{"id":100438,"date":"2021-02-21T10:43:20","date_gmt":"2021-02-21T09:43:20","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=100438"},"modified":"2021-02-21T13:27:38","modified_gmt":"2021-02-21T12:27:38","slug":"le-tournant-illiberal-de-la-laicite-francaise","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/02\/21\/le-tournant-illiberal-de-la-laicite-francaise\/","title":{"rendered":"Le tournant illib\u00e9ral de la la\u00efcit\u00e9 fran\u00e7aise"},"content":{"rendered":"\n
Le 9 d\u00e9cembre 1905 \u00e9tait promulgu\u00e9e la loi \u00ab concernant la s\u00e9paration des \u00c9glises et de l\u2019\u00c9tat \u00bb, qui constitue, selon la formule du Conseil d\u2019\u00c9tat, la \u00ab cl\u00e9 de vo\u00fbte de la la\u00efcit\u00e9 en France \u00bb. On sait qu\u2019elle a suscit\u00e9 l\u2019opposition d\u2019une grande partie des catholiques. On oublie souvent que son \u00e9laboration n\u2019a pas donn\u00e9 lieu \u00e0 un v\u00e9ritable consensus au sein de la famille r\u00e9publicaine : unis par un projet commun, celui de promouvoir la libert\u00e9 de conscience contre le cl\u00e9ricalisme politique, ses parlementaires se sont divis\u00e9s sur les modalit\u00e9s pratiques de son actualisation.<\/p>\n\n\n\n
On peut les distribuer autour de deux grandes polarit\u00e9s. Repr\u00e9sent\u00e9s par \u00c9mile Combes et, sur un mode plus radical, par Maurice Allard, les uns se sont \u00e9rig\u00e9s en d\u00e9fenseurs d\u2019une la\u00efcit\u00e9 substantielle : leur ambition \u00e9tait d\u2019engager l\u2019\u00c9tat au service d\u2019une politique d\u2019encadrement autoritaire des communaut\u00e9s religieuses, et sp\u00e9cialement de l\u2019\u00c9glise catholique, ce qui les a longtemps conduits \u00e0 vouloir p\u00e9renniser les surveillances concordataires issues du r\u00e9gime napol\u00e9onien. <\/p>\n\n\n\n
Les autres, port\u00e9s par Jean Jaur\u00e8s et Aristide Briand, se sont positionn\u00e9s du c\u00f4t\u00e9 d\u2019une la\u00efcit\u00e9 proc\u00e9durale : tout en consid\u00e9rant, selon le positivisme du temps, que l\u2019histoire, demain, ferait triompher la raison, ils entendaient, pour leur part, que l\u2019\u00c9tat fasse droit au pluralisme de la soci\u00e9t\u00e9 civile. La s\u00e9paration des \u00c9glises et de l\u2019\u00c9tat qu\u2019ils envisageaient devait d\u00e9boucher sur une \u00ab solution lib\u00e9rale \u00bb, accordant aux citoyens religieux et \u00e0 leurs institutions une parfaite libert\u00e9 d\u2019organisation et de communication.<\/p>\n\n\n\n
C\u2019est la seconde formule qui l\u2019a emport\u00e9. La loi de 1905 fait droit en effet \u00e0 ce que le politiste am\u00e9ricain Alfred Stepan a appel\u00e9 une twin toleration<\/em> : d\u2019un c\u00f4t\u00e9, en excluant le religieux de la sph\u00e8re publique d\u2019\u00c9tat, elle assure la souverainet\u00e9 du politique ; de l\u2019autre, en prot\u00e9geant le religieux de toute immixtion du politique, elle pr\u00e9serve l\u2019ind\u00e9pendance du religieux. O\u00f9 en sommes-nous un si\u00e8cle plus tard ? Le mod\u00e8le fran\u00e7ais de la\u00efcit\u00e9 n\u2019est plus de m\u00eame nature. Sous la Troisi\u00e8me R\u00e9publique, il \u00e9tait, sous l\u2019\u00e9gide de l\u2019\u00c9tat lib\u00e9ral, un syst\u00e8me de pr\u00e9servation des libert\u00e9s ; sous la tutelle d\u00e9sormais d\u2019un \u00c9tat recteur, il se transmue, depuis les ann\u00e9es 2000, en un syst\u00e8me d\u2019unification des conduites.<\/p>\n\n\n\n Un si\u00e8cle apr\u00e8s la loi de s\u00e9paration des \u00c9glises et de l’\u00c9tat, le mod\u00e8le fran\u00e7ais de la\u00efcit\u00e9 n’est plus de m\u00eame nature.<\/p>Philippe Portier<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La question la\u00efque avait, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, perdu son caract\u00e8re central dans le d\u00e9bat public. Elle resurgit au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990. Ce retour r\u00e9pond \u00e0 la transformation des paysages religieux : on ose parler alors, en contradiction avec le pronostic w\u00e9b\u00e9rien, de \u00ab r\u00e9enchantement du monde \u00bb. La formule est sans doute exag\u00e9r\u00e9e. La France persiste encore dans le processus de s\u00e9cularisation<\/a> accentu\u00e9 encore par la r\u00e9volution des ann\u00e9es soixante<\/a>. Les enqu\u00eates sur les valeurs des Europ\u00e9ens le montrent clairement. En 1981, les Fran\u00e7ais d\u00e9clarant une appartenance religieuse repr\u00e9sentent 73 % de la population globale. Ces citoyens religieux sont presque unanimement catholiques : 70 %. Les sans religion se distribuent ainsi : 18 % se disent indiff\u00e9rents ; 9 % ath\u00e9es convaincus. Quatre d\u00e9cennies plus tard, les sans religion sont devenus majoritaires : ils sont 58 % de la population en 2018, avec une augmentation en leur sein de la proportion des ath\u00e9es (21 %). Le groupe qui d\u00e9clare une appartenance a diminu\u00e9 certes (42 %), il s\u2019est de surcro\u00eet diversifi\u00e9 : les religieux autres que catholiques constituent aujourd\u2019hui 10 % de la population globale, l\u2019\u00c9glise romaine ne rassemblant plus qu\u2019un petit tiers (32 %) de la soci\u00e9t\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Cette diminution quantitative des citoyens religieux n\u2019a pas entra\u00een\u00e9 leur disparition sociale. On peut m\u00eame dire, en reprenant une hypoth\u00e8se forte de Jos\u00e9 Casanova, que la s\u00e9cularisation s\u2019est accompagn\u00e9e d\u2019un mouvement de contre-s\u00e9cularisation : les citoyens religieux, confront\u00e9s \u00e0 la dissolution des assises axiologiques de leur monde, ont souvent \u00e9t\u00e9 tent\u00e9s de r\u00e9pudier les compromis qu\u2019ils avaient pass\u00e9s avec la modernit\u00e9 pour se replier sur une foi toute d\u2019identit\u00e9 et d\u2019affirmation. Aucun des univers confessionnels ne s\u2019est tenu \u00e0 part de cette dynamique : ni les catholiques comme l\u2019ont montr\u00e9 leur mobilisation au moment de la discussion de la loi Taubira sur le \u00ab mariage pour tous \u00bb ou leur r\u00e9ticence, lors de la pand\u00e9mie, \u00e0 accepter la suspension, par d\u00e9cision de l\u2019\u00c9tat, des offices publics ; ni les juifs, au sein desquels progressent les conduites orthodoxes et ultra-orthodoxes ; ni les protestants, dont le courant mainline<\/em> se trouve fortement concurrenc\u00e9 le monde \u00e9vang\u00e9lique. Tous ces courants, en d\u00e9pit de leurs diff\u00e9rences, font alliance pour contrer les avanc\u00e9es du lib\u00e9ralisme culturel.<\/p>\n\n\n\n Mais la r\u00e9silience religieuse se rep\u00e8re surtout du c\u00f4t\u00e9 des musulmans. Leur visibilit\u00e9 ne tient pas seulement au fait que repr\u00e9sentant 6-7 % de la population, ils se trouvent concentr\u00e9s dans des territoires circonscrits. Elle proc\u00e8de d\u2019un changement de comportement : \u00e0 la discr\u00e9tion des ann\u00e9es 1970 a succ\u00e9d\u00e9 un affichage plus net de leur appartenance. L\u2019observance priv\u00e9e s\u2019est intensifi\u00e9e : les musulmans, surtout dans les jeunes g\u00e9n\u00e9rations, prient, font le ramadan et fr\u00e9quentent la mosqu\u00e9e davantage que dans le pass\u00e9. Mais s\u2019affirme aussi une pr\u00e9sence publique : dot\u00e9s de leurs propres associations, ils revendiquent volontiers des droits sp\u00e9cifiques, tels que le droit de pouvoir porter des signes religieux dans l\u2019espace public d\u2019\u00c9tat, celui de pouvoir b\u00e9n\u00e9ficier de menus conformes \u00e0 leur code alimentaire dans la restauration collective, le droit enfin de ne pas \u00eatre bless\u00e9s par des caricatures iconoclastes. Plusieurs chercheurs ont ajout\u00e9, comme Gilles Kepel et Bernard Rougier, que l\u2019islam s\u2019est enferm\u00e9 parfois, depuis une dizaine d\u2019ann\u00e9es, dans une pratique \u00ab s\u00e9paratiste \u00bb<\/a> : des quartiers entiers, dans certaines villes de banlieue, se trouvent d\u00e9sormais contr\u00f4l\u00e9s par des communaut\u00e9s salafistes qui imposent aux populations leur propre loi. L\u00e0 se trouverait d\u2019ailleurs le terreau des attentats \u2013 trente-cinq depuis 2015 \u2013 qui affligent la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise.<\/p>\n\n\n\n Les citoyens religieux, confront\u00e9s \u00e0 la dissolution des assises axiologiques de leur monde, ont souvent \u00e9t\u00e9 tent\u00e9s de r\u00e9pudier les compromis qu\u2019ils avaient pass\u00e9s avec la modernit\u00e9 pour se replier sur une foi toute d\u2019identit\u00e9 et d\u2019affirmation.<\/p>Philippe Portier<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n D\u00e8s les ann\u00e9es 1990, le d\u00e9bat s\u2019engage sur ces expressions du religieux, plus vite d\u2019ailleurs que dans les autres pays europ\u00e9ens. L\u2019histoire explique cette rapidit\u00e9 de r\u00e9action. Histoire de la modernit\u00e9 : en France, les Lumi\u00e8res se sont construites contre la religion. Histoire de la colonisation : il est ici, du fait en particulier de la guerre d\u2019Alg\u00e9rie, un contentieux sp\u00e9cifique avec l\u2019islam. Est-il possible, dans une soci\u00e9t\u00e9 s\u00e9cularis\u00e9e, de faire droit \u00e0 ces effervescences de la foi ? Cette question a suscit\u00e9, dans le champ de la pens\u00e9e politique, deux r\u00e9actions oppos\u00e9es : si leurs tenants respectifs ambitionnent, les uns et les autres, de conforter la coh\u00e9sion sociale, c\u2019est en empruntant des voies diff\u00e9rentes.<\/p>\n\n\n\n Le premier courant s\u2019appuie sur le paradigme \u00ab int\u00e9grationniste \u00bb. Port\u00e9s initialement par le sociologue Alain Touraine ou, aujourd\u2019hui, par l\u2019historien Jean Baub\u00e9rot, soutenu par tout un r\u00e9seau d\u2019associations d\u2019\u00e9ducation populaire comme La Ligue de l\u2019Enseignement, ses th\u00e9oriciens consid\u00e8rent que la soci\u00e9t\u00e9 doit se montrer accueillante \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la diff\u00e9rence. Pour un motif d\u2019ordre philosophique : la dynamique de l\u2019\u00e9galit\u00e9, engag\u00e9e par la modernit\u00e9, demande d\u2019adjoindre aux trois premi\u00e8res g\u00e9n\u00e9rations de droits (droits civils, droits politiques, droits sociaux) une g\u00e9n\u00e9ration nouvelle de droits, celle des droits culturels. Pour un motif d\u2019ordre sociologique : on affirme ici qu\u2019une soci\u00e9t\u00e9 est d\u2019autant plus coh\u00e9sive \u00e0 elle-m\u00eame qu\u2019elle r\u00e9pond favorablement aux demandes de \u00ab reconnaissance \u00bb exprim\u00e9es par ses membres. Ce courant de la \u00ab la\u00efcit\u00e9 plurielle \u00bb, qui tient le devant de la sc\u00e8ne encore dans les ann\u00e9es 1990, est dans une position plus d\u00e9fensive depuis les ann\u00e9es 2000.<\/p>\n\n\n\n\n\n Le second courant, qui a le vent en poupe depuis deux d\u00e9cennies, affirme un postulat plus \u00ab assimilationniste \u00bb. Il trouve ses d\u00e9fenseurs aujourd\u2019hui chez des auteurs comme Elisabeth Badinter et Marcel Gauchet<\/a>, tous deux membres du Printemps r\u00e9publicain, cr\u00e9\u00e9 en 2016, apr\u00e8s les attentats de Charlie Hebdo, de l\u2019Hyper Casher et du Bataclan. Insistant, plus que le premier, sur les id\u00e9es de \u00ab raison \u00bb et de \u00ab nation \u00bb, voulant promouvoir une \u00ab la\u00efcit\u00e9 de combat \u00bb, il tient qu\u2019il faut promouvoir la dimension du \u00ab commun \u00bb, sans h\u00e9siter donc \u00e0 invisibiliser les singularit\u00e9s confessionnelles. Cette vis\u00e9e signale certes une nostalgie de l\u2019unit\u00e9. Elle traduit aussi une hantise de la violence \u00e0 laquelle m\u00e8nerait n\u00e9cessairement les socialisations \u00ab communautaristes \u00bb ou \u00ab s\u00e9paratistes \u00bb, et, sans doute, une d\u00e9fiance, venue du XVIIIe si\u00e8cle, \u00e0 l\u2019\u00e9gard des discours religieux dont on estime ici qu\u2019avant d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 disciplin\u00e9s par l\u2019\u00c9tat, ils font toujours cause commune avec le fanatisme et la superstition. <\/p>\n\n\n\nLes effervescences du religieux<\/h2>\n\n\n\n
Comment refaire soci\u00e9t\u00e9 ? <\/h2>\n\n\n\n
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