Ankara. En décembre 2017, la Turquie annonçait un accord avec la Russie pour un montant de $2.5 milliards qui verrait obtenir quatre S-4001. L’accord est particulièrement notable en raison de la question des transferts technologiques, longtemps souhaités par la Turquie, et du financement facilité par plusieurs versements, également soutenus jusqu’à 45% par un prêt Russe. En partie à cause de cet accord, les relations entre la Turquie et les Etats-Unis se sont tendues au point où l’administration Trump a ouvertement menacé de sanctionner Ankara et de l’expulser du projet d’avion de chasse F-35.

Alors que les menaces américaines se sont multipliées, le gouvernement turc s’est senti à son tour obligé de les défier pour des raisons de politique intérieur. Tout comme l’affaire du pasteur Brunson, la rhétorique de l’administration Trump sur la question des S-400 a eu pour effet la résistance de l’AKP face aux demandes américaines dans le but de plaire au socle électoral nationaliste. Cette affaire avait abouti à des sanctions contre la Turquie et provoqué la chute libre de la lire turque avant que ces derniers ne rendent Brunson discrètement2.

Les Etats-Unis ont longtemps imposé à leurs alliés dans l’OTAN d’acheter leurs systèmes de défense au sein de l’alliance sous peine de sanctions. La Grèce et Chypre, qui avaient cherché similairement à se procurer un système de défense antiaérien russe dans les années 1990, ont finalement dû, après en avoir fait l’acquisition, les rendre inactifs3. Il apparaît probable qu’une telle  situation se reproduise concernant la Turquie. En effet, cet achat avait été initié dans le but d’obtenir des concessions sur les transferts technologiques mais aussi en raison du coût du système Patriot produit par Raytheon. L’achat d’un système antiaérien produit par un autre partenaire de l’OTAN – comme la France par exemple – ne semble pas non-plus être une voie acceptable pour Ankara  étant donné que l’offre du marché pour les systèmes à longue portée et très limité et que les rapports politiques avec les partenaires européens sont tendus.

En effet, la déclaration d’Erdoğan à propos de la coproduction du S-500 avec la Russie n’est toujours pas confirmée par cette dernière, ce qui suggère une manœuvre politique de dernière minute contre les américains plus qu’un véritable projet de coopération militaire. Par ce genre de manœuvre, la Turquie a déjà réussi à obtenir certaines concessions de la part des américains, à l’image de l’autorisation de vente du Patriot par le Congrès américain alors que celui-ci était réticent sur ce sujet avant 20174. Néanmoins, les turcs se lancent dans un pari risqué en politisant l’achat du S-400 car ils subiront certainement des sanctions avant de devoir s’accorder comme l’ont fait les grecs et les chypriotes.

De leur côté les américains se justifient en prétendant que l’intégration éventuelle du S-400 au système logiciel « Identification Friend or Foe » (IFF) de l’OTAN représente un risque majeur, puisque les russes pourraient utiliser cette voie d’accès informatique afin d’obtenir des secrets américains5. Ce propos, fréquemment repris par les médias, est pourtant malhonnête étant donné que IFF n’est pas un système logiciel intégré et ne doit pas nécessairement être standardisé au niveau de l’OTAN. De plus, le commandement turc intégré fonctionne avec un système intranet autonome qui peut être joint entièrement ou en partie sous condition d’autorisation mutuelle, ce qui permettrait aux américains d’isoler des éléments indésirables en cas de conflit.

La menace de sanctions est donc bel et bien liée à la question politique du rapport turco-russe. Néanmoins, il demeure certain que la Turquie a désespérément besoin d’une défense antiaérienne, étant donné la pénurie de pilote suite aux purges de l’armée après le coup d’état manqué de juillet 2016.

Perspectives :

  • Mercredi 22 mai, le ministre de la Défense turc, Hulusi Akar, a annoncé que la Turquie est en train de se préparer aux sanctions américaines, en confirmant l’acquisition des S-400. Selon Akar, Ankara a aussi envoyé des operateurs en Russie pour des sessions entraînement sur le nouveau système.6
Sources
  1. GÜMRÜKCÜ Tuvan, TOKSABAY Ece, Turkey, Russia sign deal on supply of S-400 missiles, Reuters, 29 décembre 2017.
  2. Andrew Brunson: Turkey releases US pastor after two years, BBC World News, 12 octobre 2018
  3. WILLIAMS Dan, TAGARIS Karolina, Israel trained against Russian-made air defense system in Greece: sources, Reuters, 4 décembre 2015
  4. U.S. State Department clears $3.5 billion sale of Patriot missiles to Turkey, Reuters, 17 décembre 2018.
  5. TAÇ Vahidullah, The S-400 Issue in U.S.-Turkey Relations is Leading to Disaster, But It Can be Stopped, The National Interest, 11 mai 2019.
  6. Turkey to buy Russian S-400 missiles, undeterred by US sanction threat, Deutsche Welle, 22 mai 2019