{"id":106947,"date":"2021-04-29T14:44:54","date_gmt":"2021-04-29T12:44:54","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=106947"},"modified":"2022-03-17T12:38:17","modified_gmt":"2022-03-17T11:38:17","slug":"le-pouvoir-de-la-destruction-creatrice-de-lintegration-de-la-critique-au-depassement-du-neoliberalisme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/04\/29\/le-pouvoir-de-la-destruction-creatrice-de-lintegration-de-la-critique-au-depassement-du-neoliberalisme\/","title":{"rendered":"Le pouvoir de la destruction cr\u00e9atrice : de l\u2019int\u00e9gration de la critique au d\u00e9passement du n\u00e9olib\u00e9ralisme ?"},"content":{"rendered":"\n
L\u2019objectif de cette note de lecture est de discuter le livre de Philippe Aghion, C\u00e9line Antonin et Simon Bunel (ci-apr\u00e8s d\u00e9sign\u00e9s sous les initiales AAB), Le pouvoir de la destruction cr\u00e9atrice<\/em> paru en 2020 (\u00e9dition Odile Jacob). Apr\u00e8s une premi\u00e8re section de pr\u00e9sentation du livre, les sections deux \u00e0 cinq analysent certains points sp\u00e9cifiques de l\u2019argumentation : int\u00e9r\u00eat de la croissance et de l\u2019innovation, prise en compte des institutions, th\u00e9orie de l\u2019Etat et du changement institutionnel. La section 6 conclue la note en s\u2019interrogeant sur la dynamique d\u2019int\u00e9gration de la critique du capitalisme par l\u2019\u00e9conomie dominante.<\/p>\n\n\n\n Il faut souligner d\u2019embl\u00e9e que le livre est bien \u00e9crit et accessible. Le texte est facile \u00e0 lire et les explications sont tr\u00e8s p\u00e9dagogiques pour le profane. Les graphiques et tableaux nombreux a\u00e8rent l\u2019ouvrage et aident grandement \u00e0 la compr\u00e9hension de l\u2019argumentation. De nombreuses r\u00e9f\u00e9rences r\u00e9centes viennent \u00e0 l\u2019appui du propos. L\u2019\u00e9criture est dynamique : les chapitres, sections et sous-sections sont courtes et bien articul\u00e9es. Le lecteur press\u00e9 appr\u00e9ciera par ailleurs les conclusions synth\u00e9tiques \u00e0 chaque fin de chapitre. On ne peut que remercier les auteurs pour cet effort d\u2019ensemble.<\/p>\n\n\n\n La th\u00e8se centrale du livre est pr\u00e9sent\u00e9e de la fa\u00e7on suivante d\u00e8s le premier chapitre qui fait office d\u2019introduction :<\/p>\n\n\n\n \u00ab La destruction cr\u00e9atrice est le processus par lequel de nouvelles innovations se produisent continuellement et rendent les technologies existantes obsol\u00e8tes, de nouvelles entreprises viennent constamment remplacer les entreprises en place, et de nouveaux emplois et activit\u00e9s sont cr\u00e9\u00e9s et viennent sans cesse remplacer les emplois et activit\u00e9s existants. La destruction cr\u00e9atrice est ce moteur du capitalisme qui assure le renouvellement permanent et la reproduction, mais qui en m\u00eame temps g\u00e9n\u00e8re du risque et des bouleversements qu\u2019il faut savoir r\u00e9guler et orienter.<\/em> \u00bb (AAB, 2020, p. 11, je souligne).<\/p>\n\n\n\n Les auteurs qualifient leur approche de \u00ab paradigme schumpet\u00e9rien \u00bb et prennent le soin de le distinguer de la th\u00e9orie de la croissance de Robert Solow \u2013 qu\u2019ils qualifient de n\u00e9oclassique. Trois id\u00e9es fortes, r\u00e9p\u00e9t\u00e9es r\u00e9guli\u00e8rement tout au long du livre, compl\u00e8tent la d\u00e9finition liminaire :<\/p>\n\n\n\n \u00ab 1) La croissance repose sur un processus cumulatif de progr\u00e8s du savoir : chaque nouvelle innovation utilise le savoir contenu dans les innovations pr\u00e9c\u00e9dentes, chaque nouvel innovateur se fait sur les \u00ab \u00e9paules des g\u00e9ants \u00bb qui ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 ; 2) l\u2019innovation requiert un environnement institutionnel favorable, \u00e0 commencer par une bonne protection des droits de propri\u00e9t\u00e9 ; 3) l\u2019innovation d\u00e9truit les rentes existantes, et par cons\u00e9quent n\u00e9cessite un environnement concurrentiel pour permettre l\u2019entr\u00e9e de nouvelles entreprises innovantes \u00bb (ibid<\/em>., p. 50).<\/p>\n\n\n\n L\u2019ensemble de l\u2019ouvrage est consacr\u00e9 \u00e0 la d\u00e9monstration de la sup\u00e9riorit\u00e9 du paradigme schump\u00e9t\u00e9rien pour expliquer la croissance, cette derni\u00e8re \u00e9tant con\u00e7ue comme l\u2019horizon le plus souhaitable pour l\u2019ensemble de la soci\u00e9t\u00e9. On peut reformuler l\u2019ambition du livre sans la d\u00e9naturer en quatre th\u00e8ses articul\u00e9es :<\/p>\n\n\n\n Th\u00e8se 1 : L\u2019innovation est \u00e0 l\u2019origine de la croissance \u00e9conomique qui elle-m\u00eame est le socle de l\u2019am\u00e9lioration du bien-\u00eatre des soci\u00e9t\u00e9s. L\u2019innovation est cr\u00e9atrice de bien-\u00eatre.<\/p>\n\n\n\n Th\u00e8se 2 : L\u2019innovation produit des effets n\u00e9fastes sur certains secteurs de la soci\u00e9t\u00e9 ce qui la rend difficile \u00e0 accepter socialement et politiquement. L\u2019innovation est destructrice de bien\u00eatre.<\/p>\n\n\n\n Th\u00e8se 3 : L\u2019\u00c9tat doit produire un contexte institutionnel permettant de favoriser l\u2019innovation tout en prot\u00e9geant les victimes de l\u2019innovation pour qu\u2019elles s\u2019adaptent aux nouvelles conditions \u00e9conomiques. L\u2019\u00c9tat est au c\u0153ur d\u2019un capitalisme r\u00e9gul\u00e9 favorisant et rendant acceptable la destruction cr\u00e9atrice.<\/p>\n\n\n\n Le r\u00f4le de l\u2019Etat est central puisqu\u2019il doit assurer un double \u00e9quilibre : <\/p>\n\n\n\n Th\u00e8se 4 : L\u2019Etat n\u2019est cependant pas un acteur exempt de d\u00e9fauts, il est capable de collusion avec les int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques et peut de ce fait prot\u00e9ger des rentes ill\u00e9gitimes au regard de l\u2019efficacit\u00e9 \u00e9conomique. L\u2019enjeu est alors de favoriser une constitution d\u00e9mocratique et, surtout, d\u2019opposer au march\u00e9 et \u00e0 l\u2019\u00c9tat un troisi\u00e8me p\u00f4le : la soci\u00e9t\u00e9 civile. Celle-ci peut par ses choix de consommation, par l\u2019influence dans les entreprises (responsabilit\u00e9 sociale de l\u2019entreprise) ou par des manifestations obliger l\u2019Etat (et le march\u00e9) \u00e0 se r\u00e9former dans le sens d\u2019une plus grande prise en compte de l\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n\n\n\n Par rapport aux ouvrages pr\u00e9c\u00e9dents auxquels Philippe Aghion a contribu\u00e9, l\u2019int\u00e9r\u00eat du livre de AAB est double. D\u2019une part, il syst\u00e9matise la r\u00e9flexion sur le contexte institutionnel n\u00e9cessaire \u00e0 l\u2019acceptabilit\u00e9 et au d\u00e9ploiement du processus de destruction cr\u00e9atrice. D\u2019autre part, il entame le d\u00e9bat avec les contributions les plus r\u00e9centes et populaires de la th\u00e9orie \u00e9conomique. Par exemple, le chapitre 5 discute les travaux de Thomas Piketty en pr\u00e9cisant que toutes les in\u00e9galit\u00e9s ne sont pas \u00e9galement condamnables : les in\u00e9galit\u00e9s li\u00e9es \u00e0 l\u2019enrichissement par l\u2019innovation sont l\u00e9gitimes car elles profitent \u00e0 tous, tandis que les autres sont ill\u00e9gitimes car elles produisent des rentes inefficaces. Autre exemple : le chapitre 11 prend en consid\u00e9ration les travaux d\u2019Anne Case et Angus Deaton sur les effets n\u00e9fastes de la perte d\u2019emploi sur la sant\u00e9 pour en d\u00e9duire que l\u2019Etat doit mettre en place des politiques sociales g\u00e9n\u00e9reuses de protection contre la pr\u00e9carit\u00e9 endog\u00e8ne au processus de destruction cr\u00e9atrice. Nombre de th\u00e9matiques r\u00e9centes sur la critique du capitalisme sont ainsi pass\u00e9es au crible : destruction de l\u2019emploi par l\u2019innovation, stagnation s\u00e9culaire, syndrome argentin, d\u00e9croissance et \u00e9cologie, Etat investisseur, mondialisation, etc. A chaque fois, l\u2019enjeu est de mettre en \u00e9vidence l\u2019int\u00e9r\u00eat pour la croissance du processus de destruction cr\u00e9atrice et de discuter des institutions n\u00e9cessaires pour l\u2019encourager et\/ou le rendre acceptable.<\/p>\n\n\n\n Dans la conclusion, reprenant la distinction de Daron Acemoglu, James Robinson et Thierry Verdier (Acemoglu et al., 2017), AAG contestent l\u2019id\u00e9e qu\u2019il soit n\u00e9cessaire de choisir entre un capitalisme f\u00e9roce (cutthroat capitalism<\/em>), et un capitalisme douillet (cuddly capitalism<\/em>) ; entre un capitalisme efficace \u00e9conomiquement mais f\u00e9roce pour les individus ou un capitalisme inefficace \u00e9conomiquement mais protecteur pour les individus :<\/p>\n\n\n\n Le capitalisme est un cheval fougueux : il peut facilement s\u2019emballer, \u00e9chappant \u00e0 tout contr\u00f4le. Mais si on lui tient fermement les r\u00eanes, alors il va o\u00f9 l\u2019on veut \u00bb (idbid., p. 395).<\/p>\n\n\n\n Le capitalisme est le meilleur syst\u00e8me \u00e9conomique et politique pour l\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral. Les forces du march\u00e9 (innovation et concurrence) doivent cependant \u00eatre tenues par un Etat puissant et une soci\u00e9t\u00e9 civile soucieuse de jouer son r\u00f4le de contrepouvoir.<\/p>\n\n\n\n L\u2019ouvrage de AAB pr\u00e9sente les d\u00e9fauts de ses qualit\u00e9s. En allant au plus vite pour discuter d\u2019une multitude de probl\u00e9matiques labour\u00e9es par la litt\u00e9rature en sciences sociales, le lecteur reste tr\u00e8s surpris par beaucoup de r\u00e9sultats qui sont pr\u00e9sent\u00e9s comme des \u00e9vidences alors qu\u2019ils font l\u2019objet de d\u00e9bats passionn\u00e9s. Chaque chapitre m\u00e9riterait une discussion approfondie par des sp\u00e9cialistes des questions trait\u00e9es, on se bornera dans cette note de lecture \u00e0 quelques points principaux.<\/p>\n\n\n\n Le plus grand \u00e9tonnement \u00e0 la lecture du livre repose sur l\u2019id\u00e9e que la croissance \u00e9conomique est indubitablement un bien \u00e0 poursuivre pour toutes les soci\u00e9t\u00e9s. Si les th\u00e9matiques de la d\u00e9croissance et la critique de la croissance sont \u00e9voqu\u00e9es, c\u2019est pour les rejeter en peu de mots. Pourtant la recherche sur les soci\u00e9t\u00e9s post-croissance n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 aussi vigoureuse, le plus souvent en partant des limites \u00e9cologiques \u00e0 la croissance mais aussi en remettant en cause ses implications politiques et sociales (Douai et Plumecoq, 2017, Rotillon, 2020, Tordjman, 2021). Les s\u00e9ries longues fournies au chapitre 2, intitul\u00e9 l\u2019\u00e9nigme du d\u00e9collage, montrent avec \u00e9loquence que la p\u00e9riode de croissance soutenue est tr\u00e8s r\u00e9cente dans l\u2019histoire de l\u2019humanit\u00e9 mais rien n\u2019est dit sur la capacit\u00e9 ou non de l\u2019innovation \u00e0 r\u00e9soudre les d\u00e9fis de l\u2019\u00e2ge de l\u2019anthropoc\u00e8ne, que certains ont renomm\u00e9 le capitaloc\u00e8ne. Le raisonnement pr\u00e9sent\u00e9 au chapitre 9 sur l\u2019innovation verte et la croissance soutenable laisse le lecteur largement sur sa faim :<\/p>\n\n\n\n \u00ab Seule l\u2019innovation peut reculer les fronti\u00e8res du possible. Seule l\u2019innovation pourra \u00e9ventuellement permettre d\u2019augmenter notre qualit\u00e9 de vie en utilisant de moins en moins de ressources naturelles, et en \u00e9mettant de moins en moins de dioxyde de carbone. Seul l\u2019innovation permettra de d\u00e9couvrir de nouvelles sources d\u2019\u00e9nergies de plus en plus propres \u00bb (AAB, 2020, p. 218).<\/p>\n\n\n\n Peut-on se permettre de rejeter la discussion sur les soci\u00e9t\u00e9s post-croissance en deux pages (217-218) sur la base d\u2019un pari ? L\u2019angle adopt\u00e9 dans le livre porte sur la capacit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat et de la soci\u00e9t\u00e9 civile \u00e0 inciter les entreprises \u00e0 innover dans les secteurs verts plut\u00f4t que sur la probabilit\u00e9 que ces innovations vertes soient en capacit\u00e9 de nourrir un processus de croissance soutenable. Peut-on s\u2019en satisfaire pour orienter la soci\u00e9t\u00e9 vers la croissance et l\u2019innovation ? Est-il impossible que le pari soit perdu ? Ne faut-il pas prendre en compte cette hypoth\u00e8se pour discuter des projets de soci\u00e9t\u00e9s alternatifs ?<\/p>\n\n\n\n Une autre interrogation porte sur la conception du capitalisme. Le chapitre sur le d\u00e9collage industriel \u00e9voque quelques institutions favorables \u00e0 la destruction cr\u00e9atrice (diffusion de la connaissance, droits de propri\u00e9t\u00e9, pratiques de financement, etc.) mais ne mentionne pas le r\u00f4le central de l\u2019av\u00e8nement du rapport social de production capitaliste dans le bouleversement perp\u00e9tuel \u00ab des conditions techniques et sociales du proc\u00e8s de travail \u00bb (Marx, 1993[1867]). C\u2019est parce que le rapport social de production change en concentrant le pouvoir dans les mains du capitaliste que les innovations deviennent centrales dans l\u2019activit\u00e9 \u00e9conomique. Comme le sugg\u00e8re Marx, \u00e9touff\u00e9 par la concurrence, le capitaliste particulier doit sa survie \u00e0 l\u2019augmentation la dur\u00e9e de la journ\u00e9e de travail (survaleur absolue) et au gains de productivit\u00e9 engendr\u00e9s par la modification permanente de l\u2019organisation et des moyens de travail (survaleur relative). Tout cela aurait-il \u00e9t\u00e9 possible sans la s\u00e9paration du producteur des moyens de production, sans la s\u00e9paration de l\u2019escargot de sa coquille ?<\/p>\n\n\n\n Parmi les points importants qui sont trop peu discut\u00e9s figure l\u2019absence de r\u00e9ponse structurelle aux critiques d\u00e9sormais bien \u00e9tablies du paradigme schump\u00e9t\u00e9rien. On pourra par exemple se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 l\u2019ouvrage de Bruno Amable et Ivan Ledezma (2015) pour une discussion th\u00e9orique et empirique. Selon ces derniers, rien ne permet d\u2019affirmer que la lib\u00e9ralisation (mise en concurrence des monopoles qui seraient d\u00e9tenteurs de rentes ill\u00e9gitimes) conduise \u00e0 plus d\u2019innovation, de productivit\u00e9 et donc de prosp\u00e9rit\u00e9. Le livre de AAB reconnait l\u2019importance strat\u00e9gique de la subvention par l\u2019\u00c9tat de l\u2019innovation (en discutant de l\u2019int\u00e9r\u00eat du Defense Advanced Research Projects Agency<\/em> aux \u00c9tats-Unis) et \u00e9carte l\u2019id\u00e9e selon laquelle seule la concurrence g\u00e9n\u00e8re de l\u2019innovation. L\u2019\u00c9tat ne doit pas seulement organiser la concurrence mais il doit aussi subventionner des secteurs strat\u00e9giques. Cette revalorisation de l\u2019\u00c9tat et de la politique industrielle r\u00e9pond \u00e0 une partie de la critique, sans pour autant \u00e9branler les r\u00e9sultats sur le monopole. Est-on certain que les monopoles sont n\u00e9cessairement n\u00e9fastes s\u2019ils ne sont pas innovants ? On peut penser par exemple \u00e0 la protection sociale, tiraill\u00e9e entre la s\u00e9curit\u00e9 sociale et les compl\u00e9mentaires.<\/p>\n\n\n\n Une autre critique importante qui reste sans r\u00e9ponse porte sur l\u2019absence de r\u00e9alisme des mod\u00e8les th\u00e9oriques sous-jacents aux d\u00e9veloppements propos\u00e9s. On pourra se r\u00e9f\u00e9rer aux travaux de Michel Husson qui s\u2019est fait une sp\u00e9cialit\u00e9 de d\u00e9coder la signification des hypoth\u00e8ses des mod\u00e8les th\u00e9ories mainstream<\/em> (Husson, 2017). Le lecteur aurait aim\u00e9 savoir dans quelle mesure les auteurs se sentent concern\u00e9s par la critique de Paul Romer, prix de la banque de Su\u00e8de 2018, selon lequel la macro\u00e9conomique contemporaine est fond\u00e9e sur des mod\u00e8les post-r\u00e9els (Romer, 2016) ?<\/p>\n\n\n\n L\u2019absence de discussion de ces diff\u00e9rents points manque d\u2019autant plus que d\u2019autres approches de l\u2019innovation trouvent un succ\u00e8s important dans la litt\u00e9rature : capitalisme de surveillance (Zuboff, 2020), hypoth\u00e8se techno-f\u00e9odale (Durand, 2020), centralit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat dans l\u2019innovation (Mazucato, 2020), incapacit\u00e9 de la technique \u00e0 r\u00e9pondre aux probl\u00e8mes sociaux (Lechevalier, 2019), etc. L\u2019ouvrage a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit pendant la pand\u00e9mie de Covid-19 et quelques sections portent sur ce sujet. On regrette que les effets n\u00e9gatifs des brevets sur les m\u00e9dicaments pour promouvoir l\u2019acc\u00e8s aux soins n\u2019aient pas \u00e9t\u00e9 mentionn\u00e9s (Guennif, 2021a et b). Ce cas n\u2019invalide-t-il pas les th\u00e8ses des auteurs ?<\/p>\n\n\n\n Un des grands int\u00e9r\u00eats de l\u2019ouvrage de AAB est de refuser une lecture purement techniciste ou \u00e9conomiste de la croissance. Comme le r\u00e9p\u00e8tent les auteurs, pour lib\u00e9rer le plein potentiel de la destruction cr\u00e9atrice, il faut un bon contexte institutionnel. Cependant, \u00e0 aucun moment le concept d\u2019institution n\u2019est d\u00e9fini et il semble que le seul crit\u00e8re d\u2019\u00e9valuation des institutions soit leur capacit\u00e9 \u00e0 se mettre au service de la destruction cr\u00e9atrice. Les institutions sont partout, l\u2019institutionnalisme nulle part.<\/p>\n\n\n\n Ce probl\u00e8me th\u00e9orique et m\u00e9thodologique nuit \u00e0 la coh\u00e9rence d\u2019ensemble du livre. En l\u2019absence d\u2019une d\u00e9finition des institutions aussi s\u00e9rieuse que celle qui est donn\u00e9e de la destruction cr\u00e9atrice, les institutions ont un statut de carte joker. Lorsque le pouvoir de la destruction cr\u00e9atrice est trop brutal (ch\u00f4mage, pr\u00e9carit\u00e9, etc.) ou lorsqu\u2019il est contenu (rentes ill\u00e9gitimes, m\u00e9diocrit\u00e9 de l\u2019enseignement, etc.), c\u2019est du fait du trop peu ou du trop d\u2019institutions. Ces derni\u00e8res ne sont alors jamais analys\u00e9es en tant que telles, elles le sont toujours au prisme de ce qu\u2019elles font \u00e0 l\u2019innovation et la croissance. Rien ne permet de comprendre la rationalit\u00e9 des institutions : elles sont totalement instrumentales \u2013 soit obstacle \u00e0 la destruction cr\u00e9atrice soit moteur. Tout se passe comme s\u2019il existait une force magique et que le reste n\u2019avait d\u2019int\u00e9r\u00eat qu\u2019au service de cette magie.<\/p>\n\n\n\n Le recours que l\u2019on sugg\u00e8re ici \u00e0 l\u2019une ou l\u2019autre des traditions institutionnalistes (Chavance, 2007) n\u2019a rien d\u2019une coquetterie. Cela \u00e9viterait plusieurs probl\u00e8mes. Premi\u00e8rement, cela permettrait de positionner th\u00e9oriquement les concepts de destruction cr\u00e9atrice et d\u2019innovation par rapport aux autres institutions. Deuxi\u00e8mement, cela permettrait de se demander si des institutions jug\u00e9es apriori inefficaces au regard du processus de destruction cr\u00e9atrice n\u2019ont pas une autre rationalit\u00e9 ce qui les rendrait l\u00e9gitimes au regard d\u2019autres crit\u00e8res. Les soci\u00e9t\u00e9s que nous analysons en sciences sociales sont peupl\u00e9es d\u2019institutions qui entretiennent des rapports de force mais aussi des valeurs, des normes et des conventions qui s\u2019appuient sur d\u2019autres crit\u00e8res de l\u00e9gitimit\u00e9 que la capacit\u00e9 \u00e0 produire de la croissance \u00e9conomique. Par exemple, pourquoi, comme le sugg\u00e8re le chapitre 5, l\u2019horizon du syst\u00e8me scolaire ne se mesurerait qu\u2019\u00e0 sa capacit\u00e9 \u00e0 \u00ab r\u00e9cup\u00e9rer le maximum d\u2019Einstein \u00bb (AAB, 2020, p. 261) ?<\/p>\n\n\n\n Une th\u00e9orie des institutions un peu plus rigoureuse permettrait \u00e9ventuellement d\u2019\u00e9claircir la conclusion des auteurs. Comme on l\u2019a soulign\u00e9 dans la section 1, les auteurs contestent la n\u00e9cessit\u00e9 de choisir entre un capitalisme f\u00e9roce (type \u00e9tasunien) et un capitalisme douillet (type scandinave). La politique publique doit r\u00e9guler le capitalisme dans le sens de l\u2019alliance du meilleur des deux situations sp\u00e9cifiques : \u00ab nous croyons fermement au \u2018et\u2019 \u00bb (AAB, 2020, p. 395). Or, l\u2019un des r\u00e9sultats les plus int\u00e9ressants de l\u2019institutionnalisme est l\u2019existence de compl\u00e9mentarit\u00e9s institutionnelles expliquant la coh\u00e9rence entre les vari\u00e9t\u00e9s du capitalisme (Hall et Soskice, 2002). Sur quelles bases peut-on s\u2019assurer que des institutions efficaces dans un capitalisme particulier le resteront si elles sont d\u00e9sencastr\u00e9es de la situation qui les a vu na\u00eetre ? Comme en cuisine, certains aliments sont bons dans leur contexte mais les m\u00e9langer peut produire des catastrophes. C\u2019est le cas de la pizza \u00e0 l\u2019ananas. Dans quelle mesure peut-on s\u2019assurer que les institutions des diff\u00e9rents capitalismes sont compl\u00e9mentaires ?<\/p>\n\n\n\n L\u2019institution centrale du livre est l\u2019\u00c9tat car il r\u00e9gule l\u2019ensemble de l\u2019activit\u00e9 \u00e9conomique au nom de l\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral. Il a la charge de mettre en \u0153uvre les politiques publiques permettant de favoriser l\u2019innovation et de prot\u00e9ger les individus de ses effets pervers. La destruction cr\u00e9atrice est le moteur de la croissance et l\u2019\u00c9tat est le volant qui permet d\u2019orienter, sinon de diriger la machine.<\/p>\n\n\n\n L\u2019un des grands int\u00e9r\u00eats du livre est de ne pas faire l\u2019hypoth\u00e8se de l\u2019\u00c9tat dictateur bienveillant. De nombreux d\u00e9veloppements sont consacr\u00e9s \u00e0 l\u2019ambivalence de l\u2019Etat dont l\u2019impartialit\u00e9 est souvent annihil\u00e9e par sa proximit\u00e9 avec les groupes d\u2019int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques. La question du lobbying traverse tout le livre. Le chapitre 15 intitul\u00e9 \u00ab L\u2019\u00c9tat, jusqu\u2019o\u00f9 ? \u00bb propose une critique de l\u2019\u00c9tat lorsqu\u2019il fait obstacle \u00e0 la destruction cr\u00e9atrice. Il peut en effet prot\u00e9ger les entreprises peu efficaces et leurs employ\u00e9s de la concurrence en leur octroyant les faveurs du monopole. Le chapitre propose une critique des effets d\u2019une mauvaise constitution et rappelle l\u2019existence de limites \u00e0 l\u2019impartialit\u00e9 du pouvoir judiciaire. Face aux dangers de l\u2019\u00c9tat, il faut favoriser des institutions d\u00e9mocratiques puissantes mais aussi ce que les auteurs appellent la soci\u00e9t\u00e9 civile. <\/p>\n\n\n\n Lorsque l\u2019\u00c9tat est d\u00e9faillant, la soci\u00e9t\u00e9 civile peut prendre le relai de la d\u00e9fense de l\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral. AAB reprennent \u00e0 leur compte les d\u00e9veloppements r\u00e9cents de Samuel Bowles et Wendy Carlin (2020) pour lesquels il faut repenser le politique dans un monde o\u00f9 le capitalisme conduit \u00e0 la destruction des communaut\u00e9s et \u00e0 l\u2019ali\u00e9nation \u2013 encourageant ainsi la mont\u00e9e en puissance des mouvements autoritaires. Entre le march\u00e9 et l\u2019\u00c9tat, l\u2019analyse \u00e9conomique doit penser le r\u00f4le de la soci\u00e9t\u00e9 civile (Figure 1) <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n\n\n La prise en compte des d\u00e9fauts de l\u2019\u00c9tat est bienvenue. Mais, la soci\u00e9t\u00e9 civile, le non-\u00e9tatique, doit-il seulement \u00eatre restreint au statut de contrepouvoir ? L\u2019\u00c9tat doit-il \u00eatre maintenu dans le r\u00f4le d\u2019institution d\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral ind\u00e9passable ?<\/p>\n\n\n\n Ces questions sont d\u2019autant plus importantes qu\u2019au chapitre 14 (\u00ab L\u2019\u00e9mergence de l\u2019\u00c9tat investisseur, puis de l\u2019\u00c9tat assureur \u00bb), les auteurs soulignent combien la naissance et le d\u00e9veloppement de l\u2019\u00c9tat est li\u00e9 \u00e0 une activit\u00e9 pr\u00e9datrice :<\/p>\n\n\n\n \u00ab Pendant longtemps, c\u2019est principalement la rivalit\u00e9 militaire qui a incit\u00e9 les Etats \u00e0 accroitre leur capacit\u00e9 \u00e0 taxer et \u00e0 investir dans les services publics (Tilly, 1975 ; Besley et Persson, 2011). En particulier, le d\u00e9veloppement d\u2019un syst\u00e8me d\u2019\u00e9coles publiques n\u2019a rien eu de spontan\u00e9 : ce sont les guerres ou les menaces de guerres qui ont contribu\u00e9 \u00e0 le faire \u00e9merger dans les diff\u00e9rents pays du monde \u00bb (AAB, 2020, p. 341).<\/p>\n\n\n\n Dans la m\u00eame section les auteurs saluent l\u2019impact positif du dispositif Defense Advanced Research Projects Agency<\/em> aux Etats-Unis sur l\u2019innovation. Or, comme son nom l\u2019indique, celui-ci qui est directement li\u00e9 \u00e0 des consid\u00e9rations militaires. Que cela soit dans le cas de l\u2019\u00e9cole ou de l\u2019investissement public, si c\u2019est la guerre qui est \u00e0 l\u2019origine du d\u00e9veloppement de l\u2019Etat, ne peut-on pas penser que l\u2019Etat en tant que tel est un probl\u00e8me ?<\/p>\n\n\n\n De fa\u00e7on plus surprenante, les auteurs n\u2019explorent pas la piste du lien entre Etat providence et guerre lorsqu\u2019ils cherchent \u00e0 expliquer le d\u00e9veloppement des dispositifs sociaux au XX\u00e8 si\u00e8cle. Pourtant ils rappellent bien le contexte militaire \u00e0 l\u2019origine des mod\u00e8les de protection sociale invent\u00e9s par Otto Von Bismarck et William Beveridge. Pourquoi ne pas aller plus loin dans la critique de l\u2019Etat en s\u2019appuyant sur la large litt\u00e9rature qui d\u00e9montre que l\u2019Etat providence est n\u00e9 dans la pr\u00e9paration, la conduite et les cons\u00e9quences des guerres totales (Obinger et Petersen, 2017, Vahabi et al., 2020a) ? L\u2019int\u00e9r\u00eat de cette litt\u00e9rature est par ailleurs de montrer que face \u00e0 une protection sociale \u00e9tatique qui n\u2019agit pas n\u00e9cessairement dans l\u2019int\u00e9r\u00eat des assur\u00e9s, l\u2019histoire donne des exemples de protection sociale auto-organis\u00e9e par les citoyens eux-m\u00eames \u2013 ce qui est le cas de la s\u00e9curit\u00e9 sociale en France (Friot, 2012, Batifoulier et al., 2020). En France, dans une large mesure, la s\u00e9curit\u00e9 sociale est n\u00e9e dans la r\u00e9sistance \u00e0 l\u2019Etat, ce n\u2019est que progressivement que l\u2019Etat s\u2019est r\u00e9appropri\u00e9 l\u2019institution. Des innovations sociales comme la s\u00e9curit\u00e9 sociale ont vu le jour parce qu\u2019elles ont \u00e9t\u00e9 port\u00e9es contre l\u2019Etat et le march\u00e9. Ne faut-il pas faire un pas de plus dans la critique de l\u2019Etat par les citoyens \u2013 notamment en prenant en compte l\u2019existence de classes sociales ? <\/p>\n\n\n\n L\u2019opposition historique entre protection sociale dirig\u00e9e par l\u2019Etat et protection sociale dirig\u00e9e par les citoyens montre en creux l\u2019absence dans le livre de AAB d\u2019une th\u00e9orie du conflit. Comment comprendre le changement institutionnel, par exemple l\u2019av\u00e8nement d\u2019institutions favorables aux innovateurs, sans une th\u00e9orie du conflit ?<\/p>\n\n\n\n Dans leurs d\u00e9veloppements sur le r\u00f4le de la soci\u00e9t\u00e9 civile, les auteurs mentionnent la th\u00e9orie de Daron Acemoglu et James Robinson (2000) selon laquelle l\u2019existence de contrepouvoirs peut pr\u00e9venir des \u00e9meutes et des r\u00e9volutions. AAB rappellent \u00e0 partir du mouvement des gilets jaunes en France \u00ab ce qu\u2019il en coute d\u2019ignorer la soci\u00e9t\u00e9 civile \u00bb (p. 381). Pour ne pas avoir pris en compte la menace de r\u00e9volte, le pouvoir ex\u00e9cutif a \u00e9t\u00e9 contraint d\u2019augmenter les d\u00e9penses publiques et de perdre un an dans le processus de r\u00e9forme. Selon les auteurs, <\/p>\n\n\n\n \u00ab [\u2026] le mouvement des gilets jaunes aura eu un effet positif : celui de faire \u00e9voluer le syst\u00e8me politique fran\u00e7ais vers davantage de d\u00e9centralisation et de d\u00e9concentration. En particulier le mouvement conduit \u00e0 la mise en place en octobre 2019 de la Convention citoyenne pour le climat. Cette Convention regroupe cent cinquante citoyens tir\u00e9s au sort et qui doivent formuler des propositions pour lutter contre le r\u00e9chauffement climatique. Le pr\u00e9sident de la R\u00e9publique s\u2019est engag\u00e9 \u00e0 ce que toutes ces propositions l\u00e9gislatives et r\u00e8glementaires soient soumises \u00ab sans filtre \u00bb soit \u00e0 un referendum soit \u00e0 un vote du Parlement. A nouveau, la crainte d\u2019une r\u00e9surgence du mouvement de protestation sert d\u2019\u00e9p\u00e9e de Damocl\u00e8s, pour \u00e0 la fois induire des changements institutionnels et garantir que ces changements sont r\u00e9els et pas seulement formels \u00bb (AAB, 2020, p. 383).<\/p>\n\n\n\n Il serait malvenu de reprocher aux auteurs le fait que le pr\u00e9sident n\u2019a pas respect\u00e9 son engagement et qu\u2019aucun mouvement d\u2019ampleur comparable \u00e0 celui des gilets jaunes n\u2019a \u00e9merg\u00e9 en contestation. Nul ne peut pr\u00e9dire l\u2019avenir. Cependant, on peut s\u2019interroger sur la th\u00e9orie du conflit et du changement institutionnel qui sous-tend l\u2019analyse. D\u2019une part, ils sous-estiment la r\u00e9alit\u00e9 de la r\u00e9ponse r\u00e9pressive de l\u2019\u00c9tat face aux demandes des citoyens. L\u2019\u00c9tat en France n\u2019a-t-il pas d\u00e9montr\u00e9 qu\u2019il est pr\u00eat \u00e0 s\u2019armer pour mener la guerre sociale (Godin, 2019, Rocher, 2020) ? D\u2019autre part, ne faut-il pas prendre au s\u00e9rieux dans la th\u00e9orie du changement institutionnel l\u2019impact positif du conflit ? Dans la litt\u00e9rature \u00e9conomique standard, les seuls conflits efficaces sont ceux qui ne m\u00e8nent pas \u00e0 un affrontement r\u00e9el entre les bellig\u00e9rants. Pour reprendre la distinction d\u2019Albert Hirschman, voice<\/em> et exit<\/em> sont des strat\u00e9gies acceptables pour conduire le changement institutionnel. Mais ne faut-il pas prendre en compte la possibilit\u00e9 (la n\u00e9cessit\u00e9 ?) que le changement institutionnel passe par la r\u00e9volution (scream<\/em>) lorsqu\u2019aucun compromis n\u2019est possible avec les \u00e9lites politiques et \u00e9conomiques (Vahabi et al., 2020b) ?<\/p>\n\n\n\n La question de la r\u00e9volution, ou plus modestement l\u2019importance du conflit violent, dans le changement institutionnel n\u2019est-elle pas d\u2019actualit\u00e9 dans un monde o\u00f9 les \u00e9lites politiques et \u00e9conomiques ont tendance \u00e0 fusionner ? Les auteurs soulignent le r\u00f4le n\u00e9faste des conflits d\u2019int\u00e9r\u00eat entre les politiciens et les acteurs \u00e9conomiques mais ne faut-il pas franchir le pas et investir la question du capitalisme politique (Kolko, 1977, Weber, 1978) ? Si on accepte l\u2019id\u00e9e d\u2019une collusion relativement g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e entre \u00e9lites \u00e9conomiques et \u00e9lites politiques, comment envisager le changement institutionnel par le seul usage de la voice<\/em> ?<\/p>\n\n\n\n La question du capitalisme politique ne se pose pas uniquement dans les pays o\u00f9 l\u2019\u00e9lite politique et \u00e9conomique s\u2019accorde sur des politiques d\u2019aust\u00e9rit\u00e9 budg\u00e9taire et de marchandisation des services publics. Si les premiers jours de l\u2019administration Biden laissent entrevoir une volont\u00e9 de r\u00e9investir dans la puissance d\u2019Etat, ne peut-on pas \u00e9galement s\u2019interroger sur la collusion entre cette administration et les int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques. Par exemple, pense-t-on que le fait que Janet Yellen a per\u00e7u en moyenne 10 000 dollars par jours de Wall Street entre 2019 et 2020 soit neutre dans les relations qu\u2019entretiennent \u00e9lites politiques et \u00e9lites \u00e9conomiques ? Est-on certain que les changements qui se profilent aux \u00c9tats-Unis se fassent dans l\u2019int\u00e9r\u00eat de la soci\u00e9t\u00e9 civile ? La comparaison entre Roosevelt et Biden, entre le New Deal et le Green New Deal, m\u00e9rite que l\u2019on s\u2019y penche en rappelant que le New Deal est aussi \u00e0 l\u2019origine de l\u2019expansion du complexe militaro-industriel et de l\u2019imp\u00e9rialisme \u00e9tatsunien.<\/p>\n\n\n\n Si avec Pierre Dardot et Christian Laval (2009) on appelle n\u00e9olib\u00e9ralisme la rationalit\u00e9 qui structure l\u2019action des gouvernants (Etat n\u00e9olib\u00e9ral et entreprise n\u00e9olib\u00e9rale) autant que la conduite des gouvern\u00e9s (les sujets n\u00e9olib\u00e9raux) autour de l\u2019imp\u00e9ratif de mise en concurrence g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, alors il est possible de rattacher le livre de AAG \u00e0 la doctrine n\u00e9olib\u00e9rale. D\u2019une part, la concurrence est le ph\u00e9nom\u00e8ne fondamental permettant d\u2019inciter \u00e0 l\u2019innovation et \u00e0 la croissance \u2013 qui a le statut d\u2019optimum social. D\u2019autre part, la concurrence ne s\u2019autor\u00e9gule pas, elle produit des effets pervers, c\u2019est pourquoi il est n\u00e9cessaire que l\u2019\u00c9tat mette en place de nombreuses politiques publiques afin de conduire les conduites.<\/p>\n\n\n\n En rester l\u00e0 serait probablement excessif. En effet, il faut souligner que les auteurs prennent en compte de nombreuses critiques adress\u00e9es aux politiques n\u00e9olib\u00e9rales : puisque la pr\u00e9carit\u00e9 tue, il faut, \u00e9crivent-ils, des dispositifs de protection sociale g\u00e9n\u00e9reux ; puisque la probabilit\u00e9 d\u2019\u00eatre innovateur est in\u00e9galement r\u00e9partie dans la soci\u00e9t\u00e9, il faut un syst\u00e8me scolaire et universitaire public g\u00e9n\u00e9reux ; puisque dans la mondialisation certains pays sont susceptibles de dumping social ou environnemental, les barri\u00e8res douani\u00e8res ne sont pas \u00e0 exclure ; puisque l\u2019Etat est susceptible de c\u00e9der face au lobbying, il faut donner du poids \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 civile ; puisque l\u2019innovation verte n\u2019est pas rentable, il faut de grands plans d\u2019investissement public ; etc.<\/p>\n\n\n\n Bien s\u00fbr, l\u2019aiguillon de la concurrence reste dominant et ici o\u00f9 l\u00e0 les rechutes se donnent \u00e0 voir. Par exemple, les passages sur la gouvernance de l\u2019universit\u00e9 soulignent l\u2019int\u00e9r\u00eat d\u2019un financement public \u00e9lev\u00e9 mais avec une mise en concurrence des chercheurs. Autre exemple, le chapitre 12 sur le financement de la destruction cr\u00e9atrice fait l\u2019apologie du capital-risque et des investisseurs institutionnels ce qui semble bien anachronique (malgr\u00e9 un encadr\u00e9 final sur les risques de la finance).<\/p>\n\n\n\n En tous cas, il me semble contreproductif de ne pas voir que la th\u00e9orie \u00e9conomique dominante cherche \u00e0 int\u00e9grer la critique \u2013 qu\u2019elle soit d\u2019origine acad\u00e9mique ou sociale. Le succ\u00e8s institutionnel d\u2019autres \u00e9conomistes sur des th\u00e9matiques originales permet de conforter cette analyse (Daron Acemoglu, Samuel Bowles, Thomas Piketty, Thomas Philippon, etc.).<\/p>\n\n\n\n Cela conduit \u00e0 une forme d\u2019h\u00e9sitation au moment de porter un jugement final sur le type de politiques publiques que peut inspirer un livre comme celui de AAB. Est-ce que ces \u00e9volutions dans la th\u00e9orie \u00e9conomique impliquent simplement une r\u00e9forme du n\u00e9olib\u00e9ralisme ou son d\u00e9passement ? Il est peut-\u00eatre trop t\u00f4t pour r\u00e9pondre \u00e0 cette question. Mais on ne peut que s\u2019inqui\u00e9ter de l\u2019unanimisme grandissant sur la figure de l\u2019\u00c9tat. Que l\u2019on cherche \u00e0 r\u00e9former le capitalisme ou \u00e0 le d\u00e9passer, tout le monde critique l\u2019\u00c9tat et appelle \u00e0 une \u00e0 une forme ou une autre de plus d\u2019\u00c9tat. Et si l\u2019\u00c9tat faisait partie du probl\u00e8me ?<\/p>\n\n\n\n Les \u00e9volutions dans la th\u00e9orie \u00e9conomique impliquent-elles simplement une r\u00e9forme du n\u00e9olib\u00e9ralisme ou bien son d\u00e9passement ? Une note de lecture particuli\u00e8rement fouill\u00e9e du dernier livre de Philippe Aghion et al.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":106957,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-reviews.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[1727],"tags":[],"geo":[1917],"class_list":["post-106947","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-economie","staff-nicolas-da-silva","geo-europe"],"acf":[],"yoast_head":"\n1 \u2013 Pr\u00e9sentation du livre : destruction cr\u00e9atrice et institutions<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
2 \u2013 L\u2019int\u00e9r\u00eat de la croissance et le lien innovation \/ croissance<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
3 \u2013 Les institutions partout, l\u2019institutionnalisme nulle part<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
4 \u2013 L\u2019\u00c9tat et la soci\u00e9t\u00e9 civile : pouvoir et contrepouvoir ?<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n 5 \u2013 Une th\u00e9orie du changement \u00e9conomique sans th\u00e9orie du changement institutionnel : l\u2019absence de la prise en compte du conflit<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
6 \u2013 Le n\u00e9olib\u00e9ralisme : r\u00e9forme ou d\u00e9passement ?<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
7 \u2013 Bibliographie<\/strong><\/h2>\n\n\n\n