Perdu sous le wharf

Ne sais plus où vomir scande
Le corps déshabillé, pendu qui bande,
Les feuilles figées, le cocotier d’ombre amputé
Les chauves-souris assiègent la chambre des députés.

Non loin gémissent les félins pétrifiés
Les moustaches érectiles, leurs pupilles de sauriens,
Le reflet lunaire des huit pieds de feu du chien,
Émérite cracheur de flammes et d’étoiles ramifiées.

Au bloc de marbre noir se fond le fauve
Qui, en mon âme, pompait les gouttes de fumée ?
De la langue stridente des possédés, tu me sauves,
Mais qui chassera le mot étranger de la panthère parfumée ?

Le wharf du temps où m’épargnaient les bombes,
Sa carcasse disloquée franchit encore la mer si fâchée,
Cette malade qui fauche sans creuser de tombes,
Ces bouteilles pleines de vie que l’existence a gâchées.

Le regard que le colonisé jette sur la ville du colon est un regard de luxure, un regard d’envie, le colonisé est un envieux.1 Frantz Fanon ne pensait pas spécialement à Lomé, la capitale du Togo, mais au désir, à ses ruses africaines, de dominés, d’humiliés et de sorciers devenus déments dans le monde citadin de la colonie. La folie scopique du colonisé se déplace de la volition du corps blanc à son habit urbain. Ce désir de parure architecturale n’est pas exclusif d’un habiter complètement indépendant politiquement. Il ne s’agit donc pas forcément d’un processus mimétique vis-à-vis du colon, d’imitation de sa construction topique mais peut-être de substitution et de transformation des rôles et des usages de la ville. Prendre la place de l’oppression va se révéler à Lomé autant un enjeu d’espaces nationaux que de lutte intime des races. Il ne s’agit pas seulement de « se mettre dans le lit du colon, avec sa femme si possible »2 mais en fait d’édifier plus que des murs, des valeurs, d’élaborer des grandeurs 3 qui sont prisonnières de l’histoire, du politique et de l’argent. Les guerres de la décolonisation sont le pouls de Lomé. Tandis que Frantz Fanon était le représentant du GPRA (gouvernement provisoire de l’Algérie combattante) en mars 19604 à Accra, Eyadema sera démobilisé à Lomé sous un régime civil de culture anglo-saxonne qui ne prisait pas forcément les uniformes.

Les quatre décennies de pouvoir de Gnassingbé Eyadema, relayé aujourd’hui par son fils Faure, sont ainsi loin de se résumer à la violence contre les pauvres comme dans toutes les révolutions urbaines 5 qui ont reformulé Babylone. Eyadema doit jongler entre compétition ghanéenne et menace idéologique du Bénin avec comme seule ressource la défense de l’Occident et un port rudimentaire. Lomé est donc l’enjeu d’un affrontement entre hégémonies, intérêts nationaux et puissances transnationales mais on oublie vite que c’était ainsi dès l’installation du commerce dans l’Atlantique noir. Dans cette filiation, la clique Eyadema cristallise un enchainement de batailles pour la construction d’un État national, instrument d’une alliance de classes pour la domestication de « l’agressivité volcanique des Noirs contre les Noirs »6. Fanon a pointé l’intrication de l’espace psychique et de l’espace physique dans la damnation de la ville colonisée. Il n’a pas eu le temps de noter la rémanence de la topographie coloniale mais a bien souligné l’interaction de la violence de l’urbanisme et de l’imaginaire des hommes.

L’imprécision de son regard politique permet peut-être de ne pas s’en tenir à la définition d’une Lomé qui serait non coloniale mais commerciale, africaine, mais édifiée par des allochtones. C’est la thèse de celui qui fut le prophète d’une Lomé unique mais macrocéphale dans un Togo à laquelle elle tournerait le dos : « Le point de départ de Lomé, en effet est une initiative purement africaine, en riposte à une initiative coloniale. En 1874, lors de la création de la colonie de la Gold Coast, les Britanniques avaient annexé aussi la côte de l’actuel Sud-Est du Ghana : un mince cordon littoral entre océan et lagune, où vivaient les Anlo, branche maritime des Ewe, bons pêcheurs et commerçants. L’objectif de l’administration coloniale n’était pas d’occuper de vastes territoires mais de contrôler le commerce côtier et de lui imposer de lourdes taxes (en particulier sur les importations de tabac et d’alcools), taxes qui procuraient l’essentiel des recettes du budget de la Gold Coast. Les gens de Lomé (Allemands et Africains), très inquiets de l’agressivité ostensible d’Accra, supplièrent Berlin de leur accorder sa protection, ce qui fut fait les 5 et 6 juillet 1884, donnant ainsi naissance au Togo. »7 Yves Marguerat a suivi de très près l’évolution du foncier urbain de Lomé après l’Indépendance et noté que les Africains étaient déjà propriétaires de nombreuses parcelles de terre, à la différence des autres grandes villes coloniales. Étonnamment, son histoire de l’espace de Lomé, grand comptoir commercial international où les Allemands s’imposent après la conférence de Berlin, occulte l’importance des Afro-brésiliens 8 qui vont occuper le littoral, d’Accra à Cotonou en faisant de Lomé l’épicentre de leur pouvoir. Marguerat déduira de l’immobilisme foncier, c’est-à-dire de l’absence de variation des prix du sol urbain, une forme d’absence de ségrégation sociale. Cette vitrification de l’immobilier avec l’installation de familles afro-brésiliennes rhizomiques traduit pourtant davantage leur domination économique et politique qu’un irénisme non marchand du foncier urbain. Ce réseau importé du Brésil d’anciens esclaves affranchis va faire alliance avec les commerçants britanniques puis avec les formes diverses de la colonisation allemande.

Durant le mandat français, jusqu’à l’Indépendance, l’administration composera aussi avec les notables de Lomé, dans une configuration où l’identité Ewe subsume les origines raciales et nationales diverses. Mais la trajectoire séparée des métis et leur perpétuation va marquer l’organisation de l’espace social et imaginaire de Lomé. David Guyot, en 1993, rappelait cette dimension. « On m’appelle monsieur- bon-pain annonce Mr de Souza un représentant des Brésiliens de Lomé dont la lignée a pratiqué des choix matrimoniaux rigoureux dans l’espoir d’entretenir les signes corporels visibles du métissage (teint clair et cheveux lisses). Il a épousé une mulâtresse de père français et de mère malienne alors que ses parents sont eux-mêmes métis. Un de leurs fils de nationalité française poursuit des études au Lycée français. Après avoir suivi un stage de formation chez le traiteur Lenôtre à Paris, Mr de Souza a ouvert une boulangerie ainsi qu’un atelier de maintenance de matériel de boulangerie. »9 Les héritiers métis de Lomé recherchent la proximité avec la France, ils n’en sont cependant ni le produit ni les amis. Ils oublient qu’ils doivent leur insertion et leur subsistance dans le mode de production atlantique à la protection des chefs fanti, (Ghana actuel) qui jusqu’au XIXe siècle, ne furent pas soumis aux Européens, mais bien les « maîtres de la côte », comme le reconnaît en 1753 Thomas Melvil, « gouverneur » de Cape Coast Castle10. Ils ont pris sous leur protection les métis côtiers qui, de leur côté, avaient profité de l’affaiblissement, voire de la disparition progressive de l’hégémonie portugaise sur la côte ouest-africaine. À Lomé, vieille société citadine à la fois homogène culturellement et hiérarchisée socialement, la bourgeoisie côtière a très tôt utilisé les fêtes familiales 11 (en particulier le rite social majeur que sont les funérailles) pour manifester aux yeux de tous sa fortune, ses relations, son occidentalisation… Ce milieu urbain original a aussi produit des formes particulières de théâtre, de musique, de danse, diversifiées selon les classes sociales, les lieux et les époques. Le sport, surtout initié par le monde du commerce (longtemps dominé par les entreprises et les mœurs anglaises) fut rapidement récupéré politiquement par les instances dirigeantes, coloniales, puis indépendantes. Eyadema venu du Nord du pays et forgé dans l’armée coloniale française goutait peu cet exotisme qui lui rappelait les premiers dirigeants métis élus du pays qu’il avait éliminés physiquement. La fête métisse n’existe plus à Lomé et ceux qui y apprécient les mulâtresses vont les chercher au Brésil ou en Angola. Non qu’elle ait été formellement proscrite mais peu à peu les persécutions d’Eyadema vis-à-vis des Ewe et des métis des vieux quartiers de Lomé ont entrainé l’abandon de leurs villas et de leurs maisons de style afro-brésilien. Pendant sa dictature qui débute après l’assassinat d’Olympio12, les élites de la première couronne de Lomé (bordée par des lambeaux de lagune – voir la carte ci-après) sont exposées dans les années 1970 et 1980 à des persécutions et des privations, des coupures de l’électricité à l’interdiction de l’accès à l’emploi. Hilaire Doussouvi Logo dans Lutter pour ses droits au Togo, écrit : « nombre de Togolais ont abandonné familles, biens, affaires courantes et amis chers pour décamper du pays et sauver leur peau ». Par la suite, tous les évènements politiques marquants et violents de l’histoire du Togo ont accéléré les flux migratoires à partir des vieux quartiers de Lomé, notamment vers la France. Ce fut le cas après les répressions des soulèvements des années 1990, comme le procès contre des étudiants du 5 octobre 1990, après la mort de manifestants dans la lagune de Bé à Lomé en avril 1991 ou encore les manifestations de 2005 lors du transfert de pouvoir manu militari entre Gnassingbé Eyadema et Faure Gnassingbé13. Chacun de ces épisodes a créé des flux de réfugiés vers les deux pays voisins que sont le Bénin et le Ghana, mais également un exil vers l’Europe ou les États-Unis. Tous les quartiers entre la lagune et la mer, sans les cratères des bombardements aériens, ont un coté de paysage après la bataille, dystopie de ville, murs lépreux, climatiseurs rouillés et volets grinçants. Ce sont stigmates de cette longue guerre civile unilatérale qui a abouti à l’évidement de la vieille ville et à l’élongation de Lomé vers la route d’Aného et le Nord. C’est là que le nouveau président a son palais, construit par les Chinois, à l’abri de la pression pour l’habitat urbain des migrants venus du reste du pays, mais aussi du Nigéria et du Ghana14. La coupole est une révérence à l’orient arabe qui marque aussi la ville de Lomé parsemée de mosquées dont beaucoup ont été financées par Kadhafi qui était souvent sollicité par Eyadema. Elle renvoie aussi à celle de l’immense centre culturel islamique qui est le voisin le plus conséquent de l’édifice présidentiel.

La verdure et les salles de travail de la présidence

Contrairement à l’ancien centre administratif, situé dans le sud-est de la capitale, près du front de mer, la zone de Lomé II est facile d’accès. D’autant que, depuis 2011, les chaussées ont été modernisées (élargies, bitumées, équipées d’éclairage et de signalisation) et que les nouvelles voies de contournement du centre-ville ont permis de rendre fluide le trafic depuis et vers les nouveaux quartiers et localités du nord de l’agglomération (Adidogomé, Sanguéra et Agoè, Adétikopé).

L’insécurité foncière ajoute au sentiment de belligérance urbaine. L’un des litiges récurrents devant les tribunaux au Togo en matière immobilière porte sur les ventes de terrains consentis successivement par le propriétaire au profit de personnes différentes, soit parce qu’il a trouvé un nouvel acquéreur lui ayant proposé un meilleur prix, soit par pure escroquerie (Konlani 2010 : 213). Les conflits sont à la base de tensions sociales qui débouchent sur des affrontements sanglants (Smith et al. 2004 : 77). Vu leur persistance, ces conflits dégénèrent et se transforment en lutte entre familles, clans et villages avec tout ce que cela entraîne comme conséquences pertes en vies humaines, suspension des chantiers, destructions de maisons, etc.

En déambulant sur le sable noirci de diésel des camions, on peut voir les villas et les immeubles abandonnés, rongés par le vent salé qui souffle sur Kodjoviakope, le quartier situé entre le vieux quartier administratif (la Présidence de Gnassingbé père) et la frontière ghanéenne, identifiée à la débauche 15 et à la dissidence. Seules gardiennes de cette ancienne splendeur, la sobre ambassade d’Allemagne face à la rade de Lomé (où s’encombrent tankers rouillés et porte-containers des nouveaux propriétaires du port et de l’Océan) et l’Église du Christ Roi, située avenue de Duisburg. Au quartier administratif, l’ambassade de France, renfermée derrière ses murs rouges fait face à son centre culturel devenu un bunker Institut. J’aime le dimanche m’y promener devant les soldats togolais en armes et grossiers qui gardent le centre médico-social français pourtant fermé. Les taxis motos y prennent un peu de repos allongés sur leurs motocyclettes chinoises. Les arbres des résidences du consul de France et du chef de mission leur procurent un peu d’ombre et surtout le silence de l’ordre diplomatique sur lequel veille la sécurité togolaise. Leur vie est trépidante à l’image de la nouvelle cité entrepreneuriale qui se projette dans la mobilité peu chère des deux roues.

Un taxi-moto et sa cavalière sur le grand boulevard du Mono qui relie la frontière ghanéenne au port de Lomé

La circulation est devenue une arène de compétition, de dépassement des limites, de poursuite d’un quotidien de téléphonie frénétique, de WhatsApp incessants et d’essence frelatée que les anges casqués et épuisés entretiennent. La clé de leur énergie libidinale, c’est le Sodabi16. Les conducteurs de taxi-motos affirment que cette boisson leur permet d’être en forme pour entamer avec vigueur une nouvelle journée marquée par un travail pénible. La ville, après le retour du Togo, grâce à la reconnaissance du pouvoir de Faure Essozimna Gnassingbé, dans le grand concert des investisseurs et de l’aide publique au développement, a poursuivi son expansion. Dans les transformations urbaines de ces dernières années on peut noter : rôle croissant des investissements privés dans la production et la gestion de l’espace (et dans le contrôle de ses ressources comme dans le cas du port de Lomé), multiplication des agences parapubliques et externalisation de la gestion des équipements, montée de la ville entrepreneuriale, commodification des places publiques (la place historique Fréau Jardin est par exemple devenue en 2012 un espace de loisirs privatisé en plein centre-ville, le « parc Anani Santos ») et mise en valeur d’un espace vitrine, où l’on voit un incubateur d’entreprises féminines, propice à l’éveil de l’intérêt des investisseurs, principalement étrangers, de plus en plus chinois, indiens, turcs, africains et de moins en moins français et allemands.

Mais les métis n’ont pas tout à fait perdu la partie dans la symbolique édénique et citadine. En effet la beauté «naturelle» du métis n’est pas une qualité intrinsèque inscrite à jamais dans le corps biologique, elle manifeste, comme jugement esthétique, la perception d’une harmonie entre l’être social et le paraître corporel qui caractérise les destins « heureux». Cet accès au bonheur est vanté sur les murs des usines chinoises qui vendent l’ultra white qui permet de blanchir la peau, de regagner pour les femmes un capital corporel, clé d’une progression sociale.

Pureté, blancheur et radiance

Au charme génétique du métissage, l’industrie qui déborde à présent sur la vieille cité de Baguida (voir la carte) rattrapée par Lomé offre ses solutions alternatives. Elle s’est implantée également sur la route urbaine de l’aéroport international Eyadema encadré de bases et camps militaires. Les Chinois vantent la blancheur avec les affiches sur les murs de leurs usines où l’on produit pour toute l’Afrique de l’Ouest des tresses, des perruques et des cosmétiques. Aux hommes s’adresse l’appel insistant de la bière de la stratégique BB17, authentique liquide de chez nous, bien qu’elle se réfère au golfe du Bénin plus qu’à la togolité. Le registre du patrimoine national sacré des biens de consommations est utilisé aussi dans des campagnes très modernes pour convaincre les dames que le wax18 de tradition reste une valeur certaine alors qu’il est aussi devenu chinois. Les panneaux publicitaires ont réaménagé le paysage urbain de Lomé en captant l’attention des flux de passagères des taxis motos et en érigeant les façades éphémères de bâtiments décrépits et appauvris. Mais Baguida, à l’extrême opposé de l’arc de cercle marin du Lomé originel, derrière usines et entrepôts, abrite des villas somptueuses, des hôtels louches et des sites balnéaires artificiels comme la Pure Plage de Wladimir, dont le père français était à la tête d’une flotte de plus d’une centaine de gros camions circulant dans toute la région.

Plage artificielle de Baguida qui s’efforce de contenir l’érosion du littoral

La nouvelle urbanité de Lomé consacre la disparition de l’unité sociale et spatiale de la parcelle de la « grande famille », considérée comme le siège de la famille étendue, le symbole de son unité, le centre de son rayonnement et de sa diffusion à l’échelle de la ville. Ces « Nobles Maisons » situées dans les quartiers anciens sont, comme eux-mêmes, décomposées, paupérisées, squattées et fragmentées. Il ne reste qu’à les mettre sous la protection de la solution finale : Jésus, Dieu, le Sauveur aux mille noms et à l’orthographe imprécise.

Une vieille résidence : recherche dans les matériaux et protection des divinités à défaut des agents privés de sécurité.

L’espace de la première couronne de Lomé est peu à peu réapproprié par de nouveaux maitres tandis que beaucoup, des riches comme des pauvres, préfèrent l’habitat nouveau d’Agoué ou de Lomé 2000. L’ancienne division entre la « Ville-Basse » ainsi désigné pour répondre à la « Ville-Haute », partage qui référait « en bas » au quartier Bè (quartier pauvre s’étirant le long de la lagune et ancienne plage précoloniale de commerce, qui jouxte le port et « en haut » à Tokoin19, situé au « sommet de la colline » (sens Ewe du toponyme) et abritant, le plus souvent, des nantis, s’estompe.

La représentation du nouveau pouvoir présidentiel se dessine avec l’abandon du fief militaire du fondateur de la dynastie Gnassingbé, le Camp RIT (ou Camp « Régiment Interarmes Togolais ») sur le plateau de Tokoin. Il est vrai que cette caserne où Eyadema, insomniaque et torturé comme un personnage shakespearien, aimait de longues bombances nocturnes, a une mauvaise réputation. Il ne faisait pas bon s’en approcher dans des circonstances agitées et certains y perdirent la vie lors de coups d’État réels ou falsifiés20. La nomenklatura kabyé (ethnie du Nord, celle d’Eyadema) y a encore cabinets d’avocats, magasins, lieux de rendez-vous, résidences, mais le camp n’est plus dans le camp21. De plus Tokoin est bordé de quartiers instables comme Cassablanca où les délinquants préparent braquages et cambriolages qui émeuvent la capitale togolaise.

Un vieux quartier de Lomé dans la ville basse où un malade mental balaye devant l’inscription sur le mur Enoch22 Jésus Christ

Les déplacements de citadins ne sont pas chose nouvelle à Lomé et les déguerpissements font partie intégrante de la mémoire de l’urbanité en raison notamment de la trajectoire du quartier Zongo (Agier, 1983 ; Spire, 2011). Ce quartier a été relégué de façon autoritaire, à plusieurs époques, aux confins de la ville au cours du 20e siècle. Mais, à partir de 2009, les déguerpissements ne vont plus être l’apanage unique du bulldozer, et des méthodes nouvelles voient le jour pour répondre au cahier des charges des agences développementales. En effet, les bailleurs internationaux (et en particulier la Banque Mondiale) participent à la transformation des pratiques en conditionnant les financements des travaux à l’octroi de compensations pour minimiser les processus d’exclusion et d’appauvrissement de citadins fragilisés par les réquisitions foncières. Ces opérations s’inscrivent notamment dans le cadre de projets urbains financés par le programme PURISE de la Banque Mondiale, qui affiche une triple priorité de « modernisation » de Lomé à travers la lutte contre les inondations, la réfection des voies de circulation et la création de nouveaux axes routiers ainsi que l’électrification de l’espace public.

Le grand marché est le centre historique de la ville et aussi son pôle géographique mais le cœur du pouvoir s’est délocalisé

Sur la carte ci-dessus on retrouve formant triangle, sur la gauche le quartier de Kodjoviakope déjà évoqué, tout près d’Aflao le poste frontière du Ghana, à l’extrême droite Baguida rattrapé par l’extension urbaine, au-delà du port qui est le poumon de la capitale du Togo et de ses voisins. À la pointe de la figure, Zongo, jadis périphérie des migrants et des déplacés, mais aujourd’hui quartier fondu dans l’immense zone ceinturée par la transfrontalière qui relie le Ghana au port jalonné de cohortes de semi-remorques. Le véritable centre de la cité et la nouvelle frontière se situent dans la valorisation du port en eau profonde. Les abords terrestres des quais sont l’objet de redistribution au sein des puissants du régime mais cela dans une zone où s’intriquent des lieux déjà symboliques de Lomé comme l’hôtel Sarakawa, dont le nom célèbre l’épopée Eyadema. Ainsi, sur la bordure de mer entre le Port Autonome de Lomé (PAL) et l’Hôtel Sarakawa23, l’État togolais a confié à la société privée, Lomé Container Terminal la construction d’un port de transbordement. Et c’est aussi pour dénigrer cette société (Lomé Container Terminal) que les zélateurs de Vincent Bolloré prétendaient que le dragage du sable de mer était interdit. Depuis, dans les derniers interstices de ce pôle stratégique de la cité, des restaurateurs à la mode ont creusé une piscine artificielle au nom de « Blue Turtle », non loin d’un haut lieu gastronomique de Lomé, Alt Munchen, où Franz Josef Strauss pouvait savourer les plats de sa Bavière.

Camions ghanéens en attente de décharger leurs marchandises au port de Lomé

Le contrôle des débarquements portuaires, dans cette région de plus en plus reliée au reste du monde, constitue le véritable enjeu des affrontements entre groupes privés et intérêts nationaux. À la suite d’un premier contrat de concession négocié en 2001 avec Gnassingbé père, Bolloré Africa Logistics (BAL) a obtenu en 2010 une concession de 35 ans pour l’exploitation du terminal à conteneurs. C’est après la réélection du président Faure Gnassingbé que la concession du port fut donnée à Bolloré aux dépens de Progosa, une entreprise espagnole dont le PDG était Jacques Dupuydauby. Bolloré est soupçonné d’avoir utilisé sa filiale de communications Havas pour gagner la faveur de Gnassingbé en ne lui facturant qu’une fraction du prix habituel d’une campagne électorale. Mais ce dernier n’entend pas se limiter aux affiliations de la précédente équipe et une deuxième concession a été signée pour le développement d’un nouveau terminal à conteneur avec la société « Lomé Container Terminal » (LCT). LCT est une entité de Thesar Maritime Limited (TML), une filiale chypriote de Global Terminal Limited (GTL) où l’on retrouve comme actionnaire dominant MSC24. Le groupe italien MSC en a cédé 50% à China Merchants International Holdings (CMIH). Ce terminal est aujourd’hui névralgique pour transborder25 les trafics entre l’Asie et l’Afrique de l’Ouest et Centrale, et l’est de l’Amérique Latine. Les principaux impacts socio-économiques négatifs du projet que sont la perte d’accès aux terres pour la population, donc la réduction des activités agricoles et la disparition de moyens d’existence ou de sources de revenus. Le plan de réinstallation des maraîchers concernés et un autre pour les ramasseurs de sable de la zone située entre l’hôtel Sarakawa et le domaine du PAL n’ont jamais été mis en œuvre. Mais face aux ports de Lagos et d’Accra engorgés, l’importance de Lomé comme escale des routes de la soie s’avère décisive. Après des années de rivalité avec Accra la rouge, de Kwame Nkrumah et Jerry Rawlings, une autre ère a commencé. Les fréquentes visites de Tony Blair et de DSK au palais coupole de Faure Gnassingbé indiquent bien la tournure mondialiste et néolibérale de la gouvernementalité togolaise dans laquelle s’inscrit l’urbanisme de Lomé. Un schéma directeur informel d’aménagement territorial se met en place à coups d’annexions du domaine public et d’ouvertures d’espaces pour le bâti des couches moyennes qui dépendent encore des emplois publics tandis qu’une vaste main d’œuvre immigrée charrie les marchandises déversées des containers. Les temples vaudous sont définitivement exilés hors de la ville et les prêtres 26 de ce culte rapatrié du Brésil qui déposaient en 1993 les cadavres de la répression devant l’ambassade des États-Unis sont maintenant marginalisés et se retrouvent dans la montagne, à Kpalimé, là où s’étend l’aire d’implantation des Ewe (voir la carte ci-après).

Lomé n’est pas « une ville repue, paresseuse, coloniale » dont Fanon disait : « son ventre est plein de bonnes choses à l’état permanent (…) La ville du colonisé est une ville accroupie, une ville à genoux, une ville vautrée. C’est une ville de nègres, une ville de bicots (…) »27. Elle s’affranchit chaque jour, se redresse chaque matin et s’active jusqu’à la nuit. Derrière le wharf qui résiste à l’océan atlantique et loin des coupoles du pouvoir, dans une succession de quartiers aux équipements collectifs déficients, la pesanteur d’une belligérance rampante a laissé ses marques, autant dans la psyché de ses citoyens que sur les murs où Jésus est l’ultime consolateur.

Au-delà de toutes les limites ou des chevauchements, c’est une cité transnationale où l’argent fait accroire à la sécurité tandis que les immigrés africains, comme dans nombre d’autres pays que le Togo, sont les premières victimes de lynchage ou d’expulsions.

Des mendiants ouest-africains devant un morceau de lagune qui limite la vieille ville

Pourtant plus qu’une autre, Lomé est avant tout « fondée sur l’immigration, la diaspora, sur une expérience issue d’innombrables périples transnationaux » (Dominique Malaquais, 2006 : 10). En effet, marquée par de profonds troubles économiques et politiques depuis la décennie 1990, le Ghana sert cycliquement, mais aussi quotidiennement, à Lomé de plateforme d’approvisionnement et de refuge. À plus d’un titre, toutes les frontières, au-delà du Ghana, offrent une dimension incontournable des dynamiques identitaires et territoriales de la ville. Elle est devenue le foyer d’un espace sous-régional avec d’une part l’hinterland, véritable enjeu de la conquête du port et d’autre part les pérégrinations de tous ceux qui fuient les conflits et les crises dont elle n’a pas l’exclusivité. Si à la garnison, a succédé le temps des cargaisons et des armateurs, la multiplication des actes de criminalité urbaine signifie l’extension de la pauvreté et le retour de l’envie des nouveaux colonisés.

Sources
  1. Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, p. 84
  2. Ibid. p. 70
  3. Le sociologue Luc Boltanski et l’économiste Laurent Thévenot publient ensemble, en 1987, l’ouvrage « De la justification : les économies de la grandeur ». Ce livre a été à l’origine de nombreux travaux et débats en sciences sociales françaises. Il a pu avoir un impact significatif sur la théorie sociale générale. Il a été considéré comme révélateur du « retour de l’acteur », comme un changement pragmatique de la sociologie française contre la tradition sociale déterministe et, enfin, comme un moyen de réintroduire la « liberté » dans le monde sociologique froid. Les sciences sociales sont confrontées à des acteurs individuels dans des situations concrètes de justification face à des logiques différentes de valeur dans des villes différentes. Dans la situation concrète, des individus sont impliqués pour prouver leur valeur et obtenir une reconnaissance comme les différentes villes émergentes dans un monde commun. C’est dans cette situation existentielle particulière que les individus font référence à des logiques différentes de justification en fonction des valeurs des différentes villes. https://www.academia.edu/8322247/DE_LA_JUSTIFICATION_LES_ECONOMIES_DE_LA_GRANDEUR
  4. Le GPRA savait que 1960 serait l’« année de l’Afrique », par l’indépendance prévisible du Nigeria, de la Somalie, du Congo belge, du Cameroun et du Togo, ainsi que par celles de la Fédération du Mali et de Madagascar, acceptées par de Gaulle en décembre 1959. Pour relancer son combat en le radicalisant, le CNRA, siégeant à Tripoli en janvier 1960, décida de faire appel à des volontaires arabes, asiatiques ou africains. Cette proposition fut entérinée par le deuxième congrès des peuples africains, réuni à Tunis à la fin du même mois. Puis le GPRA établit ses premières missions diplomatiques permanentes en Afrique noire, à Accra (Frantz Fanon) et à Conakry (Omar Oussedik).
  5. Henri Lefebvre, La révolution urbaine, Paris, Gallimard, 1970
  6. Matthieu Renault, Frantz Fanon, De l’anticolonialismr à la critique postcoloniale, Éditions Amsterdam, Paris, 2011, 218 p., pp. 41-45 et pp. 137-147
  7. Yves Marguerat, « Lomé, Mémoire d’une ville », HdD – no 22 –Juillet 1993
  8. Alcione M. Amos, « Afro-Brazilians in Togo, The case of the Olympio family, 1882-1945 », Cahiers d’Études africaines, 162, XLI-2, 2001, pp. 293-314.
  9. David Guyot, « Contribution à l’analyse des relations entre stratification sociale, raciale et sexuelle : le cas des métis togolais. », Cahiers d’Études africaines, Année 1993 131 pp. 403-417
  10. Catherine Coquery-Vidrovitch, « The Fante and the Transatlantic Slave Trade. », Cahiers d’études africaines [En ligne], 215 | 2014, mis en ligne le 02 octobre 2016, consulté le 25 juillet 2019. URL : http://journals.openedition.org/etudesafricaines/17874
  11. Kodjo Koffi, « Réjouissances privées et cérémonies officielles : une histoire socio-politique de la fête à Lomé », Dans Fêtes urbaines en Afrique (1999), Karthala, Paris, pp. 281 à 324
  12. Sylvanus Olympio, originaire du sud, né au Togo britannique. Son père, Epiphanio Elpidio Olympio (1873-1968), était un riche commerçant, et son grand-père, Francisco da Silva Olympio, était un brésilien et trafiquant d’esclaves établi à Agoué (la banlieue nord de Lomé qui est à présent un quartier en pleine croissance). Diplômé en économie politique en 1926 à la London School of Economics,il suit ensuite des études supérieures en droit international à Dijon (France) et à Vienne (Autriche).Il est le premier président de la république indépendante du Togo (1960). Il fut assassiné le 13 janvier 1963 par Eyadema Gnassingbé,originaire du nord.
  13. Si l’on en croit les rapports établis depuis 2005 par des associations comme la Ligue Togolaise des Droits de l’Homme (LTDH), Amnesty International ou Survie-France, la seule période allant du 5 février au 5 mai 2005 aurait provoqué « 811 morts et 4508 blessés, soit au total 5 319 victimes » suite à « la répression organisée par le gouvernement Faure Essozimna Gnassingbé » [SURVIE, Avril 2005, le choix volé des Togolais, op. cit., page 82. ou AMNESTY INTERNATIONAL, Togo : « je veux savoir pourquoi on a tué mon fils », 18 janvier 2007.
    Source : http://www.amnesty.org/fr/library/asset/AFR57/001/2007/fr/291f2e95-d3ba-11dd-a329-2f46302a8cc6/afr570012007fr.pdf]. Ce chiffre est confirmé par un rapport de mission de la LTDH qui donne l’estimation, un peu plus haute, de « 900 à 1000 morts » suite à l’élection présidentielle [Ligue Togolaise des Droits de l’Homme (LTDH), Drame dans le camp des réfugiés togolais à Agamé au Bénin : la LDTH interpelle les gouvernements togolais et béninois et le HCR, 22-23 février 2006.
    Source :http://www.ufctogo.com/Refugies-togolais-La-LTDH-1401.html]. De plus, il faut ajouter à ces victimes, les mouvements de population vers le Bénin et le Ghana. Le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (UNHCR) mentionne ainsi pas moins de 40 700 départs suite aux « explosions de violences », d’après les communiqués de presse de l’UNHCR. Enfin, ces exils politiques ont donné lieu à des demandes d’asile nombreuses. Ainsi, entre 1994 et 2005, on compte 33 076 demandeurs d’asile togolais dans le monde, d’abord au Ghana, en Allemagne, en Belgique, en France, en Suisse et plus tardivement aux États-Unis [d’après les données annuelles des Statistical Yearbooks de 2003 à 2005 du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés].
  14. On y comptait près de 300 000 Togolais en 1993.
  15. Les femmes ghanéennes avaient – et ont encore – la réputation de représenter une part importante des prostituées de Lomé. Une association ghanéenne a d’ailleurs été un temps mise en place à Ablogamé (« Ghana Mmoa Kuw of Ablogamé »), afin de faciliter l’intégration de ces femmes, et de conforter les liens entre ressortissants de même origine.
  16. Il doit son nom à son inventeur, Sodabi. Il a eu l’idée de préparer ce liquide en faisant fermenter de la sève de palmier à huile avant de la distiller. Son degré d’alcool est estimé à 65°. Les conducteurs de taxi-moto, qui en consomment, puent l’alcool, si bien que les passagers ont donné le nom de « déodorant » à leur haleine.
  17. https://www.27avril.com/blog/actualites/politiques/olivier-renson-le-dg-de-brasserie-bb-lome-sajoute-a-la-liste-des-expatries-francais-expulses-du-togo
  18. Le tissu de wax hollandais était le genre de pagne que la plupart des femmes recherchaient pour participer au jeu compétitif du statut et de la performance identitaire. Le tissu Vlisco néerlandais s’est classé au premier rang des appréciations des femmes, suivi par les wax-prints anglais, ivoiriens, ghanéens et nigérians. La valeur monétaire de ces tissus correspondait à leur rang.
  19. De plus, pour qui connaît l’histoire politique du Togo, « ville haute » peut constituer l’allégorie géopolitique d’un pays qui s’étire sur 600 kilomètres du littoral atlantique vers le Nord montagneux.
  20. Dans la nuit du 5 janvier 1994, des tirs ont éclaté à Lomé et le gouvernement a allégué que des assaillants du Ghana voisin avaient lancé une attaque contre la principale base militaire de Lomé, le quartier général du Régiment interarmes togolais (RIT), et qu’ils avaient l’intention de tuer le Président Eyadéma. Une trentaine de personnes, décrites comme des agresseurs capturés, ont été montrées à la télévision nationale. Un certain nombre d’entre eux auraient été des détenus de droit commun qui purgeaient déjà des peines de prison ou des civils qui auraient été arrêtés parce qu’ils n’étaient pas au courant des restrictions du couvre-feu, dont certains auraient été atteints de maladie mentale.
  21. « Au Camp nous étions tous comme une grande famille, Aniko Palako, (un garde du corps d’Eyadema) était un voisin. Le Camp était pour Eyadema tout simplement ce que le petit territoire du Vatican est pour le Pape…Dans cette mini-ville dans la ville de Lomé, les bruits courent, des choses se murmurent de bouche à oreille… »https://hubertelie.com/old-version/AlphaOmega2/HubaTogo/Histoire-Togo-Histoire-Science.htm#avant_apres_1974
  22. Patriarche biblique qui aurait vécu 365 ans.
  23. « Il y a une année charnière, que l’on peut indiquer comme le début exact de la dictature d’Eyadema, à savoir 1974, l’année de son accident d’avion à Sarakawa, catastrophe aérienne présentée comme un attentat des puissances occidentales, de la France en particulier. Il y a eu un avant et un après 1974 au Togo, et c’était encore plus palpable pour nous nous qui vivions au Camp RIT avec Eyadema, son armée, sa famille, ses enfants. »https://hubertelie.com/old-version/AlphaOmega2/HubaTogo/Histoire-Togo-Histoire-Science.htm#avant_apres_1974
  24. Mystery of the giant shipping line linked to President Macron’s chief of staff, July 1, 2018, By Martine Orange and Cecilia Ferrara, Why was Alexis Kohler, who is now secretary general at the Elysee and chief of staff to President Emmanuel Macron, so keen to become finance director at the shipping firm MSC and its cruise company subsidiary MSC Cruises? Yes, the Italian-Swiss group is world number two in maritime freight, is a major cruise company and controls a number of port terminals. But it also uses tax havens and practices tax avoidance, keeps its business confidential and operates in an environment where dangerous shadows lurk. Martine Orange and Cecilia Ferrara investigate.
  25. Le transbordement est un système qui permet aux navires de grandes tailles de décharger des conteneurs de plusieurs pays d’Afrique et même de l’Occident, et qui seront réacheminés par d’autres bateaux pour les destinations finales qui ne disposent pas de port en eau profonde.
  26. Also, the number of so-called « Vodu priests” in Ghana, Togo and Benin to be persecuted by national governments is innumerable as they have been associated with resistance and dangerous to colonial and now post-colonial regimes (Rosenthal 2002; Field 1948). Despite this, the priests have never taken up arms or engaged in serious violence against their oppressors. They did however stack up the dead bodies of many victims of state terror on the US Embassy lawn in Lomé, when hundreds of protestors were gunned down like animals in 1993 by the national government.
  27. Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, op.cit. p. 70