{"id":10924,"date":"2018-06-25T14:09:38","date_gmt":"2018-06-25T12:09:38","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/?p=10924"},"modified":"2023-08-31T10:53:46","modified_gmt":"2023-08-31T08:53:46","slug":"second-discours-sur-la-guerre-robespierre-commentaire-de-j-c-martin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2018\/06\/25\/second-discours-sur-la-guerre-robespierre-commentaire-de-j-c-martin\/","title":{"rendered":"Le Second discours sur la Guerre de Robespierre"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"intro\">Le discours que Maximilien Robespierre prononce devant la soci\u00e9t\u00e9 des Amis de la Constitution, ou dit autrement le club des Jacobins, le 2 janvier 1792, est c\u00e9l\u00e8bre \u00e0 plusieurs titres. Il y exprime son refus de l\u2019engouement pour la guerre que sont en train de cultiver Brissot et d\u2019autres Jacobins, qui seront rapidement identifi\u00e9s comme Brissotins avant de recevoir plus tardivement le nom de Girondins (mot que j\u2019emploie ici en me soumettant \u00e0 l\u2019habitude collective)&#160;; il fixe la priorit\u00e9 politique \u00e0 la lutte contre les ennemis int\u00e9rieurs et les mensonges de la Cour&#160;; il critique les faiblesses de l\u2019Assembl\u00e9e l\u00e9gislative \u2013 \u00e0 laquelle il n\u2019appartient pas et dont Brissot est devenu une des personnalit\u00e9s les plus fortes&#160;; il se positionne comme porte-parole du peuple, porteur d\u2019exigences de v\u00e9rit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"intro\">Avec deux formules pass\u00e9es \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9 et souvent cit\u00e9es \u2013 le plus souvent en n\u00e9gligeant le contexte &#8211; il marque les esprits&#160;: \u00ab&#160;personne n\u2019aime les missionnaires arm\u00e9s&#160;\u00bb et \u00ab&#160;je suis du peuple, je n\u2019ai jamais \u00e9t\u00e9 que cela, je ne veux \u00eatre que cela&#160;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"intro\">Pour \u00e9clairer ce texte, il est n\u00e9cessaire de brosser un rapide tableau de la situation. Les d\u00e9put\u00e9s de l\u2019Assembl\u00e9e l\u00e9gislative ont eu beau pr\u00eater serment, le 4 octobre 1791, de \u00ab&#160;maintenir la Constitution&#160;\u00bb et d\u2019 \u00ab&#160;\u00eatre en tout fid\u00e8les \u00e0 la Nation, \u00e0 la loi et au roi&#160;\u00bb, ils ne convainquent pas l\u2019opinion, d\u2019autant que le souvenir de la fuite du roi arr\u00eat\u00e9e \u00e0 Varennes et de la r\u00e9pression sanglante de la manifestation parisienne qui voulait, le 17 juillet 1791, demander la d\u00e9ch\u00e9ance du souverain, demeure dans les esprits. La politique se fait certes toujours dans les assembl\u00e9es, les clubs et les salons, mais aussi et de plus en plus dans les caf\u00e9s, les rues ou dans les foires. L\u2019inqui\u00e9tude sur l\u2019avenir est aliment\u00e9e par les dissensions bien connues entre partisans et opposants de la R\u00e9volution, ces derniers \u00e9tant dor\u00e9navant appel\u00e9s \u00ab&#160;contre-r\u00e9volutionnaires&#160;\u00bb quand la d\u00e9nomination \u00ab&#160;r\u00e9volutionnaire&#160;\u00bb demeure encore peu employ\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"intro\">Le schisme religieux et les guerres civiles locales touchent dor\u00e9navant tout le pays &#8211; Avignon en \u00e9tant alors le pire exemple &#8211; tandis qu\u2019arrivent en m\u00e9tropole les nouvelles alarmantes de la r\u00e9volte des esclaves qui a commenc\u00e9 dans l\u2019\u00eele de Saint-Domingue en ao\u00fbt 1791. \u00c9meutes ouvri\u00e8res, revendications contre la hausse des prix dans les villes comme dans les campagnes parcourues par des bandes de \u00ab&#160;taxateurs&#160;\u00bb radicalisent les positions m\u00eame si peu d\u2019hommes politiques importants se saisissent de ces troubles, laiss\u00e9s pour l\u2019essentiel \u00e0 la charge des administrateurs et des juges. Il suffira de quelques mois pour que la mort du maire d\u2019Etampes, Simoneau, \u00e0 l\u2019occasion d\u2019un affrontement avec des manifestants provoque une rupture dans l\u2019Assembl\u00e9e entre ceux qui d\u00e9fendront l\u2019application de la loi, les Girondins pour faire bref, et ceux qui justifieront la violence, les Montagnards \u2013 puisque le mot va \u00eatre invent\u00e9 &#8211; dont Robespierre. Les partisans de la royaut\u00e9 constitutionnelle, initialement au pouvoir en 1791, les Feuillants, qui ont quitt\u00e9 les Jacobins apr\u00e8s le 17 juillet, et a fortiori les fid\u00e8les de la monarchie sont en train de c\u00e9der le devant de la sc\u00e8ne aux Jacobins et \u00e0 leurs guerres fratricides, m\u00eame s\u2019ils continuent de jouer un r\u00f4le important dans la vie politique. Mais en ce d\u00e9but d\u2019ann\u00e9e 1792, ce sont bien les rivalit\u00e9s entre meneurs jacobins qui prennent le pas sur toute autre consid\u00e9ration, annon\u00e7ant les d\u00e9chirements de l\u2019\u00e9t\u00e9 et de l\u2019automne 1792 et expliquant les drames de 1793 jusqu\u2019aux \u00e9liminations des principaux protagonistes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"intro\">Ce fut le 21 octobre que Brissot lan\u00e7a l\u2019id\u00e9e de punir la t\u00eate de la Contre-R\u00e9volution, c\u2019est-\u00e0-dire les princes \u00e9migr\u00e9s, en assurant qu\u2019ils \u00e9taient soutenus par les monarques europ\u00e9ens tous unis dans la volont\u00e9 de d\u00e9truire la R\u00e9volution. Il fallait prendre, selon lui, les \u00ab&#160;mesures convenables&#160;\u00bb pour faire face \u00e0 cette situation, enfin telle qu\u2019il l\u2019imagine. Car les souverains \u00e9trangers, sauf la tsarine Catherine II, ne sont pas dispos\u00e9s \u00e0 s\u2019engager dans une guerre contre la France, encore moins \u00e0 s\u2019appuyer sur les troupes d\u00e9sordonn\u00e9es et disparates des \u00e9migr\u00e9s qui se pressent sur les rives du Rhin \u00e0 Coblence. Cette crainte est partag\u00e9e par le couple royal \u00e0 Paris qui pr\u00e9f\u00e8re imaginer qu\u2019une force importante men\u00e9e par les rois coalis\u00e9s puisse venir les d\u00e9livrer en \u00e9vitant les revendications des \u00e9migr\u00e9s comme le retour de l\u2019anarchie r\u00e9volutionnaire&#160;! <\/p>\n\n\n\n<p class=\"intro\">Cet espoir diffus va rencontrer les d\u00e9clarations belliqueuses de Brissot et de ses amis, tandis que les journalistes Prudhomme, Desmoulins et Marat t\u00e9moignent de leur malaise devant pareilles perspectives et redoutent les cons\u00e9quences pour le pays. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"intro\">Mais ils regrettent aussi que le dynamisme r\u00e9volutionnaire qui avait permis la prise de la Bastille soit en train de d\u00e9p\u00e9rir et esp\u00e8rent qu\u2019une occasion sera donn\u00e9e au peuple pour qu\u2019il exprime \u00e0 nouveau sa force contre les pesanteurs conservatrices. Si bien que dans un premier temps, ils ne savent pas quel parti prendre devant les projets que l\u2019on pr\u00eate aux Girondins et qui peuvent peut-\u00eatre ranimer la flamme. Leur initiative pourrait \u00eatre ainsi la mise en \u0153uvre de la grande promesse contenue dans la d\u00e9claration de paix au monde de mai 1790 qui ouvrait, paradoxalement, la possibilit\u00e9 d\u2019\u00e9tendre la R\u00e9volution aux peuples europ\u00e9ens soumis aux tyrans et qui mettait en cause l\u2019autorit\u00e9 encore accord\u00e9e au roi pour d\u00e9clarer la paix et la guerre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"intro\">Brissot et Vergniaud vont alors pr\u00e9senter \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e les risques courus si elle ne se lance pas dans une offensive n\u00e9cessaire contre les \u00e9migr\u00e9s et les souverains qui les soutiennent, charg\u00e9s ensemble de la responsabilit\u00e9 du marasme dans lequel la France se trouve. A partir de novembre, les d\u00e9put\u00e9s l\u00e9gif\u00e8rent sur la n\u00e9cessit\u00e9 pour les \u00e9migr\u00e9s de rentrer et de se soumettre aux lois ainsi que sur les mesures \u00e0 prendre contre \u00ab&#160;les puissances \u00e9trang\u00e8res&#160;\u00bb qui acceptent leurs rassemblements sur leurs territoires. Prudhomme et Marat d\u00e9noncent aussit\u00f4t cette politique qui peut rendre le pouvoir au roi et subjuguer le peuple en le soumettant aux fripons. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"intro\">Or l\u2019emballement gagne les Girondins qui s\u2019en prennent aux autres ennemis de l\u2019int\u00e9rieur, les pr\u00eatres r\u00e9fractaires qu\u2019ils envisagent d\u2019exiler. L\u2019unit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat et de la Nation s\u2019impose alors \u00e0 tous justifiant des mesures radicales, dont le d\u00e9cret du 27 novembre exigeant le recensement et la surveillance des pr\u00eatres inserment\u00e9s est le meilleur exemple. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"intro\">Il sert aussi de d\u00e9tonateur \u00e0 la crise puisque les Feuillants s\u2019y opposent et appellent le roi \u00e0 mettre son veto. D\u2019un seul coup, la lutte contre les contre-r\u00e9volutionnaires de toutes sortes, dans et hors le pays, est associ\u00e9e \u00e0 la menace que font planer les \u00e9migr\u00e9s et les princes allemands et divise l\u2019Assembl\u00e9e et le pays. Quelques d\u00e9put\u00e9s girondins enflamment les d\u00e9bats en parlant du besoin d\u2019exalter la grandeur du peuple fran\u00e7ais, h\u00e9ros de la libert\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"intro\">Robespierre rentr\u00e9 d\u2019Arras et \u00e9lu pr\u00e9sident du Club des jacobins le 28 novembre r\u00e9agit plus contre les Feuillants du directoire de Paris, qu\u2019il voit comme les agents de la Contre-r\u00e9volution qu\u2019\u00e0 propos des projets girondins. Est-ce pourtant sur son conseil, comme le sugg\u00e8re Jean Jaur\u00e8s que, d\u00e8s le 1er d\u00e9cembre, Marat lance une campagne contre Brissot avec un argument qu\u2019on retrouvera chez Robespierre&#160;: \u00ab&#160;Soyez d\u2019abord libres au dedans&#160;; d\u00e9barrassez-vous de la tyrannie int\u00e9rieure qui est un p\u00e9ril imm\u00e9diat au lieu de vous pr\u00e9cipiter au dehors contre des p\u00e9rils incertains.&#160;\u00bb C\u2019est \u00e0 partir du 9 d\u00e9cembre que ce dernier va combattre les pr\u00e9paratifs de la guerre en insistant sur les trahisons possibles et sur le fait qu\u2019il ne peut pas s\u2019agir d\u2019une guerre ordinaire puisque les ennemis sont autant \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur que hors du pays. Alors que le roi, accompagn\u00e9 par le nouveau ministre de la guerre, Narbonne, soutient l\u2019ultimatum lanc\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9lecteur de Tr\u00e8ves pour qu\u2019il chasse de son territoire les \u00e9migr\u00e9s qui s\u2019y trouve avant un mois, sous peine d\u2019y \u00eatre contraint par la force, Robespierre, comme Danton, comme Prudhomme s\u2019emploient \u00e0 d\u00e9noncer la man\u0153uvre royale. C\u2019est notamment l\u2019objet d\u2019un grand discours le 18 d\u00e9cembre prononc\u00e9 dans la salle orn\u00e9 des drapeaux fran\u00e7ais, anglais et am\u00e9ricains, apr\u00e8s que le pr\u00e9sident de s\u00e9ance a promis une \u00e9p\u00e9e pour r\u00e9compenser le g\u00e9n\u00e9ral qui remporterait la premi\u00e8re victoire. Comme le rapporte un observateur \u00ab&#160;son opinion heurtait celle de tous les auditeurs&#160;\u00bb. Pendant ce temps, \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e les p\u00e9titionnaires se succ\u00e9daient pour r\u00e9clamer la guerre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"intro\">C\u2019est le 29 que Brissot r\u00e9pond en faisant le pari que malgr\u00e9 le roi et la cour, malgr\u00e9 le ministre Narbonne et les g\u00e9n\u00e9raux en qui il a confiance, dont La Fayette, le peuple r\u00e9volutionnaire saura mener une guerre \u00ab&#160;expiatoire \u2026 renouveler la face du monde et planter l\u2019\u00e9tendard de la libert\u00e9 sur les palais des rois, sur les s\u00e9rails des sultans, sur les ch\u00e2teaux des petits tyrans f\u00e9odaux, sur les temples des papes et des muphtis, c\u2019est \u00e0 cette guerre sainte qu\u2019Anacharsis Clootz est venu inviter l\u2019Assembl\u00e9e nationale, au nom du genre humain dont il n\u2019a jamais mieux m\u00e9rit\u00e9 d\u2019\u00eatre appel\u00e9 l\u2019ami.&#160;\u00bb Il ajoute que \u00ab&#160;la guerre est n\u00e9cessaire \u00e0 la France sous tous les points de vue. Il la faut pour son honneur&#160;\u00bb, suscitant une d\u00e9claration de Louvet voyant l\u2019occasion pour \u00ab&#160;Que le genre humain se rel\u00e8ve et respire&#160;! Que les nations n\u2019en fassent plus qu\u2019une&#160;\u00bb. Et le 30 il ajoutait ces phrases fameuses&#160;: \u00ab&#160;Oui, ou nous vaincrons et les \u00e9migr\u00e9s et les pr\u00eatres et les \u00c9lecteurs, et alors nous \u00e9tablirons notre cr\u00e9dit public et notre prosp\u00e9rit\u00e9, ou nous serons battus et trahis\u2026, et les tra\u00eetres seront enfin convaincus et ils seront punis, et nous pourrons faire dispara\u00eetre enfin ce qui s\u2019oppose \u00e0 la grandeur de la nation fran\u00e7aise. Je l\u2019avouerai, messieurs, je n\u2019ai qu\u2019une crainte, c\u2019est que nous ne soyons pas trahis. NOUS AVONS BESOIN DE GRANDES TRAHISONS&#160;: NOTRE SALUT EST L\u00c0 &nbsp;&#160;; car il existe encore de fortes doses de poison dans le sein de la France, et il faut de fortes explosions pour l\u2019expulser&#160;: le corps est bon, il n\u2019y a rien \u00e0 craindre.&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"intro\">C\u2019est \u00e0 cela que Robespierre r\u00e9pond le 2. Mais il s\u2019enferme dans la d\u00e9nonciation d\u2019un complot du roi et de la cour, comme dans la critique personnelle de Brissot ou de cet aventurier qu\u2019est Clootz, baron allemand devenu r\u00e9volutionnaire fran\u00e7ais. Il ne r\u00e9pond ni \u00e0 la peur des Fran\u00e7ais ordinaires qui r\u00e9clament la guerre et s\u2019engagent comme volontaires, pour faire pi\u00e8ce aux contre-r\u00e9volutionnaires locaux qui sont leurs voisins, ni au courant hostile \u00e0 la guerre auquel Marat et Condorcet contribuent sans pouvoir se rencontrer. Il va affirmer des principes sans proposer aucune ligne de conduite et mesures pr\u00e9cises contre les ennemis. Comme le dira Jean Jaur\u00e8s r\u00e9unissant Brissot et Robespierre dans un m\u00eame bl\u00e2me&#160;: \u00ab&#160;Oui, malgr\u00e9 ses apparences d\u2019audace, malgr\u00e9 ses t\u00e9m\u00e9raires paradoxes sur la trahison, Brissot n\u2019avait pas une suffisante confiance en la R\u00e9volution, puisqu\u2019il pensait que la guerre \u00e9tait une convulsion n\u00e9cessaire, disons le mot, un \u00ab&#160;vomitif n\u00e9cessaire&#160;\u00bb, pour que l\u2019organisme de la R\u00e9volution rejet\u00e2t les \u00e9l\u00e9ments malades qu\u2019il contenait. Et Robespierre aussi n\u2019avait pas assez de foi en la R\u00e9volution, puisqu\u2019il n\u2019affirmait pas la possibilit\u00e9 d\u2019une action r\u00e9volutionnaire int\u00e9rieure capable d\u2019expulser imm\u00e9diatement tous ces \u00e9l\u00e9ments mauvais.&#160;\u00bb Laissons lui la parole encore quand il continue \u00e0 propos de Robespierre&#160;: \u00ab&#160;Il \u00e9tait tout ensemble pour la paix avec le dehors et pour la l\u00e9galit\u00e9 au dedans&#160;: c\u2019\u00e9tait trop demander \u00e0 un peuple dont les nerfs ou excit\u00e9s ou affaiblis vibraient de nouveau apr\u00e8s quelques mois d\u2019atonie. Aussi, son action contre la guerre, si elle fut grande et noble, ne fut pas efficace. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"intro\">Mais quel sens merveilleux de la r\u00e9alit\u00e9, surtout quel sens des difficult\u00e9s, des obstacles chez cet homme que d\u2019habitude on qualifie d\u2019id\u00e9ologue, de th\u00e9oricien abstrait&#160;!&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Les plus grandes questions qui agitent les hommes ont souvent pour base un malentendu&#160;; il y en a, si je ne me trompe, m\u00eame dans celle-ci&#160;; il suffit de le faire cesser, et tous les bons citoyens se rallieront aux principes et \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9.<br>Des deux opinions qui ont \u00e9t\u00e9 balanc\u00e9es dans cette Assembl\u00e9e, l&rsquo;une a pour elle toutes les id\u00e9es qui flattent l&rsquo;imagination, toutes les esp\u00e9rances brillantes qui animent l&rsquo;enthousiasme, et m\u00eame un sentiment g\u00e9n\u00e9reux soutenu de tous les moyens que le gouvernement le plus actif et le plus puissant peut employer pour influer sur l&rsquo;opinion&#160;; l&rsquo;autre n&rsquo;est appuy\u00e9e que sur la froide raison et sur la triste v\u00e9rit\u00e9. Pour plaire, il faut d\u00e9fendre la premi\u00e8re&#160;; pour \u00eatre utile, il faut soutenir la seconde, avec la certitude de d\u00e9plaire \u00e0 tous ceux qui ont le pouvoir de nuire&#160;: c&rsquo;est pour celle-ci que je me d\u00e9clare.<\/p>\n\n\n\n<p>Ferons-nous la guerre, ou ferons-nous la paix&#160;? Attaquerons-nous nos ennemis, ou les attendrons-nous dans nos foyers&#160;? Je crois que cet \u00e9nonc\u00e9 ne pr\u00e9sente pas la question sous tous ses rapports et dans toute son \u00e9tendue. Quel parti la nation et ses repr\u00e9sentants doivent-ils prendre, dans les circonstances o\u00f9 nous sommes, \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de nos ennemis int\u00e9rieurs et ext\u00e9rieurs&#160;?<br>Voil\u00e0 le v\u00e9ritable point de vue sous lequel on doit l&rsquo;envisager, si l&rsquo;on veut l&#8217;embrasser tout enti\u00e8re, et la discuter avec toute l&rsquo;exactitude qu&rsquo;elle exige. Ce qui importe, par-dessus tout, quel que puisse \u00eatre le fruit de nos efforts, c&rsquo;est d&rsquo;\u00e9clairer la nation sur ses v\u00e9ritables int\u00e9r\u00eats et sur ceux de ses ennemis&#160;; c&rsquo;est de ne pas \u00f4ter \u00e0 la libert\u00e9 sa derni\u00e8re ressource, en donnant le change \u00e0 l&rsquo;esprit public dans ces circonstances critiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Je t\u00e2cherai de remplir cet objet en r\u00e9pondant principalement \u00e0 l&rsquo;opinion de M. Brissot. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"comment\">Jacques Pierre Brissot (1754-1793), avocat issu de la moyenne bourgeoisie de Chartres, il fait partie des milieux lib\u00e9raux proches du duc d\u2019Orl\u00e9ans, cousin du roi, dans les ann\u00e9es 1780. Apr\u00e8s des voyages en Angleterre, qui lui inspire la fondation d\u2019une Soci\u00e9t\u00e9 des amis des noirs, et aux \u00c9tats-Unis, il s\u2019engage rapidement dans le mouvement patriote. Il se fait d\u2019abord journaliste, et fonde le <em>Patriote fran\u00e7ais <\/em>en juillet 1789, avant d\u2019\u00eatre \u00e9lu d\u00e9put\u00e9 \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e l\u00e9gislative. Il y devient une voix \u00e9cout\u00e9e, favorable notamment \u00e0 la guerre, qui permettrait selon lui de d\u00e9voiler les intentions r\u00e9elles de la Cour. C\u2019est \u00e0 cette occasion qu\u2019il affronte Robespierre, au sein du club des Jacobins notamment. L\u2019historiographie du XIXe si\u00e8cle l\u2019a fix\u00e9 comme l\u2019un des chefs de la Gironde, avec Roland et Vergniaud. <\/p>\n\n\n\n<p>Certes, j&rsquo;aime tout autant que M. Brissot une guerre entreprise pour \u00e9tendre le r\u00e8gne de la libert\u00e9, et je pourrais me livrer aussi au plaisir d&rsquo;en raconter d&rsquo;avance toutes les merveilles. Si j&rsquo;\u00e9tais ma\u00eetre des destin\u00e9es de la France, si je pouvais, \u00e0 mon gr\u00e9, diriger ses forces et ses ressources, j&rsquo;aurais envoy\u00e9, d\u00e8s longtemps, une arm\u00e9e en Brabant, j&rsquo;aurais secouru les Li\u00e9geois et bris\u00e9 les fers des Bataves&#160;; ces exp\u00e9ditions sont fort de mon go\u00fbt.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"comment\">La r\u00e9volution braban\u00e7onne de 1789 se d\u00e9roule dans les Pays-Bas autrichiens entre 1787 et 1790, sous le r\u00e8gne de l&#8217;empereur Joseph II. En r\u00e9ussissant \u00e0 s\u2019unir en 1790, les Braban\u00e7ons vont vaincre l&rsquo;arm\u00e9e imp\u00e9riale \u00e0 la bataille de Turnhout, ce qui entra\u00eene la disparition du pouvoir imp\u00e9rial en Belgique et la proclamation des \u00c9tats belgiques unis. Ceux-ci ne survivront qu\u2019un an. En ao\u00fbt 1789, les Li\u00e9geois renversent le prince-\u00e9v\u00eaque de la ville, qui prend la route de l\u2019exil. Une r\u00e9publique est tr\u00e8s vite proclam\u00e9e par les d\u00e9mocrates qui ont pris le contr\u00f4le de la ville. D\u00e8s le mois de novembre, la ville est occup\u00e9e par les Prussiens au nom d\u2019une m\u00e9diation avec le cercle de Westphalie, l\u2019un des cercles imp\u00e9riaux, c\u2019est-\u00e0-dire un groupement d&rsquo;\u00c9tats du Saint-Empire romain, institu\u00e9 pour l&rsquo;organisation de la d\u00e9fense et la collecte de taxes imp\u00e9riales, dont elle est membre. L\u2019intransigeance du prince \u00e9v\u00eaque ne permet pas de d\u00e9bloquer la situation. Li\u00e8ge est finalement reprise une premi\u00e8re fois par L\u00e9opold II &nbsp;le 12 janvier 1791, malgr\u00e9 la r\u00e9sistance d\u2019une partie des patriotes li\u00e9geois, dans le sillage de son intervention au Pays-Bas. La crise \u00e9conomique qui frappait les Provinces-Unies \u00e0 la fin du XVIIIe si\u00e8cle, notamment caus\u00e9e par la quatri\u00e8me guerre d\u00e9sastreuse men\u00e9e contre l\u2019Angleterre, et le gouvernement autoritaire du <em>Staathouder<\/em>, Guillaume V provoquent le m\u00e9contement d\u2019une partie de la population urbaine. \u00c0 partir de 1780, de nombreux troubles touchent le pays, qui se transforment en guerre civile en 1783. Jusqu\u2019en 1787, le pays est coup\u00e9 en deux, avant qu\u2019une intervention anglo-prussienne, rendue possible par la d\u00e9cision finale de Louis XVI de ne pas soutenir les r\u00e9volutionnaires, ne r\u00e9tabl\u00eet \u00e9ph\u00e9m\u00e8rement Guillaume V. Cette r\u00e9volution fut un vecteur important de diffusion des id\u00e9es nouvelles en Europe de l\u2019ouest et notamment en France o\u00f9 se r\u00e9fugi\u00e8rent de nombreux exil\u00e9s bataves. <\/p>\n\n\n\n<p>Je n&rsquo;aurais point, il est vrai, d\u00e9clar\u00e9 la guerre \u00e0 des sujets rebelles, je leur aurais \u00f4t\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 la volont\u00e9 de se rassembler&#160;; je n&rsquo;aurais pas permis \u00e0 des ennemis plus formidables et plus pr\u00e8s de nous de les prot\u00e9ger et de nous susciter au dedans des dangers plus s\u00e9rieux.<br>Mais dans les circonstances o\u00f9 je trouve mon pays, je jette un regard inquiet autour de moi, et je me demande si la guerre que l&rsquo;on fera sera celle que l&rsquo;enthousiasme nous promet&#160;; je me demande qui la propose, comment, dans quelles circonstances, et pourquoi&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est l\u00e0, c&rsquo;est dans notre situation tout extraordinaire que r\u00e9side toute la question. Vous en avez sans cesse d\u00e9tourn\u00e9 vos regards&#160;; mais j&rsquo;ai prouv\u00e9, ce qui \u00e9tait clair pour tout le monde, que la proposition de la guerre actuelle \u00e9tait le r\u00e9sultat d&rsquo;un projet form\u00e9 d\u00e8s longtemps par les ennemis int\u00e9rieurs de notre libert\u00e9&#160;; je vous en ai montr\u00e9 le but&#160;; je vous ai indiqu\u00e9 les moyens d&rsquo;ex\u00e9cution&#160;; d&rsquo;autres vous ont prouv\u00e9 qu&rsquo;elle n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un pi\u00e8ge visible.<br>Un orateur, membre de l&rsquo;Assembl\u00e9e constituante, vous a dit, \u00e0 cet \u00e9gard, des v\u00e9rit\u00e9s de fait tr\u00e8s importantes&#160;; il n&rsquo;est personne qui n&rsquo;ait aper\u00e7u ce pi\u00e8ge, en songeant que c&rsquo;\u00e9tait apr\u00e8s avoir constamment prot\u00e9g\u00e9 les \u00e9migrations et les \u00e9migrants rebelles. qu&rsquo;on proposait de d\u00e9clarer la guerre \u00e0 leurs protecteurs, en m\u00eame temps qu&rsquo;on d\u00e9fendait encore les ennemis du dedans, conf\u00e9d\u00e9r\u00e9s avec eux.<\/p>\n\n\n\n<p>Vous \u00eates convenu vous-m\u00eame que la guerre plaisait aux \u00e9migr\u00e9s, qu&rsquo;elle plaisait au minist\u00e8re, aux intrigants de la Cour, \u00e0 cette faction nombreuse dont les chefs, trop connus, dirigent, depuis longtemps, toutes les d\u00e9marches du pouvoir ex\u00e9cutif&#160;; toutes les trompettes de l&rsquo;aristocratie et du gouvernement en donnent \u00e0 la fois le signal.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"comment\">Les deux fr\u00e8res du roi, le comte d\u2019Artois, \u00e9migr\u00e9 en juillet 1789, et le comte de Provence, \u00e9migr\u00e9 en juin 1791, et son cousin, le prince de Cond\u00e9. Jusqu\u2019au-boutistes et pas n\u00e9cessaire bien intentionn\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9gard de Louis XVI, jug\u00e9 trop accommodant avec les r\u00e9volutionnaires, ils se distinguaient par leur outrance et leur volont\u00e9 de faire la guerre.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, quiconque pourrait croire que la conduite de la Cour, depuis le commencement de cette r\u00e9volution, n&rsquo;a pas toujours \u00e9t\u00e9 en opposition avec les principes de l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 et le respect pour les droits du peuple serait regard\u00e9 comme un insens\u00e9, s&rsquo;il \u00e9tait de bonne foi&#160;; quiconque pourrait dire que la Cour propose une mesure aussi d\u00e9cisive que la guerre, sans la rapporter \u00e0 son plan, ne donnerait pas une id\u00e9e plus avantageuse de son jugement.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, pouvez-vous dire qu&rsquo;il soit indiff\u00e9rent au bien de l&rsquo;Etat que l&rsquo;entreprise de la guerre soit dirig\u00e9e par l&rsquo;amour de la libert\u00e9 ou par l&rsquo;esprit du despotisme, par la fid\u00e9lit\u00e9 ou par la perfidie&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant qu&rsquo;avez-vous r\u00e9pondu \u00e0 tous ces faits d\u00e9cisifs&#160;? Qu&rsquo;avez-vous dit pour dissiper tant de justes soup\u00e7ons&#160;? Votre r\u00e9ponse \u00e0 ce principe fondamental de toute cette discussion fait juger tout votre syst\u00e8me.<\/p>\n\n\n\n<p>La d\u00e9fiance, avez-vous dit dans votre premier discours, la d\u00e9fiance est un \u00e9tat affreux&#160;: elle emp\u00eache les deux pouvoirs d&rsquo;agir de concert&#160;; elle emp\u00eache le peuple de croire aux d\u00e9monstrations du pouvoir ex\u00e9cutif, atti\u00e9dit son attachement, rel\u00e2che sa soumission.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"comment\">L\u2019ex\u00e9cutif, c\u2019est-\u00e0-dire, le roi, priv\u00e9 d\u2019une grande partie de ses pouvoirs par la Constitution de septembre 1791, et le l\u00e9gislatif, l\u2019Assembl\u00e9e, qui conduit effectivement la politique de la nation.<\/p>\n\n\n\n<p>La d\u00e9fiance est un \u00e9tat affreux&#160;! Est-ce l\u00e0 le langage d&rsquo;un homme libre qui croit que la libert\u00e9 ne peut \u00eatre achet\u00e9e \u00e0 trop haut prix&#160;? Elle emp\u00eache les deux pouvoirs d&rsquo;agir de concert&#160;! Est-ce encore vous qui parlez ici&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>Quoi&#160;! c&rsquo;est la d\u00e9fiance du peuple qui emp\u00eache le pouvoir ex\u00e9cutif de marcher&#160;; et ce n&rsquo;est pas sa volont\u00e9 propre&#160;? Quoi&#160;! c&rsquo;est le peuple qui doit croire aveugl\u00e9ment aux d\u00e9monstrations du pouvoir ex\u00e9cutif&#160;; et ce n&rsquo;est plus le pouvoir ex\u00e9cutif qui doit m\u00e9riter la confiance du peuple, non par des d\u00e9monstrations, mais par des faits&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>La d\u00e9fiance atti\u00e9dit son attachement&#160;! Et \u00e0 qui donc le peuple doit-il de l&rsquo;attachement&#160;? est-ce \u00e0 un homme&#160;? est-ce \u00e0 l&rsquo;ouvrage de ses mains, ou bien \u00e0 la patrie, \u00e0 la libert\u00e9&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>Elle rel\u00e2che sa soumission . A la loi sans doute. En a-t-il manqu\u00e9 jusqu&rsquo;ici&#160;? Qui a le plus de reproches \u00e0 se faire \u00e0 cet \u00e9gard, ou de lui, ou de ses oppresseurs&#160;? Si ce texte a excit\u00e9 ma surprise, elle n&rsquo;a pas diminu\u00e9, je l&rsquo;avoue, quand j&rsquo;ai entendu le commentaire par lequel vous l&rsquo;avez d\u00e9velopp\u00e9 dans votre dernier discours.<\/p>\n\n\n\n<p>Vous nous avez appris qu&rsquo;il fallait bannir la d\u00e9fiance, parce qu&rsquo;il y avait eu un changement dans le minist\u00e8re. Quoi&#160;! c&rsquo;est vous, qui avez de la philosophie et de l&rsquo;exp\u00e9rience&#160;; c&rsquo;est vous que j&rsquo;ai entendu vingt fois dire, sur la politique et sur l&rsquo;esprit immortel des cours, tout ce que pense l\u00e0-dessus tout homme qui a la facult\u00e9 de penser&#160;; c&rsquo;est vous qui pr\u00e9tendez que le minist\u00e8re doit changer avec un ministre&#160;!<\/p>\n\n\n\n<p>Personne ne doute aujourd&rsquo;hui qu&rsquo;il existe une ligue puissante et dangereuse contre l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 et contre les principes de notre libert\u00e9&#160;: on sait que la coalition qui porta des mains sacril\u00e8ges sur les bases de la Constitution s&rsquo;occupe avec activit\u00e9 des moyens d&rsquo;achever son ouvrage&#160;; qu&rsquo;elle domine \u00e0 la Cour, qu&rsquo;elle gouverne les ministres.<\/p>\n\n\n\n<p>Vous \u00eates convenu qu&rsquo;elle avait le projet d&rsquo;\u00e9tendre encore la puissance minist\u00e9rielle, et d&rsquo;aristocratiser la repr\u00e9sentation nationale&#160;: vous nous avez pri\u00e9s de croire que les ministres et la Cour n&rsquo;avaient rien de commun avec elle&#160;; vous avez d\u00e9menti, \u00e0 cet \u00e9gard, les assertions positives de plusieurs orateurs et l&rsquo;opinion g\u00e9n\u00e9rale&#160;; vous vous \u00eates content\u00e9 d&rsquo;all\u00e9guer que des intrigants ne pouvaient porter aucune atteinte \u00e0 la libert\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Ignorez-vous que ce sont les intrigants qui font le malheur des peuples&#160;? Ignorez-vous que des intrigants, second\u00e9s par la force et par les tr\u00e9sors du gouvernement, ne sont pas \u00e0 n\u00e9gliger&#160;? que vous-m\u00eame vous vous \u00eates fait une loi jadis de poursuivre avec chaleur une partie de ceux dont il est ici question&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>Ignorez-vous que depuis le d\u00e9part du roi, dont le myst\u00e8re commence \u00e0 s&rsquo;\u00e9claircir, ils ont eu le pouvoir de faire r\u00e9trograder la r\u00e9volution, et de commettre impun\u00e9ment les plus coupables des attentats contre la libert\u00e9&#160;? D&rsquo;o\u00f9 vous vient donc tout \u00e0 coup tant d&rsquo;indulgence ou de s\u00e9curit\u00e9&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"comment\">Aussit\u00f4t que fut connue la nouvelle de la fuite de la famille royale des Tuileries dans la matin\u00e9e du 20 juin, l\u2019Assembl\u00e9e constituante, pourtant inform\u00e9e par \u00ab&#160;D\u00e9claration aux Fran\u00e7ais&#160;\u00bb du roi que celui-ci \u00e9tait parti de son plein gr\u00e9, d\u00e9clara qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 enlev\u00e9. Cette fiction fut notamment promue par La Fayette afin de prot\u00e9ger l\u2019institution monarchique. Dans la mesure o\u00f9 une partie des d\u00e9put\u00e9s hostiles \u00e0 la Cour n\u2019\u00e9taient pas dupes, et apr\u00e8s la r\u00e9pression qui suivit le massacre du Champ de Mars, la fuite du roi \u00e9tait de plus en plus souvent mentionn\u00e9 \u00e0 mots couverts par ses adversaires.<\/p>\n\n\n\n<p>Ne vous alarmez pas, nous a dit le m\u00eame orateur, si cette faction veut la guerre&#160;; ne vous alarmez pas si, comme elle, la Cour et les ministres veulent la guerre&#160;; si les papiers, que le ministre soudoie pr\u00eachent la guerre&#160;: les ministres, \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9, se joindront toujours aux mod\u00e9r\u00e9s contre les patriotes, mais ils se joindront aux patriotes et aux mod\u00e9r\u00e9s contre les \u00e9migrants.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelle rassurante et lumineuse th\u00e9orie&#160;! Les ministres, vous en convenez, sont les ennemis des patriotes&#160;; les mod\u00e9r\u00e9s, pour lesquels ils se d\u00e9clarent, veulent rendre notre constitution aristocratique&#160;; et vous voulez que nous adoptions leurs projets&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>Les ministres soudoient, et c&rsquo;est vous qui le dites, des papiers dont l&#8217;emploi est d&rsquo;\u00e9teindre l&rsquo;esprit public, d&rsquo;effacer les principes de la libert\u00e9, de vanter les plus dangereux de ses ennemis, de calomnier tous les bons citoyens, et vous voulez que je me fie aux principes des ministres&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>Vous croyez que les agents du pouvoir ex\u00e9cutif sont plus dispos\u00e9s \u00e0 adopter les maximes de l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 et \u00e0 d\u00e9fendre les droits du peuple dans toute leur puret\u00e9, qu&rsquo;\u00e0 transiger avec les membres de la dynastie, avec les amis de la Cour, aux d\u00e9pens du peuple et des patriotes, qu&rsquo;ils appellent hautement des factieux&#160;!<\/p>\n\n\n\n<p>Mais les aristocrates de toutes les nuances demandent la guerre&#160;; mais tous les \u00e9chos de l&rsquo;aristocratie r\u00e9p\u00e8tent aussi le cri de guerre&#160;: il ne faut pas non plus se d\u00e9fier, sans doute, de leurs intentions.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour moi, j&rsquo;admire votre bonheur et ne l&rsquo;envie pas. Vous \u00e9tiez destin\u00e9 \u00e0 d\u00e9fendre la libert\u00e9 sans d\u00e9fiance, sans d\u00e9plaire \u00e0 ses ennemis, sans vous trouver en opposition ni avec la cour, ni avec les ministres, ni avec les mod\u00e9r\u00e9s. Comme les routes du patriotisme sont devenues pour vous faciles et riantes&#160;!<\/p>\n\n\n\n<p>Pour moi, j&rsquo;ai trouv\u00e9 que plus on avan\u00e7ait dans cette carri\u00e8re, plus ou rencontrait d&rsquo;obstacles et d&rsquo;ennemis, plus on se trouvait abandonn\u00e9 de ceux avec qui on y \u00e9tait entr\u00e9&#160;; et j\u2019avoue que, si je m&rsquo;y voyais environn\u00e9 des courtisans, des aristocrates, des mod\u00e9r\u00e9s, je serais au moins tent\u00e9 de me croire en assez mauvaise compagnie.<\/p>\n\n\n\n<p>Ou je me trompe ou la faiblesse des motifs par lesquels vous avez voulu nous rassurer sur les intentions de ceux qui nous poussent \u00e0 la guerre est la preuve la plus frappante qui puisse les d\u00e9montrer. Loin d&rsquo;aborder le v\u00e9ritable \u00e9tat de la question, vous l&rsquo;avez toujours fui. Tout ce que vous avez dit est donc hors de la question. Votre opinion n&rsquo;est fond\u00e9e que sur des hypoth\u00e8ses vagues et \u00e9trang\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p>Que nous importent, par exemple, vos longues et pompeuses dissertations sur la guerre am\u00e9ricaine&#160;?&nbsp;Qu&rsquo;y a-t-il de commun entre la guerre ouverte qu&rsquo;un peuple fait \u00e0 ses tyrans, et un syst\u00e8me d&rsquo;intrigue conduit par le gouvernement m\u00eame contre la libert\u00e9 naissante&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"comment\">Attaques directes contre Brissot, qui se vantait de bien conna\u00eetre les \u00c9tats-Unis pour les avoir bri\u00e8vement visit\u00e9s en 1788.<\/p>\n\n\n\n<p>Si les Am\u00e9ricains avaient triomph\u00e9 de la tyrannie anglaise en combattant sous les drapeaux de l&rsquo;Angleterre et sous les ordres de ses g\u00e9n\u00e9raux contre ses propres alli\u00e9s, l&rsquo;exemple des Am\u00e9ricains serait bon \u00e0 citer&#160;: on pourrait m\u00eame y joindre celui des Hollandais et des Suisses, s&rsquo;ils s&rsquo;\u00e9taient repos\u00e9s sur le duc d&rsquo;Albe et sur les princes d&rsquo;Autriche et de Bourgogne du soin de venger leurs outrages et d&rsquo;assurer leur libert\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Que nous importent encore les victoires rapides que vous remportez \u00e0 la tribune sur le despotisme et sur l&rsquo;aristocratie de l&rsquo;univers&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>Comme si la nature des choses se pliait si facilement \u00e0 l&rsquo;imagination d&rsquo;un orateur&#160;!<\/p>\n\n\n\n<p>Est-ce le peuple ou le g\u00e9nie de la libert\u00e9 qui dirigera le plan qu&rsquo;on nous propose&#160;? C&rsquo;est la Cour, ce sont ses officiers, ce sont ses ministres. Vous oubliez toujours que cette donn\u00e9e change toutes les combinaisons.<\/p>\n\n\n\n<p>Il r\u00e9sulte de ce que je viens de dire, qu&rsquo;il pourrait arriver que l&rsquo;intention de ceux qui demandent et qui conduiraient la guerre ne f\u00fbt pas de la rendre fatale aux ennemis de notre r\u00e9volution et aux amis du pouvoir absolu des rois&#160;: n&rsquo;importe, vous vous chargez vous-m\u00eames de la conqu\u00eate de l&rsquo;Allemagne, d&rsquo;abord&#160;; vous promenez notre arm\u00e9e triomphante chez tous les peuples voisins&#160;; vous \u00e9tablissez partout des municipalit\u00e9s, des directoires, des assembl\u00e9es nationales, et vous vous \u00e9criez vous-m\u00eames que cette pens\u00e9e est sublime, comme si le destin des empires se r\u00e9glait par des figures de rh\u00e9torique.<\/p>\n\n\n\n<p>Nos g\u00e9n\u00e9raux, conduits par vous, ne sont plus que les missionnaires de la Constitution&#160;; notre camp, qu&rsquo;une \u00e9cole de droit public&#160;; les satellites des monarques \u00e9trangers, loin de mettre aucun obstacle \u00e0 l&rsquo;ex\u00e9cution de ce projet, volent au-devant de nous. Non pour nous repousser, mais pour nous \u00e9couter.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est f\u00e2cheux que la v\u00e9rit\u00e9 et le bon sens d\u00e9mentent ces magnifiques pr\u00e9dictions&#160;; il est dans la nature des choses que la marche de la raison soit lentement progressive.<\/p>\n\n\n\n<p>Le gouvernement le plus vicieux trouve un puissant appui dans les pr\u00e9jug\u00e9s, dans les habitudes. dans l&rsquo;\u00e9ducation des peuples. Le despotisme m\u00eame d\u00e9prave l&rsquo;esprit des hommes jusqu&rsquo;\u00e0 s&rsquo;en faire adorer, et jusqu&rsquo;\u00e0 rendre la libert\u00e9 suspecte et effrayante au premier abord.<\/p>\n\n\n\n<p>La plus extravagante id\u00e9e qui puisse na\u00eetre dans la t\u00eate d&rsquo;un politique est de croire qu&rsquo;il suffise \u00e0 un peuple d&rsquo;entrer \u00e0 main arm\u00e9e chez un peuple \u00e9tranger, pour lui faire adopter ses lois et sa constitution. Personne n&rsquo;aime les missionnaires arm\u00e9s&#160;; et le premier conseil que donnent la nature et la prudence, c&rsquo;est de les repousser comme des ennemis.<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;ai dit qu&rsquo;une telle invasion pourrait r\u00e9veiller l&rsquo;id\u00e9e de l&#8217;embrasement du Palatinat et des derni\u00e8res guerres, plus facilement qu&rsquo;elle ne ferait germer des id\u00e9es constitutionnelles, parce que la masse du peuple, dans ces contr\u00e9es, conna\u00eet mieux ces faits que notre Constitution. Les r\u00e9cits des hommes \u00e9clair\u00e9s qui les connaissent d\u00e9mentent tout ce qu&rsquo;on raconte de l&rsquo;ardeur avec laquelle elles soupirent apr\u00e8s notre Constitution et nos arm\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Avant que les effets de notre r\u00e9volution se fassent sentir chez les nations \u00e9trang\u00e8res, il faut qu&rsquo;elle soit consolid\u00e9e. Vouloir leur donner la libert\u00e9 avant de l&rsquo;avoir nous-m\u00eames conquise, c&rsquo;est assurer \u00e0 la fois notre servitude et celle du monde entier&#160;; c&rsquo;est se former des choses une id\u00e9e exag\u00e9r\u00e9e et absurde, de penser que, d\u00e8s le moment o\u00f9 un peuple se donne une Constitution, tous les autres r\u00e9pondent au m\u00eame instant \u00e0 ce signal.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis loin de pr\u00e9tendre que notre r\u00e9volution n&rsquo;influera pas dans la suite sur le sort du globe, plus t\u00f4t m\u00eame que les apparences actuelles ne semblent l&rsquo;annoncer.<\/p>\n\n\n\n<p>A Dieu ne plaise que je renonce \u00e0 une si douce esp\u00e9rance&#160;! Mais je dis que ce ne sera pas aujourd&rsquo;hui&#160;; je dis que cela n&rsquo;est pas du moins prouv\u00e9, et que, dans le doute, il ne faut pas hasarder notre libert\u00e9&#160;; je dis que, dans tous les temps, pour ex\u00e9cuter une telle entreprise avec succ\u00e8s, il faudrait le vouloir, et que le gouvernement qui en serait charg\u00e9. que ses principaux agents ne le veulent pas, et qu&rsquo;ils l&rsquo;ont hautement d\u00e9clar\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, voulez-vous un contrepoison s\u00fbr \u00e0 toutes les illusions que l&rsquo;on vous pr\u00e9sente&#160;? R\u00e9fl\u00e9chissez seulement sur la marche naturelle des r\u00e9volutions. Dans des Etats constitu\u00e9s, comme presque tous les pays d&rsquo;Europe, il y a trois puissances&#160;: le monarque les aristocrates et le peuple, ou plut\u00f4t le peuple est nul.<\/p>\n\n\n\n<p>S&rsquo;il arrive une r\u00e9volution dans ce pays, elle ne peut \u00eatre que graduelle&#160;; elle commence par les nobles, par le clerg\u00e9, par les riches, et le peuple les soutient lorsque son int\u00e9r\u00eat s&rsquo;accorde avec le leur pour r\u00e9sister \u00e0 la puissance dominante, qui est celle du monarque.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est ainsi que parmi vous ce sont les parlements, les nobles, le clerg\u00e9, les riches, qui ont donn\u00e9 le branle \u00e0 la r\u00e9volution&#160;; ensuite le peuple a paru. Ils s&rsquo;en sont repentis, ou du moins ils ont voulu arr\u00eater la r\u00e9volution, lorsqu&rsquo;ils ont vu que le peuple pouvait recouvrer sa souverainet\u00e9&#160;; mais ce sont eux qui l&rsquo;ont commenc\u00e9e&#160;; et, sans leur r\u00e9sistance et leurs faux calculs, la nation serait encore sous le joug du despotisme.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"comment\">Les parlements d\u00e8s 1774-1775, en protestant avec virulence aupr\u00e8s du jeune roi Louis XVI contre la d\u00e9cision de son grand-p\u00e8re Louis XV et de son chancelier, Maurepas, de casser leurs privil\u00e8ges pour les transformer en cours de justice modernis\u00e9es. La noblesse et le haut-clerg\u00e9 se sont oppos\u00e9s \u00e0 toute r\u00e9forme profonde de l\u2019\u00c9tat en 1787 \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e des notables provoquant la chute du r\u00e9formateur Calonne.<\/p>\n\n\n\n<p>D&rsquo;apr\u00e8s cette v\u00e9rit\u00e9 historique et morale, vous pouvez juger \u00e0 quel point vous devez compter sur les nations d&rsquo;Europe en g\u00e9n\u00e9ral&#160;; car, chez elles, loin de donner le signal de l&rsquo;insurrection, les aristocrates, avertis par notre exemple m\u00eame, tout aussi ennemis du peuple et de l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 que les n\u00f4tres, se sont ligu\u00e9s comme eux avec le gouvernement, pour retenir le peuple dans l&rsquo;ignorance et dans les fers, et pour \u00e9chapper \u00e0 la d\u00e9claration des droits.<\/p>\n\n\n\n<p>Comment peut-on, sur des calculs aussi incertains que ceux-l\u00e0, compromettre les destin\u00e9es de la France et de tous les peuples&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne connais rien d&rsquo;aussi l\u00e9ger que l&rsquo;opinion de M. Brissot \u00e0 cet \u00e9gard, si ce n&rsquo;est l&rsquo;effervescence philanthropique de M. Anacharsis Cloots. Je r\u00e9futerai en passant, et par un seul mot, le discours \u00e9tincelant de M. Anacharsis Cloots&#160;; je me contenterai de lui citer un trait de ce sage de la Gr\u00e8ce, de ce philosophe voyageur dont il a emprunt\u00e9 le nom. C&rsquo;est, je crois, cet Anacharsis grec qui se moquait d&rsquo;un astronome qui, en consid\u00e9rant le ciel avec trop d&rsquo;attention, \u00e9tait tomb\u00e9 dans une fosse qu&rsquo;il n&rsquo;avait point aper\u00e7ue sur la terre.<\/p>\n\n\n\n<p>Eh bien&#160;! l&rsquo;Anacharsis moderne, en voyant dans le soleil des taches pareilles \u00e0 celles de notre Constitution, en voyant descendre du ciel l&rsquo;ange de la libert\u00e9 pour se mettre \u00e0 la t\u00eate de nos l\u00e9gions, et exterminer, par leurs bras, tous les tyrans de l&rsquo;univers, n&rsquo;a pas vu sous ses pieds un pr\u00e9cipice o\u00f9 l&rsquo;on veut entra\u00eener le peuple fran\u00e7ais.<\/p>\n\n\n\n<p>Puisque l&rsquo;orateur du genre humain pense que la destin\u00e9e de l&rsquo;univers est li\u00e9e \u00e0 celle de la France, qu&rsquo;il d\u00e9fende avec plus de r\u00e9flexion les int\u00e9r\u00eats de ses clients, ou qu&rsquo;il craigne que le genre humain ne lui retire sa procuration.<\/p>\n\n\n\n<p>Laissez donc, laissez toutes ces trompeuses d\u00e9clamations, ne nous pr\u00e9sentez pas l&rsquo;image touchante du bonheur, pour nous entra\u00eener dans des maux r\u00e9els&#160;; donnez-nous moins de descriptions agr\u00e9ables, et de plus sages conseils.<\/p>\n\n\n\n<p>Vous pouvez m\u00eame vous dispenser d&rsquo;entrer dans de si longs d\u00e9tails sur les ressources, sur les int\u00e9r\u00eats. sur les passions des princes et des gouvernements actuels de l&rsquo;Europe. Vous m&rsquo;avez reproch\u00e9 de ne les avoir pas assez longuement discut\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Non. Je n&rsquo;en ferai rien encore&#160;:<\/p>\n\n\n\n<p>1\u00ba parce que ce n&rsquo;est point sur de pareilles conjectures, toujours incertaines de leur nature, que je veux asseoir le salut de ma patrie&#160;;<br>2\u00ba parce que celui qui va jusqu&rsquo;\u00e0 dire que toutes les puissances de l&rsquo;Europe ne pourraient pas, de concert avec nos ennemis int\u00e9rieurs, entretenir une arm\u00e9e pour favoriser le syst\u00e8me d&rsquo;intrigue dont j&rsquo;ai parl\u00e9, avance une proposition qui ne m\u00e9rite pas d&rsquo;\u00eatre r\u00e9fut\u00e9e&#160;;<br>3\u00ba enfin, parce que ce n&rsquo;est point l\u00e0 le noeud de la question.<\/p>\n\n\n\n<p>Car je soutiens et je prouverai que, soit que la Cour et que la coalition qui la dirige fassent une guerre s\u00e9rieuse, soit qu&rsquo;elles s&rsquo;en tiennent aux pr\u00e9paratifs et aux menaces, elles auront toujours avanc\u00e9 le succ\u00e8s de leurs v\u00e9ritables projets.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9pargnez-vous donc au moins toutes les contradictions que votre syst\u00e8me pr\u00e9sente \u00e0 chaque instant&#160;: ne nous dites pas tant\u00f4t qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit que d&rsquo;aller donner la chasse \u00e0 20 ou 30 lieues &#160;\u00bb aux chevaliers de Coblentz &#160;\u00bb et de revenir triomphants, tant\u00f4t qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit de rien moins que de briser les fers des nations.<\/p>\n\n\n\n<p>Ne nous dites pas tant\u00f4t que tous les princes de l&rsquo;Europe demeureront spectateurs indiff\u00e9rents de nos d\u00e9m\u00eal\u00e9s avec les \u00e9migr\u00e9s et de nos incursions sur le territoire germanique, tant\u00f4t que nous renverserons le gouvernement de tous ces princes.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais j&rsquo;adopte votre hypoth\u00e8se favorite, et j&rsquo;en tire un raisonnement auquel je d\u00e9fie tous les partisans de votre syst\u00e8me de r\u00e9pondre d&rsquo;une mani\u00e8re satisfaisante.<\/p>\n\n\n\n<p>Je leur propose ce dilemme&#160;: ou bien nous pouvons craindre l&rsquo;intervention des puissances \u00e9trang\u00e8res, et alors tous vos calculs sont en d\u00e9faut, ou bien les puissances \u00e9trang\u00e8res ne se m\u00ealeront en aucune mani\u00e8re de votre exp\u00e9dition&#160;; dans ce dernier cas, la France n&rsquo;a donc d&rsquo;autre ennemi \u00e0 craindre que cette poign\u00e9e d&rsquo;aristocrates \u00e9migr\u00e9s auxquels elle faisait \u00e0 peine attention il y a quelque temps&#160;: or, pr\u00e9tendez-vous que cette puissance doive nous alarmer&#160;? et, si elle \u00e9tait redoutable, ne serait-ce pas \u00e9videmment par l&rsquo;appui que lui pr\u00eateraient nos ennemis int\u00e9rieurs pour lesquels vous n&rsquo;avez nulle d\u00e9fiance&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>Tout vous prouve donc que cette guerre ridicule est une intrigue de la cour et des factions qui nous d\u00e9chirent&#160;; leur d\u00e9clarer la guerre sur la foi de la Cour, violer le territoire \u00e9tranger, qu&rsquo;est-ce autre chose que seconder leurs vues&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>Traiter comme une puissance rivale des criminels qu&rsquo;il suffit de fl\u00e9trir, de juger, de punir par contumace&#160;; nommer pour les combattre des mar\u00e9chaux de France extraordinaires contre les lois, affecter d&rsquo;\u00e9taler aux yeux de l&rsquo;univers La Fayette tout entier, qu&rsquo;est-ce autre chose que leur donner une illustration, une importance qu&rsquo;ils d\u00e9sirent, et qui convient aux ennemis du dedans qui les favorisent&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>La Cour et les factieux ont sans doute des raisons d&rsquo;adopter ce plan&#160;: quelles peuvent \u00eatre les n\u00f4tres&#160;? L&rsquo;honneur du nom fran\u00e7ais, dites-vous.<\/p>\n\n\n\n<p>Juste ciel&#160;! La nation fran\u00e7aise d\u00e9shonor\u00e9e par cette tourbe de fugitifs aussi ridicules qu&rsquo;impuissants, qu&rsquo;elle peut d\u00e9pouiller de leurs biens, et marquer, aux yeux de l&rsquo;univers, du sceau du crime et de la trahison&#160;! Ah&#160;! la honte consiste \u00e0 \u00eatre tromp\u00e9 par les artifices grossiers des ennemis de notre libert\u00e9. La magnanimit\u00e9, la sagesse, la libert\u00e9, le bonheur, la vertu, voil\u00e0 notre honneur.<\/p>\n\n\n\n<p>Celui que vous voulez ressusciter est l&rsquo;ami, le soutien du despotisme&#160;; c&rsquo;est l&rsquo;honneur des h\u00e9ros de l&rsquo;aristocratie, de tous les tyrans, c&rsquo;est l&rsquo;honneur du crime, c&rsquo;est un \u00eatre bizarre que je croirais n\u00e9 de je ne sais quelle union monstrueuse du vice et de la vertu, mais qui s&rsquo;est rang\u00e9 du parti du premier pour \u00e9gorger sa m\u00e8re&#160;; il est proscrit de la terre de la libert\u00e9&#160;; laissez cet honneur, ou rel\u00e9guez-le au del\u00e0 du Rhin&#160;; qu&rsquo;il aille chercher un asile dans le crieur ou dans la t\u00eate des princes et des chevaliers de Coblentz.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"comment\">Capitale de l\u2019\u00e9lectorat de Tr\u00e8ves, dont le prince est Cl\u00e9ment Wenceslas de Saxe, oncle maternel de Louis XVI. Au d\u00e9but de l\u2019\u00e9migration, de nombreux aristocrates se r\u00e9fugient dans cette ville qui devient, par m\u00e9tonymie, l\u2019une des mani\u00e8res de d\u00e9crire la Contre-R\u00e9volution.<\/p>\n\n\n\n<p>Est-ce donc avec cette l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 qu&rsquo;il faut traiter des plus grands int\u00e9r\u00eats de l&rsquo;Etat&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>Avant de vous \u00e9garer dans la politique et dans les Etats des princes de l&rsquo;Europe, commencez par ramener vos regards sur votre position int\u00e9rieure&#160;; remettez l&rsquo;ordre chez vous avant de porter la libert\u00e9 ailleurs. Mais vous pr\u00e9tendez que ce soin ne doit pas m\u00eame vous occuper, comme si les r\u00e8gles ordinaires du bon sens n&rsquo;\u00e9taient pas faites pour les grands politiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Remettre l&rsquo;ordre dans les finances, en arr\u00eater la d\u00e9pr\u00e9dation, armer le peuple et les gardes nationaux, faire tout ce que le gouvernement a voulu emp\u00eacher jusqu&rsquo;ici, pour ne redouter ni les attaques de nos ennemis, ni les intrigues minist\u00e9rielles, ranimer par des lois bienfaisantes, par un caract\u00e8re soutenu d&rsquo;\u00e9nergie, de dignit\u00e9, de sagesse, l&rsquo;esprit public et l&rsquo;horreur de la tyrannie, qui seule peut nous rendre invincibles contre tous nos ennemis, tout cela ne sont que des id\u00e9es ridicules&#160;; la guerre, la guerre, d\u00e8s que la Cour la demande&#160;; ce parti dispense de tout autre soin, on est quitte envers le peuple d\u00e8s qu&rsquo;on lui donne la guerre&#160;: la guerre contre les justiciables de la Cour nationale, ou contre des princes allemands&#160;; confiance, idol\u00e2trie pour les ennemis du dedans.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais que dis-je&#160;? En avons-nous, des ennemis du dedans&#160;? Non, vous n&rsquo;en connaissez pas, vous ne connaissez que Coblentz. N&rsquo;avez-vous pas dit que le si\u00e8ge du mal est \u00e0 Coblentz&#160;? Il n&rsquo;est donc pas \u00e0 Paris&#160;? Il n&rsquo;y a donc aucune relation entre Coblentz et un autre lieu qui n&rsquo;est pas loin de nous&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>Quoi&#160;! Vous osez dire que ce qui a fait r\u00e9trograder la r\u00e9volution, c&rsquo;est la peur qu&rsquo;inspirent \u00e0 la nation les aristocrates fugitifs qu&rsquo;elle a toujours m\u00e9pris\u00e9s&#160;; et vous attendez de cette nation des prodiges de tous les genres&#160;!<\/p>\n\n\n\n<p>Apprenez donc qu&rsquo;au jugement de tous les Fran\u00e7ais \u00e9clair\u00e9s, le v\u00e9ritable Coblentz est en France, que celui de l&rsquo;\u00e9v\u00eaque de Tr\u00e8ves n&rsquo;est que l&rsquo;un des ressorts d&rsquo;une conspiration profonde tram\u00e9e contre la libert\u00e9, dont le foyer, dont le centre, dont les chefs sont au milieu de nous.<\/p>\n\n\n\n<p>Si vous ignorez tout cela, vous \u00eates \u00e9trangers \u00e0 tout ce qui se passe dans ce pays-ci. Si vous le savez, pourquoi le niez-vous&#160;? pourquoi d\u00e9tourner l&rsquo;attention publique de nos ennemis les plus redoutables, pour la fixer sur d&rsquo;autres objets, pour nous conduire dans le pi\u00e8ge o\u00f9 ils nous attendent&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>D&rsquo;autres personnes, sentant vivement la profondeur de nos maux, et connaissant leur v\u00e9ritable cause, se trompent \u00e9videmment sur le rem\u00e8de. Dans une esp\u00e8ce de d\u00e9sespoir, ils veulent se pr\u00e9cipiter sur la guerre \u00e9trang\u00e8re, comme s&rsquo;ils esp\u00e9raient que le mouvement seul de la guerre nous rendra la vie, ou que de la confusion g\u00e9n\u00e9rale sortiront enfin l&rsquo;ordre et la libert\u00e9. Ils commettent la plus funeste des erreurs, parce qu&rsquo;ils ne discernent pas les circonstances et confondent des id\u00e9es absolument distinctes.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est dans les r\u00e9volutions des mouvements contraires et des mouvements favorables \u00e0 la libert\u00e9, comme il est dans les maladies des crises salutaires et des crises mortelles.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est dans les r\u00e9volutions des mouvements contraires et des mouvements favorables \u00e0 la libert\u00e9, comme il est dans les maladies des crises salutaires et des crises mortelles.<\/p>\n\n\n\n<p>Les mouvements favorables sont ceux qui sont dirig\u00e9s directement contre les tyrans, comme l&rsquo;insurrection des Am\u00e9ricains, ou comme celle du 14 juillet&#160;; mais la guerre au dehors, provoqu\u00e9e, dirig\u00e9e par le gouvernement dans les circonstances o\u00f9 nous sommes, est un mouvement \u00e0 contre-sens, c&rsquo;est une crise qui peut conduire \u00e0 la mort du corps politique.<\/p>\n\n\n\n<p>Une telle guerre ne peut que donner le change \u00e0 l&rsquo;opinion publique, faire diversion aux justes inqui\u00e9tudes de la nation, et pr\u00e9venir la crise favorable que les attentats des ennemis de la libert\u00e9 auraient pu amener. C&rsquo;est sous ce rapport que j&rsquo;ai d&rsquo;abord d\u00e9velopp\u00e9 les inconv\u00e9nients de la guerre.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant la guerre \u00e9trang\u00e8re, le peuple, comme je l&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 dit, distrait par les \u00e9v\u00e9nements militaires des d\u00e9lib\u00e9rations politiques qui int\u00e9ressent les bases essentielles de sa libert\u00e9, pr\u00eate une attention moins s\u00e9rieuse aux sourdes manoeuvres des intrigants qui les minent, du pouvoir ex\u00e9cutif qui les \u00e9branle, \u00e0 la faiblesse ou \u00e0 la corruption des repr\u00e9sentants qui ne les d\u00e9fendent pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette politique fut connue de tout temps, et, quoi qu&rsquo;en ait dit M. Brissot, il est applicable et frappant, l&rsquo;exemple des aristocrates de Rome que j&rsquo;ai cit\u00e9&#160;: quand le peuple r\u00e9clamait ses droits contre les usurpations du s\u00e9nat et des patriciens, le s\u00e9nat d\u00e9clarait la guerre, et le peuple, oubliant ses droits et ses outrages, ne s&rsquo;occupait que de la guerre, laissant au s\u00e9nat son empire, et pr\u00e9parait de nouveaux triomphes aux patriciens.<\/p>\n\n\n\n<p>La guerre est bonne pour les officiers militaires, pour les ambitieux, pour les agioteurs qui sp\u00e9culent sur ces sortes d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements&#160;; elle est bonne pour les ministres, dont elle couvre les op\u00e9rations d&rsquo;un voile plus \u00e9pais et presque sacr\u00e9&#160;; elle est bonne pour la Cour, elle est bonne pour le pouvoir ex\u00e9cutif dont elle augmente l&rsquo;autorit\u00e9, la popularit\u00e9, l&rsquo;ascendant&#160;; elle est bonne pour la coalition des nobles, des intrigants, des mod\u00e9r\u00e9s, qui gouvernent la France.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette faction peut placer ses h\u00e9ros et ses membres \u00e0 la t\u00eate de l&rsquo;arm\u00e9e&#160;; la Cour peut confier les forces de l&rsquo;Etat aux hommes qui peuvent la servir dans l&rsquo;occasion avec d&rsquo;autant plus de succ\u00e8s qu&rsquo;on leur aura travaill\u00e9 une esp\u00e8ce de r\u00e9putation de patriotisme&#160;; ils gagneront les coeurs et la confiance des soldats pour les attacher plus fortement \u00e0 la cause du royalisme et du mod\u00e9rantisme&#160;; voil\u00e0 la seule esp\u00e8ce de s\u00e9duction que je craigne pour les soldats&#160;: ce n&rsquo;est pas sur une d\u00e9sertion ouverte et volontaire de la cause publique qu&rsquo;il faut me rassurer.<\/p>\n\n\n\n<p>Tel homme qui aurait horreur de trahir la patrie peut \u00eatre conduit par des chefs adroits \u00e0 porter le fer dans le sein des meilleurs citoyens&#160;; le mot perfide de r\u00e9publicain et de factieux, invent\u00e9 par la secte des ennemis hypocrites de la Constitution, peut armer l&rsquo;ignorance tromp\u00e9e contre la cause du peuple.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, la destruction du parti patriotique est le grand objet de tous les complots&#160;; d\u00e8s qu&rsquo;une fois il l&rsquo;ont an\u00e9anti, que reste-t-il, si ce n&rsquo;est la servitude&#160;? Ce n&rsquo;est pas une contre-r\u00e9volution que je crains&#160;; ce sont les progr\u00e8s des faux principes, de l&rsquo;idol\u00e2trie, et la perte de l&rsquo;esprit public.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, croyez-vous que ce soit un m\u00e9diocre avantage pour la Cour et pour le parti dont je parle, de cantonner les soldats, de les camper, de les diviser en corps d&rsquo;arm\u00e9e, de les isoler des citoyens, pour substituer insensiblement, sous les noms imposants de discipline militaire et d&rsquo;honneur, l&rsquo;esprit d&rsquo;ob\u00e9issance aveugle et absolue, l&rsquo;ancien esprit militaire enfin, \u00e0 l&rsquo;amour de la libert\u00e9, aux sentiments populaires qui \u00e9taient entretenus par leur communication avec le peuple&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>Quoique l&rsquo;esprit de l&rsquo;arm\u00e9e soit encore bon en g\u00e9n\u00e9ral, devez-vous vous dissimuler que l&rsquo;intrigue et la suggestion ont obtenu des succ\u00e8s dans plusieurs corps, et qu&rsquo;il n&rsquo;est plus enti\u00e8rement ce qu&rsquo;il \u00e9tait dans les premiers jours de la r\u00e9volution&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>Nos g\u00e9n\u00e9raux, dites-vous, ne nous trahiront pas&#160;; et si nous \u00e9tions trahis, tant mieux&#160;! Je ne vous dirai pas que je trouve singulier ce go\u00fbt pour la trahison&#160;; car je suis en cela parfaitement de votre avis.<\/p>\n\n\n\n<p>Oui, nos ennemis sont trop habiles pour nous trahir ouvertement, comme vous l&rsquo;entendez&#160;; l&rsquo;esp\u00e8ce de trahison que nous avons \u00e0 redouter, je viens de vous la d\u00e9velopper, celle-l\u00e0 n&rsquo;avertit point la vigilance publique&#160;; elle prolonge le sommeil du peuple jusqu&rsquo;au moment o\u00f9 on l&rsquo;encha\u00eene&#160;; celle-l\u00e0 ne laisse aucune ressource&#160;: celle-l\u00e0,&#8230; tous ceux qui endorment le peuple en favorisent le succ\u00e8s&#160;; et remarquez bien que, pour y parvenir, il n&rsquo;est m\u00eame pas n\u00e9cessaire de faire s\u00e9rieusement la guerre&#160;; il suffit de nous constituer sur le pied de guerre&#160;; il suffit de nous entretenir de l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une guerre \u00e9trang\u00e8re&#160;: n&rsquo;en recueillit-on d&rsquo;autre avantage que les millions qu&rsquo;on se fait compter d&rsquo;avance, on n&rsquo;aurait pas tout \u00e0 fait perdu sa peine.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces 20 millions, surtout dans le moment o\u00f9 nous sommes, ont au moins autant de valeur que les adresses patriotiques o\u00f9 l&rsquo;on pr\u00eache au peuple la confiance et la guerre, Je d\u00e9courage la nation, dites-vous&#160;; non, je l&rsquo;\u00e9claire&#160;; \u00e9clairer des hommes libres, c&rsquo;est r\u00e9veiller leur courage, c&rsquo;est emp\u00eacher que leur courage m\u00eame ne devienne l&rsquo;\u00e9cueil de leur libert\u00e9&#160;; et, n&rsquo;euss\u00e9-je fait autre chose que de d\u00e9voiler tant de pi\u00e8ges, que de r\u00e9futer tant de fausses id\u00e9es et de mauvais principes, que d&rsquo;arr\u00eater les \u00e9lans d&rsquo;un enthousiasme dangereux, j&rsquo;aurais avanc\u00e9 l&rsquo;esprit public et servi la patrie.<\/p>\n\n\n\n<p>Vous avez dit encore que j&rsquo;avais outrag\u00e9 les Fran\u00e7ais en doutant de leur courage et de leur amour pour la libert\u00e9, Non, ce n&rsquo;est point le courage des Fran\u00e7ais dont je me m\u00e9fie, c&rsquo;est la perfidie de leurs ennemis que je crains&#160;; que la tyrannie les attaque ouvertement, ils seront invincibles&#160;; mais le courage est inutile contre l&rsquo;intrigue.<\/p>\n\n\n\n<p>Vous avez \u00e9t\u00e9 \u00e9tonn\u00e9, avez-vous dit, d&rsquo;entendre un d\u00e9fenseur du peuple calomnier et avilir le peuple. Certes, je ne m&rsquo;attendais pas \u00e0 un pareil reproche.<\/p>\n\n\n\n<p>D&rsquo;abord, apprenez que je ne suis point le d\u00e9fenseur du peuple&#160;; jamais je n&rsquo;ai pr\u00e9tendu \u00e0 ce titre fastueux&#160;; je suis du peuple, je n&rsquo;ai jamais \u00e9t\u00e9 que cela, je ne veux \u00eatre que cela&#160;; je m\u00e9prise quiconque a la pr\u00e9tention d&rsquo;\u00eatre quelque chose de plus.<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;ai avili le peuple&#160;! Il est vrai que je ne sais point le flatter pour le perdre&#160;; que j&rsquo;ignore l&rsquo;art de le conduire au pr\u00e9cipice par des routes sem\u00e9es de fleurs&#160;: mais en revanche, c&rsquo;est moi qui sus d\u00e9plaire \u00e0 tous ceux qui ne sont pas peuple, en d\u00e9fendant, presque seul, les droits des citoyens pauvres et les plus malheureux contre la majorit\u00e9 des l\u00e9gislateurs&#160;; c&rsquo;est moi qui opposai constamment la d\u00e9claration des droits \u00e0 toutes ces distinctions calcul\u00e9es sur la quotit\u00e9 des impositions, qui laissaient une distance entre des citoyens et des citoyens.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"comment\">Il fait ici r\u00e9f\u00e9rence aux d\u00e9bats qui pr\u00e9c\u00e9d\u00e8rent le vote du d\u00e9cret dit du \u00ab&#160;marc d&rsquo;argent&#160;\u00bb qui instaurait le suffrage censitaire, le 25 janvier 1790. Il arguait notamment que dans sa province d\u2019origine, l\u2019Artois, l\u2019essentiel des contributions \u00e9taient indirectes, excluant automatiquement de nombreux citoyens du vote.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est moi qui d\u00e9fendis, non seulement les droits du peuple, mais son caract\u00e8re et ses vertus&#160;; qui soutint contre l&rsquo;orgueil et les pr\u00e9jug\u00e9s que les vices ennemis de l&rsquo;humanit\u00e9 et de l&rsquo;ordre social allaient toujours en d\u00e9croissant, avec les besoins factices et l&rsquo;\u00e9go\u00efsme, depuis le tr\u00f4ne jusqu&rsquo;\u00e0 la chaumi\u00e8re&#160;; c&rsquo;est moi qui consentis \u00e0 para\u00eetre exag\u00e9r\u00e9, opini\u00e2tre. orgueilleux m\u00eame, pour \u00eatre juste.<\/p>\n\n\n\n<p>Le vrai moyen de t\u00e9moigner son respect pour le peuple n&rsquo;est point de l&rsquo;endormir en lui vantant sa force et sa libert\u00e9, c&rsquo;est de le d\u00e9fendre, c&rsquo;est de le pr\u00e9munir contre ses propres d\u00e9fauts&#160;; car le peuple m\u00eame en a. Le peuple est l\u00e0, est dans ce sens un mot tr\u00e8s dangereux.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsqu&rsquo;il s&rsquo;\u00e9veille et d\u00e9ploie sa force et sa majest\u00e9, ce qui arrive une fois dans des si\u00e8cles, tout plie devant lui&#160;; le despotisme se prosterne contre terre, et contrefait le mort, comme un animal l\u00e2che et f\u00e9roce \u00e0 l&rsquo;aspect du lion&#160;; mais bient\u00f4t il se rel\u00e8ve&#160;; il se rapproche du peuple d&rsquo;un air caressant&#160;; il substitue la ruse \u00e0 la force&#160;; on le croit converti&#160;; on a entendu sortir de sa bouche le mot de libert\u00e9&#160;: le peuple s&rsquo;abandonne \u00e0 la joie, \u00e0 l&rsquo;enthousiasme&#160;; on accumule entre ses mains des tr\u00e9sors immenses, on lui livre la fortune publique&#160;; on lui donne une puissance colossale&#160;; il peut offrir des app\u00e2ts irr\u00e9sistibles \u00e0 l&rsquo;ambition et \u00e0 la cupidit\u00e9 de ses partisans, quand le peuple ne peut payer ses serviteurs que de son estime.<\/p>\n\n\n\n<p>Le peuple ne reconna\u00eet les tra\u00eetres que lorsqu&rsquo;ils lui ont d\u00e9j\u00e0 fait assez de mal pour le braver impun\u00e9ment. A chaque atteinte port\u00e9e \u00e0 sa libert\u00e9, on l&rsquo;\u00e9blouit par des pr\u00e9textes sp\u00e9cieux, on le s\u00e9duit par des actes de patriotisme illusoires, on trompe son z\u00e8le et on \u00e9gare son opinion par le jeu de tous les ressorts de l&rsquo;intrigue et du gouvernement, on le rassure en lui rappelant sa force et sa puissance.<\/p>\n\n\n\n<p>Le moment arrive o\u00f9 la division r\u00e8gne partout, o\u00f9 tous les pi\u00e8ges des tyrans sont tendus, o\u00f9 la ligue de tous les ennemis de l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 est enti\u00e8rement form\u00e9e, o\u00f9 les d\u00e9positaires de l&rsquo;autorit\u00e9 publique en sont les chefs, o\u00f9 la portion des citoyens qui a le plus d&rsquo;influence par ses lumi\u00e8res et par sa fortune est pr\u00eate \u00e0 se ranger de leur parti.<\/p>\n\n\n\n<p>Voil\u00e0 la nation plac\u00e9e entre la servitude et la guerre civile. On avait montr\u00e9 au peuple l&rsquo;insurrection comme un rem\u00e8de&#160;; mais ce rem\u00e8de extr\u00eame est-il m\u00eame possible&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>Il est impossible que toutes les parties d&rsquo;un empire, ainsi divis\u00e9, se soul\u00e8vent \u00e0 la fois&#160;; et toute insurrection partielle est regard\u00e9e comme un acte de r\u00e9volte&#160;; la loi la punit, et la loi serait entre les mains des conspirateurs. Si le peuple est souverain, il ne peut exercer sa souverainet\u00e9, il ne peut se r\u00e9unir tout entier, et la loi d\u00e9clare qu&rsquo;aucune section du peuple ne peut pas m\u00eame d\u00e9lib\u00e9rer.<\/p>\n\n\n\n<p>Que dis-je&#160;? Alors l&rsquo;opinion, la pens\u00e9e, ne serait pas m\u00eame libre. Les \u00e9crivains seraient vendus au gouvernement&#160;; les d\u00e9fenseurs de la libert\u00e9 qui oseraient encore \u00e9lever la voix ne seraient regard\u00e9s que comme des s\u00e9ditieux&#160;; car la s\u00e9dition est tout signe d&rsquo;existence qui d\u00e9pla\u00eet au plus fort&#160;; ils boiraient la cigu\u00eb, comme Socrate, ou ils expireraient sous le glaive de la tyrannie, comme Sydney, ou ils se d\u00e9chireraient les entrailles, comme Caton.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"comment\">Algernon Sydney, noble anglais, th\u00e9oricien du r\u00e9publicanisme, fut juge au proc\u00e8s de Charles Ier, \u00e0 l\u2019ex\u00e9cution duquel il s\u2019opposa. Accus\u00e9 en 1683 d\u2019avoir conspir\u00e9 contre Charles II, fils du pr\u00e9c\u00e9dent restaur\u00e9 en 1660, il fut ex\u00e9cut\u00e9. Il fut longtemps consid\u00e9r\u00e9 comme un h\u00e9ros de la lutte <em>whig<\/em>. Quant \u00e0 Caton d\u2019Utique, c&rsquo;est un homme politique romain, acharn\u00e9 partisan du S\u00e9nat pendant les guerres civiles. Il combat d\u2019abord C\u00e9sar avec Pomp\u00e9e puis continue la lutte jusqu\u2019\u00e0 la d\u00e9faite de Thapsus. Il aurait alors dit qu\u2019il ne \u00ab&#160;voulait pas survivre \u00e0 la libert\u00e9&#160;\u00bb et se suicida \u00e0 Utique en 46 avant notre \u00e8re. Comme Brutus ou Cassius, il \u00e9tait souvent cit\u00e9 comme mod\u00e8le par les orateurs r\u00e9volutionnaires.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce tableau effrayant peut-il s&rsquo;appliquer exactement \u00e0 noire situation&#160;? Non&#160;; nous ne sommes pas encore arriv\u00e9s \u00e0 ce dernier terme de l&rsquo;opprobre et du malheur o\u00f9 conduisent la cr\u00e9dulit\u00e9 des peuples et la perfidie des tyrans.<\/p>\n\n\n\n<p>On veut nous y mener&#160;; nous avons d\u00e9j\u00e0 fait peut-\u00eatre d&rsquo;assez grands pas vers ce but&#160;: mais nous en sommes encore \u00e0 une assez grande distance&#160;; la libert\u00e9 triomphera, je l&rsquo;esp\u00e8re, je n&rsquo;en doute pas m\u00eame&#160;; mais c&rsquo;est \u00e0 condition que nous adopterons t\u00f4t ou tard, et le plus t\u00f4t possible, les principes et le caract\u00e8re des hommes libres, que nous fermerons l&rsquo;oreille \u00e0 la voix des sir\u00e8nes qui nous attire vers les \u00e9cueils du despotisme, que nous ne continuerons pas de courir, comme un troupeau stupide, dans la route par laquelle on cherche \u00e0 nous conduire \u00e0 l&rsquo;esclavage ou \u00e0 la mort.<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;ai d\u00e9voil\u00e9 une partie des projets de nos ennemis&#160;; car je ne doute pas qu&rsquo;ils ne rec\u00e8lent encore des profondeurs que nous ne pouvons sonder&#160;; j&rsquo;ai indiqu\u00e9 nos v\u00e9ritables dangers et la v\u00e9ritable cause de nos maux&#160;: c&rsquo;est dans la nature de cette cause qu&rsquo;il faut puiser le rem\u00e8de, c&rsquo;est elle qui doit d\u00e9terminer la conduite des repr\u00e9sentants du peuple.<\/p>\n\n\n\n<p>Il resterait bien des choses \u00e0 dire sur cette mati\u00e8re, qui renferme tout ce qui peut int\u00e9resser la cause de la libert\u00e9&#160;; mais j&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 occup\u00e9 trop longtemps les moments ce la soci\u00e9t\u00e9&#160;: si elle me l&rsquo;ordonne, je remplirai cette t\u00e2che dans une autre s\u00e9ance.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab&#160;&#160;La guerre est bonne pour les officiers militaires, pour les ambitieux, pour les agioteurs qui sp\u00e9culent sur ces sortes d\u2019\u00e9v\u00e9nements&#160;&#160;; elle est bonne pour 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