21 Novembre : Fédéralisme et régionalismes Européens

La question du régionalisme ravive la tension entre des personnes nomades et sédentaires dans un sens contemporain du mot : elle est donnée par le fait que les sédentaires en se déplaçant se déclassent, tandis que les nomades retirent un avantage de leurs déplacements successifs. Cette opposition avait presque disparu alors qu’elle est essentielle dans la construction de l’État moderne. En Europe il ne subsiste que très peu de populations nomades (même les Roms sont majoritairement sédentaires). L’État Nation est une création qui limite, avec succès, le nomadisme, en devenant organisme relativement étanche aux mouvements de populations. Une partie de la société ne se déplace pas aussi facilement

La corrélation entre classe et territoire est brisée. C’est un problème que ressentent la plupart des États : il est beaucoup plus facile de taxer les sédentaires que les nomades. Cela semble avoir cassé la machine État, qui visait à faire payer des impôts à tout le monde, à territorialiser le nomadisme.

Le paradoxe des régionalismes est le suivant : en revendiquant une séparation de l’État Nation, on aboutit à la création d’un pouvoir plus petit, qui a encore moins de moyens d’action globaux. On pourrait reprocher aux régionalistes cette contradictions entre la nécessité d’une réponse forte à la globalisation à une échelle intermédiaire et la volonté séparatiste. Le nationalisme d’aujourd’hui peut-il alors être une idéologie qui se tient ?

Aujourd’hui le thème du régionalisme a, semble-t-il retrouvé un aspect plus subversif, alors qu’il était devenu tout à fait consensuel dans une Europe qui dialoguait avec les régions dans de très nombreux domaines. On pourrait dire en forçant le trait que l’Europe a joué les régions contre les nations. Cependant l’UE a certes encouragé des initiatives économiques régionales, mais n’a pas vraiment joué la carte régionaliste contre les États Membres qui la composent. En témoigne la réaction unanime des États Européens et des institutions Européennes de soutien formel à l’État Espagnol dans la crise catalane.

Les Nations d’aujourd’hui peinent à circonscrire les autonomismes et indépendantismes renaissants de certaines régions, souvent précisément dans les régions qui vont bien et cherchent à s’affranchir des États dans lesquels ils ne veulent plus payer pour les régions les plus pauvres. L’Europe est très interdite devant ce phénomène de renaissance du régionalisme. Certains mouvements sentent un peu le soufre et professent des idées d’extrême droite opposées aux valeurs de l’UE. Il n’y donc pas de complot de la part de l’Union Européenne contre ses propres États membres

La charte des langues régionales est faite par le conseil de l’Europe et admet une différence culturelle par la langue. C’est une initiative qu’on peut politiser, comme par exemple le cas du Breton, le Front National se serait opposé à la charte. C’est un signe clair de l’affrontement de deux tendances au FN entre l’identité régionaliste de droite et le souverainisme républicain centralisé. Est-ce possible pour le Front National de s’émanciper de cette base régionaliste ? On se place beaucoup du point de vue des fiertés « blessées » des régions (Vendée, Bretagne, etc.)

Avec la montée des nationalismes régionaux, la région brandit de moins en moins le drapeau européen. La Ligue du Nord, parti autonomiste mène maintenant une politique d’expansion vers le Sud, assez incohérente avec son projet d’origine. Pour devenir un parti nationaliste, Salvini a pris comme ennemi les Rom. Il a par exemple arboré des t-shirts appelant à raser les camps Rom en Italie. Encore une fois l’attaque est dirigée contre les populations dites nomades. Ces néo-nationalistes identitaires ne peuvent cependant pas s’en prendre aux vrais nomades virtuels, ceux qui pratiquent. Les hésitations politiques de Salvini et de la Ligue du Nord font écho aux positions complexes du FN. Comme l’extrême droite française, La Ligue du Nord a beaucoup de mal à définir une position face à l’Europe.

Gianfranco Miglio, intellectuel italien et l’un des fondateurs de la première ligue du Nord dans les années 1980 assume une ligne autonomiste libérale. Avant de prendre avec Umberto Bossi, figure populiste, une ligne plus identitaire, plus marquée à droite dans les années 1990.

Dans un article traduit cette semaine par le GEG, verbatim d’un discours prononcé peu de temps avant sa mort, Miglio, qui définit l’État nation comme une structure politico-militaire à but guerrier, interroge les causes de sa désagrégation, et se montre proche d’une problématique fédéraliste. On peut se demander comment on est passé d’un régionalisme qui s’accommode bien de l’État Italien, à un mouvement revendicateur violemment xénophobe.

Comment passer au fédéralisme européen qui permettrait l’expression des régionalismes ? La Constitution Pennsylvanienne des États Unis de 1776 est extrêmement fédérale en tant qu’elle donne un très grand pouvoir aux États membres : tous ceux-ci présentent un directeur, et le collège de ces directeurs n’est investi que de prérogatives très limitées, comme la politique extérieure. En temps de crise, ce mode de fonctionnement a très vite connu des limites.

Dans le Saint Empire Romain Germanique, les villes marchandes de la Hanse se sont épanouies au sein de l’Empire, en profitant de l’ambiguïté de leur statut au sein d’une vaste structure impériale.

Pour ces régionalismes européens, l’Europe se définit à la fois comme un horizon mental et comme un adversaire potentiel. La ligue du Nord utilise comme événement fondateur de l’Identité de la Padanie une bataille contre un prince Allemand. Paradoxalement Milan est surement la ville la plus cosmopolite d’Italie, une ville carrefour occupée et irriguée par plus de nationalités européennes qu’aucune autre ville italienne.

En Europe, les régionalismes se sont construits sur les lignes de conflits des États. Par exemple le Pays Basque, à cheval entre Espagne et France est une terre disputée. La plupart des régionalismes se développent au sein d’une zone grise. Mais souvent les revendications régionales ne s’exercent que d’un seul côté de la frontière. Les seuls qui ont réussi a faire exister un fort nationalisme véritablement transfrontalier sont les Basques, avec des velléités autonomistes à la fois en Espagne et en France.

Les Écossais présentent un cas particulier, puisqu’ils n’utilisent pas l’UE comme pied de biche pour faire sauter l’UK. La question a été tranchée il y a deux ans. Cependant les indépendantistes écossais font valoir leur volonté de maintenir leur appartenance à l’UE comme nouvel argument pour la séparation. Le régionalisme écossais est aujourd’hui le plus clairement capable d’indépendance, même si le référendum sur l’indépendance a échoué en 2015.

Quant à l’Irlande du Nord, les Unionistes y dominent encore clairement le paysage politique. Cependant, la question frontalière va jouer à moyen terme un rôle en Irlande du Nord avec les négociations du Brexit.

Pour Miglio, l’État nation trouve presque mécaniquement une solution au problème de l’imaginaire. Il est impossible de trouver une frontière qui ne soit chargée de représentations. L’État Nation se maintient ensemble par cette communauté d’imaginaire.

On dirait cependant que l’Europe est la bonne échelle pour agir aujourd’hui. Nous avons peut-être une solution continentale. En effet, les continents arrivent peu ou prou à résoudre la contradiction nomade et sédentaire.

La situation Européenne des dernières années illustre le concept de l’ « arc tendu des crises ».

Nous sommes déjà en quelque sorte au milieu de la violence, au milieu d’une crise géopolitique sans comparaison dans les quatre décennies passés : toutes les frontières européennes sont sur le point d’exploser, et pas seulement aux marges extérieures, mais à l’intérieur même de notre État. La crise de l’État Nation ne se manifeste pas que par le aux d’abstention. Dans la crise catalane l’UE ne sait pas faire médiation, et dévoile une faiblesse.

Ce n’est certes pas au café Rostand qu’on décide de changer de structure ; quand le monde change de peau, il faut changer de pensée. Le concept d’État a été inventé par des gens qui lisaient des livres, et non pas seulement par ceux qui agissaient.

Les nationalismes régionaux pourraient à terme forcer les États Nations à prendre parti dans des guerres régionales ou entrainer une dégradation des relations entre les États Membres. Il ne faut tout de même pas dramatiser le danger des régionalismes. En Catalogne l’UE ne règle pas le problème mais elle ne le fait pas empirer. N’y a il pas eu influence indirecte de l’Europe sur l’Espagne, sous la forme d’une instance régulatrice qui aurait limité la violence. Le gouvernement est obligé de modérer sa réaction du fait de son appartenance à l’UE.

En attendant, l’Europe post-nations ne se fait pas, et ne progresse plus. La crise en Europe n’a pas atteint son sommet, et avant cela, la période risque d’être troublée. Les États Nations ont su répondre au problème politique de rassemblement d’une communauté, tandis que l’UE se garde bien de s’occuper d’économie. C’est ce vers quoi elle devrait tendre aujourd’hui