{"id":104307,"date":"2021-03-22T00:11:13","date_gmt":"2021-03-21T23:11:13","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=104307"},"modified":"2021-04-08T15:36:51","modified_gmt":"2021-04-08T13:36:51","slug":"la-cour-supreme-des-etats-unis-pouvoir-et-contre-pouvoir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/03\/22\/la-cour-supreme-des-etats-unis-pouvoir-et-contre-pouvoir\/","title":{"rendered":"La Cour supr\u00eame des \u00c9tats-Unis : pouvoir et contre-pouvoir"},"content":{"rendered":"\n
Cette pi\u00e8ce de doctrine est disponible en version anglaise<\/a> sur le site du Groupe d’\u00e9tudes g\u00e9opolitiques.<\/p>\n\n\n\n Il y a quelques ann\u00e9es, la Pr\u00e9sidente de la Cour supr\u00eame du Ghana est venue visiter la Cour supr\u00eame des \u00c9tats-Unis. Elle voulait savoir comment la Cour avait fait progresser et prot\u00e9g\u00e9 les droits civiques en Am\u00e9rique <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Elle semblait particuli\u00e8rement int\u00e9ress\u00e9e par cette question : pourquoi le public am\u00e9ricain fait-il ce que dit la Cour supr\u00eame ? Implicitement, elle voulait aussi savoir pourquoi, ou comment, la Cour pouvait agir comme un contre-pouvoir, en cas de d\u00e9saccord s\u00e9rieux. Cette question reste importante.<\/p>\n\n\n\n En termes abstraits, le pouvoir de la Cour supr\u00eame, comme celui de tout tribunal, doit d\u00e9pendre de la volont\u00e9 des citoyens de respecter ses d\u00e9cisions, m\u00eame celles avec lesquelles ils ne sont pas d\u2019accord et m\u00eame lorsqu\u2019ils estiment qu\u2019une d\u00e9cision est gravement erron\u00e9e. L\u2019importance de ce respect est d\u2019autant plus grande lorsqu\u2019une d\u00e9cision de la Cour est fortement en contradiction avec les opinions des autres pouvoirs, et notamment du pouvoir ex\u00e9cutif.<\/p>\n\n\n\n Dans cet article, je m\u2019attacherai \u00e0 mettre en \u00e9vidence l\u2019importance de l\u2019acceptation du public pour la sauvegarde du r\u00f4le du pouvoir judiciaire. Dans une premi\u00e8re partie, je pr\u00e9senterai plusieurs exemples illustrant l\u2019augmentation de l\u2019acceptation par le public des d\u00e9cisions de la Cour, et donc un accroissement de son pouvoir. La deuxi\u00e8me et la troisi\u00e8me partie aborderont plus directement le pouvoir connexe de la Cour d\u2019agir comme un contre-pouvoir sur les autres. Je d\u00e9crirai enfin certaines difficult\u00e9s connexes et potentielles qui pourraient survenir \u00e0 l\u2019avenir et quelques mesures que la Cour et le public pourraient prendre pour aider \u00e0 les surmonter.<\/p>\n\n\n\n Comment se fait-il que certaines personnes suivent les suggestions, les r\u00e9flexions, voire les ordres des autres ? Il y a longtemps, Cic\u00e9ron a d\u00e9crit une r\u00e9ponse \u00e0 cette question centrale sur le pouvoir. Il pensait qu\u2019il y avait trois fa\u00e7ons possibles d\u2019assurer l\u2019ob\u00e9issance de ceux qui vivent dans un \u00c9tat : 1) la peur du ch\u00e2timent ; 2) l\u2019espoir de r\u00e9compenses ou d\u2019avantages particuliers ; et 3) la justice. Cette derni\u00e8re voie, la justice, permettrait de convaincre les gens que ceux qui gouvernent m\u00e9ritent l\u2019ob\u00e9issance. Que le point de vue de Cic\u00e9ron s\u2019applique ou non en g\u00e9n\u00e9ral au gouvernement, il s\u2019applique \u00e0 la Cour supr\u00eame des \u00c9tats-Unis. Le pouvoir de la Cour de punir ou de fournir des r\u00e9compenses (ou des avantages) est limit\u00e9. Son pouvoir d\u2019agir avec justice, du moins \u00e0 mon avis, joue un r\u00f4le majeur pour obtenir le respect du public et son ob\u00e9issance cons\u00e9quente. L\u2019histoire de la Cour illustre bien ce fait. Quelques exemples aideront \u00e0 \u00e9tayer ce point de vue.<\/p>\n\n\n\n En examinant ces exemples, il est important de garder \u00e0 l\u2019esprit la mani\u00e8re dont la loi conf\u00e8re \u00e0 la Cour, au moins, un pouvoir juridique. Ce pouvoir trouve sa source principale dans la Constitution am\u00e9ricaine ainsi que dans les opinions de ceux qui l\u2019ont r\u00e9dig\u00e9e. La Constitution est un document succinct. Elle comporte sept articles et vingt-sept amendements. Elle cr\u00e9e une d\u00e9mocratie f\u00e9d\u00e9rale repr\u00e9sentative, une s\u00e9paration des pouvoirs gouvernementaux tant horizontalement (l\u00e9gislatif, ex\u00e9cutif, judiciaire) que verticalement (\u00c9tat f\u00e9d\u00e9ral\/\u00c9tats f\u00e9d\u00e9r\u00e9s), un respect \u00e9gal devant la loi, la protection des droits fondamentaux et la garantie de l\u2019\u00c9tat de droit. Les r\u00e9dacteurs de la Constitution avaient tout \u00e0 fait le droit d\u2019admirer leur cr\u00e9ation. Mais, comme Hamilton l\u2019a soulign\u00e9 dans The Federalist n\u00b0 78<\/em>, une branche du gouvernement doit avoir le pouvoir de s\u2019assurer que les autres branches agissent dans les limites fix\u00e9es par la Constitution. Sinon, le document n\u2019aura que peu d\u2019effet ; les P\u00e8res fondateurs auraient tout aussi bien pu l\u2019accrocher aux murs d\u2019un mus\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n le pouvoir de la Cour supr\u00eame, comme celui de tout tribunal, doit d\u00e9pendre de la volont\u00e9 des citoyens de respecter ses d\u00e9cisions, m\u00eame celles avec lesquelles ils ne sont pas d\u2019accord et m\u00eame lorsqu\u2019ils estiment qu\u2019une d\u00e9cision est gravement erron\u00e9e.<\/p>Stephen Breyer<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Quelle branche aura le pouvoir de d\u00e9terminer quelles limites la Constitution fixe et quand les autres branches les d\u00e9passent ? Le pouvoir ex\u00e9cutif, \u00e0 savoir le Pr\u00e9sident ? N\u2019y a-t-il pas un risque que le Pr\u00e9sident d\u00e9cide simplement que toute action qu\u2019il entreprend est conforme \u00e0 la Constitution ? Qu\u2019en est-il du Congr\u00e8s ? Ses membres sont \u00e9lus ; ils comprennent probablement la popularit\u00e9. Mais que se passera-t-il si, par exemple, un accus\u00e9 ou d\u2019autres personnes b\u00e9n\u00e9ficiant de protections constitutionnelles ne sont pas populaires ? La Constitution, voire la loi en g\u00e9n\u00e9ral, s\u2019applique \u00e0 ceux qui ne sont pas populaires tout comme elle s\u2019applique \u00e0 ceux qui sont populaires. Peut-on faire confiance au Congr\u00e8s pour prot\u00e9ger ce dernier groupe, impopulaire ?<\/p>\n\n\n\n Reste la troisi\u00e8me branche, le pouvoir judiciaire. \u00ab Parfait ! \u00bb, aurait pu penser Hamilton. Les juges comprennent le droit. Il est peu probable qu\u2019ils deviennent trop puissants, car ils n\u2019ont ni la bourse ni l\u2019\u00e9p\u00e9e. C\u2019est pourquoi le pouvoir judiciaire et la Cour supr\u00eame en particulier devraient avoir le dernier mot. La majorit\u00e9 des autres P\u00e8res fondateurs sont d\u2019accord avec Hamilton. Et son point de vue \u00e9tait essentiellement celui que John Marshall et la Cour supr\u00eame ont adopt\u00e9 dans la c\u00e9l\u00e8bre affaire, Marbury v. Madison<\/em> de 1803.<\/p>\n\n\n\n Cependant, la lettre de la Constitution et les intentions des fondateurs ne sont qu\u2019en partie la source du pouvoir de la Cour Supr\u00eame ; seulement en partie parce que ni Hamilton, ni les autres, ne pourraient r\u00e9pondre \u00e0 cette question critique pos\u00e9e par Hotspur dans le Henri IV<\/em> de Shakespeare. Owen Glendower, un commandeur des Galles et un mystique, dit : \u00ab Je peux appeler les d\u00e9mons de la profondeur de la mer. \u00bb \u00ab Moi aussi \u00bb r\u00e9plique Hotspur, \u00ab et d\u2019ailleurs n\u2019importe qui le peut, mais est-ce qu\u2019ils viennent quand vous les appelez ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n Cependant, la lettre de la Constitution et les intentions des fondateurs ne sont qu\u2019en partie la source du pouvoir de la Cour Supr\u00eame : seulement en partie parce que ni Hamilton, ni les autres, ne pourraient r\u00e9pondre \u00e0 cette question critique pos\u00e9e par Hotspur dans Henri IV de Shakespeare. Owen Glendower, un commandeur des Galles et un mystique, dit : \u00ab Je peux appeler les d\u00e9mons de la profondeur de la mer. \u00bb \u00ab Moi aussi \u00bb r\u00e9plique Hotspur, \u00ab et d\u2019ailleurs n\u2019importe qui le peut, mais est-ce qu\u2019ils viennent quand vous les appelez ? \u00bb<\/p>Stephen Breyer<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Vu la faiblesse mat\u00e9rielle des tribunaux, il n\u2019est pas surprenant d\u2019apprendre que lors d\u2019une des premi\u00e8res grandes confrontations entre le Pr\u00e9sident et la Cour, c\u2019est cette derni\u00e8re qui a perdu. Une tribu d\u2019Indiens, les Cherokees, habitaient une terre, garantie par trait\u00e9, au nord de la G\u00e9orgie. En 1829, on y trouva de l\u2019or, les Georgiens qui la convoitaient, ont pris le contr\u00f4le de la terre des Indiens. Les Cherokees et leurs soutiens ont trouv\u00e9 un excellent avocat, Willard Wirt, qui a engag\u00e9 des poursuites judiciaires qui se sont termin\u00e9es devant la Cour Supr\u00eame, qui a tranch\u00e9 l\u2019affaire.<\/p>\n\n\n\n La Cour Supr\u00eame jugea que la terre appartenait aux Cherokees et que l\u2019\u00c9tat de G\u00e9orgie n\u2019avait pas d\u2019autorit\u00e9 sur cette terre. Mais la G\u00e9orgie a simplement ignor\u00e9 la d\u00e9cision de la Cour. Et qu\u2019a fait, Andrew Jackson, le Pr\u00e9sident des \u00c9tats-Unis ? Rien. Non, pire que cela. Apparemment il aurait dit, \u00ab John Marshall a pris sa d\u00e9cision ; laissons-le maintenant l\u2019appliquer \u00bb. Jackson (et son successeur) a ensuite envoy\u00e9 des troupes f\u00e9d\u00e9rales en G\u00e9orgie, mais pas pour faire appliquer le jugement de la Cour. Il a plut\u00f4t envoy\u00e9 des troupes pour \u00e9liminer les Cherokees, for\u00e7ant beaucoup d\u2019entre eux \u00e0 parcourir la \u00ab Piste des larmes \u00bb jusqu\u2019en Oklahoma, o\u00f9 leurs descendants vivent encore aujourd\u2019hui.<\/p>\n\n\n\n Quelle est donc la port\u00e9e du pouvoir de la Cour supr\u00eame ? Et est-ce que les juges de la Cour elle-m\u00eame avaient confiance en son pouvoir ?<\/p>\n\n\n\n En 1903, le juge Oliver Wendell Holmes, Jr. a r\u00e9sum\u00e9 le probl\u00e8me dans une d\u00e9cision qui refusait en fait de faire appliquer la garantie du Quinzi\u00e8me Amendement selon laquelle les anciens esclaves pouvaient voter. Comment Holmes a-t-il pu faire cela ? Il \u00e9crit que la Cour a \u00ab peu de pouvoir en pratique de commander la masse des gens d\u2019un \u00c9tat \u00bb. On dit que \u00ab l\u2019immense majorit\u00e9 de la population blanche veut emp\u00eacher les noirs de voter \u00bb et si c\u2019est exact, une d\u00e9cision ordonnant le contraire serait une \u00ab coquille vide \u00bb. Le soin de redresser un grand mal politique doit \u00eatre confi\u00e9 aux l\u00e9gislateurs et au pouvoir ex\u00e9cutif et non \u00e0 la justice.<\/p>\n\n\n\n O\u00f9 est donc le pouvoir judiciaire ?<\/p>\n\n\n\n Passons maintenant \u00e0 l\u2019ann\u00e9e 1954. Cette ann\u00e9e-l\u00e0, la Cour a estim\u00e9 que la s\u00e9gr\u00e9gation raciale, largement pratiqu\u00e9e dans le Sud, violait la garantie du Quatorzi\u00e8me amendement selon laquelle la loi doit assurer \u00e0 chaque \u00ab personne (\u2026) une protection \u00e9gale \u00bb. Sa d\u00e9cision, Brown v. Board of Education<\/em>, semble bien fond\u00e9e. Mais que s\u2019est-il r\u00e9ellement pass\u00e9 ensuite, disons en 1955 ? Pratiquement rien. Et en 1956 ? Presque rien encore. Le Congr\u00e8s n\u2019a rien fait, le Pr\u00e9sident n\u2019a pas lev\u00e9 le petit doigt, et le Sud ne s\u2019est que tr\u00e8s peu conform\u00e9 \u00e0 l\u2019arr\u00eat de la Cour.<\/p>\n\n\n\n Mais en 1957, un juge de premi\u00e8re instance, \u00e0 Little Rock, Arkansas, suivant la d\u00e9cision rendue par la Cour supr\u00eame, a ordonn\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00c9tat d\u2019inscrire neuf \u00e9l\u00e8ves noirs \u00e0 Little Rock Central High School, une \u00e9cole enti\u00e8rement blanche. Quand le jour de la rentr\u00e9e est arriv\u00e9, au mois de septembre 1957, une grande foule hostile \u00e0 l\u2019int\u00e9gration entourait l\u2019\u00e9cole, le gouverneur de l\u2019\u00c9tat a d\u00e9clar\u00e9 qu\u2019il opposerait \u00e0 l\u2019int\u00e9gration, et il a envoy\u00e9 les policiers de l\u2019\u00c9tat d\u2019Arkansas pour emp\u00eacher que ces neufs \u00e9l\u00e8ves noirs ne rentrent dans l\u2019\u00e9cole. Cette situation de blocage persista plusieurs jours. Toute la presse du monde \u00e9tait l\u00e0. Que ferait le Pr\u00e9sident des \u00c9tats-Unis ?<\/p>\n\n\n\n Le gouverneur de la Caroline du Sud lui conseilla de ne rien faire. Il lui dit, \u00ab si vous envoyez les soldats \u00e0 Little Rock, M. le Pr\u00e9sident, vous devez vous pr\u00e9parer \u00e0 une esp\u00e8ce de guerre, il faudra r\u00e9occuper tout le Sud ou, au mieux, le Sud fermera toutes les \u00e9coles. \u00bb Mais l\u2019Attorney General \u00e9tait d\u2019un avis oppos\u00e9 ; il estimait qu\u2019il fallait envoyer l\u2019arm\u00e9e pour que force reste \u00e0 la loi. Le Pr\u00e9sident a d\u00e9cid\u00e9 d\u2019envoyer 1.000 parachutistes de la 101e<\/sup> Airborne Division, que les fran\u00e7ais connaissent bien car ce sont les h\u00e9ros de la lib\u00e9ration de la Normandie et de la bataille des Ardennes ; les parachutistes ont pris ces \u00e9tudiants noirs par la main et sont rentr\u00e9s avec eux \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Alors, la Cour avait gagn\u00e9 ? Oui, mais avec la coop\u00e9ration du Pr\u00e9sident des \u00c9tats-Unis.<\/p>\n\n\n\n Et l\u2019histoire ne s\u2019arr\u00eata pas l\u00e0. Apr\u00e8s quelques mois, les soldats f\u00e9d\u00e9raux ont quitt\u00e9 Little Rock, et les autorit\u00e9s locales ont voulu renforcer encore la s\u00e9gr\u00e9gation raciale. Une autre affaire contre ces autorit\u00e9s, Cooper v. Aaron<\/em>, arriva \u00e0 la Cour supr\u00eame. La Cour rejeta les arguments des autorit\u00e9s locales et ordonna l\u2019int\u00e9gration imm\u00e9diate. Mais une fois de plus, les autorit\u00e9s ne boug\u00e8rent pas ou, plus exactement, elles boug\u00e8rent mais dans le mauvais sens, en fermant toutes les \u00e9coles pour quelques mois : plus personne, ni noir, ni blanc, ne pouvait y rentrer. Mais cette situation ne pouvait pas durer. C\u2019\u00e9tait \u00e0 l\u2019\u00e9poque de Martin Luther King, des \u00ab freedom riders<\/em> \u00bb et des \u00ab bus boycotts <\/em> \u00bb. C\u2019est en effet \u00e0 ce moment-l\u00e0 que ces grands mouvements contre la s\u00e9gr\u00e9gation ont commenc\u00e9. Tout le pays se passionna pour cette situation et, finalement, la s\u00e9gr\u00e9gation l\u00e9gale cessa dans le Sud en quelques ann\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n Un jour, j\u2019ai demand\u00e9 \u00e0 Vernon Jordan, un grand d\u00e9fenseur des droits civiques, si la Cour avait r\u00e9ellement jou\u00e9 un r\u00f4le majeur dans la fin de la s\u00e9gr\u00e9gation. Apr\u00e8s tout, m\u00eame en l\u2019absence de la Cour, n\u2019y aurait-il pas eu une pression \u00e9norme pour mettre fin \u00e0 ce syst\u00e8me, de la part des leaders des droits civiques, du reste du pays, voire du monde entier ? Il a r\u00e9pondu qu\u2019\u00e9videmment, la Cour avait jou\u00e9 un r\u00f4le crucial. Le Congr\u00e8s, apr\u00e8s tout, n\u2019a rien fait. Au moins, la Cour a servi de catalyseur. Avec l\u2019aide d\u2019autres, elle a r\u00e9ussi \u00e0 d\u00e9manteler un pilier important, sinon du racisme, du moins de la face juridique du racisme. La Cour a jou\u00e9, non pas le seul r\u00f4le, mais un r\u00f4le essentiel pour mettre fin \u00e0 la s\u00e9gr\u00e9gation juridique. Avec l\u2019aide du Pr\u00e9sident, des responsables des droits civiques et d\u2019un grand nombre de citoyens ordinaires, la Cour a remport\u00e9 une grande victoire pour le droit, pour l\u2019\u00e9galit\u00e9 des citoyens et surtout pour la justice. Il ne m\u2019est pas possible de d\u00e9montrer que les d\u00e9cisions rendues en mati\u00e8re de s\u00e9gr\u00e9gation raciale ont incit\u00e9 le peuple \u00e0 respecter les d\u00e9cisions de la Cour. Mais (peut-\u00eatre avec Cic\u00e9ron) je le crois.<\/p>\n\n\n\n Avec l\u2019aide du Pr\u00e9sident, des responsables des droits civiques et d\u2019un grand nombre de citoyens ordinaires, la Cour a remport\u00e9 une grande victoire pour le droit, pour l\u2019\u00e9galit\u00e9 des citoyens et surtout pour la justice. Il ne m\u2019est pas possible de d\u00e9montrer que les d\u00e9cisions rendues en mati\u00e8re de s\u00e9gr\u00e9gation raciale ont incit\u00e9 le peuple \u00e0 respecter les d\u00e9cisions de la Cour. Mais je le crois.<\/p>Stephen Breyer<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n L\u2019autre exemple que je vais d\u00e9velopper est celui de la d\u00e9cision Bush v. Gore <\/em>rendue en 2000. Cette d\u00e9cision (rendue \u00e0 cinq voix contre quatre) a d\u00e9termin\u00e9 qui \u00e9tait le Pr\u00e9sident des \u00c9tats-Unis. C\u2019\u00e9tait \u00e9videmment une d\u00e9cision importante qui concernait chaque personne aux \u00c9tats-Unis. Je ne faisais pas partie de la majorit\u00e9 et j\u2019ai r\u00e9dig\u00e9 une opinion dissidente. Mais comme a dit le Pr\u00e9sident du Senat (un D\u00e9mocrate qui estimait \u00e9galement que la Cour s\u2019\u00e9tait tromp\u00e9e), la chose la plus remarquable dans cette d\u00e9cision \u2013 et qui n\u2019a pas souvent \u00e9t\u00e9 relev\u00e9e \u2013 \u00e9tait que, malgr\u00e9 son importance, malgr\u00e9 le fait que la majorit\u00e9 s\u2019\u00e9tait fourvoy\u00e9e, le peuple des \u00c9tats-Unis a n\u00e9anmoins suivi cette d\u00e9cision sans protester, sans grandes manifestations ou \u00e9meutes. Et le candidat perdant, Al Gore, a dit \u00e0 ses partisans : \u00ab Don\u2019t trash the Court <\/em> \u00bb c\u2019est-\u00e0-dire \u00ab Ne maudissez pas la Cour \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Cela sugg\u00e8re que le fait de s\u2019incliner devant les d\u00e9cisions de la Cour est devenu une habitude parmi les citoyens des \u00c9tats-Unis. Ils trouvent cela normal. Tellement normal qu\u2019ils ne s\u2019en rendent m\u00eame plus compte.<\/p>\n\n\n\n Vous avez donc un aper\u00e7u du pouvoir de la Cour, passons au r\u00f4le de contre-pouvoir de la Cour.<\/p>\n\n\n\n Par \u00ab contre-pouvoir \u00bb, j\u2019entends les relations de la Cour avec les deux autres branches politiques que sont le Congr\u00e8s et le Pr\u00e9sident. Je me concentrerai plus particuli\u00e8rement sur le Pr\u00e9sident et ses ministres. Pour mieux comprendre ce sujet et se rendre compte des tensions potentielles entre ces trois branches, il faut se souvenir des mati\u00e8res qui sont soumises \u00e0 la Cour.<\/p>\n\n\n\n Premi\u00e8rement, la majorit\u00e9 des questions tranch\u00e9es par la Cour supr\u00eame concerne l\u2019interpr\u00e9tation des termes de la loi. Par exemple : est-ce que les \u00ab frais \u00bb incluent la r\u00e9mun\u00e9ration des experts de la partie gagnante ? Il y a bien s\u00fbr de temps \u00e0 temps des divergences d\u2019opinion entre les juges de la Cour sur l\u2019interpr\u00e9tation d\u2019une loi. Ces diff\u00e9rences ne sont pas de nature politique mais rel\u00e8vent plut\u00f4t des conceptions du r\u00f4le de la jurisprudence, des diff\u00e9rences en m\u00e9thodes d\u2019interpr\u00e9tation. Dans une affaire o\u00f9 le texte n\u2019est pas clair, de telles diff\u00e9rences d\u2019\u00e9coles jurisprudentielles peuvent conduire \u00e0 une diff\u00e9rence de r\u00e9sultat. <\/p>\n\n\n\n A peu pr\u00e8s tous les juges utilisent les m\u00eames outils d\u2019interpr\u00e9tation : ils consid\u00e8rent le texte, l\u2019histoire, la tradition, les pr\u00e9c\u00e9dents, les objectifs de la loi (ou les valeurs qu\u2019elle prot\u00e8ge) et les cons\u00e9quences pertinentes. Et chaque juge utilise tous ces outils. Certains juges accordent une place pr\u00e9\u00e9minente au texte et \u00e0 l\u2019histoire. D\u2019autres adoptent plut\u00f4t une m\u00e9thode plus t\u00e9l\u00e9ologique en se concentrant sur les objectifs et les cons\u00e9quences. Il existe \u00e9galement des diff\u00e9rences \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de ces deux grandes sensibilit\u00e9s \u2013 des divergences par exemple sur l\u2019objectif d\u2019une m\u00eame disposition de loi. Quoi qu\u2019il en soit, ces divergences qui encore une fois peuvent conduire \u00e0 des r\u00e9sultats diff\u00e9rents ont peu d\u2019impact sur les relations entre la Cour et le Pr\u00e9sident. Non que ces interpr\u00e9tations n\u2019importent pas aux yeux du Pr\u00e9sident mais s\u2019il n\u2019est pas d\u2019accord, il peut toujours proposer une nouvelle loi. Il faut garder cela \u00e0 l\u2019esprit avant d\u2019aborder les conflits possibles entre le pouvoir ex\u00e9cutif et le judiciaire.<\/p>\n\n\n\n En d\u2019autres termes, un conflit politique peut toujours \u00eatre r\u00e9solu par les branches politiques alors que la Cour ne le peut pas. Ce n\u2019est pas aussi simple car certaines lois sont de fait tr\u00e8s difficiles \u00e0 changer (comme les lois sur la discrimination). Les conflits sont donc moins graves dans ce cas de figure, ce qui ne veut pas dire qu\u2019il n\u2019y en ait pas. Cependant, les d\u00e9saccords sur la signification des mots dans une loi deviennent souvent (apr\u00e8s la d\u00e9cision de la Cour) une question politique que les branches politiques (et non la Cour) doivent r\u00e9soudre.<\/p>\n\n\n\n Une deuxi\u00e8me cat\u00e9gorie d\u2019affaires concerne l\u2019examen des r\u00e8glements promulgu\u00e9s par le pouvoir ex\u00e9cutif. Nous devons se demander, par exemple, si les proc\u00e9dures ont \u00e9t\u00e9 respect\u00e9es, si les citoyens ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9guli\u00e8rement consult\u00e9s et si leurs observations ont \u00e9t\u00e9 prises en compte ; ou si les explications du pouvoir ex\u00e9cutif ont \u00e9t\u00e9 convaincantes. Si la Cour d\u00e9clare inconstitutionnelle un acte administratif pris par le Pr\u00e9sident, cela ne suscite pas de crise majeure avec l\u2019ex\u00e9cutif car ce dernier peut toujours prendre une nouvelle mesure corrigeant son irr\u00e9gularit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n La Cour, par exemple, a r\u00e9cemment jug\u00e9 ill\u00e9gales deux d\u00e9cisions du pouvoir ex\u00e9cutif, l\u2019une concernant le recensement (posant la question de la citoyennet\u00e9) et l\u2019autre abolissant un programme qui permettait \u00e0 certaines jeunes qui n\u2019avaient pas la nationalit\u00e9 am\u00e9ricaine de rester aux \u00c9tats-Unis. L\u2019ex\u00e9cutif a perdu les deux affaires devant la Cour supr\u00eame. Il lui restait n\u00e9anmoins la possibilit\u00e9 de d\u00e9cider \u00e0 nouveau s\u2019il devait prendre ces mesures administratives, ou des mesures similaires, cette fois-ci en suivant l\u00e9galement les proc\u00e9dures administratives requises. Ainsi, un grave d\u00e9saccord entre la Cour et le Pr\u00e9sident est att\u00e9nu\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Un conflit s\u00e9rieux entre la Cour et le Pr\u00e9sident est plus susceptible de se produire lorsque la Cour prend une d\u00e9cision constitutionnelle, par exemple lorsqu\u2019elle applique aux actions pr\u00e9sidentielles les limitations constitutionnelles qui accompagnent les mots tr\u00e8s g\u00e9n\u00e9raux de la Constitution, tels que \u00ab libert\u00e9 d\u2019expression \u00bb ou \u00ab libert\u00e9 de la presse \u00bb, ou simplement \u00ab libert\u00e9 \u00bb. <\/p>\n\n\n\n Quand les conceptions divergent, c\u2019est de facto<\/em> celle de la Cour qui prime car on voit mal le Pr\u00e9sident ou le Congr\u00e8s pr\u00e9tendre changer cette interpr\u00e9tation. Le risque de conflit ouvert entre la Cour et l\u2019administration (au sens am\u00e9ricain du terme) est cependant r\u00e9duit quand (comme c\u2019est souvent le cas) la question constitutionnelle qui nous est pos\u00e9e est moins de savoir si<\/em> le gouvernement peut faire quelque chose, que qui <\/em>dans le gouvernement peut le faire (par exemple, des \u00c9tats ou le gouvernement f\u00e9d\u00e9ral ; le Pr\u00e9sident ou le Congr\u00e8s). D\u2019autant que la Constitution ne dit pas aux citoyens ce qu\u2019ils doivent faire mais elle pose des limites \u00e0 ce que le gouvernement peut faire. Et nous, les juges, sommes les gardiens de la fronti\u00e8re constitutionnelle. <\/p>\n\n\n\n Il n\u2019emp\u00eache que, malgr\u00e9 tous ces pr\u00e9alables, de graves d\u00e9saccords constitutionnels peuvent survenir entre la Cour et le Pr\u00e9sident sur des sujets essentiels. Et notamment sur le maintien des libert\u00e9s constitutionnelles en temps de guerre. Une fois encore, je partirai de cette citation de Cic\u00e9ron : \u00ab inter arma enim silent leges<\/em> \u00bb, \u00ab Lorsque les armes parlent, le droit se tait \u00bb. Ce qu\u2019a confirm\u00e9 lors de la Seconde Guerre mondiale l\u2019Attorney General du Pr\u00e9sident Roosevelt, Francis Biddle : \u00ab La Constitution n\u2019a pas beaucoup g\u00ean\u00e9 les pr\u00e9sidents en temps de guerre \u00bb (du moins pas \u00e0 l\u2019\u00e9poque). Ces mots impliquent de s\u00e9rieuses limitations au pouvoir de protection de la Cour en temps de guerre.<\/p>\n\n\n\n Le risque de conflit ouvert entre la Cour et l\u2019administration (au sens am\u00e9ricain du terme) est r\u00e9duit quand (comme c\u2019est souvent le cas) la question constitutionnelle qui nous est pos\u00e9e est moins de savoir si<\/em> le gouvernement peut faire quelque chose, que qui <\/em>dans le gouvernement peut le faire (par exemple, des \u00c9tats ou le gouvernement f\u00e9d\u00e9ral.<\/p>Stephen Breyer<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Par exemple, pendant la Deuxi\u00e8me Guerre Mondiale, la Cour Supr\u00eame a estim\u00e9 que n\u2019\u00e9tait pas contraire \u00e0 la Constitution l\u2019ordre du Pr\u00e9sident Roosevelt de d\u00e9porter 70.000 citoyens am\u00e9ricains d\u2019origine Japonaise, de la c\u00f4te Ouest plus vers l\u2019int\u00e9rieur du pays, dans des camps o\u00f9 ils \u00e9taient comme en prison. Dans cette affaire, Justice Black aurait apparemment dit aux autres lors du d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 : \u00ab quelqu\u2019un doit diriger cette guerre, Roosevelt ou nous. Et nous, nous ne pouvons le faire \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Un tel refus de s\u2019immiscer dans les affaires politiques de haute importance, y compris en temps de guerre, est aujourd\u2019hui battu en br\u00e8che. Ce silence choisi et assum\u00e9 par la Cour a cess\u00e9. Quelques ann\u00e9es apr\u00e8s la fin de la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale, lors de la guerre de Cor\u00e9e, le Pr\u00e9sident Truman a voulu contr\u00f4ler des usines d\u2019acier dont les propri\u00e9taires \u00e9taient des personnes priv\u00e9es. La Cour a estim\u00e9 au contraire que cette d\u00e9cision du Pr\u00e9sident, m\u00eame dans ces circonstances, \u00e9tait contraire \u00e0 la Constitution, et le Pr\u00e9sident s\u2019est inclin\u00e9. On r\u00e9pliquera que le Pr\u00e9sident Truman \u00e9tait beaucoup moins populaire que Pr\u00e9sident Roosevelt et que la guerre de Cor\u00e9e n\u2019\u00e9tait pas la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale. Certes, mais il n\u2019emp\u00eache que la Cour a d\u00e9menti Cic\u00e9ron en montrant qu\u2019elle pouvait agir comme contre-pouvoir, m\u00eame en temps de guerre.<\/p>\n\n\n\n Ce chemin ainsi ouvert a \u00e9t\u00e9 poursuivi dans quatre affaires plus r\u00e9centes qui concernaient les prisonniers de Guantanamo. Vous imaginerez ais\u00e9ment que les requ\u00e9rants, les prisonniers, n\u2019\u00e9taient pas tr\u00e8s populaires aux \u00c9tats-Unis. Les d\u00e9fendeurs \u00e0 ces causes, le Pr\u00e9sident et le ministre de la D\u00e9fense, l\u2019\u00e9taient beaucoup plus, et ils \u00e9taient puissants. Cela n\u2019a pas emp\u00each\u00e9 la Cour Supr\u00eame de trancher chacune de ces affaires en faveur du demandeur ; et le gouvernement, une fois encore, s\u2019est inclin\u00e9. Le Pr\u00e9sident George W. Bush a d\u00e9clar\u00e9 : \u00ab Je suis en total d\u00e9saccord avec la d\u00e9cision de la Cour, mais je la respecterai \u00bb. <\/p>\n\n\n\n Vous mesurez \u00e0 quel point les positions respectives des Pr\u00e9sidents, des gouvernements, des juges et de l\u2019opinion ont \u00e9volu\u00e9 depuis l\u2019\u00e9poque de l\u2019affaire des Cherokees. On s\u2019attend d\u00e9sormais \u00e0 ce que les Pr\u00e9sidents respectent les d\u00e9cisions de la Cour. La Cour est devenue un contre-pouvoir.<\/p>\n\n\n\n J\u2019aurais aim\u00e9 pouvoir m\u2019arr\u00eater l\u00e0. En ce cas j\u2019aurais d\u00e9crit l\u2019histoire d\u2019un peuple qui marche vers la lumi\u00e8re en int\u00e9grant progressivement les valeurs de l\u2019\u00c9tat de droit, qui comprend la n\u00e9cessit\u00e9 de respecter les d\u00e9cisions de justice m\u00eame dans des affaires d\u2019\u00c9tat, m\u00eame lorsqu\u2019on les d\u00e9sapprouve sur le fond. Et r\u00e9ciproquement, l\u2019histoire d\u2019une Cour qui assume de plus en plus son pouvoir de prot\u00e9ger les droits, m\u00eame en temps de guerre. Je ne pr\u00e9tends pas que cette \u00e9volution est lin\u00e9aire et parfaite car l\u2019histoire des \u00c9tats-Unis est faite de moments de trag\u00e9die et des moments de gloire, ni que la Cour ne cesse de se rapprocher de la maturit\u00e9 m\u00eame si elle a gagn\u00e9 \u00e0 pr\u00e9sent la confiance des Am\u00e9ricains. Une enqu\u00eate du Pew Research Center<\/em> a montr\u00e9 qu\u2019en 2019, 62 % des Am\u00e9ricains avaient une opinion favorable de la Cour Supr\u00eame (\u00e0 peu pr\u00e8s le m\u00eame pourcentage qu\u2019en 1985). <\/p>\n\n\n\n Malheureusement, les choses ne sont pas si simples et l\u2019avenir n\u2019est jamais certain. L\u2019histoire n\u2019est pas encore \u00e9crite, et de mon point de vue, les sujets de pr\u00e9occupation ne manquent pas. <\/p>\n\n\n\n Pour quelles raisons peut-on penser qu\u2019aussi bien les pouvoirs que le r\u00f4le de contre-pouvoir de la Cour sont menac\u00e9s ? On constate tout d\u2019abord dans le public une d\u00e9fiance grandissante \u00e0 l\u2019\u00e9gard de toutes les institutions du gouvernement. Le Pew Research Center<\/em> indique \u00e9galement qu\u2019en 1958, 73 % des Am\u00e9ricains estimaient que les d\u00e9cisions du gouvernement f\u00e9d\u00e9ral \u00e9taient la plupart du temps justes. En 2019, ce pourcentage est seulement 17 %. <\/p>\n\n\n\n Nous avons ensuite assist\u00e9 \u00e0 une \u00e9volution de la presse et des autres institutions qui analysent et commentent la production de la Cour. Leur point de vue est important parce c\u2019est par leur interm\u00e9diaire que l\u2019opinion a connaissance du travail de la Cour. Il y a quelques d\u00e9cennies, il ne serait venu \u00e0 l\u2019id\u00e9e \u00e0 d\u2019aucun de ces commentateurs de mentionner \u00e0 propos d\u2019un arr\u00eat le nom ou le parti du Pr\u00e9sident qui avait nomm\u00e9 un juge. Aujourd\u2019hui, c\u2019est courant. Plus r\u00e9cemment, les journaux syst\u00e9matiquement \u00e9tiquettent un juge de \u00ab lib\u00e9ral \u00bb ou de \u00ab conservateur \u00bb. S\u2019installe ainsi dans l\u2019esprit des lecteurs que les juges, surtout \u00e0 la Cour Supr\u00eame, sont d\u2019abord des hommes politiques et non des juristes. <\/p>\n\n\n\n Comme je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 dit, les divergences entre les juges rel\u00e8vent de leur conception du droit et non de leurs opinions politiques. Je le constate tous les jours et pourrais donner nombre d\u2019exemples. Mais si l\u2019opinion est de plus en plus convaincue du contraire, il ne faut pas s\u2019\u00e9tonner que les partis politiques voient dans la nomination des juges une occasion d\u2019\u00e9tendre leur influence. Et si le public pense que les juges sont des hommes politiques \u00ab enrob\u00e9s \u00bb, leur confiance dans la justice ne peut que diminuer, entra\u00eenant avec elle le pouvoir (et le r\u00f4le de contre-pouvoir) de la Cour.<\/p>\n\n\n\n Que peut-on faire pour enrayer ce cercle vicieux ? J\u2019aborderai d\u2019abord les r\u00e9ponses internes, concernant les juges eux-m\u00eames, avant de d\u00e9velopper quelques id\u00e9es pour le pays en g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n\n\n\n Que pourrions-nous faire, nous les juges de la Cour supr\u00eame, pour maintenir ce capital de confiance et de respect de la part tant des pouvoirs publics que des citoyens ordinaires, que nous avons lentement conquis au fil des si\u00e8cles ? En d\u2019autres termes, que pouvons-nous faire pour maintenir l\u2019autorit\u00e9 de la Cour ? <\/p>\n\n\n\n Permettez-moi de revenir une nouvelle fois \u00e0 Cic\u00e9ron. Si, selon la formule de Hamilton, nous n\u2019avons ni la bourse, ni l\u2019\u00e9p\u00e9e \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire que nous n\u2019avons ni le pouvoir de faire peur, ni celui de distribuer des gratifications \u2013 il ne nous reste que la \u00ab virtus<\/em> \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire la sagesse pratique<\/em> et un sens de la justice<\/em>. Seules ces \u00ab deux qualit\u00e9s \u00bb peuvent \u00ab inspirer la confiance des citoyens \u00bb. Mais quel contenu concret donner aujourd\u2019hui \u00e0 ces deux vertus cic\u00e9roniennes ? Je sugg\u00e8re de les d\u00e9cliner en cinq recommandations pour le juge. <\/p>\n\n\n\n 1. \u00ab Do your job ! \u00bb <\/em>Le travail d\u2019un juge constitutionnel est d\u2019interpr\u00e9ter (et d\u2019appliquer) les termes du droit, qu\u2019ils soient contenus dans une loi ou dans la Constitution. Parce que nous ne connaissons que des affaires qui ont donn\u00e9 lieu \u00e0 des divergences d\u2019interpr\u00e9tation de la part des juges inf\u00e9rieurs, le sens de ces termes est g\u00e9n\u00e9ralement ambigu et leur application incertaine. Pour faire ce travail, les juges, comme je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 dit, ont des outils \u00e0 leur disposition : le sens ordinaire des mots, l\u2019histoire, la tradition, les pr\u00e9c\u00e9dents, les objectifs poursuivis par le l\u00e9gislateur ou les valeurs inh\u00e9rentes \u00e0 une disposition constitutionnelle, et les cons\u00e9quences au regard de ces objectifs. Certains juges pr\u00e9f\u00e8rent certains outils plus que d\u2019autres mais ils les utilisent tous.<\/p>\n\n\n\n Le travail des juges consiste donc \u00e0 lire les m\u00e9moires pr\u00e9sent\u00e9s par les parties, \u00e9couter les arguments oraux et suivre attentivement les d\u00e9bats \u00e0 l\u2019audience, discuter avec ses coll\u00e8gues, \u00e9crire une opinion et la soumettre aux critiques de ses coll\u00e8gues, et finalement rendre une d\u00e9cision publique avec le cas \u00e9ch\u00e9ant, quelques opinions concurrentes ou dissidentes. C\u2019est tout. La popularit\u00e9, les soutiens, les critiques, l\u2019avis des syndicats, du patronat ou des m\u00e9dias ne doivent pas entrer en ligne de compte. Le plus que ces groupes ou d\u2019autres peuvent faire, est de pr\u00e9senter des arguments. Et il faut que le juge de la Cour supr\u00eame, comme d\u2019autres juges, garde cela \u00e0 l\u2019esprit. Et j\u2019ai pu v\u00e9rifier au cours mes plus de trente ann\u00e9es de carri\u00e8re de juge, qu\u2019\u00e0 partir du moment o\u00f9 un homme ou une femme pr\u00eatent le serment de juge, ils ou elles ont \u00e0 c\u0153ur d\u2019honorer cette loyaut\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00c9tat de droit (et non plus au parti qui les nomm\u00e9). <\/p>\n\n\n\n
<\/a>T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n\n\n\n1. Un pouvoir<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
1.A. Le manque de pouvoir<\/h3>\n\n\n\n
1.B. L\u2019affirmation du pouvoir<\/h3>\n\n\n\n
1.C. Une atmosph\u00e8re de respect<\/h3>\n\n\n\n
2. Un contre-pouvoir<\/h2>\n\n\n\n
2.A. L\u2019interpr\u00e9tation des termes de la loi<\/h3>\n\n\n\n
2.B. L\u2019examen des r\u00e8glements promulgu\u00e9s par le pouvoir ex\u00e9cutif<\/h3>\n\n\n\n
2.C. Les \u00ab d\u00e9cisions constitutionnelles \u00bb<\/h3>\n\n\n\n
3. Quel avenir pour la Cour supr\u00eame ?<\/h2>\n\n\n\n
3.A. En interne<\/h3>\n\n\n\n