Nous avons rencontré Daniel Barenboim

Le maestro Daniel Barenboim, l’un des plus grands chefs d’orchestre et pianistes de notre époque, n’a jamais séparé la musique de son humanité. Il nous livre sa vision de l’Europe et de la place singulière de la culture dans la construction du continent.

Aux côtés de l’intellectuel Edward Saïd est né le projet de ce qui est devenu en 2016 l’académie Barenboim-Saïd, où de jeunes musiciens venus du monde entier étudient la musique et les humanités. Ce lien étroit entre musique, politique et humanisme, Daniel Barenboim n’a pas cessé de le faire vivre, d’abord avec la création du West Eastern Divan Orchestra en 1999, qui rassemble de jeunes musiciens d’Israël, de Palestine et des Etats arabes voisins.

A l’occasion du concert de Nouvel an à la Philharmonie de Berlin, les pièces inspirées par les sonorités espagnoles écrites par le compositeur français Maurice Ravel, ont été applaudies par le public allemand de la philharmonie, un fait qui nous donne un indice sur ce que la musique peut nous apprendre sur notre continent.

Le Grand Continent : L’académie Barenboïm-Saïd concrétise le lien entre la musique et les humanités pour les jeunes musiciens qui y étudient. Contrairement à la philosophie, la musique ne tient pas de discours. Le but de cet apprentissage est-il d’aider les musiciens à s’accomplir comme musiciens, ou bien ce qui prévaut est plutôt un idéal de l’honnête homme, généraliste et dont la première vertu est l’équilibre entre les extrêmes ?

Daniel Barenboim : Le problème, c’est que la musique est à la fois dans le monde et en dehors. Je m’explique. Elle est dans le monde, car elle se joue, elle s’apprend. Mais en un autre sens, c’est un monde à part. L’émotion de la musique est quelquefois divorcée de l’émotion humaine.

Un exemple extrême le montre : Hitler a massacré des millions de Juifs et de Tziganes, et on connaît l’endroit exact du troisième acte de Lohengrin où, quand il était à Bayreuth, il avait à chaque fois une larme aux yeux. Comment est-il possible qu’un criminel d’un tel degré soit cependant doué d’une sensibilité lui permettant d’être touché à ce point par la musique ? L’exemple est certes extrême mais je n’ai pas trouvé de réponse à cette question.

J’ai commencé la musique très tôt, j’avais sept ans lors de mon premier concert. Je faisais mes études à l’école et je jouais toujours deux ou trois mois par an. Mon père, qui était mon professeur, a souvent été critiqué pour m’avoir laissé joué des œuvres qui demandaient une grande profondeur, comme les dernières sonates de Beethoven. C’est quelque chose qu’un enfant ne pouvait pas comprendre, il fallait une certaine maturité que je n’avais pas. J’ai appris de la musique pour la vie et pas l’inverse, comme l’ont fait tous mes collègues. Donc pour moi, la séparation entre la musique et le monde n’existe pas. Et je ne comprends pas comment un cas extrême comme celui que je viens de citer puisse se produire.

Edward Saïd © Georges Yammine

La musique ne va donc pas sans un caractère d’humanité ?

Tous les grands compositeurs, que ce soit Bach, Debussy, Boulez ou Wagner, n’étaient pas seulement des spécialistes de l’harmonie, du contrepoint et du rythme. Ils avaient un message à passer, une idée. Et c’est cela qu’on oublie aujourd’hui.

Elle n’est donc pas seulement quelque chose de sensible…

En effet, et ce n’est pas simplement une profession. Il y a pour moi dans la musique un message humain, qui est très difficile à définir parce qu’il est abstrait. N’oublions pas cependant qu’elle a pour support le son. C’est pour cela qu’il faut avoir des connaissances profondes et précises sur la manière dont fonctionne physiquement la musique. Le son n’est pas une chose spirituelle, c’est une chose très physique. Lorsqu’on écoute un musicien, on parle toujours d’un son très beau, d’un son clair, d’un son très sombre. Tout cela dit seulement quelque chose sur notre perception, pas sur la chose en soi. Ce qui est très clair pour moi est peut-être sombre pour un autre, ce qui est léger est lourd pour quelqu’un d’autre.

Il y a pour moi dans la musique un message humain, qui est très difficile à définir parce qu’il est abstrait.

A l’académie, on apprend aux jeunes musiciens à penser à travers la philosophie. Et mon rôle est de leur tendre une main pour qu’ils comprennent comment adapter ce qu’ils ont appris en philosophie à leur travail musical.

C’est aussi ce qui permet à des musiciens du monde entier de jouer ensemble, y compris des musiciens israéliens et palestiniens au sein du West Eastern Divan Orchestra…

On parle souvent du Divan comme d’un « orchestre pour la paix », c’est très flatteur, mais ce n’est pas un orchestre pour la paix. La paix, on ne l’obtient pas avec un orchestre. Pour la paix, il faut la justice pour les palestiniens et la sécurité pour Israël. Réduit à l’essentiel, c’est là la réponse. Mais la musique est quelque chose qui amène ces musiciens à être très proches car ils partagent cette grande passion. Il y en a qui s’entendent très bien et qui sont très proches, d’autres moins… En tout cas, si un jour le conflit israélo-palestinien est résolu, ceux qui sont passés par l’orchestre auront déjà une très grande expérience de la connaissance de l’autre.

Daniel Barenboim, West-Eastern Divan Orchestra © Monika Rittershaus

Que nous dit l’œuvre de Beethoven, choisie pour hymne, de notre continent ?

C’est un symbole. Ni uniquement par les paroles originales, ni uniquement par la musique. C’est le propre d’un hymne, et celui-ci n’est pas un hymne national : c’est un hymne continental.

La neuvième symphonie a été choisie parce que ce qui représente historiquement l’Europe, c’est la culture. Beaucoup plus qu’en Amérique par exemple, ou les autres continents. Ce qui est spécial dans le continent européen, c’est la littérature, la musique, la philosophie, tout ce qui existe depuis plusieurs siècles et qui est apparu bien avant tout le reste.

La neuvième symphonie a été choisie parce que ce qui représente historiquement l’Europe, c’est la culture. Beaucoup plus qu’en Amérique par exemple, ou sur les autres continents.

L’Union européenne aurait dû commencer par la culture et pas par l’économie ?

Aujourd’hui, le problème est qu’on parle de l’Union européenne seulement du point de vue économique. Mais il ne faut pas oublier que quand François Mitterrand et Helmut Kohl ont commencé à nouer des relations, l’une des premières choses qu’ils ont faites est de créer la chaîne de télévision Arte. Le mot « arte » est très clair. Tout cela est un peu laissé de côté aujourd’hui à cause des difficultés et des intérêts économiques. Quelquefois on a l’impression que quand on parle de l’Europe, on parle de l’euro.

Au-delà de la culture de chaque nation, la musique donne un exemple concret d’échanges européens, avec par exemple les pièces espagnoles du compositeur français Maurice Ravel, applaudies par le public de la Philharmonie de Berlin pour votre concert de Nouvel an…

Je dis souvent que Debussy et Baudelaire sont la meilleure façon pour un Allemand de comprendre la France ou ce que la France peut représenter. On peut voir un côté plus léger avec le vin et le champagne, pourquoi pas, mais ce n’est pas seulement à travers cela que l’on peut comprendre la France. La culture était quelque chose de très important dans tous les pays de l’Europe. Il y a la culture française, allemande, grecque, slave, polonaise… Il n’y a pas un pays d’Europe qui n’a pas sa propre culture. Et donc, l’Union européenne devrait être la somme de toutes ces cultures.

Pour lire un poème de Goethe si on ne parle pas allemand, il faut une traduction. Alors que pour écouter une symphonie de Beethoven, il n’est pas nécessaire de connaître l’allemand. C’est l’abstraction de la musique qui lui donne sa force et sa profondeur.

Mais à partir du moment où ce n’est plus de la langue, mais de la musique allemande, cela devient automatiquement universel. Pour lire un poème de Goethe si on ne parle pas allemand, il faut une traduction. Alors que pour écouter une symphonie de Beethoven, il n’est pas nécessaire de connaître l’allemand. C’est l’abstraction de la musique qui lui donne sa force et sa profondeur.

Les Panthéons nationaux sont bien définis, mais au niveau européen cela semble moins clair. A-t-on besoin de figures européennes que l’on reconnaîtrait comme des pères de l’Europe, qui soient autres que Jean Monnet ou Konrad Adenauer et que l’on pourrait s’approprier en tant qu’européens ? Est-ce qu’un Polonais ou un Français se reconnaît autant qu’un Allemand dans Beethoven ?

La musique est universelle. C’est un accident géographique que Beethoven soit né à Bonn. Il aurait pu naître à Copenhague ou à Marseille. Il est né à Bonn car il vient d’une famille allemande. D’ailleurs, le son qui est né à travers sa musique vient aussi du langage : il a une langue maternelle qui est l’allemand, et son oreille, avant de connaître la musique, s’est habituée à la sonorité de cette langue. C’est donc absolument naturel que sa musique ait un caractère, pour ne pas dire une couleur, de la langue.

Dans un film mémoriel, on voit le violoniste Maxime Vengerov jouant la Chaconne de Bach dans le camp d’Auschwitz, liant ainsi musique et mémoire. Dans ce cas précis où la mise en scène superpose l’image, la musique et un lieu, quelle est la place de la musique ? Nous permet-elle de comprendre, de sentir… ?

Quand nous parlons de musique, souvent nous ne parlons pas de la musique, mais de notre réaction à celle-ci. Si je joue une symphonie de Mozart et que celui qui écoute est dans un état mélancolique, la musique va sembler mélancolique. Si je joue la même symphonie le lendemain, quand l’auditeur est heureux, la musique va lui sembler heureuse. On interprète la musique selon son état d’âme. Je pense qu’il est difficile de vraiment parler de musique et non de sa réaction à la musique

Je pense qu’il est difficile de vraiment parler de musique et non de sa réaction à la musique

Ensuite je ne crois pas aux associations comme celle dont vous me parlez. Même s’il n’y a rien de mauvais dans le fait d’associer l’image à la musique, il ne faut pas généraliser la sensation que l’on a à un certain moment ou face à une certaine image. Si on essaie de généraliser, on ne fait qu’affaiblir la musique.

La musique, Henri Matisse


A propos de l’éducation, Internet donne aujourd’hui un accès illimité à toutes les œuvres. On aurait pu croire que cela contribuerait à élargir le public et à approfondir notre connaissance de la musique…

Internet a beaucoup de côté extrêmement positifs, mais ce n’est pas de l’éducation, c’est de l’information. Le grand problème d’Internet est que comme tout est disponible, on tue la curiosité. On n’a plus besoin de la curiosité, on a juste besoin de cliquer pour avoir toute l’information. Ce n’est pas l’éducation.

A travers la chaîne Youtube Daniel Barenboim, des formats de quelques minutes permettent d’éveiller à l’écoute des œuvres… Il faut donc apprendre à écouter ?

Si une personne peut être encouragée à écouter une œuvre après avoir visionné une introduction de quelques minutes, cela montre bien l’influence de la connaissance de la musique, au-delà des sensations.

La musique, en effet, est un univers en soi. Elle se fonde sur le contrepoint, un mot musical mais qui existe dans la vie quotidienne : l’alliance de quelque chose et son opposé. La musique est la création d’une unité. Tous ces éléments contradictoires et différents deviennent un. En ce sens, c’est comme la religion. Lorsqu’on parle d’un Dieu, on parle d’une unité, qui explique la connexion entre toutes les choses disparates.

En connaître plus sur la musique, c’est sortir de la sensation première, mais ce n’est pas supprimer la sensation…

Au contraire. La musique lie tout. Elle ne sépare pas la discipline qu’impose la partition de la sensation. Nous avons tous le même problème : lorsqu’on est passionné, il est très difficile d’avoir la discipline. Et à l’inverse, lorsqu’on est extrêmement discipliné, on n’a pas la place pour la passion. En musique, on est obligé de tout tenir ensemble, c’est cette unité qui est atteinte.  

Kandisky, Composition VIII ©MoMa

Pour revenir à la culture européenne, s’il y a un endroit où elle est particulièrement vivace c’est en Chine, vous y donniez encore des concerts récemment. Cela montre son universalité ?

A mon avis, il y a en Chine un grand futur pour la musique. En effet, la salle était comble et 75 % du public avait moins de quarante ans, ce qui est le contraire de ce qu’on voit en Europe. C’était comme cela au Japon auparavant. Il y a eu un boom.

A mon avis, il y a en Chine un grand futur pour la musique.

Le fait qu’il y ait autant de musiciens si doués en Asie nous montre que la musique est universelle. Ils n’ont pas besoin d’un dictionnaire. Ils en auraient besoin seulement pour apprendre la langue allemande ou française, mais ils n’en ont pas besoin pour jouer Beethoven ou Debussy.

Lang Lang et Daniel Barenboim

La musique européenne est donc une richesse qu’il faut faire vivre par l’éducation ?

Ce qu’il faudrait c’est une révolution totale du système d’éducation et qu’il y ait des études de musique pour tous. J’ai créé il y a treize ans un jardin d’enfant musical. Les enfants s’habituent dès leur plus jeune âge à la musique, on les voit réagir à la musique. Ce que je souhaitais c’est que tous les enfants de cet âge, aient subi cet enrichissement de leur vie à travers la musique, qu’ils arrivent à l’école en se demandant « Où est la musique ? ». Il n’y a aucune raison pour laquelle on ne devrait pas étudier la musique à l’école, comme on étudie la littérature, la philosophie, la biologie et les mathématiques.

La musique est tout, sauf élitaire. J’ai dirigé des concerts dans des endroits où l’on ne joue pas habituellement. Certes, les personnes qui sont venues écouter ont moins de connaissances qu’à Berlin, Vienne ou Paris, mais elles sont très éveillées au fait qu’elles sont devant une déclaration humaine. J’ai joué le clavecin bien tempéré à Ramallah, j’ai dirigé le premier concert de musique classique au Ghana à Accra. La neuvième symphonie de Beethoven, que nous avons jouée là-bas, le public de Vienne ou de Berlin l’a écoutée des milliers de fois, mais ce public, même s’il n’en avait pas l’habitude, n’est pas resté en dehors, ils ont compris qu’ils étaient face à une grande déclaration d’humanité. Encore une fois, il ne faut pas oublier que les grands compositeurs n’étaient pas seulement des spécialistes, mais avaient quelque chose à dire, humainement, d’important pour eux, et donc pour nous.

Entretien réalisé par Eléna Maximin