que la critique du productivisme semblait \u00e0 l\u2019immense majorit\u00e9 (et en particulier aux classes populaires prises dans le paradigme industriel) une entrave \u00e0 la r\u00e9alisation de leurs aspirations, cette critique a \u00e9t\u00e9 pour ainsi dire d\u00e9sactiv\u00e9e pour laisser place \u00e0 un environnementalisme opportuniste, et in fine <\/em>productiviste. La pr\u00e9servation d\u2019un o\u00efkos <\/em>habitable et l\u2019int\u00e9riorisation des limites plan\u00e9taires par les acteurs les plus puissants de la communaut\u00e9 internationale prend la forme d\u2019une r\u00e9invention de la productivit\u00e9. Les \u00e9nergies fossiles sont d\u00e9sign\u00e9es comme l\u2019ennemi \u00e0 abattre, et les objectifs de r\u00e9duction d\u2019\u00e9missions sont formul\u00e9s de mani\u00e8re prudente gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019artifice comptable du \u00ab net z\u00e9ro \u00bb, qui laisse ouverte la possibilit\u00e9 d\u2019une compensation des \u00e9missions surnum\u00e9raires. L\u2019horizon se d\u00e9gage alors pour ce que Biden, Kerry, Granholm, mais aussi les leaders chinois des n\u00e9gociations climatiques d\u00e9crivent : l\u2019ouverture de gigantesques march\u00e9s de la transition, et la mise en place de dispositifs d\u2019accompagnement politiques destin\u00e9s \u00e0 ne pas compromettre l\u2019acceptabilit\u00e9 sociale de cette redirection industrielle. Les Gilets Jaunes fran\u00e7ais sont dans les t\u00eates de tous les gouvernants, soucieux de r\u00e9aliser la transition sans perdre leur l\u00e9gitimit\u00e9, voire en la consolidant.<\/p>\n\n\n\n Les sciences sociales ont souvent d\u00e9crit la fa\u00e7on dont les acteurs les plus puissants parviennent \u00e0 s\u2019approprier les critiques qui leurs sont faites en red\u00e9finissant les termes et les implications de cette critique. Ici, un tel mouvement est manifeste : alors que la remise en question du mod\u00e8le productiviste conditionnait l\u2019ouverture d\u2019un avenir vert \u00e0 la construction de liens d\u2019interd\u00e9pendance humains \u00e9mancip\u00e9s de l\u2019imp\u00e9ratif capitaliste du profit et de l\u2019accumulation, les politiques climatiques du XXIe <\/sup>si\u00e8cle utilisent la recherche du profit comme un levier de r\u00e9orientation. Et derri\u00e8re le profit, bien entendu, se cache le maintien des structures de pouvoir li\u00e9es \u00e0 la capacit\u00e9 d\u2019offrir travail, formation, protection, et d\u00e9fense de la souverainet\u00e9. Les politiques actuelles du climat font r\u00e9sonner la c\u00e9l\u00e8bre phrase du Gu\u00e9pard de Lampedusa : \u00ab Il faut que tout change pour que rien ne change \u00bb <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Les \u00e9l\u00e9ments de continuit\u00e9 historique entre le monde des \u00e9nergies fossiles et celui de l\u2019apr\u00e8s carbone sont donc importants, plus importants que ne l\u2019auraient sans doute souhait\u00e9 les h\u00e9ros et h\u00e9ro\u00efnes de la cause environnementale. Mais l\u2019\u00e9l\u00e9ment de discontinuit\u00e9 n\u2019en est pas moins massif et impossible \u00e0 ne pas prendre en compte : l\u2019immobilit\u00e9 g\u00e9opolitique qui a caract\u00e9ris\u00e9 les derni\u00e8res d\u00e9cennies et le cycle des COP semble \u00eatre en train de prendre fin. Ce qui s\u2019ach\u00e8ve avec elle, c\u2019est ce que Aykut et Dahan avaient appel\u00e9 la politique incantatoire <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>, une gouvernance climatique incapable d\u2019agir in concreto <\/em>sur les causes de l\u2019anthropoc\u00e8ne, et qui se repliait faute de mieux dans l\u2019affirmation de principes normatifs aussi universels qu\u2019abstraits. Cette longue p\u00e9riode de la diplomatie climatique ressemble en tous points \u00e0 d\u2019autres \u00e9pisodes historiques, comme par exemple le pacte Briand-Kellog de 1928, qui d\u00e9clarait la guerre ill\u00e9gale. Ou plus tard l\u2019adoption par les Nations Unies d\u2019une D\u00e9claration Universelle des Droits de l\u2019Homme. Ind\u00e9pendamment de savoir comment et par quel ascendant moral et pratique le recours \u00e0 la guerre ou la n\u00e9gation des droits fondamentaux pourraient \u00eatre \u00e9limin\u00e9s, ces d\u00e9clarations d\u00e9finissaient un horizon normatif, un espace de possibilit\u00e9s et d\u2019impossibilit\u00e9s qui ne pouvaient \u00eatre universels que dans la mesure o\u00f9 ils \u00e9taient non contraignants. L\u2019Accord de Paris obtenu en 2015 \u00e9tait un h\u00e9ritage de cette diplomatie incantatoire, un acquis r\u00e9el et historiquement marquant au niveau des affirmations normatives, mais un acquis qui ne permettait que de mesurer le temps perdu et de constater passivement l\u2019aggravation de la trag\u00e9die climatique. Au contraire, la construction d\u2019une politique climatique \u00e9conomiquement agressive, car fond\u00e9e sur la course \u00e0 des avantages comparatifs dans des secteurs industriels \u00e9mergents, et qui se veut socialement inclusive en int\u00e9grant des dispositifs de promotion par le travail, est en rupture avec le temps de l\u2019incantation. Les infrastructures de l\u2019\u00e9conomie post-carbone sont en train d\u2019\u00eatre d\u00e9ploy\u00e9es et les rapports de force politiques sont en train de se d\u00e9placer de la lutte contre l\u2019inaction et le d\u00e9ni, vers une lutte pour la captation des b\u00e9n\u00e9fices \u00e9conomiques et symboliques de la transition <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n L\u2019Accord de Paris obtenu en 2015 \u00e9tait un h\u00e9ritage de cette diplomatie incantatoire, un acquis r\u00e9el et historiquement marquant au niveau des affirmations normatives, mais un acquis qui ne permettait que de mesurer le temps perdu et de constater passivement l\u2019aggravation de la trag\u00e9die climatique. <\/p>Pierre Charbonnier<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La centralit\u00e9 historique du capitalisme se manifeste donc encore de fa\u00e7on \u00e9clatante puisque c\u2019est dans ses termes et ses conditions que la r\u00e9ponse \u00e0 la crise qui semblait l\u2019accabler au-del\u00e0 de toute r\u00e9demption est en train de s\u2019organiser.<\/p>\n\n\n\n Cette nouvelle \u00e9conomie politique, qui m\u00eale le retour d\u2019une forme de dirigisme \u00e0 la Roosevelt et de coop\u00e9ration technique internationale typique des ann\u00e9es d\u2019apr\u00e8s-guerre, est une \u00e9tape ambivalente dans le processus de modernisation. L\u2019objectif commun aux grandes puissances consiste \u00e0 maintenir l\u2019intensit\u00e9 \u00e9nerg\u00e9tique des soci\u00e9t\u00e9s industrielles tout en se d\u00e9barrassant de ce qui en avait \u00e9t\u00e9 le socle depuis le XIXe <\/sup>si\u00e8cle. L\u2019axiome de George Bush \u00e9nonc\u00e9 lors du sommet de la Terre de Rio en 1992, \u00ab Le mode de vie am\u00e9ricain n\u2019est pas n\u00e9gociable \u00bb, semble l\u2019avoir emport\u00e9 : ce n\u2019est qu\u2019une fois entrevues les conditions techniques d\u2019une d\u00e9carbonation sans perte de croissance, sans modification fondamentale des modes de vie et des rapports sociaux que la r\u00e9ponse au d\u00e9fi climatique s\u2019est engag\u00e9e \u2013 au prix d\u2019un passage de la concentration de CO2 dans l\u2019atmosph\u00e8re de 350 \u00e0 415ppm. \u00c0 vrai dire, jamais l\u2019intensification \u00e9nerg\u00e9tique n\u2019avait auparavant pu \u00eatre envisag\u00e9e hors de l\u2019acc\u00e8s aux ressources fossiles concentr\u00e9es dans les sous-sols, si bien que la relance d\u2019une modernisation post-carbone ressemble \u00e0 un tour de passe-passe, \u00e0 un pari technologique et politique dont l\u2019aboutissement est totalement incertain. L\u2019id\u00e9e longtemps d\u00e9fendue dans les cercles assez restreints de l\u2019\u00e9comodernisme <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>, qui consistait pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 d\u00e9coupler le r\u00e9gime \u00e9conomique de la croissance par rapport au support \u00e9nerg\u00e9tique des \u00e9nergies fossiles, constitue d\u00e9sormais l\u2019implicite du mode d\u00e9veloppement en cours de formation.<\/p>\n\n\n\n Apr\u00e8s plus d\u2019un demi-si\u00e8cle de remises en cause du processus de modernisation, apr\u00e8s la crise existentielle de la Seconde guerre mondiale, apr\u00e8s les secousses \u00e9pist\u00e9mologiques et morales provoqu\u00e9es par la r\u00e9alisation de l\u2019ampleur des d\u00e9g\u00e2ts \u00e9cologiques, la modernit\u00e9 n\u2019est donc toujours pas morte. On peut m\u00eame dire qu\u2019elle rena\u00eet l\u00e0 o\u00f9 devait se trouver son cimeti\u00e8re : dans la construction d\u2019une r\u00e9ponse au d\u00e9fi climatique. Alors qu\u2019il semblait d\u00e9sormais impossible d\u2019aller de l\u2019avant, et que l\u2019avenir se profilait comme une n\u00e9gociation plus ou moins tragique avec l\u2019effondrement d\u2019un paradigme intellectuel et \u00e9conomique, le r\u00eave de modernisation reprend de la vigueur. Il ne s\u2019agit m\u00eame plus, comme le disait Ulrich Beck dans les ann\u00e9es 1980, de construire une modernit\u00e9 prudente, r\u00e9flexive <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>, mais de transformer de mani\u00e8re triomphaliste les \u00e9checs en opportunit\u00e9s. Il s\u2019agit de transformer l\u2019horizon d\u2019une crise plan\u00e9taire en une source de cr\u00e9ativit\u00e9, pour surmonter une fois de plus les obstacles que la nature s\u2019amuse \u00e0 mettre sur le chemin d\u2019homo sapiens<\/em>.<\/p>\n\n\n\n Il ne s\u2019agit m\u00eame plus, comme le disait Ulrich Beck dans les ann\u00e9es 1980, de construire une modernit\u00e9 prudente, r\u00e9flexive, mais de transformer de mani\u00e8re triomphaliste les \u00e9checs en opportunit\u00e9s. Il s\u2019agit de transformer l\u2019horizon d\u2019une crise plan\u00e9taire en une source de cr\u00e9ativit\u00e9, pour surmonter une fois de plus les obstacles que la nature s\u2019amuse \u00e0 mettre sur le chemin d\u2019homo sapiens<\/em>. <\/p>Pierre Charbonnier<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n L\u2019impasse la plus \u00e9vidente que risque de rencontrer ce paradigme est bien s\u00fbr la facture \u00e9cologique encore exub\u00e9rante qu\u2019il va pr\u00e9senter au syst\u00e8me-Terre. Car m\u00eame en admettant que les \u00e9missions de CO2 se stabilisent \u00e0 des niveaux compatibles avec des dommages minimaux, l\u2019effort productif n\u00e9cessaire \u00e0 l\u2019installation des nouvelles infrastructures ne sera pas fait d\u2019air pur. L\u2019\u00e9lectrification du monde, qui passe par le d\u00e9ploiement de nouveaux r\u00e9seaux intelligents et la g\u00e9n\u00e9ralisation des batteries dans les v\u00e9hicules et les syst\u00e8mes de transport, entra\u00eene un transfert de la charge extractive des ressources fossiles vers d\u2019autres min\u00e9raux, tels que le lithium, le graphite, le cobalt <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Les p\u00e9tro-nationalismes qui s\u2019\u00e9taient d\u00e9velopp\u00e9s au moment de la d\u00e9colonisation et de la grande acc\u00e9l\u00e9ration, au Moyen-Orient, en Am\u00e9rique Latine, sont en passe d\u2019\u00eatre profond\u00e9ment d\u00e9stabilis\u00e9s <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>, pendant que de nouvelles aubaines mini\u00e8res red\u00e9finissent le destin de l\u2019Equateur ou de la Bolivie <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>. L\u00e0 encore les continuit\u00e9s avec l\u2019ancien monde sont manifestes : le halo \u00e9cologique et politique des nouvelles cha\u00eenes d\u2019approvisionnement et des nouveaux proc\u00e9d\u00e9s de production est consid\u00e9rable, et il donne des arguments \u00e0 ceux qui veulent ajouter au probl\u00e8me du budget carbone celui d\u2019un budget plus g\u00e9n\u00e9ral des ressources <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Les syst\u00e8mes de compensation des \u00e9missions de gaz \u00e0 effets de serre soul\u00e8vent eux aussi des questions techno et g\u00e9o-politiques : peut-on compter sur la g\u00e9oing\u00e9nierie, et si oui selon quel mod\u00e8le de gouvernance ? Combien de terres agricoles vont \u00eatre aval\u00e9es pour assurer le stockage biologique des \u00e9missions industrielles ? L\u2019enjeu de la s\u00e9curit\u00e9 alimentaire s\u2019invite en effet dans le dilemme climatique, en ajoutant une dimension \u00e0 ces enjeux d\u00e9j\u00e0 complexes.<\/p>\n\n\n\n Mais une chose n\u00e9anmoins est claire : la construction d\u2019une \u00e9conomie-monde d\u00e9carbon\u00e9e ne garantit en rien un avenir affranchi des probl\u00e8mes de limites et de risques. On se trouve dans une situation tragique. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 l\u2019effort climatique ne saurait \u00eatre relativis\u00e9, et encore moins d\u00e9courag\u00e9 par des arguments maximalistes qui risqueraient de le faire appara\u00eetre comme vain ou hors de port\u00e9e. De l\u2019autre, les moyens choisis pour r\u00e9aliser cette entreprise font \u00e9merger de nouvelles menaces, ils d\u00e9placent les zones de conflits, les pressions extractives, les rapports de pouvoir entre acteurs strat\u00e9giques, et bien entendu ils redessinent les clivages sociaux entre b\u00e9n\u00e9ficiaires et perdants de la transition \u2013 le tout dans un contexte o\u00f9 le changement climatique se fera quoi qu\u2019il en soit ressentir. La construction d\u2019une \u00e9conomie d\u00e9carbon\u00e9e est un imp\u00e9ratif universel, et pourtant le chemin qui se dessine lie ce processus \u00e0 la consolidation du pouvoir du Parti Communiste chinois et de l\u2019establishment politique am\u00e9ricain. On reconna\u00eet l\u00e0 une tension classique de la modernit\u00e9 technique, qui depuis le XIXe <\/sup>si\u00e8cle court apr\u00e8s les cons\u00e9quences n\u00e9gatives de ses propres innovations en bricolant les r\u00e9ponses institutionnelles et mat\u00e9rielles aux crises qu\u2019elle suscite.<\/p>\n\n\n\n En d\u00e9pit de ces contraintes et incertitudes, les principaux acteurs g\u00e9opolitiques ont d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9par\u00e9 le socle id\u00e9ologique de leur future r\u00e9organisation.<\/p>\n\n\n\n Apr\u00e8s une phase de d\u00e9veloppement \u00ab sale \u00bb rendue n\u00e9cessaire par la sortie de la pauvret\u00e9 de centaines de millions de personnes, la Chine envisage les d\u00e9cennies qui viennent comme une r\u00e9conciliation avec la biosph\u00e8re, dans une forme de souverainet\u00e9 symbiotique qui puise certains arguments dans la philosophie ancienne. Les dispositifs de protection de la biodiversit\u00e9 et des paysages s\u2019inscrivent dans la construction d\u2019un r\u00e9cit national o\u00f9 la conqu\u00eate de la prosp\u00e9rit\u00e9 vient pacifier \u00e0 la fois les rapports sociaux et les relations \u00e9cologiques. L\u2019\u00c9tat d\u00e9veloppementaliste se remet en question pour appara\u00eetre comme un leader responsable sur la sc\u00e8ne internationale, et dans le m\u00eame temps il dessine les contours d\u2019un mode de production de haute qualit\u00e9, respectueux de l\u2019unit\u00e9 et de l\u2019harmonie de la nature. Le communiqu\u00e9 de Xi Jinping pour le sommet du 22 avril est un exemple saisissant de prose \u00e9co-souverainiste <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>. On reconna\u00eet des \u00e9l\u00e9ments de deep ecology<\/em>, qui glorifient le sublime naturel et le respect qu\u2019il impose, des \u00e9l\u00e9ments \u00e9comodernistes \u00e9vidents, qui pr\u00e9sentent l\u2019avenir du d\u00e9veloppement comme une int\u00e9gration des normes \u00e9cologiques au r\u00e9gime productif gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019innovation technique, et bien entendu des \u00e9l\u00e9ments strat\u00e9giques qui pr\u00e9sentent la Chine comme garante de la justice climatique, c\u2019est-\u00e0-dire du droit au d\u00e9veloppement des nations moins avanc\u00e9es. Tous ces \u00e9l\u00e9ments articul\u00e9s ensemble t\u00e9moignent d\u2019un souci d\u2019incarner un universalisme anti imp\u00e9rialiste, un universalisme qui ne se formule pas dans les termes d\u00e9sign\u00e9s comme \u00ab occidentaux \u00bb des droits de l\u2019homme.<\/p>\n\n\n\n De leur c\u00f4t\u00e9, les \u00c9tats-Unis sont eux aussi en train de fa\u00e7onner leur philosophie de l\u2019histoire. Celle-ci est bien plus simple \u00e0 appr\u00e9hender pour nous, dans la mesure o\u00f9 elle puise essentiellement ses r\u00e9f\u00e9rences dans l\u2019histoire du XXe <\/sup>si\u00e8cle, du New Deal, de Roosevelt, et de l\u2019effort de guerre. Le pari fait par Biden et son \u00e9quipe d\u2019une transition qui s\u00e9curise \u00e0 la fois les investisseurs et les travailleurs (\u00ab win-win \u00bb), qui vise \u00e0 briser la \u00ab coalition fossile \u00bb <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span> qui avait port\u00e9 Trump au pouvoir en faisant basculer de larges segments du capital et du travail du c\u00f4t\u00e9 de la lutte climatique, renvoie au discours de l\u2019unit\u00e9 nationale face \u00e0 la crise, de la mobilisation des moyens, des intelligences, et de l\u2019honn\u00eate travailleur face \u00e0 un ennemi total. La r\u00e9ussite de ce pari est encore bien incertaine, car elle d\u00e9pend de la capacit\u00e9 de r\u00e9action de l\u2019adversaire R\u00e9publicain dans le jeu politique interne, et bien s\u00fbr de l\u2019efficacit\u00e9 imm\u00e9diate de ces propositions \u00e0 l\u2019\u00e9chelle d\u2019un mandat de quatre ans.<\/p>\n\n\n\n La rivalit\u00e9 strat\u00e9gique entre les \u00c9tats-Unis et la Chine provient donc du fait que leurs projets sont en bien des points similaires. Ils entrent en comp\u00e9tition pour les m\u00eames b\u00e9n\u00e9fices \u00e9conomiques et politiques, qu\u2019il s\u2019agit de tirer de la grande transition climatique. Mais ils ne partagent pas seulement un projet de redirection industrielle : ils partagent aussi n\u00e9cessairement les incertitudes de ce pari, c’est-\u00e0-dire les risques que susciteraient son \u00e9chec. Soit parce que l\u2019engrenage de la d\u00e9carbonation est trop lent, soit parce qu\u2019il se heurte \u00e0 des murs \u00e9cologiques trop importants, soit parce qu\u2019il s\u2019av\u00e8re insuffisamment porteur d\u2019espoir social, et donc peu mobilisateur, soit parce qu\u2019il est imm\u00e9diatement enterr\u00e9 par la renaissance de la coalition fossile. Dans un sc\u00e9nario o\u00f9 les d\u00e9cisions politiques seraient \u00e0 la fois prises de vitesse par l\u2019anthropoc\u00e8ne et confisqu\u00e9es par des forces sociales contraires, tout l\u2019\u00e9difice id\u00e9ologique et r\u00e9glementaire de la transition capitaliste s\u2019effondre, et avec lui toute perspective d\u2019avenir. Car dans ce cas de figure, c\u2019est le plan B qui ferait d\u00e9faut.<\/p>\n\n\n\n La rivalit\u00e9 strat\u00e9gique entre les \u00c9tats-Unis et la Chine provient donc du fait que leurs projets sont en bien des points similaires. Ils entrent en comp\u00e9tition pour les m\u00eames b\u00e9n\u00e9fices \u00e9conomiques et politiques, qu\u2019il s\u2019agit de tirer de la grande transition climatique. <\/p>Pierre Charbonnier<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n C\u2019est la raison pour laquelle deux questions doivent nous tenir \u00e9veill\u00e9s. D\u2019abord, sommes-nous r\u00e9ellement pi\u00e9g\u00e9s par cet horizon historique ? La r\u00e9invention d\u2019une productivit\u00e9 et d\u2019un \u00e9lan moderniste post-carbone ent\u00e9rine-t-elle n\u00e9cessairement la perspective d\u2019un moindre mal \u00e9cologique ? Ensuite, l\u2019Union Europ\u00e9enne a-t-elle les moyens de se construire sur un r\u00e9cit analogue \u00e0 ce que proposent les USA et la Chine ?<\/p>\n\n\n\n Commen\u00e7ons par la premi\u00e8re. L\u2019engrenage g\u00e9opolitique et social des arrangements post carbone nous est pr\u00e9sent\u00e9 comme une n\u00e9cessit\u00e9 parce qu\u2019il est profond\u00e9ment associ\u00e9 \u00e0 certaines convictions et inerties id\u00e9ologiques h\u00e9rit\u00e9es du pass\u00e9. J\u2019avais essay\u00e9 de les mettre en \u00e9vidence dans Abondance et libert\u00e9<\/a> <\/em>en d\u00e9crivant comment la nature et le territoire avaient \u00e9t\u00e9 envisag\u00e9s comme des contraintes \u00e0 surmonter dans le cadre d\u2019une rationalit\u00e9 politique organis\u00e9e pour stimuler la conqu\u00eate de la productivit\u00e9. C\u2019est ce pacte qui paradoxalement est encore \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans la construction des politiques climatiques actuelles, peut-\u00eatre dans ce qu\u2019il a de meilleur puisqu\u2019il pourrait permettre de r\u00e9int\u00e9grer des millions de travailleurs et de travailleuses dans une \u00e9conomie \u00e0 la hauteur des enjeux de l\u2019anthropoc\u00e8ne. Tout semble \u00eatre fait pourtant pour que l\u2019\u00e9mancipation collective ne puisse revendiquer l\u2019auto limitation comme une condition. Tout semble \u00eatre fait pour que l\u2019on n\u2019ait pas \u00e0 se poser la question politique des formes de libert\u00e9 n\u00e9es avec la d\u00e9multiplication des forces productives. Mais combien de fronti\u00e8res pourra-t-on encore repousser avant que la machine moderniste ne s\u2019\u00e9puise pour de bon ?<\/p>\n\n\n\n Certaines certitudes ont pourtant ces derniers mois \u00e9t\u00e9 mises \u00e0 l\u2019\u00e9preuve comme rarement dans un pass\u00e9 proche. Les angoisses suscit\u00e9es par la crise du Covid-19 ont permis de lever certains interdits li\u00e9s \u00e0 la dette, \u00e0 l\u2019intervention de l\u2019\u00c9tat, et semble-t-il au droit de propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle. Le motif de la peur a contribu\u00e9 \u00e0 d\u00e9verrouiller des m\u00e9canismes de protection consid\u00e9r\u00e9s depuis une quarantaine d\u2019ann\u00e9es comme contre productifs. Et la conjonction de cette crise sanitaire avec la crise climatique, dont elle n\u2019est \u00e0 certains \u00e9gards qu\u2019une r\u00e9p\u00e9tition g\u00e9n\u00e9rale \u00e0 petite \u00e9chelle, renforce ces m\u00e9canismes d\u2019endiguement de la crise : s\u2019il s\u2019agit de reconstruire une \u00e9conomie capable d\u2019amortir les chocs et d\u2019ouvrir \u00e0 nouveau un horizon historique de progr\u00e8s, alors autant faire d\u2019une pierre deux coups et organiser une \u00e9conomie post-Covid qui soit en m\u00eame temps climatiquement responsable.<\/p>\n\n\n\n On est alors fond\u00e9 \u00e0 se demander si, parmi les m\u00e9canismes protecteurs mis en place dans le sillage de la crise du Covid-19, l\u2019affranchissement \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019une \u00e9conomie intensive en \u00e9nergie ne pourrait pas trouver sa place. S\u2019il faut entretenir la possibilit\u00e9 th\u00e9orique et politique d\u2019une autre restructuration du pacte social, diff\u00e9rente de l\u2019\u00e9comodernisme dans ses variantes am\u00e9ricaine et chinoise, ce n\u2019est pas seulement parce que la perspective d\u2019un capitalisme vert est insuffisamment radicale sur le plan des id\u00e9es et qu\u2019elle sauvegarde l\u2019essentiel des rapports de pouvoir tels qu\u2019ils existent. C\u2019est incontestablement le cas, et c\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 le cas de la social d\u00e9mocratie, de l\u2019\u00c9tat d\u00e9veloppementaliste post-colonial, ou de tout arrangement politique \u00e9tabli apr\u00e8s une crise majeure. Le probl\u00e8me sp\u00e9cifique que pose la perp\u00e9tuation du mode de d\u00e9veloppement fond\u00e9 sur la croissance au XXIe <\/sup>si\u00e8cle est le hiatus entre les formes de vie, de d\u00e9sir, de justice, qu\u2019il a engendr\u00e9, et les contraintes mat\u00e9rielles qu\u2019il rencontre. C\u2019est le point sur lequel les pens\u00e9es de la d\u00e9croissance auront toujours absolument raison, quoi que l\u2019on pense de leur d\u00e9marche strat\u00e9gique, de leur anti-modernisme, ou m\u00eame du choix du terme de \u00ab d\u00e9croissance \u00bb : les flux de mati\u00e8re qui structurent l\u2019\u00e9conomie-monde sont surdimensionn\u00e9s, ils ne sont pas soutenables. L\u2019invention d\u2019un capitalisme vert ressemble de ce point de vue \u00e0 un processus de d\u00e9ni d\u2019ordre psychanalytique. \u00ab Je sais bien mais quand-m\u00eame \u00bb, sommes-nous en train de nous dire dans notre for int\u00e9rieur collectif. Entre une r\u00e9organisation de la productivit\u00e9 qui promet de ne rien changer ou presque \u00e0 nos formes de vie, et je parle l\u00e0 des formes de vie du Nord industriel, tout en sauvant la plan\u00e8te, et une remise en question du sch\u00e9ma id\u00e9ologique et pratique de la productivit\u00e9 qui demanderait de vivre autrement pour augmenter nos chances de pr\u00e9server la Terre et probablement d\u2019accro\u00eetre la justice globale, l\u2019immense majorit\u00e9 choisit la premi\u00e8re branche de l\u2019alternative car elle per\u00e7oit la seconde comme une aventure incertaine. Cela tient \u00e0 l\u2019inertie propre aux infrastructures de d\u00e9cision et de pouvoir, qui a besoin de continuit\u00e9 pour op\u00e9rer des changements incr\u00e9mentaux, mais aussi \u00e0 l\u2019inertie des structures sociales et des d\u00e9sirs collectifs.<\/p>\n\n\n\n Le probl\u00e8me sp\u00e9cifique que pose la perp\u00e9tuation du mode de d\u00e9veloppement fond\u00e9 sur la croissance au XXIe <\/sup>si\u00e8cle est le hiatus entre les formes de vie, de d\u00e9sir, de justice, qu\u2019il a engendr\u00e9, et les contraintes mat\u00e9rielles qu\u2019il rencontre. <\/p>Pierre Charbonnier<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Mais il ne faut pas n\u00e9cessairement envisager l\u2019alternative entre capitalisme vert et auto limitation volontaire comme une divergence id\u00e9ologique. Il faut plut\u00f4t voir dans ces mod\u00e8les deux avenirs possibles qui entretiennent une relation dynamique. Ce qu\u2019il faut essayer d\u2019imaginer, c\u2019est ce que rend possible, politiquement et socialement, le pari actuel de d\u00e9carbonation du capitalisme. On peut envisager cette perspective de deux mani\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n Dans ce second sc\u00e9nario, les n\u00e9cessit\u00e9s pratiques et institutionnelles de la d\u00e9carbonation n\u2019ont pas pour effet de refermer la porte de l\u2019histoire en installant un mode d\u00e9veloppement h\u00e9g\u00e9monique et passe-partout, une \u00e9tape ultime aux stades de la croissance \u00e9conomique d\u00e9crit par Rostow dans les ann\u00e9es 1960. Elles induisent au contraire un approfondissement de la r\u00e9flexion collective sur les liens entre productivit\u00e9 et \u00e9mancipation. Il ne fait aucun doute que les grandes infrastructures de la modernit\u00e9 vont \u00eatre transform\u00e9es, mais on ne sait pas encore si ces mutations vont contribuer \u00e0 l\u2019inhibition du d\u00e9sir de changement (ou si on veut le dire positivement : \u00e0 s\u00e9curiser une formule socio-\u00e9conomique qui fonctionne bon an mal an) ou au contraire \u00e0 le stimuler. Mais dans la seconde hypoth\u00e8se, il faut se tenir pr\u00eats \u00e0 concevoir et \u00e0 articuler ensemble les nouvelles aspirations qui se dessinent lorsque les soci\u00e9t\u00e9s, app\u00e2t\u00e9es par l\u2019avant-go\u00fbt des nouvelles libert\u00e9s qui s\u2019offrent \u00e0 elles, d\u00e9cident de ne pas s\u2019en satisfaire et d\u2019en demander plus.<\/p>\n\n\n\n L\u2019erreur du mouvement pour la d\u00e9croissance, dans cette perspective, consistait \u00e0 pr\u00e9senter la limitation drastique des niveaux de consommation comme une pr\u00e9condition absolue \u00e0 tout avenir souhaitable, comme si le constat physique suffisait \u00e0 imprimer un mouvement historique et un r\u00e9alignement des int\u00e9r\u00eats sociaux, comme s\u2019il suffisait de voir le probl\u00e8me pour le surmonter. Dans ce cadre, l\u2019in\u00e9vitable changement de r\u00e9gime \u00e9nerg\u00e9tique serait conditionn\u00e9 \u00e0 une r\u00e9volution id\u00e9ologique qui pour l\u2019instant est non seulement hors de port\u00e9e de nos syst\u00e8mes sociaux, mais en outre contre-productive car beaucoup trop intransigeante et donc la cible de critiques en infaisabilit\u00e9. Mais il se pourrait par contre que la culture et les institutions n\u00e9cessaires \u00e0 cette auto-limitation soient moins la condition initiale du changement que son effet progressif. Les quelques exemples donn\u00e9s plus haut permettent d\u2019imaginer que certaines cons\u00e9quences sociales et culturelles du capitalisme vert ouvrent la porte \u00e0 de nouveaux arrangements mat\u00e9riels et sociaux, qui engendrent \u00e0 leur tour de nouvelles id\u00e9es, de nouveaux int\u00e9r\u00eats. L\u2019univers de la production totale, comme dit Bruno Latour, n\u2019est pas abandonn\u00e9 suite \u00e0 la r\u00e9alisation soudaine et dogmatique de ses maux, mais au cours d\u2019un processus d\u2019int\u00e9gration progressive de normes d\u2019existence induites par une amorce socio-historique, qu\u2019est la modernisation verte.<\/p>\n\n\n\n Car il ne s\u2019agit pas simplement de nouveaux modes de vie, d\u2019une modification superficielle des paysages urbains et des r\u00e9gimes alimentaires, mais d\u2019une s\u00e9rie de transformations qui affectent l\u2019ensemble des dimensions de la coexistence, du droit aux \u00e9quilibres de pouvoir, des modes de production aux dynamiques d\u2019emploi, des repr\u00e9sentations de la science aux formes de la l\u00e9gitimit\u00e9. Or, une fois amorc\u00e9 l\u2019engrenage de cette nouvelle politique de productivit\u00e9, avec toute la tra\u00eene de cons\u00e9quences qui vont \u00e0 sa suite, il se peut que l\u2019on se mette \u00e0 en demander plus. Apr\u00e8s avoir go\u00fbt\u00e9 aux avantages d\u2019un r\u00e9gime socio-\u00e9conomique d\u00e9barrass\u00e9 de ses caract\u00e9ristiques les plus ruineuses et les plus ali\u00e9nantes, peut-\u00eatre qu\u2019une majorit\u00e9 souhaitera aller plus loin sur cette pente, m\u00eame si ce n\u2019est pas le sc\u00e9nario pr\u00e9vu par les leaders du capitalisme vert. C\u2019est d\u2019ailleurs l\u2019ambivalence fondamentale des projets de Green New Deal. Ils peuvent \u00eatre compris comme des instruments de maintien du statu quo<\/em>, de rel\u00e9gitimation d\u2019un capitalisme devenu responsable et durable, ou comme une impulsion transformatrice plus profonde. C\u2019est \u00e0 la fois la faiblesse et la force de cette plateforme : sa force car elle est en principe capable de f\u00e9d\u00e9rer des acteurs politiques mus par des int\u00e9r\u00eats et des id\u00e9aux tr\u00e8s diff\u00e9rents les uns des autres, du profit le plus trivial \u00e0 la r\u00e9volution sociale la plus exigeante, sa faiblesse car ce mouvement f\u00e9d\u00e9rateur est en partie construit sur un malentendu. Entre l\u2019utilisation de certains \u00e9l\u00e9ments du Green New Deal par l\u2019\u00e9quipe de Biden pour reconstruire la diplomatie \u00e9conomique des USA, et les mouvements progressistes qui cherchent \u00e0 exploiter le potentiel de justice sociale et raciale de la transition, l\u2019\u00e9cart est important. Car dans la seconde option, la plus exigeante, c\u2019est une hypoth\u00e8se de socialisme d\u00e9mocratique et soutenable qui appara\u00eet. Cette hypoth\u00e8se peut \u00eatre formul\u00e9e ex cathedra <\/em>comme la cons\u00e9quence naturelle de principes de justice, ou comme une philosophie de l\u2019histoire \u00e9cologique, mais elle a plus de chance de se r\u00e9aliser \u00e0 partir d\u2019un effet d\u2019entra\u00eenement de mutations qui en suscitent d\u2019autres, et qui finissent par remonter dans l\u2019\u00c9tat. Dans l\u2019incertitude quant au d\u00e9veloppement historique des politiques du climat, demeure donc la possibilit\u00e9 de nouvelles formes de politisation de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Car il ne s\u2019agit pas simplement de nouveaux modes de vie, d\u2019une modification superficielle des paysages urbains et des r\u00e9gimes alimentaires, mais d\u2019une s\u00e9rie de transformations qui affectent l\u2019ensemble des dimensions de la coexistence, du droit aux \u00e9quilibres de pouvoir, des modes de production aux dynamiques d\u2019emploi, des repr\u00e9sentations de la science aux formes de la l\u00e9gitimit\u00e9. <\/p>Pierre Charbonnier<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Il se pourrait parfaitement que les moyens employ\u00e9s pour sauver le capitalisme de sa propre ruine, de ses propres contradictions, conduisent \u00e0 surmonter la fatalit\u00e9 apparente d\u2019un \u00e9comodernisme devenu universel, fond\u00e9 sur l\u2019\u00e9lectrification des m\u00eames besoins, et sur le transfert de la charge extractive des \u00e9nergies fossiles vers d\u2019autres minerais. Dans cette hypoth\u00e8se, la t\u00e2che du mouvement pour la justice environnementale et sociale n\u2019est pas de s\u2019opposer frontalement au capitalisme vert et \u00e0 ses mensonges, comme s\u2019il s\u2019agissait entre lui et nous d\u2019un conflit \u00e0 mort et d\u2019une affaire de v\u00e9rit\u00e9. Elle consisterait plut\u00f4t \u00e0 identifier dans les m\u00e9canismes de d\u00e9carbonation de l\u2019\u00e9conomie les leviers qui permettent de repolitiser les besoins, de red\u00e9finir le r\u00f4le de l\u2019\u00c9tat et de ses \u00e9lites, de rendre d\u00e9sirable pour le plus grand nombre un autre mode de d\u00e9veloppement, un autre mode d\u2019organisation. La t\u00e2che consisterait \u00e0 exploiter les br\u00e8ches ouvertes par la r\u00e9invention de la productivit\u00e9 (et en particulier le pouvoir rendu aux ouvriers et op\u00e9rateurs techniques dans une \u00e9conomie plus intense en travail) pour en faire le socle d\u2019une revendication socio-\u00e9cologique plus exigeante. L\u2019opposition de principe au capitalisme vert satisfait certainement des aspirations th\u00e9oriques, qui en tant que telles sont l\u00e9gitimes, mais elles n\u2019ont un r\u00f4le strat\u00e9gique que secondaire. L\u2019enjeu v\u00e9ritable r\u00e9side dans la capacit\u00e9 \u00e0 saisir ce qui \u00e9rode le d\u00e9sir de capitalisme au sein de la soci\u00e9t\u00e9, ce qui affaiblit du m\u00eame coup les m\u00e9canismes qui alimentent la l\u00e9gitimit\u00e9 de la recherche de croissance. De ce point de vue, la r\u00e9ponse politique \u00e0 l\u2019impasse mat\u00e9rielle des \u00e9conomies modernes n\u2019appara\u00eet plus comme une utopie, ou comme la construction abstraite d\u2019un id\u00e9al d\u00e9racin\u00e9 de l\u2019exp\u00e9rience collective (si ce n\u2019est celle d\u2019une avant-garde minoritaire), mais comme une tendance sociale concr\u00e8tement \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans les pratiques.<\/p>\n\n\n\nLa fin des incantations : l\u2019environnement comme terrain d\u2019affrontement g\u00e9opolitique<\/h2>\n\n\n\n
Le pari incertain de la modernit\u00e9 verte<\/h2>\n\n\n\n
La br\u00e8che politique : composer avec et contre le capitalisme vert<\/h2>\n\n\n\n
L\u2019hypoth\u00e8se d\u2019une transformation europ\u00e9enne<\/h2>\n\n\n\n