{"id":104936,"date":"2021-04-01T10:33:06","date_gmt":"2021-04-01T08:33:06","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=104936"},"modified":"2022-03-17T12:54:40","modified_gmt":"2022-03-17T11:54:40","slug":"le-brutaliste","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/04\/01\/le-brutaliste\/","title":{"rendered":"Le Brutaliste"},"content":{"rendered":"\n<p>D\u00e8s sa couverture orn\u00e9e d\u2019une vignette repr\u00e9sentant le Minotaure, l\u2019ouvrage de Matthieu Garrigou-Lagrange, qu\u2019on conna\u00eet par ailleurs comme producteur de l\u2019\u00e9mission <em>La Compagnie des \u0153uvres<\/em> sur France Culture, annonce la couleur&#160;: de l\u2019\u00e9tiquette \u00ab&#160;brutaliste&#160;\u00bb forg\u00e9e par l\u2019histoire de l\u2019architecture, il entend tirer tous les profits s\u00e9mantiques possibles. Le Brutaliste&#160;: c\u2019est sous cette d\u00e9signation que le livre camoufle le nom de celui dont il fait en partie la biographie, l\u2019architecte Tom\u00e1s Taveira, ic\u00f4ne de l\u2019architecture lisbo\u00e8te post-dictature et embl\u00e8me des exc\u00e8s d\u2019une \u00e9poque o\u00f9 l\u2019espoir de renouveau et un souffle de modernit\u00e9 ont \u00e9tourdi plus d\u2019une jeune \u00e2me dans le Portugal (et l\u2019Europe) des ann\u00e9es 1970-80.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, pour 100&#160;% des Lisbo\u00e8tes, le nom du Brutaliste reste associ\u00e9 \u00e0 deux choses. La premi\u00e8re est le complexe des Amoreiras, dont les trois tours \u2013 deux Chevaliers et une Dame, a d\u00e9clar\u00e9 Taveira \u2013 en verre et en b\u00e9ton, aux airs de forteresse de la modernit\u00e9, coiffent un gigantesque centre commercial. Ces constructions en rupture compl\u00e8te par rapport au tissu urbain traditionnel divisent encore l\u2019opinion publique \u00e0 Lisbonne, o\u00f9 il est g\u00e9ographiquement impossible de les manquer, perch\u00e9es qu\u2019elles sont sur la plus haute colline de la ville. La seconde chose \u00e0 laquelle le nom du Brutaliste est associ\u00e9, c\u2019est le plus grand scandale sexuel de l\u2019histoire du Portugal, une affaire Weinstein avant l\u2019heure qui a \u00e9clat\u00e9 en 1989 lorsqu\u2019un minuscule tablo\u00efd a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 des images film\u00e9es par Taveira dans son bureau, o\u00f9 on le voyait infliger des fellations et des sodomies non consenties \u00e0 ses collaboratrices ainsi qu\u2019aux femmes de personnages en vue dans la soci\u00e9t\u00e9 portugaise. L\u2019esth\u00e9tique brutaliste des Amoreiras d\u2019un c\u00f4t\u00e9, les agressions du pr\u00e9dateur sexuel de l\u2019autre. Au fil du livre, Matthieu Garrigou-Lagrange s\u2019applique \u00e0 tisser ces deux \u00e9l\u00e9ments, comme pour exprimer que la m\u00e9galomanie architecturale de ce<em> self-made-man<\/em> des Beaux-Arts n\u2019est pas dissociable de la brute sexuelle qu\u2019il a \u00e9t\u00e9, et qu\u2019il reste aux yeux de tous, \u00e0 tel point que son nom m\u00eame fait baisser les yeux aux bonnes gens et rougir les biblioth\u00e9caires.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019objet du livre part ainsi de l\u2019\u00e9trange refoulement collectif d\u2019un nom qui a pourtant laiss\u00e9 une trace ind\u00e9l\u00e9bile dans le paysage urbain de la capitale portugaise. De mani\u00e8re aussi astucieuse que stimulante, l\u2019ouvrage offre une radiographie \u00e0 plusieurs niveaux, et selon diff\u00e9rents r\u00e9gimes d\u2019\u00e9criture, de la marque plus ou moins silencieuse laiss\u00e9e par le Brutaliste dans la soci\u00e9t\u00e9 comme dans l\u2019intimit\u00e9 de chacun.<\/p>\n\n\n\n<p>Au niveau de la soci\u00e9t\u00e9 et de la culture portugaises tout d\u2019abord. \u00c0 travers la biographie de Tom\u00e1s Taveira, c\u2019est aussi \u00e0 d\u2019autres grandes figures d\u2019architectes que Matthieu Garrigou-Lagrange nous initie&nbsp;&#160;: Francisco da Concei\u00e7\u00e3o Silva, qui a contribu\u00e9 \u00e0 faire la renomm\u00e9e du Brutaliste en le nommant \u00e0 la t\u00eate de son agence avant d\u2019\u00eatre compromis apr\u00e8s la r\u00e9volution des \u0152illets et de devoir s\u2019exiler au Br\u00e9sil&#160;; mais \u00e9galement \u00c1lvaro Siza Vieira et Eduardo Souto de Moura, tous deux r\u00e9compens\u00e9s par le Prix Pritzker (respectivement en 1992 et 2011) et dont l\u2019h\u00e9ritage moins sulfureux que celui du Brutaliste ont contribu\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9clipser dans l\u2019histoire de l\u2019architecture nationale et europ\u00e9enne. Le portrait du Brutaliste dessine aussi en contrepoint celui de tout un contexte social, de son enfance dans un quartier ouvrier de Lisbonne, \u00e0 une adolescence o\u00f9 il travaillait dans une usine de transports publics le jour et conqu\u00e9rait l\u2019univers du spectacle et du cin\u00e9ma la nuit, sorte de Gavroche de la Lisbonne des ann\u00e9es 1940-50, jusqu\u2019\u00e0 sa perc\u00e9e dans les grands projets de reconstruction d\u2019apr\u00e8s-guerre comme une figure de g\u00e9nie autodidacte.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Les quatre entretiens que Matthieu Garrigou-Lagrange a eu avec Tom\u00e1s Taveira, restitu\u00e9s par fragments dans le livre, r\u00e9v\u00e8lent un homme aveugl\u00e9 par sa gloire pass\u00e9, incapable de questionner ses gestes si ce n\u2019est pour affirmer que <em>ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019un jeu<\/em>. Autour de ces \u00e9clats de dialogue, le r\u00e9cit alterne entre des \u00e9vocations de la Lisbonne des ann\u00e9es 1980 et de celle d\u2019aujourd\u2019hui, o\u00f9 s\u2019entrecroisent un souvenir des ann\u00e9es folles de l\u2019apr\u00e8s-r\u00e9volution des \u0152illets et la vie de paria que m\u00e8ne d\u00e9sormais Taveira dans un petit quartier p\u00e9riph\u00e9rique o\u00f9 il nourrit chaque matin les chats errants auxquels il a fait constuire de petits abris. Par cette stimulante dimension de double fond temporel, <em>Le Brutaliste<\/em> rejoint aussi les fresques romanesques qui narrent les exc\u00e8s de l\u2019\u00e8re post-communiste en Europe de l\u2019Est, dont le plus notable est sans doute <em>La Fin de l\u2019Homme rouge<\/em> de Svetlana Alexievitch. Comme dans les romans des ann\u00e9es folles des ex-pays sovi\u00e9tiques, nous sommes ici plong\u00e9s dans une soci\u00e9t\u00e9 qui acc\u00e8de de plein fouet \u00e0 l\u2019\u00e9conomie mondialis\u00e9e, aux biens de consommation import\u00e9s d\u2019Am\u00e9rique, aux portes vitr\u00e9es coulissantes, aux buildings de verre et d\u2019acier et aux centres commerciaux gigantesques. Cette \u00e9poque est aussi vue \u00e0 travers les yeux d\u2019un \u00e9crivain n\u00e9 lui-m\u00eame en 1980, dont le regard sur les ruines de cette postmodernit\u00e9 aujourd\u2019hui d\u00e9pass\u00e9e conserve quelque chose d\u2019un regard d\u2019enfant \u00e9merveill\u00e9 par la nouveaut\u00e9. Dans ce d\u00e9cor kitsch dont il dit lui-m\u00eame qu\u2019il n\u2019arrive pas \u00e0 savoir, apr\u00e8s d\u2019innombrables voyages \u00e0 Lisbonne (o\u00f9 il passe ses vacances et ses \u00e9t\u00e9s), s\u2019il lui pla\u00eet ou non, s\u2019il le d\u00e9go\u00fbte ou le s\u00e9duit, la figure du Brutaliste surgit comme un embl\u00e8me, comme un concentr\u00e9 de postmodernisme \u00e0 la fois brutal et libre, et peut-\u00eatre l\u2019un et l\u2019autre indissociablement, confondant le jeu et la vie, le fantasme et le go\u00fbt, la violence et l\u2019esth\u00e9tique.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Mais l\u2019enqu\u00eate sur le Brutaliste est \u00e9galement tenue de bout en bout par un regard introspectif de la part de l\u2019auteur-narrateur. En ne dissociant jamais son sujet de l\u2019effet qu\u2019il a sur lui, Matthieu Garrigou-Lagrange interroge sans cesse ce que la plong\u00e9e dans les frasques d\u2019un personnage aussi troublant que le Brutaliste cause \u00e0 l\u2019\u00e9crivain. \u00c0 travers cette restitution du processus d\u2019\u00e9criture, on voit aussi se dessiner l\u2019histoire d\u2019amour entre l\u2019auteur et la ville de Lisbonne, que le soufre de l\u2019affaire Taveira vient aiguiser et troubler \u00e0 la fois. Cette \u00e9vocation sentimentale de la ville appelle aussi l\u2019\u00e9vocation d\u2019une \u00e9ducation sentimentale personnelle, d\u2019une initiation graduelle, de la Lisbonne d\u00e9couverte adolescent lors d\u2019un voyage scolaire \u00e0 celle qu\u2019il conna\u00eet aujourd\u2019hui, au d\u00e9sir homosexuel. Sans que ce fil narratif ne se superpose de fa\u00e7on logique ou explicative \u00e0 l\u2019histoire du Brutaliste, cette d\u00e9marche permet d\u2019engager le corps qui \u00e9crit dans le texte lui-m\u00eame, attestant une responsabilit\u00e9 de l\u2019\u00e9criture \u00e0 la hauteur de l\u2019effort qu\u2019il demande \u00e0 son lecteur. En effet, les descriptions d\u00e9taill\u00e9es des vid\u00e9os sexuelles du Brutaliste, si elles ne sont pas ais\u00e9es \u00e0 subir, ne se d\u00e9partissent pas de ce qu\u2019on pourrait nommer une \u00e9thique narrative. La m\u00e9thode de Garrigou-Lagrange fonctionne \u00e0 rebours de celle \u00e0 laquelle nous a par exemple habitu\u00e9s Michel Houellebecq. Chez ce dernier, la crudit\u00e9 de certaines sc\u00e8nes semble dire en filigrane \u00e0 son lecteur&#160;: <em>je n\u2019ai rien senti pour ma part mais je vous fais payer au centuple ce qui serait un sentiment l\u00e9gitime face \u00e0 la violence de ce que je vous raconte<\/em>. Ici au contraire, l\u2019\u00e9criture ne minore jamais la part douloureuse de l\u2019exp\u00e9rience du visionnage&#160;; elle la retranscrit sans pudibonderie, mais avec la conscience de confier au lecteur un poids troublant, qu\u2019il serait malvenu de traiter avec l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 ou sarcasme.<\/p>\n\n\n\n<p>La deuxi\u00e8me partie, plus courte, de l\u2019ouvrage, bascule quant \u00e0 elle dans une narration plus ouvertement fictionnelle, pour explorer par des voies litt\u00e9raires l\u2019onde de choc de l\u2019Affaire jusque dans les relations intimes des jeunes Lisbo\u00e8tes de cette \u00e9poque. Le r\u00e9cit se d\u00e9roule pendant les quelques jours qui suivent la chute du Brutaliste, alors que les cassettes de ses exploits sexuels criminels commencent \u00e0 circuler dans la ville. Le visionnage de l\u2019une d\u2019entre elles par une bande d\u2019adolescents et de jeunes adultes cristallise montre ce que ces pol\u00e9miques et l\u2019exposition \u00e0 de telles images, elles-m\u00eames prises dans un syst\u00e8me m\u00e9diatique exhibitionniste, peuvent troubler dans le rapport intime \u00e0 la sexualit\u00e9. Une histoire d\u2019amour sur le point de se nouer entre deux personnages, Junior et Xenia, prend finalement la forme d\u2019un malentendu, laissant la g\u00eane sexuelle s\u2019immiscer dans un univers o\u00f9 l\u2019on ne passe pas une journ\u00e9e \u00e0 Lisbonne sans entendre une blague au sujet de la formule <em>Todo l\u00e0 dentro<\/em> (\u00ab&#160;Tout l\u00e0-dedans&#160;\u00bb), qui reprend la remarque obsc\u00e8ne jet\u00e9e par le Brutaliste \u00e0 une de ses victimes.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019introspection, l\u2019analyse minutieuse du malaise qui accompagne cette affaire, l\u2019\u00e9tude de l\u2019onde de choc sociale et intime du scandale, mais aussi la fascination pour l\u2019\u00eatre monstrueux, hors-norme, aujourd\u2019hui enfoui dans la m\u00e9moire collective, mais dont les constructions, ineffa\u00e7ables quant \u00e0 elles, dominent toujours la ville, comme un symbole de la domination sexuelle qu\u2019il a impos\u00e9e \u00e0 tant de femmes&#160;: tous ces niveaux se m\u00ealent avec une grande subtilit\u00e9 dans ce livre aussi riche que troublant, comme un frisson \u00e0 multiples d\u00e9tentes.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Entre fiction et enqu\u00eate, le livre de Matthieu Garrigou-Lagrange qui sort aujourd&rsquo;hui est autant une invitation au voyage dans la Lisbonne des ann\u00e9es 1980 qu&rsquo;une r\u00e9flexion sur un scandale sexuel qui a laiss\u00e9 une trace ind\u00e9l\u00e9bile sur cette 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