Tragédie et mobilisation politique en Pologne



Par Aziliz Gouez

Le 20 décembre 2017, la Commission européenne déclenchait – pour la première fois – l’article 7 du traité de l’UE, estimant que les réformes du système judiciaire polonais engagées par le gouvernement Droit et Justice présentaient « un risque clair d’une grave violation de l’Etat de droit en Pologne ». A l’approche du premier anniversaire du déclenchement de cette procédure, nous avons choisi de vous faire entendre les mots de Jarosław Kaczyński, dont les autres Européens ne connaissent souvent guère plus que le nom. C’est que le co-fondateur et actuel dirigeant de Droit et Justice (le PiS) est une figure complexe, voire énigmatique. Il ne dispose d’aucun mandat gouvernemental, et pourtant il a son fauteuil au Parlement et peut convoquer les ministres à son domicile pour distribuer bons et mauvais points. Souvent dépeint comme un marionnettiste de l’ombre, il vit seul avec son chat, n’utilise pas les e-mails et, contrairement à Viktor Orbán, il est avare de conférences de presse et de grands discours politiques. Cependant il est un discours, prononcé sous une forme quasi-immuable pendant 96 mois consécutifs, qui permet de saisir à la fois le style, la vision eschatologique du politique et les talents de mobilisateur de Jarosław Kaczyński : son discours de Smoleńsk. C’est cette brève et saisissante allocution, traduite pour la première fois en français, que nous vous proposons de lire dans le texte (dans sa 93e version, datant du 10 janvier 2018).

Encore faut-il commencer par rappeler ce qui s’est passé à Smoleńsk le samedi 10 avril 2010. Ce jour-là, l’avion transportant le Président de la Pologne Lech Kaczyński (frère jumeau de Jarosław, et co-fondateur du PiS) s’écrase dans un brouillard épais à proximité de la ville russe de Smoleńsk. Non loin de là, la forêt de Katyn, où, soixante-dix ans plus tôt, dans la foulée de l’invasion de la Pologne par l’Armée rouge, des membres de la police secrète soviétique avaient massacré plus de 20 000 officiers polonais – la « fleur de la nation polonaise ».

L’accident aérien se produit trois jours après que Vladimir Poutine a invité les dirigeants de la Pologne à commémorer à ses côtés le massacre de Katyn, réalisant ainsi la promesse de Mikhail Gorbatchev, après un demi-siècle de déni de la part du régime soviétique. La cérémonie russe s’est déroulée en présence du Premier ministre polonais Donald Tusk, leader du principal parti du centre-droit libéral, la Plateforme civique ; le conservateur Lech Kaczyński, plus farouche dans son hostilité à la Russie, n’a pas été invité, préférant assister aux solennités organisées séparément par la Pologne le 10 avril. En un incroyable revers de l’histoire, la totalité de la délégation polonaise périt dans cet accident.

Outre le Président Kaczyński, on compte parmi les 96 morts une douzaine de parlementaires, des représentants de toutes les principales formations politiques du pays, le vice-ministre des Affaires étrangères, le président de la Banque centrale, les chefs de l’armée et de la marine, le Commissaire aux droits de l’homme et le dernier Président du gouvernement polonais en exil, Ryszard Kaczorowski. Cette tragédie a ébranlé la Pologne jusque dans ses tréfonds : « une sorte d’hystérie, comparable à la folie qui s’est emparée des États-Unis après le 11 septembre, a submergé le pays »1. Pour Jarosław Kaczyński, la catastrophe de Smoleńsk est devenue un cri de ralliement, une cause dans laquelle tragédie nationale et souffrance intime, croisade politique et vengeance personnelle, se confondent.

Durant plusieurs semaines au printemps 2010, Jarosław est apparu en habits de deuil aux meetings politiques à travers le pays, faisant campagne à la place de son frère Lech, qui s’était présenté pour un second mandat à la Présidence de la Pologne avant sa mort. Depuis lors, Jarosław Kaczyński s’est attaché à alimenter un martyrologe à la fois national et personnel autour de la catastrophe de Smoleńsk, le tout imprégné d’une atmosphère de piété catholique qui résonne en profondeur avec la grande tradition du messianisme polonais2. Ce mélange singulier de combat eschatologique, de mémoire des persécutions passées et de méfiance à l’égard des étrangers est au cœur des commémorations mensuelles de la catastrophe de Smoleńsk, qui constituent le cadre du discours que nous reproduisons ici.

Orchestrées par Jarosław Kaczyński pendant 96 mois consécutifs, ces cérémonies mensuelles ont pris fin en avril 2018, lorsqu’un monument à la mémoire des 96 victimes de l’accident a été inauguré sur la place Piłsudski de Varsovie, sous la forme d’un escalier de granit noir figurant à la fois la passerelle de l’avion et l’échelle vers le ciel. Selon l’anthropologue Paweł Dobrosielski, ces commémorations mensuelles s’apparentent à un rituel para-religieux3. Elles ont la structure fixe du rituel, débutant invariablement par une messe dans la cathédrale de Varsovie, suivie d’une marche aux flambeaux jusqu’au palais présidentiel. Et elles remplissent également les fonctions du rituel, dans son pouvoir d’explication du monde et de conjuration de la contingence.

Les discours de Jarosław Kaczyński à ces assemblées mensuelles présentent la particularité d’être toujours articulés autour de quatre éléments, eux-mêmes puissants outils de mobilisation : la Route, la Vérité, l’Ennemi, la Victoire. Comme dans l’ancienne iconographie socialiste, le Route réclame d’être embrassée avec ferveur : la fin du chemin est proche, très proche, et pourtant l’accomplissement du cheminement reste toujours en suspens. Les participants sont conviés à une marche perpétuelle vers un horizon sans cesse dérobé. La Victoire et la Vérité sont tout aussi insaisissables, tant dans leur nature que dans leur temporalité : un pas de plus est toujours requis pour que la Victoire (la liberté, la défaite de l’ennemi, la dignité de la nation) soit consommée ; la Vérité n’est pas simple vérité technique, elle doit être poursuivie sans relâche, il faut la réclamer, se battre pour elle, car l’Ennemi la dissimule. Quant à l’Ennemi lui-même, c’est une chimère, fait d’éléments disparates : il est à la fois tout-puissant, furtif et déjà grièvement affaibli, apeuré. Si Kaczyński ne nomme pas directement l’Ennemi dans ses discours de Smoleńsk, il a, dans d’autres interventions et interviews, oscillé entre une mise en cause des Russes et l’incrimination des membres de la Plateforme civique alors aux responsabilités.

Deux enquêtes indépendantes successives ont conclu que les causes de l’accident de Smoleńsk tenaient au mauvais temps et à des erreurs humaines (sans compter une pointe de défi dans la décision de l’équipage polonais d’atterrir malgré l’avis contraire émis par les contrôleurs aériens russes). Depuis huit ans, les représentants de Droit et Justice n’ont cependant pas cessé d’invoquer un faisceau de scénarios rivaux. Ce contre-récit tourne autour de l’allégation (infondée) selon laquelle les Russes auraient abattu l’avion – possiblement via l’usage de brouillard artificiel ou d’une bombe thermobarique – et que les responsables de la Plateforme civique auraient ensuite mené une enquête lacunaire afin de couvrir leurs propres négligences.

Après cinq années passées à jeter le discrédit sur les enquêtes officielles, le PiS s’est empressé d’ouvrir une nouvelle enquête en arrivant au pouvoir en 2015. Bronisław Komorowski, devenu président par intérim après le crash, l’ancien Premier ministre Donald Tusk et son chef de cabinet à l’époque, Tomasz Arabski, font partie des personnalités convoquées pour un interrogatoire. C’est à Antoni Macierewicz, l’un de ses plus anciens (et étranges) camarades, que Kaczyński a tout d’abord confié la tâche de créer une nouvelle commission d’enquête. Le discours ci-dessous a été prononcé alors que Macierewicz a été démis la veille de ses fonctions de Ministre de la Défense : Kaczyński cherche à tranquilliser ses fidèles ; il les rassure sur le fait que le cap ne change pas et, reprenant les paroles du Pape Jean-Paul, il leur demande leur confiance.

Nul ne sait si Jarosław Kaczyński est consumé par un désir de vengeance paranoïaque, ou s’il a instrumentalisé Smoleńsk afin de discréditer ses opposants politiques. Ce qu’il importe de souligner est que la concurrence des récits autour de la catastrophe de Smoleńsk a profondément miné le statut de la vérité et la possibilité même d’une compréhension partagée du monde et de la réalité en Pologne aujourd’hui. Et la fissuration des fondements factuels autour d’un événement aussi traumatisant, lui-même mise en abyme du mythe fondateur de Katyn, a également ouvert la voie à un profond réordonnancement de la mémoire officielle dans le pays. Jarosław Kaczyński a ainsi entrepris de repositionner son frère comme la figure centrale de la marche de la Pologne vers la liberté, récusant du même coup le rôle joué par des dirigeants plus éminents de Solidarité, tels que Lech Wałęsa. Ce faisant, il se positionne lui-même comme le guide vers le prochain chapitre de l’histoire polonaise, ce qu’il appelle la Quatrième République.

1. Anne Applebaum, “Polarization in Poland: A Warning from Europe”, The Atlantic, Octobre 2018 

2. Les représentations de la Pologne comme « Christ parmi les nations », crucifiée par sa partition entre l’empire russe, la Prusse et l’Autriche des Habsbourg à la fin du XVIIIe siècle, trahie puis crucifiée une seconde fois aux mains d’Hitler et de Staline pendant la Seconde Guerre mondiale, et pourtant à l’aube de sa renaissance, rachetée par ses souffrances, ont été au cœur de la philosophie et de la poésie polonaises depuis le milieu du XIXe siècle.

3. Entretien téléphonique avec Paweł Dobrosielski, dimanche 28 octobre 2018. Voir également l’article de Angelika Swoboda dans Gazeta.pl weekend


Discours de Jarosław Kaczyński lors de la 93e commémoration mensuelle de Smolensk

Varsovie, Palais présidentiel, mercredi 10 janvier 2018

Mesdames et Messieurs,

C’est là notre première marche de l’année 2018 – l’année au cours de laquelle, j’en suis convaincu, nous atteindrons notre but ; l’année au cours de laquelle ces marches cesseront d’être indispensables.

Il approche, le temps du bilan, le bilan de tout ce que les participants à ces marches ont fait pour la Cause, pour la Vérité, pour la Pologne, pour sa force, pour sa dignité, et pour la mémoire de ceux qui sont morts. Pour la mémoire du Président de la République, Lech Kaczyński, de son épouse, du Président en exil, Ryszard Kaczorowski, et en souvenir de tous ceux qui ont péri le 10 avril 2010 à Smoleńsk. Ce fut et cela demeure une grande tâche, encore inachevée, mais je pense que nous pourrons bientôt dire que la finale a eu lieu.

Nous sommes en route vers la réparation de notre République. Et ces marches, et tout ce que nous avons entrepris depuis presque huit ans, cela n’est rien de moins que d’imprimer notre signature sur cette route, et même d’en tracer la majeure partie. Car nous ne pouvions pas prendre part à l’agenda officiel sur les événements de Smoleńsk, en chanter les louanges. Ce sont nos actions qui ont éminemment contribué à empêcher que cette affaire ne disparaisse et que, selon le souhait du Président Komorowski – alors non pas Président, mais simple Président par intérim – les émotions ne s’apaisent et que la tragédie ne tombe dans l’oubli.

Elle n’a pas été oubliée !

Et je le répète : gloire à ceux qui se sont tenus ici avec la croix, gloire à ceux qui se sont battus pour la Vérité, sous la conduite d’Antoni Macierewicz ! Notre route, la route vers la réparation de la République, la route du bon changement, est parfois rendue sinueuse par les circonstances, mais ce que je vous demande aujourd’hui, à vous tous qui nous voyez à la télévision, qui nous écoutez à la radio, je vous demande votre confiance. Confiance en ce que nous continuons d’avancer dans la même direction, que cette direction ne bougera pas d’un iota, que nous atteindrons notre but, et que nous aurons une Pologne nouvelle, vraiment nouvelle, vraiment indépendante, vraiment digne et vraiment forte. Merci !

Trois autres marches nous attendent encore – elles entreront dans l’histoire polonaise ; elles y entreront pour y être inscrites en lettres d’or, et vos noms à tous y seront inscrits aussi.

Merci.

Traduction du polonais par Kinga Torbicka

Photo de couverture : Kałków, sanctuaire de Notre-Dame des Douleurs, monument à la catastrophe de Smolensk (Wikimedia / Kroton CC BY 3.0)