Bolsonaro : jour 1

Le 1er janvier a été une longue journée pour le 38e président de la République fédérative du Brésil, Jair Bolsonaro, avec deux discours prononcés : le premier, traduit ici, devant le Congrès National (Congresso Nacional), regroupant sénateurs et députés, et le second, au palais présidentiel du Planalto, après avoir reçu l’écharpe verte et jaune .

Cette prise de parole, théoriquement la plus formelle, a été précédée par une « surprise » de Michelle Bolsonaro qui a fait un discours en langue des signes. Pour la première fois, une Première dame s’adressait directement à la population. Son intervention a été favorablement interprétée et citée comme un exemple d’inclusion des minorités. Cela n’a pas empêché que le nouveau ministre de l’Éducation annonce dès le lendemain la fermeture de son Secrétariat à la diversité dans l’éducation nationale qui prenait notamment en charge l’inclusion des sourds-muets.

Lors de ces cérémonies, peu de chefs d’État étaient présents : seuls les dirigeants de l’Israël, de la Hongrie, du Portugal, du Cap-Vert, du Maroc, de la Bolivie, du Chili, du Paraguay, de l’Uruguay, de la Colombie et du Pérou se sont rendus à Brasilia. Leurs homologues de Cuba, du Vénézuela et du Nicaragua ont quant à eux été officiellement écartés de la cérémonie.

Dans son discours, aux allures de programme, le président élu revient avec insistance sur un certain nombre de thèmes abordés dans sa campagne. Plus encore, c’est le retour incessant de ces mots omniprésents dans les discours de Bolsonaro – ici, « Dieu », « démocratie », « efficacité » – qui interroge. De quoi ces mots sont-ils le signe ?

Le discours en lui-même est une suite de thèmes connectés entre eux par le projet ultra-conservateur du Président. Dieu, le libéralisme économique, le droit d’avoir des armes, la lutte contre le communisme, la sécurité, le soutien juridique à la police, entre autres, sont évoqués tour à tour.

Parmi les premières actions du président élu, on compte des mesures contre les indigènes, les homosexuels, les handicapés1 L’étendue de ces changements ne sera connue qu’avec le temps, à ce stade, ce n’est qu’une succession de clins d’œil à sa clientèle politique.

Je veux tout d’abord remercier Dieu d’être en vie. Par les mains des médecins de Santa Casa de Juiz de Fora un véritable miracle a été opéré.

Jair Bolsonaro a été victime d’un attentat au couteau le 6 septembre 2018 dans la ville de Juiz de Fora (État du Minas Gerais). L’auteur de cet acte est, semble-t-il, un déséquilibré proche de l’extrême gauche, bien que l’incohérence de ses propos rende difficile toute affiliation politique.

Merci mon Dieu. Je reviens avec humilité dans cette Assemblée où, pendant 28 ans, je me suis efforcé de servir la nation brésilienne, accomplissant de grands progrès et accumulant des expériences qui m’ont permis de grandir et de mûrir.

Le rapport à Dieu du candidat interroge. Il s’est dit catholique sur Twitter mais, dans le même temps, il est un des principaux porte-paroles des revendications évangélistes à la chambre des députés et durant la campagne. Il s’est fait baptiser dans le Jourdain, en Israël, le 12 mai 2016, en plein processus d’impeachment. Avec lui se trouvait Pastor Everaldo, un député et pasteur évangéliste brésilien. Est-ce une confusion ? Si oui, que nous dit-elle et quelle sera sa portée ? Pour une lecture sur le butinage religieux au Brésil, voir l’ouvrage d’Edio Soares Le butinage religieux – Pratiques et pratiquants au Brésil, Paris, Khartala, 2009.

Je reviens dans cette Assemblée non plus en tant que député, mais en tant que président de la République fédérative du Brésil, mandat qui m’a été confié par la volonté souveraine du peuple brésilien. Aujourd’hui, je suis fortifié, ému et profondément reconnaissant à Dieu pour ma vie et aux Brésiliens qui m’ont confié l’honneur de gouverner le Brésil, en cette période de grands défis et en même temps d’un grand espoir, de gouverner avec vous. Je profite de ce moment solennel pour inviter chacun des membres du Congrès à m’aider dans la mission de restauration et de reconstruction de notre patrie, la libérant définitivement du joug de la corruption, du crime, de l’économie irresponsable et de la soumission idéologique. Nous avons devant nous une occasion unique de reconstruire notre pays et de récupérer l’espoir de nos compatriotes.

Si soumission idéologique il y a eu, il semble qu’elle soit en passe d’être remplacée par une nouvelle soumission à une idéologie différente, néo-nationaliste.

Je suis convaincu que nous ferons face à d’énormes défis, mais, si nous avons la sagesse d’écouter la voix de la population, nous atteindrons nos objectifs. Et par l’exemple et par notre travail, nous amènerons les générations futures à nous suivre dans cette tâche glorieuse. Nous allons unifier le peuple, valoriser la famille, respecter les religions et notre tradition judéo-chrétienne, combattre l’idéologie du genre, tout en préservant nos valeurs. Le Brésil sera à nouveau un pays libre de liens idéologiques. J’ai l’intention de partager le pouvoir de manière progressive, responsable et consciente, depuis Brasilia au Brésil, du pouvoir central aux États fédérés et aux municipalités2. Ma campagne électorale a répondu à l’appel de la rue et a forgé la volonté de placer le Brésil au-dessus de tout et Dieu au-dessus de tous.

C’est pourquoi, lorsque les ennemis de la patrie, de l’ordre et de la liberté ont tenté de mettre fin à mes jours, des millions de Brésiliens sont descendus dans la rue. Une campagne électorale s’est transformée en un mouvement civique3, s’est couverte de vert et de jaune, est devenue spontanément puissante et indestructible et nous a amené ici. Rien ne se passerait sans les efforts et l’engagement de chacun des Brésiliens qui sont descendus dans la rue pour préserver notre liberté et notre démocratie. Je réaffirme mon engagement à construire une société sans discrimination ni division.

Encore une fois, au vu des propos tenus par le passé, ce propos étonne.

La référence au vert et au jaune rappelle le discours du Président Collor de Mello qui, dans l’espoir d’éviter son impeachment, en 1992, a invité les Brésiliens qui le soutenaient à se couvrir de vert et de jaune et à descendre dans la rue, dans un discours à la « majorité, silencieuse, c’est vrai, mais fidèle et travailleuse. La majorité dérange, la minorité travaille (…) Nous allons montrer à cette majorité qui dérange le pays, que ça suffit (…) Notre foi est dans l’Ordre et dans le Progrès, notre croyance est dans le Pays. Nous allons inonder ce Brésil de vert et de jaune, et montrer notre drapeau (…) ». Le ton diffère, mais des similitudes dans les non-dits existent : anti syndicalisme, exaspération contre la majorité qui « dérange », valorisation du travail construite comme une critique de ceux qui ne travailleraient pas, nécessité de l’ordre (et du silence de la majorité) pour appliquer des réformes économiques (ce qui renvoie à l’ « efficacité » dont Bolsonaro parle).

Dans un même mouvement de combat contre le « communisme », tantôt sous la forme de « dictatures étrangères », tantôt de « théorie du genre », tantôt de tout ce qui peut se rapprocher du libéralisme politique, Bolsonaro souhaite changer drastiquement le modèle de société du Brésil ainsi que ses relations économiques et politiques internationales (fin de la diplomatie sud-sud, alignement sur Washington). Devant le groupe de Lima, son ministre des affaires étrangères Ernesto Araújo a annoncé, dans le même ordre d’idées : « Le Brésil doit s’allier avec lui-même et non avec d’autres pays. Nous travaillerons à forger des des relations fondées sur notre valeurs et intérêts. »

Désormais, nous serons guidés par la volonté souveraine de ces Brésiliens qui veulent de bonnes écoles capables de préparer leurs enfants au marché du travail et non au militantisme politique ; qui rêvent de la liberté d’aller et venir sans être victime d’un crime ; qui souhaitent conquérir, par leur mérite, de bons emplois pour faire vivre avec dignité leurs familles ; qui exigent santé, éducation, infrastructures et hygiène, ainsi que le respect des droits fondamentaux et des garanties de notre Constitution. Le drapeau national nous rappelle l’ordre et le progrès. Aucune société ne se développe sans respecter ces préceptes. Le citoyen mérite de disposer des moyens de se défendre dans le respect du référendum de 2005, lorsqu’il a opté pour le droit à la légitime défense.

Le gouvernement Lula a organisé un référendum, le 23 octobre 2005, sur l’interdiction de la commercialisation des armes à feu et des munitions. Il s’agissait d’ajouter un article (n°35), à la Loi 10.826 du 22 décembre 2003, stipulant qu’« Il est interdit de vendre des armes à feu et des munitions sur tout le territoire national, à l’exception des entités prévues à l’art. 6 de cette loi. » Les entités prévues par l’article 6 sont les fonctionnaires de sécurité. L’interdiction a été rejetée à 63% des voix. Néanmoins, ce rejet ne signifie en aucun cas qu’à ce moment-là les électeurs aient plébiscité l’utilisation des armes pour l’autodéfense, pour tous et en tout lieu, ce que le président semble dire. Cela ne veut même pas dire que le port d’arme ou la possession d’armes par les civils soit autorisée.

Nous allons rendre hommage et valoriser ceux qui sacrifient leurs vies au nom de notre sécurité et de celle de nos familles4. Nous comptons sur l’appui du Congrès national pour apporter un soutien juridique aux policiers dans l’accomplissement de leurs tâches.

Difficile de dire si « soutien juridique aux policiers » signifie, dans un pays où la police tue (5144 morts en 2017), un permis de tuer pour les forces de l’ordre. On peut se référer aux travaux de Beatriz Magaloni (Université de Berkeley en Californie) qui travaille en ce moment sur la violence policière au Brésil.

Ils le méritent, et doivent être respectés. Nos forces armées disposeront des conditions nécessaires pour remplir leur mission constitutionnelle consistant à défendre la souveraineté, le territoire national et les institutions démocratiques, en maintenant leur capacité de sauvegarder notre souveraineté et de protéger nos frontières5.

La répétition permanente des termes « constitutionnels », « démocratiques » semble bien vouloir conjurer les propos tenus dans le passé par le président, alors candidat, et avant même d’être candidat, où il saluait la mémoire, par exemple, du Colonel Alberto Brilhante Dustra (1932 – 2015), accusé d’avoir torturé, au sein de la DOI-CODI (Déploiement des opérations d’information – Centre des opérations de défense interne) des opposants à la dictature. Le 9 octobre 2008, il est condamné en première instance pour des actes de torture et séquestration advenus entre 1972 et 1973. Son appel a été rejeté en 2012.

Nous avons constitué notre équipe de gouvernement de façon technique, sans le parti pris politique traditionnel qui rendait l’État inefficace et corrompu. Nous valoriserons le Parlement, protégeant ainsi la légitimité et la crédibilité du Congrès national. Sur l’économie, nous apporterons la marque de la confiance, de l’intérêt national, du marché libre et de l’efficacité.

Bolsonaro s’affiche en défenseur du libéralisme économique, et a mis comme ministre de l’économie un ancien docteur de l’université de Chicago. Pérsio Arida, qui fut président de la Banque Centrale sous la présidence Cardoso, aurait qualifié le ministre de « mythomane », estimant que l’équipe Bolsonaro ne serait pas une protectrice du marché libre, et que le marché se trompe en le pensant . La lecture de cette interview éclaire la vision d’Arida sur ce qu’une gouvernance économique Bolsonaro sera, ou ne sera pas.

Confiance dans la conformité que le gouvernement ne dépensera pas plus qu’il ne perçoit. Et en veillant à ce que les règles, les contrats et les propriétés soient respectés.

Il pourrait s’agir d’un clin d’œil aux milieux des grands propriétaires terriens, engagés dans une longue lutte contre le mouvement des paysans sans terre (MST).

Nous procéderons à des réformes structurelles qui seront essentielles à la santé financière et à la viabilité des comptes publics, en transformant le scénario économique et en créant de nouvelles opportunités.

Les propos économiques tenus ici ne sont pas réellement nouveaux au Brésil, qui est déjà passé dans les années 80 et 90 par des vagues de libéralisation économique conséquentes, ayant du reste apporté des bénéfices certains. Historiquement, le pays est assez anti-libéral au plan économique, et dispose d’un système administratif puissant d’investissement publics (peut-être excessif) et de programmes sociaux, dont il est difficile de dire s’il sera remis en cause par les réformes à venir. Les chantiers majeurs de la décennie, sur le plan économique, sont la réforme du droit du travail, la réforme des retraites, éventuellement la question de l’inflation qui est actuellement sous contrôle. Pour un panorama analytique de l’économie brésilienne on peut se référer aux travaux de Fabio Giambiagi.

Nous devons créer un cercle vertueux pour que l’économie suscite la confiance nécessaire pour ouvrir nos marchés au commerce international, en stimulant la concurrence, la productivité et l’efficacité, sans parti pris idéologique. Dans ce processus de reprise de la croissance, le secteur agricole continuera à jouer un rôle décisif en parfaite harmonie avec la préservation de l’environnement. De cette manière, l’ensemble du secteur productif aura une efficacité accrue, avec moins de réglementation et de bureaucratie.

Bolsonaro est proche de la bancada ruralista, dont les intérêts sont opposés à ceux de la bancada environmentalista. Ce clin d’œil au lobby de l’agro-alimentaire est plus que visible, dans un premier discours. La question du non respect de l’environnement a été soulevée par ONGs et associations, et a de quoi inquiéter.

Ces défis ne seront résolus que par un véritable pacte national entre la société et les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, à la recherche de nouvelles voies pour un nouveau Brésil. Une de mes priorités est de protéger et de revigorer la démocratie brésilienne en travaillant avec ardeur pour que d’une promesse formelle et lointaine elle devienne un élément substantiel et tangible de la vie politique brésilienne en ce qui concerne la démocratie. Construire une nation plus juste et plus développée nécessite de rompre avec des pratiques néfastes pour nous tous, qui ternissent la classe politique et ralentissent le progrès. L’irresponsabilité a conduit à la plus grande crise éthique, morale et économique de notre histoire. Nous commençons aujourd’hui un travail ardu pour que le Brésil ouvre un nouveau chapitre de son histoire. Un chapitre dans lequel le Brésil sera perçu comme un pays fort, prospère, confiant et audacieux. La politique étrangère reprendra son rôle dans la défense de la souveraineté18, dans la construction de la grandeur et dans la promotion du développement du Brésil19.

Il est difficile de concevoir comment la politique étrangère des gouvernements Lula et Dilma Rousseff aient pu, de quelque façon que ce soit, entamer la souveraineté du Brésil. Si idéologie il y a, elle semble bien être dans la politique étrangère de Bolsonaro. La politique de relations internationales suivie par le gouvernement Lula, avec l’ouverture d’ambassades dans des pays d’Afrique et l’accroissement des relations sud-sud participait d’une idée pragmatique d’étendre l’influence du Brésil à l’échelle internationale, sans négliger ses relations avec les États-Unis et l’Europe, tout en sachant profiter du boom chinois. L’idée de Lula était que le Brésil prenne le leadership des pays en développement, au sein des BRICS en Afrique et en Amérique du sud. Cette vision a orienté la politique étrangère de Lula. Le programme de Bolsonaro, en revanche, paraît extrêmement idéologique et inconséquent. Le transfert de l’ambassade brésilienne à Jérusalem pourrait endommager les relations commerciales avec les pays arabes. Les propos tenus à l’encontre du Mercosul, qui symbolise le travail de diplomatie sud-sud de la gauche, étonne d’autant que le Brésil est le pays bénéficiant le plus de cette union. En 2017, la balance commerciale brésilienne avec les pays du Mercosul a été excédentaire de 10,7 milliards de dollars, montrant bien à quel point cela sert l’économie nationale.

Quand à l’utilisation du mot « développement », il n’est, en soi, qu’un mot creux si l’on ne peut définir ce qu’il recouvre : développement de quoi, de qui ? Cela inclut-il par exemple la réduction des inégalités ?

Mesdames et Messieurs les membres du Congrès, je quitte cette maison pour le Palais du Planalto avec pour mission de représenter le peuple brésilien. Avec la bénédiction de Dieu, le soutien de ma famille et la force du peuple brésilien, je travaillerai sans relâche pour que le Brésil puisse faire face à son destin et devienne la grande nation que nous souhaitons tous. Un grand merci à vous tous. Le Brésil au-dessus de tout et Dieu au-dessus de tous.

Sources
  1. Voir notamment https://www.ilpost.it/2019/01/03/le-prime-cose-che-ha-fatto-bolsonaro/
  2. Pour être un État fédéral, le Brésil est extrêmement centralisé.
  3. Il semble exagéré de prétendre que la campagne électorale se soit transformée en mouvement civique. À certains moments, elle s’est transformée en mouvement protestataire.
  4. En 2018, 71 policiers militaires ont été tués dans la seule ville de Rio.
  5. La crise vénézuélienne pourrait fortement aggraver la question de l’immigration à la frontière nord du Brésil.
Crédits
Illustration : Construção do Palácio do Congresso Nacional,Arquivo Público do Distrito Federal, Camara dos deputados
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