{"id":101388,"date":"2021-03-02T19:08:28","date_gmt":"2021-03-02T18:08:28","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=101388"},"modified":"2021-03-08T10:51:47","modified_gmt":"2021-03-08T09:51:47","slug":"sommes-nous-dans-le-meme-bateau-une-lecture-feministe-des-effets-du-covid-19","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/03\/02\/sommes-nous-dans-le-meme-bateau-une-lecture-feministe-des-effets-du-covid-19\/","title":{"rendered":"Sommes-nous dans le m\u00eame bateau ? Une lecture f\u00e9ministe des effets du Covid-19"},"content":{"rendered":"\n
Depuis le d\u00e9but de la pand\u00e9mie en f\u00e9vrier 2020, beaucoup de choses ont \u00e9t\u00e9 discut\u00e9es et sp\u00e9cul\u00e9es dont entre autres, les origines du virus, ses effets \u00e0 moyen et long termes, la mortalit\u00e9, la vitesse de contagion. Une id\u00e9e qui s’est r\u00e9pandue essentiellement au d\u00e9but de la crise sanitaire faisait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la nature d\u00e9mocratique du virus rendant malades les dirigeants et les gens ordinaires, hommes et femmes, riches et pauvres sans distinguer ethnie, couleur et croyance.<\/p>\n\n\n\n
Cependant, la r\u00e9alit\u00e9 a rapidement montr\u00e9 le contraire. Tout le monde n’est pas expos\u00e9 de la m\u00eame mani\u00e8re et tout le monde n’a pas les m\u00eames moyens pour faire face \u00e0 la crise. Certaines questions essentielles sont \u00e0 prendre en compte dans la r\u00e9flexion autour du COVID-19, et seront abord\u00e9es dans cet article : Qui s\u2019expose ? Qui soigne ? Et qui est sur la ligne de front ?<\/p>\n\n\n\n
Comme l’ont \u00e9crit de nombreuses auteures f\u00e9ministes d\u00e9coloniales, socialistes et\/ou intersectionnelles au cours des derni\u00e8res d\u00e9cennies, les marqueurs de genre, de race et de classe doivent \u00eatre pris en compte lors de l’\u00e9tude des effets et des cons\u00e9quences sur la population des politiques publiques, de l’exposition sociale, des niveaux d’exploitation et d’oppression, etc. Comme le d\u00e9crit Fran\u00e7oise Verg\u00e8s dans Un f\u00e9minisme d\u00e9colonial<\/em>, des millions de femmes racialis\u00e9es qui ouvrent les villes constituent une main-d’\u0153uvre super-exploit\u00e9e,<\/p>\n\n\n\n \u00ab qui exerce des m\u00e9tiers sous-qualifi\u00e9s et donc sous-pay\u00e9s, qui travaillent au p\u00e9ril de leur sant\u00e9, le plus souvent \u00e0 temps partiel, \u00e0 l\u2019aube ou le soir quand les bureaux, h\u00f4pitaux, universit\u00e9s, centres commerciaux, a\u00e9roports et gares se sont vid\u00e9s et, dans les chambres d\u2019h\u00f4tel quand les client.e.s sont parti.e.s. Nettoyer le monde, des milliards de femmes s\u2019en chargent chaque jour, inlassablement. Sans leur travail, des millions d\u2019employ\u00e9s et agents du capital, de l\u2019\u00c9tat, de l\u2019arm\u00e9e, des institutions culturelles, artistiques, scientifiques, ne pourraient pas occuper leurs bureaux, manger dans leurs cantines, tenir leurs r\u00e9unions, prendre leurs d\u00e9cisions dans des espaces propres (\u2026) Ce travail indispensable <\/em>au fonctionnement de toute soci\u00e9t\u00e9 doit rester invisible<\/em>. Il ne faut pas que nous soyons conscient.e.s que le monde o\u00f9 nous circulons est nettoy\u00e9 par des femmes racis\u00e9es et surexploit\u00e9es. \u00bb<\/p>Verges, F. (2020). Un f\u00e9minisme d\u00e9colonial<\/em>, 2020.<\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n Cela n’est qu’un exemple des professions auxquelles \u00ab acc\u00e8dent \u00bb les femmes. Les corps f\u00e9minis\u00e9s sont plus expos\u00e9s aux situations \u00e0 risque et sont plus vuln\u00e9rables et non prot\u00e9g\u00e9s en raison des in\u00e9galit\u00e9s et des discriminations plus importantes dont ils souffrent, tant dans leur emploi r\u00e9mun\u00e9r\u00e9 que dans les soins et le travail domestique effectu\u00e9s \u00e0 la maison.<\/p>\n\n\n\n Les travaux domestiques et de soins, qui augmentent consid\u00e9rablement en situations de crise sanitaire, sont socialement et \u00e9conomiquement d\u00e9valoris\u00e9s et r\u00e9partis de mani\u00e8re tr\u00e8s in\u00e9gale.<\/p>margarita olivera<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Tout d’abord, les travaux domestiques et de soins, qui augmentent consid\u00e9rablement en situations de crise sanitaire, sont socialement et \u00e9conomiquement d\u00e9valoris\u00e9s et r\u00e9partis de mani\u00e8re tr\u00e8s in\u00e9gale. Depuis la division sexuelle du travail qui caract\u00e9rise le syst\u00e8me patriarcal, les femmes sont confin\u00e9es \u00e0 des t\u00e2ches de reproduction, c’est-\u00e0-dire qu’elles sont responsables des soins et de la reproduction de leur propre vie et de celle des autres. Cette division sexuelle du travail et le caract\u00e8re patriarcal et subalterne des relations sociales se sont approfondis depuis le capitalisme. Comme le souligne Silvia Federici, les travaux m\u00e9nagers vont bien au-del\u00e0 du simple nettoyage de la maison, puisqu’ils consistent \u00e0 servir les travailleurs physiquement, \u00e9motionnellement et sexuellement, \u00e0 les pr\u00e9parer au travail jour apr\u00e8s jour, ainsi qu’\u00e0 s’occuper des enfants \u2013 les travailleurs de l’avenir \u2013 et des personnes \u00e2g\u00e9es \u2013 les travailleurs du pass\u00e9. Derri\u00e8re chaque usine se cache le travail de millions de femmes qui consomment leur vie et leur force pour produire la force de travail qui fait fonctionner l’\u00e9conomie <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En termes historiques, cela a \u00e9t\u00e9 renforc\u00e9 par l’imposition de mandats sociaux et de constructions des r\u00f4les de genre, selon lesquels les femmes et les filles sont form\u00e9es et \u00e9duqu\u00e9es pour remplir la t\u00e2che de s’occuper de la vie des autres y compris au d\u00e9triment de leur propre vie, de leur temps, de la possibilit\u00e9 de g\u00e9n\u00e9rer des revenus qui leur garantiront une ind\u00e9pendance \u00e9conomique, d’\u00e9tudier et de se former pour avoir de plus grandes possibilit\u00e9s \u00e0 l’avenir et pour pouvoir s’engager dans la participation sociale et politique, ainsi que dans les loisirs et le divertissement. Le syst\u00e8me capitaliste est construit sur la base de cette famille nucl\u00e9aire, o\u00f9 les femmes sont confin\u00e9es dans la solitude de la chambre et de la cuisine, et o\u00f9 leur travail, leur effort physique et mental, qui s’effectuent dans la sph\u00e8re priv\u00e9e du foyer, sont \u00e9conomiquement et socialement d\u00e9valoris\u00e9s <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En fait, la principale motivation des femmes pour se consacrer \u00e0 de telles t\u00e2ches ne serait pas le profit mais leur amour et l’abn\u00e9gation familiale. Du moins dans le cas des femmes blanches, \u00e9tant donn\u00e9 que pour les femmes racialis\u00e9es, ces obligations sont d\u00e9finies \u00e0 partir de la colonisation du genre, expression de la continuit\u00e9 des m\u00e9canismes d’exploitation coloniale impos\u00e9s par la force des fouets et des formes les plus cruelles d’oppression <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Dans tous les cas, le travail des femmes est toujours invisible. Comme l’affirme la th\u00e9orie \u00e9conomique aussi bien classique, n\u00e9oclassique, keyn\u00e9sienne ou h\u00e9t\u00e9rodoxe, \u00e9tant donn\u00e9 que ces t\u00e2ches sont accomplies dans la sph\u00e8re priv\u00e9e et ne sont pas marchandis\u00e9es au sein du syst\u00e8me capitaliste, elles manqueraient de valeur, outre le fait d’\u00eatre essentielles pour la reproduction de la vie <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Dans le cas du Br\u00e9sil \u00e9galement, les t\u00e2ches domestiques et de soins sont un \u00ab probl\u00e8me \u00bb f\u00e9minin. Lorsque l’on interroge les hommes et les femmes sur leur implication dans les t\u00e2ches domestiques, selon les donn\u00e9es enregistr\u00e9es par l’enqu\u00eate nationale sur les m\u00e9nages (\u00ab Pesquisa Nacional por Amostra de Domic\u00edlios Cont\u00ednua Anual \u00bb) de l’Institut br\u00e9silien de g\u00e9ographie et de statistique (IBGE) en 2019, alors que 92 % des femmes ont d\u00e9clar\u00e9 avoir effectu\u00e9 des t\u00e2ches domestiques non r\u00e9mun\u00e9r\u00e9es \u00e0 la maison, seuls 78 % des hommes ont r\u00e9pondu par l’affirmative. En ce qui concerne les t\u00e2ches de soins (qui ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9cemment int\u00e9gr\u00e9es dans l’enqu\u00eate), la question est essentiellement orient\u00e9e vers la garde des enfants, et le taux d’ex\u00e9cution de ces t\u00e2ches est de 36,8 % pour les femmes, alors qu’il est de 25,9 % pour les hommes. Il existe \u00e9galement une nette in\u00e9galit\u00e9 de genre en ce qui concerne le temps consacr\u00e9 \u00e0 l’ex\u00e9cution de ces t\u00e2ches domestiques et\/ou de soins. Les femmes d\u00e9clarent y passer presque deux fois plus de temps (en moyenne 21,4 heures de travail par semaine) que les hommes (11 heures). Cette diff\u00e9rence se maintient m\u00eame lorsque les personnes interrog\u00e9es ne sont pas actives (les femmes travaillent 24 heures par semaine aux t\u00e2ches m\u00e9nag\u00e8res tandis que les hommes y consacrent 12,1 heures) <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Comme l’affirme la th\u00e9orie \u00e9conomique aussi bien classique, n\u00e9oclassique, keyn\u00e9sienne ou h\u00e9t\u00e9rodoxe, \u00e9tant donn\u00e9 que ces t\u00e2ches sont accomplies dans la sph\u00e8re priv\u00e9e et ne sont pas marchandis\u00e9es au sein du syst\u00e8me capitaliste, elles manqueraient de valeur, outre le fait d’\u00eatre essentielles pour la reproduction de la vie.<\/p>margarita olivera<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n De plus, en diff\u00e9renciant par type de t\u00e2ches domestiques effectu\u00e9es, on observe que les femmes s’occupent principalement des t\u00e2ches qui demandent un plus grand effort physique, comme la pr\u00e9paration de la nourriture, le nettoyage et le rangement des v\u00eatements et des chaussures, le nettoyage de la maison et les courses, tandis qu’elles partagent avec leurs homologues masculins les t\u00e2ches qui demandent un effort d’organisation, comme la gestion financi\u00e8re du m\u00e9nage. D’autre part, les hommes se distinguent en effectuant de petites r\u00e9parations domestiques, en nettoyant le jardin et la voiture, et en partageant les responsabilit\u00e9s en mati\u00e8re de soins aux animaux de compagnie et d’organisation des finances. Cela montre l’\u00e9norme in\u00e9galit\u00e9 dans la r\u00e9partition du travail domestique en termes de genre. Cette distinction sexuelle est maintenue m\u00eame parmi les plus jeunes membres des groupes familiaux, ce qui illustre la structuration des r\u00f4les sociaux des sexes d\u00e8s le plus jeune \u00e2ge.<\/p>\n\n\n\n Il est important de noter que cette r\u00e9partition in\u00e9gale dans la distribution des t\u00e2ches m\u00e9nag\u00e8res non-r\u00e9mun\u00e9r\u00e9es g\u00e9n\u00e8re une charge physique et mentale, dans ce que l’on appelle les doubles et triples journ\u00e9es de travail, et une plus grande pauvret\u00e9 temporelle pour les femmes et les filles. Comme nous l\u2019avons d\u00e9j\u00e0 mentionn\u00e9, cela signifie souvent l’abandon de la recherche d’un emploi r\u00e9mun\u00e9r\u00e9 ou \u00e0 temps plein, ou l’abandon des \u00e9tudes, en plus de la r\u00e9duction du temps disponible pour les activit\u00e9s de loisirs, la participation sociale et\/ou politique et les soins personnels.<\/p>\n\n\n\n En revanche, ce travail \u2013 qui n’est m\u00eame pas reconnu comme un travail \u2013 n’est pas comptabilis\u00e9 dans la richesse du pays. Pourtant, des estimations (avec des techniques qui pourraient m\u00eame \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es comme plus conservatrices) montrent que ces emplois reproductifs non r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s repr\u00e9sentent environ 11 % du PIB br\u00e9silien, se configurant comme un secteur \u00e9conomique important <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Ce travail \u2013 qui n’est m\u00eame pas reconnu comme un travail \u2013 n’est pas comptabilis\u00e9 dans la richesse du pays.<\/p>margarita olivera<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Un point important \u00e0 noter est que cette r\u00e9partition in\u00e9gale des t\u00e2ches domestiques et de soins s’aggrave consid\u00e9rablement en raison des effets de la pand\u00e9mie. La crise sanitaire a accru la demande de soins pour les personnes \u00e2g\u00e9es, qui constituent la population \u00e0 risque, et a consid\u00e9rablement augment\u00e9 le nombre de personnes malades. Les enfants, pour qui l’isolement a transform\u00e9 leur maison en un espace de loisirs, d’\u00e9ducation et de vie, ont \u00e9galement une demande accrue de temps et d’attention, que ce soit pour les soins, la propret\u00e9 et les loisirs, ou pour accompagner le processus \u00e9ducatif \u00e0 distance. Dans le cas des m\u00e9nages disposant de moins de ressources et en exclusion num\u00e9rique, cela est devenu un obstacle qui va encore accro\u00eetre les \u00e9carts de classe qui marquent la soci\u00e9t\u00e9. D’autre part, la pand\u00e9mie augmente l’intensit\u00e9 et le temps consacr\u00e9s aux t\u00e2ches m\u00e9nag\u00e8res \u00e9tant donn\u00e9 la n\u00e9cessit\u00e9 de nettoyer et de st\u00e9riliser davantage les aliments, les produits et les personnes. Dans les endroits o\u00f9 l’acc\u00e8s \u00e0 une eau de qualit\u00e9 est limit\u00e9, cela a m\u00eame entra\u00een\u00e9 une augmentation du nombre d’heures pass\u00e9es \u00e0 chercher de l’eau potable ou une plus grande exposition \u00e0 la contagion et aux maladies.<\/p>\n\n\n\n Dans le cas du Br\u00e9sil, cela est significatif \u00e9tant donn\u00e9 le manque d’acc\u00e8s \u00e0 une eau potable de qualit\u00e9 et \u00e0 des syst\u00e8mes d’assainissement ad\u00e9quats, qui touche essentiellement les femmes \u00e0 faible revenu, noires et indig\u00e8nes, jeunes et moins \u00e9duqu\u00e9es. Comme le montre le rapport de la soci\u00e9t\u00e9 de conseil BRK <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>, une femme br\u00e9silienne sur sept n’a pas acc\u00e8s \u00e0 l’eau trait\u00e9e. Quant au syst\u00e8me d’\u00e9gouts et au traitement des eaux us\u00e9es, selon l’enqu\u00eate men\u00e9e par le Syst\u00e8me national d’information sur l’assainissement <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>, en 2018, seuls 46,3 % des d\u00e9chets d’\u00e9gouts g\u00e9n\u00e9r\u00e9s au Br\u00e9sil ont \u00e9t\u00e9 trait\u00e9s. Cela encourage l’utilisation de fosses, de drains et le rejet direct dans les ressources en eau, telles que les rivi\u00e8res et les ruisseaux, exposant ainsi la population \u00e0 diverses maladies infectieuses et parasitaires.<\/p>\n\n\n\n Ainsi, au cours de la pand\u00e9mie, 50 % des femmes ont d\u00fb s’occuper d’une personne en plus <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Les femmes ont perdu leurs r\u00e9seaux de soutien en raison de l’isolement social et ont \u00e9t\u00e9 beaucoup plus expos\u00e9es aux cas de d\u00e9pression et de violence, immerg\u00e9es dans un contexte de profonde solitude. Dans l’\u00c9tat de Rio de Janeiro, les signalements de violence ont augment\u00e9 de 50 % pendant la pand\u00e9mie <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n M\u00eame dans le processus de marchandisation de la reproduction sociale, avec la cr\u00e9ation de l’\u00e9conomie dite de soins, ces t\u00e2ches, qui ont toujours \u00e9t\u00e9 invisibles et d\u00e9valoris\u00e9es, maintiennent leur discr\u00e9dit social et leur faible reconnaissance \u00e9conomique.<\/p>margarita olivera<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Cependant, la pand\u00e9mie n’a pas eu d’effets uniquement dans le domaine de la reproduction de la vie. Comme mentionn\u00e9, le syst\u00e8me capitaliste patriarcal cr\u00e9e des r\u00f4les sociaux de genre comme m\u00e9canisme d’endoctrinement et d’ali\u00e9nation. Les femmes et les jeunes filles sont responsables des travaux domestiques et de soins qu’elles doivent effectuer gratuitement, de mani\u00e8re altruiste et invisible. Mais m\u00eame dans le processus de marchandisation de la reproduction sociale, avec la cr\u00e9ation de l’\u00e9conomie dite de soins, ces t\u00e2ches, qui ont toujours \u00e9t\u00e9 invisibles et d\u00e9valoris\u00e9es, maintiennent leur discr\u00e9dit social et leur faible reconnaissance \u00e9conomique. Le travail reproductif r\u00e9mun\u00e9r\u00e9 est g\u00e9n\u00e9ralement informel et\/ou moins bien r\u00e9mun\u00e9r\u00e9 que d’autres professions, et est essentiellement exerc\u00e9 par des femmes noires, indig\u00e8nes, pauvres, migrantes, p\u00e9riph\u00e9riques et trans <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Lorsque les femmes acc\u00e8dent \u00e0 un emploi r\u00e9mun\u00e9r\u00e9, cela se produit dans un contexte de forte segmentation du march\u00e9 du travail. En analysant la structure \u00e9conomique br\u00e9silienne, il est \u00e9vident que dans les t\u00e2ches historiquement associ\u00e9es aux soins, les femmes sont beaucoup plus repr\u00e9sent\u00e9es que la moyenne des secteurs \u00e9conomiques. Il s’agit g\u00e9n\u00e9ralement de secteurs de services, dont notamment le secteur de l’\u00e9ducation, de la sant\u00e9 et des services sociaux (o\u00f9 75 % des travailleurs sont des femmes), le secteur des services domestiques (qui est le secteur \u00e0 plus forte composante f\u00e9minine, avec 92 % de travailleuses), le secteur de l’alimentation et du commerce et, dans le cas de l’industrie de transformation, la production de v\u00eatements et de chaussures. Il s’agit de secteurs plus expos\u00e9s, mais aussi de secteurs avec de pires conditions d’embauche et de salaires <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n De leur c\u00f4t\u00e9, les femmes ont plus de difficult\u00e9s \u00e0 entrer sur le march\u00e9 du travail, en particulier les femmes noires, qui enregistrent les taux de ch\u00f4mage les plus \u00e9lev\u00e9s (soit 16 %, contre une moyenne br\u00e9silienne de 12 % en 2018), et pr\u00e9sentent une proportion plus \u00e9lev\u00e9e d’emplois informels : 52 % des femmes noires employ\u00e9es en 2018 n’avaient pas de contrat de travail formel (\u00ab carteira de trabalho \u00bb), alors que la moyenne pour les employ\u00e9s informels \u00e9tait de 48 % <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Les femmes ont plus de difficult\u00e9s \u00e0 entrer sur le march\u00e9 du travail, en particulier les femmes noires, qui enregistrent les taux de ch\u00f4mage les plus \u00e9lev\u00e9s (soit 16 %, contre une moyenne br\u00e9silienne de 12 % en 2018).<\/p>margarita olivera<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n D’autre part, les salaires et les revenus des femmes sont inf\u00e9rieurs \u00e0 ceux de leurs homologues masculins. Cette diff\u00e9rence s’accentue lorsqu’on fait une lecture intersectionnelle qui inclut la race en plus du sexe et de la classe <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Alors que les femmes per\u00e7oivent en moyenne un revenu inf\u00e9rieur de 21,3 % \u00e0 celui des hommes (et de 24,4 % pour les travailleurs et travailleuses), les femmes noires per\u00e7oivent un salaire inf\u00e9rieur de 55,6 % \u00e0 celui des hommes blancs <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Cette diff\u00e9rence substantielle de revenus est une preuve suppl\u00e9mentaire du racisme structurel pr\u00e9sent au Br\u00e9sil, o\u00f9 les femmes noires subissent de multiples couches d’oppression et d’exploitation qui les placent au bas de la pyramide des injustices.<\/p>\n\n\n\n Le cas des travailleuses domestiques au Br\u00e9sil requiert une attention particuli\u00e8re. Les fortes et multiples in\u00e9galit\u00e9s qui caract\u00e9risent le pays s’expriment particuli\u00e8rement dans ce secteur. Alors que certaines femmes luttent pour acc\u00e9der aux structures de pouvoir et aux espaces d\u00e9cisionnels et parviennent \u00e0 briser le \u00ab plafond de verre \u00bb en acc\u00e9dant \u00e0 des secteurs et des postes auxquels elles n’appartenaient pas traditionnellement <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>, la grande majorit\u00e9 parvient \u00e0 s’assurer un revenu en travaillant comme domestiques, en particulier dans le cas des femmes racialis\u00e9es (noires et indig\u00e8nes). En 2018, le secteur employait 6,2 millions de travailleurs au Br\u00e9sil, dont 92 % \u00e9taient des femmes <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Parmi elles, 65,8 % (soit 4,1 millions) \u00e9taient noires. Cette profession est l’une des principales sources d’emploi f\u00e9minin puisqu’elle emploie 14,6 % des femmes de la population active br\u00e9silienne. Le revenu moyen de la population employ\u00e9e comme domestique est parmi les plus bas de l’\u00e9conomie, \u00e9tant inf\u00e9rieur au salaire minimum, et dans la pire des situations se d\u00e9marquent, une fois de plus, les employ\u00e9es de maison noires, qui ont re\u00e7u en moyenne 672 R$ en 2018 (alors que le salaire minimum \u00e9tait de 954 R$). Le secteur se caract\u00e9rise \u00e9galement par un niveau d’informalit\u00e9 tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9 ; 72,2 % des travailleuses n’ont pas de contrat de travail \u00e0 dur\u00e9e ind\u00e9termin\u00e9e et seuls 39,8 % cotisent \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 sociale, ce qui fait que la grande majorit\u00e9 n’a pas acc\u00e8s aux droits fondamentaux des travailleurs et que la continuit\u00e9 de leur emploi et leur niveau de revenus ne sont pas garantis.<\/p>\n\n\n\n Les femmes au Br\u00e9sil \u2013 en particulier les femmes racialis\u00e9es \u2013 ont moins d’opportunit\u00e9s d’emploi, sont plus au ch\u00f4mage, ont des revenus beaucoup plus faibles, des conditions de s\u00e9curit\u00e9 de l’emploi plus mauvaises et peu de continuit\u00e9 et de permanence. Cela les expose \u00e0 des situations de marginalit\u00e9, d’ins\u00e9curit\u00e9 et de pauvret\u00e9 plus importantes. La situation est particuli\u00e8rement pr\u00e9occupante si l’on consid\u00e8re le poids croissant des femmes comme principale source de revenus des m\u00e9nages br\u00e9siliens. En 2019, le nombre de m\u00e9nages dirig\u00e9s par des femmes a atteint 48 % <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Ces donn\u00e9es montrent les in\u00e9galit\u00e9s profondes et structurelles de genre qui existent au Br\u00e9sil et qui sont \u00e9troitement li\u00e9es \u00e0 d’autres in\u00e9galit\u00e9s, telles que les in\u00e9galit\u00e9s raciales et de classe. De plus, les indicateurs pr\u00e9sent\u00e9s mettent en \u00e9vidence la situation difficile dans laquelle se trouvent actuellement les corps f\u00e9minis\u00e9s et racialis\u00e9s, ceux qui effectuent un travail de soins consid\u00e9r\u00e9 comme essentiel, \u00e9tant en premi\u00e8re ligne dans la lutte contre la maladie, et qui doivent quotidiennement r\u00e9soudre l’\u00e9quation entre \u00eatre expos\u00e9s \u00e0 la contagion et \u00e0 la surcharge de travail ou ne pas pouvoir garantir leur propre subsistance et celle du noyau familial.<\/p>\n\n\n\n En m\u00eame temps, les femmes sont les premi\u00e8res \u00e0 perdre leurs sources de travail et de revenus dans les situations de crise \u00e9conomique puisqu\u2019elles entrent sur le march\u00e9 du travail dans de pires conditions que celles des hommes et doivent continuer \u00e0 porter le fardeau du travail \u00e0 la maison.<\/p>\n\n\n\n Au cours du troisi\u00e8me semestre, 8,5 millions de femmes au Br\u00e9sil ont quitt\u00e9 la population active, ce qui porte le taux d’activit\u00e9 des femmes \u00e0 45,8 %, valeur historique la plus basse de ces 40 derni\u00e8res ann\u00e9es (en 2019, il \u00e9tait de 54,7 %).<\/p>margarita olivera<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Selon les donn\u00e9es du PNADCA 2020, au cours du troisi\u00e8me semestre, 8,5 millions de femmes au Br\u00e9sil ont quitt\u00e9 la population active, ce qui porte le taux d’activit\u00e9 des femmes \u00e0 45,8 %, valeur historique la plus basse de ces 40 derni\u00e8res ann\u00e9es (en 2019, il \u00e9tait de 54,7 %). Les femmes ont perdu beaucoup plus d’emplois formels que les hommes, et les travailleuses informelles, telles que les employ\u00e9es de maison, ont \u00e9t\u00e9 les principales victimes de la crise \u00e9conomique. Entre le premier et le deuxi\u00e8me trimestre de 2020, le travail domestique a connu une baisse importante <\/span>19<\/sup><\/a><\/span><\/span> : 1,25 million d’emplois ont \u00e9t\u00e9 perdus, ce qui \u00e9quivaut \u00e0 une contraction de 21 % par rapport \u00e0 2019. La r\u00e9duction la plus significative s’est produite dans le travail domestique sans contrat de travail (les professions des diaristas<\/em> (\u00ab travailleurs journaliers \u00bb) ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9duites de 1,02 million d’emplois, soit une contraction de 23,7 %).<\/p>\n\n\n\n Cette situation de vuln\u00e9rabilit\u00e9 \u00e9conomique sera certainement aggrav\u00e9e en 2021, \u00e9tant donn\u00e9 la r\u00e9duction, voire l’extinction, de l’\u00ab aide d’urgence \u00bb re\u00e7ue par ceux qui n’avaient pas d’emploi formel en 2020 ou qui recevaient moins que le salaire minimum. Enfin, le droit \u00e0 l’isolement n’est pas le m\u00eame pour tous, pas plus que l’acc\u00e8s au syst\u00e8me de sant\u00e9, avec des marqueurs de classe et de race forts. Selon les donn\u00e9es de l’IBGE pour 2019, seulement 28,5 % de la population avait acc\u00e8s \u00e0 un plan m\u00e9dical ou dentaire, alors que 71,5 % d\u00e9pendait du syst\u00e8me de sant\u00e9 unifi\u00e9 <\/span>20<\/sup><\/a><\/span><\/span> qui malheureusement, surtout dans les grandes villes, s’est effondr\u00e9 apr\u00e8s plusieurs ann\u00e9es sans financement. \u00c0 nouveau, si l’on fait une distinction selon la race, l’acc\u00e8s au syst\u00e8me priv\u00e9 est de 21 % pour les non-blancs et de 38 % pour les blancs. Dans la population dont les revenus mensuels ne d\u00e9passent pas le quart du salaire minimum, seul 2,2 % disposait d’un plan m\u00e9dical, ce qui indique une forte d\u00e9pendance \u00e0 l’\u00e9gard du syst\u00e8me public. Dans la fourchette de plus de cinq salaires minimums, 86,8 % avait un plan. Au Br\u00e9sil, la d\u00e9mocratisation de l’acc\u00e8s \u00e0 la sant\u00e9 reste une question en suspens.<\/p>\n\n\n\n Comme on peut le constater, les \u00e9carts de genre sont fortement marqu\u00e9s par le sexisme et le racisme structurel et sont multidimensionnels : dans la r\u00e9partition des t\u00e2ches de soins, dans les conditions de travail, dans le ch\u00f4mage, dans les \u00e9carts de salaires, dans l’acc\u00e8s aux services publics, dans les situations de s\u00e9curit\u00e9, etc. En ce sens, il n’est pas possible de dire que nous sommes tous dans le m\u00eame bateau ; la pand\u00e9mie vient aggraver les in\u00e9galit\u00e9s historiques associ\u00e9es au capitalisme patriarcal et marqu\u00e9es par un racisme structurel dans lequel les corps f\u00e9minis\u00e9s sont confront\u00e9s \u00e0 des conditions encore pires d’oppression, d’exploitation et de subordination.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Les \u00e9carts de genre sont fortement marqu\u00e9s par le sexisme et le racisme structurel et sont multidimensionnels : dans la r\u00e9partition des t\u00e2ches de soins, dans les conditions de travail, dans le ch\u00f4mage, dans les \u00e9carts de salaires, dans l’acc\u00e8s aux services publics, dans les situations de s\u00e9curit\u00e9. Margarita Olivera r\u00e9alise ici une enqu\u00eate dans laquelle elle propose une lecture f\u00e9ministe des effets de la crise sanitaire, en mobilisant notamment le cas br\u00e9silien. <\/p>\n","protected":false},"author":620,"featured_media":101500,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-studies.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[1733],"tags":[],"geo":[525],"class_list":["post-101388","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-genre","staff-margarita-olivera","geo-ameriques"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":false},"yoast_head":"\n