Ankara. Un article paru dans le Financial Times du 28 mars 2019, suggère que la Banque Centrale Turque a utilisé 29% de ses réserves en une semaine afin de renforcer la livre turque avant les élections municipales1. Suite à cela, le 18 avril, le quotidien britannique a affirmé que la Banque avait artificiellement gonflé le niveau de ses réserves en empruntant massivement à court terme sur le marché des swaps hebdomadaire2. Dans une déclaration publique sans précédent, la Banque, à son tour, a concédé qu’elle incluait les fonds empruntés en swaps hebdomadaires dans le chiffre totale de ses réserves. Les fonds propres de la banque sont donc en réalité aujourd’hui de 11 milliards de dollars, au lieu des 24 milliards indiqués.

L’emprunt massif sur le marché des swaps – autrement dit, la spéculation sur le taux de change – fragilise davantage la politique monétaire turque, déjà contrainte politiquement par les déclarations de Recep Tayyip Erdoğan, puisqu’elle réduit la capacité de la Banque centrale à répondre à des fluctuations monétaires éventuelles.

En effet, la Banque centrale est contrainte par des impératifs économiques et politiques contradictoires. Elle doit en premier lieu à la fois stimuler une économie en récession, et jongler avec la volonté du Président. Ce dernier a visé cette institution à de nombreuses reprises depuis 2013, remettant en cause l’utilisation de l’outil monétaire et en affirmant qu’un « lobby de l’intérêt » secret complote pour augmenter les taux d’intérêts. En deuxième lieu, elle doit impérativement préserver la valeur de la livre turque étant donné que la considérable dette privée des banques commerciales et des grandes entreprises turques est largement tenue en devises étrangères3: si le pouvoir d’achat de monnaie étrangère de la Lire turque (sa valeur d’échange) baisse, alors la valeur réel des dettes en monnaie étrangère augmente.

L’utilisation des réserves à la place des taux directeurs semble donc être la seule solution viable pour la Banque centrale turque, mais elle reste une solution temporaire et ses réserves sont aujourd’hui presque épuisées. Pour rappel, elles dépassaient les 100 milliards de dollars en 2016. De plus, leur utilisation, en l’absence d’une politique fiscale expansive suffisamment performante, a un effet néfaste sur la confiance des investisseurs, déjà lassés par l’ingérence politique sur les taux d’intérêts : si les réserves de monnaie étrangère turque baissent, les investisseurs peuvent craindre un manque de liquidité étrangère dans le pays. Etant donné l’état de l’économie mondiale, actuellement défavorable aux pays émergents, et celui de l’économie turque, souffrant d’un niveau d’inflation à 20% et une contraction prévue autour de 1,5% en 2019, il est certain qu’un changement radical et rapide de la politique monétaire est nécessaire afin de prévenir une détérioration de la situation.

Perspectives :

  • Les réserves nationales de la Banque centrale turque risquent d’être épuisé plus rapidement que prévu.
  • La Banque centrale devra probablement augmenter ses taux directeurs lors de sa prochaine réunion le 12 juin.
Sources
  1. PITEL Laura, SAMSON Adam, Turkey burns through foreign reserves to shore up lira, Financial Times, 28 mars 2019.
  2. PITEL Laura, SAMSON Adam, Turkey props up reserves with eye on shaky lira, Financial Times, 18 avril 2019.
  3. ÖNCÜ Sabri, A private debt story: Republic of Turkey (un-)hires McKinsey, Prime Economics, 16 octobre 2018.