L’Armoire. Une traduction inédite de la Prix Nobel de littérature Olga Tokarczuk.

D'abord publiée en 1987, la nouvelle intitulée L'Armoire est ensuite intégrée au recueil de nouvelles du même nom qui sera publié en 1997. Jamais traduit en français, nous vous proposons ici un extrait traduit inédit du texte de celle qui est devenue en 2018, la quinzième femme Prix Nobel de littérature.

Trad.
Marlena Wilczak

Quand on a emménagé ici, on a acheté une armoire. Elle était sombre, vieille et coûtait moins cher que son transport de chez le brocanteur à la maison. Ses deux portes étaient décorées d’ornements floraux, la troisième était vitrée et toute la ville se reflétait dans le verre lorsque nous la transportions dans un camion loué. Nous avions dû l’attacher avec une ficelle pour qu’elle ne s’ouvre pas pendant le trajet. Tout à coup, pour la première fois, debout à côté de l’armoire bouclée par la ficelle, j’ai eu le sentiment de ma propre absurdité. — Elle s’adaptera à nos meubles, dit R., et elle lissera affectueusement son corps en bois, comme une vache que l’on achète pour une ferme neuve.

Nous l’avons d’abord mise dans le couloir, sorte de mise en quarantaine avant de la faire entrer dans le monde de notre chambre. J’ai injecté, dans des trous à peine visibles, de la térébenthine, ce vaccin puissant contre les miettes de temps. La nuit, l’armoire, déplacée vers un nouvel endroit, gémit en émettant un grincement. Les chroniques agonisantes se lamentaient.

Pendant les jours qui ont suivi, nous avons nettoyé notre nouveau mais ancien appartement. Dans la lacune du plancher, je trouvai une fourchette pressée avec une croix gammée gravée sur le manche. Derrière les panneaux de bois, il y avait des restes d’un journal sur lequel on ne pouvait déceler qu’un seul mot : « prolétaires ». R. ouvrit largement les fenêtres pour accrocher les rideaux, puis le bruit des orchestres miniers, qui poussaient la ville vers le soir, tomba dans la pièce. La première nuit où l’armoire a été admise parmi les personnages de nos rêves, nous n’avons pas réussi à dormir longtemps. La main de R. errait sans sommeil autour de mon ventre. Puis nous avons fait un rêve. Depuis ce temps-là, nous avons toujours rêvé ensemble. Nous rêvions d’un silence absolu, que tout y était suspendu dans des vitrines comme des décorations et que nous étions heureux dans ce silence car nous étions absents partout. Le matin, nous n’avions pas à nous raconter ce rêve tout entier — il suffisait de dire un mot seul. Et à partir de ce moment-là, nous ne nous sommes plus raconté nos rêves. Un jour, il s’est avéré qu’il n’y avait plus rien à faire dans notre appartement. Tout était à sa place, nettoyé et rangé.

Je me chauffais le dos près du four et je regardais les serviettes. Cependant, il n’y avait pas d’ordre dans la conception des serviettes de table. Quelqu’un a fait des trous dans la continuité de la matière avec un crochet. A travers ces trous, j’ai regardé l’Armoire et je me suis souvenu de ce rêve. C’est d’elle que coulait le silence. Nous étions en face l’une de l’autre et c’était moi qui étais fragile, mouvante et éphémère. Elle était juste elle-même. D’une manière parfaite, elle était ce qu’elle était. J’ai touché avec mes doigts une petites boule qui avait glissé et l’Armoire s’est ouverte devant moi. J’ai vu les ombres de mes robes et les deux costumes usés de R. — tout était de la même couleur dans le noir. Dans l’Armoire, ma féminité n’était pas différente de la masculinité de R. Qu’il s’agisse d’un objet lisse ou rugueux, ovale ou angulaire, éloigné ou proche, étranger ou familier, cela n’avait pas d’importance non plus. De là, ça sentait d’autres endroits et d’autres époques qui m’étaient étrangers. Mon Dieu, et pourtant il ressemblait à quelque chose, quelque chose de si familier, de si proche, qu’il n’y aurait pas assez de mots pour l’appeler (après tout, les mots ont besoin d’une distance pour nommer). Mon personnage se retrouva à portée du miroir à l’intérieur de la porte. J’y reflétais comme une forme sombre, à peine différenciée de la robe accrochée au cintre. Il n’y avait pas de différence entre mort et vivant. C’est donc ce que j’étais dans le regard du miroir de l’Armoire. Il ne restait plus qu’à lever la jambe et à entrer à l’intérieur. Et je l’ai fait. Je me suis assise sur un sac avec un fil et j’ai entendu mon propre souffle renforcé par un espace clos.

Quand l’esprit est laissé seul avec lui-même, il commence à prier. C’est la nature de l’esprit. « Ange de Dieu, toi mon Gardien… » — J’ai vu mon ange avec un visage si beau qu’elle devait être morte, « …à tout instant veille sur moi… » — ses ailes cirées embrassent l’espace autour de moi avec amour. « La nuit » — un corps inerte et solitaire dans l’obscurité, « le jour » — l’être devient la même chose que l’expérience, le bruit, le mouvement, un million d’activités qui n’ont pas de sens, « le soir » — un temps de ralentissement quand le soleil se couche, « et le matin » — l’odeur de café et de fenêtres lumineuses qui font mal aux yeux endormis, « toute ma vie sois mon soutien » — un ange qui garde les enfants qui marchent sur l’abîme. « Garde-moi de tout mal » — des boîtes en carton avec la mention ATTENTION, FRAGILE, « et guide-moi vers la vie éternelle. Amen » — les robes accrochées dans la pénombre de l’Armoire.

À partir de ce moment-là, chaque jour, l’Armoire m’y entraînait, c’était comme un grand entonnoir au milieu de notre chambre. D’abord, je m’y asseyais en fin d’après-midi, quand R. n’était pas à la maison. Bientôt, le matin, j’en vins à ne faire que les choses les plus nécessaires, les courses, la lessive, une simple conversation téléphonique, et j’entrais dans l’Armoire, fermant tranquillement la porte derrière moi. À l’intérieur, le moment de la journée, le moment de l’année et l’année même n’avaient pas d’importance. C’était toujours velouté. Je me nourrissais de mon propre souffle.

Une fois, je fus réveillée pendant la nuit par un rêve lourd comme un air étouffant, et je désirais l’Armoire comme un homme. J’ai dû enchevêtrer mes bras et mes jambes avec le corps de R., j’ai dû m’y accrocher fermement pour pouvoir y rester. R. parlait dans son sommeil, mais ses paroles n’avaient pas de sens. Et finalement, une nuit, je l’ai réveillé. Il ne voulait pas quitter le lit chaud. Je l’ai tiré avec moi et on s’est mis devant l’Armoire. Elle était immuable, puissante et tentante. J’ai touché une petite boule glissante avec mes doigts et l’Armoire s’est ouverte devant nous. Il y avait assez de place pour contenir toute la terre. Le miroir intérieur nous reflétait tous les deux, démêlant nos formes de l’obscurité. Nos respirations, d’abord irrégulières et déréglées, ont trouvé un rythme. Il n’y avait pas la moindre différence entre nous. Nous nous sommes assis dans l’Armoire, l’un en face de l’autre. Les vêtements recouvraient nos visages. L’Armoire a fermé la porte derrière nous. C’est ainsi qu’on s’y installait.

Au début, R. sortait à certains endroits à l’extérieur, pour faire des courses, travailler un peu. Mais avec le temps, l’effort est devenu trop douloureux. Les jours se sont allongés. Parfois, les rues sont remplies de musique douce d’orchestres miniers. Le soleil disparaît et revient, et puis les fenêtres essaient de les faire entrer. Les meubles, les serviettes de table et la porcelaine sont recouverts d’une couche de poussière de plus en plus épaisse, et notre appartement se noie encore dans l’obscurité.

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