{"id":106929,"date":"2021-04-29T11:47:35","date_gmt":"2021-04-29T09:47:35","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=106929"},"modified":"2022-03-17T12:39:59","modified_gmt":"2022-03-17T11:39:59","slug":"lautre-pandemie-le-paradoxe-suedois-et-lavenir-de-la-bonne-gouvernance-a-lheure-du-coronavirus","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/04\/29\/lautre-pandemie-le-paradoxe-suedois-et-lavenir-de-la-bonne-gouvernance-a-lheure-du-coronavirus\/","title":{"rendered":"L’autre pand\u00e9mie : le paradoxe su\u00e9dois et l’avenir de la bonne gouvernance \u00e0 l’heure du coronavirus"},"content":{"rendered":"\n
\u00ab En fait, je me sens tr\u00e8s bien \u00e0 New York. C\u2019est la Su\u00e8de qui me fait peur \u00bb, murmure Lou Reed, le l\u00e9gendaire leader des Velvet Underground, alors qu’il interpr\u00e8te le r\u00f4le d’un monstre dans le film Blue in the Face<\/em> (1995). \u00ab C’est la d\u00e9solation, tout le monde est ivre, tout fonctionne. Si vous vous arr\u00eatez \u00e0 un feu de signalisation et que vous ne coupez pas le moteur, vous \u00eates abord\u00e9 par des personnes qui veulent vous en parler. Vous ouvrez l’armoire \u00e0 pharmacie et trouvez une petite plaque qui dit : \u00ab En cas de suicide, appelez… \u00bb. Ces choses me font peur. New York, non. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Ce monologue amusant sugg\u00e8re comment les soci\u00e9t\u00e9s nordiques sont diff\u00e9rentes, ou du moins comment elles sont per\u00e7ues diff\u00e9remment. Ils se distinguent d’une mani\u00e8re qui frise l’inhumain, ou peut-\u00eatre le post-humain. Il y a quelques ann\u00e9es, deux auteurs su\u00e9dois ont m\u00eame \u00e9crit un livre intitul\u00e9 Ces Su\u00e9dois sont-ils humains ?<\/em>.<\/p>\n\n\n\n Lorsqu’il s’agit des pays nordiques eux-m\u00eames, l’observateur non averti est instinctivement attir\u00e9 par leur apparente perfection. Des conditions mat\u00e9rielles enviables telles que le syst\u00e8me de sant\u00e9, la capacit\u00e9 de l’\u00c9tat et la stabilit\u00e9 politique font de ces terres un mod\u00e8le universel de bonne gouvernance. <\/p>\n\n\n\n Lorsque survient un cataclysme comme le Covid-19, on peut raisonnablement supposer que chacun des pays nordiques est \u00e9galement bien pr\u00e9par\u00e9 et parfaitement pr\u00eat. <\/p>\n\n\n\n Jusqu’\u00e0 pr\u00e9sent, cependant, les preuves ne sont pas rassurantes : des pays comme la Su\u00e8de, d’une part, le Danemark, la Finlande et la Norv\u00e8ge, d’autre part, ont adopt\u00e9 des approches radicalement diff\u00e9rentes dans leurs r\u00e9ponses au coronavirus. L\u2019approche controvers\u00e9e de l’immunit\u00e9 collective dans le premier cas et des mesures d’isolement draconiennes dans le second. Similaire dans les structures sociales et politiques aux autres pays, semblable dans les mentalit\u00e9s, stricte dans la gestion des affaires publiques, la Su\u00e8de a suivi une strat\u00e9gie compl\u00e8tement diff\u00e9rente. Pourquoi ? Avec quelles cons\u00e9quences ? Et surtout : que sugg\u00e8re ce cas anormal sur l’avenir de la bonne gouvernance ?<\/p>\n\n\n\n Nous d\u00e9plorons \u00e0 juste titre l’incomp\u00e9tence et l’arrogance qui ont caract\u00e9ris\u00e9 la gestion du Covid-19 dans des \u00c9tats autoritaires ou populistes comme le Br\u00e9sil, l’Inde et les \u00c9tats-Unis de l\u2019\u00e8re Trump. Un leadership <\/em>erratique, l’improvisation et des centaines de milliers de morts, telles sont les preuves accablantes de l’\u00e9chec de ces r\u00e9gimes.<\/p>\n\n\n\n Mais les performances des pays suppos\u00e9s mod\u00e8les comme les pays nordiques sont loin d’\u00eatre irr\u00e9prochables. La pand\u00e9mie a mis sous pression la m\u00e9canique bien huil\u00e9e de leur horlogerie ; elle a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 des incoh\u00e9rences et expos\u00e9 certaines des contradictions les plus flagrantes communes \u00e0 tous les gouvernements d\u00e9mocratiques.<\/p>\n\n\n\n Les cinq pays nordiques – la Su\u00e8de, le Danemark, la Norv\u00e8ge, l’Islande et la Finlande – sont souvent consid\u00e9r\u00e9s comme ceux o\u00f9 la gouvernance d\u00e9mocratique a atteint ses niveaux les plus \u00e9lev\u00e9s. La r\u00e9gion est une fronti\u00e8re g\u00e9ographique, d\u00e9finie par un climat impitoyable et des hivers sombres. Mais c’est aussi une sorte de fronti\u00e8re existentielle : un paradis de bien-\u00eatre, de syst\u00e8mes de sant\u00e9 universels et d’\u00e9ducation gratuite pour tous. <\/p>\n\n\n\n L’Europe du Nord arrive r\u00e9guli\u00e8rement en t\u00eate de toutes sortes de classements mondiaux : de la comp\u00e9titivit\u00e9 \u00e0 la transparence en passant par le bonheur. Pour les politologues lib\u00e9raux-d\u00e9mocrates, ces pays sont une m\u00e9taphore de la soci\u00e9t\u00e9 vertueuse, des communaut\u00e9s politiques qui anticipent les tendances et que beaucoup voudraient imiter. <\/p>\n\n\n\n Des universitaires tels que Francis Fukuyama, le pr\u00e9dicateur de la d\u00e9mocratie comme \u00ab fin de l’histoire \u00bb dans l’\u00e9volution id\u00e9ologique de l’humanit\u00e9, utilisent l’expression \u00ab arriver au Danemark \u00bb comme m\u00e9taphore de la bonne gouvernance. M\u00eame le com\u00e9dien italien Beppe Grillo a \u00e9crit il y a quelques ann\u00e9es un billet de blog intitul\u00e9 \u00ab R\u00eaver du Danemark<\/em>\u00ab . L\u2019ancien premier ministre italien Mario Monti a d\u00e9clar\u00e9 qu’il admirait sa mentalit\u00e9, et l\u2019actuel premier ministre Mario Draghi l’a cit\u00e9e dans son discours de politique g\u00e9n\u00e9rale au Parlement.<\/p>\n\n\n\n Cependant, les \u00c9tats nordiques ont connu des approches et des r\u00e9sultats tr\u00e8s diff\u00e9rents pendant la pand\u00e9mie de Covid-19. Prenons les cas du Danemark et de la Su\u00e8de. Le gouvernement danois, \u00e0 l’instar de la Finlande et de la Norv\u00e8ge, a \u00e9t\u00e9 parmi les premiers \u00e0 imposer des restrictions drastiques. Il n’y a jamais eu de verrouillage total comme dans le cas de l’Italie ; pendant des mois apr\u00e8s que le virus eut commenc\u00e9 \u00e0 circuler, un visiteur \u00e9tranger \u00e9tait plus que perplexe devant l’absence de masques dans la plupart des lieux publics.<\/p>\n\n\n\n Dans le m\u00eame temps, Copenhague a introduit certaines des fermetures de fronti\u00e8res et des restrictions de voyage les plus radicales. Au Danemark, par exemple, les agents frontaliers me demandent des preuves de plus en plus d\u00e9taill\u00e9es des raisons pour lesquelles je veux entrer dans le pays o\u00f9 j’ai v\u00e9cu pendant la majeure partie des deux derni\u00e8res d\u00e9cennies. Les mesures du gouvernement de Copenhague sont si radicales que le directeur g\u00e9n\u00e9ral de l’autorit\u00e9 sanitaire danoise, S\u00f8ren Brostr\u00f8m, s’est senti oblig\u00e9 de se dissocier de l’interdiction de voyager, d\u00e9clarant qu’il s’agissait d’une mesure politique plut\u00f4t que scientifique.<\/p>\n\n\n\n La justification du Premier ministre Mette Frederiksen a laiss\u00e9 peu de place \u00e0 l’imagination : \u00ab Si nous devons attendre des connaissances fond\u00e9es sur des preuves en ce qui concerne le coronavirus, nous arriverons tout simplement trop tard. \u00bb L’approche danoise a consist\u00e9 \u00e0 imposer des restrictions et \u00e0 \u00e9tendre l’autorit\u00e9 de l’\u00c9tat d’une mani\u00e8re qui rappelle davantage des endroits comme Ta\u00efwan ou Singapour, qui ont aplati la courbe d’infection par une surveillance de masse, la recherche des contacts et des mesures de quarantaine strictes.<\/p>\n\n\n\n D\u00e8s l’annonce du premier confinement, la plupart des pays europ\u00e9ens ont opt\u00e9 pour une r\u00e9ouverture progressive des activit\u00e9s industrielles, dans le but de relancer les cha\u00eenes d’assemblage et d’approvisionnement perturb\u00e9es. Le gouvernement danois, dirig\u00e9 par les sociaux-d\u00e9mocrates, a choisi une autre voie, en rouvrant les \u00e9coles maternelles et primaires avant toute autre chose.<\/p>\n\n\n\n En revanche, l’approche de la Su\u00e8de pourrait facilement \u00eatre confondue avec le n\u00e9gationnisme populiste d’un Jair Bolsonaro au Br\u00e9sil ou d’un Donald Trump aux \u00c9tats-Unis. \u00c0 l’exception de quelques fermetures cibl\u00e9es, comme les \u00e9coles pour les deux derni\u00e8res ann\u00e9es de lyc\u00e9e, le gouvernement de Stockholm a d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment laiss\u00e9 la vie sociale se d\u00e9rouler aussi normalement que possible. <\/p>\n\n\n\n Faisant implicitement r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l’approche controvers\u00e9e de l'\u00a0\u00bbimmunit\u00e9 collective \u00bb, le gouvernement su\u00e9dois a autoris\u00e9 les bars, les salles de sport, les magasins et les restaurants \u00e0 rester ouverts, en s’appuyant sur un service de sant\u00e9 moderne et efficace pour assurer la protection. Dans le m\u00eame temps, il a tenu compte des habitudes sociales et culturelles : avant m\u00eame que la pand\u00e9mie ne frappe, on estime que deux tiers de la population su\u00e9doise travaillait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 domicile, au moins \u00e0 temps partiel, et que plus de la moiti\u00e9 des m\u00e9nages su\u00e9dois \u00e9taient compos\u00e9s d’une seule personne. Comme l’a dit l’ancien Premier ministre Carl Bildt en plaisantant, \u00ab les Su\u00e9dois, surtout ceux de la vieille g\u00e9n\u00e9ration, ont une pr\u00e9disposition g\u00e9n\u00e9tique \u00e0 la distanciation sociale. \u00bb <\/p>\n\n\n\n La diff\u00e9rence de r\u00e9sultats entre les approches danoise et su\u00e9doise a \u00e9t\u00e9 perturbante. Avec plus de 1 200 d\u00e9c\u00e8s par million d’habitants dus au Covid-19 (d\u00e9but janvier, l’Italie en comptait 1 500), le bilan macabre de la Su\u00e8de est quatre fois sup\u00e9rieur \u00e0 celui du Danemark et presque dix fois pire que celui de la Finlande. Th\u00e9oriquement, l’\u00e9conomie aurait d\u00fb b\u00e9n\u00e9ficier davantage de l’approche de Stockholm. Mais jusqu’\u00e0 pr\u00e9sent, les r\u00e9sultats de la Su\u00e8de ont \u00e9t\u00e9 l\u00e9g\u00e8rement inf\u00e9rieurs \u00e0 ceux du Danemark (l’\u00e9conomie su\u00e9doise s’est contract\u00e9e de 8,6 % et celle du Danemark de 7,4 % en 2020) et moins bons que ceux de la Norv\u00e8ge et de la Finlande. La baisse de la consommation a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 similaire en Su\u00e8de et au Danemark (respectivement 25 % et 29 %).<\/p>\n\n\n\n Si cela peut sembler un lourd j’accuse \u00e0 Stockholm, depuis l’automne 2020, le taux de nouvelles infections en Su\u00e8de est similaire \u00e0 celui du Danemark et de certains autres pays europ\u00e9ens qui ont impos\u00e9 des blocus. Pour reprendre les mots d’Anders Tegnell, l’\u00e9pid\u00e9miologiste \u00e0 l’origine de l’approche controvers\u00e9e de la Su\u00e8de, \u00ab au final, nous verrons quelle diff\u00e9rence cela fera d’avoir une strat\u00e9gie plus durable, que l’on peut maintenir pendant longtemps, au lieu de la strat\u00e9gie qui consiste \u00e0 fermer, ouvrir et fermer encore et encore. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Toutes les incertitudes suscit\u00e9es par Covid-19 d\u00e9conseillent de tirer des conclusions pr\u00e9matur\u00e9es. Mais un an apr\u00e8s le d\u00e9but de la pand\u00e9mie en Europe, il est difficile de rester agnostique face \u00e0 des donn\u00e9es comme le taux de mortalit\u00e9 de la Su\u00e8de, qui est comparable \u00e0 celui de pays comme le Br\u00e9sil, dont la gestion de la crise a \u00e9t\u00e9 universellement critiqu\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Plus que tout, la fa\u00e7on dont les repr\u00e9sentants du gouvernement su\u00e9dois justifient ces r\u00e9sultats fait froid dans le dos, l’un d’eux expliquant que l’ouverture \u00e9tait n\u00e9cessaire pour que les gens puissent continuer \u00e0 mener une \u00ab vie normale\u201d. Il n’est pas n\u00e9cessaire d’\u00eatre cynique pour conclure que le gouvernement su\u00e9dois a d\u00e9cid\u00e9 que des milliers de victimes, pour la plupart \u00e2g\u00e9es, \u00e9taient un prix \u00e0 payer pour \u00e9pargner au reste de la population les interruptions et les incertitudes d’un confinement.<\/p>\n\n\n\n Cette histoire des diff\u00e9rentes approches nordiques contre le Covid-19 montre comment des pays similaires peuvent faire des choix radicalement diff\u00e9rents sur la mani\u00e8re d’\u00e9quilibrer le compromis entre libert\u00e9 et s\u00e9curit\u00e9. Paradoxalement, cependant, ces strat\u00e9gies radicalement diff\u00e9rentes refl\u00e8tent une similitude sous-jacente plus profonde. En effet, il s’agit de pays dont les populations affichent une confiance aveugle en l’\u00c9tat et ses institutions. Le d\u00e9bat public a port\u00e9 sur les usages et les abus des preuves scientifiques, les co\u00fbts de sant\u00e9 et les cons\u00e9quences \u00e9conomiques, mais en fin de compte, les citoyens ont accept\u00e9 le choix fait par leur gouvernement.<\/p>\n\n\n\n Les mesures prises par les gouvernements nordiques ont suscit\u00e9 des inqui\u00e9tudes, notamment en Su\u00e8de. Il en a \u00e9t\u00e9 de m\u00eame au Danemark, o\u00f9 le gouvernement a d\u00e9cid\u00e9 d’abattre 1,5 million de visons, avant d’admettre que ce n’\u00e9tait peut-\u00eatre pas n\u00e9cessaire. Pourtant, il n’y a rien eu dans ces pays qui soit comparable aux protestations et aux \u00e9meutes qui ont secou\u00e9 des pays comme l’Allemagne, les \u00c9tats-Unis et l’Italie au cours de l’ann\u00e9e derni\u00e8re. <\/p>\n\n\n\n Pour dire les choses simplement : la coh\u00e9sion sociale est si profonde sous ces latitudes que les gouvernements su\u00e9dois et danois auraient pu \u00e9changer leurs strat\u00e9gies. Les Su\u00e9dois auraient pu mettre en place un syst\u00e8me de verrouillage et les Danois auraient pu mettre en place une immunit\u00e9 de troupeau. La population aurait tout accept\u00e9. En ce sens, COVID-19 a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 ce qui rend le mod\u00e8le nordique si parfait et, en m\u00eame temps, a expos\u00e9 son c\u00f4t\u00e9 plus sombre.<\/p>\n\n\n\n La Scandinavie a aussi son Tocqueville. Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1930, le marquis William Childs, correspondant de United Press International au d\u00e9but du si\u00e8cle et laur\u00e9at du prix Pulitzer, entreprend un long voyage en Su\u00e8de. <\/p>\n\n\n\n Tout comme le jeune diplomate fran\u00e7ais du XIXe si\u00e8cle \u00e9tait mieux \u00e0 m\u00eame que tout Am\u00e9ricain de saisir l’esprit des \u00c9tats-Unis naissants, Childs a d\u00e9fini les termes du mod\u00e8le su\u00e9dois mieux que tout Scandinave. Au retour de son voyage, en 1936, il publie un best-seller qui reste \u00e0 ce jour le texte de r\u00e9f\u00e9rence pour toute discussion sur le mod\u00e8le nordique. Sweden : The Middle Way<\/em> anticipe de plus de soixante ans l’obsession des d\u00e9mocraties du monde entier \u00e0 concilier des visions de plus en plus divergentes de la politique ; la chim\u00e8re que des hommes d’\u00c9tat comme Tony Blair et Bill Clinton ont appel\u00e9e, dans les ann\u00e9es 1990, non par hasard, \u00ab la troisi\u00e8me voie \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Il n’y a pas de bataille id\u00e9ologique ouverte au XXI\u00e8me si\u00e8cle. Pourtant, en Occident, les citoyens se tournent de plus en plus vers les forces populistes pour trouver un r\u00e9pit facile \u00e0 la frustration caus\u00e9e par les \u00e9checs de la d\u00e9mocratie. D’autres mod\u00e8les, comme le capitalisme autoritaire de la Chine, reposent sur des m\u00e9thodes technocratiques, dont l’attrait mondial s’accro\u00eet principalement en raison de leur capacit\u00e9 \u00e0 produire des r\u00e9sultats. <\/p>\n\n\n\n Quels que soient l’endroit et la mani\u00e8re dont elles sont pratiqu\u00e9es, ces alternatives ne semblent offrir que des r\u00e9ponses partielles et insatisfaisantes \u00e0 des questions de gouvernance de plus en plus complexes. Le COVID-19 sugg\u00e8re que l’imposition rigide de r\u00e8gles transmises par le haut ou les simplifications populistes r\u00e9gurgit\u00e9es par le bas ne peuvent repr\u00e9senter que les extr\u00eames d’une palette plus sophistiqu\u00e9e de processus d\u00e9cisionnels.<\/p>\n\n\n\n Le \u00ab juste milieu \u00bb du XXIe si\u00e8cle ne se situe pas entre des visions du monde oppos\u00e9es, et il ne s’agit pas non plus de trouver un terrain d’entente entre diff\u00e9rentes inclinaisons id\u00e9ologiques. Il s’agit de pratiquer des formats de gouvernance flexibles, une op\u00e9ration de bricolage politique complexe mais indispensable.<\/p>\n\n\n\n Hier comme aujourd’hui, la colle est dans la culture du consensus et du compromis. En Italie, le compromis a presque toujours une connotation n\u00e9gative. C’est quelque chose de \u00ab descendant \u00bb. Les habitants du Nord, en revanche, consid\u00e8rent le compromis comme quelque chose d’extr\u00eamement positif. \u00ab Peut-\u00eatre que nous ne nous rencontrerons pas au milieu \u00bb, m’a dit un jour l’historien danois Bo Lidegaard. \u00ab Peut-\u00eatre que 30 % sont pour toi et 70 % pour moi, mais le r\u00e9sultat est acceptable pour nous deux\u201d. La langue su\u00e9doise a m\u00eame un mot pour cela, lagom<\/em>, qui r\u00e9sume leur philosophie d’une vie qui rejette les exc\u00e8s, qui cherche la juste mesure entre ce qui est trop et ce qui est trop peu. Les nordiques ont tendance \u00e0 \u00eatre r\u00e9alistes quant \u00e0 leurs attentes et \u00e0 trouver un \u00e9quilibre dans la mod\u00e9ration.<\/p>\n\n\n\n Cette histoire de consensus et de compromis a toutefois un c\u00f4t\u00e9 sombre, peut-\u00eatre mieux incarn\u00e9 par le genre de romans policiers connu sous le nom de Scandinoir<\/em>, rendu c\u00e9l\u00e8bre par la trilogie Mill\u00e9nium<\/em> de l’auteur su\u00e9dois Stieg Larsson. Les tensions des romans noirs nordiques naissent du contraste entre l’apparence fade et conformiste des soci\u00e9t\u00e9s dans lesquelles ils se d\u00e9roulent et les horribles histoires de meurtre, de misogynie ou de racisme qui se cachent sous ces surfaces.<\/p>\n\n\n\n Certains se sont demand\u00e9s pourquoi une r\u00e9gion caract\u00e9ris\u00e9e par une telle harmonie sociale suppos\u00e9e a produit des histoires fantastiques aussi sombres. Mais c’est justement le but : l’une des raisons pour lesquelles Scandinoir<\/em> est si populaire est cette dissonance. Un cadre apparemment idyllique, voire ennuyeux, masque une r\u00e9alit\u00e9 cach\u00e9e de crimes odieux et de d\u00e9pravation morale. Ce n’est pas une co\u00efncidence si, dans des soci\u00e9t\u00e9s qui s’enorgueillissent \u00e0 juste titre de leurs normes \u00e9lev\u00e9es en mati\u00e8re d’\u00e9galit\u00e9 des sexes, le roman le plus r\u00e9ussi de Larsson s’intitule \u00ab Les Hommes qui n’aimaient pas les femmes<\/em>\u00ab .<\/p>\n\n\n\n La bonne gouvernance dans le temps du Covid-19 incarne ce m\u00eame paradoxe : la Su\u00e8de est g\u00e9n\u00e9ralement consid\u00e9r\u00e9e comme l’un des pays les mieux gouvern\u00e9s au monde, mais elle a intentionnellement impos\u00e9 \u00e0 son peuple un compromis que peu d’autres nations accepteraient. <\/p>\n\n\n\n Dans les ann\u00e9es 1970, le journaliste britannique Roland Huntford est all\u00e9 jusqu’\u00e0 d\u00e9nigrer les Nordiques, les qualifiant de \u00ab nouveaux totalitaires \u00bb. Des citoyens qui acceptent l’ordre et le contr\u00f4le d’une mani\u00e8re et dans une mesure trop semblables \u00e0 la soumission. Apr\u00e8s un voyage en Su\u00e8de dans les ann\u00e9es 1960, Susan Sontag a appel\u00e9 cela la conflictophobie <\/em> : \u00ab ne pas \u00eatre comp\u00e9titif sans \u00eatre sinc\u00e8rement coop\u00e9ratif \u00bb. <\/p>\n\n\n\n La pr\u00e9misse pour arriver \u00e0 un tel compromis n’est pas le d\u00e9sir de r\u00e9soudre les d\u00e9saccords, mais de les balayer sous le tapis. Pire encore, les conflits sont anticip\u00e9s par des valeurs pr\u00e9emball\u00e9es. En d’autres termes, ce n’est pas la civilit\u00e9 qui est au c\u0153ur de la bonne gouvernance nordique, mais plut\u00f4t la conformit\u00e9, qui d\u00e9finit les conditions pr\u00e9alables n\u00e9cessaires pour \u00eatre accept\u00e9 dans la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Il y a un consensus, oui, mais c’est un consensus artificiel. Les choix sont limit\u00e9s, l’\u00c9tat commet rarement des erreurs et, comme l’a dit l’\u00e9conomiste su\u00e9dois Gunnar Myrdal, \u00ab prot\u00e8ge les gens d’eux-m\u00eames \u00bb. Et m\u00eame lorsque l’\u00c9tat commet des erreurs, les gens ne remettent pas en cause sa comp\u00e9tence et sa bienveillance.<\/p>\n\n\n\n De ce point de vue, la strat\u00e9gie libertaire su\u00e9doise contre le Covid-19 prend des connotations tr\u00e8s diff\u00e9rentes. Il ne s’agit pas de volontarisme et de responsabilit\u00e9 individuelle, mais d’un gouvernement, de sa bureaucratie et de son \u00e9pid\u00e9miologiste en chef qui d\u00e9cident comment prot\u00e9ger les gens d’eux-m\u00eames. Il s’agit d’une m\u00e9thode et d’une pratique de gouvernement qui se contente d’un juste milieu, presque ind\u00e9pendamment des r\u00e9sultats qu’il produit.<\/p>\n\n\n\n Le Covid-19 a constitu\u00e9 un test d\u00e9cisif unique de la capacit\u00e9 de nos institutions \u00e0 s’adapter et \u00e0 r\u00e9sister aux chocs. S’il y a une le\u00e7on cl\u00e9 \u00e0 tirer de cette histoire nordique, c’est que la capacit\u00e9 op\u00e9rationnelle de l’\u00c9tat et la confiance des citoyens sont des ressources cruciales pour faire face \u00e0 des d\u00e9fis complexes.<\/p>\n\n\n\n Les pays nordiques nous rappellent que les experts et les fonctionnaires sont essentiels pour assurer la continuit\u00e9 du processus d\u00e9cisionnel et pour mettre en \u0153uvre des politiques bipartisanes<\/em> dans un esprit de transparence et de responsabilit\u00e9. Dans le m\u00eame temps, lorsque les r\u00e9sultats dans des pays aussi bien gouvern\u00e9s sont aussi divergents et controvers\u00e9s, il est l\u00e9gitime de s’interroger sur les limites de la technocratie pour obtenir des r\u00e9sultats efficaces face \u00e0 des probl\u00e8mes r\u00e9els. <\/p>\n\n\n\n Il n’y a pas d’\u00e9quivalence morale entre la technocratie et l’alternative populiste. Le Covid-19 a confirm\u00e9 que partout o\u00f9 ils sont au pouvoir, les souverainistes font des d\u00e9g\u00e2ts en se pliant aux pr\u00e9jug\u00e9s, en mystifiant les faits et en remettant en cause les certitudes scientifiques. Pourtant, m\u00eame certains gouvernements tr\u00e8s efficaces, comme ceux des pays nordiques, sont all\u00e9s trop loin et ont pouss\u00e9 leurs politiques jusqu’\u00e0 des exc\u00e8s idiosyncrasiques.<\/p>\n\n\n\n Vu sous cet angle, l’esprit nordique ne se caract\u00e9rise pas par un gouvernement technocratique ou un consensus, mais par le pragmatisme, l’esprit du verre \u00e0 moiti\u00e9 plein. J’ai toujours pens\u00e9 que cette capacit\u00e9 \u00e0 trouver un juste milieu et \u00e0 se contenter de ce qui existe \u00e9tait la principale raison pour laquelle les pays nordiques sont syst\u00e9matiquement en t\u00eate du classement des nations les plus heureuses du monde.<\/p>\n\n\n\n Le po\u00e8te Paul Val\u00e9ry a \u00e9crit : \u00ab Nous esp\u00e9rons d’une mani\u00e8re vague, nous craignons d’une mani\u00e8re pr\u00e9cise. \u00bb Pour le meilleur ou pour le pire, les gouvernements nordiques et leur population semblent avoir trouv\u00e9 un moyen d’esp\u00e9rer de mani\u00e8re tr\u00e8s pr\u00e9cise.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Fabrizio Tassinari est le directeur ex\u00e9cutif de l’\u00c9cole de gouvernance transnationale de l’Institut universitaire europ\u00e9en de Florence, en Italie, et membre de l’Institut Berggruen de Los Angeles. Son livre La Stella polare<\/em>, dont cet essai est adapt\u00e9 a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 par Rubbettino.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":106936,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-reviews.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[1731],"tags":[],"geo":[547],"class_list":["post-106929","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-politique","staff-fabrizio-tassinari","geo-nordiques"],"acf":[],"yoast_head":"\nLes pionniers et la pand\u00e9mie<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
Le juste milieu comme un roman noir<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
Les limites de la technocratie<\/strong><\/h2>\n\n\n\n