{"id":107606,"date":"2021-05-08T15:45:06","date_gmt":"2021-05-08T13:45:06","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=107606"},"modified":"2021-05-08T15:55:19","modified_gmt":"2021-05-08T13:55:19","slug":"michel-barnier-la-froide-raison-europeenne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/05\/08\/michel-barnier-la-froide-raison-europeenne\/","title":{"rendered":"Michel Barnier, la froide raison europ\u00e9enne"},"content":{"rendered":"\n
Ceux qui se plongent dans La grande illusion, journal secret du Brexit (2016-2020)<\/em> de Michel Barnier pour y trouver des confessions, des portraits d\u00e9capants, ou encore des conseils pour bien r\u00e9ussir une n\u00e9gociation seront d\u00e9\u00e7us. Celui qui a d\u00e9di\u00e9 quatre ans de sa vie \u00e0 organiser la sortie du Royaume-Uni de l\u2019Union europ\u00e9enne n\u2019est manifestement pas un h\u00e9ritier du duc de Saint-Simon : Michel Barnier n\u2019a ni de comptes \u00e0 r\u00e9gler avec ses contemporains, ni de passion pour les portraits litt\u00e9raires. Ursula von der Leyen est ainsi sobrement d\u00e9crite, en quelques mots lapidaires qui donne une id\u00e9e du style du journal : \u00ab C\u2019est une femme exp\u00e9riment\u00e9e et d\u00e9termin\u00e9e. \u00bb<\/em> (p. 334). Et ce sera tout ce que le lecteur obtiendra. Il se montre plus lyrique sur Theresa May, martyre du Brexit, qui l\u2019a visiblement attendri dans sa lutte d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e pour faire voter l\u2019accord qu\u2019elle avait n\u00e9goci\u00e9. Les quelques phrases qu\u2019il lui consacre \u00e0 l\u2019occasion de leur premi\u00e8re rencontre font partie de ce que l\u2019on trouve de plus pouss\u00e9 en termes d\u2019affects et de r\u00e9v\u00e9lations dans cette imposante somme de cinq cent pages (si l\u2019on excepte les piques r\u00e9currentes contre les Brexiters<\/em> honnis, Nigel Farage en t\u00eate) :<\/p>\n\n\n\n Cette femme tr\u00e8s directe, convaincue de ce qu\u2019elle dit, veut imposer son autorit\u00e9, comme elle vient de le d\u00e9montrer en provoquant des \u00e9lections anticip\u00e9es. (\u2026) Pour tout dire, elle me marque d\u2019embl\u00e9e par sa force, son \u00e9l\u00e9gance, mais aussi une certaine rigidit\u00e9 dans la silhouette et dans les attitudes. En la saluant, je ne peux pas m\u2019emp\u00eacher de regarder ses chaussures. Cela fait maintenant des semaines que les femmes de mon \u00e9quipe me parlent de ses escarpins aux motifs z\u00e8bre ou l\u00e9opard. <\/em>(p. 71)<\/p>\n\n\n\n Hormis de petits \u00e9carts romanesques comme celui-ci, ce journal \u00ab secret \u00bb du Brexit est avant tout un compte-rendu m\u00e9ticuleux et souvent aride du quotidien d\u2019un bureaucrate europ\u00e9en devant faire face au plus grand champ de bataille diplomatique de ces derni\u00e8res d\u00e9cennies. Pour accomplir la lourde t\u00e2che que lui a confi\u00e9e Jean-Claude Juncker, Barnier parcourt les capitales europ\u00e9ennes (et s\u2019autorise d\u2019ailleurs des commentaires touristiques : \u00ab cette belle ville de Rome \u00bb<\/em> p. 128, \u00ab Stockholm, belle ville froide et ensoleill\u00e9e \u00bb, <\/em>p. 398). Il \u00e9cume les conf\u00e9rences de presse, les sommets europ\u00e9ens, les r\u00e9unions d\u2019\u00e9quipe. C\u2019est \u00e0 une v\u00e9ritable odyss\u00e9e administrative qu\u2019il nous convie. Tout au long de cette \u00e9reintante lecture, dont on sait gr\u00e9 \u00e0 l\u2019auteur de nous remercier (\u00ab \u00e0 vous qui avez eu la pers\u00e9v\u00e9rance de lire ce long Journal jusqu\u2019au bout \u00bb<\/em>, p. 530), on trouve \u00e9videmment quelques beaux passages d\u2019autoglorification. On apprend ainsi que Michel Barnier avait anticip\u00e9 la d\u00e9mission du pape Beno\u00eet XVI (\u00ab J\u2019ai trouv\u00e9 le pape r\u00e9ellement fatigu\u00e9. Est-il imaginable qu\u2019un pape d\u00e9missionne ? \u00bb<\/em> p. 187) et qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019initiative du Green deal europ\u00e9en (\u00ab Je crois que je suis le premier ce jour-l\u00e0 \u00e0 importer l\u2019id\u00e9e du Green New Deal, d\u00e9fendu aux \u00c9tats-Unis par Alexandria Ocasio-Cortez, dans le grand d\u00e9bat europ\u00e9en. \u00bb<\/em> p. 264).<\/p>\n\n\n\n Plus s\u00e9rieusement, la lecture de ce journal nous renseigne \u00e9videmment sur la mani\u00e8re dont Barnier a pens\u00e9 son action, sur les difficult\u00e9s qu\u2019il a rencontr\u00e9es, et sur sa conception de l\u2019Union europ\u00e9enne. Pour ce qui est des difficult\u00e9s, Barnier porte un regard particuli\u00e8rement s\u00e9v\u00e8re sur la classe politique britannique. De David Cameron \u00e0 Boris Johnson, les hommes politiques du Royaume-Uni se sont selon lui montr\u00e9s irresponsables et incons\u00e9quents, mus par leur int\u00e9r\u00eat personnel davantage que par le bien commun. Alors qu\u2019en novembre 2018 les \u00e9quipes britanniques et europ\u00e9ennes s\u2019approchent d\u2019un accord (qui sera par la suite rejet\u00e9 par le Parlement britannique), il livre ce constat cinglant :<\/p>\n\n\n\n Il y a d\u00e9cid\u00e9ment quelque chose de d\u00e9traqu\u00e9 dans le syst\u00e8me britannique. Voil\u00e0 maintenant pr\u00e8s de deux ans et demi qu\u2019une majorit\u00e9 de Britanniques ont vot\u00e9 le Brexit sous l\u2019impulsion d\u2019hommes politiques comme Dominic Raab, et tous les jours qui passent d\u00e9montrent qu\u2019ils n\u2019en ont pas mesur\u00e9 les cons\u00e9quences ni les enjeux. (\u2026) Je trouve toujours insens\u00e9 qu\u2019un grand pays comme le Royaume-Uni m\u00e8ne une telle n\u00e9gociation et prenne une telle d\u00e9cision, aussi grave pour son destin, sans avoir une vision claire et une majorit\u00e9 pour la soutenir, ni au sein du gouvernement, ni au sein du Parlement. <\/em>(p. 266).<\/p>\n\n\n\n Enfin, dans leur hypocrisie, les hommes politiques britanniques ont impos\u00e9 au Royaume-Uni un Brexit contraire aux aspirations premi\u00e8res des partisans du \u00ab Leave \u00bb.<\/em> Ces derniers, globalement hostiles \u00e0 la mondialisation incarn\u00e9e selon eux par l\u2019Union europ\u00e9enne, ont finalement \u00e9cop\u00e9 du projet de \u00ab <\/em>Global Britain<\/em><\/a> \u00bb,<\/em> le Brexit internationaliste et lib\u00e9ral port\u00e9 par Theresa May puis par Boris Johnson. Ce tour de passe-passe est qualifi\u00e9 par Barnier de \u00ab grand malentendu \u00bb, malentendu qui finira par avoir des cons\u00e9quences politiques au Royaume-Uni<\/a>.<\/p>\n\n\n\n