{"id":104570,"date":"2021-03-26T17:08:55","date_gmt":"2021-03-26T16:08:55","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=104570"},"modified":"2021-07-07T11:24:19","modified_gmt":"2021-07-07T09:24:19","slug":"armenie-chronique-dune-defaite-et-dun-enlisement-politique-annonce","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/03\/26\/armenie-chronique-dune-defaite-et-dun-enlisement-politique-annonce\/","title":{"rendered":"Arm\u00e9nie : chronique d\u2019une d\u00e9faite et d\u2019un enlisement politique annonc\u00e9"},"content":{"rendered":"\n
R\u00e9cemment revenue dans l\u2019actualit\u00e9 \u00e0 la suite de la guerre dans le Haut-Karabagh<\/a>, l\u2019Arm\u00e9nie conna\u00eet d\u00e9sormais une crise politique beaucoup plus structurante qu\u2019il n\u2019y para\u00eet. <\/p>\n\n\n\n Apr\u00e8s le soutien du Chef d\u2019\u00c9tat-major des arm\u00e9es, Onik Gasparyan, \u00e0 la demande de d\u00e9mission du premier ministre Nikol Pachinian, qui a refus\u00e9 d\u2019abdiquer et qui a exig\u00e9 la d\u00e9mission du m\u00eame g\u00e9n\u00e9ral en retour, l\u2019Arm\u00e9nie plonge un peu plus dans une crise qui, loin d\u2019\u00eatre in\u00e9dite, permet de comprendre un peu mieux sa r\u00e9cente d\u00e9faite. <\/p>\n\n\n\n D\u2019un c\u00f4t\u00e9, le premier ministre en exercice, Nikol Pachinian, arriv\u00e9 au pouvoir \u00e0 la suite de ce qui a \u00e9t\u00e9 appel\u00e9 \u00ab la R\u00e9volution de Velours \u00bb en 2018 en r\u00e9f\u00e9rence aux r\u00e9volutions non violentes de 1989 dans l\u2019ex-Tch\u00e9coslovaquie. De l\u2019autre, son opposition, men\u00e9e principalement par Vazgen Manukyan, premier ministre arm\u00e9nien en 1991 durant l\u2019ind\u00e9pendance, soutenu par 17 partis d\u2019opposition, par l\u2019arm\u00e9e et par l’\u00c9glise. <\/p>\n\n\n\n Loin d\u2019un \u00ab coup d\u2019\u00c9tat militaire \u00bb quelconque, cette scission, profonde et potentiellement durable, s\u2019est forg\u00e9e \u00e0 la suite de la d\u00e9faite de l\u2019Arm\u00e9nie en novembre dernier, v\u00e9cue comme une trahison pour certains et comme un traumatisme pour tous. <\/p>\n\n\n\n Longtemps cat\u00e9goris\u00e9 comme \u00ab conflit gel\u00e9 \u00bb par les sp\u00e9cialistes des relations internationales, le conflit du Haut-Karabagh (Artsakh pour les Arm\u00e9niens) s\u2019est embras\u00e9 en juillet puis en octobre 2020, pour finalement aboutir \u00e0 un accord de cessez-le-feu, le 9 novembre dernier, actant la d\u00e9faite arm\u00e9nienne dans la r\u00e9gion. <\/p>\n\n\n\n Petit territoire de 11 000 km2 situ\u00e9 officiellement en Azerba\u00efdjan, le Haut-Karabagh compte environ 150 000 habitants dont la tr\u00e8s grande majorit\u00e9, \u00e0 95 %, est arm\u00e9nienne. <\/p>\n\n\n\n Pas vraiment religieuse, ni tout \u00e0 fait civilisationnelle, cette guerre tient surtout sa source d\u2019un d\u00e9coupage territorial strat\u00e9gique op\u00e9r\u00e9 par Staline en 1923 pour consolider son emprise sur deux nations voisines, fra\u00eechement rattach\u00e9es \u00e0 l\u2019URSS par les bolcheviks, dans une r\u00e9gion dont il connaissait bien les stigmates. Les Azerbaidjanais \u00e9tant ethniquement proches des Turcs, qui venaient de commettre le g\u00e9nocide arm\u00e9nien de 1915, et politiquement plus proches des Sovi\u00e9tiques que ne l\u2019\u00e9taient les Arm\u00e9niens \u00e0 l\u2019origine. Ce \u00ab cadeau \u00bb de Staline \u00e0 l\u2019Azerba\u00efdjan n\u2019\u00e9tait alors qu\u2019une bombe \u00e0 retardement tant la symbolique de cette terre ancestrale \u00e9tait importante pour l\u2019Arm\u00e9nie. <\/p>\n\n\n\n C\u2019est alors \u00e0 la chute de l\u2019URSS que les tensions sont v\u00e9ritablement apparues, faisant se confronter deux principes fondateurs du droit international public : le droit des peuples \u00e0 disposer d\u2019eux-m\u00eames pour les Arm\u00e9niens de l\u2019Artsakh (article 1 de la charte de San Francisco \/ charte des Nations unies) face au respect de l\u2019int\u00e9grit\u00e9 territoriale pour l\u2019\u00c9tat azerbaidjanais (article 2 <\/strong>de la m\u00eame charte). <\/p>\n\n\n\n Si ces deux principes sont \u00e9quivalents en droit, l\u2019histoire r\u00e9cente a pench\u00e9 vers une nette pr\u00e9valence politique du premier, notamment au moment des processus de d\u00e9colonisation des ann\u00e9es 1960 et aux mouvements d\u2019ind\u00e9pendance des peuples des Balkans apr\u00e8s les conflits ethniques des ann\u00e9es 1990.<\/p>\n\n\n\n Longtemps cat\u00e9goris\u00e9 comme \u00ab conflit gel\u00e9 \u00bb par les sp\u00e9cialistes des relations internationales, le conflit du Haut-Karabagh (Artsakh pour les Arm\u00e9niens) s\u2019est embras\u00e9 en juillet puis en octobre 2020, pour finalement aboutir \u00e0 un accord de cessez-le-feu, le 9 novembre dernier, actant la d\u00e9faite arm\u00e9nienne dans la r\u00e9gion.<\/p>Karen Mazmanian<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Premi\u00e8re ambigu\u00eft\u00e9 \u00e0 ce stade, l\u2019Arm\u00e9nie qui r\u00e9clame la reconnaissance internationale de la R\u00e9publique d\u2019Artsakh – pr\u00e9alable \u00e0 un rattachement – ne la reconna\u00eet pas elle-m\u00eame et n\u2019a jamais exig\u00e9 que son principal alli\u00e9 militaire et strat\u00e9gique, la Russie, ne la reconnaisse. \u00c0 ce jour, donc, aucun \u00c9tat dans le monde ne reconna\u00eet la R\u00e9publique d\u2019Artsakh comme \u00c9tat ind\u00e9pendant, ni l\u2019Arm\u00e9nie, ni la Russie ni aucun autre de ses partenaires. <\/p>\n\n\n\n Le Conseil de s\u00e9curit\u00e9 des Nations unies a, pour sa part, reconnu la souverainet\u00e9 de l\u2019Azerba\u00efdjan sur le territoire du Haut-Karabagh \u00e0 travers 4 r\u00e9solutions de 1993 sans toutefois mentionner de pr\u00e9sence ill\u00e9gale des forces arm\u00e9niennes sur le territoire. <\/strong><\/p>\n\n\n\n N\u00e9anmoins, si l\u2019Arm\u00e9nie avait gagn\u00e9 la premi\u00e8re guerre en 1994, lui permettant d\u2019occuper le Haut-Karabagh et les territoires alentours permettant d\u2019y acc\u00e9der, elle a subi une cinglante d\u00e9faite \u00e0 partir du 27 septembre 2020, apr\u00e8s 44 jours de conflit ouvert. <\/p>\n\n\n\n Le bilan humain est lourd (plus de 5000 morts, le double de bless\u00e9s graves, des milliers de soldats disparus, 60 % de la population d\u00e9plac\u00e9e) \u00e0 l\u2019issue d\u2019une guerre asym\u00e9trique ressemblant \u00e0 la confrontation d\u2019un vieux monde face au nouveau. Devenue une riche puissance p\u00e9troli\u00e8re au cours des 30 derni\u00e8res ann\u00e9es, l\u2019Azerba\u00efdjan a d\u00e9velopp\u00e9 un arsenal militaire moderne, \u00e9quip\u00e9 de drones et d\u2019avions de combat de derni\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration. En face, l\u2019arm\u00e9e arm\u00e9nienne, organis\u00e9e en tranch\u00e9es, envoyait ses soldats \u00e0 une mort quasi certaine tant l\u2019issue de la confrontation semblait \u00e9crite \u00e0 l\u2019avance. <\/p>\n\n\n\n Si, selon la Croix-Rouge, les frappes sur les civils et les bombardements \u00e0 l\u2019aveugle ont concern\u00e9 les deux bellig\u00e9rants <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>, la d\u00e9b\u00e2cle militaire arm\u00e9nienne et la crise humanitaire qu\u2019elle a provoqu\u00e9e auront r\u00e9v\u00e9l\u00e9 deux autres trag\u00e9dies majeures pour le pays. <\/p>\n\n\n\n D\u2019une part, l\u2019instrumentalisation croissante de la question humanitaire, visant \u00e0 embrigader la jeunesse, a fait de lourds d\u00e9g\u00e2ts dans la soci\u00e9t\u00e9 arm\u00e9nienne. L\u2019arm\u00e9e \u00e9tant obligatoire en Arm\u00e9nie, les citoyens majeurs sont automatiquement r\u00e9servistes et donc appel\u00e9s \u00e0 combattre en cas d\u2019agression. La propagande du sacrifice s\u2019est alors transform\u00e9e en v\u00e9ritable culte du martyr, Nikol Pachinian allant m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 sc\u00e9nariser l\u2019envoi de son fils et de sa femme sur le front, incitant chaque famille arm\u00e9nienne \u00e0 faire de m\u00eame\u2026 <\/p>\n\n\n\n D\u2019autre part, elle a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 l\u2019incapacit\u00e9 de tout un peuple \u00e0 pouvoir apporter une r\u00e9ponse rationnelle face \u00e0 une crise militaire. Chacun sait qu\u2019une guerre opposant des drones \u00e0 des hommes est perdue d\u2019avance. Les chiffres mensongers sur les pr\u00e9tendues conqu\u00eates arm\u00e9niennes n\u2019aidant pas, le bilan humain a \u00e9t\u00e9 largement sous-estim\u00e9 durant la guerre, laissant croire \u00e0 une possible \u00ab victoire finale \u00bb qui a entra\u00een\u00e9 de jeunes adultes \u00e0 se sacrifier en vain, laissant derri\u00e8re eux des milliers de familles endeuill\u00e9es. <\/p>\n\n\n\n Au c\u0153ur de ce conflit, le jeu d\u2019\u00e9checs turco-russe a permis \u00e0 l\u2019Azerba\u00efdjan d\u2019aboutir \u00e0 une victoire de taille. La d\u00e9faite militaire, humanitaire et territoriale arm\u00e9nienne s\u2019est alors transform\u00e9e en humiliation g\u00e9opolitique historique. <\/p>\n\n\n\n Tout d\u2019abord parce que la pr\u00e9sence arm\u00e9nienne dans la zone est d\u00e9sormais inexistante. La majorit\u00e9 des territoires occup\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 rendus \u00e0 l\u2019Azerba\u00efdjan et l\u2019enclave du \u00ab Nagorno-Karabagh \u00bb est d\u00e9sormais prot\u00e9g\u00e9e par des forces de \u00ab maintien de la paix \u00bb russes qui stationneront dans la r\u00e9gion pour une dur\u00e9e de 5 ans renouvelable automatiquement (alin\u00e9a 3 de l\u2019accord du 9 novembre <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>). Le Karabagh est donc d\u00e9sormais une zone pleinement azerba\u00efdjanaise dans laquelle des forces russes permettent \u00e0 une minorit\u00e9 de civils Arm\u00e9niens d\u2019exister dans une enclave r\u00e9duite et atrophi\u00e9e de ses symboles les plus importants, comme la ville de Shushi, rebaptis\u00e9e \u00ab Chucha \u00bb par l\u2019Azerba\u00efdjan.<\/p>\n\n\n\n Pire encore, la souverainet\u00e9 nationale arm\u00e9nienne est d\u00e9sormais fortement menac\u00e9e par l\u2019instauration d\u2019un corridor turco-az\u00e9ri coupant la fronti\u00e8re de l\u2019Arm\u00e9nie avec l\u2019Iran et livrant le sud du pays \u00e0 un futur tr\u00e8s incertain (alin\u00e9a 9 de l\u2019accord). L\u2019Arm\u00e9nie devra donc accepter, selon les termes de l\u2019accord sign\u00e9 le 9 novembre, une pr\u00e9sence turco-azerba\u00efdjanaise sur son propre territoire permettant d\u2019assurer une circulation entre l\u2019Azerba\u00efdjan et la R\u00e9publique autonome du Nakhitchevan, territoire anciennement arm\u00e9nien d\u00e9tach\u00e9 par les Bolcheviks comme le Haut-Karabagh, qui pr\u00f4ne d\u00e9sormais son attache \u00e0 l\u2019Azerba\u00efdjan et qui se situe aux fronti\u00e8res de la Turquie. <\/p>\n\n\n\n L\u2019Arm\u00e9nie devra donc accepter, selon les termes de l\u2019accord sign\u00e9 le 9 novembre, une pr\u00e9sence turco-azerba\u00efdjanaise sur son propre territoire permettant d\u2019assurer une circulation entre l\u2019Azerba\u00efdjan et la R\u00e9publique autonome du Nakhitchevan, territoire anciennement arm\u00e9nien d\u00e9tach\u00e9 par les Bolcheviks comme le Haut-Karabagh, qui pr\u00f4ne d\u00e9sormais son attache \u00e0 l\u2019Azerba\u00efdjan et qui se situe aux fronti\u00e8res de la Turquie.<\/p>Karen Mazmanian<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Le partage de la r\u00e9gion est donc total. La Russie s\u2019installe pour longtemps dans le Sud-Caucase tout en jouant un r\u00f4le de m\u00e9diateur \u00e0 peu de frais et laisse la Turquie d\u00e9ployer un axe strat\u00e9gique de la mer Noire jusqu\u2019\u00e0 la mer Caspienne avec son alli\u00e9 Azerbaidjanais. Tout cela en marchant sur l\u2019histoire du peuple arm\u00e9nien et, pour la premi\u00e8re fois depuis pr\u00e8s d\u2019un si\u00e8cle, en la d\u00e9poss\u00e9dant d\u2019une partie de ses propres terres\u2026 <\/p>\n\n\n\n Pour le comprendre, il faut d\u2019abord revenir quelque peu en arri\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n En 2018, l\u2019Arm\u00e9nie conna\u00eet une \u00ab R\u00e9volution citoyenne \u00bb qui conduit \u00e0 la d\u00e9mission du gouvernement pr\u00e9c\u00e9dent et \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e au pouvoir d\u2019un ancien journaliste devenu entre-temps d\u00e9put\u00e9, Nikol Pachinian. Il est ainsi d\u2019abord nomm\u00e9 par l\u2019ancienne Assembl\u00e9e (un d\u00e9tail qui a son importance dans un pays qui a adopt\u00e9 un syst\u00e8me parlementaire en 2015) puis organise des \u00e9lections que son parti \u00ab Mon pas \u00bb (Im Kayl\u0259 dashink\u2019<\/em>, IKD) gagnera \u00e0 70 % des voix (passant ainsi de 5 si\u00e8ges \u00e0 88 sur 132 \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e nationale).<\/p>\n\n\n\n D\u2019abord peu connu de l\u2019opinion publique arm\u00e9nienne, cet ancien soutien de Levon Ter-Petrossian (ancien Pr\u00e9sident arm\u00e9nien entre 1991 et 1998) <\/strong>se pr\u00e9sente comme un r\u00e9formateur souhaitant moderniser l\u2019Arm\u00e9nie et lutter contre la corruption end\u00e9mique dans le pays. Sa fulgurante ascension surprend beaucoup d\u2019observateurs et la relative passivit\u00e9 de la Russie de Vladimir Poutine sur le sujet interroge. Pachinian est alors pr\u00e9sent\u00e9 comme un d\u00e9mocrate lib\u00e9ral pro-occidental qui souhaiterait tourner l\u2019Arm\u00e9nie vers l\u2019Ouest \u00e0 l\u2019image des autres \u00ab r\u00e9volutions de couleur \u00bb des ex-pays sovi\u00e9tiques. Mais le rapprochement est trompeur et s\u2019oppose frontalement \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 des faits. <\/p>\n\n\n\n Tout d\u2019abord parce que, d\u00e8s sa prise de pouvoir, les choses sont claires : les relations ext\u00e9rieures avec la Russie ne changeront pas. Ainsi, lors de sa premi\u00e8re visite diplomatique, \u00e0 Moscou, Pachinian d\u00e9clare <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span> : \u00ab Personne ne doute et ne doutera jamais de l\u2019importance strat\u00e9gique des relations russo-arm\u00e9niennes. Nous esp\u00e9rons donner un nouvel \u00e9lan \u00e0 nos relations et nous mettrons pour cela toute notre \u00e9nergie \u00bb<\/em>. La r\u00e9forme promet alors d\u2019\u00eatre int\u00e9rieure, elle ne sera pas ext\u00e9rieure. On comprend d\u00e9j\u00e0 mieux l\u2019\u00e9tonnante bienveillance de Vladimir Poutine \u00e0 l\u2019\u00e9gard de cette \u00ab R\u00e9volution de Velours \u00bb et le contraste saisissant avec ses d\u00e9monstrations de force en Ukraine ou en G\u00e9orgie\u2026 <\/p>\n\n\n\n Il faut alors reconna\u00eetre que, sur ce dernier point, le premier ministre Pachinian a tenu ses promesses. Sous son mandat, l\u2019Arm\u00e9nie n\u2019est sortie d\u2019aucun accord strat\u00e9gique avec la Russie, que ce soit sur le plan \u00e9conomique (membre de l\u2019 Union \u00e9conomique eurasiatique depuis 2015), militaire (membre de l\u2019Organisation du trait\u00e9 de s\u00e9curit\u00e9 collective, ou OTSC, pendant de l\u2019OTAN compos\u00e9 d\u2019ex-pays sovi\u00e9tiques, cens\u00e9e prot\u00e9ger ses pays membres sous le patronage de la Russie \u2013 l\u2019Azerba\u00efdjan en est sortie en 1999) ou politique (membre de la Communaut\u00e9 des \u00c9tats ind\u00e9pendants \u2013 CEI \u2013 cr\u00e9ation post-sovi\u00e9tique apr\u00e8s la chute de l\u2019URSS en 1991). Une totale d\u00e9pendance arm\u00e9no-russe rappel\u00e9e par le S\u00e9nat fran\u00e7ais en 2019 <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le \u00ab changement dans la continuit\u00e9 \u00bb<\/em> donc, pour reprendre le c\u00e9l\u00e8bre slogan de campagne de Georges Pompidou. <\/p>\n\n\n\n Pire encore, la derni\u00e8re guerre a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 les vicissitudes et les probl\u00e9matiques que pose cette alliance de dupes. Alors que les \u00c9tats-Unis et la France ont plusieurs fois propos\u00e9 leur m\u00e9diation par l\u2019interm\u00e9diaire du Groupe de Minsk et m\u00eame pr\u00e9par\u00e9 une op\u00e9ration de maintien de la paix dans la r\u00e9gion <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>, les officiels arm\u00e9niens (Nikol Pachinian <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span> et Arayik Haroutiounian <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span> en t\u00eate, Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique d\u2019Artsakh) n\u2019ont cess\u00e9 de demander une intervention russe pour les prot\u00e9ger avec, \u00e0 chaque fois, une fin de non-recevoir tr\u00e8s explicite. Vladimir Poutine a d\u00e9clar\u00e9 que le conflit n\u2019\u00e9tait pas sur le territoire arm\u00e9nien et, qu\u2019\u00e0 ce titre, il n\u2019engageait pas de coop\u00e9ration russe dans le cadre de l\u2019OTSC <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Pendant ce temps, les initiatives am\u00e9ricaine et fran\u00e7aise sont rest\u00e9es lettres mortes comme pour signifier que, lorsqu\u2019il s\u2019agit de son pr\u00e9 carr\u00e9, la Russie n\u2019accepte jamais d\u2019autre r\u00e9solution que la sienne.<\/p>\n\n\n\n Sur le plan int\u00e9rieur ensuite. Au-del\u00e0 de quelques r\u00e9formes promettant de lutter contre la \u00ab corruption du quotidien \u00bb – mais jamais contre celle des oligarques – et en faveur de la libert\u00e9 de la presse, Pachinian ne marque pas non plus de vraie rupture avec ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs. M\u00eame si la p\u00e9riode 2018-2020 est courte pour en juger, ladite \u00ab r\u00e9volution \u00bb a beaucoup d\u00e9\u00e7u sur le plan des libert\u00e9s fondamentales et de la d\u00e9mocratie <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Pire encore, Nikol Pachinian forge un v\u00e9ritable culte de la personnalit\u00e9 et un populisme d\u2019un genre nouveau dans ce pays habitu\u00e9 aux dictateurs froids de la nomenklatura<\/em> sovi\u00e9tique. Entre propos outranciers, fausses informations, concentration des pouvoirs et violente r\u00e9pression, l\u2019Arm\u00e9nie de Pachinian est un r\u00e9gime fond\u00e9 sur le pl\u00e9biscite d\u2019un homme qui a totalement dup\u00e9 les espoirs d\u00e9mocratiques plac\u00e9s en lui. La situation s\u2019est d\u2019ailleurs r\u00e9cemment d\u00e9grad\u00e9e avec le doublement du d\u00e9lit d\u2019outrage contre le gouvernement (port\u00e9e \u00e0 3 100 euros d\u2019amende dans un pays o\u00f9 le salaire moyen ne d\u00e9passe pas les 300 euros par mois <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>), les arrestations arbitraires lors des manifestations demandant sa d\u00e9mission apr\u00e8s la guerre et la mise en examen de ses principaux opposants politiques, notamment Vazgen Manukyan accus\u00e9 d\u2019 \u00ab appel public \u00e0 un changement de l\u2019ordre constitutionnel et au renversement de r\u00e9gime \u00bb. <\/p>\n\n\n\n Sur un point, le premier ministre Pachinian a tenu ses promesses : sous son mandat, l\u2019Arm\u00e9nie n\u2019est sortie d\u2019aucun accord strat\u00e9gique avec la Russie, que ce soit sur le plan \u00e9conomique (membre de l\u2019 Union \u00e9conomique eurasiatique depuis 2015), militaire (membre de l\u2019Organisation du trait\u00e9 de s\u00e9curit\u00e9 collective, ou OTSC, pendant de l\u2019OTAN compos\u00e9 d\u2019ex-pays sovi\u00e9tiques, cens\u00e9e prot\u00e9ger ses pays membres sous le patronage de la Russie \u2013 l\u2019Azerba\u00efdjan en est sortie en 1999) ou politique (membre de la Communaut\u00e9 des \u00c9tats ind\u00e9pendants \u2013 CEI \u2013 cr\u00e9ation post-sovi\u00e9tique apr\u00e8s la chute de l\u2019URSS en 1991).<\/p>Karen Mazmanian<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n C\u2019est ici que la situation arm\u00e9nienne se complexifie et souffre tr\u00e8s souvent de grilles de lectures peu inform\u00e9es des dynamiques politiques de la r\u00e9gion. <\/p>\n\n\n\n Bien aid\u00e9 par une partie de l\u2019opposition arm\u00e9nienne, qui voit la d\u00e9faite d\u2019Erevan comme une \u00ab punition de Poutine contre Pachinian \u00bb et qui plaide pour un rapprochement accentu\u00e9 avec son vieil alli\u00e9 russe, Vladimir Poutine devient tout d\u2019un coup le grand gagnant de cette crise politique profonde. <\/p>\n\n\n\n D\u2019un c\u00f4t\u00e9, le pouvoir actuel joue le jeu d\u2019une fausse distance ma\u00eetris\u00e9e qui permet \u00e0 Poutine de conforter sa domination dans la r\u00e9gion et de soutenir, sans oxymore, une \u00ab d\u00e9mocratie pro-russe \u00bb men\u00e9e par Pachinian. De l\u2019autre, une partie de l\u2019opposition prend des airs nationalistes et nostalgiques de la p\u00e9riode sovi\u00e9tique, avec des relents antis\u00e9mites rappelant la campagne naus\u00e9abonde de Viktor Orban en Hongrie contre Georges Soros <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>, accus\u00e9 ici de d\u00e9stabiliser l\u2019Arm\u00e9nie pour promouvoir un grand complot anti-russe \u00e0 la faveur de Pachinian, lui-m\u00eame soi-disant pro-am\u00e9ricain. Rien que \u00e7a. <\/p>\n\n\n\nUne cinglante d\u00e9faite qui laisse un pays profond\u00e9ment meurtri<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
L\u2019Arm\u00e9nie triplement perdante : \u00e0 Aliev et Erdogan les victoires militaires et strat\u00e9giques, \u00e0 Poutine le triomphe g\u00e9opolitique. <\/strong><\/h2>\n\n\n\n
La crise politique arm\u00e9nienne s\u2019inscrit, plus profond\u00e9ment, dans un double tiraillement entre espoirs d\u00e9\u00e7us et vieux d\u00e9mons <\/strong><\/h2>\n\n\n\n